Mûsâ ibn Nusayr, de Sétif à Pampelune. Le conquérant oublié (I)

            Si l’on mesure l’importance d’une personne aux conséquences de ses actes, alors peu d’hommes auront joué dans l’histoire un rôle aussi important que Mûsâ ibn Nusayr (640-716). En l’espace de quelques années, ce chef militaire omeyyade est en effet parvenu à conquérir à la fois l’Afrique du Nord et l’Espagne. Son action a ainsi marqué le point de départ de deux processus qui sont souvent mis en parallèle bien que leur chronologie et leur nature soient en réalité très différentes, à savoir l’arabisation et l’islamisation du Maghreb et de l’Andalousie.  

         Et pourtant, le moins que l’on puisse dire est que cette figure historique aura été largement oubliée par la postérité. Aucune ville ne porte son nom et nul grand édifice ne vient marquer son souvenir. Sa vie n’est d’ailleurs que très peu enseignée dans les écoles du monde arabe et l’on peut constater que son personnage n’aura pas non plus attiré l’attention des historiens, pas plus ceux d’hier que d’aujourd’hui.

           Alors pourquoi un tel ostracisme ? Peut-être cela est-il dû au fait que la dynastie qu’il a servie a été renversée seulement quelques années après sa mort ? Or l’on sait à quel point l’héritage omeyyade a pu être victime de la propagande abbasside, sans parler de celle des Shi’ites. Peut-être le fait qu’il n’ait pas été un « compagnon du Prophète » (sahaba) a-t-il aussi joué en sa défaveur, car cela ne lui a pas permis de bénéficier du statut glorieux qui est resté attaché à ce statut dans la tradition musulmane. Peut-être enfin sa propre déchéance ainsi que celle de sa famille ont-elles contribué à jeter le discrédit sur ses réalisations passées ? Il n’en demeure pas moins qu’étudier la vie et l’action de Mûsâ ibn Nusayr revient à se pencher sur une des périodes les plus décisives, et par conséquent l’une des plus passionnantes, de l’histoire du monde méditerranéen.

Nota : afin d’offrir aux lecteurs des éléments de contexte, nous avons ajouté à cet article biographique un chapitre récapitulant l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord.

 

I. LA DIFFICILE QUESTION DES SOURCES

            L’essentiel de ce que l’on sait du personnage et de l’action de Mûsâ ibn Nusayr provient de sources arabes certes assez nombreuses mais hélas aussi très tardives puisque les plus anciennes n’ont été rédigées qu’environ un siècle et demi après la mort du protagoniste. Or cela ne va pas sans poser de problème car, avec le temps, le souvenir de cette époque fondatrice de l’islam maghrébin a pris les aspects d’une pieuse légende dont les éléments étaient répétés dans un but surtout moralisateur ou récréatif et non plus comme des faits historiques méritant d’être comparés et analysés avec méthode. En outre, il est évident que ces chroniqueurs ont très souvent eu tendance à projeter sur le passé des problématiques qui appartenaient en réalité à leur propre époque, produisant ainsi un effet de miroir déformant qu’il est souvent très difficile de parvenir à corriger. Enfin, leurs informations sont issues de « traditions narratives » (akhbar) parallèles et souvent autonomes, si bien que les faits qu’ils rapportent sont parfois contradictoires, en particulier au niveau de la chronologie.

            Toutefois, et même si ces considérations invitent à faire preuve de la plus grande prudence dès lors que l’on doit les utiliser, on ne saurait pour autant négliger l’apport de ces sources et encore moins rejeter en bloc les faits qu’elles rapportent. On sait en effet que certains de ces auteurs arabes se sont servis de témoignages issus d’observations directes. Ibn Abd al-Hakam (798-871), un chroniqueur égyptien très important pour le sujet qui nous occupe, a ainsi tenu à souligner qu’il tirait son récit de la conquête de l’Espagne d’un savant homme nommé ‘Uthman ibn Salîh (m. 834), qui lui-même l’avait obtenu d’un certain Ibn Lahî’a (m. 790), qui lui-même l’avait acquis auprès de trois vétérans de l’armée de Mûsâ ibn Nusayr.

            Quant aux sources chrétiennes, elles ne sont pas  hélas d’une grande utilité. Les auteurs grecs (Jean de Nikiou, Théophane le Confesseur, le patriarche Nicéphore) ou syriaques (Elias de Nisibis, Michel le Syrien) sont très discrets pour ne pas dire muets à l’égard de tout ce qui concerne la conquête du Maghreb et de la péninsule Ibérique. Et l’on ne trouve guère plus de renseignements côté latin. La chronique byzantino-arabe de 741, pourtant quasiment contemporaine des événements, est ainsi d’une pauvreté confondante puisqu’elle traite de la conquête de l’Espagne par Mûsâ ibn Nusayr en à peine quelques mots ! La chronique mozarabe de 754, heureusement bien plus longue, est un témoignage essentiel mais son parti évident invite cependant à la prudence. Enfin, on pourra aussi trouver quelques renseignements succincts et épars dans la chronique de Frédégaire, un texte mis en forme en pays franc à l’époque mérovingienne, et surtout dans le Liber pontificalis, ce grand recueil qui constitue les annales de la papauté. Mais tout cela représente bien peu de chose en somme.

            Les historiens de l’Antiquité tardive savent qu’il arrive parfois qu’une telle pauvreté scripturaire soit heureusement comblée par les trouvailles de l’archéologie. Or tel n’est pas le cas ici et cela est notamment dû au fait que les premiers archéologues de l’Afrique du Nord, obnubilés par le passé antique de ces régions, ne se sont guère intéressés à des strates médiévales qu’ils ont donc souvent détruites sans vergogne[1]. Mais il est vrai aussi que celles qui ont subsisté n’ont pas permis de mettre en évidence une quelconque évolution, en particulier pour ce qui touche à la culture matérielle : la production céramique reste ainsi la même en Afrique du Nord et en Espagne tout au long du 8e siècle, les usages funéraires n’évoluent pas et il en va de même pour l’architecture civile et religieuse, le bâti urbain restant quasiment inchangé. En fait, on a comme l’impression que la domination musulmane n’a eu quasiment aucun impact sur la vie concrète des populations qui l’ont vécue. Il semble donc assez évident que cette première présence arabe n’était encore que très superficielle et que les nouveaux occupants ont essentiellement réutilisé des bâtiments byzantins préexistants. En fait, seule la numismatique apporte un lot d’informations à la fois riche et utile, même si le décryptage de l’iconographie monétaire de l’époque s’avère parfois problématique, faute d’une grille de lecture adéquate.

        Quoi qu’il en soit de toutes ces difficultés, il est néanmoins possible de réaliser un travail critique à partir de toutes ces données et d’avancer ainsi certains faits à propos de la carrière de Mûsâ ibn Nusayr qui ont toutes les chances d’être véridiques

II. LA CARRIÈRE D’UN HAUT FONCTIONNAIRE OMEYYADE

            Comme l’indique clairement sa filiation (nasab), Mûsâ est donc le fils d’un certain Nusayr.  Ce dernier, dont le nom signifie littéralement le « petit Nasr », aurait vécu la première partie de son existence au sud de l’actuelle Baghdâd, dans la grande oasis d’Ayn at-tamr (littéralement « La fontaine de la datte »).

Entre le début du 4e et la fin du 6ème siècle, toute cette région fut dominée par une puissante tribu arabe d’origine yéménite, les Banu Lakhm, dont la capitale était située à Al-Hira., non loin d’Ayn at-tam. Les princes lakhmides s’étaient placés sous la tutelle des Sassanides, au profit desquels ils assuraient la sécurité des routes commerciales tout en les assistant dans leur lutte contre les Byzantins. Ils entretenaient par ailleurs une cour extrêmement raffinée et luxueuse dont les historiens ont bien montré à quel point elle avait joué un rôle important dans la naissance d’une culture spécifiquement arabe.

            En 602 apr. J.-C., l’empereur iranien Khosrô II décida toutefois d’annexer le royaume des Banu Lakhm et d’imposer ainsi une administration directe à la région. Le dernier souverain d’Al-Hira, al-Mundhir III, tenta de fuir mais fut capturé et exécuté (piétiné par des éléphants selon la tradition). On s’est souvent interrogé sur les raisons de ce coup de force. Peut-être la cour sassanide était-elle alors soucieuse de bâtir un Etat plus centralisé et donc d’en finir avec la politique des gouvernorats héréditaires héritée de l’époque parthe ? Peut-être la récente conversion d’Al-Mundhir III du paganisme au christianisme (nestorien) avait-elle été interprétée comme l’indice d’une future trahison au profit des Byzantins ? Peut-être enfin la disgrâce par le roi de son principal conseiller, Adi ibn Zayd, un homme très proche des Iraniens, avait-elle été ressentie par ces derniers comme un affront commis à leur égard ?

            Certaines sources anciennes précisent que le propre père de Nusayr s’appelait Zayd, ce qui est un nom indiscutablement arabe bien que sa famille ait peut-être eu de lointaines origines araméennes. D’autres sources affirment aussi que Nusayr aurait été un clerc ; prêtre, diacre ou bien simple secrétaire, on ne sait pas. Son nom pourrait en tout cas indiquer qu’il avait quelques liens avec la dynastie princière des Nasriyyûn, qui avait gouverné depuis sa fondation le royaume lakhmide[2].

            Quoi qu’il en soit, le destin de Nusayr va basculer en l’an 633 de l’ère chrétienne (12 H), lorsque l’oasis d’Ayn at-tamr est visé par l’un des premiers raids conduits hors de la péninsule arabique par les guerriers musulmans[3]. Les sources précisent que Nusayr aurait alors tenté de se réfugier dans un monastère fortifié où lui et une quarantaine d’autres jeunes gens finiront par être faits prisonniers[4]. Emmené à Médine (Yathrîb), Nusayr va alors passer au service de la riche et puissante famille des Banu Umayya, l’une des principales branches des Banu Kuraysh, la tribu mekkoise à laquelle avait appartenu le Prophète de l’islam, récemment décédé. Il va accepter de se convertir à l’islam et, une fois affranchi, va ainsi devenir l’un des « clients » des Banu Umayya.

              Il importe de dire ici quelques mots sur ce rapport de clientèle qui jouait alors un rôle social et politique essentiel. Dans la société bédouine de l’époque, le « client » (mawla, pl. mawali) était généralement un ancien esclave ayant obtenu son affranchissement. A l’instar des clientes du monde romain, il avait alors adopté le nom de famille de son ancien maître, à l’égard duquel il devait continuer d’acquitter un certain nombre d’obligations. En échange de celles-ci, son « patron » (wali) lui devait à son tour assistance et protection. Dans une société sans Etat comme l’était la société bédouine, ces liens de protection étaient tout à fait essentiels. Un homme seul courait en effet un grave danger s’il ne disposait pas d’un appui auprès de quelqu’un de puissant qui pourrait réclamer justice si jamais il était blessé, tué ou volé. Or, un esclave affranchi, étranger en terre étrangère, ne disposait plus d’aucun lien familial capable de lui apporter ce genre de sécurité et n’avait donc pas d’autre choix que d’accepter celle que lui offrait son ancien maître. Outre ses propres esclaves, chaque tribu, chaque clan et chaque famille arabe entretenaient ainsi de vastes réseaux de clientèles composés d’anciens affranchis, ce qui leur permettait d’accroître à la fois leur influence politique et leur prestige.

            Or, lorsque l’islam a commencé d’être prêché, il a rapidement fait des adeptes auprès de non-arabes qui, soit individuellement, soit collectivement, ont alors rejoint la « communauté des croyants » (umma). La conception des rapports humains qui prédominait alors empêchait cependant de leur reconnaître un véritable statut juridique sans les intégrer en même temps à ce vaste réseau tribal préexistant. Les califes décidèrent donc d’utiliser le cadre légal offert par la walaya. Autrement dit, chaque individu ou groupe ayant choisi de se convertir à l’islam, dut donc accepter de prendre un patron, de devenir son client, de prendre son nom et bien évidemment de s’adresser à lui dans sa langue (cette décision à n’en point douter sera l’un des principaux facteurs de l’arabisation du Moyen-Orient).

            Comme sa formation religieuse lui avait sans doute permis d’apprendre à lire et à écrire, Nusayr va logiquement devenir l’un des secrétaires de Mu’âwiya ibn Abî Sufyân, l’un des principaux chefs des Banu Umayya. Une estime et une confiance réciproques vont naître semble-t-il entre les deux hommes et, lorsque Mu’âwiya sera nommé à la tête du gouvernorat de Damas en l’an 639, il décidera logiquement d’emmener son affranchi à ses côtés. Par la suite, il en fera même l’un des chefs de sa garde personnelle (haras).

            Désormais attachée la cour des Omeyyades, la famille de Nusayr va pouvoir s’enrichir et acquérir notamment d’importants domaines fonciers en Galilée. C’est d’ailleurs dans cette région qu’une partie des sources anciennes placent la naissance de Mûsâ ibn Nusayr, qui a dû se produire aux environs de l’an 19 de l’hégire, c’est-à-dire vers 640 de l’ère chrétienne, soit très peu de temps après l’installation de son père au Levant. Le fait qu’il ait reçu le prénom de Mûsâ n’est sans doute pas anodin. Considéré comme un grand prophète à la fois par les juifs, les chrétiens et les musulmans, Moïse était une figure hautement valorisée et consensuelle au sein de toutes les communautés de l’époque.

               Les années passant, le jeune garçon va révéler de grandes aptitudes et une solide personnalité. Il est d’ailleurs très probable qu’il ait activement participé aux combats qui vont permettre à son protecteur, Mu’âwiya, de vaincre ses rivaux alides et d’accéder ainsi à la tête du califat en l’an 661[5].

            C’est peu de temps après que Mûsâ va recevoir son premier commandement. A une date difficile à préciser, il a ainsi été chargé d’organiser une flotte de guerre (ustul) grâce à laquelle il va pouvoir installer une garnison arabe à Famagouste (Al-Magusa), sur l’île de Chypre. Il est tout à fait possible qu’il soit alors devenu le représentant officiel du calife dans l’île et même qu’il ait occupé ce poste pendant plusieurs années.

            L’ère de paix et de prospérité que traversait alors le Proche-Orient va cependant connaître une fin abrupte après mort de Mu’âwiya (avril 680). Car l’avènement de son fils Yazid va susciter de fortes contestations, beaucoup de chefs tribaux et/ou religieux refusant cette transformation du califat en une monarchie héréditaire. Plusieurs révoltes vont donc éclater ici ou là, qui seront encore amplifiées suite au décès prématuré de Yazid, survenu en novembre 683. Le règne de son fils, Mu’âwiya II, ne va durer que quelques semaines et la disparition de ce fragile adolescent va laisser la dynastie sans représentant officiel, situation qui va marquer le début d’une seconde guerre civile.

          Comme bien d’autres, Mûsâ ibn Nusayr va alors choisir  de soutenir le parti d’Ad-Dahhak ibn Kaysr al-Fihri, l’un des principaux chefs de l’armée omeyyade, qui tenait la capitale et avait reconnu le pouvoir d’Abd Allah ibn az-Zubayr. Ce dernier, aristocrate issu de la tribu de Kuraysh (mais d’une famille rivale de celle des Banu Umayya), s’était fait proclamé calife à La Mekke dès la mort de Mu’awiya et son charisme lui avait permis d’obtenir de nombreux soutiens.

            Mais Mûsâ ne tarde pas à comprendre qu’il a fait le mauvais choix. Car les clans fidèles à la mémoire de Mu’âwiya vont finalement parvenir à s’unir sous l’autorité d’un ancien gouverneur de Médine, Marwan ibn al-Hakam, qui va se faire proclamer calife en juin 684, lors d’une assemblée réunie à Djabiya, en Jordanie. Partisans de Marwan et d’Ad-Dahhak vont s’affronter en août suivant, lors de la bataille Mardj Rahit, près de Damas. Dahhak ayant été vaincu et tué lors de ce combat, Marwan va pouvoir faire son entrée dans la capitale. Très opportunément, Mûsâ ibn Nusayr va lancer une tentative de rapprochement et finira ainsi par obtenir le pardon et la protection (djiwar) du vainqueur.

            La mort de Marwan, survenue en mai 685, ne va pas mettre fin aux espoirs de ses partisans, car son fils et successeur, ‘Abd al-Malik, aura tôt fait de démontrer sa volonté de reprendre le flambeau paternel.

    Mûsâ ibn Nusayr, qui sait tout ce qu’il avait à se faire pardonner, va revenir en grâce après avoir démontré sa loyauté en parvenant à repousser une attaque menée par des partisans d’Abd Allah ibn az-Zubayr. Alors que ces derniers s’étaient élancés par bateaux depuis Al-Arish, au sud de Gaza, mais avaient dû se réfugier sur la côte près de Djaffa afin de fuir le mauvais temps, ils y seront en effet surpris et capturés par les forces de Mûsâ qui parviendra finalement à obtenir leur grâce auprès d’Abd al-Malik.

            Pendant toute la durée du califat d’Abd al-Malik (685-705), Mûsâ ibn Nusayr ne va pas cesser de monter en grade, signe de la confiance que lui accorde le souverain. Ainsi, après avoir passé quelques années en Egypte pour y occuper diverses tâches administratives auprès du gouverneur Abd al-Aziz ibn Marwan (qui n’était autre que le frère du calife régnant), Mûsâ se voit-il envoyé en Irak en l’an 691 (71 H). Devenu le chef de l’administration (wazir) du gouverneur d’Irak, Bishr ibn Marwan (un autre frère d’Abd al-Malik), il va occuper ce poste stratégique jusqu’à la mort de ce dernier, survenue en l’an 693 (74 EC).

            Mais la nomination à la tête du gouvernorat irakien, en remplacement de Bishr, d’Al-Hadjdjadj ibn Yusuf at-Thakifi, va marquer le début de ses ennuis. Car le nouvel homme fort est connu pour sa rudesse et c’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il a été nommé. L’Irak est en effet devenu un foyer d’agitation. Des révoltes tribales s’y produisent régulièrement, notamment sous l’influence des kharidjites, ces dissidents qui contestent la légitimité des Omeyyades. Sans doute Al-Hadjdjadj considère-t-il d’ailleurs que la politique de conciliation menée par Mûsâ a été en partie à l’origine de ces troubles. Toujours est-il qu’après l’avoir rétrogradé au rang de simple responsable du trésor pour la ville d’Al-Basra, il va bientôt l’accuser d’avoir opérer des malversations dans la perception de l’impôt foncier.

            L’accusation est grave et, au vu de la réputation d’Al-Hadjdjadj en la matière, le haut fonctionnaire n’ignore pas qu’il risque évidemment sa tête. Il décide alors de ne pas prendre de risque et préfère s’enfuir vers l’Égypte. Sur place, le gouverneur Abd al-Aziz ibn Marwan va accepter d’user de son influence pour sauver la vie de son protégé, si bien que l’affaire sera finalement portée devant ‘Abd al-Malik. Le souverain tranchera en imposant à Mûsâ une forte amende tout en l’autorisant à demeurer en Égypte.

            On peut imaginer que Mûsâ a alors vécu à Fustât, près de la mosquée de ‘Amr ibn al-As, dans une maison qu’il devait partager avec sa famille et une vaste domesticité[6]. On ignore cependant ses fonctions exactes. Peut-être était-il seulement un conseiller politique d’Abd al-‘Aziz ou bien une sorte de chargé de mission aux pouvoirs étendus ? Toujours est-il que son supérieur ne va pas mettre longtemps avant de trouver une bonne façon d’employer ses talents.

            Car en tant que gouverneur d’Égypte, ‘Abd al-‘Aziz est notamment chargé de superviser les opérations militaires menées à travers toute l’Afrique du Nord. C’est donc lui qui, avec l’accord du calife, nomme par exemple les gouverneurs de Kayrawân. Depuis 693 (74 H), le titulaire de cette fonction est un certain Hassan ibn al-Nu’man al-Ghassani, un homme qui a brillamment su remplir sa mission puisqu’il est parvenu à accomplir en seulement quelques années à peine ce pour quoi les Arabes se battaient sans succès depuis déjà quatre décennies : conquérir Carthage et vaincre la résistance berbère dans les Aurès. Jugé trop indépendant, Hassan a cependant fini par s’attirer le mécontentement d’Abd al-Aziz. En mai 698 (safar 78 H) et alors qu’il s’est rendu à Damas pour s’expliquer auprès d’Abd al-Malik, il apprend qu’il vient d’être limogé et qu’il n’aura donc pas à revenir en Ifrîkiya. ‘Abd al-Aziz a effet décidé de le faire remplacer par Mûsâ ibn Nusayr[7].

            Entouré d’une petite escorte, Mûsâ se met rapidement en chemin et, au terme d’un voyage qui aura sans doute duré deux bons mois vu l’ampleur de la distance à parcourir, il fait son entrée dans Kayrawân en août 698. Il commence alors par signifier son renvoi à Abu Salih, l’homme que Hasan avait laissé sur place pour le remplacer en son absence. Il se rend ensuite dans la mosquée principale afin d’y proclamer sa prise de contrôle et recevoir l’allégeance (bay’a) des chefs militaires locaux. A 58 ans il a déjà atteint l’âge où la plupart des officiers achèvent généralement leur carrière. La sienne ne fait pourtant que commencer.

Suite partie II

Notes :

[1] Il faut malgré tout reconnaître le travail pionnier mené des les années 1920 par le professeur algerois Georges Marcais (m. 1962), l’homme qui, le premier, s’intéressa à définir une archeologie spécifiquement musulmane. Un autre problème vient du fait que de nombreux sites de cette première époque islamique ont été occupés sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui, ce qui explique qu’il soit pratiquement impossible d’y réaliser des fouilles. Cette difficulté se pose en particulier pour Kairouan.

[2]L’historien syrien Ibn Asakir reprend une autre tradition qui aurait fait de Nusayr un arabe du clan des Arasa de la tribu des Banu Bali. Installé dans le Djabal al-Djalil (Galilée), il y aurait été capturé par l’armée de Khalid ibn al-Walid. D’autres traditions, rapportées notamment par Tabari, font de Nusayr un membre du clan des Banu Yashkur de la tribu des Banu Bakr Wa’il, installée dans le sud de l’Irak. Si elles s’accordent toutes pour faire de lui un Arabe, on voit que les sources divergent sur sa véritable appartenance.

[3] Ces troupes étaient conduites par le fameux commandant mekkois Khalid ibn al-Walid al-Makhzumi.

[4] Les chroniqueurs ont retenu que plusieurs personnalités éminentes avaient dû leur entrée dans l’islam au raid mené par Khalid contre l’oasis Ayn at-Tamr. Muhammad ibn Ishak, l’auteur de la première « Vie du Prophète » (Sira nabawiyya) était ainsi le petit-fils d’un certain Yasar, qui avait été capturé à cette occasion. Il en va de même d’Ibn Sirin, un grand érudit dont le père était le fils d’un chaudronnier d’origine géorgienne. En fait, les sources semblent indiquer que la plupart de ces hommes étaient peut-être des esclaves au service de l’Etat sassanide. Ainsi s’expliquerait le fait qu’ils n’aient pas été mis à rançon après leur capture mais simplement emmenés à Médine pour y servir de nouveaux maîtres. Ils y seront toutefois rapidement franchis et leurs héritiers, très bien intégrés dans la société arabe, y feront de grandes carrières, peut-être parce que leur identité plurielle leur donnait un certain avantage ?

[5] Il semble bien que Nusayr ait désapprouvé l’offensive menée par Mu’awiya contre ‘Ali à Siffin (juillet 657). Peut-être parce qu’en tant qu’Irakien d’origine, il possédait de nombreux parents dans l’armée adverse ?

[6] Il est plus que probable que Mûsâ ibn Nusayr ait alors personnellement connu le jeune ‘Umar ibn ‘Abd al-Aziz, le fils du gouverneur d’Egypte, qui montera plus tard sur le trône sous le nom de ‘Umar II et passera pour l’incarnation de toutes les vertus musulmanes.

[7] La nomination de Mûsâ à la tête du gouvernement de l’Ifrîkiya est difficile à dater avec précision. Les estimations des historiens s’échelonnent ainsi entre 698 et 705. La date de de 78 H (mars 697 – mars 698) qui nous avons choisi ici est notamment rapportée par Khalifa ibn Khayyat (m. 855) dans sa chronique (ta’rikh) ainsi que par le Akhbar Madjmu’a, un recueil de traditions historiques rédigé en Andalousie au 10e siècle et qui est souvent assez juste. Dans leur article cité en bibliographie, Yassir Benhima et Pierre Guichard estiment d’ailleurs qu’elle est la plus probable.

Crédit photographique : L’Arc de Chosroes (Taq e-Kisra) en Irak, ultime vestige d’un des palais sassanides de Ctésiphon. Le père de Musa ibn Nusayr aura du souvent passer devant cet édifice daté des années 540 apr. J.-C. (San Diego Air & Space Museum [Public domain]).

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