Mûsâ ibn Nusayr, de Sétif à Pampelune, le conquérant oublié (II)

Suite de la partie I

III. LA SITUATION DE L’AFRIQUE DU NORD VERS L’AN 700

            Au moment où Mûsâ prend les choses en main, on peut imaginer le tableau suivant :

            Les anciennes provinces de Byzacène, de Tripolitaine et d’Afrique proconsulaire ont été rassemblées pour constituer le gouvernorat d’Afrique, que les Arabes appellent dans leur langue Ifrîkiya. Toute cette région est principalement peuplée par des populations de langue latine et de confession chrétienne[1]. Les Arabes, qui les surnomment les « Africains » (ar. Afarika), les distinguent d’ailleurs toujours très nettement à la fois des Byzantins, qu’ils qualifient de « Romains » (ar. Rumî), mais aussi des Berbères (ar. Barbar), qui résident quant à eux dans les montagnes et les hauts plateaux voisins.

      Dans leur très grande majorité, ces habitants de l’Ifrîkiya sont des travailleurs ruraux vivant surtout de la culture du blé, de l’orge, de l’olivier, du figuier, de l’amandier et de la vigne. Un certain nombre résident en ville en tant qu’artisans, commerçants, clercs, ouvriers, etc. Leur culture a été très largement façonnée par le christianisme et, depuis Tertullien jusqu’à Augustin d’Hippone, on ne compte plus les théologiens d’importance qui sont sortis de leurs rangs. Sans doute la plupart regrettent-ils d’ailleurs le pouvoir byzantin et n’apprécient-ils pas de se retrouver ainsi soumis à la domination des « païens »[2]. Il est même probable qu’une partie de leurs élites a choisi de fuir le pays lors du départ des Grecs. Habitués de longue date à obéir à un pouvoir qui leur est extérieur, les Africains n’ont pas l’expérience des armes et ne représentent donc guère de danger pour les conquérants, pas plus sur le plan politique que militaire. En fait, ils leur sont aussi soumis qu’ils l’avaient été auparavant à l’égard du pouvoir byzantin. Et ainsi, bien que ces chrétiens de langue latine restent encore ultra-majoritaires et que le pays comporte toujours une quarantaine d’évêchés[3], ils apparaissent pourtant très peu en tant qu’acteurs dans les sources anciennes.

            Les membres des communautés juives (ar. yahudi) se montrent encore plus discrets et cela bien qu’ils soient en vérité présents un peu partout en Ifrîkiya et en particulier dans les plus grandes cités. Après avoir été très fortement persécutés par les autorités byzantines, les Juifs ont plutôt bien accueilli la présence arabe et cela d’autant plus que la création du califat a facilité leurs échanges commerciaux, mais aussi intellectuels, avec les importantes communautés juives installées en Irak, là où des docteurs de la Loi sont précisément en train de finaliser la rédaction du Talmud.

            La plupart des Arabes d’Ifrîkiya résident quant à eu à Kayrawân, cette « cité-camp » (misr), fondée par ‘Ukba ibn Nafi en 670 (50 H) au cœur de la vaste plaine céréalière du Muzâk. A l’exemple d’autres créations du même type[4], cette première Kayrawân a sans doute été bâtie selon un plan carré. En son centre se trouve donc située la grande mosquée (masdjid al-djama’a) et, à proximité immédiate de cette dernière, le palais de l’émir (kasr al-imara). Une large avenue coupe la ville en deux. Les maisons (dar) sont alignées le long de rues (sikak) qui elles-mêmes forment des quartiers (durûb, sing. darb). Sur les places (rahba) se tiennent des marchés (suk) où l’on s’échange toutes sortes de produits.

             Il ne faudrait cependant pas croire que Kayrawân est alors un pays de cocagne. Par rapport à Damas, Basra ou même Médine, ce n’est encore qu’une petite ville de frontière, un lieu plutôt rude et austère. Quant aux contrées situées aux alentours, des décennies d’affrontements y ont sans doute causé leur lot de destructions, d’incendies et de pillages. C’est donc un pays en pleine rémission que va gouverner Mûsâ.

             A Kayrawân comme ailleurs, les soldats ont été répartis en fonction de critères tribaux. Qu’ils soient d’origine syrienne, djézirienne, hidjazienne ou yéménite, tous se montrent tous très fiers de leur ascendance et très attachés à leurs traditions bédouines ancestrales. Hormis peut-être chez les plus pieux, ceux chez qui l’islam a pénétré le plus profondément, ils n’ont en général que mépris pour les non-Arabes, qu’ils appellent collectivement du nom de ‘adjam, les « étrangers », voire de ‘uludj (« brutes »). Cet esprit de corps, renforcé par le sentiment d’appartenir à un peuple élu de Dieu, explique d’ailleurs qu’ils ne se soient pas fondus dans une population pourtant bien plus nombreuse qu’eux, mais qu’au contraire, ce soit cette dernière qui, par un phénomène d’acculturation progressive, ait été amenée à s’arabiser au fil des siècles suivants.

             Les Arabes ne forment cependant pas un groupe totalement uni. Depuis le rétablissement du califat sous l’autorité des Marwanides, une opposition sourde fait en effet s’affronter entre eux Arabes du Nord et Arabes du Sud. Les premiers (également appelés Kaysites, Mudarites ou encore Adnanites) regroupent notamment les Banu Tamim, Kilab, Taghlib, Sulaym, Ukhayl, Fazara et Azd. En Orient, on  les retrouve surtout en Syrie du Nord et en Djazirah. Aux seconds (également connus sous les noms de Yéménites, de Kalbites ou de Kahtanites) appartiennent les Banu Kalb, Lakhm, Ghassan, Azd, Judham, Tanukh et Kuda’a, qui sont principalement implantés en Palestine et en Jordanie. Plutôt qu’une opposition culturelle ou géographique, il faut voir ici l’effet d’une rivalité entre deux factions dont l’objectif est d’accaparer les faveurs des califes, sources de richesse et d’honneur.

            Après la disparition des derniers héritiers de Mu’âwiya, la plupart des Kaysites ont soutenu la candidature des Zubayrides contre celle des Marwanides et ont d’ailleurs formé le gros des bataillons de Dahhak lors de la bataille de Mardj Rahit. Les deux factions ont perdu beaucoup d’hommes à l’occasion de ce combat puis lors de ceux ayant suivi. La mémoire de ces violences ne s’est pas effacée et, bien que certains califes aient fait de leur mieux pour tenter de calmer les choses, cette opposition entre Kaysites et Kalbites ne fera que s’envenimer par la suite et sera même l’une des causes de la chute des Omeyyades. Particulièrement aiguë en Orient, cette querelle semble cependant avoir eu moins d’écho en Occident. Les auteurs ayant évoqué l’action de Mûsâ ibn Nusayr n’ont d’ailleurs pas mentionné les éventuelles difficultés que ce dernier aurait pu rencontrer à ce sujet. Yéménite de naissance mais ayant soutenu un temps la cause zubayride, Mûsâ possédait il est vrai le profil idéal pour pouvoir s’adresser aux deux camps.

            A part de toutes les autres tribus arabes se trouvent les Banu Kuraysh de La Mekke, dont les membres doivent leur statut spécial au fait d’avoir jadis donné naissance au Prophète de l’islam mais aussi de compter dans leurs rangs la famille régnante des Banu Umayya. A Kayrawân, ils sont surtout représentés par les Banu Fihr, le clan d’Ukba ibn Nafi, le fondateur de la ville. Le fils de ce dernier, Abu ‘Ubayda ibn ‘Ukba al-Fihri ainsi que ses cinq garçons (Abd ar-Rahman, Muhammad, Nafi, ‘Uthman et Habib) sont d’ailleurs des personnages puissants et riches que Mûsâ, tout gouverneur qu’il fut, doit savoir ménager.

            Bien que le gros des forces arabes soit basé dans la capitale, d’autres se trouvent stationnées dans différentes garnisons de province et notamment à Takapinus (Gabès), Catama (Guelma), Hadrumetum-Justinianopolis (Sousse), Capsa (Gafsa), Hippo Regius (Annaba), Thevestis (Tébessa) Thamugadi (Timgad), Cirta-Constantina (Constantine) et Tabarka (Thabraca). Quant à Carthage, depuis que son évacuation a été ordonnée par Hassan ibn al-Nu’man afin de se prémunir contre un coup de force des Byzantins, l’ancienne capitale n’est plus qu’un vaste champ de ruines où chacun vient désormais se servir en marbres et en pierres de taille. Situé sur la colline de Byrsa, le palais des rois vandales, devenu par la suite celui des exarques byzantins, a d’ailleurs été laissé à l’abandon.

             La wilaya d’Ifrîkiya a été divisée en plusieurs districts dirigés à chaque fois par des sortes de préfets qui sont comme de petits gouverneurs locaux aux pouvoirs très étendus. Afin de permettre à leurs soldats de pouvoir prier en groupe, ces derniers ont souvent fait réquisitionner les églises locales. Il reste très peu d’exemples de ces remplois, hormis peut-être l’église du Kef (Chakbanaria) située dans le nord-ouest de la Tunisie, ou encore celle de Saint-Optat de Milev, près de Constantine, qui avait été transformée en mosquée après avoir été réquisitionnée en 678 (58 H) sur la décision du gouverneur d’Ifrîkiya, Abu l-Muhadjir Dinâr[5].

            Aux côtés des Africains et des Arabes se trouvent donc les Berbères. Pour ce qui les concerne, les sources anciennes font très souvent la distinction entre Botr et Baranis, deux termes qui ont suscité beaucoup de confusion. Nous nous rallions pour notre part à l’interprétation d’Yves Modéran, qui estime que les Botr (littéralement « ceux aux vêtements [ou aux cheveux] coupés » ?) sont en réalité les Berbères de Libye. Restés largement païens jusqu’à la fin du 6ème siècle puis acquis très tôt à l’islam, dès les années 640/650, ils ont ensuite accompagné les Arabes dans leur lutte contre les Byzantins (reprenant d’ailleurs là une longue tradition d’opposition à la domination romaine qu’ils tenaient de leurs ancêtres Nasamons). Ils ont alors supporté les revers subis par les Arabes et n’ont pourtant jamais renié leur serment de fidélité à l’égard de l’islam et du califat. Ils sont considérés comme des contingents sûrs et appréciés. Mûsâ saura d’ailleurs s’appuyer sur leurs qualités guerrières et il est même probable que sa garde personnelle fut constituée par leurs meilleurs éléments.

            A l’inverse, les Baranis (« ceux aux lourds manteaux » ?) représentent les Berbères des Aurès, des Némentchas et de Numidie. Le christianisme les a plus profondément pénétrés et ils ont opposé une longue résistance aux Arabes. Lorsque Mûsâ arrive en Ifrîkiya, leur intégration au califat est toute récente et encore sans doute très incomplète. Elle a été symbolisée par l’incorporation de plusieurs milliers de cavaliers issus de l’armée vaincue de la Kahina. Il est probable que, dès son investiture, Mûsâ ibn Nusayr a tenu à réaffirmer son autorité sur ces populations périphériques. Sans doute aura-t-il envoyé des émissaires dans toutes les cités de son gouvernorat afin d’informer les élites locales du changement de gouverneur et des obligations fiscales qui leur incombaient.

IV. UN VICE-ROI D’AFRIQUE 

. Rôle et attributions du gouverneur

             Mûsâ ibn Nusayr a donc rapidement pris ses quartiers dans le « palais de l’émir ». En l’absence de fouilles archéologiques, on ne peut qu’imaginer l’aspect qu’avait ce bâtiment, qui devait être situé juste derrière la kibla de la grande-mosquée et donc le long de la façade orientale. Il était sans doute constitué d’une accrétion de bâtiments interconnectés construits en pierres, en briques ou en pisé et dotés à chaque fois d’un ou de deux étages supportés par des colonnes. Si la plupart des pièces étaient utilisées pour abriter les services administratifs, d’autres servaient de salles d’audience et de réception ou encore d’ateliers, de prison et d’écuries (dar al-khayl). Toujours est-il que c’est dans cet endroit que Mûsâ ibn Nusayr va vivre et travailler pendant les dix-sept années que va durer son gouvernorat, entouré de ses proches collaborateurs, de ses scribes, de ses intendants et de ses serviteurs tandis que ses épouses, ses concubines et ses plus jeunes enfants vont résider dans une partie recluse de la demeure, le harîm.

            Nommé par le calife, Mûsâ est considéré comme son représentant direct dans l’ensemble du gouvernorat (wilaya). En tant que détenteur de l’autorité légitime (sultân), c’est donc à lui seul que revient le privilège de monter en chaire dans la grande mosquée de Kayrawân pour s’adresser à la foule[6]. Les Arabes qui l’écoutent accordent un très grand prix à l’éloquence et attendent de leur wali qu’il leur parle à cette occasion dans un arabe pur (fushâ’ al-‘arab), clair (bayân), bien construit (bâdi’) et riche (ma’âni). En bon soutien des Omeyyades, Mûsâ prend toujours bien soin de conclure son discours par une invocation (du’a) en l’honneur du calife régnant mais aussi par une malédiction (radd) à l’égard de tous ses ennemis, les Banu ‘Ali en particulier. C’est à lui qu’il revient ensuite de présider en tant qu’imam à la prière collective (salat al-djumu’a). Cet exercice suppose évidemment une très bonne maîtrise du texte kur’ânique. Heureusement pour Mûsâ, son entourage est constitué en partie d’hommes qui ont spécialement été recrutés pour exceller dans ce domaine et qui servent d’ailleurs de prédicateurs (kass, wa’iz) auprès des troupes afin de renforcer leur moral. En outre, la mosquée de Kayrawân renferme en son sein plusieurs recueils (masahif, sing. mushaf) qui lui permettront éventuellement de pouvoir réviser le texte sacré si cela s’avère nécessaire[7].

      Pour mener à bien ses nombreuses tâches administratives, le gouverneur s’appuie sur une dizaine de bureaux (dawanîn, sing. diwân), où des secrétaires (kuttab, sing. katîb) travaillent à chaque fois sous la direction d’un responsable, le sahib. Nouveaux venus dans le pays, les Arabes ne disposent pas encore d’un personnel qui soit suffisamment compétent et formé pour assumer l’ensemble de ces tâches. La plupart des fonctionnaires sont donc des Grecs ou des Latins qui ont accepté de mettre leurs compétences au service du nouveau pouvoir. Certains d’entre eux sont devenus les clients de Mûsâ et nous connaissons d’ailleurs le nom de l’un d’entre eux ; Abd al-‘Ala ibn Djuraydj al-Afriki (litt. « Le serviteur de l’Elevé, le fils de Grégorius, l’Africain »), qui sera amené à jouer un très grand rôle par la suite.

     Les journées du gouverneur sont bien remplies : c’est le matin que s’accomplit généralement l’essentiel du travail administratif. Les secrétaires du bureau de la correspondance (diwan ar-rasa’il) lui lisent alors les dépêches envoyées par le calife, les commandants de garnisons ou encore celles transmises par ses propres espions. Ils transcrivent soigneusement ses réponses sur des papyri[8] qui sont enfermés dans des tubes de plomb scellés par le khatib al-khatim (« secrétaire du sceau ») avant d’être remises au service postal (barîd) qui les acheminera vers leurs destinataires. Une copie de tous les actes signés par le gouverneur est entreposée dans des coffres conservés dans un bâtiment spécial.

        Mûsâ convoque régulièrement les séances du conseil (madjlis) où, en compagnie de ses généraux et de ses conseillers, il va pouvoir aborder les grands problèmes auxquels est confrontée sa province et les réponses qu’il convient de leur donner. Le principe de la consultation (shura) est considéré comme essentiel et nulle décision du gouverneur ne saurait être mise en œuvre si elle n’a pas été d’abord pleinement approuvée par ses principaux conseillers. Il lui faut également recevoir les diverses délégations (wufud) organisées par les différentes tribus et les grandes cités de son gouvernorat, mais aussi quelquefois par des pouvoirs étrangers. C’est son chambellan (hadjib) qui alors s’occupe de régler les questions de cérémonial.

. L’homme privé

            Lorsqu’il a pris ses fonctions en Afrique, Mûsâ avait déjà près de soixante ans et donc déjà une vie familiale bien remplie. Il a sans doute eu plusieurs épouses sur lesquelles on ne sait pratiquement rien. La principale semble avoir été la fille d’un certain Rabi’ah, un haut fonctionnaire de la cour omeyyade qui avait occupé le poste de secrétaire du sceau sous le règne de Yazid ibn Mu’âwiya. Ses différentes épouses et concubines ont donné à Mûsâ une descendance nombreuse, dont au moins quatre fils vont accompagner leur père en Ifrîkiya : ‘Abd Allah, ‘Abd al-‘Aziz, ‘Abd al-Malik et Marwan. On sait également qu’il a eu au moins une sœur qui deviendra l’épouse d’un certain Habib al-Lakhmi.

            On ne connaît aucune description physique du personnage. Sans doute devait-il arborer une barbe fournie et peut-être aussi cette longue chevelure nouée en tresses et retombant sur les épaules qui était alors d’usage chez les Arabes. A l’instar des aristocrates omeyyades, il portait sur lui des vêtements de toile fine aux échancrures bouffantes de type sassanide bien adaptées à la pratique de l’équitation. Il couvrait cet habit léger par une tunique (djubba) brodée sur laquelle il rajoutait, l’hiver, un manteau (burda) fait d’une laine épaisse. Une épée placée dans un fourreau richement orné complétait sa tenue ordinaire. Aux pieds, il mettait des bottes (khuf) ou bien des scandales (na’l) de cuir. Sur sa tête, il posait selon les occasions un bonnet (kalansuwa) ou un turban (imama).

            Quant à la question de son caractère, les sources une fois encore ne permettent pas de le définir avec certitude même si certains faits s’imposent toutefois comme des évidences. Fils d’un secrétaire, il était lui-même devenu par la suite l’un des plus hauts fonctionnaires de l’administration omeyyade. C’était donc à n’en point douter un homme intelligent et cultivé. L’historien Al-Maliki (m. 1072) prétendra d’ailleurs qu’il portait une grande attention aux ruines romaines et ne manquait pas d’aller les contempler lorsqu’il passait à proximité. L’historien Al-Mas’udi (m. 956) affirmera aussi avoir pu consulter dans une bibliothèque de Baghdâd un Livre des merveilles (Kitab al-adja’ib) qu’il aurait personnellement rédigé (ou plutôt dicté) et qui traitait notamment de ces sujets. On sait qu’il se montra capable de commander une flotte de guerre dès son plus jeune âge et l’on doit donc en conclure qu’il possédait de grands talents d’organisateur.  On doit également lui supposer une solide autorité car l’on ne gouverne pas comme il l’a fait pendant des années à des milliers de rudes soldats arabes sans posséder une remarquable force de caractère ! Enfin, la façon dont il est parvenu à traverser les affres de la politique califale sont l’indice d’une souplesse et d’une capacité manœuvrière de premier ordre.

            Bon croyant, Mûsâ ibn Nusayr apprécie néanmoins les plaisirs de la vie et, dès son arrivée en Ifrîkiya, il va donc faire réquisitionner une demeure aristocratique byzantine située à environ 4 km au sud de Kayrawân. Après l’avoir fait réparer et agrandir, il va la renommer le « château de l’eau » (kasr al-mâ). Sans doute constitués de différentes salles séparées par des portiques, avec des sols de marbre et des colonnes antiques, le bâtiment était entouré d’un vaste jardin d’agrément (muntazah) où vignes et myrte poussaient avec grâce entre les canaux et les bassins.

          C’est dans un cadre enchanteur que Mûsâ viendra régulièrement se détendre lorsque ses obligations lui en laisseront le temps. Le soir venu et après être sortis du hammam, lui et ses invités prennent ainsi place pour de grands banquets (asmita, sing. simat), où leur sont servis de riches mets comme le tharîd, un bouillon de viande et de légumes que l’on dégustait avec du pain[9]. Le mobilier est essentiellement composé de textile ; couvertures, coussins, tapis, tentures et portières, qui rappellent tout à la fois la vie au désert et le luxe des monarchies byzantines et sassanides. Afin d’égayer leurs soirées, Mûsâ et ses invités aiment à contempler la chorégraphie de danseuses ou bien encore à entendre des « esclaves-chanteuses » (kayna) qui, en s’accompagnant de leurs instruments, viennent déclamer devant eux des chansons poétiques (aghani)[10]. Ils apprécient aussi d’entendre le récit d’anciennes batailles tribales (ayyam al-arab) ou celles des souverains étrangers des temps reculés ; Iskandar, Kisra ou Kaysar. Pour leur plaire, on organise souvent de sortes de joutes oratoires (mufakharat) à l’occasion desquelles des poètes viennent rivaliser d’adresse pour exalter le courage et la noblesse de telle ou telle tribu (souvent au détriment des autres). Lors des grandes occasions, ces banquets festifs peuvent parfois rassembler plusieurs centaines de convives. Les danses martiales se succèdent alors jusque tard dans la nuit tandis que le son des tambourins (duff) résonnent dans l’air du soir[11].

            Comme tous les grands aristocrates (shurafa) arabes, Mûsâ apprécie beaucoup les chevaux et il est d’ailleurs lui-même un excellent cavalier. Des courses de chevaux (rûkûb al-khayl / sibak al-khayl) sont donc fréquemment organisées dans les environs de Kayrawân. Avant le départ, les cavaliers se poussent et se jaugent en déclamant des poèmes en hommage à leurs montures, puis, au signal convenu, ils fendent l’air au mépris du danger. Les vainqueurs recevront divers prix de la propre main du gouverneur. Lorsque l’occasion se présente, Mûsâ apprécie également de pouvoir pratiquer la chasse (sayîd) dans les steppes avoisinantes, comme il le faisait jadis en Syrie aux côtés des princes omeyyades. Monté sur un cheval de race, l’arc dans les mains, accompagné de ses fils, d’amis et de serviteurs, le gouverneur poursuit alors assidûment la gazelle et l’antilope. Sans doute pratique-t-il aussi la chasse à courre à l’aide de chiens (saluki) et peut-être même de guépards (fahd) ou encore la fauconnerie (bayzara).

            Mais tous ces divertissements n’ont qu’un temps car l’agenda politique de Mûsâ Nusayr est chargé. A l’instar de tous les autres gouverneurs, il a reçu trois missions principales : enrichir le trésor en assurant la levée de l’impôt, faire régner l’ordre en rendant la justice et étendre l’empire en conduisant la guerre contre tous les ennemis du calife.

. La fiscalité

            Depuis sa conquête par Hasan ibn al-Nu’man, le territoire de l’Ifrîkiya a été divisé en plusieurs districts fiscaux (karya, sing. kuwar) dans lesquels des collecteurs (‘umal, sing. ‘amil) sont chargés de prélever sur les conquis à la fois un impôt foncier en nature et une capitation en monnaie. Pour y parvenir, les Arabes ont dû récupérer les recensements fiscaux (ta’dil, kitba) de l’administration byzantine ou bien en faire établir de nouveaux. Ce sont les évêques qui s’occupent de rassembler les sommes fixées auprès des chefs de village ou de quartier. Il leur revient ensuite de les transmettre aux collecteurs qui, à leur tour, les achemineront sous bonne escorte à Kayrawân. Le numéraire y sera conservé dans la salle du trésor (bayt al-mâl) tandis que les provisions seront stockées dans des greniers d’État (bayt at-ta’am).

            Tout un aspect de la fiscalité consiste également à recruter des travailleurs de force pour accomplir certains travaux obligatoires : construction ou réparation de canaux, de routes ou de bâtiments, corvées de charroie, livraison de fourrage ou de matériels divers. Même si ces corvées sont (mal) payées, elles sont néanmoins très lourdes à supporter et l’on sait qu’en Egypte notamment, nombre d’habitants choisissaient de fuir dans l’espoir de les éviter. Le gouverneur local devra même ordonner que l’on placarde des affiches sur les portes des églises afin de menacer les habitants qui offriraient un asile aux fugitifs. On n’est pas assez renseigné pour savoir s’il en allait de même en Ifrîkiya mais cela est très probable.

            D’autres rentrées d’argent sont assurées par les taxes commerciales (mukus) ou encore par l’exploitation des propriétés foncières de l’Etat dont la gestion est assurée par le diwan al-mustaghallat. A l’aide de toutes les sommes ainsi récoltées, le diwan al-djund peut assurer le paiement des soldats tandis que le diwan al-nafakat coordonne pour sa part le bon entretien des bâtiments publics, des systèmes défensifs et du service postal.

            Les Arabes, qui ne sont pas soumis à l’impôt foncier ni à la capitation, assurent le paiement d’une taxe annuelle appelée zakât lorsqu’elle concerne les troupeaux et ‘ushr lorsqu’elle porte sur les récoltes. Cet aspect de la fiscalité est géré par le diwan al-sadaka (ou dar ar-rîzk), qui se charge ensuite d’en organiser la redistribution au profit des nécessiteux (masakin), essentiellement les veuves et les orphelins.

. La monnaie

            Mûsâ contrôle les émissions monétaires (sikak) et dispose d’un bureau qui en est spécialement chargé, le dar al-dharb. On lui attribue ainsi des frappes de dinars d’or, de dirhams d’argent et de fulus en cuivre, frappes dont les plus anciennes sont datées de l’année 704 (85 H), ce qui correspond sans doute non pas à la date de sa nomination mais au moment où la tutelle que l’Egypte faisait peser sur lui s’est quelque peu relâchée. Il est vraisemblable que les ouvriers chargés de réaliser les frappes monétaires ont pour habitude de suivre le gouverneur lors de ses expéditions car l’on connaît des émissions faites depuis Tanger et même depuis Algeciras.

            Selon une pratique inaugurée au début de la conquête arabe, Mûsâ a choisi de maintenir le type monétaire en place en se contentant de procéder à quelques modifications. Le buste impérial byzantin a ainsi été supprimé et remplacé par des inscriptions latines évoquant le nom et la fonction du gouverneur (Muse filius Nusir amir Africae) ainsi que le message central de l’islam[12]. Les dates utilisées respectent le calendrier hégirien mais mentionnent également le système de l’indiction hérité de l’époque romaine. Sur le plan iconographique, beaucoup de ces monnaies reprennent le thème du podium à trois marches surmonté d’un pilier, symbole qui a parfois été interprété comme figurant une croix mutilée, ce qui viendrait rappeler que le Kur’ân conteste effectivement la mort de Jésus par crucifixion. Plusieurs de ces monnaies figurent une étoile à sept ou huit branches que d’aucuns ont assimilé à Sirius en y voyant une indication de l’aspect messianique et eschatologique de la conquête musulmane.

. La justice

            Chargé de maintenir l’ordre public, le gouverneur se préoccupe naturellement beaucoup des questions de justice (‘adl). Même si la chose est difficile à établir, il est probable que les chrétiens et les juifs, qui rappelons-le forment encore l’immense majorité de la population, dépendent de leurs propres tribunaux ecclésiastiques et rabbiniques, au moins pour les affaires civiles. Les Arabes et les convertis relèvent en revanche des tribunaux islamiques[13]. Ces derniers sont présidés par le kadi (pl. kudat), sorte de secrétaire judiciaire nommé et éventuellement révoqué par le wali. Le gouverneur restant à la tête du système, c’est donc vers lui que remontent toutes les affaires. Il ne juge toutefois que les plus importantes, en particulier les affaires pénales (vols, blessures, meurtres, affaires de mœurs, blasphèmes publics, etc.), tandis qu’il renvoie le reste (successions, répudiations, affranchissements, litiges commerciaux), vers les kudat (tout en se gardant le droit de casser éventuellement leurs jugements s’il les juge non conformes à sa volonté).

            Le wali délivre sa justice à l’occasion d’assises qui sont régulièrement organisées là-même où il se retrouve, c’est-à-dire le plus souvent dans la grande mosquée de Kairouan. Assis sur une chaise d’apparat (kursi), le dos face au mur, entouré de gardes et de scribes, Mûsâ commence d’abord par écouter le plaideur et l’accusé exposer leurs arguments respectifs. Si le second reconnaît publiquement ses torts alors l’affaire est faite et le jugement peut être rapidement rendu. Dans le cas contraire, l’accusé et son accusateur seront invités à produire leurs témoins. Ces derniers devront être au moins deux mais également masturin, c’est-à-dire de bonne moralité, libres, majeurs et sains d’esprit. En l’absence de tels témoins, ou bien encore d’une preuve documentaire évidente (huddja), il pourra arriver que l’on se fie à des serments solennels qui pourront être personnels ou collectifs (kasama).

            Le but du gouverneur consiste surtout à empêcher que les clans ne se livrent entre eux à des actions de représailles (thar), ce qui ne manquerait pas de venir perturber la concorde civile. Il doit donc amener les deux parties à établir au plus vite un arrangement à l’amiable, par exemple en acceptant le versement du « prix du sang » (diya) en cas de blessure ou de meurtre. Il peut aussi choisir de nommer un arbitre (hakam) qui devra essayer d’obtenir un compromis. Si cela n’est pas possible, alors il rendra son jugement personnel en s’appuyant pour ce faire sur une forme de droit islamique qui est alors sans doute beaucoup moins complexe et précise qu’elle ne le deviendra plus tard.

            Il existe ainsi des peines fixes qui ont été établies par le Kur’ân et sur lesquelles nul ne peut revenir. Si elles ont été commises en public, l’ivresse (shurb al-khamr) ou la débauche (zina) entraîneront ainsi une séance de flagellation (djald) de 80 coups de fouet. Il en ira de même pour les cas d’accusation calomnieuse (kadhf). A partir d’une certaine valeur, le vol (sarika) entraînera l’amputation (kat’) de la main droite tandis que l’adultère sera puni par lapidation (radjm). Enfin, le meurtre (katl) entraîne la mort par décapitation de même que l’apostasie (ridda) car elle équivaut à une haute trahison[14].

            Pour ce qui est de tous les autres crimes, le gouverneur peut cependant agir selon sa propre opinion (ra’y). Il dispose alors d’un arsenal beaucoup plus large de peines qui sont dites discrétionnaires (ta’zir), comme le bannissement (nafî, taghrib) du fautif, l’imposition d’amendes (khulasa) ou encore la détention (habs) en prison (sidjn) pour une durée indéterminée. Dans des cas plus exceptionnels, il peut aussi recourir à l’exposition publique (tashhir) ou encore à la crucifixion (salb), une peine qui est généralement réservée aux cas de rébellion armée.

            En cas de doute, il arrive que le gouverneur choisisse de différer son jugement ou d’en appeler à l’autorité du calife afin d’obtenir de lui un rescrit judiciaire. Il peut également choisir de faire appel à des jurisconsultes connaissant bien la « coutume » (sunna) issue de la « pratique des anciens » (al-‘amal al-kadîm). Cette dernière fait certes la part belle aux décisions prises en son temps par le Prophète de l’islam mais on y retrouve aussi toutes sortes de décisions prises par les différents califes ou bien encore par des personnages ayant acquis une réputation de sagesse et d’érudition. A l’époque de Mûsâ, le plus célèbre de ces pieux personnages est Isma’îl ibn ‘Ubayd al-Ansari (m. 712/93), un ancien marchand d’esclaves qui a décidé d’abandonner cette activité pour se consacrer à la prédication de l’islam auprès des Berbères de Kayrawân[15].

            Une partie des soldats est par ailleurs intégrée au sein d’une milice urbaine, la shurta, qui est chargée d’assurer l’ordre public dans les grandes villes. C’est également son chef, le sahib as-shurta, qui s’occupe de faire appliquer les sentences prononcées par le gouverneur, raison pour laquelle il est particulièrement craint et peu aimé. Enfin, les gouverneurs délivrent également les sauf-conduits (amân) qui permettent aux étrangers de pouvoir se déplacer sans être considérés comme des espions et donc immédiatement incarcérés.

. L’armée 

            L’armée (djund) est naturellement au centre de toutes les attentions du gouverneur. Il semble que celle d’Ifrîkiya ait compté environ 40 000 hommes. Le gros de ces forces est composé de soldats arabes professionnels (mukatilun, sing. mukatil) qui sont intégrés au sein d’unités (kata’ib, sing. katiba) possédant chacune un étendard particulier (liwa’, ‘alam). Ces unités militaires sont organisées en fonction des appartenances tribales de chaque soldat, si bien que la solidarité et le courage dont ces derniers font preuve au combat doit autant à la défense de leur honneur tribal (‘asabiyya al-kalbiyya) qu’à leur adhésion à la même foi, à leur allégeance envers le même souverain ou bien à la peur de la réprimande.

               Si les sources disponibles ne permettent pas de saisir clairement l’organisation hiérarchique des forces omeyyades, on peut néanmoins arriver à déceler plusieurs échelons de responsabilités. Le gouverneur est naturellement considéré comme le commandant en chef de toutes les forces militaires stationnées dans sa province, ce que vient d’ailleurs rappeler son titre d’émir[16]. En cas d’indisponibilité, il peut toutefois déléguer ses responsabilités à un représentant intérimaire, le nâ’ib (pl. nuwwâb). Les officiers supérieurs sont souvent appelés ka’id (du verbe kada, « mener, diriger »). Ils constituent une sorte d’état-major et sont consultés pour tout ce qui touche à la stratégie. Les officiers intermédiaires sont les ray’a (sing. ra’is, de ra’s, « la tête »). Ce sont eux qui dirigent les contingents proprement dits. Enfin, à l’échelon de la dizaine se trouvent les ‘urafa (sing. ‘arif) qui sont comme des sous-officiers.

               Il faut se garder de voir dans les soldats de Mûsâ ibn Nusayr des Bédouins ayant à peine quitté la tente. A l’époque où il prend la tête de l’Ifrîkiya, cela fait déjà près de soixante-dix ans en effet que les Arabes ont quitté la Péninsule. En admettant que les hommes auxquels il commande ont principalement entre 15 et 45 ans, cela signifie qu’ils sont nés entre 655 et 685 de l’ère commune, autrement dit qu’ils appartiennent déjà à la seconde ou troisième génération de soldats du califat. La plupart sont d’ailleurs sans doute nés en Syrie, en Irak ou en Egypte et un bien plus grand nombre encore a peut-être même grandi sur place, en Ifrîkiya, en Tripolitaine ou en Cyrénaïque. Ces Arabes forment une sorte d’élite, une caste militaire dont les membres ont passé toute leur vie dans des camps et sur les champs de batailles, ce qui explique qu’ils soient parfaitement aguerris[17].

            Tous sont inscrits sur des registres de mobilisation qui servent également au paiement des soldes. Chaque année, ils touchent ainsi un salaire en nature (rizk) et un autre en argent (a’tiyât, sing. ata). Celui-ci est fixé à environ 1 000 pièces d’argent (dirham) pour un cavalier et va de 300 à 600 pour un fantassin. En cas de victoire, les soldats auront naturellement droit à une part du butin (ghanima/maghnûm) ainsi qu’à des gratifications supplémentaires, du moins s’ils peuvent apporter la preuve qu’ils se sont bien battus. En plus de ces troupes ordinaires, le gouverneur possède également une garde personnelle (shurta al-haras) dont les hommes sont chargés de veiller à sa sécurité personnelle mais qui forment aussi une formation d’élite dans la bataille. En plus de leur solde, les officiers pourront également recevoir des concessions foncières (hitat, katâ’i).

            A côté de ces troupes arabes soldées (murtazik) figurent des formations auxiliaires formées de soldats non-arabes, des Berbères essentiellement mais aussi des Iraniens, des Grecs et même des Abyssins qui ont été intégrés aux contingents arabes sous le statut juridique de « clients ». Ils ne touchent pas de solde de la part du Trésor et c’est donc à leur patron qu’il revient de les payer. On leur confie souvent des tâches subalternes, notamment les travaux de génie ou d’intendance, tandis que quelques-uns servent dans des unités plus spécialisées (archerie, cavalerie légère ou lourde, etc.). Soldats et officiers partent souvent au combat avec leurs propres esclaves auxquels ils peuvent éventuellement promettre l’affranchissement en cas de victoire afin de mieux les motiver. Enfin, certains soldats sont des volontaires (mutatawi’a). Obéissant à des motivations personnelles, financières et/ou religieuses, ils sont venus rejoindre l’armée implantée aux frontières. Ils ne touchent pas de solde et ne vivent donc que du butin qui sera éventuellement réalisé.

               Dans l’armée omeyyade, les cavaliers (fursan, sing, faris) sont beaucoup moins nombreux que les fantassins mais jouent un rôle déterminant. Car l’un des points forts des Arabes est justement la grande mobilité de leur cavalerie légère, qui peut s’enfoncer dans les lignes ennemies, prendre l’adversaire à revers ou bien encore effectuer des raids éclairs. Tandis que les chevaux légers vont « nus » (mudjarida), on trouve aussi une cavalerie lourde dont les bêtes sont bardées de plaques d’acier (mudjaffafa). L’arme principale des cavaliers est le sabre (sayf) ainsi que différents types d’arc (kaws/akwas), qui peuvent être simples ou doubles. Le fantassin pour sa part manipule essentiellement le bouclier d’osier ou de bois (darak) ainsi que la lance (‘anaza, rumh/rimah) et ne sort son épée ou sa dague que pour les corps à corps. Les soldats arabes n’ont pas d’uniformes à proprement parler. Ils s’équipent à leur frais, soit en achetant des armes grâce à leur solde, soit en prenant celles de leurs adversaires vaincus. Les chefs se distinguent grâce à leur équipement plus luxueux. Ils sont généralement les seuls à porter des côtes de maille ouvragées ainsi des heaumes de fer (bayda), dont certains possèdent une protection nasale (anf al-bayda).

                  Les armées en marche avancent selon un ordre précis. Au-devant se trouvent des escouades d’éclaireurs qui sont chargées de repérer à l’avance le terrain à emprunter mais aussi de sonder les mouvements de l’ennemi. Derrière elles cheminent les cavaliers puis les fantassins et enfin les bagages. Des coursiers montés sur des chevaux rapides transmettent en tous sens les ordres des chefs. On fait aussi usage de pigeons voyageurs qui servent à communiquer avec l’arrière pour demander du matériel ou des renforts. Pour ce qui concerne l’approvisionnement, on se contente de vivre sur le pays. En vertu du droit d’étape (diyâfa), les habitants ont en effet l’obligation de donner le gite et le couvert aux soldats, ce qui représente évidemment une lourde charge. En vertu du droit de réquisition (wazîfa), l’armée peut également ordonner des levées d’impôts supplémentaires sous la forme d’argent ou de vivres[18]. Lorsqu’ils doivent traverser des régions inhospitalières ou peu peuplées, les soldats emportent avec eux des provisions (rizk) faîtes de fruits secs, de pain et de viandes salées ou séchées. Chaque soir, les phalanges se regroupent et établissent un camp temporaire (litt. « tranchée » khandak), que l’on fait garder par des sentinelles. Lorsque l’ennemi se rapproche, l’armée se place en ordre de bataille. Les unités se mettent alors en lignes (suhuf) au sein d’un dispositif formé par une avant-garde (mukkadima), un groupe central (kalb), une aile droite (maymana), une aile gauche (maysara) et une arrière-garde (saka).

V. LES PREMIERS TEMPS DU GOUVERNORAT ET LA GRANDE CAMPAGNE DE BERBERIE (698-708)

. La mise au pas du pays et la création d’une flotte

            Mûsâ ibn Nusayr va consacrer les premières années de son gouvernorat à assurer la pacification de l’Ifrîkiya. Le pays est encore assez instable en effet et il va donc lui falloir entreprendre plusieurs expéditions afin de venir à bout des dernières poches de résistance.

          Dès 698, il envoie ainsi des cavaliers reprendre la cité rebelle de Zaghwan, située près de Tunis. Par la suite, il va demander à ses fils, ‘Abd Allah et Marwan, de faire de même dans les régions méridionales du Djérid. Il autorisera également les fils de ‘Ukba à tirer vengeance de la mort de leur père en lançant un raid contre la cité de Tehuda dans les Aurès. Si les chiffres donnés par les chroniqueurs arabes à propos du nombre de prisonniers faits au cours de ces expéditions sont fantastiquement élevés et donc totalement impossibles à croire, ils peuvent néanmoins témoigner d’une réalité, à savoir que la pacification totale de l’Ifrîkiya ne fut pas une mince affaire et qu’elle nécessita d’importants moyens et plusieurs années d’efforts.

           Au sein même de son armée, les contingents berbères Zanata et Hawwara ayant fait preuve d’indiscipline, Mûsâ va faire arrêter leur chef, Kâmun, avant de l’envoyer à Damas les chaînes aux pieds. Du fait de cette action ferme et résolue, il n’aura plus guère à affronter de révolte au sein de ses troupes pendant toute la durée de son mandat.

            L’autre problème auquel doit faire face Mûsâ est la menace constante que font peser sur lui les Byzantins. Bien que durement affaiblis par la perte de Carthage, ces derniers n’ont pas encore renoncé à prendre leur revanche. Regroupés en Sicile, ils peuvent éventuellement organiser des raids dévastateurs sur les côtes africaines, comme ils l’ont fait d’ailleurs en Libye en 690-91 (71 H). La seule flotte arabe disponible se trouvant stationnée à Alexandrie, les gouverneurs de Kayrawân ne pouvaient évidemment pas compter sur son aide. Conscient de ce problème, le calife Abd al-Malik avait donc jadis ordonné à Hasan ibn al-Nu’man de faire construire un arsenal (dar as-sinâ) en Ifrîkiya même. Le site retenu sera celui de Radès et un millier de marins et d’ouvriers coptes seront donc transportés sur place avec leurs familles tandis que l’on demandera aux Berbères de l’intérieur d’apporter tout le bois nécessaire.

            Une fois sur place, Mûsâ va logiquement poursuivre cette entreprise. Des quais seront ainsi aménagés sur le golfe de Tunis tandis qu’un chenal sera construit pour le relier à la mer. Le travail avancera vite et, bientôt, ce sont près d’une centaine de navires qui pourront prendre le large. A la tête de cette flotte de guerre conséquente, Mûsâ va placer un certain ‘Ayyash ibn Sharâhil al-Himyari. Avec l’aide des fils du gouverneur, ce dernier ne va pas tarder à mener plusieurs raids contre la Sicile (705/86), la Sardaigne (706/87, 711/92) et les Baléares (708/89). Il semble même qu’une garnison arabe ait pu être installée à Cagliari pendant quelques années[19].

. La prise d’autonomie et la préparation de la campagne occidentale

            Malgré les décès consécutifs d’Abd al-Aziz (mai 704) et d’Abd al-Malik (octobre 705), Mûsâ ibn Nusayr va se voir prolongé à la tête du gouvernorat d’Ifrîkiya par le nouveau calife, Al-Walid ibn Abd al-Malik. Celui-ci fera mieux encore puisqu’il va accepter de le détacher de la tutelle égyptienne et donc de lui donner pour la première fois une pleine et entière autonomie sur sa province.

            Cette nomination sera sans doute été accompagnée d’un ordre formel lui demandant de relancer instamment la lutte armée (djihad) contre les incroyants (kufar). Face à l’Ifrîkiya se trouve en effet une très vaste zone que les Arabes ont appelé la « terre des Berbères » (ard al-Barbar)[20] et dans laquelle les Omeyyades, bien qu’ils y aient déjà mené de nombreuses expéditions, n’ont encore jamais pu réellement s’établir.

            Mûsâ se met donc rapidement en devoir de préparer ce qui restera certainement comme son « grand œuvre », la campagne de Berbérie, qui va l’occuper pendant au moins deux années (706-708). Il ne s’agira plus cette fois-ci de mener des raids sporadiques mais bien d’occuper le terrain, de s’implanter sur tout le territoire, d’obtenir l’allégeance et la conversion de toutes les tribus, de les soumettre à l’impôt et d’implanter ensuite des garnisons dans les forteresses afin de pouvoir maîtriser les axes de communications.

            On connaît le nom de certains des officiers qui l’ont accompagné dans cette aventure : il y avait d’abord ses fils, ‘Abd al-Aziz et Marwan, ainsi que son neveu, Ayyub ibn Habib al-Lakhmi. Il y avait aussi plusieurs chefs arabes importants tels que ‘Abu Ubayda al-Fihri, Abu Abd ar-Rahman al-Hubulî (m. 719/100), Hanash ibn ‘Abd Allah as-San’âni (m. 719/100) et ‘Ali ibn Rabah (m. 732/113). On trouvait également un mawali (d’origine byzantine ?), Mughîth ar-Rumî (m. 741/123) et bien sûr le Berbère Târik ibn Ziyâd, personnage important sur lequel nous reviendrons plus loin.

            En partant de Kayrawân, Mûsâ avait le choix entre plusieurs itinéraires. Le premier, le plus septentrional, était sans doute le plus difficile. Il cheminait à travers l’ancienne Numidie en passant successivement par Thagaste, Calama, Constantine, Cuicul et Sétif (Sitifis), qui était la dernière ville de l’Ifrîkiya proprement dite. En pénétrant au cœur du territoire « insoumis », on arrivait alors dans un pays fait de hautes montagnes, d’étroites vallées et de forêts parfois impénétrables. Une route sinueuse permettait cependant d’arriver jusque dans la vallée de la Soummam, entre le Djurdjura et les Bibans. En passant par Sour el-Ghozlane (lat. Auzia), Djouab (lat. Rapidum) et Berrouaghia (lat. Trinadi), on parvenait ensuite dans la grande vallée du Chelif, située entre l’Ouarsenis (Mons Ancorarius) et le Dahra. Les principaux sites urbains de la région étaient Aïn Defla (lat. Oppidum novum) et Chlef (lat. Castellum Tingitanum). On débouchait enfin dans les plaines de l’Oranais en cheminant par Relizane (lat. Mina) et Mohammadia (lat. Castra Nova) avant de traverser une série d’espaces vallonnés qui menaient rapidement jusqu’à Tlemcen.

            La seconde route, plus méridionale, traversait quant à elle l’imposant massif des Aurès en passant par Tebessa (lat. Theveste), Khenchella (lat. Mascula), Timgad (lat. Thamugadi), Tazult (lat.  Lambaesis) et enfin Tobna (lat. Tabunae), la dernière forteresse de Numidie et aussi l’une des plus imposantes. En longeant les flancs sud du massif du Hodna, on avançait ensuite à travers une région insoumise faite de hauts plateaux steppiques, ce qui permettait d’arriver à Saneg (lat. Usinadis), Tissemsilt (lat. Columnata), Tiaret (lat. Tingartia) et Takhemaret (lat. Cohors Breucorum). Il fallait ensuite franchir l’Atlas tellien pour parvenir à Tlemcen.

            Enfin, la dernière route, située encore plus au sud, consistait à couper directement par le désert à travers des territoires vierges de toute trace de présence romaine et peuplées uniquement de nomades descendants des anciens Gétules.

            Laquelle de ces différentes routes Mûsâ et ses hommes ont-ils empruntées ? Faute de sources adéquates, nous sommes bien en peine de pouvoir le dire. La seconde et surtout la troisième étaient évidemment plus aisées et plus rapides, mais cela aurait conduit le chef de guerre à ignorer de vastes secteurs et donc à laisser de nombreuses populations hors de tout contrôle. Or, ces groupements auraient pu représenter une menace pour la sûreté de l’Ifrîkiya. A moins bien sûr que Mûsâ n’ait choisi de diviser ses forces et d’utiliser plusieurs routes à la fois ?

            Faire cheminer des milliers de soldats sur une distance de près d’un millier de kilomètres a dû représenter un remarquable exploit logistique. Il fallait non seulement pouvoir assurer deux repas quotidiens à tous les hommes présents mais aussi fournir de l’eau et du fourrage aux chevaux, aux mules et aux dromadaires. On peut imaginer que les problèmes d’intendance à régler ont dû être nombreux. Heureusement pour Mûsâ ibn Nusayr, l’ancienne Maurétanie césarienne n’était pas totalement inconnue des Arabes et sans doute son armée devait-elle comporter en son sein des vétérans ayant participé aux expéditions menées en ces lieux par ‘Ukba ibn Nafi vers 681-682 (62 H) puis Zuhayr al-Balawi en 688-689 (69 H). Nul doute non plus que des Berbères ralliés de longue date n’aient également accompagné l’armée arabe afin de la guider et éventuellement pour lui servir d’émissaires auprès des autochtones. Il n’en demeure pas moins que l’on dut avancer prudence car des embuscades, comme celle qui avait coûté la vie à ‘Ukba, étaient toujours à redouter.

. Le monde maure en 700

            Quels pouvoirs Mûsâ ibn Nusayr a-t-il dû affronter au cours de cette expédition ? En fait, si l’on dispose de témoignages encore assez nombreux pour le 6e siècle, aussi bien sur le plan littéraire (Procope, Corripe) qu’épigraphique (stèles de Masties et de Masuna), afin d’arriver à connaître l’état politique de la région, le 7e siècle est en revanche particulièrement pauvre en la matière.

           Deux points de vue se sont dès lors affrontés. Pour les partisans de l’hypothèse dite « fractionniste », élaborée par Christian Courtois, la région était alors divisée en une multitude de petites principautés romano-berbères indépendantes les unes des autres : Ouarsenis, Hodna, Petite-Kabylie, Altava, Tafilalet, etc. D’autres spécialistes, et Gabriel Camps en particulier, ont estimé pour leur part que toute la zone qui s’étend entre Sétif et Volubilis et même au Tafilalet, était au contraire sous la domination d’un seul et même grand royaume romano-berbère dont la capitale aurait été située à Altava (act. Ouled Mimoun, près de la moderne Tlemcen). Ces historiens pensent que c’est à ces souverains que l’on doit justement les grands mausolées funéraires (djeddar) situés dans le Djebel Araoui, près de Frenda.

            Sur quel type de populations ces principautés étendaient-elles leur autorité ? En fait, on doit sans doute distinguer ici les élites urbaines de la masse du peuple. Les premières étaient sans conteste romano-berbères, c’est-à-dire que l’ancienne aristocratie curiale s’était peu à peu « berbérisée » au fil des générations tandis qu’à l’inverse, les élites tribales maures s’étaient peu à peu romanisées en adoptant notamment le christianisme. Les modalités exactes de cette convergence culturelle nous échappent cependant. Les chefs maures étaient-ils venus s’installer en ville tout en conservant leur autorité sur les zones rurales, ou bien sont-ce au contraire les élites urbaines d’origine romaine qui étaient parvenues à étendre peu à peu leur pouvoir sur les campagnes ? Comme bien d’autres, ces questions demeurent encore sans réponse.

            Ce qui est certain en revanche, c’est que plus l’on s’éloigne des côtes et des centres urbains, plus l’empreinte de la romanité et du christianisme vont en s’affaiblissant. Ici les anciens dieux règnent encore en maîtres. Ce sont Gurzil (le taureau guerrier), Anzar (le prince de la pluie) et Ayyur (la lune) ainsi qu’une foule d’être mystérieux dont on cherche à se concilier les bonnes grâces dans les grottes, près des points d’eau ou à l’ombre d’arbres millénaires.

            Même si quelques bourgades existent ici où là, la plus grande partie des Maures sont des nomades ou des semi-nomades qui passent l’hiver dans le désert et l’été dans le tell avec leurs troupeaux. Sources de toute richesse, les ovins jouent un rôle essentiel pour ces populations et le bélier se retrouve notamment au centre de nombreuses pratiques rituelles[21].

           L’organisation sociale des Berbères est de type tribal. Les différentes familles appartiennent ainsi à des clans qui à leur tour se reconnaissent comme appartenant à des tribus dont tous les membres se rattachent à un même ancêtre mythique et partagent des traits culturels communs. En partant de l’Est et en cheminant vers l’Ouest on retrouve ainsi successivement les Ikutamen (ar. Kutama, lat. Ucutamani) de la chaîne des Babors, les Imeghrawen (ar. Maghrawa, lat. Macurebi) de la vallée du Chelif, les Iwraben (Awraba) du Moyen-Atlas, les Ighmaren (Ghomara) du Rif oriental, les Imeknasen (ar. Miknasa, lat. Macenites) du Tafilalet, les Barghwata de la plaine du Gharb ou encore les Imasmuden (Masmuda) du Haut-Atlas, etc. Sur le plan politique, chaque clan est dirigé par un conseil d’anciens (ceux que les sources latines appellent les patres, les « pères ») au-dessus duquel on retrouve parfois un chef tribal. En temps de paix, ce dernier agit surtout comme une sorte d’arbitre plutôt que comme un véritable roi, mais en temps de guerre, il se transforme en un commandant en chef à l’autorité incontestée.

. La conquête de l’Extrême-Occident

            Les différentes routes partants de l’Ifrîkiya et traversant la Berbérie aboutissent donc toutes dans l’actuel Oranais, au cœur de ce qui fut sans doute le premier véritable adversaire de Mûsâ, à savoir le grand royaume d’Altava, dont la conquête l’aura probablement occupé durant toute l’année 706[22]. On ignore tout hélas des détails de cette campagne si ce n’est qu’elle a été victorieuse pour les Arabes. Après s’être emparé de la capitale, Mûsâ aura sans doute dû faire occuper la principale forteresse du pays, Pomeria (la future Tlemcen).

            En poursuivant vers l’Ouest, les troupes de Mûsâ ont ensuite franchi le fleuve Moulouya car elles souhaitaient prendre rapidement Tanger mais, après avoir été informé d’un rassemblement ennemi et sur le conseil de son état-major, le général en chef décidera finalement d’obliquer vers le Sud pour gagner la région de Volubilis.

            Abandonnée par les Romains en l’an 285, Volubilis était devenu le centre de gravité de la tribu maure des Awraba (peut-être les Ouerbikai cités par Ptolémée ?). Dans le centre urbain cependant, ce sont des familles aux noms biens romains qui continuaient de gérer les affaires : Caecilii, Ocratii, Pompeii, Fabii et Antonii. Par la diplomatie ou bien par les armes, Mûsâ va une nouvelle fois parvenir à s’imposer. Il s’emparera également dans la foulée de la forteresse voisine de Sakuma, où les filles du chef berbère Kusayla avaient semble-t-il trouvé refuge après la mort de leur père.

            Au printemps 707 (88 H), Mûsâ choisit de redescendre vers le Sud pour s’emparer du Tafilalet. D’après certains chroniqueurs, il aurait même envoyé son fils Marwan mener un raid dans les vastes forêts d’arganiers de la vallée du Sûs afin d’y obtenir l’allégeance des Masmuda[23].

            Au terme de cette campagne, Mûsâ et ses contingents finissent donc par arriver en Mauritanie Tingitane, sans doute au début de l’année 708 (89 H). Remontant vers le Nord, ils franchissent alors le fleuve Sebou puis le Loukkos et, après s’être emparés de la cité de Lixus (près de Larache), parviennent finalement sur les rives du détroit de Gibraltar.

            Toute cette région est alors dirigée par un certain Julianius (ar. Ilyân), qui est qualifié de comte (comes) par la plupart des sources anciennes mais sans que l’on sache exactement ce que recouvre ce terme[24]. Mûsâ choisit de lancer son premier assaut contre Tanger qui tombe alors rapidement entre ses mains. Il tente ensuite de faire de même contre Ceuta mais la cité, située à l’extrémité d’un promontoire puissamment fortifié, se révèle imprenable. Peu décidé à risquer des pertes importantes pour un objectif qui ne représente plus guère d’intérêt stratégique, il préfère 1organiser le blocus de la ville tout en s’occupant d’administrer sa nouvelle conquête. Sous sa conduite, Tanger va ainsi devenir un vaste camp militaire où plusieurs milliers de soldats, des Berbères pour la plupart, vont venir s’installer.

            Mûsâ ibn Nusayr décide de nommer à la tête de cette garnison tangéroise un certain Târik ibn Ziyâd (ou Zayâd). Vu le rôle majeur qu’il va jouer dans la suite des événements, il importe de dire ici quelques mots à propos de ce personnage. Les sources le présentent presque unanimement comme un Berbère et comme le « client » de Mûsâ ibn Nusayr. Or cela ne va pas sans poser quelques difficultés puisque son nom et celui de son père supposé sont typiquement arabes. Il semble par ailleurs assez étonnant que Mûsâ ait choisi de confier une mission de cette importance à un responsable local qui venait tout juste de se rallier à lui.

            On peut heureusement sortir de cette difficulté en supposant que Târik était en fait un Botr, c’est-à-dire un de ces Berbères libyens ralliés de longue date à l’islam et qui, en rejoignant l’armée arabe, aurait alors adopté ou reçu le surnom de Târik (« celui qui frappe »). Cette explication cadre d’ailleurs parfaitement avec la nisba (nom de relation) qui lui est parfois attribué, celle de Zanati. On sait en effet qu’avant de servir à désigner de nombreuses tribus à travers tout le Maghreb[25], le terme de Zanata était originellement appliqué à un petit peuple installé de longue date à l’ouest de Tripoli. Dès son installation en Ifrîkiya, Mûsâ ibn Nusayr, aurait donc fait la connaissance de Târik. Ayant mesuré les qualités de cet officier, il en aura fait l’un des commandants de son avant-garde et, une fois parvenu au terme de sa campagne maghrébine, aurait logiquement choisi de le placer à la tête de la garnison qu’il venait d’implanter à Tanger.

            Étant ainsi parvenu au but qu’il s’était fixé, Mûsâ ibn Nusayr décide ensuite de retourner à Kayrawân avec la plus grande partie de ses forces. Sur le chemin du retour, il va sans doute pouvoir vérifier que les accords qu’il a passés ont bien été appliqués. Selon Al-Nuwayri, cette traversée sera relativement tranquille mais un affrontement surviendra néanmoins à Midjana, où Mûsâ choisira d’implanter une garnison afin de surveiller la population. Lorsqu’elles parviennent enfin dans leur capitale, les armées arabes y sont accueillies par des foules en liesse criant et agitant des branches de palmiers. Pendant les semaines suivantes, les soldats vont organiser de grands banquets et procéder à la vente de leur riche butin (vêtements, armes, esclaves, troupeaux, etc.).

. Les raisons d’un succès

            En quelques années, Mûsâ ibn Nusayr est donc parvenu à placer sous son contrôle la totalité de l’ancienne Maurétanie. Et de fait, cette réussite ne cesse pas d’étonner. Comment donc, avec des effectifs somme toute assez réduits, est-il ainsi parvenu à réaliser en si peu de temps ce que les formidables légions romaines n’avaient pas réussi à accomplir en sept siècles de présence dans la région ? Plusieurs raisons peuvent être avancées.

            Il y a tout d’abord la méthode de combat des Arabes. Alors que le gros des forces romaines était composé de formations lourdes et compactes, les Arabes se montraient au contraire très mobiles. La nature du terrain les avantageait évidemment. Dans les steppes et les hauts plateaux et à fortiori dans le désert, les Romains avaient toujours eu pour consigne d’avancer avec prudence car ils n’étaient pas dans leur élément naturel. Les Arabes au contraire retrouvaient là un paysage dont ils étaient coutumiers et cette situation leur assurait une aisance remarquable. Beaucoup d’aspects du mode de vie des Berbères (semi-nomadisme, tribalisme, etc.) leur étaient par ailleurs familiers et cela a dû considérablement faciliter leur adaptation. Il faut dire enfin que des siècles d’opposition aux Romains avaient toujours préparé les Berbères à affronter un ennemi venu du Nord et se déplaçant en lourdes formations. A l’inverse, leur nouvel adversaire pouvait au contraire surgir en tout petits groupes depuis les déserts et les steppes du sud. Dans de telles conditions, toute leur « doctrine stratégique » se révélait donc vaine.

            Mais tout cela ne suffit cependant pas à expliquer la réussite de Mûsâ, car plus tard, lorsque les Berbères se soulèveront contre eux, les contingents omeyyades qui utiliseront pourtant les mêmes tactiques se retrouveront alors totalement démunis. Il faut donc croire que Mûsâ a été un extraordinaire stratège, non seulement sur le plan militaire mais aussi et surtout sur le plan politique. Les sources n’évoquent d’ailleurs pas de grande bataille et quand on connaît la propension des chroniqueurs arabes à exalter la bravoure des combattants et la gloire des martyrs, on doit penser que s’ils n’ont pas évoqué de grands combats, c’est que ceux-ci n’ont effectivement pas eu lieu. Il faut donc plutôt imaginer une série de démonstrations de force accompagnées à chaque fois de l’envoi d’émissaires et de demandes de ralliements. Ces tentatives d’ouvertures ont dû entraîner de longues et sans doute difficiles négociations qui elles-mêmes ont entraîné la signature d’accords écrits (suhl) accompagnés à chaque fois de promesses solennelles formulées de part et d’autre. Au cours de sa campagne, Mûsâ aura manifestement su convaincre et obtenir ralliements et soutiens.

            De nombreux chercheurs ont pensé que c’était avant tout l’appât du butin espagnol qui avait soudé les Berbères autour du projet omeyyade. D’autres estiment que les conversions ont surtout eu pour but d’échapper à l’impôt auquel étaient soumis les chrétiens. Et en effet il est possible que ces deux aspects aient joué un certain rôle, même s’il est évidemment difficile de mesurer lequel. Il n’en reste pas moins que, faute de sources contemporaines, on a bien du mal à saisir dans quelle mesure le ralliement à l’islam permettait de se voir effectivement appliquer un nouveau type de fiscalité. On a même plutôt l’impression qu’était alors pratiquée une sorte « d’impôt du sang », c’est-à-dire que les tribus ou les communautés ayant envoyé des contingents de soldats rejoindre l’armée califale pouvaient ainsi échapper au tribut foncier ainsi qu’à la capitation tout en conservant leurs anciennes pratiques religieuses (du moins dès lorsqu’elles étaient monothéistes).

             Prenant à contre-pied ces visions positivistes, d’aucuns ont estimé qu’il ne fallait pas sous-estimer le rôle majeur joué par le facteur religieux. En effet, eut égard à la façon dont les Berbères vont s’attacher à l’islam alors même qu’ils rejetteront bientôt très brutalement la domination omeyyade, on doit croire que leur adhésion à la nouvelle foi a dû être à la fois rapide, massive et profonde. Le point de départ de ce processus ayant été la prédication (da’wa) organisée par Mûsâ ibn Nusayr et ses compagnons, il est intéressant d’essayer d’en imaginer le contenu.

            Sans aucun doute assisté d’un corps d’interprètes recruté parmi les Botr, Mûsâ a donc dû expliquer à ses interlocuteurs l’interpénétration islamique selon laquelle prêtres chrétiens et rabbins juifs avaient altéré (tahrif) à la fois le sens mais aussi le contenu des Ecritures saintes, s’écartant ainsi du droit chemin. L’islam correspondait au contraire selon lui au pur monothéisme jadis professé par Abraham et Moïse. C’était la seule doctrine conforme à la prime nature (fitra) de l’Homme. Les musulmans se considéraient comme les seuls vrais croyants puisqu’eux seuls avaient ainsi su maintenir ce qui aurait toujours dû rester au centre de la foi, à savoir l’unicité et la transcendance divine. Ils s’interdisaient par exemple de représenter dieu par des images ou encore de vouer un culte à des reliques. Ils vénéraient Jésus non pas comme le fils de Dieu, mais simplement comme un grand prophète et la Vierge Marie non pas comme la « mère de Dieu » mais comme une sainte femme. Ils s’abstenaient par ailleurs de boire du vin, de manger des charognes, de forniquer ou encore de mentir et s’opposaient au célibat monastique ou encore aux institutions cléricales et rabbiniques. Afin de préparer la venue (imminente) du jour du jugement, de gagner le paradis et d’éviter les tourments de l’enfer, ils estimaient nécessaire de se repentir et de suivre désormais de façon scrupuleuse les prescriptions contenues dans le Kur’ân, ce livre (kitâb) qui rassemblait les prophéties transmises à Muhammad par Allah, le dieu unique et tout-puissant[26].

               Pour mieux se faire comprendre, Mûsâ et ses missionnaires ont dû parler d’Allah comme étant Yakush, « Le Pourvoyeur », un terme dont les Berbères se servaient pour désigner la divinité dans leur langue. Ils ont peut-être aussi évoqué les nombreuses défaites subies par les Byzantins depuis Yarmuk et les Berbères, qui ne portaient sans doute pas tous les Rumi dans leur cœur, du fait de l’antagonisme séculaire qui les avaient opposés à ces derniers, ont sans doute été ravis d’apprendre que le Caesar était en si mauvaise posture. A sa place affirmait Mûsâ, un calife régnait désormais depuis Damas et c’est à cet homme, qui était le garant de l’ordre divin et dont le pouvoir s’étendait presque au monde entier, qu’il convenait à présent de se soumettre afin de jouir de la paix et de la sécurité qu’il leur offrait.

            Le poids du clientélisme est un autre aspect qui ne doit pas être oublié. En organisant le ralliement des chefs tribaux berbères, Mûsâ faisait effectivement d’eux ses mawali. Plus que leur patron, il devenait alors en quelque sorte leur parrain et même leur père de substitution. Non seulement il leur donnait son nom (Lakhmi), mais il les couvrait aussi de cadeaux et les invitait à sa table, n’hésitant pas à leur faire distribuer avec largesse toutes sortes de cadeaux et de denrées afin de « conquérir leurs cœurs » (ta’lif al-kulub). Par ailleurs, il s’engageait aussi à les défendre contre leurs ennemis et donc à mettre ses troupes au service de leurs intérêts. Cette politique fut à n’en pas douter l’un des plus puissants facteurs du processus d’islamisation des tribus berbères. En la conduisant d’une main de maître, Mûsâ parvint ainsi à se bâtir un solide réseau d’alliances et d’amitiés à travers toute l’Afrique du Nord.

            Une fois la soumission acceptée et la conversion proclamée, Mûsâ ibn Nusayr exigeait toujours que certains membres de la tribu viennent rejoindre son armée afin d’y servir comme soldats mais aussi pour qu’ils apprennent les pratiques et le dogme de leur nouvelle foi (ablutions, prières, jeûnes, etc.). A charge pour eux de retourner ensuite auprès des leurs afin de les leur enseigner. Il envoyait aussi parfois auprès d’eux des prédicateurs chargés de la même mission[27].

Suite partie III

Notes :

[1] La vigueur de ces populations chrétiennes latinophones ira en s’affaiblissant avec les siècles. Vers l’an 1000 elles étaient encore présentes en assez grand nombre à Biskra, Tobna et dans le Zab, mais l’on n’en trouve déjà plus de trace au 12e siècle. Les historiens se sont souvent interrogés sur les raisons qui ont conduit à la disparition de ce christianisme africain, alors que dans le même temps, les chrétientés coptes ou syriaques avaient quant à elles survécu, tout comme d’ailleurs le judaïsme africain. Parmi les causes qui ont été mises en avant, il y a le fait le christianisme latin d’Afrique du Nord avait été peu marqué par le monachisme et que ses bastions étaient surtout urbains. Par ailleurs, du fait qu’il était orthodoxe, ce christianisme s’était toujours pensé comme un fait majoritaire et n’avait donc pas développé de véritable culture de la résistance et de la clandestinité, à l’inverse par exemple des monophysites orientaux. Il faut dire enfin que l’opposition entre Berbères et Latins avait toujours été très vive, ce qui avait fortement freiné la progression du christianisme en territoire amazigh (la conversion du Fezzan est datée du milieu du 6ème siècle). Tout cela aura donc sans doute contrarié l’implantation du christianisme dans de solides bastions ruraux qui auraient pu lui servir de zones refuge au moment des persécutions.

[2] Les derniers donatistes, s’ils existaient encore dans l’ancienne Numidie, ont peut-être estimé que la domination arabe était plus commode à supporter que celle d’un pouvoir byzantin très soucieux de maintenir l’orthodoxie.

[3] Ces évêchés seront encore quatorze vers l’an 1 000 mais plus que trois en 1150. Même après leur disparition effective, la papauté continuera pendant encore plusieurs siècles de leur donner des titulaires il est vrai tout à fait théoriques (in partibus infidelium).

[4] Telles Kufa en Irak ou Andjar au Levant.

[5] La mosquée Sidi Ghanem, pourtant la plus ancienne d’Algérie, se trouve aujourd’hui dans un état de délabrement avancé.

[6] Pour des raisons de sécurité, les califes omeyyades et certains de leurs gouverneurs avaient pris l’habitude de prier à l’intérieur d’espaces cloisonnés, les maksura, qui les séparaient de leurs coreligionnaires. Précisons par ailleurs que l’imam pouvait ordonner la célébration d’une telle prière collective quand il le souhaitait et pas uniquement le vendredi. Des hérauts parcouraient alors la cité pour informer la population masculine de s’y rendre. Être absent sans motif valable à cet évènement équivalait à un acte de rébellion. Les thèmes abordés étaient alors nettement plus politiques que spirituels (car ce n’est que sous les Abbassides que la prière du vendredi deviendra un acte essentiellement cultuel). Certaines prières collectives étaient par ailleurs délivrées en diverses occasions (décès, éclipses, calamités, etc.). En 712/93, à l’occasion d’une sécheresse, Mûsâ ibn Nusayr délivrera ainsi une grande prière pour la pluie (cf Tabari). Lors de la grande « fête du sacrifice » (‘id al-adhâ), qui est généralement célébrée à l’extérieur de la ville, c’est aussi à lui que revient le privilège symbolique d’égorger la première bête.

[7] Les travaux consacrés aux questions de fixation et de diffusion de la graphie du texte kur’ânique ont permis de souligner le rôle central joué à égard par les grandes mosquées omeyyades. Il est en effet très probable que ce fut à leur intention qu’ont été réalisés ces premiers grands exemplaires manuscrits aujourd’hui conservés dans certains fonds d’archives spécialisés (BN Arabe 328 a, BL or 2165, SP Marcel 13, etc.). La plupart ont été réalisés dans une graphie particulière appelée style hidjazi.

[8] La découverte fortuite des missives rédigées par Kurra ibn Sharik, gouverneur d’Égypte de 709 à 714, a démontré que ces documents officiels respectaient un certain formalisme et qu’ils s’inscrivaient dans une « procédure administrative complexe et normalisée » (M. Tillier).

[9] Les plats servis sont surtout à base de viande d’agneaux, de chèvres, de dromadaires ou de pigeons, le tout accompagné de semoules de blé, de soupes de légumes ainsi que de gâteaux à base de miel et d’amandes. Les boissons sont tirées de jus d’orange, de raisin, de grenade ou de dattes.

[10] Il était en effet de coutume dans certaines riches familles d’acheter de jeunes esclaves auxquelles on apprendrait ensuite les bonnes manières et notamment l’art du chant et de la musique afin qu’elles puissent égayer les soirées organisées par leurs maîtres. Certaines de ces femmes acquirent un grand pouvoir et l’on connaît notamment la passion dévorante que le calife Yazid ibn Abd al-Malik (m. 724) éprouva pour deux d’entre elles, Sallâma et ‘Aliya (surnommée Hababa).

[11] L’ardha, une danse pratiquée encore aujourd’hui par les Bédouins d’Arabie, offre un écho sans doute assez fidèle de ce qu’étaient les célébrations tribales organisées à l’époque omeyyade.

[12] Par exemple : non est deus nisi ipse solus cui socius non est (« nulle divinité en dehors de Lui, Il n’a pas d’associé »), ou encore in nomine domini non deus nisi deus solus cui non socius (« Au nom du Seigneur, nulle divinité si ce n’est Dieu, Il n’a pas d’associé »). A partir de l’an 97 H (715-716), les monnaies d’Ifrîkiya deviendront bilingues, latin-arabe, avant d’être finalement totalement arabisées à partir de l’an 100 H (718 EC). Le même principe sera appliqué en Al-Andalus à partir de l’an 102 H (720 EC) pour les monnaies d’or et de l’an 103 H (721 EC) pour les monnaies d’argent.

[13] Il est très possible que les clans arabes aient disposé de leurs propres tribunaux et qu’ils aient géré leurs affaires en interne en suivant leurs propres coutumes (sunnan) d’origine bédouine. Seuls les cas les plus graves auraient alors été soumis aux gouverneurs en fonction de certaines dispositions dont nous ignorons tout et qui dépendaient peut-être de la puissance de la tribu en question et donc de son degré d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central.

[14] Par bien des aspects et notamment par sa rigueur, le droit musulman primitif ressemble donc bien à un règlement militaire, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant puisqu’il a été en grande partie élaboré par et pour des gens qui vivaient encasernés.

[15] Il fondera une mosquée à Kayrawân qui existe encore de nos jours bien que sous une forme très remaniée.

[16] Le terme d’émir, en arabe amir, vient en effet du verbe amara, qui signifie littéralement « commander ».

[17] Les premiers musulmans seront souvent appelés magaritai ou moagaritai dans les textes grecs et mhaggre dans ceux rédigés en syriaque. Ce terme, qui semble issu de l’arabe muhadjirun (sing. muhadjir), désigne dans cette langue « l’exilé », « celui qui est parti », c’est-à-dire concrètement celui qui a quitté sa tribu et la vie nomade pour s’installer dans un campement militaire et y combattre au nom du califat.

[18] Toutes ces contributions existaient déjà du temps des Romains. Les réquisitions étaient alors connues sous le nom d’annone militaire (annona militaris).

[19] Vers 712, le chef de la garnison arabe de Cagliari négociera ainsi un accord avec les émissaires du roi des Lombards, Liutprand, accord qui permettra la cession des reliques de saint Augustin transférées là depuis Hippone à l’époque vandale.

[20] Les Arabes n’ont pas repris le terme latin de Maurii et lui ont préféré celui de Berbères. Sans doute faut-il voir là le reflet de leurs premiers contacts avec les Africains latinophones, pour lesquels les Maures n’avaient jamais été rien d’autre que des Barbares. Le terme classique de Barbarii était d’ailleurs parfois déformé en Barbar dans le latin vulgaire. Lorsqu’ils tenteront d’expliquer l’origine des Berbères, les géographes arabes de l’époque classique affirmeront que ces derniers descendaient des Philistins car ceux-ci, après la mort de leur roi Goliath (Djalût), avaient dû partir pour l’Afrique du Nord. Ils se seraient alors partagé le pays, les Romains gardant les plaines et eux-mêmes habitant les montagnes et les déserts. On ne sait pas si ces théories étaient déjà en circulation à l’époque de Mûsâ et encore moins si lui-même y a adhéré.

[21] Selon certains spécialistes, le culte d’Amon que l’on voit se développer en Egypte à partir du Moyen-Empire, pourrait d’ailleurs être d’origine berbère. Ce dieu-bélier à connotation solaire semble avoir été la principale divinité des Imazighen. Il est même possible qu’il ait déjà été celle des Afro-Asiatiques. Ce fait expliquerait en partie la profusion rituelle caractéristique des populations berbères et surtout la place qu’y jouent encore aujourd’hui les sacrifices d’ovins.

[22] Si ce n’était pas déjà fait, il a également dû s’emparer des derniers points côtiers de Maurétanie encore tenus par les Byzantins : Rusuccuru (Dellys), Icosium (Alger), Caesarea (Cherchell) et Cartenna (Ténès) notamment.

[23] Si cela est exact, il n’en reste pas moins que ce raid sera sans lendemain car le Sûs ne sera conquis que bien plus tard, sans doute à l’occasion de la campagne menée en 735 (117 H) par Habib ibn Abi ‘Ubayda al-Fihri. Ibn Idhari parle d’un minbar qui aurait été conservé dans la mosquée d’Aghmat, près de Marrakech, et qu’une inscription au nom de Mūsa ibn Nusayr aurait permis de dater de l’an 85/704. Cela semble peu vraisemblable, à moins que le minbar ne provienne en fait d’Ifrîkiya et qu’il n’ait été amené jusque-là au cours des guerres kharidjites.

[24] Le personnage de Julien a suscité un nombre incalculable de questionnements et de controverses. Son identité divisait d’ailleurs déjà les auteurs anciens. Pour Ibn al-Kutiyya il s’agissait d’un simple marchand de chevaux tandis qu’Ibn al-Hakam voyait en lui un gouverneur wisigoth. Selon Ibn Idhari au contraire, c’était un gouverneur byzantin tandis que pour Ibn Khaldun c’était en réalité un chef berbère local. Après avoir finement analysé toutes les données du problème, Yves Modéran pense qu’il s’agissait en réalité d’un gouverneur byzantin qui, après la chute de Carthage, serait venu se placer sous l’allégeance des Espagnols. Si l’on sait que Julien était solidement installé à Septem (Ceuta, ar. Sebta) et qu’il contrôlait sans doute aussi Tanger (ar. Tandja) et peut-être même un ou deux ports espagnols, on a cependant du mal à connaître l’étendue exacte de son domaine méridional. Ne possédait-il que quelques points côtiers ou bien maîtrisait-il également l’arrière-pays, jusqu’à Lixus ? Il semble en tout cas que les descendants de Julien, une fois installés en Espagne et convertis à l’islam, aient formé une lignée de grands propriétaires terriens encore influents au 10e siècle dans le sud de l’Andalousie.

[25] Les Zanata, une fois devenus l’un des fers de lance de l’armée musulmane, vont acquérir une position si prestigieuse qu’elle va favoriser ce que l’on appelle des ralliements onomastiques. Un grand nombre de tribus ayant choisi de se faire désigner ainsi alors qu’il n’y avait aucun lien entre elles. Quant au père de Târik, il n’est pas nommé Ziyâd dans la plus ancienne mention connue de la généalogie du personnage, à savoir celle d’Al-Idrisi, qui parle seulement d’un Târik ibn ‘Abd Allah (« Târik le fils du serviteur de Dieu »), une formulation d’ailleurs typique en cas de présence d’un ancêtre païen dans la généalogie d’un musulman. Ce même Al-Idrisi attribue au grand-père paternel de Târik le nom de Wanamu.

[26] Ce résumé de la prédication musulmane s’inspire notamment de la Chronique arménienne du Pseudo-Sébéos. Ce texte daté de 661 expose en effet la vision que pouvait avoir un auteur chrétien du jeune islam.

[27] L’histoire a d’ailleurs peut-être retenu le nom de l’un d’entre eux, il s’agit de ‘Abd as-Salîh al-Himyari, qui vint s’installer à Tamsamân, au cœur du Rif, et qui bien plus tard fondera l’émirat de Nakûr.

Crédit photographique : un djeddar du Djebel Aroui, près de Tiaret [Mus52 [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D%5D

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