François Rivière (1647-1702) : l’épopée d’un colon bourbonnais (II)

Partie I (ici)

IV. Le havre bourbonnais

    Comme les navires de l’époque ne pouvaient pas remonter contre le vent, ils avaient coutume d’aborder l’île Bourbon par le biais des vents dominants, c’est-à-dire depuis le nord-est. Ils arrivaient donc en général devant Saint-Denis, avant de contourner éventuellement la pointe des Galets pour pouvoir ensuite aborder l’anse de Saint-Paul, qui disposait d’un meilleur ancrage.

   La première image que François Rivière eut de cette petite île où il allait finalement faire sa vie et installer sa descendance, fut donc celle de ces montagnes escarpées qui dominent la rade dionysienne, recouvertes d’un tapis végétal luxuriant et baignées par le doux soleil des mers australes.

    Le navire du sieur Auger, après avoir fait hisser ses couleurs pour informer ses hôtes de ses bonnes intentions, tira comme c’était l’usage plusieurs coups de canons auxquels lui répondirent ceux de la forteresse de Saint-Denis. Il ordonna ensuite à ses matelots de lancer une sonde afin de mesurer avec exactitude la profondeur des eaux pour pouvoir jeter l’ancre en toute sécurité. Comme il n’y avait pas de débarcadère à Bourbon, les bateaux devaient s’ancrer à plusieurs dizaines de mètres du rivage avant de débarquer leurs passagers et leurs marchandises par le biais de chaloupes. Monté à bord de l’une d’elle, François Rivière rama jusqu’à que son embarcation ne s’enfonce dans le gros gravier de la plage de Saint-Denis. Il mit alors pied à terre et baisa probablement le sol en remerciant le Seigneur de lui avoir ainsi permis d’arriver à bon port après tant d’épreuves.

    Par beaucoup de points, la terre que découvrit ce jour-là François Rivière ressemblait encore à un véritable jardin d’Éden. Les conditions climatiques locales étaient quasiment idéales puisque les températures côtières oscillaient toute l’année entre 22 et 32°C. De novembre à avril s’étendait un « hivernage », légèrement plus chaud et plus humide que la « belle saison », qui allait quant à elle de mai à octobre et était plus fraîche et plus sèche. Le jour, une brise de mer rafraîchissante soufflait en provenance de l’océan tandis que, la nuit, une brise de terre arrivait depuis les hauteurs. Joints aux ombrages, ces deux flux permettaient d’amoindrir quelque peu le mordant du soleil. La nature était généreuse. Les rivières et les étangs de la région abondaient en poissons, le gibier était pléthorique dans les forêts et la terre si fertile que tout ce que l’on y plantait y poussait rapidement et en abondance. L’eau douce que l’on trouvait dans les sources était d’une grande pureté et n’occasionnait aucune maladie (dysenterie, ténia, etc.). On avait d’ailleurs coutume de dire qu’en moins d’une semaine, la plupart des malades déposés sur l’île y avaient déjà recouvré la santé. Aucune épidémie n’y sévissait et l’on n’y voyait aucun de ces malheureux que l’on trouvait généralement mendiant à la porte des églises d’Europe : goitreux, bossus, lépreux, pied-bot, culs-de-jatte et autres « phtisiques » (tuberculeux)1. On n’y trouvait pas non plus ces plaies qui hantaient les contrées sauvages de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique et qui transformaient si souvent la vie des colons européens en un véritable cauchemar : paludisme, trypanosomiase, fièvre jaune, etc. Bourbon ne possédait ni plantes épineuses ou vénéneuses, ni moustiques, ni serpents, ni crocodiles, ni fauves, ni scorpions ni même (du moins pas encore) de rongeurs !

    Ces conditions de vie remarquables ainsi que la cordialité avec laquelle les autres colons l’accueillirent décidèrent François Rivière à se fixer définitivement dans l’île. A Saint-Denis, il retrouva (sans doute avec émotion) non seulement plusieurs de ceux qu’il avait jadis côtoyés sur les quais de Brest comme Hervé Dennemont, François Ricquebourg, Gilles Launay, René Hoareau, Jacques Fontaine, Pierre Hibon et Antoine Royer, mais aussi un certain nombre de ses anciens compagnons de Fort-Dauphin qui étaient venus avant lui s’installer dans cette colonie insulaire2.

    L’île Bourbon, découverte par les Portugais au début du 16e siècle, n’avait commencé à être colonisée par les Français qu’en 1663. Treize ans plus tard, au moment où François Rivière y débarqua, elle comptait à peine 250 habitants, dont une soixantaine de sujets français adultes répartis sur une poignée d’établissements : Saint-Paul (fondé au cours de l’été 1665 par les passagers du « Taureau »), Sainte-Suzanne (1667), Saint-Denis (1669), Saint-Gilles (1670) et Sainte-Marie (1671). Comme dans le cas de l’ancien bastion de Fort-Dauphin, et à l’instar des comptoirs des Indes, le destin de l’île de Bourbon et de ses habitants avait été confié aux soins de la Compagnie française des Indes orientales, qui était représentée sur place par un gouverneur doté de très larges pouvoirs à la fois civils et militaires3.

    Après avoir mené une vie d’aventures, François Rivière aspirait surtout à la paix et à la tranquillité. En tant que soldat de la Compagnie, et comme il n’avait pas encore terminé son engagement, il aurait normalement dû rester auprès du gouverneur à Saint-Denis afin de pouvoir toucher sa solde. Mais comme ce dernier n’avait sans doute pas de quoi le sustenter, il l’invita plutôt à s’installer comme planteur. François savait travailler la terre et celle-ci ne manquait pas à Bourbon, il accepta donc bien volontiers cette proposition. Après avoir été hébergé pendant près d’une année grâce à la générosité de ses compatriotes, il saisit la première occasion de devenir à son tour le propriétaire d’un domaine.

    Pour ce faire, il s’associa avec un certain Claude La Vallière et ensemble, le 23 décembre 1677, ils rachetèrent les terres de l’un des tout premiers colons dionysiens, Claude Mollet, dit « La Brie », qui souhaitait partir pour Saint-Paul avec sa femme Jeanne La Croix et leurs trois jeunes enfants. L’acte de vente fut signé dans le bureau du gouverneur Henry Esse d’Orgeret (un Saintongeais comme François). La concession en question était située à l’est du fort de Saint-Denis, près de la ravine des Bitorres (act. quartier du Butor). Puisque le numéraire était rare, c’est en nature que François s’acquitta de la somme nécessaire. Le 29 avril 1678, il apporta donc à Claude Mollet 100 kilos de feuilles de tabac, soit l’équivalent de 50 livres tournois4, tandis que Claude La Vallière apporta le reste de la somme, soit 33 livres tournois, en « marchandises du magasin de la Compagnie ».

    La région comprise entre Saint-Denis et Sainte-Suzanne était alors appelée le « Beau Pays ». C’est là que se trouvait en effet les plus beaux maraîchages de l’île. La terre y était plus fertile, les précipitations plus abondantes et les pentes plus douces que partout ailleurs. Pour établir le bornage des concessions foncières, on utilisait des repères naturels : les ravines servaient ainsi de limites occidentales et orientales, tandis que la mer marquait toujours la limite septentrionale. Pour indiquer la limite méridionale, on se contentait de graver des croix sur les plus grands arbres des hauteurs. Les distances étaient mesurées en arpents5. Certaines des concessions comportait un cens annuel payable en nature à la Compagnie, tandis que d’autres étaient libres de toute imposition fiscale.

    Saint-Denis n’était pas encore la grande cité qu’elle deviendra plus tard. A l’emplacement de l’actuelle préfecture se trouvait depuis 1669 la modeste résidence du gouverneur. Elle était constituée d’un bâtiment aux murs de basalte, recouvert d’une toiture de bois. Tout autour on trouvait trois rangées de solides palissades de bois défendues par six canons pointés vers le large. Un grand mât, planté au pied de la forteresse, supportait un drapeau blanc à fleur de lys qui non seulement manifestait de façon éclatante la souveraineté de la France mais permettait aussi de communiquer avec les navires de passage. A proximité se trouvait un petit jardin d’acclimatation et une quinzaine d’habitations de bois, dont certaines étaient occupées par les esclaves de la Compagnie que le gouverneur utilisait pour accomplir les travaux publics. Il fallut attendre 1680 puisque l’on construisit une première chapelle dédiée à Saint-Louis ainsi qu’un presbytère pour loger le prêtre.

    Un peu à l’est du fort, près de la ravine des Bitorres, ainsi que dans l’actuel quartier du Chaudron, se trouvaient quelques modestes habitations dont celle où vint résider François Rivière. Il eut pour voisins les couples formés par Jacques Maillot dit « La Brière » et Andrée Texère, Pierre Martin et Nicole Coulon, Jacques Lauret dit « Saint-Honoré » et Félicie Vincente, Louis Caron dit « La Pie » et Monique Pereire. Il y avait aussi Antoine Royer, sans doute le mieux installé et le plus riche du bourg (mais qui devait partir pour Sainte-Suzanne en 1687).

    Les Bourbonnais habitaient alors uniquement les zones côtières du nord et de l’ouest de l’île tandis que les régions orientales, méridionales et surtout les zones centrales leur étaient largement inconnues. Seuls quelques chasseurs audacieux avaient parfois tenté d’y pénétrer avant de reculer face à la densité du couvert végétal et la hauteur des précipices. Tout au plus savait-on que ces régions étaient recouvertes de fougères et d’arbres si humides que l’on ne pouvait pas s’en servir, ni pour faire du feu ni pour construire quoi que ce soit, ce qui leur ôtait donc toute utilité pratique. On savait également que s’y trouvait un volcan gigantesque crachant de temps à autre une lave incandescente qui faisait rougeoyer le ciel nocturne.

   On savait aussi bien évidemment que des esclaves malgaches fugitifs habitaient dans ces montagnes difficiles d’accès. Les premiers de ces rebelles avaient fui les habitations des Français dès 1676, à la suite d’un complot avorté dont ils craignaient à juste titre qu’il n’entraînât de dures représailles. On les surnomma d’abord les « quivis », un nom malgache qui devait rester en usage jusqu’à ce que ne soit finalement adopté celui de « marrons ». Ils vivaient regroupés au sein de campements de fortune, vêtus de pagnes et armés de simples sagaies, menant là une existence certes périlleuse et rudimentaire, mais en tout cas libre du joug qu’on leur imposait dans les fermes de la côte. La plupart du temps, ils se contentaient de chaparder des outils ou des animaux dans les habitations, mais ils pouvaient aussi parfois lancer des raids meurtriers. Ils profitaient de l’escarpement des montagnes et du couvert que constituaient les taillis de « calumets » (Nastus Borbonicus) pour échapper à leurs poursuivants. Ce sont eux qui baptisèrent semble-t-il pour la première fois les grandes formations géologiques de l’île comme la montagne des « Salazes » ou la « plaine de Cilaos », deux termes attestés pour la première fois en 1709 mais qui sont peut-être plus anciens.

V. La vie quotidienne à Bourbon

    Assisté par ses voisins et leurs esclaves6, François Rivière se bâtit donc d’abord une « case » avant de commencer à défricher les terrains alentour. Ce fut un travail pénible et éreintant : il fallut tout d’abord brûler la végétation existante, puis arracher les souches d’arbres et enlever les plus grosses pierres à l’aide de bœufs solidement harnachés. Alors seulement il put commencer à labourer puis à semer. On lui avait confié des pousses et des graines en quantité suffisante pour qu’il puisse arriver à vivre du sien. Grâce aux nombreux récits laissés par les voyageurs de passage, on connaît avec précision les noms de ces premières espèces cultivées par les Bourbonnais. Si cela peut sembler étonnant à première vue, on sait ainsi que ces derniers avaient tout d’abord entrepris d’acclimater dans l’île des cultures venues de France et qu’ils connaissaient donc bien, comme le blé (surtout du froment) et la vigne, qui leur servait à fabriquer du pain et du vin. Ils avaient aussi emporté avec eux des oignons, des concombres, des choux, de la laitue, du persil, de l’ail, des navets, des carottes, des épinards, de la chicorée et des raves, mais également des orangers et des citronniers.

   Ils comprirent cependant très vite tout l’intérêt qu’il y avait à cultiver plutôt des espèces venues d’Asie ou d’Amérique, mieux adaptées au climat tropical et dont le traitement ne nécessitait par ailleurs ni moulins ni pressoirs7. C’est ainsi qu’ils commencèrent à cultiver du riz et du maïs (aussi appelé « gros mil » ou « blé d’Espagne »), qui devinrent rapidement leurs principales productions, mais aussi des haricots (« fèves du Brésil »), de la canne à sucre8, des bananiers (« figuiers d’Adam »), des patates douces (« patates du Pérou »), des citrouilles, des pastèques (« melons d’eau »), des pamplemousses, des pistachiers, des jujubiers, des cocotiers et des palmiers dattiers9.

    Grâce à l’abondance des pluies et à la chaleur ambiante, on n’avait guère besoin d’attendre la bonne saison pour pouvoir semer. Il n’était pas non plus nécessaire de pratiquer des périodes de jachère. Non, il suffisait de planter pour pouvoir récolter trois à quatre mois plus tard le produit de ses efforts, ce qui permettait de faire ainsi deux à trois récoltes annuelles. Les fruits en particulier venaient si bien qu’il n’était pas utile de les greffer ou même de les soigner outre mesure. La plupart de ces cultures étaient vivrières, c’est-à-dire qu’elles avaient pour but de subvenir aux besoins alimentaires de la maisonnée. Seuls les surplus étaient vendus aux magasins de la Compagnie, ou bien échangés contre divers biens avec d’autres colons. Le tabac était à cette époque la seule véritable culture d’exportation. On en roulait les feuilles sous forme de rouleaux ficelés appelés andouilles.

    Les fermes de l’île abritaient également un grand nombre d’espèces animales domestiques. Les volailles (poules, canards et dindons appelés « poulets d’Inde ») demeuraient dans des basses-cours situées tout autour des maisons. On les nourrissait principalement de grains de maïs ou de blés séchés. Les cochons, parqués dans des enclos près des cases, recevaient essentiellement les restes de cuisine. Les bœufs (en réalité des zébus malgaches) étaient attachés sous des auvents. Ils aidaient au labour et surtout au transport des charrettes. Les chèvres (« cabris ») et les moutons étaient regroupés dans des enclos de bois durant la nuit et transportés vers des aires de pacage (les « communes ») durant la journée. Si les herbages n’étaient pas suffisants, on les nourrissait de feuillages de lataniers et de bananiers. Enfin, les chevaux d’élevage vaquaient librement durant la plus grande partie de l’année, si bien qu’il fallait organiser de grandes battues pour pouvoir les récupérer.

   Le principal problème du « Beau Pays » était que l’on ne pouvait pas y débarquer par la mer, à cause des forts courants et des vents permanents, ce qui était fort préjudiciable au commerce des habitants. Les bons chemins étaient rares dans cette île toujours très sauvage, les ravines à traverser nombreuses et la forêt encore assez dense, y compris près des côtes. De Saint-Denis à Sainte-Suzanne il existait cependant un véritable chemin, le premier à avoir été bâti dans une île qui n’avait encore que des sentiers. Il avait été tracé sur sept lieues à travers les forêts afin de permettre aux charrettes de relier les deux localités.

   Mais pour aller de Saint-Denis à Saint-Paul c’était une tout autre histoire. Si le temps le permettait, on préférait utiliser le cabotage plutôt que d’avoir à emprunter la piste sinueuse qui passait à travers la montagne. Sur les plages de Saint-Denis, on pouvait ainsi louer des pirogues creusées dans de grands troncs de takamaka (Calophyllum Inophyllum). Pour les manœuvrer correctement, il fallait savoir bien pagayer et c’était donc souvent des esclaves malgaches qui s’en chargeaient. Surnommés les « cafres de marine », ils dépendaient directement du gouverneur. Après avoir franchi la barre formée par le roulis des vagues, il leur fallait toujours garder les falaises bien en vue. Après une escale de quelques heures dans l’anse de la Possession, on terminait un voyage qui au final prenait bien une demi-journée !

    Au fil des ans, la vie de François reprit ainsi peu à peu un cours normal. Lorsque les soins apportés aux bêtes et aux cultures de son « habitation »10 lui en laissaient le temps, il partait chasser avec son chien dans les hauteurs giboyeuses. Un bâton à la main en guise de canne, son mousquet en bandoulière, il accrochait autour de sa taille les fameux « apôtres », ces gourdes de bois qui contenaient de la poudre noire. Parfois accompagné d’un ou deux amis, il allait traquer le gibier à travers les nombreuses ravines encaissées qui menaient vers le secteur de la Roche Écrite. Ses proies favorites étaient les animaux domestiques importés par les premiers découvreurs de l’île et redevenus sauvages par la suite : chèvres, porcs, bœufs ou lapins. Mais lorsque l’occasion se présentait, il abattait aussi des espèces indigènes, comme les perroquets ou les chauves-souris. Sans doute posait-il aussi des pièges pour attraper les oiseaux les plus farouches. Mais le fin du fin était bien sûr de réussir à dénicher l’une de ces grandes tortues terrestres dont le foie et l’huile constituaient des mets appréciés des Bourbonnais comme des marins de passage. En chemin, il ramassait également des feuilles d’aloès qu’il utiliserait pour les travaux de vannerie ou encore ces écorces odoriférantes que le magasin de la Compagnie vendait aux marchands de passage en les faisant passer pour du benjoin. Enfin, il récupérait le miel laissé par les abeilles sauvages dans le tronc de certains arbres.

    Le soir venu, réunis devant sa maison avec quelques voisins, il mettait du tabac dans sa pipe, jouait aux cartes ou aux dés et devisait sur les nouvelles apportées par les voyageurs de passage. Sans doute, lui et ses camarades se distrayaient-ils en jouant parfois à ces jeux des campagnes françaises comme le palet ou la crosse. Au cours de ces réunions nocturnes, l’alcool coulait souvent à flot et les bagarres n’étaient pas rares. Il existait à cette époque plusieurs types de breuvages alcoolisés artisanaux, mais le principal était le « frangourin ». La recette de cet alcool de canne était fort simple et tous les colons la connaissaient ; il suffisait de presser la canne à sucre entre deux pièces de bois, puis de mélanger ensuite avec de l’eau le jus ainsi obtenu appelé vesou. On laissait cette mixture fermenter quatre jours entiers dans des bouteilles en verre afin d’en retirer une boisson enivrante. La procédure était similaire pour obtenir de l’hydromel, mélange de miel et d’eau qu’on laissait lui aussi fermenter. Déjà à Madagascar, cet hydromel était devenu la principale boisson des colons. Mais le grand luxe était cependant de pouvoir s’offrir de « l’arak », une eau de vie tirée de la distillation du jus de canne11. On l’achetait aux magasins de la Compagnie, à quelques producteurs artisanaux ou par contrebande aux marins de passage.

   Bien que plus douce qu’à Madagascar, la vie à Bourbon n’était pas toujours facile pour autant. Plusieurs problèmes se posaient. Tout d’abord les esclaves fugitifs entretenaient une insécurité permanente du fait des attaques qu’ils menaient régulièrement contre les habitations pour s’emparer des vivres et des outils dont ils manquaient cruellement. Les chiens montaient certes la garde mais cela ne suffisait pas toujours car les quivis pouvaient avoir des complices. En novembre 1678, Jacques Le Lièvre, l’un des anciens camarades de François Rivière à Fort-Dauphin, fut ainsi assassiné dans son habitation de Sainte-Suzanne.

   Par ailleurs, absents de Bourbon jusqu’en 1675, les rats se mirent ensuite à pulluler en grand nombre, rajoutant leurs ravages à ceux des oiseaux. Autre difficulté, les nombreux marins qui passaient dans l’île devenaient parfois incontrôlables. Ils avaient en effet pris pour habitude de se rassembler dans des cases situées près des plages où ils se faisaient servir des doses immodérées de « frangourin » tout en pariant de fortes sommes. Des bagarres se produisaient et pouvaient parfois dégénérer, comme pour le cas de ces Portugais qui bousculèrent quelque peu les Dionysiens en 1688. Enfin, les « ouragans » faisaient régulièrement de gros dégâts aux cultures et aux maisons12.

    Quatre ans avaient passé depuis son installation à Bourbon lorsque, vers 1679, François Rivière épousa une certaine Marie-Anne Caze, une femme d’origine malgache qui devait alors approcher la trentaine13. Le préjugé racial n’était pas encore aussi fort à cette époque qu’il le deviendra au siècle suivant. Fautes de femme blanches disponibles14, la plupart des premiers colons n’avaient d’ailleurs pas hésiter à convoler avec des Malgaches ou des Indiennes, ce qui donna ainsi naissance (et pour reprendre les termes en usage dans la hiérarchie raciale de l’époque) à des générations de « mulâtres », de « métisses » et de « quarterons ». Si les hommes blancs ne voyaient pas là une mésalliance, les rares femmes blanches de l’île se faisaient par contre un devoir de rappeler dès qu’elles le pouvaient leur « supériorité » à leurs consœurs étrangères, alimentant ainsi jalousies et ragots.

    A l’occasion de son mariage, et comme le voulait l’usage de l’époque, les bans furent publiés trois dimanches de suite et, après les vêpres du dernier dimanche, le prêtre (sans doute le père Bernardin de Quimper) fiança les futurs époux, non sans avoir procédé auparavant à leur confession. La cérémonie nuptiale eut lui la semaine suivante, un peu avant la messe. Si Marie-Anne Caze parlait sans doute bien français, la communication entre elle et François dut être facilitée par le fait que « Champagne » avait sûrement appris des rudiments de langue madécasse au cours de ses neuf années de présence à Fort-Dauphin. Quoi qu’il en soit, le couple Rivière eut bientôt une fille, Françoise, qui naquit le 1er janvier 1681. Pendant quelques années, la petite famille vécut tranquillement au bord du chemin qui reliait Saint-Denis aux établissements voisins de Sainte-Marie (située à deux lieues, soit huit kilomètres) et de Sainte-Suzanne (située à cinq lieues, soit vingt kilomètres).

    Cette douce époque correspond au paisible gouvernorat du père capucin Bernardin de Quimper. En janvier 1680 en effet, suite à la mort suspecte du précédent gouverneur Germain de Florimont-Molinier, retrouvé sans vie au fond de la ravine qui porte désormais son nom, le moine Bernardin de Quimper avait été nommé gouverneur par intérim par une assemblée de colons. Grâce à lui, une paix certaine régna sur l’île pendant plusieurs années. L’homme, très croyant, se souciait plus de l’éducation spirituelle de ses ouailles que de faire respecter les droits commerciaux de la Compagnie. A son initiative, on fit rebâtir en maçonnerie les petites chapelles érigées à l’époque fondatrice c’est-à-dire l’église Saint-Louis édifiée en 1669 près du fort de Saint-Denis et la chapelle Saint-Étienne, inaugurée en 1667 à Sainte-Suzanne. Il fit également installer un dispensaire de fortune à Saint-Paul afin de pouvoir abriter les marins de passage dans de meilleures conditions.

    Conséquence de la paix qui régnait entre la Hollande et la France depuis 1678 (et qui continua jusqu’en 1688), les navires français en partance pour l’Inde avaient pris l’habitude de relâcher au cap de Bonne-Espérance, sautant ainsi l’escale de Bourbon. En six ans, de 1680 à 1686, seuls trois vaisseaux français vinrent accoster dans l’île ! Se sentant abandonnés, les colons saint-paulois décidèrent finalement de s’adresser à leur « parrain », Jean-Baptiste Colbert. Le 16 novembre 1678, ils lui écrivirent une supplique dans laquelle ils l’imploraient d’envoyer dans l’île certains des produits manufacturés dont ils manquaient cruellement et qu’ils ne pouvaient pas fabriquer sur place, comme des toiles de lin, de l’acier, des poteries, etc. En octobre 1681, l’île reçut cependant la visite prestigieuse du « Soleil d’Orient », un bateau revenu d’Asie avec à son bord les splendides cadeaux que le roi de Siam a offerts à Louis XIV15.

    Le 4 septembre 1683, Jean-Baptiste Colbert mourut à Paris, en semi-disgrâce. Son fils, le marquis de Seignelay, lui succéda pourtant à la tête du ministère de la Marine. La situation financière de la Compagnie était toujours aussi mauvaise. Elle n’avait plus que 11 vaisseaux utilisables sur les 26 dont elle disposait encore en 1675. Comme si cela ne suffisait pas, une décision royale vint interdire en 1686 l’importation en France de cotonnades indiennes afin de ne pas concurrencer la production locale. Cette initiative eut un effet dramatique sur le volume du commerce de l’océan Indien.

    Les habitants de Bourbon se sentaient donc de plus en plus abandonnés. Passant outre les consignes officielles, ils se mirent à troquer ouvertement avec des navires anglais de passage, échangeant notamment du tabac contre du vin de messe et des vêtements, ce qui permit au passage à certains de couvrir la quasi nudité dans laquelle ils étaient contraints de vivre. Conscient du problème, le gouverneur Bernardin de Quimper fit d’ailleurs démarrer en 1682 la culture du coton et décida de faire apprendre aux femmes à le filer.

VI. L’installation à Saint-Paul

    François Rivière ne resta finalement que quelques années à Saint-Denis puisque, dès 1687, on le retrouve installé à Saint-Paul. On ignore la raison qui le poussa à venir résider dans la région saint-pauloise. Ayant atteint sa quarantième année, on estima peut être qu’il avait achevé sa période d’engagement au service de la Compagnie et qu’il était donc libre de s’établir où bon lui semblait. Peut-être son association avec Claude La Vallière n’avait-elle pas été fructueuse ? Ou bien alors les conséquences du cyclone de février 1686 avaient elles ruiné ses projets dionysiens ? Ou bien le décès précoce de son épouse malgache le poussa-t-il à partir ?

   Toujours est-il qu’il acheta à la Compagnie (ou bien à un autre colon ?), contre la somme de 22 écus, une concession foncière de quelques hectares située sur les hauteurs de Saint-Paul16, ainsi qu’un petit terrain implanté sur la rive sud de l’étang, où il entreprit bientôt de s’établir avec sa fille, la petite Françoise. Mais sans doute avait-il vu trop grand puisque, dès le 2 mars 1687, on le verra revendre à Jacques Lauret pour la somme de 120 livres tournois une partie de son terrain situé « en haut de la ravine à Droular17 ».

    Pas plus que Saint-Denis, Saint-Paul n’offrait alors le visage qui est aujourd’hui le sien. Car, dès 1669, le gouverneur Regnault avait tout fait pour convaincre les colons de venir s’installer à ses côtés dans le « Beau Pays ». Il méprisait en effet la rade de Saint-Paul, qu’il estimait à juste titre trop difficile à mettre en culture et surtout plus malaisée à défendre en cas d’attaque ennemie. Son successeur, le gouverneur de La Hyre, poursuivit cette politique, si bien qu’en 1674 le bourg de Saint-Jacques, situé au nord de l’étang de Saint-Paul, ne comptait plus que trois familles en tout et pour tout. Le gouverneur suivant, d’Orgeret, choisit cependant d’assouplir l’intransigeance de ses prédécesseurs. Les habitants commencèrent donc à revenir peu à peu s’établir à Saint-Paul à partir de 1677. Les Bourbonnais décidèrent toutefois de ne pas se réimplanter dans l’ancien quartier de Saint-Jacques, qui devint dès lors le « Vieux Saint-Paul ». Sans doute afin d’être plus près des bateaux qui venaient s’ancrer dans la rade, ils choisirent plutôt de s’établir sur la longue bande de sable noir et de terre qui isolait l’étang de la mer et qui courait depuis la rivière des Galets jusqu’à l’anse des Canots. Si l’on ignore la raison qui conduisit François Rivière à quitter Saint-Denis pour venir à Saint-Paul, on peut donc constater qu’il ne faisait là que suivre un mouvement plus général.

   C’est donc sur les « Sables » que les nouveaux résidents édifièrent leurs cases. Ils formèrent ainsi en quelques années un nouveau bourg composé d’une vingtaine de maisons de plain-pied. Au milieu de ces habitations, assez éloignées les unes des autres et reliées entre par des sentiers sablonneux, seuls quelques bâtiments émargeaient : le magasin de la compagnie, devant lequel on avait planté un grand pilier surmonté d’un drapeau, les deux églises de la ville (dont l’une possédait un presbytère et était entourée d’une palissade18), et enfin l’ancienne résidence du gouverneur Etienne Regnault, que l’on appelait toujours « l’Habitation du Roy » et qui était située un peu en hauteur à l’entrée du Bernica, c’est-à-dire tout près de la nouvelle maison de François Rivière19.

    Comme la plupart des terrains situés autour de l’étang avaient déjà été mis en valeur, les nouveaux Saint-Paulois entreprirent d’aller cultiver les terres situées sur ce que l’on appelait « la Montagne », c’est-à-dire les pentes qui s’étalaient au-dessus des falaises du basalte, entre 50 et 300 mètres d’altitude. Chaque jour, il leur fallait donc monter puis redescendre à pied les chemins escarpés qui couraient le long des ravines jusqu’à la Montagne20.

    Sans doute faute de femmes « disponibles », François Rivière dut encore attendre quelques années avant de pouvoir se remarier après son veuvage. Finalement, vers 1689, il épousa Thérèse Héros, une jeune Indienne d’environ dix-sept ans. Comme une dizaine de ses compatriotes, au nombre desquelles figurait sa sœur cadette Catherine21, Thérèse Héros avait fait partie de ces quelques femmes ramenées depuis Surate jusqu’à Bourbon à bord du « Rossignol » en novembre 1678 afin qu’elles puissent convoler avec des colons français manquant alors cruellement d’épouses. La jeune Thérèse était sans doute issue de la relation qu’un colon portugais avait eu avec une indigène des Indes. Il semble bien qu’elle ait reçu une assez bonne éducation, bien que l’on ignore dans quelles conditions celle-ci lui fut dispensée.

    On ne sait pas non plus si son union avec François fut heureuse mais elle fut en tout cas très prolixe, les naissances s’enchaînant durant la décennie 1690. Ce fut d’abord Michel Rivière, qui vit le jour le 11 avril 169022, puis Anne Rivière née le 1er décembre 1691, Radegonde Rivière née le 29 mars 1694, Henry Rivière né le 10 octobre 1696, François (II) Rivière né le 27 mars 1699 et finalement Catherine Rivière, qui naquit le 28 juin 1701. Comme c’était alors d’usage, les accouchements eurent sans doute lieu dans la maison familiale, sous les auspices d’une matrone expérimentée qui faisait office de sage-femme. Après chaque naissance, la superstition voulait que l’on allât enterrer le cordon ombilical dans le jardin. Dans les heures qui suivaient leur venue au monde, on emportait les nourrissons à l’église afin que le curé puisse les baptiser. De bonne constitution, les enfants Rivière survivront tous aux maladies infantiles qui étaient si souvent fatales aux enfants chétifs : « petite vérole » (variole), « angine pestilentielle » (diphtérie), « maladies pourpres » (rubéole, scarlatine, rougeole), « flux de ventre » (dysenterie), etc. Comme ils étaient issus de l’union d’un Français avec une métisse indo-portugaise, on peut imaginer que certains d’entre eux au moins devaient avoir le teint fort mat.

    Le torse recouvert d’une fine chemise en toile de coton aux manches retroussées, les cuisses cintrées par des braies de taffetas qui lui laissaient les mollets découverts, les pieds toujours nus et un chapeau de paille sur la tête – voire une feuille de bananier repliée en guise de couvre-chef, François occupait alors son temps entre le soin des bêtes et les travaux agricoles. Après avoir assuré la traite du matin, il partait donc vers les champs qu’il possédait à la Montagne. Labourer, planter, butter, biner, sarcler, récolter, etc. il connaissait bien son affaire. Le soir, une fois de retour à la maison, il s’occupait encore des bêtes et du jardin. Pendant ce temps, Thérèse et sa belle-fille Françoise se partageaient l’éducation des enfants et les tâches domestiques. Le reste du temps, elles filaient le coton puis cousaient et brodaient chemises, caleçons et pardessus. Elles devaient ressembler à ces femmes créoles23 que décrira en 1705 un certain sieur Durot, alors de passage sur l’île :

«  Les femmes, à commencer par leur tête, ne se servent point de coiffure, mais portent […] un mouchoir fin et garni de dentelles, qu’elles nouent par derrière pour tenir leurs cheveux qu’elles ont assez beaux et dont elles prennent assez de soin. Elles ont des boucles d’oreilles ainsi que des colliers d’or ou d’émail rouge. De simples chemises fines leur découvrent la gorge qu’elles ont assez belles et bien placée. Ces chemises, fendues par le haut à la française, ne sont attachées que par deux ou trois boucles d’or rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des plus belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter aux vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers … »

   Quelques années plus tard, en 1721, le révérend-père Antoine Gaubil (1689-1759) ajoutera ces détails intéressants :

 « Les créoles, ou ceux et celles qui sont nés dans l’île sont tous bien bâtis ; une partie est mulâtre. Les femmes et filles sont grandes et droites, marchant gravement. Elles ont la plupart des yeux noirs et vifs, les traits beaux, portant bien la tête et les épaules, le sein bien proportionné et ne pendant jamais. Elles ne portent ni corsets, ni habits français mais simplement des jupons d’étoffe des Indes, avec des chemises de toile de coton fort fines, boutonnées des manches et au col. Elles ne portent ni bas, ni souliers. Elles sont forts honnêtes, fort douces, et on les dit sages, mais elles manquent de culture. Les enfants y viennent bien ; on ne les met jamais au maillot ; ils ne portent ni corset ni habits. On marie les enfants à douze et quatorze ans ».

    D’après un recensement effectué en septembre 1690, on ne trouvait à Saint-Paul cette année-là que 23 familles, contre 18 à Sainte-Suzanne, 8 à Saint-Denis et 3 à Sainte-Marie.

   La maison des Rivière était située au lieu-dit La Pointe, au débouché de l’enchanteresse ravine du Bernica24. Le terrain qui l’entourait était borné à l’ouest par l’étang de Saint-Paul et vers l’est par les falaises. Au sud, il allait jusqu’à « l’habitation de Gervais », c’est-à-dire sans doute l’ancienne résidence des gouverneurs.

    Comme pour celles des autres colons, les murs de la case des Rivière étaient constitués de rondins de bois25 grossièrement équarris et imbriqués les uns sur les autres à l’aide de chevilles. La toiture, à pente double, reposait sur une charpente également en bois, le tout étant recouvert de feuilles de « lataniers rouges » (Latania Lontaroides), de « vacoa » (Pandanus Utilis) ou de « mouffia » (Raphia Ruffia), solidement tressées entre elles. Bien que chaque colon ait été capable d’abattre un arbre et d’en équarrir le tronc lui-même afin d’obtenir des poutres, il est plus que probable que François Rivière se soit fait assister par de nombreux voisins dans la construction de sa demeure. Celle-ci était constituée d’une pièce principale à laquelle était peut-être adjointe une modeste chambre. Le sol était fait de terre battue et l’ameublement intérieur sans doute très spartiate. On trouvait un vieux coffre en « bois de pomme » (Eugenia Australis Wendi) ou en « bois de nèfle » (Eugenia Paniculata Lam), destiné à entreposer les vêtements, peut-être une table, quelques « placets » (tabourets) ainsi qu’un lit de bois avec un matelas rembourré de paille, des draps de grosse toile et un traversin en guise d’oreiller. Les plus jeunes enfants dormaient dans le lit parental, les plus grands étaient étendus sur des nattes que l’on disposait à même le sol. Pour s’éclairer la nuit, on utilisait des chandelles constituées d’un morceau de filasse trempé dans le suif (graisse de bœuf fondue). Le fusil du maître de maison était accroché sur le mur de l’entrée, à côté d’une sacoche remplie de balles de plomb et d’un cornet à poudre. Bien à l’abri dans un recoin de maison, une petite boite fermée à clé contenait ce qui constituait le trésor de la famille, l’acte de propriété de l’habitation et quelques pièces de monnaie.

    La cuisine (« boucan ») se trouvait à l’extérieur. Elle était formée d’une modeste cabane à peine protégée de la pluie et du vent. En son milieu, sur un tréteau de fer, reposait une marmite de fonte à trois pieds ainsi qu’un chaudron suspendu par des chenets à une crémaillère. On alimentait le foyer à l’aide de bois secs et la corvée consistant à partir chercher du bois mort était bien sûr l’une des activités quotidiennes des habitants de la maisonnée. A côté se trouvait un moulin à bras composé de deux meules en pierre destinées à moudre le blé et le maïs. Accrochés aux cloisons, pendaient en désordre quelques instruments de cuisine (écuelles, poêlons, etc.) et des outils de jardin (pioche, hache, clous, ciseaux, etc.). La fumée dégagée par le foyer servait à conserver la viande et le poisson que l’on y suspendait, d’où le nom de viande boucanée. Dans la cour située devant la maison, on trouvait également une réserve de grains construite sur des pilotis afin de la protéger des rats et enfin la hutte (en malgache ajoupa) de l’esclave de la maison, qui était simplement faite de branchages26. C’était là, dans la cour, plutôt que dans la maison proprement dite, que s’effectuait la plupart des activités et que la famille passait le plus clair de son temps.

    Comme en témoigne le plan de Saint-Paul établi par l’ingénieur Étienne de Champion en 1719, la maison des Rivière était l’une des plus isolées de Saint-Paul. Il y avait bien près d’un demi-kilomètre à faire avant d’arriver à la case de Gilles Launay située sur les Sables, ou bien à celle de Pierre Hibon, située à l’embouchure de la ravine du même nom.

    Dans cette petite société coloniale, tout le monde se connaissait, les portes n’avaient pas besoin de serrure et les aboiements des chiens suffisaient amplement à prévenir tout le monde de l’arrivée d’un visiteur. La solidarité était forte entre les habitants et même ceux qui n’avaient pas beaucoup de biens pouvaient subsister sans tomber dans la mendicité. La simplicité était le lot commun de la plupart des colons. Même chez les plus fortunés, on marchait le plus souvent pieds nus27 et on allait se coucher dans son lit avec les nippes du jour sur le dos. Rares étaient ceux qui pouvaient afficher dans leur intérieur des vaisselles de métal, de faïence ou de porcelaine, ou encore des nappes et des napperons pour recouvrir leurs meubles28. La plupart devaient se contenter d’user de feuilles de bananier en guise d’assiette et de calebasses évidées pour leur servir de récipients.

   Ordinairement, une semoule de riz, de blé ou de maïs cuite au saindoux et agrémentée de quelques légumes servait de plat de résistance. On mangeait avec ses doigts et sans façon. On faisait aussi une grande consommation des chou palmistes (Acanthophoenix rubra) que l’on allait cueillir dans les forêts avoisinantes. En certaines occasions, on décidait d’abattre l’un des animaux de la basse-cour afin de pouvoir partager un bon plat de viande. Le gibier aussi était souvent sur la table : tortues et cabris surtout, mais aussi cochons sauvages, chauve-souris (appelées fany par les Malgaches), jeunes perroquets, pigeons, etc. On mettait l’animal à la broche ou bien on en faisait un bouillon comme pour la tortue. Grâce à l’abondance de ce gibier, même les plus pauvres des Bourbonnais pouvaient malgré tout faire bombance de façon assez régulière. Pour faire face à la pénurie de certains produits, les colons avaient appris à déployer des trésors d’ingéniosité. Ainsi, pour obtenir du sel, une méthode simple mais efficace consistait à placer de l’eau de mer dans une feuille de bananier que l’on laissait sécher au soleil pour pouvoir récupérer ensuite la précieuse substance. L’un des principaux lieux de cette activité était la bien nommée pointe au sel, située au sud de Saint-Paul.

    Lorsqu’ils n’aidaient pas leur père aux champs et leur mère pour les travaux domestiques, les enfants Rivière partaient se baigner dans l’eau fraîche des ravines, allaient taquiner les poissons de l’étang saint-paulois, s’aventuraient à grimper dans les arbres pour y décrocher les fruits devenus mûrs ou à courir derrière les poules et les chèvres. Ils se rendaient aussi sur la plage de sable noir où, de temps à autre, ils pouvaient apercevoir des baleines effectuer de magnifiques parades aquatiques. Tous les six mois environ, ils partaient accompagner leurs aînés pour aller laver le linge de la famille sur les bords de l’étang. L’opération, complexe et de longue haleine, mobilisait toutes les femmes du village. Après avoir été soigneusement enduits de cendres de bois, les caleçons, les chemises et les draps étaient étalés sur des planches de bois puis frappés vigoureusement à l’aide de grands battoirs avant d’être mis à sécher sur les rochers.

    Comme il n’y avait pas d’école, il revenait à quelques adultes volontaires de consacrer une part de leur temps pour apprendre aux enfants à lire, à écrire et à compter – du moins ceux dont les parents le souhaitaient. Parfois aussi un marin en convalescence profitait-il de son séjour forcé dans l’île pour inculquer aux bambins des rudiments d’éducation. Un accent particulier était mis sur l’apprentissage de la « doctrine ». Connaître « sa doctrine », cela signifiait alors pouvoir réciter les fondements de la croyance de la foi catholique. Chez la plupart des colons, cette connaissance se limitait à l’apprentissage du Pater Noster, de l’Ave Maria et du Credo. A en juger par la destinée de ses enfants, il semble cependant que François Rivière ait eu à cœur de leur offrir la meilleure forme d’éducation dont ils pouvaient disposer.

   La population de Mascarin était réputée pour être douce, tranquille et laborieuse, du moins est-ce ainsi que la décrivent les voyageurs de passage dans l’île. Les mariages étaient les principales occasions de réjouissance. Après chaque cérémonie, célébrée dans l’église, on organisait de grands repas au cours desquels on dansait au son des violons tout en chantant de vieux airs de France. Comme dans la mère patrie, on pratiquait aussi de bruyants charivaris en l’honneur des jeunes mariés, surtout lorsque la différence d’âge était importante.

    Les passages des navires en partance ou de retour des Indes rythmaient la vie bourbonnaise et étaient pour ses habitants des événements importants. Deux coups de canon indiquaient aux habitants l’arrivée de nouveaux bateaux dans la rade. Le gouverneur, ou son représentant, montait alors à bord afin d’établir avec le commandant les règles à suivre pour que l’escale se déroule dans de bonnes conditions. Après y avoir été autorisés par un billet signé de la main de leur capitaine, les marins arrivaient ensuite à terre en chaloupe. Tandis que les malades étaient placés sous de grandes tentes de toile le temps qu’ils se rétablissent, les valides quant à eux allaient dans les magasins de la Compagnie pour y faire des affaires.

    Dès qu’ils apprenaient qu’un navire allait accoster, les colons partaient chercher de la tortue dans les hauts de l’île dans le but de la vendre aux équipages. On proposait également à ces derniers des légumes, des fruits et des poissons séchés ou frais. Pour éviter les problèmes, il était d’usage que les marins repartent à bord de leurs navires avant la nuit venue. Mais ces précautions n’empêchaient pas toujours les débordements. Certains étiraient leurs journées en beuveries et quelques femmes locales, notamment les veuves, n’hésitaient pas à vendre leurs charmes pour quelques mouchoirs de dentelle ou bien contre quelques bouteilles d’eau-de-vie qu’elles revendraient ensuite fort cher.

    Lors de l’arrivée d’un nouveau gouverneur, on organisait également des prises d’armes. François Rivière et ses camarades enfilaient alors leur juste-au-corps, leur culotte de taffetas retenue par une ceinture en cuir de buffle, ils mettaient sur leur tête leur tricorne de feutre noir et à leurs pieds leurs beaux souliers de cuir. On entamait des Te Deum à genoux et l’on criait ensuite des « Vive le Roi » à gorge déployée et en lançant en l’air son couvre-chef.

    Les dimanches et les jours de fêtes, la petite église de Saint-Paul se remplissait de paroissiens venus dans leurs plus beaux habits. L’ordonnancement de l’assistance respectait les hiérarchies alors en usage : femmes d’un côté et hommes de l’autre, le gouverneur ou son représentant au premier rang et les esclaves baptisés à l’extérieur. La rusticité des lieux empêchait le déploiement de toute la pompe de la liturgie catholique, mais les curés de Saint-Paul29 faisaient de leur mieux pour magnifier les principales étapes de la messe tridentine : entrée du prêtre et des enfants de chœur avec l’encensoir et la croix au son de l’Introït et du Kyrie, rite d’aspersion, prières au bas de l’autel, chant du gloria avec la chorale, oraison, lecture de l’Évangile, sermon, récitation du credo, offertoire, chant de la préface et du Sanctus, début du canon, consécration, fin du canon, communion et bénédiction finale. Les plus pieux parmi les fidèles assistaient également aux messes matinales ainsi qu’aux vêpres de l’après-midi. Les grandes fêtes du calendrier catholique (Fête-Dieu, Pâques, Assomption, Noël, etc.) étaient des jours chômés et étaient parfois l’occasion de processions publiques célébrées à travers le village. Dès qu’ils croisaient le Saint Sacrement, les fidèles avaient obligation d’ôter leur couvre-chef, de se mettre à genoux et de se signer.

Suite partie III (ici)

Notes : 

1 Cette situation idéale n’allait guère durer toutefois car la multiplication des échanges commerciaux provoqua bientôt l’arrivée des premières épidémies. Un premier cas de lèpre fut ainsi signalé à Bourbon en 1726. En 1728-1730, une grave épidémie de « petite vérette » (variole) fit de terribles ravages dans la population bourbonnaise tandis que la grippe frappa l’île en 1775.

2 Il est tout à fait possible que François Rivière ait déjà fait un ou même plusieurs séjours à Bourbon avant son installation définitive. Les liens entre Madagascar et la petite île étaient en effet très étroits. De nombreux colons de Fort-Dauphin étaient d’ailleurs venus s’y installer dans le but d’y trouver des conditions de vie plus douces qu’à Madagascar (Pierre Nativel, François Mussard, Julien Daleau, Lézin Rouillard, Julien Robert, Louis Caron ou encore Antoine Payet). Et même dans le cas où François Rivière n’y serait jamais venu, il connaissait certainement très bien la situation qui régnait sur l’île.

3 Représentant direct de l’autorité royale, le gouverneur était le commandant en chef de toutes les forces militaires stationnées sur l’île mais aussi la principale autorité économique, administrative et judiciaire. Assisté de son greffier, il lui revenait de juger les différends qui lui étaient présentés en se basant sur les textes qui avaient alors force loi dans les colonies : l’ordonnance de Blois de 1579, l’ordonnance civile de 1667 et criminelle de 1670. Les affaires non couvertes par ces rescrits étaient jugées d’après les 362 articles de la « coutume de Paris », mise par écrit en 1580. Cette législation prévoyait notamment le partage égalitaire entre les héritiers et cette particularité sera la principale cause du démembrement des concessions foncières et de la paupérisation de nombreux colons blancs au 18e siècle. Un héraut était chargé d’annoncer publiquement les décisions prises par le gouverneur qui étaient également affichées par écrit sur les portes des églises.

4 Claude Mollet délivra alors à François Rivière une quittance en bonne et due forme attestant qu’il avait bien encaissé cette livraison. Cet acte, rédigé par Joseph Carré de Talhouët (débarqué avec François en mai 1676 et devenu le tabellion de la Compagnie), fut contresigné par le gouverneur d’Orgeret en personne. Il constitue le plus ancien document original conservé par les archives départementales de l’île de la Réunion. Passé de notaires en notaires, il fut transmis à l’État en 1943 par le cabinet de maîtres Béraud de Saint-Paul et Hoarau de Saint-Pierre.

5 Les fameuses gaulettes, mesurées du « battant des lames au sommet des montagnes », ne seront utilisées qu’à partir de mai 1731.

6 Même si le terme n’apparaît pour la première fois dans les sources qu’en 1687, l’esclavage fut pourtant constitutif de la colonisation de l’île Bourbon. Dès le début de leur installation en effet, la plupart des colons français avaient à leurs côtés des esclaves, qui étaient la plupart du temps des Malgaches et que pour cette raison on appelait donc les « ondèves » (du malgache andevo, serviteur). Cet esclavage de type domestique perdura durant une cinquantaine d’années, jusqu’à ce que les dirigeants de la Compagnie des Indes, désireux de développer sur l’île la culture du café, n’entreprennent d’y importer sur une grande échelle des esclaves venus cette fois d’Afrique de l’Est. Cette évolution s’inscrit bien dans les chiffres des recensements. En 1689, il y avait ainsi sur l’île 212 libres et 102 esclaves. En 1717, on comptait 623 libres pour 534 esclaves. A partir de 1720, le nombre d’esclaves commença à dépasser celui des libres et, quinze ans plus tard, les libres ne représentaient plus que 21% de la population (1716 personnes). De 1690 à 1848, environ 538 000 esclaves africains et malgaches furent déportés vers La Réunion. Contrairement aux Antilles et même à Maurice, La Réunion conserva cependant toujours une forte minorité blanche.

7 Il n’y a qu’à la table du gouverneur que l’on continua de servir du pain blanc et du vin à chaque repas.

8 La culture de la canne à sucre, implantée à Cuba et à Saint-Domingue dès le 16e siècle, se répandit ensuite aux Antilles au cours du 17e siècle. Bien que connue à Bourbon dès le début de la colonisation, elle ne commença à être cultivée à grande échelle qu’à partir des années 1810, lorsqu’elle supplanta le café comme principale culture exportatrice. Antoine Boucher, dans son fameux Mémoire de 1709, nous rapporte qu’avant de les récolter, les premiers colons avaient pour habitude de mettre le feu à leurs champs de canne afin de débarrasser celles-ci de leur paille.

9 Lors de sa découverte par l’homme, l’île de Bourbon ne comptait pas d’arbres fruitiers endémiques. Les premiers à y être cultivés furent donc ceux directement introduits depuis Madagascar par les tout premiers colons, la vavangue et le vangasayye.

10 Les Bourbonnais appelaient en effet « habitations » les maisons entourées de champs cultivés qui formaient la trame du paysage de l’île.

11 Très nocif pour la santé, l’arak sera interdit en 1826 et remplacé par le rhum, du sirop distillé.

12 Au fil des ans, les colons bourbonnais avaient appris à reconnaître les signes annonciateurs d’un ouragan : on observait d’abord un calme inhabituel, puis on entendait un bruit de roulement provenant du haut des ravines, enfin le vent se mettait à souffler et la forme des nuages changeait. Dès qu’ils constataient l’apparition de ces phénomènes, les Créoles attachaient leurs toits et leurs arbres fruitiers à l’aide de piquets et de cordes. Si l’on ne considère que l’époque au cours de laquelle il vécut à Bourbon, on sait que François Rivière dut affronter au moins trois épisodes cycloniques, le 13 février 1686, le 15 décembre 1689 et le 1er mars 1691.

13 Les historiens ne sont pas tous d’accord ni sur le nombre ni sur le degré de parenté des femmes bourbonnaises connues sous le nom de Caze. On les a dites originaires du pays Anosy et donc de la région de Fort-Dauphin – leur nom de Caze serait peut-être une déformation de Rakazo. Elles auraient été cinq : Anne Caze, l’épouse de Paul Cauzan (français) puis de Gilles Launay (français), Marie Caze l’épouse de Jean Mousso (esclave malgache) puis de Michel Frémond (français), Marguerite Caze l’épouse d’Étienne Lamboutiki (esclave malgache), Jeanne Caze l’épouse de Gilles Lahératchy (esclave malgache) et enfin Marie-Anne Caze, l’épouse de François Rivière. Marie et Marguerite seraient arrivées dans l’île dès 1663 (ce qui feraient d’elles les premières Réunionnaises) tandis qu’Anne, Marie et Marie-Anne ne s’y seraient installées qu’en 1671. Marie Caze vivait à Sainte-Marie et était à la tête d’une vaste propriété. On l’a disait honnête femme et fort dévote. Anne Caze vivait à Saint-Paul et faisait élever son bétail à Saint-Gilles les Hauts. Femme de mérite, elle passait pour l’une des personnes les plus riches de l’île.

14 On en comptait encore que huit en juillet 1676. En 1686, sur trente-six colons mariés, dix seulement l’étaient à des françaises, dont les époux de Marguerite Compiègne (m. 1711), Nicole Coulon (m. 1713), Jeanne Lacroix (m. 1714), Antoinette Arnaud (m. 1720) et Françoise Châtelain (m. 1730). Douze autres l’étaient à des Indiennes et quatorze (dont François Rivière), à des Malgaches.

15 Commandé par Colbert pour l’usage de la « Compagnie des Indes » et construit par les chantiers navals de Faouëdic en 1671, le « Soleil d’Orient » était un splendide navire de mille tonneaux armé de soixante canons. Il était si majestueux que le port de Faouëdic fut renommé Lorient en son honneur. Après avoir accompli un premier voyage vers Surate en 1672-1675, il repartit pour l’océan Indien en février 1679. Durant deux années, il navigua sur les côtes des golfes d’Oman et du Bengale. Les caisses chargées d’étoffes rares et de métaux précieux (mais aussi des présents offerts à Louis XIV par le roi de Siam, Naraï), le navire repartit de Java vers la France le 6 septembre 1681. Après être demeurer un mois entier à Bourbon (1er octobre – 1er novembre 1681), le « Soleil d’Orient » cingla ensuite vers l’Ouest. On ne sait pas ce qu’il advint de lui mais toujours est-il qu’il n’arriva jamais à destination. Il fait partie de ces épaves mythiques que l’on continue de rechercher

16 Sur le fameux document intitulé « Carte particulière », la concession Rivière de la Montagne Saint-Paul figure sous le n°23 (1715).

17 Le nom est doute une déformation de Lézin Rouillard.

18 Une première église, dédiée à Saint-Jacques et Saint-Philippe, avait été bâtie en 1665 avant d’être consacrée le 1er mai 1667 par un prêtre portugais. Située dans le bourg de Saint-Jacques, qui deviendra plus tard le Vieux Saint-Paul, elle sera démolie en 1763. Vers 1677-1678, après que les habitants eurent quitté Saint-Jacques pour les « Sables », ils y édifièrent une seconde église. Placée sous le vocable de l’Immaculée Conception, elle devint l’église paroissiale en 1689. A l’issue de sa reconstruction, le 24 mars 1709, elle fut renommée église de la Conversion de Saint-Paul. Bien qu’elle ait été rebâtie à trois reprises (en 1777-1779, 1812 et 1905), elle a gardé son emplacement d’origine. Une troisième église, Notre-Dame des Anges, fut bâtie en 1703 à l’initiative de François Mussard. Située à l’emplacement de l’actuel hôtel de ville, elle subsistera jusqu’à la fin du 19ème siècle.

19 A peu près entre l’actuelle impasse de la Batterie et la rue de la Poudrière.

20 Ce n’est que dans les années 1719-1720 que le gouverneur Desforges-Boucher fit paver par des esclaves les trois principaux chemins qui menaient de l’étang à la « montagne » : les « rampes du Bernica » montaient vers Saint-Gilles-les-Hauts depuis l’église, le « chemin du Bois-Rouge » grimpait entre le Bernica et la ravine d’Hibon, le « chemin du Pas de Bellême » serpentait entre les ravines d’Hibon et d’Athanase. Utilisés pendant près de deux siècles puis peu à peu abandonnés, ils ont été réhabilités dans les années 2000 par des associations locales.

21 Vers 1690 Catherine Héros (1675-1758) devait épouser à Saint-Denis un colon breton, Arzul Guichard (m. apr. juin 1746), auquel elle allait donner onze enfants.

22 Le destin de Michel, le fils aîné de François Rivière, semble quelque peu mystérieux. Du fait de son absence lors des recensements effectués de 1704 à 1711, on en a parfois conclu qu’il était mort jeune. Mais comme il figure par ailleurs dans les actes de succession de son père établis en 1709, il faut bien croire que tel n’était pas le cas. D’aucuns ont donc prétendu qu’il avait en réalité quitté l’île, peut-être en septembre 1696 pour s’en aller poursuivre son éducation à l’abbaye Saint-Philibert de Tournus en Bourgogne. Nous n’avons hélas pas pu déterminer où figure cette information. Quoi qu’il en soit, l’infortuné Michel semble être décédé sans avoir laissé de postérité.

23 Le terme de « créole », issu de l’espagnol criollo, servait pour distinguer les « blancs » nés dans les colonies de ceux venus de Métropole. Sa première utilisation pour désigner les habitants autochtones de Bourbon date de 1705.

24 L’emplacement de la maison des Rivière à Saint-Paul correspond à peu près à celui du 11-15 chemin Pavé, quartier de la Grande Fontaine. Quant à la Ravine du Bernica, il semble qu’il faille faire remonter son nom à celui d’un colon portugais qui, après le départ d’Étienne Regnault pour Saint-Denis en 1669, se serait vu attribuer la garde de la modeste maison que ce dernier s’était fait bâtir au bord de la ravine en 1665/1666. S’il était encore présent en 1677, il semble bien qu’il ait disparu ensuite sans faire souche dans l’île.

25 Généralement de « l’ébène rouge », du « tamarin des hauts » ou bien encore du « bois de grande natte » (Minusops Maxima).

26 Le recensement de septembre 1690 précise que François Rivière ne possédait alors qu’un seul esclave. En ces époques pionnières, rares étaient d’ailleurs étaient les colons qui, comme François Mussard ou Gilles Launay, en possédaient plusieurs. Les renseignements contenus dans les recensements nominatifs de la population servile effectués à partir de 1704 permettent de supposer que ce serviteur était un Malgache dénommé Pierre Zeq. Né vers 1670, il avait sans doute été acheté par François Rivière peu après son installation à Bourbon, mais ne fut baptisé que le 15 avril 1699 (ADR GG n°396), ce qui pourrait indiquer que son maître était lui-même peu sensible à l’importance de la grâce. Le 8 septembre 1705, Pierre Zeq dénoncera un complot de tramé par cinq esclaves qui voulaient enlever le canot de Jacques Beda pour s’enfuir vers Madagascar. On verra plus loin les souffrances qu’il eut à subir du fait de Thérèse Héros. Il continuera cependant de servir la famille Rivière, puisqu’il est encore cité dans le recensement de 1730 alors qu’il est âgé de soixante ans et qu’il est passé dans l’habitation d’Henry Rivière.

27 Alors que tous les colons ne cessassent de s’abîmer les plantes des pieds sur le sable noir brûlant, un colon ingénieux dénommé Jacques Auber eut la bonne idée de faire pousser des dattiers et des tamariniers afin d’offrir un ombrage salutaire. Il eut également la bonne initiative de planter du chiendent afin de fournir au bétail de quoi de se nourrir au plus près des habitations. Cela eut aussi pour effet bénéfique de fixer le sable des dunes

28 Saint-Paul possédait un artisan de qualité en la personne du Normand Jean Gruchet. Non content de fabriquer des couteaux, des fourchettes et des cuillères, il réparait aussi les fusils et confectionnait des bijoux et des croix si on lui fournissait l’or ou l’argent nécessaire. Quant au Nivernais Pierre Gonneau, c’était également un forgeron de talent.

29 Durant le séjour de François Rivière, l’église de Saint-Paul eut successivement pour curés les pères Bernardin de Quimper (mai 1676 – mai 1686), Georges Camenhen (mars 1687 – septembre 1690), un franciscain portugais anonyme (avril 1687 – 1690), Hyacinthe de Kerguelen (décembre 1689 – oct. 1695), Antoine de Lannion (déc. 1689 – déc. 1694), Jean d’Etchemendy (sept. 1696 –sept. 1698), Henri Rouleau de la Vante et Goulven Calvarin (sept. 1698 – juillet 1701) et enfin Jean Auffray (juillet 1701 – mars 1702). Jusqu’en 1698, ces curés saint-paulois officièrent également à Saint-Denis et à Sainte-Suzanne une partie de l’année. Certains colons particulièrement connus pour leur honnêteté et leur dévotion assistaient le prêtre dans certaines de ses tâches, notamment financières (fabriciens) ou rituelles (sacristains).

Crédit photographique : l’étang de Saint-Paul (Giovanni PAYET [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D).

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