François Rivière (1647-1702) : l’épopée d’un colon bourbonnais (I)

François Rivière, dit « Champagne »

L’ancêtre des Rivière de l’île de la Réunion

    François Rivière, dit « Champagne »1, est l’ancêtre de la grande famille réunionnaise des Rivière, qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de descendants directs (et sans doute plusieurs millions de descendants indirects) répartis à travers le monde. Débarqué en mai 1676 sur l’île Bourbon, la future île de la Réunion, François Rivière a fait partie des premiers colons installés dans cette possession française. Bien qu’il soit mort il y a plus de trois siècles, plusieurs sources écrites d’un intérêt tout à fait exceptionnel nous permettent, non seulement de connaître certains des aspects de sa vie, mais aussi, ce qui est plus étonnant, d’entrevoir une partie de sa personnalité. L’étude de son parcours nous servira aussi de prétexte pour évoquer les débuts de la colonisation française de l’océan Indien, une histoire dont on verra qu’elle fut loin d’être un long fleuve tranquille.

I. Des origines charentaises et franc-comtoises

    C’est grâce à une déposition judiciaire datée du 10 janvier 1691 et rédigée à l’occasion de « l’affaire de Vauboulon » (un épisode dont on verra plus loin qu’il a fortement marqué la jeune histoire réunionnaise), que nous pouvons dire de façon certaine que François Rivière a vu le jour à Juillé en Charente.

   Le bourg de Juillé était à cette époque ce qu’il est resté jusqu’à aujourd’hui, un modeste lieu-dit constitué d’à peine quelques maisons installées sur les rives de la rivière Charente, non loin de Mansle et à quelques heures de marche au nord d’Angoulême2. Comme l’immense majorité des Français d’alors, les parents de François, Antoine Rivière et Denise Robeley étaient des paysans. Ils travaillaient comme métayers sur les terres des puissants ducs de Montmorency-Bouteville, qui étaient les seigneurs en titre de Juillé. Comme le stipulait leur contrat de métayage, ils étaient donc contraints de reverser aux représentants de leur seigneur une partie de l’argent qu’ils tiraient de la vente de leur production annuelle. Comme dans le reste de la France, le paiement de cette somme se faisait généralement à la Saint-Michel, c’est-à-dire aux alentours du 29 septembre.

    La marge de manœuvre politique dont disposaient les ducs de Montmorency dans la région était assez faible puisque les rois de France étaient devenus successivement comtes (1308) puis ducs d’Angoulême (1514). C’était donc des officiers royaux, baillis et intendants, qui rendaient la justice et qui prélevaient les impôts royaux (taille, gabelle, aides) sur les paysans des environs. Sur le plan religieux, la paroisse de Juillé dépendait de l’évêché d’Angoulême. Bastion catholique, la région était cependant entourée de territoires protestants. Les conflits religieux y avaient d’ailleurs été particulièrement violents au 16e et au début du 17e siècle.

    On ne sait pas avec exactitude si ces premiers Rivière étaient issus de la région ou bien si, comme divers indices le laissent d’ailleurs supposer, ils provenaient en fait de l’est de la France, et plus particulièrement de la Franche-Comté3.

    Leur vie devait en tout cas être très austère car le village de Juillé était situé sur un terroir agricole relativement ingrat. Sur ce sol pauvre, constitué de calcaire argileux, c’était avant tout la céréaliculture qui dominait très largement, la viticulture n’occupant qu’une place très secondaire, tandis que l’élevage ovin et caprin était pratiqué sur les landes, à la marge des zones cultivées. L’industrie était assez peu développée, bien que sur la Charente et ses affluents on trouvât des moulins à papier qui employaient une main d’œuvre locale. Dans les petites parcelles qui environnaient les habitations, on cultivait des potagers tout en élevant quelques animaux domestiques : poules, oies et cochons principalement.

    Les Rivière vivaient dans une masure sans doute très modeste, faite de bois, de torchis et de chaume. On peut avoir une bonne image de leurs conditions de vie en observant les célèbres tableaux que les frères Le Nain ont consacrés à la paysannerie de leur époque. Comme celle de tous les ruraux, c’est-à-dire celle de 85% des sujets du roi de France, l’existence des Rivière était avant tout rythmée par la succession des travaux des champs, les tâches domestiques, la participation aux foires et aux marchés, la célébration des devoirs religieux et l’assistance aux fêtes de villages. Dans la région on ne parlait guère la langue de Paris mais une variante de la langue d’oïl appelée le saintongeais. On sait par ailleurs, grâce aux documents dont on dispose, que François Rivière était incapable de signer son nom, preuve que sa formation intellectuelle avait dû être assez sommaire.

II. Le grand périple vers les mers du Sud

    Vers la fin de l’année 1664 ou bien le début de 1665, c’est-à-dire à l’âge de dix-huit ans environ, François Rivière décida de s’engager au service de la Compagnie française des Indes Orientales. Comme on sait par ailleurs que cette institution n’acceptait que deux types d’engagement, ceux des artisans et ceux des soldats, et comme on n’a aucun indice laissant à penser que François Rivière ait reçu une formation d’artisan, on doit donc penser qu’il a dû s’engager à titre de soldat. On ignore les raisons qui le poussèrent à prendre une telle décision. Était-ce par goût de l’aventure ou par dépit ? Il est probable que, venant de perdre en très peu de temps ses deux parents, il ne se voyait plus d’avenir en France.

    Or, la proposition faite par la Compagnie était alléchante. A toutes ses futures recrues, elle affirmait pouvoir fournir des terres en abondance, qu’il leur suffirait de mettre en valeur et dont ils deviendraient au bout de quelques années les légitimes propriétaires moyennant une maigre redevance de neuf sols par arpent. Quant aux artisans, elle promettait de leur faire obtenir le titre envié de maître-compagnon après seulement huit années de service. Pour tous ces candidats à l’émigration, partir vers les colonies pouvait donc sembler le meilleur moyen d’améliorer rapidement leur statut social à une époque où les ascensions professionnelles étaient particulièrement lentes et hasardeuses.

    On ignore comment François Rivière eut connaissance de l’avis de recrutement lancé par la Compagnie des Indes. Peut-être l’apprit-il simplement par voie d’affiche comme nombre de ses futurs camarades4 ? Peut-être put-il bénéficier de la recommandation d’un lointain cousin, René Rivière, qui avait particulièrement bien réussi puisqu’il exerçait la profession d’avocat à Mayenne. Or il se trouve que ce René Rivière était justement l’un des clients du puissant Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, le directeur en titre de la Compagnie de l’Orient.

    A la mort du duc de La Meilleraye, le 8 février 1664, le surintendant des finances Jean-Baptiste Colbert racheta à son fils, le duc de Mazarin, les droits de la Compagnie d’Orient pour fonder à sa place la Compagnie française des Indes Orientales (27 août 1664). La nouvelle institution fonctionnait sur le même principe que sa devancière. De riches négociants s’étaient organisés pour financer des expéditions vers les Indes et avaient reçu en échange du pouvoir royal le monopole du commerce qui serait réalisé avec ces pays, et en particulier celui du coton et des épices. En outre, la Compagnie recevrait à titre perpétuel la pleine propriété des territoires dont elle ferait la conquête. Elle bénéficierait donc du droit de les administrer, d’y rendre la justice et de battre monnaie. En somme, il s’agissait d’une parfaite forme d’union entre capitalisme et féodalisme.

    Le fort engagement de l’État était censé rassurer les investisseurs. Sur les quinze millions de livres nécessaires pour assurer le premier départ, trois furent ainsi donnés par le roi ou par ses proches. Grâce à l’action de la Compagnie, Colbert espérait pouvoir assurer à la France la maîtrise des voies commerciales menant vers les Indes. Il confia la direction générale au huguenot François Caron, un transfuge de la Compagnie néerlandaise des Indes. Suivant les plans fixés en son temps par La Meilleraye, François Caron s’occupa de rassembler une grande flotte dans la rade de Brest à destination de l’océan Indien.

    Arrivé à La Rochelle, François Rivière fut tout d’abord soumis aux épreuves de « bonne moralité et de bonne catholicité » organisées sous l’égide des prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, qui avaient reçu de la Compagnie le soin de sélectionner les volontaires. Après avoir été déclaré bon catholique, sain de corps et d’esprit, le jeune homme signa un contrat d’engagement pour trois ans et s’embarqua à bord d’un navire en partance pour Brest. C’était dans cette ville en effet que l’on avait décidé de rassembler l’escadre qui devrait amener les nouveaux colons français dans l’océan Indien.

    Une fois parvenu sur les quais de Brest, François put faire la connaissance de ses futurs compagnons de voyage, dont certains allaient devenir plus tard ses amis et même ses voisins. Il y avait là plusieurs dizaines de soldats, d’artisans et de paysans, venus de toutes les provinces de France5. Des hommes qui, dans leur immense majorité, n’avaient jamais quitté leur paroisse de naissance. Comme François, ils avaient choisi de tout laisser derrière eux pour s’en aller mener une vie nouvelle dans les mers du Sud. La flotte rassemblée pour les transporter comptait quatre navires. Il y avait tout d’abord le Saint-Paul, qui était le navire amiral et à bord duquel prendrait place le commandant de l’expédition, l’amiral Pierre de Beausse (1598-1665). A ses côtés, on trouvait aussi le Taureau, la Vierge-de-bon-port et enfin l’Aigle-Blanc6.

    Mais la longue attente nécessaire au rassemblement d’un si grand nombre d’hommes et de bateaux fut préjudiciable à la bonne marche du projet. Contraints de flâner pendant de longues semaines, les candidats au départ eurent tout le temps de remettre leur choix en question. Après avoir fini de dépenser leur maigre pécule dans les tavernes et les débits de boisson de la vieille ville, beaucoup préférèrent finalement déserter. Et ainsi, les quelque 400 recrues initialement prévues n’étaient plus que 288 à quelques heures du départ ! Ce déséquilibre posa d’ailleurs un réel problème de logistique puisque les listes d’engagés soigneusement préparées par la Compagnie n’étaient plus fiables désormais.

     Il n’était plus l’heure de s’en offusquer car l’on avait déjà suffisamment perdu de temps. Le 7 mars 1665, c’est-à-dire dès que la météo le permit, l’escadre leva l’ancre et quitta la rade de Brest sous le bruit des canonnades qui accompagnent généralement les départs importants. François et ses compagnons eurent sans doute le cœur gros en voyant s’éloigner derrière eux les rivages bretons. Sans doute leur esprit étaient-il animé d’un mélange confus d’excitation et d’inquiétude comme il en va souvent en pareil cas. Un fois à bord, les marins les amenèrent dans l’entrepont où ils leur présentèrent leurs « branles » (hamacs). C’est là qu’ils passeraient toutes leurs nuits, ballottés par le roulis des vagues. L’espace à bord était très réduit : outre les passagers (colons, marchands et missionnaires), les navires embarquaient aussi un grand nombre d’hommes d’équipage. Des animaux vivants qui devaient servir de nourriture s’entassaient par dizaines sous le gaillard d’avant.

    Par bonheur, le secrétaire de l’expédition, Urbain Souchu de Rennefort, nous a laissé un récit détaillé du voyage inaugural de la Compagnie. Lorsque les côtes du Finistère finirent par disparaître derrière l’horizon, on sait donc que la flotte mit le cap vers le sud-ouest et, comme elle était poussée par d’excellents vents, cingla rapidement à travers l’Atlantique Nord.

    Dès qu’ils furent libérés du mal de mer, François Rivière et ses compagnons apprirent à passer le temps comme ils le pouvaient ; jouant aux cartes ou aux dès, faisant des promenades sur le pont, écoutant de la musique ou des chansons. Trois repas étaient servis chaque jour : le matin, on ne prenait que des biscuits et du cidre, mais l’après-midi et le soir, on avait droit à du potage de seigle, de maïs ou de pois cuits dans de la graisse. De temps à autre, du lard, de la morue et du hareng séché venaient rompre un peu cette monotonie. Exceptionnellement, un marin habile réussissait à pécher un thon ou un autre gros poisson frais qui faisait son délice et celui de ses camarades les plus chanceux. Lorsqu’ils regardaient la mer, François voyait parfois au loin les autres navires de l’escadre qui faisaient de leur mieux pour ne pas se perdre de vue. Il fut sans doute émerveillé par les dauphins qui jaillissaient au devant des navires dans l’eau translucide et par les bancs de poissons volants qui s’échouaient parfois sur le pont. De temps à autre, il avait la chance d’apercevoir la côte africaine. A mesure que l’on descendait vers le sud, François et ses compagnons voyaient peu à peu le désert céder la place à la savane avant que celle-ci ne s’efface à son tour devant la forêt tropicale. Les marins qui accompagnaient les colons, et dont certains avaient probablement déjà fait plusieurs voyages au long cours, leur racontaient sans doute avec plaisir les mille et une aventures dont ils avaient été les témoins au cours de leurs précédentes pérégrinations.

    Après avoir doublé le détroit de Gibraltar le 15 mars, puis le Cap-Vert le 30 mars, les quatre navires firent une courte escale entre 8 et le 11 avril au nord de Rufisque, à l’embouchure du fleuve Sénégal, afin de faire le plein de bois, de viande fraîche et surtout d’eau potable. Une malheureuse manœuvre accomplie à l’occasion de ce séjour provoqua hélas la mort de douze Français, dont celles de deux prêtres dénommés Jean-Pierre Pomadé et Charles Boussordec.

    La paix régnant alors entre la France et ses voisins, la crainte d’une attaque par un bateau corsaire ne troublait pas outre mesure les passagers (bien qu’en la matière, une terrible méprise fut toujours possible). Le 28 avril 1665, les quatre navires français franchirent l’équateur, ce qui donna lieu à une petite cérémonie festive appelée le « baptême de la ligne ». Quittant peu à peu les côtes africaines, les bateaux se dirigèrent ensuite vers le sud-ouest afin de trouver les meilleurs vents. L’escadre se retrouva rapidement en plein milieu de l’océan. Heureusement, elle put compter sur de bons alizés qui lui permirent effectivement d’atteindre le cap de Bonne-Espérance, le 3 juin 1665, après seulement 34 jours de navigation hauturière.

    Le 11 juin 1665, on ouvrit enfin les enveloppes dans lesquelles étaient mentionnées les affectations de chacun des navires. Il était en effet d’usage que ces précieuses instructions ne soient révélées qu’au dernier moment, et toujours en mer, afin de tromper d’éventuels espions ou pirates. Mais la découverte des volontés de la Compagnie suscita tout de suite de forts mécontentements chez plusieurs capitaines qui n’acceptaient pas les tâches qui leur étaient confiées, arguant qu’elles ne correspondaient pas à leur rang pour certains ou pour d’autres à leurs aptitudes. Déjà assez mal en point physiquement et fort désireux d’y asseoir au plus vite son autorité avant l’arrivée des contestataires, l’amiral Pierre de Beausse préféra naviguer seul vers Madagascar tandis que les autres capitaines firent voile vers les Mascareignes.

    Les rations de biscuits de blé, de morue séchée et de lard s’amenuisaient peu à peu tandis que les tonneaux d’eau et de cidre étaient presque vides. Les corps s’affaiblissaient et les gencives de certains passagers devenaient de plus en plus sensibles, indices que le scorbut commençait à faire son œuvre. Il était plus que temps d’arriver. Heureusement, le Saint-Paul aperçut enfin la côte malgache et, le 9 juillet 1665, soit un peu plus de quatre mois après avoir quitté les rivages français, il entra majestueusement dans Fort-Dauphin. Les hommes se bousculèrent alors pour monter sur les chaloupes qui devaient leur permettre de mettre pied à terre. Après les brèves salutations d’usage, un Te Deum fut célébré dans la chapelle de la colonie afin de remercier le Ciel d’avoir ainsi amené l’équipage à bon port7.

III. L’aventure malgache

     Habitée au fil des siècles par différentes populations humaines venues d’Afrique et d’Asie, la grande île de Madagascar ne fut découverte par les Européens qu’en l’an 1500. Toutefois, la hauteur de ses massifs montagneux, la densité de sa forêt tropicale et surtout le caractère farouche de ses habitants, suffirent à décourager les quelques tentatives faites par les puissances européennes pour s’y implanter durablement. Cependant, et malgré les échecs subis par les Portugais d’abord (1613-1619) et par les Anglais ensuite (1640-1650), le cardinal de Richelieu décida de lancer la France dans la colonisation de Madagascar. Le point névralgique de cette tentative d’implantation allait être la colonie de Fort-Dauphin8. Situé à l’extrême sud de l’île, ce comptoir fut fondé par le commandant Jacques Pronis à la fin de l’année 1643, en remplacement de la colonie de Sainte-Luce (l’actuelle Manatiafy), créée un an plus tôt mais rapidement évacuée en raison de son mauvais climat.

    Lorsqu’il débarqua à Fort-Dauphin, François Rivière arrivait donc dans une colonie qui avait déjà vingt-deux ans d’existence. Dès qu’il posa pied à terre, il se retrouva comme dans un autre monde, à la fois étonnant, mystérieux… et dangereux. Il fit rapidement un premier tour des lieux. Fort-Dauphin était installé sur une presque-île escarpée et entourée par la mer de trois côtés. Le site était splendide, avec ses plages de sable blanc, sa nature luxuriante et ses plages à l’eau turquoise. La colonie se composait essentiellement de deux fortins de bois défendus par neuf pièces de canons de fer sans affût. Dans l’espace situé entre ces deux places fortes, on trouvait une cinquantaine de maisons de bois, dont l’une servait de chapelle, une autre d’entrepôt et une troisième de résidence pour le gouverneur. Il y avait aussi un séminaire et une infirmerie qui étaient tous les deux desservis par quelques prêtres lazaristes. Une mince bande de terres agricoles, protégée par de hautes palissades, permettait de cultiver les plantes nécessaires à la subsistance de tous les habitants de la colonie. L’anse, abritée des vents et des courants, pouvait accueillir quatre navires de gros tonnage.

    Moins d’une centaine de colons français vivaient là. François ne tarda pas à comprendre que leur principal ennemi était le climat. La chaleur était en effet écrasante à Fort-Dauphin, en particulier durant l’été austral, obligeant tout le monde à rester à l’ombre pendant une grande partie de l’après-midi. Or, le site manquait cruellement d’eau ! Chaque jour, il fallait faire ainsi près d’une demi-lieue, soit deux kilomètres à pied à travers les sables pour pouvoir ramener d’un étang voisin une eau de mauvaise qualité qui propageait la dysenterie. Plus grave, la présence de nombreux étangs côtiers favorisait un paludisme endémique. Piqués toute la journée par des moustiques infectés par cette maladie, les colons mouraient les uns après les autres, et le seul lieu de Fort-Dauphin qui s’accroissait constamment était son cimetière ! Le gouverneur Pierre de Beausse lui-même succomba dès le mois de décembre 1665.

    En dehors de ces deux difficultés liées au climat, il y en avait une troisième, presque aussi grave, la mauvaise qualité des relations que les Français entretenaient avec les indigènes. Au-delà de la colonie s’étendait en effet un immense arrière-pays. Au nord, on trouvait des vallées encaissées et des montagnes abruptes et boisées, tandis qu’à l’ouest s’étendaient de grandes plaines semi-désertiques. Les populations locales vivaient de la riziculture, du maraîchage et surtout de l’élevage de zébus (qui constituait la vraie richesse des familles). Les hommes portaient des pagnes de coton et les femmes des tuniques amples. La société malgache, très hiérarchisée, était divisée en de multiples castes. Au sommet se trouvaient des chefs de clans, dont certains parmi les plus puissants portaient le titre de « rois ». Il en allait ainsi de Dian Ramache (du pays d’Anosy), de Dian Manangue (de la province des Machicores), de Dian Ramahaye (de la province des Matatanes) et de Dian Rasisatte (du pays d’Amboulle). Possédant plusieurs femmes et de nombreux serviteurs, ils vivaient entourés de guerriers armés de sagaies et de boucliers en peaux de zébus.

     Après de premiers contacts plutôt pacifiques, les Français n’avaient pas tardé à entrer en conflit avec ces populations indigènes. A partir de 1648, les menées évangélisatrices des missionnaires s’étaient en effet heurtées directement à la résistance des sorciers locaux, les « ombiasses »9. Si les prêtres lazaristes avaient bien réalisé quelques conversions, ils mesuraient chaque jour à quel point celles-ci restaient superficielles et précaires. Désireux de contrôler l’arrière-pays pour mieux garantir l’approvisionnement de sa colonie, le gouverneur Étienne de Flacourt s’était lancé dans une politique expansionniste brutale, n’hésitant pas à rançonner et même à asservir purement et simplement les populations locales. Les chefs tribaux s’étaient alors organisés pour tenter de lui résister et de véritables guerres franco-malgaches avaient fini par éclater.

     Le commerce périclita et il fallut créer plusieurs comptoirs le long du littoral oriental de Madagascar afin de pouvoir approvisionner directement Fort-Dauphin en riz et en viande. C’est alors que furent créées Gallemboulle, Sainte-Marie et Mananbarre. Toutes ces difficultés avaient fait naître chez les colons un fort ressentiment à l’égard de leurs gouverneurs. Les accusant d’incurie, de despotisme mais aussi d’hérésie (car plusieurs d’entre eux furent protestants), ils leur reprochaient surtout de leur avoir sciemment menti en leur présentant Madagascar comme un pays de cocagne. Plusieurs mutineries se produisirent ainsi dans les années 1640. Depuis cette époque, une atmosphère particulièrement malsaine régnait au sein de la colonie.

    Au final, et malgré leurs efforts répétés, les gouverneurs successifs de Fort-Dauphin10 ne parvinrent jamais à donner à leur colonie l’essor initialement souhaité. A Paris, pendant ce temps, ces messieurs les directeurs de la Compagnie s’impatientaient car ils mesuraient chaque jour un peu plus combien les formidables bénéfices escomptés se faisaient attendre. Il leur fallut ainsi attendre l’arrivée à Port-Louis du Saint-Jean-Baptiste, le 2 février 1669, pour pouvoir toucher pour la première fois du doigt un véritable bénéfice commercial ! Voyant ses beaux projets s’évanouir, Colbert lui-même finit par reconnaître que la colonisation de l’île Dauphine avait sans aucun doute été une « faute considérable ».

     Dès les débuts de son installation, François Rivière put mesurer par lui-même à quel point Madagascar semblait jeter un mauvais sort sur tous ceux qui tentaient de se l’approprier. Rien ne se produisit comme on l’avait espéré. Les navires de la flotte de Pierre de Beausse, qui étaient censés faire le plein de vivre avant de repartir vers les Indes, trouvèrent les entrepôts de Fort-Dauphin presque vides et à peine suffisant pour nourrir les colons. Il fallut donc attendre sur place qu’on puisse les remplir. Quant aux nouveaux arrivants, qui étaient censés recevoir des terres en abondance, ils comprirent vite que l’insécurité régnant dans l’arrière-pays l’interdisait absolument.

    Les quatre navires qui constituaient la flotte de Pierre de Beausse connurent tous un destin tragique : le Taureau d’abord (juillet 1666) puis L’Aigle-Blanc ensuite (en juillet 1667), s’échouèrent successivement sur les côtes malgaches. Le Saint-Paul pour sa part fit bel et bien route vers les Indes mais essuya des vents contraires et dut finalement revenir vers Madagascar avant de rentrer en France sans la moindre marchandise à son bord (février 1667). Quant à la Vierge-de-Bon-Port, qui ramenait à son bord le fruit du commerce qu’elle avait réalisé en Perse, elle fut coulée par les Anglais devant Guernesey le 6 juillet 1666. Des quatre capitaines partis de Brest en mars 1665, trois au moins connurent une mort prématurée : Kergadiou mourut de la malaria le 6 février 1666, Véron d’Oléron connut le même sort en avril suivant et Truchot de la Chesnaye décéda dans les geôles britanniques en août de la même année.

    Doté d’une robuste constitution et sans doute d’un fort caractère, François Rivière s’adapta tant bien que mal à cette nouvelle vie qui ne correspondait pourtant pas du tout à ce qu’il avait imaginé en quittant la France. Sans doute dut-il prendre à cette époque une première épouse malgache et peut-être même en eut-il des enfants, car c’était alors la règle pour les colons que d’épouser des indigènes baptisées. Durant six longues années, il survécut tant bien que mal aux écueils de cette existence difficile, tandis qu’autour de lui ses compagnons mouraient les uns après les autres. Lorsqu’il partait en mission dans l’intérieur et qu’il était invité dans les villages amis par les habitants, il avait parfois l’occasion d’assister à d’étonnantes cérémonies indigènes et sans doute pouvait-il apercevoir furtivement l’un de ces animaux étranges que l’on appellera un jour les lémuriens.

    Le 10 mars 1667, Fort-Dauphin reçut la visite de la flotte de l’amiral François de Lopes de Montdevergue, que la Compagnie des Indes avait chargé de redresser la situation. Tandis que ses bateaux repartirent bientôt vers les Indes pour y faire des affaires, lui-même choisit de s’établir à Fort-Dauphin, qu’il ne quitta qu’en février 1671. Au cours de ce long gouvernorat, Montdevergue ramena un peu d’ordre et de stabilité. Ayant fait bâtir des fours à chaux afin de disposer du mortier nécessaire, il supervisa de main de maître la construction d’un véritable fort en pierre ainsi que l’édification d’une voie empierrée et d’un quai de débarquement. Alors que les contrats d’engagement qu’ils avaient signés en 1665 touchaient à leur fin, et comme les terres malgaches n’étaient ni assez nombreuses ni assez sûres pour qu’ils puissent s’y installer, Montdevergue choisit d’employer les colons au service de la Compagnie avec le statut d’engagés en leur assurant nourriture et salaire. Enfin, conscient que seule la paix permettrait d’amener la prospérité, il mit un terme aux expéditions de razzia menées par les Français vers l’intérieur du pays et obtint la signature de traités de bonne entente avec les chefs indigènes. Cette politique intelligente ramena un semblant de paix, ce qui permit d’ensemencer quelques champs et même d’obtenir de bonnes récoltes en 1669. Mais Montdevergue fut à son tour victime de la malédiction malgache. Ciblé par les intrigues de ses rivaux, il fut rappelé en France et, à peine eu-t-il posé le pied à terre, qu’il fut arrêté au motif qu’il n’avait pas correctement suivi les ordres de la Couronne. Il devait finir ses jours dans un sombre cachot du château de Saumur.

    L’état financier de la Compagnie était alors catastrophique. Une partie significative des actionnaires à l’origine du projet avait d’ailleurs préféré perdre leur mise plutôt que de se ruiner en poursuivant l’aventure. En 1670, afin de soulager les plus persévérant, le roi accepta de placer provisoirement Fort-Dauphin et l’île Bourbon sous la tutelle royale et donc de faire assumer par l’État les frais d’administration de ces deux territoires. Le 23 novembre 1670 débarqua ainsi à Fort-Dauphin l’homme chargé de porter cette nouvelle politique, l’amiral Jacob Blanquet de La Haye. On l’avait placé à la tête d’une immense escadre de douze navires dont ont eu d’ailleurs bien du mal à nourrir tous les équipages. Bien que non dénué de qualités, ce nouveau commandant s’avéra être avant toute chose un homme prétentieux et vindicatif. Par pur orgueil, il relança donc les hostilités avec les « Madécasses » (Malgaches), qui s’étaient pourtant calmées depuis quelques années grâce à l’action de Montdevergue. Il contraignit ses meilleurs capitaines, les sieurs Lacaze et Champmargou, à partir vers l’intérieur des terres pour tenter d’obtenir par les armes la soumission des populations afin qu’elles approvisionnent la colonie française. Ces expéditions guerrières n’avaient rien d’enfantillages et elles mobilisèrent des centaines, voire des milliers d’hommes. Armés de leurs mousquets, entourés de porteurs et de guerriers appartenant à des tribus ralliées à la France, les soldats de Fort-Dauphin traversèrent des rivières infestées de crocodiles et parcoururent toutes les vallées environnantes à la recherche de leurs adversaires, incendiant les villages, dérobant les troupeaux de zébus, asservissant au passage les femmes et les enfants.

    Nul doute que François Rivière dût prendre part à certains de ces raids puisqu’en tant que soldat de la Compagnie il était de son devoir d’obéir aux ordres des gouverneurs. Sans doute dut-il assister à des atrocités et peut-être même en commettre lui-même car c’était la loi du temps. Mais, à force de guerroyer ainsi contre les Français, les combattants indigènes finirent par s’aguerrir. Et bientôt ils n’eurent plus peur de leurs ennemis comme aux premiers temps. D’escarmouches en escarmouches, ils purent récupérer certaines de leurs armes et réussirent même à en obtenir d’autres de la part de contrebandiers anglais et hollandais. Ils se révélèrent aussi très bons au tir et furent même capables de monter des embuscades meurtrières dont plusieurs s’avérèrent d’ailleurs désastreuses pour les Français. Alors que Blanquet de La Haye décidait finalement de quitter Fort-Dauphin pour s’en aller aux Mascareignes puis aux Indes, les colons se retrouvèrent bientôt aux prises avec les désirs de vengeance de leurs ennemis. Le son de l’ancive, cette conque marine que les Malgaches utilisaient pour rallier leurs troupes, devint bientôt un objet d’effroi pour les Français, qui n’osèrent plus s’aventurer dans l’intérieur.

    Après les départs successifs de Blanquet de La Haye (9 avril 1671) et de monseigneur François Pallu, fondateur des Missions Étrangères de Paris qui l’avait accompagné sur place, les colons de Fort-Dauphin ne reçurent plus aucun soutien matériel ni aucun renfort de soldats ou de prêtres. Pour comble, la Compagnie interdit même à certains de ses bateaux de faire à nouveau relâche dans le port malgache ! De ce fait, les stocks d’armes et de munitions s’épuisèrent au fil des mois tandis que les Indigènes abattaient systématiquement les troupeaux des Français afin de les priver de toute ressource. En raison de cette insécurité permanente, les postes militaires installés dans l’arrière-pays furent peu à peu abandonnés et les colons se retrouvèrent pour ainsi dire pratiquement prisonniers de Fort-Dauphin, obligés de monter une garde vigilante afin de se prémunir d’éventuelles attaques. A deux reprises cependant, et tandis qu’on le leur demandait avec insistance, ils refusèrent pourtant d’être transportés vers l’île Bourbon car ils ne voulaient pas abandonner derrière eux le fruit de tant d’années de labeur ! Mais le 28 février 1674, les 200 derniers colons, parmi lesquels seulement quarante hommes valides, changèrent finalement d’avis et décidèrent d’envoyer un appel au secours aux autorités de Paris. Cependant il était écrit que l’aventure coloniale malgache, débutée et poursuivie dans la douleur, devait finalement s’achever dans la tragédie.

    Depuis les débuts de leur installation dans le pays malgache, les Français avaient toujours eu sous leurs ordres des domestiques indigènes qu’ils appelaient familièrement les « marmites ». Conscients que leurs maîtres étaient à présent sur le départ et qu’ils seraient donc les premiers à subir les représailles de leurs vainqueurs, ces « marmites » commencèrent secrètement à prendre langue avec le chef tribal Dian Manangue pour lui offrir des gages de bonne volonté. Un événement impromptu allait précipiter les choses. Le 14 janvier 1674, un navire français, la « Dunkerquoise », commandé par le sieur de Beauregard, amena dans la place de Fort-Dauphin non seulement quelques secours en armes mais aussi seize jeunes filles françaises. Tirées de l’orphelinat de la Salpêtrière, elles étaient en principe destinées à Bourbon, mais la « Dunkerquoise » ayant finalement été jetée contre les côtes malgaches peu de temps après son départ de Fort-Dauphin, le 7 mars, elles se retrouvèrent toutes bloquées dans la colonie. Devant l’insistance des colons, six d’entre elles acceptèrent de convoler en justes noces. Cet événement provoqua la jalousie et la colère des femmes malgaches qui se sentirent bien évidemment trahies et abandonnées. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Dans la soirée du 27 août 1674, sous la conduite des épouses bafouées, les « marmites » se révoltèrent brutalement contre leurs maîtres français qui, tout occupés qu’ils étaient à célébrer leurs mariages, se retrouvèrent totalement pris au dépourvu, si bien que 75 d’entre eux périrent dans la mêlée en quelques heures de combats. Fuyant le massacre, plusieurs colons, emmenés par leur gouverneur, le major de la Bretèche, parvinrent à se réfugier in extremis dans l’un des deux fortins, où ils arrivèrent à tenir tête à leurs assaillants durant toute une nuit.

    Ils se pensaient perdus lorsqu’ils aperçurent au large le « Blanc-Pignon ». Le navire avait quitté la place quelques jours plus tôt mais, faute de vent, avait finalement dû rebrousser chemin. Il répondit à leurs signaux de détresse et s’en vint à leur secours. Au matin du 28 août, il tira une salve de boulets qui dispersa les assaillants. Après avoir débarqué, le capitaine réconforta les survivants et fit prodiguer les premiers soins aux blessés. Durant près d’une semaine, des recherches furent engagées aux alentours afin de parvenir à retrouver d’éventuels survivants. Puis, d’un commun accord avec La Bretèche, le capitaine du « Blanc-Pignon » fit embarquer les derniers canons encore en usage. Après quoi, il donna l’ordre d’incendier ce qu’il restait de Fort-Dauphin et de faire exploser les dernières réserves de poudre. Les 63 rescapés du massacre, dont François Rivière, embarquèrent alors à bord du navire qui largua les voiles le 9 septembre 1674. Après trente-cinq années d’efforts pour tenter de renflouer sa seule colonie malgache, le royaume de France jetait finalement l’éponge. Des 4 000 soldats, marchands et missionnaires qu’on y avait envoyés, les deux tiers avaient péri sur place et l’autre tiers était, ou bien rentré en France, ou bien parti s’installer à Bourbon ou aux Indes.

     Mais le « Blanc-Pignon » avait une mission à remplir et ne comptait pas s’en détourner pour permettre aux rescapés de gagner l’île Bourbon, comme la plupart en avaient pourtant émis le souhait. Puisque son objectif était de commercer avec l’Afrique et l’Inde, il se mit donc à cingler vers le Nord et commença à contourner la Grande île. Mais, tandis qu’il passait près des Comores, il fut peu à peu pris dans des eaux calmes et, contre toute attente, il lui fallut en tout près de sept mois pour se sortir de cette mauvaise passe ! Près de 38 des colons de Fort-Dauphin qu’il avait embarqué moururent à son bord durant cette période. Après quoi, il lui fallut encore faire une longue halte dans la colonie portugaise de Mozambique afin d’y effectuer des réparations d’urgence (mai – juillet 1675). Sur place, des conflits éclatèrent avec les autorités locales qui refusaient de laisser repartir les femmes françaises. Ce n’est qu’au bout de longues palabres qu’un accord fut finalement trouvé, les célibataires resteraient tandis que seules les femmes mariées pourraient repartir. Le « Blanc-Pignon » mit alors le cap vers les Indes et c’est à Surate, où il parvint le 19 décembre 1675, qu’il débarqua finalement les survivants de Fort-Dauphin, qui n’étaient alors plus que 39 !

    Surate, une petite ville du Gujarat, avait commencé à être fréquentée par les Européens au début du 16ème siècle. Grâce aux autorisations officielles (firman) qui leur avaient été délivrées par l’empereur Moghol de Delhi, Portugais et Anglais pouvaient y réaliser de fructueuses affaires en toute liberté. Ne voulant pas être en reste, les Français leur emboîtèrent le pas. En 1668, le délégué de la Compagnie, François Caron y fonda ainsi le premier comptoir français des Indes11. Après avoir été reçus par le consul français, François Rivière et ses camarades d’infortune furent autorisés à s’installer sur place, le temps qu’un navire de passage puisse les rembarquer à son bord. Les plus valides d’entre eux se firent alors sans doute embaucher comme manœuvres. Au milieu des chargements de sacs de riz et de balles de coton, ils durent attendre encore près de cinq mois avant que l’occasion ne se présentât de pouvoir quitter Surate. Le 5 avril 1676, ils montèrent sur le Saint-Robert, un petit navire commandé par un certain Auger12. Le voyage se déroula sans incident et, à la fin du mois de mai 1676, le Saint-Robert vint les déposer sur l’île de Bourbon.

    Des 63 rescapés du massacre de Fort-Dauphin, seuls 19 parvinrent jusque-là, si bien qu’on les surnomma très justement les « débris de Madagascar ». On trouvait parmi eux trois Charentais : François Rivière, Étienne Grondin et Guillaume Boyer. Deux Normands : François Duhamel et Jacques Maillot dit « La Brière ». Un Tourangeau nommé Samson Le Beau. Deux Bretons : Jacques Carré de Talhouët et Noël Tessier. Un Bordelais, Pierre Martin, ainsi qu’un Parisien Georges Damour. Avec eux débarquèrent également les deux dernières Françaises elles-aussi rescapées de Fort-Dauphin, Françoise Châtelain et Nicole Coulon.

Suite partie II (ici)

Notes : 

1 Ce surnom de « Champagne » qui fut attribué à François, probablement par ses compagnons de Madagascar ou de Bourbon, demeure en réalité assez énigmatique. L’hypothèse la plus probable le met en relation avec sa région d’origine. En effet, en raison de ses paysages argileux et dénudés, cette partie de la Charente où se situe Juillé est aussi connue sous le nom de « Champagne charentaise ». Une autre hypothèse suppose qu’avant de partir pour les îles du Sud, François Champagne ait servit comme soldat dans le régiment de Champagne. A vrai dire on ne peut pas se prononcer.

2 Ce même document indique que François aurait déclaré être âgé de 32 ans en 1691, ce qui signifie qu’il serait donc né vers 1657/1658. Mais cette information ne s’accorde nullement avec ce que l’on sait de sa vie et il faut donc plutôt pencher pour l’erreur d’un copiste qui aura noté « 32 » au lieu de « 42 ». Par ailleurs, son acte de décès certifie qu’à sa mort il était âgé « d’environ 55 ans », ce qui confirme donc la date de 1647.

3 La famille Rivière semble effectivement être d’origine bressane. A ce sujet, les recherches généalogiques effectuées par Jean et Évelyne Rigot (et qui sont disponibles sur leur site ancetres-en-bresse-et-en-savoie.e-monsite.com) apparaissent convaincantes. La guerre dite des « Dix ans » (1634-1644) avait en effet contraint de nombre habitants de la Bresse jurassienne, possession française depuis 1601, à partir se réfugier vers l’Ouest. Les parents de François, Antoine Rivière (1620-1658) et Denise Robeley (1618-1662) se seraient ainsi retrouvés exilés en Charente, où Denise donnera naissance à François en 1647. Une fois la paix rétablie, ils seraient repartis dans le Jura, sans doute vers 1649, peut-être en laissant François à Juillé sous la garde de parents ou d’amis. A moins que l’enfant n’ait accompagné les siens et qu’il ne soit retourné en Charente qu’à l’adolescence ou peut-être uniquement pour gagner Brest après s’être engagé au service de la Compagnie ? Les sources ici ne sont pas suffisamment claires pour se décider en faveur de telle ou telle hypothèse. Le père d’Antoine Rivière s’appelait Honoré Rivière (1589-1638) et le père de celui-ci Claude Rivière (m. av. 27 avril 1604). On retrouve des membres de cette famille Rivière dans les villages de Desnes, Commenailles, Le Vernois et La-Chapelle-Voland. Un hameau de la région est d’ailleurs appelé Les Rivières (alors même qu’il n’est taversé par aucun cours d’eau).

4 Le père Luc Fermanel (1632-1688), directeur du séminaire des Missions étrangères, sillonnait alors les routes de France pour le compte de Colbert afin de faire la promotion du grand projet de colonisation de Madagascar. Comme nous l’a fait remarquer une lectrice, de nombreux bateliers descendaient la Charente depuis Angoulême jusqu’à Rochefort et certains ont bien pu rencontrer François Riviere et l’informer des recrutements effectués par la Compagnie.

5 Mais très souvent de la France de l’Ouest : Île-de-France, Normandie, Poitou, Picardie, Bretagne, Saintonge, Aunis, Mayenne, etc.

6 Le Saint-Paul (ex « Aigle-Noir ») était une frégate de trois mâts, d’une capacité 250 tonneaux, équipée de 30 canons et qui emportait 60 matelots ainsi que 83 passagers, dont François Rivière. Il était commandé par le capitaine Véron d’Oléron. Le Taureau, une flûte de conception hollandaise, comportait quant à lui deux mâts, 22 canons et il était d’une capacité de 250 tonneaux. Il emportait 64 matelots et 95 passagers. Il était commandé par Henri de Kersaint-Gilly, seigneur de Kergadiou. La Vierge-de-Bon-port, un trois-mâts de 300 tonneaux, 60 canons et 60 matelots, emportait 90 passagers et était commandée par le capitaine Truchot de la Chesnay. Enfin, l’Aigle-Blanc, une galiote à fond plat de 60 tonneaux n’emportait à son bord que 20 passagers. Elle était commandée par le sieur Girardin. En tout, la flotte brestoise emportait donc 288 passagers (marchands, missionnaires, commis et colons) et 230 matelots.

7 Pendant que « l’Aigle-Noir » accostait à Fort-Dauphin, le Taureau et les deux autres navires qui composaient la flotte de la Compagnie accostèrent sur l’île Bourbon les uns après les autres entre le 7 et le 20 juillet 1665. Avant de repartir vers Madagascar le 6 août, ils eurent le temps de débarquer sur place une vingtaine de colons dirigés par un commis de la Compagnie, Étienne Regnault, à qui allait revenir l’insigne honneur de fonder le futur bourg de Saint-Paul, la première présence humaine pérenne de l’histoire de l’île de la Réunion.

8 Alors appelée Taulangharan en langue malgache, et actuellement connue sous le nom de Tolagnaro

9 Fort-Dauphin abritait alors une petite communauté de prêtres missionnaires Lazaristes dirigée par Marin Roguet et Michel Montmasson. Le très courageux frère Michel Montmasson, rentré en France en 1675, devait connaître une fin tragique. Le 5 juillet 1688, il fut en effet exécuté par ses geôliers turcs qui voulaient ainsi se venger de l’attaque menée par les Français contre leur port. Montmasson fut attaché à la bouche d’un canon et pulvérisé. Nul doute que François Rivière ne l’ait bien connu et il est même possible qu’il ait donné à son premier fils le prénom de Michel afin de lui rendre un hommage posthume.

10 Voici la liste des gouverneurs successifs de Fort-Dauphin : Jacques Pronis (novembre 1643 – décembre 1648, février – mai 1655), Étienne de Flacourt (décembre 1648 – février 1655), Jean des Perriers (1655), Martin Gueston (1655-1656), Luc de Champmargou (1656 – mai 1657, mai 1661 – juillet 1665, septembre 1666 – mars 1667, juin 1671 – décembre 1672), Pierre de Rivau (mai 1657 – mai 1661), Pierre de Beausse (juillet – décembre 1665), Gilles Montauban (décembre 1665 – septembre 1666), François de Lopes de Montdevergue (mars 1667 – décembre 1670), Jacob Blanquet de La Haye (décembre 1670 – juin 1671) et enfin le major Jean de La Bretèche (décembre 1672 – août 1674).

11 La Compagnie créa ensuite d’autres comptoirs, d’abord à Masulipatam (1668) puis à Pondichéry (1674).

12 Houcre d’environ 95 tonneaux, le Saint-Robert était équipé de quatre canons. Armé à La Rochelle le 14 mars 1666, il avait fait partie de l’escadre Montdevergue. Revenu en France en 1668, il repartit ensuite de La Rochelle en mars 1672 sous les ordres du capitaine du Bourg. Il fut finalement vendu à Surate vers 1680.

Crédit photographique : la baie de Saint-Luc depuis Fort-Dauphin. Smiley.toerist [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D

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