Grandes figures des services spéciaux français : René Bichelot (I)

      Dans le cadre de notre série sur les grandes figures du renseignement français, le moment est venu de s’intéresser à René Bichelot, un personnage dont la carrière ressemble à celles de bien d’autres agents de sa génération. En somme, c’est celle d’un jeune homme révolté par la défaite subie par son pays en juin 1940, qui va d’abord s’engager dans la Résistance avant d’être ensuite envoyé en Angleterre où il va recevoir une formation très poussée auprès des forces spéciales britanniques. Après la Libération, il mettra ses nouvelles compétences au service du SDECE, pour lequel il combattra d’abord en Indochine puis en Algérie. Il sera ensuite récupéré par les réseaux de Maurice Robert, le « Monsieur Afrique » des services français, qui en fera son représentant en Côte-d’Ivoire. Bichelot saura se montrer si efficace dans ce rôle qu’il finira par devenir le conseiller spécial de la présidence ivoirienne pour les questions de sécurité et de renseignement.

    A travers ce récit de sa vie, ce sont donc près de quarante années de vie politique, militaire et diplomatique de la France qui vont défiler. Comme à chaque fois que nous avons abordé ce type de sujets, nous invitons cependant le lecteur à faire de preuve prudence à l’égard de certaines informations évoquées dans cet article. Car il ne faut pas oublier que tout l’art des agents des services spéciaux consiste justement à savoir rester discrets.

. Origine et formation

     René François Marie Bichelot est né à Rennes (Ille-et-Vilaine) le 9 janvier 1922. Il est le fils de François-Marie Bichelot (1876-1961) et Marthe Josso (?-?), tous les deux originaires de petites communes du Morbihan, Bubry et Quistinic. Issu d’une famille de paysans, François-Marie s’était engagé dans l’armée en 1896. Il avait séjourné au Tonkin en 1908-1910 et avait combattu dans l’armée d’Orient pendant la Première Guerre mondiale. Blessé par balle à la cuisse sur le front serbe en novembre 1915, il recevra la Légion d’honneur en 1919 et terminera sa carrière en 1922 avec le grade de sous-lieutenant.

    Son fils René va passer les premières années de sa vie à Rennes, dans l’appartement que ses parents occupent au n°11 de la rue Hippolyte-Lucas, juste en face des moulins de Saint-Hélier. Manifestement soucieux de rester fidèle à l’exemple paternel, le jeune garçon intègre le Prytanée militaire de La Flèche en classe de 6ème à la rentrée de 1933.

    Alors qu’il prépare activement le concours d’entrée de Saint-Cyr dans l’espoir de devenir officier, le déclenchement de la guerre va venir tout remettre en cause. Le 10 mai 1940, en effet, la Wehrmacht lance sa grande offensive à l’Ouest. Les lignes françaises sont rapidement enfoncées et le repli des troupes se transforme vite en une déroute chaotique. Le 23 juin 1940, face à l’avancée allemande, le Prytanée entame le transfert de ses élèves sur Valence. Dès le lendemain, l’entrée en vigueur de l’accord d’armistice va couper la France en deux.

    Le jeune René vit très mal la défaite de son pays et ne supporte pas l’état d’humiliation et d’abaissement qu’il constate autour de lui. Il ne tarde d’ailleurs pas à le faire savoir et cette attitude frondeuse finit par lui valoir des ennuis de la part de la très maréchaliste direction de l’école. Le 17 novembre 1940, il est donc renvoyé du Prytanée pour cause de « gaullisme ». Il a 18 ans et ses espoirs de faire carrière dans les armes viennent de s’écrouler brutalement. N’ayant pas su trouver un moyen de passer en Angleterre, il doit se résoudre à retourner vivre chez ses parents en Bretagne. Le baccalauréat en poche, il décide alors de s’inscrire à l’Institut dentaire de Rennes.

. Résistance en Bretagne (1942-1943)

    Deux années passent avant qu’en octobre 1942 il ne soit contacté par un certain Pierre Morel, un étudiant en médecine, qui va lui faire intégrer le réseau PERICLES alors dirigé par Robert Tiercery (alias « Fred »). Outre Bichelot, Morel et Tiercery, Jean Richard, Georges Bourdet et Jacques Dordain de Mordelles feront également partie de ce groupe de jeunes gens audacieux et déterminés qui se sont surtout donnés pour mission d’aider leurs camarades victimes de la « relève », cette politique négociée entre l’occupant et l’Etat français qui oblige chaque mois des milliers de jeunes gens à partir travailler en Allemagne en échange du retour dans leur patrie de soldats faits prisonniers lors de la débâcle de juin 1940. Cachées chez des habitants complices, les recrues seront ensuite dirigées vers des filières d’évasion. En janvier 1943, le groupe Tiercery parvient à entrer en contact avec l’ingénieur Yves Mindren (1897-1963), qui dirige pour sa part le réseau MARATHON-CHINCHILLA. Plus structuré que PERICLES, MARATHON est rattaché au BCRA, le service de renseignement gaulliste dirigé depuis Londres par le colonel « Passy ». A la demande de leurs supérieurs, Bichelot et ses camarades vont alors chercher à accumuler le maximum d’informations sur l’armée allemande avant de les communiquer ensuite à Tiercery, qui lui-même les transmettra par radio à Londres.

    Mais en juin 1943, Yves Mindren est arrêté par la police tandis que Bichelot reçoit à son tour l’ordre de partir travailler en Allemagne dans le cadre du STO. Bien décidé à ne pas se laisser faire, le jeune homme décide alors de rejoindre la clandestinité. Sous le faux nom de René Bertrand, il trouve à s’abriter à Martigné-Ferchaud, un village de la campagne rennaise. C’est là qu’il va bientôt faire la connaissance de François Vallée (1912-1944). Ce dernier, surnommé « Oscar », a récemment été parachuté depuis l’Angleterre. Il s’est installé à Rennes pour y fonder le réseau de renseignement PARSON, qui doit succéder à MARATHON-CHINCHILLA. Débrouillardise, sang-froid et ténacité, « Oscar » aura vite fait de reconnaître chez René Bichelot les qualités qui en feront un bon élément. Il décide donc de l’intégrer à son propre réseau en tant qu’agent P2, c’est-à-dire permanent et rémunéré (17 juin 1943).

    Les connaissances qu’il a acquises au Prytanée vont valoir à Bichelot d’être chargé de l’instruction militaire de tous les jeunes volontaires qui ont rejoint le groupe. Impliqué dans l’organisation de filières d’évasion, il parviendra ainsi à mettre à l’abri deux aviateurs américains qui s’étaient écrasés près de Nantes, où ils avaient été récupérés par la résistance locale. Au prix de nombreuses péripéties, les soldats alliés finiront par regagner l’Angleterre. Enfin, Bichelot va également superviser la réception des parachutages d’armes et de matériels envoyés depuis Londres. C’est d’ailleurs cette dernière activité qui va précipiter la chute de son réseau.

    Car la répression fait rage et PARSON ne va pas tarder à subir le même sort que MARATHON. En octobre 1943, à la suite de la réception d’un nouveau parachutage, l’un des containers est en effet découvert par un collaborateur qui part immédiatement alerter les Allemands. Le réseau se retrouve alors dans le collimateur de la Gestapo, qui ne va pas prendre de gants pour tenter de mettre la main sur ses responsables. Tandis que François Vallée doit partir se réfugier à Paris, il ordonne à Bichelot de gagner l’Angleterre grâce à un réseau d’évasion appelé « Var ». Le 1er décembre 1943, une vedette rapide anglaise vient ainsi récupérer Bichelot à Isle-Saint-Cast, dans la baie de la Fresnaye. Quelques heures plus tard, il débarque à Dartmouth, en Cornouailles britannique.

. Special Operations Executive, section « F » (1943-1944)

    Une fois arrivé à Londres et après avoir passé les tests de sécurité habituels en pareil cas, Bichelot est immédiatement recruté par la section « F » du Special Operations Executive1. Dirigée par le colonel Maurice Buckmaster (1902-1992), cette section du SOE est chargée de piloter les missions de renseignement et de sabotage menées en France occupée. D’abord rattaché au ministère de la Guerre économique, le SOE a été placé à partir du mois d’octobre 1943 sous le contrôle direct de l’état-major allié, le COSSAC (futur SHAEF).

    René Bichelot est alors dirigé vers une école entraînement spécial, où on va lui apprendre la manipulation d’explosifs, la transmission radio, le combat rapproché et le parachutisme2. D’une taille moyenne (1,67 m), très svelte, les yeux d’un bleu perçant et une moustache à la Errol Flynn, René Bichelot pourrait parfaitement être pris pour un fidèle sujet de Sa Gracieuse Majesté, d’autant plus qu’il va vite apprendre à maîtriser parfaitement la langue de Shakespeare.

     Le 7 mai 1944, sa formation étant désormais considérée comme achevée, il embarque à bord d’un avion Hallifax qui va le parachuter dans le Jura. Sa mission a reçu pour nom de code ALVAR et lui-même a pris l’identité fictive de « Raymond Bachelier »3. Il doit entrer en contact avec Gonzague de Saint-Geniès (dit « Lucien ») et l’aider à développer et à professionnaliser son réseau de renseignement, SCHOLAR. Après l’annonce du débarquement de Normandie, Bichelot va aussi devoir diriger des coups de main contre l’occupant dans le cadre des plans « Violet » (sabotage du réseau électrique) et « Vert » (sabotage des voies ferrées). Le 25 juin 1944, il participe ainsi à la récupération d’un très important parachutage d’armes. Dès le lendemain, hélas, de Saint-Geniès est arrêté à Dole par la Gestapo. Tandis que le chef de SCHOLAR choisit de se suicider plutôt que de prendre le risque de dénoncer ses camarades, la plus grande partie de son état-major se retrouve bientôt sous les verrous.

     Bichelot fera partie des rares survivants car il parviendra à se replier in extremis dans le sud de la France. Installé dans l’Hérault, il va aider à constituer plusieurs maquis, notamment dans les villages de Laurens (50 hommes) et de Clermont-L’Hérault (550 hommes). C’est à leur tête qu’il va participer aux terribles combats de l’été 1944 qui vont aboutir à la libération du territoire français.

     En septembre 1944, Bichelot revient à Paris pour assurer son debriefing de fin de mission auprès du colonel Maurice Buckmaster, le chef de l’antenne française du SOE, qui s’est installé dans un hôtel de l’avenue Victor-Hugo, près du Trocadéro. Son supérieur se montre satisfait et, quelques mois plus tard, le 21 avril 1945, lorsqu’il devra donner son avis sur le Français, Buckmaster ne tarira pas d’éloges. Il estimera en effet que Bichelot s’est montré parfaitement à la hauteur de sa tâche. Qu’il a su être à la fois « intelligent, dévoué et méthodique […] dur avec les lâches [mais] généreux et amical envers les gens courageux ». Il le désignera en somme comme un « officier de très grande valeur ». Venant de la part d’un homme tel que Buckmaster, ces compliments ne peuvent qu’être appréciés à leur juste valeur.

. La terrible épopée de la Force 136 (1945-1946)

    Ayant du se rendre à Londres pour pouvoir être officiellement démobilisé de l’armée britannique, René Bichelot se retrouve automatiquement recruté en tant que chargé de mission de première classe par la DGER, le service de renseignement du Gouvernement provisoire de la République française (1er décembre 1944). Alors qu’il est reçu dans l’immeuble du 10 Duke Street (où a longtemps siégé le BCRA et où se trouve maintenant la DGER), on lui propose d’intégrer la Force 136, l’unité spéciale que les Français et les Britanniques ont créée dans l’objectif de reprendre l’Indochine aux Japonais.

    Les colonies françaises d’Indochine connaissent alors une situation très difficile. Coupé de la Métropole après la défaite de juin 1940, l’amiral Jean Decoux, gouverneur général, a rapidement été obligé de céder aux pressions du Japon. Dès le mois de septembre 1940, il a ainsi dû mettre à disposition des armées nippones des bases militaires, des aérodromes et des ports, tout en organisant la fourniture à l’Empire du Soleil levant d’immenses quantités de caoutchouc et de riz. Dès lors, les 55 000 soldats français (dont 12 000 métropolitains), placés sous le commandement du général Eugène Mordant, ont dû apprendre à cohabiter avec près de 40 000 soldats nippons (installés pour la plupart en Cochinchine). Malgré leur infériorité numérique, ces derniers sont clairement en position de force car ils possèdent un matériel beaucoup plus performant4. A partir de 1943, le général Mordant va cependant réussir à établir un premier contact clandestin avec le gouvernement provisoire d’Alger en vue d’organiser la future libération du territoire.

    C’est dans ce contexte que Britanniques et Français décident de constituer en novembre 1943 une force d’intervention pour tenter de saper de l’intérieur la domination japonaise en Indochine. Cette troupe clandestine, baptisée le Corps Léger d’Intervention (CLI), sera formée de 160 hommes qui vont se surnommer eux-mêmes les Gaurs, comme les taureaux sauvages d’Asie du Sud. A partir de juillet 1944, les premiers éléments du GLI vont commencer à être parachutés en Indochine.

     A la fin de l’année 1944, la DGER obtient de pouvoir reprendre à son compte ce dossier indochinois. Elle crée donc pour ce faire un Service Action, qui va venir établir son quartier général à Calcutta. Une école de formation, le Military Establishment 25 (ME-25), sera également constituée à Kandy au Sri-Lanka. Sous l’autorité du lieutenant-colonel George Richard Musgrave (1909-1959), les recrues vont pouvoir y apprendre à maîtriser les tactiques de l’adversaire, à survivre dans une forêt tropicale, mais aussi à mieux appréhender les coutumes locales. Après avoir reçu leur Jungle Qualification, ces volontaires seront ensuite convoyés vers l’aéroport de Jessore près de Calcutta, puis transportés vers l’Indochine en B-24 pour y être parachutés. C’est ainsi que seront larguées successivement les équipes « Polaire » (déc. 44), « Orion » et « Sagittaire » (janv. 45). Beaucoup de ces hommes étaient d’anciens résistants qui s’étaient brillamment illustrés dans la lutte contre les Allemands.

     A partir de là, la trame des événements devient si complexe que cela va nous obliger à les présenter sous la forme de séquences chronologiques.

. La première période s’étend donc du milieu de l’année 1944 jusqu’au 9 mars 1945. Ce sera de loin la plus calme de la série. Les forces de la résistance française opèrent alors sous couverture mais pas encore de façon clandestine. Maquillés par exemple en équipe de recherche scientifique, les Gaurs et les hommes du SA commencent par établir des contacts avec les représentants locaux de la résistance anti-japonaise. Grâce à eux, ils vont apprendre à connaître les mouvements de l’ennemi et communiquer ensuite ces informations aux forces alliées pour que celles-ci puissent ajuster leurs futurs bombardements. Ils entament aussi le recrutement de partisans au sein des populations indigènes favorables à la France. Enfin, ils mettent en place des zones de réception (DZ, dropping zone) de matériels et d’armement et créent parallèlement leurs premières bases opérationnelles, c’est-à-dire des zones sûres qui pourront être activées lorsque les Alliés entreprendront de débarquer en Indochine, ce qui ne saurait tarder. L’un des points cruciaux de cette politique est celui des transmissions radio. En quelques mois, près de 13 liaisons seront ainsi rendues opérationnelles entre l’Indochine et Calcutta. Les hommes de la 136 doivent cependant agir avec la plus extrême prudence car les Japonais restent en permanence à l’affût.

. La seconde période commence le 9 mars 1945 et va s’achever au mois d’août suivant. Ce sera l’époque de toutes les angoisses. Car les Japonais, qui ont eu vent des préparatifs des Alliés, ont décidé de réagir de manière préventive. Le 9 mars 1945, ils déclenchent donc l’opération Meigo et occupent en quelques jours toute l’Indochine française. Près de 37 000 militaires et civils européens se retrouvent alors désarmés et internés dans des camps de détention répartis à travers le pays. Près de 3 000 autres ne connaîtront pas cette « chance » et seront massacrés au passage dans une orgie de violence extrêmement bien planifiée. Le 20 avril, dans la foulée de leur coup de force au Vietnam, les troupes de l’empereur du Japon commencent à entrer au Laos, là où se trouvent la plupart des soldats de la Force 136.

     La mission de ces derniers se complique alors très sérieusement. Malgré la disproportion des forces en présence, ils reçoivent d’abord l’ordre de se lancer une guerre de guérilla contre les troupes japonaises. Et effectivement, ils vont parvenir à mener quelques actions comme le blocage de routes à l’aide d’arbres abattus, le sabotage de jonques utilisées par l’ennemi pour transporter du matériel, ou encore l’attaque de quelques postes isolés. Mais cette lutte s’avère perdue d’avance, d’autant plus que les Français sont régulièrement dénoncés aux Japonais par une population vietnamienne souvent acquise aux mots d’ordre lancés par la Ligue pour l’Indépendance du Vietnam, le Vietnam Doc Lap Dong Minh, ou Viêt Minh. Emmenée par son chef charismatique, Ho Chi Minh, cette organisation communiste a en effet profité des derniers événements pour se lancer elle aussi à l’assaut du pouvoir. En tout, plusieurs dizaines de membres des forces spéciales françaises seront arrêtés ou tués lors d’opérations de guérilla contre les Japonais, le plus souvent en pure perte. En fin de compte, la Force 136 ne pourra plus maintenir d’effectifs que dans le seul Laos.

    Le 10 avril 1945, à la demande du patron de la DGER, Jacques Soustelle, le colonel de Crevecoeur est remplacé à la tête de la Force 136 par Henri Fille-Lambie, dit « Jacques Morlanne », un homme qui va jouer un rôle essentiel dans la future carrière de Bichelot. Plus réaliste et plus prudent que son prédécesseur, plus humain aussi, Morlanne ordonne rapidement d’annuler toute offensive contre l’ennemi. Désormais, les Français de la 136 devront simplement tâcher de survivre afin de maintenir, de par leur seule existence, l’idée d’une forme de résistance et de souveraineté française.

    Accablés par la chaleur et l’humidité (la saison des pluies au Laos dure d’avril à octobre), assaillis par les sangsues et les moustiques, victimes de la dysenterie, du paludisme, du choléra et de la dengue, les Français vont alors vivre un véritable calvaire. Pour toute nourriture, ils devront se contenter d’un peu de riz gluant glané dans quelque village ami, de maigres pousses de bambous, d’œufs de varan, de liserons d’eau, de tortues, de lézards et d’écureuils (qu’il leur faudra cependant apprendre à piéger ou à flécher, car le bruit d’un seul coup de feu pourrait attirer l’ennemi sur eux). Afin de ne pas laisser de traces repérables, ils prendront même l’habitude de remonter à pieds nus les torrents mais aussi de toujours utiliser un filtre à savon lorsqu’ils lavent leurs vêtements, car ils n’ignorent pas que les Japonais analysent régulièrement l’eau des rivières pour retrouver la trace d’éventuels campements installés plus en amont.

    Et cependant, d’autres équipes vont continuer à être envoyées sur zone depuis Calcutta5, ce qui sera notamment le cas de celle de René Bichelot. Arrivé à Bombay par bateau en provenance d’Europe le 28 janvier 1945, le Breton va suivre le même parcours que ses devanciers. Formé à la survie en pleine jungle à Ceylan, il s’installe ensuite à Calcutta et se retrouve finalement parachuté le 10 juin 1945 dans la région de Tranninh, au nord du Laos. Il entre alors en contact avec le capitaine Ayrolles (dit « Serre »), qui a trouvé refuge chez les Hmongs (aussi appelés Méos), la population autochtone de la région. Farouches guerriers, excellents chasseurs, les Hmongs sont les maîtres incontestés de ce rude pays fait de forêts, de montagnes et de rivières que l’on appelle la Plaine des Jarres. Ils vont d’ailleurs s’avérer d’une aide précieuse et décisive pour la Force 136.

    Mais auparavant, il aura fallu réussir à les convaincre, car le risque à prendre n’est pas mince. Habiles, les Français vont donc leur faire toutes sortes de promesses pour y parvenir. Ils leur annonce qu’ils bénéficieront d’une reconnaissance officielle dans le cadre du futur Etat du Laos. Qu’ils auront la possibilité de s’administrer par eux-mêmes et qu’ils pourront bénéficier d’une aide économique afin de pouvoir développer leur territoire. En somme, que la future politique française tranchera totalement avec la condescendance dans laquelle ils ont été traités jusque-là. Mais il y a bien sûr une condition à cela : que les Hmongs acceptent de se battre au côté de la France contre la présence japonaise. Et effectivement, la plupart des chefs Hmongs vont bientôt mettre leurs hommes à la disposition des Français6. Pour le guider à travers la jungle, Bichelot fera notamment confiance à un jeune Hmong d’une quinzaine d’année, un certain Vang Pao (1928-2011), qui deviendra un jour le plus célèbre général de l’armée laotienne.

. La troisième période s’étend d’août à septembre 1945 et c’est celle de la débâcle japonaise. Les 6 et 9 août, les Américains ont en effet largué deux bombes atomiques sur le Japon, à Hiroshima puis Nagasaki. Au même moment, les Soviétiques sont passés à l’offensive et ont franchi la frontière de la Mandchourie, bousculant fortement l’armée nippone. Le spectre d’une occupation et surtout d’une division du Japon sur le modèle de l’Allemagne se rapprochant à grands pas, l’empereur Hiro-Hito finit pas accepter de capituler. Le 15 août, il prend donc la parole à la radio et déclare à ses sujets que le Japon va déposer les armes. Le 17 août, un ordre allant dans ce sens est transmis à tous les militaires japonais encore stationnés sur l’ensemble des fronts. Dès qu’elle est connue, cette information provoque bien évidemment une explosion de joie chez les Français d’Indochine, et notamment chez les membres de la Force 136, qui sont toujours réfugiés au cœur de la jungle.

    L’état-major de Calcutta décide bien évidemment d’exploiter la nouvelle donne. Dès le 16 août, les hommes de la 136 reçoivent donc pour mission d’aller occuper au nom de la France tous les centres administratifs qu’ils trouveront sur le chemin. Dans le sud du Laos, le groupe de Louis L’Helgouach parvient ainsi à obtenir la reddition des forces japonaises installées à Paksé, Saravane et Attopeu. Le 30 août 1945, aidé de ses 600 partisans Hmongs, René Bichelot attaque pour sa part la cité de Xieng-Khouang, qu’il réussit à investir le 3 septembre. Le 1er septembre, des hommes de la 136 entrent à Louang-Prabang et le 14 septembre à Paksane.

     Mais la situation se complique lorsqu’il apparaît que le Viêt Minh est bien décidé à profiter du chaos ambiant pour avancer lui aussi ses pions. Certains officiers et soldats japonais, au nom d’une forme de « solidarité asiatique », vont d’ailleurs prendre fait et cause pour les communistes. Tandis que certains vont leur faire distribuer des armes et les exciter contre les Français, d’autres vont carrément déserter pour rejoindre les rangs du Viêt Minh. Le 18 août 1945, avec l’accord des Japonais, Ho Chi Minh peut ainsi entrer dans Hanoï où il ne va tarder pas à proclamer l’indépendance de la république du Vietnam (2 septembre). En quelques semaines, ses hommes vont également parvenir à s’emparer d’une grande partie du Tonkin et de l’Annam. Mettant partout en place des comités populaires d’administration et des troupes d’auto-défense, les communistes cherchent clairement à mettre les Français devant le fait accompli et à les empêcher de tenter un éventuel retour. Des combats ne tardent donc pas à éclater entre eux et la Force 136. Ainsi, lorsque celle-ci tente de s’implanter à Napé, elle en est violemment délogée par les forces Viêt Minh à l’occasion de ce qui pourrait être appelé le premier véritable combat de la guerre d’Indochine.

. La quatrième période, qui va de septembre 1945 au début de l’année 1946, représente le moment le plus confus de toute cette époque déjà passablement complexe. En effet, les accords signés à Potsdam le 2 août 1945 (accords auxquels les Français n’ont pas été conviés) ont établi que le désarmement des troupes japonaises d’Indochine incomberait non pas à la France mais aux Britanniques au sud du 16ème parallèle et aux nationalistes chinois de Jiang Jieshi au nord de celui-ci. Le 1er septembre 1945, les soldats de la 23ème division de l’armée chinoise, commandés par le général Lou Han, commencent donc à franchir la frontière et à déferler vers le Sud. Plutôt que de s’occuper de désarmer les Japonais, dont ils n’ont apparemment que faire, ils vont se montrer plus préoccupés par le pillage massif des ressources locales. Traitant les Français de la Force 136 en ennemis et non pas en alliés, ils vont les expulser de Louang-Prabang le 15 septembre, avant de les contraindre à quitter également Ventiane puis Paksane. Les Français ne peuvent rien faire car ils ont reçu l’interdiction d’opposer une quelconque résistance afin de ne pas risquer de déclencher un incident diplomatique entre la France et la Chine.

    Evitant comme il le peut les Chinois, René Bichelot se bat donc principalement contre les communistes. En octobre 1945, il parvient d’ailleurs à empêcher ces derniers d’entrer au Laos en les stoppant sur le pont de Ban Ban. Mais le 28 novembre, il est violemment attaqué à son tour dans Xieng-Khouang. Gravement blessé à l’épaule pendant les combats, il doit finalement évacuer la ville.

    A cette date, tout le Nord Laos (sauf Pakse) est donc aux mains soit des Chinois soit du Viêt Minh. Afin de ne pas apparaître comme des occupants vis-à-vis des populations, ces derniers ont armé des nationalistes locaux, les Lao Issara, qui ont renversé le roi et proclamé une République indépendante le 20 octobre 1945. Les Français ont alors dû retourner une nouvelle fois dans la jungle. A la différence de ce qui s’était passé quelques mois plus tôt cependant, les hommes de la 136 vont bénéficier cette fois-ci de l’arrivée massive de volontaires indigènes bien décidés à s’opposer à la mainmise des communistes vietnamiens sur leur pays. La région devient ainsi l’enjeu d’un vaste affrontement international.

. Enfin, la cinquième période couvre la plus grande partie de l’année 1946. Elle représente le moment où les choses vont commencer à se simplifier et à évoluer beaucoup plus favorablement pour les Français. Au début de l’année 1946, en effet, les soldats japonais auront été à peu près tous regroupés dans des camps de prisonniers. Au même moment, les nationalistes chinois, inquiets de la progression des communistes sur leur propre sol, ont finalement consenti à rapatrier leurs troupes (ce retrait ne s’achèvera qu’en septembre suivant). Seul le Viet Minh fait donc toujours face à l’armée française et se montre d’autant plus décidé qu’il bénéficie non seulement d’un fort soutien populaire (en particulier au Tonkin), mais aussi de l’appui direct des Américains7.

    Heureusement pour les hommes de la Force 136, les premiers éléments du corps expéditionnaire envoyé de France ont commencé à débarquer en Cochinchine à partir du 12 septembre 1945 dans le sillage des forces britanniques du général Douglas Gracey. Le 5 octobre, le général Leclerc arrive à son tour à Saïgon, bientôt suivi par le gros de ses troupes. Bien qu’il ne dispose que d’un matériel plutôt vétuste, le soutien qu’il va pouvoir apporter aux hommes de la Force 136 va s’avérer décisif. Intégré au nouveau dispositif, les guérilleros français vont bientôt pouvoir passer à la contre-offensive. Le 26 janvier 1946, Bichelot entre ainsi en vainqueur à Xieng-Khouang8.

    Le 6 mars 1946, conscient que le rapport de force est en train de s’inverser défavorablement, Ho Chi Minh accepte finalement de signer un accord de cessez-le-feu. Le général Leclerc va tenter d’exploiter cette nouvelle situation pour mener un audacieux coup de force. Après avoir armé une flotte de bric et de broc, il débarque à Haïphong et entre en vainqueur dans Hanoï le 18 mars. Les Viêt-Minh abandonnent alors les centres urbains et se replient dans la jungle.

    Seuls les Lao Issara vont continuer de résister aux Français. Pour peu de temps cependant, car l’arrivée de renforts venus du Sud va leur porter le coup de grâce. Ventiane est ainsi reprise le 25 avril 1946, puis Louang-Prabang le 13 mai. Le 17 août 1946, le roi de Louang-Prabang, Sisavang Vong (1889-1959), qui s’était constamment tenu aux côtés des Français pendant toutes ces années d’épreuves, en est récompensé en recevant la couronne d’un royaume laotien unifié.

    Le 1er avril 1946, Bichelot a été officiellement intégré aux nouvelles forces militaires du Laos. Mais l’heure du rappel ne tarde pas à sonner. Le 12 juin 1946, près d’une année après avoir été parachuté au-dessus de l’Indochine, il arrive à Saïgon pour faire son rapport de fin de mission. Il retrouve alors Robert Maloubier avec lequel il va pouvoir flâner pendant quelques mois dans les rues animées de la capitale indochinoise.  Les deux amis fréquentent notamment la communauté corse qui tient alors de nombreux établissements de luxe, bars, hôtels ou restaurants. C’est le cas en particulier du Continental de l’avenue Catinat, un palace où journalistes, militaires, artistes et espions se retrouvent autour d’un pastis dans une atmosphère on ne peut plus coloniale.

    En fin de compte, et même si certains succès ont pu être portés à son crédit, l’épopée de la Force 136 sera considérée comme un échec. Mal équipés et trop peu nombreux, soumis à des ordres contradictoires de la part d’un état-major déconnecté du terrain, immergés au sein d’une population méfiante voire hostile, les agents du SA ont enregistré de lourdes pertes et n’ont jamais pu réellement peser sur le cours des événements, sauf bien sûr au Laos. Bichelot et les siens sont d’ailleurs très amers et ne vont pas hésiter à faire connaître leur mécontentement à leurs supérieurs dès qu’ils se retrouveront en face d’eux.

    Et pourtant, certaines leçons ont aussi été retenues qui serviront beaucoup par la suite. Car pendant plus d’une année, Bichelot et les siens ne se sont pas contentés d’organiser des missions de renseignement ou de sabotage. Il leur aura aussi fallu instruire des troupes, administrer des populations nombreuses, faire réparer toutes sortes d’équipements, conduire des négociations diplomatiques avec l’adversaire, etc. En somme, Bichelot aura été plus qu’un simple guérillero, un véritable préfet de la jungle ! En ce qui le concerne, il gardera toujours un souvenir ému de cette aventure, sûrement la plus exaltante et la plus rocambolesque de toutes celles qu’il a pu mener au cours de sa pourtant longue et très riche carrière.

. La fondation du 11ème Choc (1946-1948)

    Parti de Saïgon le 18 septembre 1946, Bichelot atterrit donc au Bourget six jours plus tard. Le 16 novembre 1946, lui qui n’était encore que chef de mission est officiellement promu au grade de sous-lieutenant dans l’armée d’active. Profitant de son congé de fin de campagne, il va s’installer à Paris et profiter de quelques temps de repos. Mais ses supérieurs ont plus que jamais besoin de lui et ne vont pas tarder à le rappeler.

    Dès la capitulation allemande en effet, le colonel Pierre Fourcaud, l’un des principaux responsables de la DGER puis du SDECE, a estimé que la France devait absolument pouvoir disposer d’une formation permanente capable d’entreprendre des opérations de sabotage ou des actions de renseignement en milieu hostile. Afin de recruter les hommes nécessaires, il a fait appel au fichier établi par le colonel Albert-Marie Éon (1894-1970) et le capitaine Paul Aussaresses. Pendant plus d’un an, de juillet 1945 à la fin 1946, les deux hommes ont en effet reçu dans le camp de Beynes (près de Versailles) et dans celui de Pézou (Loir-et-Cher), tous les agents spéciaux que la France avait pu utiliser au cours de la dernière guerre, qu’ils aient appartenu au BCRA, au SOE ou aux Jedburgh. Si l’objectif était alors officiellement de liquider ces réseaux puisqu’ils n’avaient plus de raison d’être désormais, il s’agissait également de lister tous les profils disponibles afin de savoir lesquels pourraient être rapidement rappelés en cas de besoin.

    Ce second aspect du projet va être piloté par Morlanne en personne. Alors qu’il venait à peine de revenir en Métropole, ce dernier s’est en effet vu confier par Fourcaud le soin de fonder pour le compte du SDECE une troupe de choc qui va recevoir le nom de Service Action. Installé boulevard Manoury à Paris, Morlanne va donc entreprendre de rassembler autour de lui une petite troupe d’instructeurs, dont il va confier la direction à son adjoint, Louis L’Helgouach, un ancien Jedburgh. Et pour le seconder, Morlanne va naturellement faire appel à ceux qu’il a bien connus au sein de la force 136 : Marcel Chaumien (« Armand »), Robert Maloubier (« Bob »), René Obadia (« Pioche »), Léon Dunant-Henry et bien sûr René Bichelot (« Biche »). Implantée dans une discrète propriété de Saint-Germain-en-Laye, cette unité baptisée « section T » va y recevoir des agents de la direction du contre-espionnage du SDECE qui vont ainsi pouvoir venir se former aux techniques de la guerre spéciale.

    Mais Fourcaud voit beaucoup plus loin et plus grand. Le 13 août 1946, après avoir obtenu l’accord de l’autorité politique et celui du chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Georges Revers, il commence donc à mettre en place une nouvelle unité beaucoup plus ample, le 11ème bataillon parachutiste de choc. Son idée consiste à pouvoir sélectionner des appelés issus du contingent, à leur faire intégrer le 11ème Choc et à pouvoir ainsi les former. Les plus doués iront ensuite rejoindre le SDECE ou bien repartiront dans le civil tout en pouvant être réactivés en cas de besoin. Pour mener à bien ce vaste projet, Morlanne a besoin d’instructeurs capables. Aussi va-t-il une nouvelle fois faire appel à l’équipe de choc constituée par le quatuor Bichelot, Maloubier, Obadia et Chaumien, que l’on commencera dès lors à surnommer les Quatre mousquetaires. En mars 1947, ces derniers arrivent dans la forteresse de Mont-Louis, au cœur des Pyrénées-Orientales, là où l’on a décidé d’encaserner le 11ème Choc.

    Une fois sur place, les quatre volontaires découvrent un fort austère et quasiment à l’abandon qu’ils vont cependant rapidement remettre en l’état grâce à l’aide fournie par des prisonniers de guerre allemands réquisitionnés acheminés pour l’occasion depuis le camp de Rivesaltes. Si les deux premiers commandants du 11ème, Edgar Mautaint puis Roger Rivière, ne vont pas demeurer longtemps en place, ayant rapidement été appelés à d’autres fonctions, l’arrivée de l’ancien Jedburgh Paul Aussaresses en juillet 1947 sera par contre déterminante. C’est sous sa tutelle que les quatre instructeurs9 vont pouvoir faire progresser l’unité jusqu’à en faire ce qu’elle restera par la suite, une formation clandestine de niveau international.

    Les 400 premières recrues, ceux de la classe 47/2, finissent donc par arriver à partir d’octobre 1947. Pour les entraîner à la guerre subversive, leurs instructeurs ne vont pas manquer d’idées. A Mont-Louis, ils iront jusqu’à piéger les portes et n’hésiteront pas à tirer à balles réelles ou bien à lancer des fumigènes en pleine nuit dans les coursives pour que leurs hommes restent toujours en état d’alerte10. Sous la conduite de Maloubier, le plateau voisin du Pas de Barrès a été aménagé en un vaste terrain d’exercice. Dans la citadelle, Bichelot a réalisé un parcours du combattant doté de fossés, de murs, de barbelés et de tyroliennes. Instruites par Obadia, les manipulations d’explosifs vont se faire quant à elles dans une carrière voisine.  Enfin, Marcel Chaumien va superviser pour sa part les sauts en parachute qui seront effectués depuis l’aérodrome voisin de Llabanere à partir de vieux Junker-52 prêtés par le SA. Spécialiste incontesté de la question, Chaumien va notamment mettre au point une technique audacieuse qui permet d’atterrir en pleine forêt en se servant des branches pour amortir le choc. Les marches à pied harassantes et les nuits passées à la belle étoile vont rapidement habituer les recrues à vivre à la dure. Mais l’intellect ne sera pas oublié pour autant ! Des salles de cours seront ainsi aménagées dans la vieille forteresse afin de pouvoir y délivrer des enseignements plus théoriques.

    Et ces hommes auront bientôt l’occasion de pouvoir mettre en œuvre leurs nouvelles compétences. Car la situation politique française se tend brusquement à partir du 7 mai 1947, lorsque les ministres communistes se retrouvent exclus du gouvernement. Déterminé à faire payer au pouvoir le prix de cette éviction, le PCF va alors se lancer dans un véritable bras de fer. Pendant plusieurs mois, les grèves s’enchaînent dans les mines et dans les ports, paralysant peu à peu tout le pays. Le point culminant de cette crise est atteint en novembre et décembre, lorsque plusieurs émeutes vont carrément tourner à l’insurrection. Le 3 décembre 1947, seize personnes seront ainsi tuées lorsque leur train sera saboté par des syndicalistes qui pensaient s’attaquer à un transport de troupes. Gendarmerie, Compagnies Républicaines de Sécurité et police nationale, toutes les forces de sécurité sont donc mobilisées pour tenter de ramener l’ordre et le calme.

    Le 11ème Choc a reçu lui-aussi la consigne de se tenir fin prêt et de pouvoir parer à toute éventualité, car l’on craint manifestement un coup de force de la part du PCF. A la fin de l’année 1947, les paras partent donc faire des démonstrations de force à Saint-Étienne. A cette occasion, ils n’hésiteront pas à parader dans les rues pour s’imposer aux militants communistes. Dans le même temps, on décide d’organiser des simulations d’attaque contre des bases militaires françaises afin de pouvoir tester la fiabilité de leurs procédures de sécurité. Parachutés de nuit dans les environs, les soldats d’élite du 11ème vont ainsi se grimer en fonctionnaires de police, en employés des postes, en ouvriers ou bien en simples passants, afin d’essayer de pénétrer incognito dans ces lieux censés être parfaitement protégés. En septembre 1947, les hommes du 11ème vont ainsi s’attaquer à la petite base aérienne de Saint-Girons-Antichan en Ariège. En avril et mai 1948, ils feront la même chose à Hyères puis à Auxerre. Et comme l’on n’est jamais trop prudent, des experts du bataillon seront être envoyés dans certaines usines et dans plusieurs gares afin d’étudier les points faibles des installations et aider à l’amélioration des règles de sécurité.

    Après les drames de la guerre et de l’Occupation, et malgré une situation politique nationale et internationale effectivement très tendue, la fin des années 40 restera aussi malgré tout une époque pleine d’espoirs et de promesses. Tandis que foules reprennent en cœur les airs de Georges Guétary et d’Edith Piaf, elles se précipitent chaque soir au cinéma pour découvrir les films de Gérard Philipe, le jeune premier à la mode. Sillonnant les routes des Pyrénées à vive allure sur les Harley Davidson (qu’ils ont pu récupérer sur de vieux stocks américains), Bichelot, Maloubier, Chaumien et Obadia ne sont jamais les derniers à aimer s’amuser. Ils passent ainsi leurs permissions à faire la fête à l’auberge du Clos Cerdan de Mont-Louis ou bien au café des Sports de Collioure (où Jacques Dupas a entrepris de constituer un centre nautique rattaché au 11ème Choc). Casse-cous, bagarreurs et charmeurs, ils ne manquent pas une occasion de faire parler d’eux.

    Mais ceux qui les prendraient pour des fanfarons se tromperaient lourdement. Au contraire, cette exubérance et cette désinvolture apparente leur permet d’avancer masquer sans éveiller de soupçons. Car une fois dans la salle d’opération, lorsqu’il s’agit de préparer une mission, alors ce ne sont plus les mêmes hommes. Penchés sur leurs cartes, leurs photos aériennes et leurs bulletins météorologiques, ils analysent tout dans les moindres détails, élaborant méthodiquement les stratégies les plus efficaces et inventant patiemment des plans de secours à activer en cas de problème.

     A Mont-Louis, dans cette région pyrénéenne encore marquée par le souvenir de la guerre civile espagnole et où résident de nombreux militants communistes, les hommes du 11ème ne sont pas toujours les bienvenus. Les incidents et les bagarres avec les gens du coin sont d’ailleurs fréquents. Couverts par leurs instructeurs, les apprentis parachutistes multiplient aussi les bévues. Certains seront même arrêtés par les gendarmes pour avoir fait passer de l’alcool en contrebande depuis Andorre. Les rapports s’accumulent donc au Palais Niel, à Toulouse, dans le bureau du commandant de la 5ème région militaire (dont dépend administrativement Mont-Louis) et depuis Paris, Morlanne a les pires difficultés pour justifier le comportement de ses hommes. Il finit d’ailleurs par en avoir assez et décide de changer de cap. En avril 1948, Aussaresses doit donc accepter de transmettre le commandement du 11ème Choc au lieutenant-colonel Yves Godard, qui va réorienter l’unité pour en faire une formation militaire beaucoup plus classique.

     Pendant les quinze années suivantes, les quatre mousquetaires vont être fréquemment activés par le SA pour accomplir tous les types de mission : sabotage, renseignement, instruction, éliminations ciblées, etc. Après avoir reçu une formation poussée d’agent de renseignement et appris le roumain en moins de quatre mois, Bichelot sera par exemple envoyé à Bucarest, de l’autre côté du Rideau de fer, sans doute pour réaliser des repérages afin d’anticiper un éventuel conflit avec l’Est (au même moment Maloubier conduisait d’ailleurs la même mission en Autriche). Trois ans plus tard en 1951, on va finalement lui demander de repartir en Indochine car la situation là-bas est de nouveau devenue très préoccupante.

Notes

1 Sous le numéro de matricule 317692.

2 Il sera breveté para le 6 avril 1944.

3 Et c’est pourquoi il se fera souvent appeler Raymond par la suite, au point que ce prénom sera considéré comme le sien par beaucoup de ses connaissances.

4 Dont 200 avions, alors que les Français n’en ont qu’une cinquantaine, pour la plupart de vieux modèles.

5 Ce seront par exemple les missions « Véga » le 4 juin (Herenguel/Pénin/Sassi), « Bételgeuse » le 15 août, (Dufour/Maloubier/Verneuil) puis « Oméga » le 23 août (Lespinasse/Estève/Morineau).

6 Les Hmongs agiront aussi très souvent pour se venger de soldats japonais qui leur avaient souvent pris leurs maigres biens et les avaient parfois brutalisés.

7 Ce sont les Américains qui, en octobre 1944, ont organisé la libération d’Hô Chi Minh, qui était détenu dans les geôles nationalistes chinoises depuis 1942. Plusieurs conseillers spéciaux de l’OSS (Aaron Bank, John Singlaub, William Colby) ont ensuite participer à l’encadrement des forces Viêt Minh et les ont accompagnées dans leur lutte contre la France.

8 Le 17 mars 1946, la bravoure dont il avait su faire preuve lui vaudra d’être cité à l’ordre du corps d’armée par le général Leclerc en personne.

9 Parmi ces pionniers qui ont porté le 11ème Choc sur les fonts baptismaux entre 1946 et 1949, il y aura aussi Léon Dunant-Henry, Marcel Pellay, François Rioual, Maurice Bourgeois, Paul Mourier, Maurice Geminel, Jacques Dupas, Alfred Turpigny ou encore Raymond Laverdet (dit « Legall », spécialiste en explosif). Beaucoup d’anciens Jedburgh donc, beaucoup de Bretons aussi.

10 Ils devront stopper cette façon de procéder le jour où la sœur du général Gilles sera blessée par un éclat de grenade.

Crédit photographique : rizières dans la Plaine des Jarres [Jakub Hałun [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, from Wikimedia Commons]

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