Grandes figures des services spéciaux français : René Bichelot (II)

Partie I

. Le deuxième séjour en Indochine (1951-1953)

     Lorsque Bichelot à quitté la péninsule indochinoise, au milieu de l’année 1946, des représentants du Viêt-Mînh et de l’Etat français étaient en train de discuter à Fontainebleau pour essayer de régler pacifiquement le sort du pays. Mais l’opposition entre les deux camps était trop forte et leurs objectifs politiques irréconciliables. De quiproquos en promesses non tenues, d’accrochages en accrochages, l’Indochine a donc fini par rebasculer dans la guerre le 19 décembre 1946, suite au bombardement d’Haïphong.

    Pendant quatre années, aucun des deux adversaires ne va parvenir à emporter l’avantage. Cette lutte âpre et violente fera pourtant peu de bruit en Métropole car elle est essentiellement menée par des légionnaires ou des supplétifs locaux. Un tournant se produit en 1950, lorsque l’état-major communiste, dirigé par le général Giap, commence à bénéficier du soutien massif des Chinois, ce qui lui va lui permettre de passer du stade de la guérilla à celui de la guerre conventionnelle. En octobre 1950, il parvient ainsi à infliger un très grave revers à l’armée française lors des combats de la Route coloniale n°4 (RC-4), dans l’extrême nord du Tonkin. Afin d’essayer de sauver ce qui peut encore l’être, le général de Lattre de Tassigny est donc nommé à la tête du corps expéditionnaire (17 décembre 1950).

    Durant toute l’année 1951 et au prix de batailles très dures (Vinh Yen, Dong Trieu, Mao Khé, Day), De Lattre va finalement parvenir à repousser l’assaillant et à sanctuariser la partie utile du Tonkin, autrement dit Hanoï et le delta du fleuve Rouge. Parfaitement conscient de la nécessité d’adapter le dispositif à la nature mouvante de l’adversaire, le généralissime décide d’innover en favorisant la création d’unités d’un nouveau type. Ce sera le cas par exemple des commandos Nord-Vietnam, de petites structures très mobiles, constituées pour une bonne part de supplétifs vietnamiens (parfois d’anciens Viêt-Mînh ralliés), qui  iront porter la guerre en territoire ennemi.

    De Lattre souhaite aussi pouvoir s’appuyer sur l’expérience de la Force 136 dont on lui a conté les exploits. En juin 1951, une délégation du SDECE présidée par Pierre Fourcaud et Jacques Morlanne, s’envole donc vers Saïgon. Au vu de son expérience de la question, Bichelot a été  choisi pour en faire partie. Après quelques jours d’échanges, un plan d’action est adopté. Des éléments du 11ème Choc vont être autorisés à venir s’installer dans le pays sous la couverture d’une nouvelle unité au nom volontairement passe-partout, le Groupement des Commandos Mixtes Aéroportés (GCMA). Ces troupes auront deux missions. D’une part, elles devront diriger des coups de main contre l’ennemi en organisant des missions d’infiltration jusqu’au cœur de son dispositif (comme le font déjà les Commandos du Nord-Vietnam). Et d’autre part, elles vont devoir entraîner et armer des volontaires locaux issus des ethnies minoritaires (Hmongs, Nungs, Thaïs, Hrés, etc.) afin qu’ils prennent le Viêt-Minh à revers.

    Sur place, Bichelot reçoit tout d’abord la mission de former les futurs cadres du GCMA. Car qui mieux que lui en effet pourra enseigner à ces Métropolitains la meilleure façon de survivre dans les forêts d’Indochine ? Lui-même n’avait-il pas fini par se déplacer comme un poisson dans l’eau dans les jungles du Tranninh ? Pour réaliser son objectif, il va récupérer l’un des centres d’instruction dont la Légion dispose à Ty Wan, près de Cap Saint-Jacques, au sud de Saïgon.

     Puis, au cours de l’été 1952, Bichelot reçoit une nouvelle mission. Avec Michel Barazer de Lannurien et toute une équipe de spécialistes du GCMA, il vient alors s’installer sur l’île inhabitée de Hon Mun, située au large des côtes du Tonkin. Dans le plus grand secret, il va y piloter la formation de volontaires nationalistes chinois destinés à être envoyés en Chine communiste pour y mener des actions de partisans.

    Dans la foulée, on lui demande aussi d’aller mener des coups de mains contre les côtes de la région contrôlées par le Viêt-Mînh. En somme, il s’agira de détruire les infrastructures et le matériel de l’adversaire et d’entretenir ainsi chez lui un climat d’insécurité. Ces actions contraindront les communistes à fixer sur place le maximum de troupes, soulageant d’autant la pression qu’ils font peser sur les troupes françaises en d’autres points du front. Il s’agira aussi de ramener des prisonniers afin que leur interrogatoire puisse produire du renseignement.

     Pendant une quinzaine de mois, Bichelot va donc multiplier les opérations. Ce seront d’abord « Poitiers » et « Toulouse », puis « Mogador », « Moselle », « Automate », autant de noms de code différents pour désigner le même type de missions menées par les hommes du GCMA aux côtés des commandos de la Marine et de la composante amphibie des commandos du Nord-Vietnam.

    La nuit venue, un chapeau de brousse sur la tête, le visage maquillé de suie, les hommes doivent naviguer dans le plus grand silence jusqu’aux abords des côtes contrôlées par l’ennemi. A l’orée du jour, leurs barges LCVP s’ouvrent afin de leur permettre d’arriver sur la plage. Sans un bruit et tandis que les troupes d’appui commencent à prendre leurs positions, le gros du contingent file tout droit à travers les terres en direction de l’objectif fixé, qui pourra être un pont, un dépôt d’armes ou un campement ennemi. Ces cibles étant souvent situées aux abords de la route coloniale n°1 (RC-1), qui longe plus ou moins le tracé côtier, cela signifie que les troupes vont devoir parcourir entre un et dix kilomètres avant de pouvoir les atteindre. Une fois sur place, quelques explosifs bien placés, un beau feu d’artifice, et on repartira sans attendre.

     Très souvent, c’est justement ce retour qui va s’avérer le plus périlleux. Car le bruit de l’explosion ou le signalement des guetteurs a bien évidemment alerté les troupes Viêt-Mînh du secteur qui se dirigent donc en toute hâte vers les Français dans l’espoir de leur barrer la route. Se sachant en infériorité numérique, ceux-ci ne recherchent pas le combat mais y font face lorsqu’il se présente. Parfois, malgré leurs précautions et leur vitesse de déplacement, ils finissent par se retrouver encerclés. Ils doivent alors demander du renfort à leurs camarades demeurés en attente sur la plage, ou bien obtenir un appui-feu de l’aviation, qui va venir mitrailler (strafer) les positions ennemies. Dans certains cas, ce sont les avisos de protection de la marine qui vont intervenir en soutien et arroser la zone de leurs puissants canons, provoquant ainsi une confusion qui va permettre aux commandos de pouvoir passer in extremis à travers les lignes adverses.

    Opérations dangereuses donc, parfois meurtrières et toujours stressantes. Et pourtant, encore une fois, Bichelot parvient à survivre. A la fois parce que c’est un remarquable professionnel, qui ne prend jamais de risque inutile, mais aussi parce qu’il a une chance étonnante, un facteur dont tous ceux qui ont eu à combattre savent qu’il compte toujours énormément. Au cours de cette aventure, il va faire la connaissance de deux journalistes célèbres, Pierre Schoendorffer et Brigitte Friang, qui iront jusqu’à l’accompagner en mission pour le compte du service cinématographique de l’armée. C’est d’ailleurs à cette occasion que seront prises les seules photographies montrant René Bichelot en pleine opération. Le Breton travaillera aussi très souvent avec le chef du commando Nord-Vietnam n°30, le capitaine Maurice Robert, qui jouera par la suite un grand rôle dans sa carrière.

     Vers la fin du mois de décembre 1953, l’officier des services spéciaux est finalement renvoyé en France. Il n’assistera donc ni à la débâche de Diên Biên Phu, ni à la signature des accords de Genève du 20 juillet 1954, qui vont entraîner le rapatriement du corps expéditionnaire français d’Indochine.

VI. L’Algérie (1955-1961)

    A son retour d’Indochine, Bichelot se marie et s’installe avec les siens dans un bel appartement situé au n°102 de l’avenue Victor-Hugo, dans le XVIe arrondissement de Paris.

     Morlanne ayant décidé de lui faire intégrer les nageurs de combat, Bichelot va donc partir pour Saint-Mandrier afin de suivre le cours n°6 (août – décembre 1954), ce qui lui va lui permettre d’obtenir le brevet de NC n°70. A partir d’octobre 1955 et jusqu’en juillet 1959, il va diriger depuis Collioure le « Centre d’instruction des hommes-grenouilles » (CIHG), qui deviendra en octobre 1956 le Centre d’Instruction Spécialisé n°51.

       En cette période où la guerre fait rage en Algérie, les nageurs de combat du Service Action vont travailler en liaison étroite avec Jean-Pierre Lenoir, l’homme chargé de la répression du trafic d’armes au sein du SDECE. Bichelot et ses hommes vont ainsi organiser plusieurs opérations clandestines destinées à détruire les bateaux utilisés par les trafiquants d’armes ravitaillant l’Armée de Libération Nationale (ALN), la branche armée du FLN. L’une de leur principale cible sera l’armateur allemand Georg Puchert. Basé à Hambourg, ce dernier travaille alors pour le compte du MALG, le ministère de l’armement du FLN. A plusieurs reprises, il a été averti par le SDECE de cesser ces activités. Comme il n’a pas tenu compte de ces messages, les hommes du SA vont obtenir le feu vert pour passer aux actes. L’opération sera élaborée par le capitaine Roger Boureau-Mitrecey, chef de l’antenne du contre-espionnage du SDECE à Rabat. Un citoyen belge, Jean-Baptiste van Cottem dit « Pedro », va permettre sa réussite en parvenant à infiltrer la compagnie de Puchert.

      En juillet 1957, lorsque tout est prêt, Bichelot et sept hommes du Service Action (dont Paul-Alain Léger) se rendent au Maroc sous la fausse identité de touristes. Le 18 juillet 1957, le navire Bruja Roja (« Sorcière rouge ») est coulé par une mine dans le port de Tanger. Le 20 juillet 1957, c’est au tour du Typhoon. Enfin, le 30 juillet 1957, c’est le navire Emma qui subit le même (puis en septembre 1958 le navire Ras Tarf).

      Les nageurs du SA reportent ensuite leur attention vers l’Europe du Nord . Le 1er mars 1958, le bateau Al-Kahira saute dans le port d’Ostende, suivi le 1er octobre par le navire Atlas amarré à Hambourg. Enfin le 3 mars 1959, Georg Puchert lui-même périra dans l’explosion de sa voiture piégée près de Francfort-sur-le-Main.

    Bichelot va ensuite être porté à la tête du 1er Bataillon Parachutiste de Choc, qu’il va commander entre juillet 1960 et juillet 1961. Installé à Fiume-Secco, près de Calvi, le 1-BPC représente l’une des principales composantes de la 11ème demi-brigade parachutiste de choc (11-DBPC) que les autorités militaires et le SDECE ont mise en place en 1955-1956 lorsqu’il est apparu que le 11ème Choc était sous-dimensionné pour pouvoir affronter les graves enjeux posés par le développement du conflit algérien. Toute une série d’unités ont alors été constituées afin de créer une véritable chaîne de formation capable de recevoir des sélections de jeunes recrues du contingent puis de leur enseigner toutes les techniques de la guerre spéciale. Or, justement, le 1-BPC représente l’un des derniers maillons essentiels de cette chaîne. Il reçoit en effet des soldats qui ont déjà fait leurs preuves à Perpignan au sein du 11-BPC et qui, une fois en Corse, vont recevoir un entraînement encore plus poussé avant d’être ensuite envoyés en Algérie pour y mener des missions clandestines (cet aspect à déjà a été évoqué dans l’article consacré à l’officier Erouart sur lequel nous renvoyons donc les lecteurs ici).

    Bichelot va donc être pendant près d’un an le patron de cette remarquable unité d’instruction qui comprend des nageurs de combat, des spécialistes radio, des parachutistes de haut niveau, des professionnels de la guérilla et de la contre-guérilla, etc. Il va pouvoir faire profiter à tous ces hommes de l’expérience qu’il a lui-même acquise sur tous les théâtres d’opérations où il a exercé.

     Alors que débute l’été 1961, René Bichelot n’a pas encore quarante ans et déjà l’un des plus beaux « palmarès » du service. A la fois homme de terrain et de dossier, il peut légitimement espérer se voir confier la direction du Service Action ou bien obtenir un poste important à l’état-major. Mais c’est alors qu’il va être brutalement démis de la tête du 1-BPC et laissé sans affectation.

   Pourquoi donc une telle disgrâce ? La raison en est que processus qui doit conduire l’Algérie vers l’indépendance vient alors de s’engager à Evian et qu’une partie de l’armée française a décidé de se rebeller contre l’autorité légale. Un putsch a même eu lieu en avril 1961 et, à la suite de son échec, un certain nombre de soldats et d’officiers ont basculé dans la clandestinité où ils vont bientôt constituer l’OAS. Sans aller jusque-là, plusieurs de leurs camarades vont leur témoigner un certain soutien moral et quelques uns iront même jusqu’à leur offrir une aide matérielle. Or, c’est justement ce que la Sécurité Militaire va reprocher à René Bichelot au terme de l’enquête qu’elle a diligentée contre lui.

     Pour la première fois depuis son entrée dans les services en 1943, René Bichelot se retrouve alors dans une impasse car il n’a guère envie d’aller commander l’obscure garnison où l’on voudrait le confiner. Va-t-il devoir quitter l’armée et retourner dans le civil comme bien d’autres de ses camarades ont été contraints de le faire ?

   Non, car en mai 1963, Maurice Robert, devenu entre-temps le patron de la section africaine du SDECE, décide de lui accorder une seconde chance. Avec l’accord de Jacques Foccart, il va le nommer à la tête du Poste de Liaison et de Renseignement (PLR) d’Abidjan. Autrement dit, succédant à l’officier Mathieu, Bichelot va pouvoir diriger l’antenne dont dispose le SDECE en Côte-d’Ivoire. Il ne le sait pas encore mais la suite de son destin restera profondément marquée par l’Afrique.

VII. Au cœur de la Françafrique

     Avant de s’installer en Afrique noire, Bichelot va d’abord être soigneusement briefé pendant près de trois mois sur la situation du pays et ses caractéristiques géographiques, politiques, humaines et sociales.

     Foyer de plusieurs royaumes traditionnels, la Côte-d’Ivoire a été conquise par les armes françaises en plusieurs étapes entre 1842 et 1898. Constituée en une colonie à partir de 1893, elle a ensuite été intégrée au sein de l’Afrique Occidentale Française (AOF) dont la capitale se situait à Dakar. Devenu autonome à partir de 1956, le pays a obtenu son indépendance le 7 août 1960.

     En ce début des années 1960, il compte environ 4 millions d’habitants répartis en une soixantaine d’ethnies parlant des langues différentes et possédant des cultures parfois très diverses. La région nord est recouverte de savanes arborées, on y parle des langues mandées ou voltaïques (Sénoufo, Malinké, Dioula) et l’on y pratique majoritairement l’islam. Le sud quant à lui est le domaine des forêts tropicales et l’on y est essentiellement catholique (avec cependant de fortes attaches animistes). Sur le plan humain, cette partie méridionale comprend à son tour deux grand sous-ensembles linguistiques, celui des Akan à l’est (Baoulés, Agni, Ebrié, Akié) et celui des Krou à l’ouest (Bétés, Bakwés). De nombreux expatriés français sont demeurés dans le pays après l’indépendance. La plupart travaillent dans le cadre des accords de coopération qui ont été signés entre la Paris et Abidjan, qu’ils soient économiques, financiers, techniques, culturels ou militaires.

     La situation politique est dominée par la figure du chef de l’Etat, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993). En place depuis l’indépendance, il n’a pas tardé à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains. Médecin de formation, Houphouët-Boigny a d’abord été un riche planteur avant de se lancer dans la politique dès les années 1940. Excellent manœuvrier et bon orateur, il sera un temps proche des communistes avant de se rapprocher ensuite des socialistes puis de devenir en fin de compte un gaulliste convaincu. Aussi habile qu’il soit à se mouvoir au sein des cénacles de la politique parisienne, Houphouët-Boigny n’oublie pas qu’il est issu d’une famille de chefs traditionnels baoulés. Il connaît parfaitement bien son peuple, ses valeurs, ses sentiments, ses forces et ses faiblesses, et sait jouer de ces dernières avec un art consommé. Il a ainsi bâti un État très centralisé où toutes les questions remontent vers lui. Par le biais de sa formation politique, le PDCI-RDA, dont il a fait un parti unique, il dispose d’un formidable atout qui lui permet de contrôler toutes les strates de la population : fonctionnaires, syndicalistes, jeunesse, etc.

    A Abidjan, le lieutenant-colonel Bichelot prend rapidement ses marques. En tant que responsable du PLR local, il n’a pas eu à s’installer dans les locaux de l’ambassade de France avec la couverture d’attaché militaire, comme cela est généralement le cas pour les chefs de poste du SDECE. Non, il aura le privilège d’être directement présent dans l’enceinte du palais présidentiel. Au dessus de lui son seul et unique patron sera Maurice Robert, qui prendra à son tour ses consignes de Jacques Foccart, qui lui-même les tiendra directement du chef de l’Etat. Cette chaîne hiérarchique très courte permettra ainsi à Bichelot d’avoir une marge de manœuvre bien plus grande que celle dont dispose les autres fonctionnaires français installés sur place. La feuille de route qu’il a reçue est on ne peut plus claire. Il doit transmettre à la Centrale du SDECE toutes les informations dont il aura eu connaissance et qui pourraient intéresser le gouvernement français. Autrement dit, il sera l’œil du boulevard Mortier et, par extension, celui de l’Élysée.

    Au vu de sa formation de militaire et d’officier de renseignement cependant, Bichelot va se consacrer prioritairement aux questions de sécurité. Certes, par mesure de prudence, Maurice Robert a décidé de séparer les activités semi-officielles des PLR et celles des véritables réseaux de renseignement clandestins, comme le réseau Jimbo par exemple (mis en place dès 1959 par Marcel Chaumien). Mais Bichelot n’en disposera pas moins de nombreux contacts sur place. Qu’il s’agisse de Français expatriés ou d’Ivoiriens, qu’ils appartiennent aux milieux politiques ou d’affaire (notamment libanais), à la haute administration, à l’armée ou à la police, à église catholique, aux sectes protestantes, aux loges maçonniques ou aux confréries secrètes animistes, les informations que lui transmettront ses correspondants permettra au PLR de réaliser, soit de rapides comptes rendus, soit des notes de synthèse plus fournies. Ces documents seront ensuite transmis à Maurice Robert par le biais de connexions sécurisées3. Paris en retour transmettra les consignes à suivre.

     A Abidjan Bichelot va travailler avec une petite équipe constituée notamment d’un adjoint, Gildas Lebeurier (1925-2017, un ancien nageur de combat du 11e Choc), d’une secrétaire et d’un opérateur radio. Ils ne manqueront pas de travail, surtout que leur arrivée dans le pays a justement coïncider avec une période de répression politique particulièrement sévère. Échaudé par les récents coups d’État qui ont renversé ses alliés, le président togolais Sylvanius Olympio et celui du Congo, Fulbert Youlou, Houphouët a en effet décidé de prendre les devants et de frapper fort pour éviter de subir le même sort. Une première fois en janvier 1963, puis une seconde fois au cours du mois d’août suivant, la présidence ivoirienne va ainsi prendre prétexte de la découverte d’un présumé complot (« le complot du chat noir ») pour orchestrer des purges politiques très brutales qui vont aboutir à l’arrestation de près d’une centaine d’opposants réels ou supposés. Plusieurs ministres vont alors tomber, dont Germain Coffi-Gadeau (Intérieur), Joachim Bony (Éducation) et Amadou Thiam (Information)4. Une prison spéciale sera même construite à Assabou, près de Yamoussoukro, afin de pouvoir abriter tous les contestataires. Seront particulièrement visés les éléments situés les plus à gauche sur l’échiquier politique, et notamment les leaders étudiants que l’on accuse d’être téléguidés par Moscou.

    L’armée elle-même ne sera pas épargnée par la suspicion du chef de l’Etat. Craignant les mutineries ou un éventuel putsch, Houphouët veillera ainsi à ne maintenir les effectifs des Forces Armées Nationales de Côte-d’Ivoire (FANCI) qu’au strict minimum et préférera se reposer sur le contingent militaire que les Français ont installé à Port-Bouët dans le cadre de l’accord de défense franco-ivoirien conclu 24 avril 1961. Les velléités sécessionnistes seront également durement réprimées, notamment dans le pays Sanwi, à la frontière ghanéenne (1969) ou bien encore dans le canton de Guébié (1970).

     Depuis son bureau du palais, René Bichelot se retrouve donc placé au cœur du pouvoir. Il a des échanges très réguliers avec le président Houphouët-Boigny concernant l’évolution de la situation politique du pays ou de la sous-région. Et même lorsqu’il ne rencontre pas le chef de l’Etat ou qu’il ne l’a pas au téléphone, Bichelot demeure en contact très étroit avec ses deux inamovibles adjoints, son directeur de cabinet, Guy Nairay et son secrétaire général, Alain Belkiri, mais aussi moins directement avec son chef de protocole, Georges Ouegnin. Au sein de l’ambassade de France, il peut compter sur l’excellent Maurice Raphaël-Leygues (1913-1994) qui va établir un record de longévité à son poste2. Il reçoit aussi très fréquemment certains hommes clés des réseaux Foccart, tels que Philippe Letteron, Pierre Debizet, Fernand Wibaux et bien sûr Jean Mauricheau-Beaupré (1920-1996), qui sera pendant plusieurs années le véritable missi dominici des affaires africaines  et qui finira d’ailleurs par s’installer à demeure en Côte-d’Ivoire. Toujours disponible, à la fois discret, efficace et professionnel, Bichelot va vite se rendre indispensable à tous ses interlocuteurs.

     Et c’est ainsi que René Bichelot va peu à peu devenir l’un des pivots de ce qu’on désignera un jour comme la Françafrique, cette structure complexe faite d’intérêts économiques croisés, d’appuis politiques, mais aussi de liens personnels étroits, voire intimes, entre les dirigeants français et leurs homologues de l’Afrique subsaharienne francophone. Car aussi différents qu’ils soient, tous ces personnages ont désormais un objectif prioritaire commun : assurer la stabilité politique des anciennes colonies françaises et en écarter la menace communiste (mais aussi parfois les convoitises anglo-saxonnes). Accessoirement, il s’agit aussi de permettre aux entreprises françaises de conserver une position dominante au sein d’économies dont chacun prédit qu’elles devraient connaître une forte croissance dans les années à venir. En liaison avec Nanlo Bamba, ministre de l’Intérieur depuis 1966, Bichelot va ainsi aider les Ivoiriens à constituer de véritables services de sécurité ivoiriens. Rédaction des rapports, conduite des procédures, établissement des surveillances, archivage, écoutes téléphoniques, manipulations en tout genre, etc, les sujets à étudier ne manquent pas. Des stages seront même organisés à Paris pour les meilleurs éléments.

     En 1968, après cinq années de bons et loyaux services, René Bichelot doit cependant céder son poste à la tête du PLR d’Abidjan au colonel Jacques Petit5. Il retourne en France mais le président ivoirien a tellement apprécié de pouvoir travailler avec lui qu’il obtient de pouvoir finalement le conserver à ses côtés. « Bichelot m’est plus précieux qu’un bataillon de l’armée française, je ne pourrais pas m’en passer » aurait-il dit un jour à Maurice Robert6. A la demande du chef de l’Etat ivoirien, le Breton va donc revenir sur place en tant que conseiller spécial de la présidence pour les affaires de sécurité et de renseignement.

    A la fin des années 1960, et alors que la situation politique s’est quelque peu apaisée, le pouvoir ivoirien commence à relâcher un peu l’étau et fait libérer la plupart des opposants. L’exploitation intensive du cacao, du café, de la banane et du bois vont permettre à la Côte-d’Ivoire de connaître une croissance assez soutenue jusqu’en 1978 et cette bonne santé économique va donner au pouvoir les moyens de faire taire la plupart des critiques. Mais la présidence restera cependant très vigilante et, à chaque fois que de nouvelles figures d’opposition vont émerger, elles ne tarderont pas se retrouver dans la ligne de mire des forces de sécurité. Francis Wodié puis Laurent Gbagbo, en feront successivement l’amère expérience et devront prendre tous les deux le chemin de l’exil, le premier en 1973 et le second en 1982.

     Une parfaite illustration de cette vigilance va se produire en juillet 1974, lorsque, afin de renforcer la sécurité du président ivoirien, Bichelot va superviser la mise en place de la mission « Déclic ». Un tunnel secret sera ainsi creusé afin de relier la résidence du chef de l’Etat ivoirien située dans le quartier de Cocody et celle de l’ambassadeur de France installée non loin de là.  Basé sur place, un détachement du Service Action (le Groupement opérationnel du 1e RPIMa) devra se tenir prêt à tout moment afin d’exfiltrer le président vers la base militaire de Port-Bouet (cf Patrick Manificat, Les Centurions d’Alexandre, 2019) .

    A la demande de Jacques Foccart, René Bichelot s’implique aussi très fortement dans les questions internationales. Son champ d’action est d’ailleurs très vaste puisqu’il couvre, outre la Côte-d’Ivoire, la Haute-Volta (futur Burkina Faso), le Bénin, le Togo, le Ghana, le Nigeria et le Liberia. Dans toute cette région, il ne doit pas se passer un événement important dont il ne soit pas mis au courant, si possible avant les autres. Usant de son statut diplomatique ou de couvertures diverses, dont celle d’agent commercial, Bichelot voyage donc fréquemment dans tous les pays de la région. Il maintient aussi des liens plus ou moins étroits avec les services étrangers. Certains seront très cordiaux, comme avec les Israéliens, les Portugais (jusqu’en 1974) et les Sud-africains. D’autres plus distants, comme avec les Anglo-saxons ou les Belges, ou même très froids, comme bien évidemment avec ceux du bloc soviétique.

     En février 1966, Bichelot suit ainsi de très près les conséquences du putsch militaire qui a renversé le président ghanéen Kwame Nkrumah, considéré jusque-là comme la figure de proue du camp progressiste africain. A la demande de Paris et d’Abidjan, Bichelot va ensuite soutenir la candidature du très francophile Kofi Abrefa Busia (1913-1978), le leader de l’opposition à Nkrumah, qui finira par prendre la tête du gouvernement en octobre 1969. Hélas pour ses partisans, le docteur Busia sera finalement renversé par un coup d’Etat militaire le 13 janvier 1972.

     Entre 1967 et 1970, Bichelot et Lebeurier vont s’impliquer beaucoup plus directement dans l’aide apportée par le SDECE et par l’Etat ivoirien à la rébellion déclenchée par le colonel Ojukwu dans la région du Biafra, au sud du Nigéria. Le 10 janvier 1970, c’est d’ailleurs René Bichelot (alias « Ray » pour l’occasion) qui ira en personne exfiltrer Ojukwu à bord d’un DC-4 Constellation. A la faveur d’une mission de secours très audacieuse, il parviendra ainsi à se poser puis à redécoller sous la mitraille depuis la dernière piste encore aux mains des indépendantistes. Alors que les putschs se succèdent à un rythme effréné dans toute la région7, la Côte-d’Ivoire fait alors figure d’îlot de stabilité et de prospérité.

    A partir d’avril 1974, la fin du long règne de Jacques Foccart sur les affaires africaines ne va pas entraîner la dissolution de ses réseaux puisque le président Giscard d’Estaing va choisir de lui donner pour successeur l’homme qui a longtemps été son bras droit, René Journiac (1921-1980). René Bichelot va donc pouvoir poursuivre ses missions avec le même zèle et la même autorité qu’auparavant.

     Mais l’arrivée des socialistes en mai 1981 suscite en revanche un profond renouvellement. Guy Penne (1925-2010), le nouveau patron de la cellule africaine de l’Élysée, s’est en effet engagé à ce que tous les anciens patrons de la Françafrique soient peu à peu remplacés. Le statut particulier de Bichelot, rattaché à la présidence ivoirienne, lui permettra cependant d’échapper à cette première vague d’épuration.

     En fin de compte, ce n’est qu’en 1991-1992 qu’il finira par faire ses valises et par quitter Abidjan. Après y avoir passé trente années de sa vie, il laisse derrière lui un État ivoirien certes encore solide, mais de plus en plus affaibli par la crise économique (causée notamment par la chute du cours des matières premières agricoles). Un État dans lequel s’est manifestement installé une atmosphère de fin de règne8.

VIII. Dernières années

     Retiré à Bandol, dans le Var, René Bichelot vivra assez longtemps pour assister à la chute de l’URSS mais aussi à l’éclatement de la guerre civile ivoirienne en 2002. Il est mort le 27 mai 2004, à l’âge de 82 ans, ayant sans doute emporté avec lui bien des secrets. De son épouse, il avait eu deux fils.

     René Bichelot était titulaire de la Légion d’honneur, dont il avait été fait chevalier (13 juin 1946), officier puis commandeur. Il avait reçu la croix de Guerre 1939-1945 (avec de multiples citations), la médaille des Volontaires de la Résistance, la médaille coloniale (3 mars 1947) et la Military Cross (28 août 1945). Il avait également été décoré de l’ordre national de la République de Côte-d’Ivoire.

Notes

Les premiers nageurs de combat (NC) français ont été formés par Robert Maloubier et Claude Riffaud (1924-2016) sur la base d’Arzew en 1952. Maloubier et Riffaud eux-mêmes avaient été formés par les Italiens et les Britanniques.

2 Qui va demeurer en poste de 1963 à 1979.

3 Il est d’usage de supprimer les noms des sources et celui des agents dans ce type de documents, au cas où ils soient décryptés. Pour la Centrale, Bichelot sera donc « 924 ».

4 Ernest Boka, président de la Cour suprême, décédera quant à lui dans des circonstances mystérieuses en avril 1964.

5 Jacques Petit sera lui-même remplacé quelques années plus tard par Gérard Bouan (1932-2014). Chef du PLR à Léopoldville (1964-1969 ?), puis à Yaoundé (1969-1972), Bouan dirigera ensuite le poste d’Abidjan entre 1977 et 1985. Entre 1987 et 1991, il prendra la tête du Secteur Afrique au service de la Recherche (SRN) de la DGSE.

6 Robert, Maurice : Ministre de l’Afrique, Seuil, 2004, p. 187.

7 En Centrafrique en 1966, au Mali en 1968, au Bénin en 1972, au Niger en 1974, au Tchad en 1975, etc.

8 Les émeutes étudiantes de février 1982 ont représenté une étape importante dans la mise en cause du système politique instauré par le président Houphouët-Boigny.

Sources :

Service Historique de la Défense (Vincennes) : dossier de résistant de René Bichelot (GR 16 P 58470)

Bibliographie :

. Bat, Jean-Pierre : « Le Secteur N (Afrique) et la fin de la guerre froide », Relations internationales, n°165, 2016/1.

. Bat, Jean-Pierre : « Ojukwu exfiltré à Abidjan après la déroute du Biafra », L’Opinion, 2 août 2017.

. Deuve, Jean : « Le Service Action en 1945 dans la jungle du Laos », Revue de l’Avranchin et du pays du Granville, n°411, juin 2007.

. Deuve, Jean : « Le Service secret action en Indochine », Bulletin de l’AASSDN, n°156, 1995.

. Lartéguy, Jean : La Fabuleuse aventure des peuples de l’opium, 1979.

. Maloubier, Robert : Plonge dans l’or noir, espion, Robert Laffont, 1986.

. Maloubier, Robert : L’Espion aux pieds palmés, Editions du Rocher, 2013.

. Robert, Maurice & Renault, André : « Ministre » de l’Afrique, Seuil, 2004.

. Pissardy, Jean-Pierre : Les commandos Nord Vietnam, Indo Editions, 1999.

Crédit photographique : l’Hôtel Ivoire à Abidjan. Inauguré en 1969, il fut considéré comme le symbole de la prospérité ivoirienne [Hussein Abdallah [CC BY 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)%5D, via Wikimedia Commons].

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s