Le Grand Askya (II)

. L’empereur et son domaine

L’Askya fut, et de loin, le plus grand des souverains africains de son époque. Lorsqu’il quittait ses appartements, que ce soit pour prendre la tête des troupes, diriger la prière ou rendre une audience publique, il revêtait un splendide turban ainsi que quatre tuniques d’apparat qui étaient enfilées les unes sur les autres avec un art consommé. Après être monté sur son cheval, il se faisait accompagner d’un porteur de parasol et par de nombreux joueurs de tambour. Bien que pieux musulman, Muhammad ne renonça jamais en effet à l’usage des musiciens et des chanteuses. Il s’appuya aussi beaucoup sur les griots (jasare). Certes, il n’ignorait pas que ces derniers étaient profondément imprégnés de paganisme, mais il savait aussi qu’il avait absolument besoin d’eux car leur audience dans le peuple était immense. Ils l’accompagnaient donc où qu’il aille afin de conter ses exploits et célébrer sa bonne fortune. Si les ‘ulama faisaient grise mine, ils n’osaient rien dire.

Aussi puissant que fut son possesseur, le palais dont disposait l’Askya à Gao était pourtant plutôt simple et rustique, surtout en comparaison de ceux qu’occupaient les souverains d’Europe et même ceux d’Afrique du Nord. Il se composait seulement de quelques bâtiments de banco aménagés de façon plutôt spartiate. La vaisselle était faite de simples calebasses et, hormis les lits de bois, il n’y avait pas de meubles mais seulement des nattes qui servaient de tapis et des paniers d’osier où l’on entreposait les vêtements. En revanche, l’Askya ne manquait pas de serviteurs ni de gardes. Ceux-ci étaient placés sous les ordres d’un chambellan, le Hugu-Koray-Koy, qui était le plus proche collaborateur du souverain et l’accompagnait partout.

L’administration centrale des Songhay était un héritage direct de celle jadis mise en place par les Mandingues du Mali. Elle reposait sur une série de bureaux chargés de traiter des questions spécifiques. Il y avait ainsi des bureaux pour les finances (Kalis-Farma), la trésorerie (Bana-Farma), les achats de la cour (Dey), la justice (Mondyo), l’entretien des bâtiments (Gorey), la gestion des domaines fonciers impériaux (Fari-Mondyo), celle du port de Gao (Goyma-Koy), le contrôle des pêcheries et du transport fluvial (Hari-Farma) ou encore la sylviculture (Sao-Farma). La police était assurée quant à elle par l‘Ashar-Mondyo (ar. Khadim ash-shari’a « serviteur de la Loi »), qui s’occupait de faire appliquer les décisions prises par les juges.

Les fonctionnaires ayant atteint les rangs les plus élevés formaient autour de l’Askya un cercle restreint, une sorte de gouvernement où les décisions étaient prises après avoir été discutées devant le souverain et approuvées par lui1. Alors que l’Afrique subsaharienne avait longtemps été marquée par le règne quasi absolu de l’oralité, le règne de l’Askya Muhammad marqua un véritable tournant. On sait ainsi qu’un chancelier (Askya-Alfa) avait reçu pour mission de contrôler l’enregistrement des actes publics et qu’un secrétaire privé s’occupait de rédiger les missives du souverain2. Ces dernières étaient ensuite transportées par des envoyés (gari-tia) qui pouvaient aussi apparaître comme des chargés de mission et des agents de renseignement.

Tout ce monde curial était très codifié. Les gestes et les paroles de chacun obéissaient à des règles strictes. En se présentant devant le souverain, chacun devait par exemple répandre sur sa tête une poignée de poussière en signe d’humilité et de respect, mais les chefs les plus importants avaient le droit de remplacer la poussière par de la farine. Les rangs et les privilèges de chacun des fonctionnaires étaient très bien définis. Quelques-uns avaient par exemple le droit de s’asseoir à côté du souverain lors des audiences et d’autres non, d’aucuns pouvaient se faire précéder d’un tambour lorsqu’ils étaient en voyage, tandis que cela était interdit à d’autres3, et il en allait de même pour la possibilité de se déplacer à cheval dans le palais, de pouvoir disposer d’une maison à deux étages, de porter certains types de vêtements ou de bijoux, etc. Le roi récompensait les bons services de ses fonctionnaires en leur faisant attribuer des revenus fiscaux, mais aussi divers cadeaux (serviteurs, bétail, vêtements précieux, etc.).

Le cœur de l’empire du Songhay était situé de part et d’autre de la boucle du fleuve Niger. Cette zone avait été divisée en plusieurs provinces4, chacune dirigées par un gouverneur appelé le cas échéant fari, farma ou koy. L’administration provinciale reproduisait à une échelle plus réduite celle de la cour impériale. Les grandes villes, les sites miniers et certaines foires étaient aux ordres d’administrateurs particuliers qui ne dépendaient pas des gouverneurs mais directement du souverain. En 1496, conscient du problème que posait l’immensité de son empire, l’Askya décida de confier la direction de la partie occidentale à un vice-roi, le kanfari. Il nomma à la tête de cette charge très importante son frère cadet, le fidèle Amar (surnommé Komzagho). Refusant de s’installer à Timbuktu ou à Djenné, ce dernier entreprit de fonder une nouvelle capitale provinciale et choisit pour cela la cité de Tindirma. Bon politique et excellent soldat, Amar allait s’imposer comme le véritable n°2 de l’Etat songhay. Une grande confiance et une parfaite unité de vue l’unissaient à son frère, ce qui explique qu’il ait pu demeurer en place jusqu’à sa mort en mars 1519. A cette date, l’Askya confia la charge de kanfari à un autre de ses frères, Yahya.

Au-delà de ces régions centrales, qui constituaient comme on l’a dit le cœur du domaine songhay, se trouvaient des royaumes clients qui versaient chaque année un tribut au souverain songhay, comme le Dyara ou le Galam5. Dans bien d’autres territoires, il n’y avait pas d’Etat à proprement parler mais seulement des chefferies nomades ou semi-nomades. Si l’Askya eut souvent maille à partir avec les Peuls, éleveurs de bétails, il préserva par contre d’assez bonnes relations avec les Arabes Barabish et les Touaregs Maghsharan. Ces éleveurs de chameaux et de chèvres vivaient principalement dans l’Adrar des Ifoghas. Ils s’acquittaient fidèlement du tribut qu’on leur avait imposé, laissaient transiter les caravanes du Songhay sur leurs territoires et faisaient régulièrement parvenir au souverain des contingents de chameliers afin qu’ils puissent renforcer son armée. A Timbuktu, deux fonctionnaires étaient spécialement chargés de faire le lien entre eux et l’Askya afin d’aplanir d’éventuels conflits.

Pour faire fonctionner cette vaste administration, l’Askya devait naturellement pouvoir disposer de fonds très importants. Ceux-ci provenaient essentiellement des impôts que lui versaient les 24 tribus de serfs dont il avait hérité des souverains Sonni et qui lui étaient personnellement attachées. Ces tribus habitaient principalement le long du Niger. Elles étaient réparties au sein de très nombreuses plantations placées sous la tutelle de contremaîtres appelés fanafi (sing. fanafa, qui étaient eux-mêmes des serfs). Chaque matin, sur son ordre, les paysans partaient dans leurs champs au son du tambour. Ils ne pouvaient pas quitter leurs domaines et leur statut se rapprochait donc de la servitude.

Jusqu’à l’époque de Sonni ‘Ali, ces serfs avaient été répartis par groupes de 100 familles. Chaque année et à date fixe, chacun de ces groupes recevait du palais assez de semences pour cultiver une surface de 28 000 m² (soit environ quatre terrains de football). Il lui revenait ensuite la mission de produire une quantité de vivres fixée à l’avance, sans quoi ils seraient durement fouettés. Afin d’assurer leurs propres besoins, ils demeuraient toutefois libres d’aller cultiver d’autres terrains. Une fois collectées, ces vivres étaient acheminées par pirogue puis entreposées dans de vastes greniers (boo) installés à proximité des palais de Gao, Timbuktu et Tendirma.

A cet ancien système, l’Askya en substitua un nouveau, un peu plus libéral. A présent, ce fut au percepteur d’estimer, une fois chaque récolte terminée, la quantité qu’il pouvait prélever et celle-ci ne devait jamais dépasser une certaine mesure, généralement de 10 à 30 sacs6 par famille. Toutes les tribus de serfs ne se consacraient cependant pas à l’agriculture. Certaines devaient par exemple fournir chaque année du fourrage pour les chevaux de l’armée, d’autres encore des paniers de poissons fumés, d’autres des outils ou des armes de fer, d’autres enfin des soldats ou des serviteurs.

Pour le Soudan occidental, le fleuve Niger7 jouait un peu le rôle du Nil pour l’Égypte. Tout au long de l’année, la rivière était ainsi sillonnée par des milliers de pirogues de bois de toutes les tailles qui transportaient hommes et marchandises. Les crues du Niger fertilisaient les rives en y déposant du limon pendant la période des hautes eaux qui va d’août à janvier. Cela permettait à la région de produire en abondance des céréales comme le sorgho et le millet, mais aussi du riz8. Pour améliorer encore les rendements, l’Askya n’hésita pas à faire venir du Twat des fermiers juifs qui maîtrisaient les techniques d’irrigation les plus sophistiquées. Sur les bords du Niger poussait également une plante aquatique, le borgou, qui était récoltée et séchée avant d’être ensuite utilisée pour fournir du fourrage au bétail. Un palmier, le rônier, fournissait quant à lui du vin de palme qui, avec la bière de mil, était l’un des breuvages les plus appréciés des habitants. Le coton était également cultivé et l’on se servait de ses fibres pour confectionner des vêtements. Dans les oasis, le palmier-dattier était à la base de toute l’économie, mais on cultivait aussi des courges et des pastèques.

A côté de l’agriculture, de nombreux villages vivaient de la pêche fluviale car le Niger et ses affluents étaient très poissonneux. L’élevage, qu’il s’agisse de celui des bovins, des ovins, des caprins ou des camélidés, jouait aussi un grand rôle dans l’économie. L’une des richesses les plus importantes était cependant le sel, un minerai indispensable aux hommes comme aux bêtes. Conscient de son importance, l’Askya fit d’ailleurs occuper par son armée les grandes mines de sel de Teghazza, située au cœur du Sahara, ce qui lui permit de contrôler la production et la vente de ce bien très précieux. Régulièrement, on faisait aussi venir des forêts tropicales d’importants chargements de noix de cola (goro), les fruits du colatier, dont la consommation était (et est restée) très populaire dans tout le Sahel.

Si le troc était à la base de la plupart de ces échanges, on connaissait les pièces de monnaie et l’on usait aussi de barres de cuivre ou encore de coquillages appelés cauris (qui servaient par ailleurs à la divination). Afin d’améliorer encore la fluidité des transactions, l’Askya décida d’unifier le complexe système de poids et de mesure utilisé dans son empire.

L’empire songhay maintenait de nombreux liens économiques avec ses voisins. Le commerce caravanier surtout était florissant. Tout au long de l’année, des marchands arabes et berbères faisaient ainsi le chemin depuis l’Afrique du Nord à travers le Sahara, ce qui leur prenait environ 50 jours de marche en général pour l’aller et autant pour le retour. Souvent, ils se contentaient d’ailleurs de s’arrêter à Timbuktu, la première grande ville qu’ils rencontraient sur leur route en arrivant du désert. C’est là, dans un vaste marché appelé yubu, qu’ils attendaient que les marchandises arrivent jusqu’à eux de toute l’Afrique par caravanes ou par pirogues. Ils achetaient alors du sel, du riz, du poisson séché, du cuivre, de l’or9 et des esclaves, mais aussi du cuir d’antilope et d’hippopotame dont la robustesse était très appréciée. En échange, ils vendaient aux Africains des épices (girofle), du sucre, des chevaux et surtout toutes sortes de tissus venus d’Europe ou d’Égypte. Leurs marchandises une fois chargées, ils repartaient ensuite à travers le Sahara et gagnaient les ports de la côte méditerranéenne où des marchands italiens les attendaient, prêts à rembarquer avec leurs chargements vers les ports européens. Un fonctionnaire de Gao, le Korey-Farma (littéralement le « ministre des blancs ») était chargé de veiller à la bonne organisation de ce commerce caravanier. C’est lui qui distribuait les sauf-conduits qui permettaient aux marchands d’exercer leur métier dans la tranquillité. Du fait de la justice implacable que faisait régner l’Askya, il n’y avait pas à craindre les ravages de brigands.

Les villes connurent une grande expansion sous le règne de l’Askya Muhammad et l’on estime que la plus grande d’entre elles, Timbuktu, atteignit presque les 100 000 habitants, Gao et Djenné n’étant pas loin derrière.

Et cependant, la plus grande partie de la population continuait de vivre dans des villages de très modeste dimension. Ceux-ci étaient généralement constitués de maisons rondes aux murs d’argile et aux toits de paille. Elles étaient réunies en cercle autour de « l’arbre à palabre », souvent un baobab. A côté de la maison du fétiche se trouvaient la forge et les enclos de broussailles où les bêtes passaient la nuit. Tandis que les hommes étaient aux champs durant la journée, les femmes réalisaient les travaux de vannerie et pillaient les céréales à l’aide d’un grand bâton. Elles fabriquaient ensuite une bouillie accompagnée d’une sauce à base de feuilles de baobabs qui constituait la base de l’alimentation. Les enfants s’occupaient de faire paître le petit bétail ou bien d’aller chercher l’eau ou du bois mort dans les environs. Les terres arables étaient alors si abondantes que les sociétés sahéliennes ne connaissaient pas réellement la propriété individuelle ni le bornage. Plutôt que sur des territoires, l’administration de l’Askya établissait donc surtout son contrôle sur les personnes elles-mêmes, c’est-à-dire sur des familles, des villages, des clans ou des tribus. A charge pour eux de trouver ensuite les surfaces propres à être exploitées afin de fournir à l’Etat ce qu’ils lui devaient.

La société songhay de l’époque était très hiérarchisée. La principale division était celle séparant les libres (horon ) et les non libres (banya). Fondamentalement et alors même qu’il n’existait pourtant pas de réelle différence physique entre eux, les libres se percevaient (et se perçoivent encore) comme plus « beaux » que les captifs. Ils estimaient avoir un sens de l’honneur plus développé mais aussi plus de pudeur et de savoir-vivre. Ils se disaient aussi plus accessibles à la honte (haawi) alors que les esclaves n’étaient pas censés l’être. Ceux-ci pouvaient donc exprimer plus librement leurs sentiments alors que les libres étaient censés faire preuve d’une plus grande retenue. Parmi les libres, on distinguait ensuite les familles nobles (koziye) de toutes celles qui ne l’étaient pas (talaka). Les familles nobles étaient les mieux établies et possédaient plus de terres, de bétails et d’esclaves. Elles étaient les plus proches du pouvoir et leur généalogie était plus ancienne et plus prestigieuse. Il y avait aussi des différences liées à l’activité. Les Songhay pouvaient ainsi être paysans (kadoli), pêcheurs (sorko) ou chasseurs (gow), chacun de ces groupes pratiquaient l’endogamie, possédaient une culture spécifique et devaient respecter des interdits particuliers.

La division en castes10, bien que moins prégnante qu’elle ne le deviendrai plus tard, n’en connut pas moins un net renforcement ainsi qu’une une expansion à l’époque songhay. Ce fut l’une des conséquences des innombrables guerres qui marquèrent la période. En effet, les esclaves transportés loin de leurs pays d’origine se retrouvaient généralement employés comme artisans (forgerons, potiers, selliers, maçons, etc.) ou bien comme chanteurs et griots. Rattachés au palais ou à une famille noble, ils devenaient alors des « captifs de case » (horso), différents des esclaves ruraux et mieux traités qu’eux. Cette spécialisation allait être reprise par leurs descendants et, même longtemps après qu’ils eurent obtenu leur liberté, le souvenir de leur origine servile leur resta. Cette situation, ainsi que le caractère réputé impur de leurs activités, les contraignit à pratiquer une strict endogamie ce qui, au fil des générations, finit par donner naissance à des castes à part entière.

Rappelons enfin que du fait même de la relative rareté des hommes, la faune et la flore étaient alors incomparablement plus riches que ce qu’elles sont aujourd’hui. A travers tout le Sahel on trouvait ainsi d’immenses forêts de baobabs, d’acacias, mais aussi de fromagers, de rôniers, de palmiers doum et de karité, autant d’arbres alors très communs mais qui sont devenus très rares de nos jours. Dans le fleuve Niger et ses affluents nageaient encore quantité de lamantins, de crocodiles et d’hippopotames tandis que les savanes étaient parcourues par d’abondantes populations de rhinocéros, d’éléphants, de girafes, d’autruches, d’antilopes et de gazelles, qui étaient pourchassées par toutes sortes de grands prédateurs : lions, guépards, léopards, hyènes, etc. De tout cela hélas, il ne reste aujourd’hui plus rien ou presque.

. Les dures épreuves de la vieillesse

L’Askya disposait non seulement de plusieurs épouses officielles mais aussi de nombreuses concubines. Car non seulement les familles recherchaient son alliance mais surtout, à chaque fois qu’un adversaire était vaincu, une partie de ses femmes lui étaient envoyée comme butin. Toutes ces personnes vivaient dans un quartier du palais où elles demeuraient placées sous la garde d’eunuques. Et c’est ainsi que l’Askya put concevoir plusieurs dizaines d’enfants, dont au moins une trentaine de fils allaient parvenir jusqu’à l’âge adulte.

Alors que leur père se faisait de plus en plus âgé, ces héritiers en puissance finirent pas se presser au pied du trône dans l’espoir d’emporter sa succession. Or, malgré le poids des ans, l’Askya se refusait pourtant à abandonner le pouvoir. Conscient de son affaiblissement, il se reposait de plus en plus sur son chambellan, un certain ‘Ali Fulani, qui l’avait accompagné durant la plus grande partie de son règne mais dont l’influence croissante suscitait à présent bien des tensions au sein du palais et dans la famille impériale.

L’aîné de la fratrie, le prince Musa, se montrait aussi le plus entreprenant. Bien qu’il ait jadis accompagné son père à La Mekke et qu’il soit devenu ensuite ministre des cultures, il enrageait de ne pas être encore monté sur le trône. En fin de compte, il se décida à agir, quitte à forcer le destin. Il commença donc à rassembler des partisans afin de préparer le renversement de l’Askya. Avec l’aide de ses frères, il concentra d’abord ses attaques sur Ali Fulani qui, craignant pour sa vie, dut s’enfuir de Gao en 152711.

C’est alors seulement que l’on s’aperçut d’une chose qui avait été soigneusement cachée jusque-là, à savoir que l’Askya était devenu pratiquement aveugle. Dès lors, même les docteurs de la Loi ne purent rien faire pour protéger le souverain contre les ambitions de son fils, car il est établi dans la tradition sunnite qu’un souverain ne doit plus pouvoir régner s’il est affligé d’une infirmité permanente. Décidés à ne plus attendre, Musa et plusieurs de ses frères s’installèrent à Kukuya, où ils se proclamèrent ouvertement en rébellion. L’Askya demanda alors à son frère, le kanfari Yahya, d’intervenir. Ce dernier quitta Tindirma avec des forces importantes mais fut vaincu et tué par l’armée des rebelles qui entra en vainqueur dans Gao. Finalement, au matin du 15 août 1529 (10 dhu l-hidjdjah 935 H), jour de la grande fête musulmane du Tabaski, l’Askya fut solennellement déposé par l’impétueux Musa. Ce dernier fit alors placer son père en résidence surveillée dans l’une des ailes du palais de Gao.

Mais le nouveau souverain ne bénéficia pas longtemps des fruits de sa victoire. Dès qu’il fut sur le trône, il entreprit de chasser plusieurs de ses frères et ceux-ci, pour réchapper à la mort, se révoltèrent contre lui. Le règne de Musa ne sera ainsi qu’une longue succession de complots et de batailles qui ne lui laissèrent que peu de repos. Cette situation dura jusqu’en avril 1531 (937 H), date à laquelle Musa fut à son tour renversé par son cousin, Muhammad II Benkan, le fils d’Amar. Le nouveau souverain était un homme brutal et dur qui allait passer presque tout son règne en expéditions guerrières, ce qui finira d’ailleurs par lasser le peuple tout entier, d’autant plus qu’il était très méfiant et passait son temps à faire exécuter tous ceux qu’il estimait être des menaces pour son pouvoir.

Muhammad II craignait que la figure du vieil homme ne puisse rallier les mécontents. D’un autre côté, il ne pouvait décemment pas ordonner sa mise à mort, au risque de passer pour un exécrable tyran. L’une de ses premières décisions fut donc d’ordonner l’exil de l’ancien Askya sur l’île de Gunzureye. Privé de sa domesticité, installé en un lieu où abondaient les moustiques, le vieil Askya allait faire preuve d’une endurance remarquable et à vrai dire inespérée. Il parvint en effet à survivre dans cette terrible situation pendant six longues années. Bien lui en prit car en avril 1537 (943 H), l’un de ses fils cadets, Isma’îl, s’empara du trône et le fit aussitôt libérer. Le vieux souverain revint alors à Gao où, à l’occasion d’une cérémonie solennelle, il intronisa Isma’îl. Déclarant qu’il avait toujours été son véritable héritier, il lui confia alors le turban et l’épée qu’il avait jadis reçus lors de son pèlerinage.

S’il ne fut pas remis sur le trône, au moins l’Askya retrouva-t-il enfin l’honneur dû à son rang. Il mourut à peine quelques mois plus tard, le 2 mars 1538 (30 ramadan 944 H), âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Sans doute fut-il alors enterré à Gao bien que l’on ne sache pas exactement où. Certains pensent que ce fut à l’intérieur du minaret de la mosquée qu’il avait fondé quarante ans plus tôt, au retour de son pèlerinage. Les formes de cet édifice, haut de 17 mètres, ne sont d’ailleurs pas sans évoquer celles des pyramides de Gizeh, que le souverain avait probablement pu contempler lors de son passage en Egypte. D’autres estiment cependant que les docteurs malékites n’auraient jamais toléré que l’Askya puissent être au centre d’un lieu de culte et qu’il faut donc chercher sa tombe ailleurs, sans doute dans le vieux cimetière qui jouxte l’enceinte de l’Askya Djira.

. Le déclin du Sahel

En tout, quatre des fils de l’Askya, trois de ses petits-fils ainsi que l’un de ses neveux allaient se succéder à la tête d’un empire songhay qui connut encore de beaux jours avant d’être finalement détruit par une offensive de l’armée marocaine en 159112. On aurait pu croire à une simple péripétie mais ce fut en réalité un tournant. Jamais plus en effet l’Afrique sahélienne ne devait connaître à nouveau une telle gloire et une telle splendeur. Les soldats marocains ne tardèrent pas à se retrouver coupés de leur métropole. Livrés à eux-mêmes, ces soudards plongèrent le pays dans la violence et l’anarchie.

Mais le problème le plus grave fut d’ordre économique. Depuis le milieu du 15ème siècle en effet, les Portugais avaient commencé à s’implanter sur les rivages de l’Atlantique et sur les côtes du golfe de Guinée, où ils n’avaient pas tardé à fonder leurs premiers comptoirs, comme Arguim en Mauritanie (1445) et Sao Jorge de la Mina dans l’actuel Ghana (1476). Par la suite, et alors même que régnait l’Askya Muhammad, les Européens découvrirent la route transatlantique qui mène aux Amériques (1492) puis celle permettant d’atteindre les Indes par le détroit du cap de Bonne- Espérance (1498). Si les Africains ne le réalisèrent pas sur le coup, la mise en place ces nouvelles voies maritimes allait marquer le début de leur lent déclin.

En effet, alors que les empires du Sahel avaient en grande partie prospérer grâce au commerce saharien, ils se retrouvèrent désormais à l’écart des principaux circuits d’échanges transcontinentaux. L’or européen parvint désormais des Amériques et non plus d’Afrique noire. Le commerce périclita et ne se fit plus que localement. Les revenus fiscaux diminuèrent d’autant et, par voie de conséquence, il en alla de même de la capacité d’action des souverains. Pendant longtemps, les Africains bénéficièrent de la faiblesse des organismes des Occidentaux, incapables de résister au paludisme et aux autres maladies tropicales endémiques des régions humides. Mais à partir du 19ème siècle, les progrès de la médecine moderne mirent fin à cet avantage et la colonisation put alors prendre un nouvel essor.

L’épopée de l’Askya aura malgré tout offert de la matière à des génération de griots. Plus important, elle offre l’image d’un peuple africain, les Songhay, capables d’édifier par ses seules forces un grand Etat, stable, prospère et digne de respect. Nul doute que cet exemple ne soit inspirant.

Notes : 

1 Pour le récompenser de l’avoir soutenu dans son putsch, l’Askya accorda même au Bara-Koy un droit de veto sur toutes les décisions qui étaient prises en conseil, ce qui revenait à lui donner un grand pouvoir.

2 On sait ainsi qu’un certain ‘Ali ibn Abd Allah occupa longtemps la fonction de secrétaire du souverain. Les archives de la chancellerie de Gao ont hélas disparu et un seul document a été conservé.

3 Une fois arrivés une certaine distance de Gao, tous les tambours cérémoniels devaient cependant cesser de battre, sauf celui du souverain.

4 A savoir : Kurmina (région de Goundam), Azawad (la région située au nord du fleuve Niger, domaine des Touaregs), Dendi (au sud de Kukiya et jusqu’aux frontières du Borgou), Bara (la zone du lac Debo), Benga (ou Bangu, la région du delta intérieur du Niger), Dirma (près du lac Debo), Hombori, Tondi (la région des falaises de Bandiagara) et Aribanda (au sud de Gao, le long du Niger).

5 En revanche, le cœur du Mali ainsi que le Djolof ne dépendaient pas de l’empire songhay, du moins au temps de l’Askya Muhammad. Le Mali ne sera conquis par l’Askya Dawud qu’en 1546. Quant au Djolof, après avoir été longtemps vassal du Mali, il put alors reprendre son indépendance.

6 Il s’agissait de gros sacs de cuir appelés sunu qui avaient une contenance d’environ 200 à 250 litres. Le Tarikh al-Fattach évoque le don fait à l’époque de l’Askya Dawud par un certain Missakoulallah, intendant de la plantation d’Abda, dans la province du Dendi.

7Le fleuve Niger possède de nombreux noms. Il est Djoliba en mandingue, Isa Ber en Songhay, Egerew i egheweren en tamashek, etc.

8 Il existe des espèces endémiques de riz dans la région du Niger (Oryza barthi, Oryza glabirenna, etc.) mais elles sont d’un rendement médiocre et font plutôt l’objet d’une cueillette que d’une véritable culture. L’espèce asiatique Oryza sativa, semble avoir été introduite par le biais de contacts avec les marchands arabes à partir du 10ème siècle. C’était sans doute elle dont on pratiquait la culture dans les plantations des Askyas.

9 Cet or provenait principalement des mines du pays Akan (dans l’actuel Ghana), mais aussi de celles de Bambuk et de Bure, alors situées au Mali.

10 Certains chercheurs estiment qu’il faut voir l’origine du système des castes dans la volonté de l’empire du Mali de mieux contrôler les groupes humains dont il avait la charge.

11 Pour échapper à la vindicte des fils de l’Askya, Ali Fulani partira se réfugier à Kano. Il avait prévu d’aller finir ses jours à Médine mais n’aura pas le temps et décédera finalement à Kano.

12 Après l’arrivée des Marocains, une partie de la famille royale du Songhay parvint cependant à se replier plus en aval du Niger, dans le pays du Dendi. Elle y fonda un nouvel Etat qui perdura jusqu’à ce que les Français ne l’annexent en 1901. C’est alors seulement que les « descendants de l’Askya » (les Mamaru Hama/Maamar Hamey, qui ont droit au titre de noblesse de Mayga) perdirent le pouvoir qu’ils avaient su conquérir en 1493. Ils demeurent cependant influents en tant que chefs coutumiers dans bien des villages de la vallée du Niger.

Sources premières :

. Es-Sadi, Abderrahman Ben Abdallah Ben ‘Imran Ben Amir : Tarikh Es-Soudan, traduction d’Octave Houdas, Ernest Leroux, 1900 [la rédaction de l’ouvrage fut menée par Abderrahman es-Sadi dans les années 1640-1650].

. Kati, Mahmoud Kati ben El-Hadj El-Moutaouakkel : Tarik El-Fettach, ou Chronique du Chercheur, traduction d’Octave Houdas et Maurice Delafosse, Ernest Leroux, 1913 [la rédaction de cet ouvrage fut entreprise par Mahmoud Kati en 1519 durant le règne de l’Askya Muhammad, elle fut poursuivie par ses héritiers jusqu’en 1665).

Bibliographie :

. Gallay, Alain : Du mil, de l’or, des esclaves, le Sahel précolonial, Le Savoir suisse, 2011.

. Hunwick, John : Shari’a in Songhay, Oxford, 1985.

. Hunwick, John : Timbuktu and the Songhay Empire, Brill, 2003.

. Ouramou-Maga, Hassimi : Balancing Written History with Oral Traditions, The Legacy of the Songhoy People, African Studies, Routledge, 2008.

. N’Diaye, Bokar : Les castes au Mali, Présence Africaine, 2005 (1ère édition 1970).

. Nantet, Bernard : Le Sahara, Histoire, guerres et conquêtes, Tallandier, 2013.

. Olivier de Sardan, Jean-Pierre : La société Zarma-Songhay (Niger-Mali), chefs, guerriers, esclaves, paysans, Karthala, 1984.

. Pageard, Robert : « Contribution à la chronologie historique de l’Ouest africain », Journal des Africanistes, 32-1, 1962.

. Takezawa, Soichiro & Cisse, Mamadou : « Discovery of the earliest royal palace in Gao and its implications for the history of West Africa », Cahiers d’Études africaines, n°208, 2012.

. Tamari, Tal : Les castes au Soudan occidental, étude anthropologique et historique, thèse de doctorat d’État, UER d’ethnologie de l’université Paris X (sous la direction du professeur Alfred Adler), 1987.

. Tymowski, Michel : « Les domaines des princes du Songhay (Soudan occidental) », Annales, 25-6, 1970.

Crédit photographique : la « Dune rose » vue depuis le sommet de la mosquée de l’Askya à Gao [Exereo (Jonathon Hicks) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)%5D, via Wikimedia Commons].

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