Pierre Guillaumat et l’énergie de la France (II)

… suite de la partie I

. La création d’Elf-Aquitaine

    Au début des années 1960, l’industrie pétrolière française est encore très largement dominée par la Compagnie française des pétroles (CFP, future Total). Fondée en 1924 et contrôlée par l’Etat à hauteur de 35%, la société exploite essentiellement le pétrole du golfe Persique. A beaucoup d’égard, la CFP apparaît un peu comme la créature du Quai d’Orsay. On la dit aussi très proche des positions défendues par les Majors américaines1.

    Dès 1959 et à la demande du chef de l’Etat, le ministre de l’Industrie, Jean-Marcel Jeanneney (1910-2010), reçoit pour mission de venir bousculer cet état de fait. Il conçoit alors le projet de créer une structure concurrente qui sera cette fois-ci entièrement publique et directement placée sous la tutelle de l’Élysée. Ce nouvel acteur aura pour mission d’aider la France à conforter son indépendance énergétique mais aussi d’accroître son rayonnement politique à l’international2.

     Pour y parvenir, il est décidé de rassembler en un seul groupe toutes les petites entreprises pétrolières créées et gérées jusque-là par l’Etat. Bien que fortement soutenu par l’exécutif, ce processus complexe va prendre du temps. La première étape est néanmoins posée dès le mois d’avril 1960, lorsque trois sociétés3 s’unissent pour fonder l’Union Générale des Pétroles (UGP). Par la suite, plusieurs entités vont venir s’adjoindre à ce premier ensemble, dont le Bureau des Recherches des Pétroles (que Pierre Guillaumat avait fondé en 1945 et qu’il avait présidé avec une courte interruption jusqu’en 1959).

    Fin 1965, il ne reste plus qu’à mener la dernière étape de ce projet de fusion mais celle-ci sera aussi la plus difficile. Le patron de la DICA, André Giraud, suggère alors au Premier ministre Georges Pompidou le nom de Pierre Guillaumat, en le présentant comme le seul homme qui aura l’autorité suffisante pour y parvenir. Guillaumat accepte et, le 17 décembre 1965, il quitte donc la présidence d’EDF pour se consacrer entièrement à cette nouvelle mission.

   Le 1er janvier 1966, toutes les filiales du BRP et de l’UGP s’unissent sous sa conduite au sein d’une nouvelle entité, l’Entreprise de Recherche d’Activités Pétrolières (ERAP), qui va regrouper pour la première fois au sein d’un même organisme toutes les activités pétrolières de l’Etat. La SNPA, société à capitaux privés, ne sera  pas intégrée stricto sensu à l’ERAP, mais les deux sociétés disposeront toutefois d’un même conseil d’administration (appelé « comité exécutif ») dont Pierre Guillaumat deviendra naturellement le président.

    Remontant ses manches, Guillaumat commence par s’entourer d’une équipe très soudée, principalement issue du corps des Mines et qui va demeurer quasiment la même pendant tout son mandat. Vont notamment y figurer Raymond Lévy (vice-président en charge du raffinage et de la distribution), Jean Blancard (premier directeur-général en charge de l’exploration et de la production, il sera remplacé par Gilbert Rutman en 1968), Henri Michaux (secrétaire général), Roger Augereau (directeur du personnel) et Jacques Bonnet de la Tour (directeur financier).

     Fidèle à son idée de départ, Guillaumat souhaite absolument que son groupe puisse maîtriser rapidement l’ensemble de la chaîne des hydrocarbures afin de ne pas avoir à dépendre d’intermédiaires (et cela d’autant plus que ces derniers sont souvent liés à des gouvernements étrangers). Certes, l’ERAP possède déjà tout ce qu’il faut pour assurer le forage et l’exploitation du pétrole et du gaz, mais il lui manque encore des capacités de transports suffisantes. Pour ce faire, Guillaumat fait racheter 35% de la Compagnie Nationale de Navigation (CNN) afin de pouvoir assurer le transbordement du brut français à travers les cinq continents. L’ERAP manque également de raffineries capables d’assurer la transformation du pétrole brut en essence et en produits dérivés. On met donc en chantier trois grandes structures de ce type à Feyzin dans la banlieue lyonnaise (1964) ainsi qu’à Grandpuits (1967) et Gargenville, près de Paris (1968). Enfin, comme l’ERAP ne possède  pas de véritable réseau de distribution, dès le milieu des années 1960 Guillaumat fait racheter à Texaco les actifs de la Caltex, ce qui va lui permettre d’acquérir un parc de 183 stations-services et 1 385 points de vente. Au bout du compte, l’ERAP décide de créer la marque ELF afin de pouvoir vendre elle-même sa production sous un seul nom. Pour mieux marquer les esprits, des spécialistes en communication vont orchestrer une vaste opération de communication et c’est donc en une seule nuit, le 28 avril 1967, que les logos de plusieurs milliers de stations-services afficheront simultanément leur nouvelle identité !

    Conscient du formidable potentiel de croissance que recèlent les filières liées aux produits dérivés du pétrole, Pierre Guillaumat engage rapidement son groupe dans la voie de la diversification. Dès 1963, la RAP a d’ailleurs fait l’acquisition de la société Organico qui produit le Rilsan, un polyamide à base d’huile de ricin utilisé pour le revêtement d’objets métalliques. En mars 1971, Pierre Guillaumat fait racheter les huiles Antar, ce qui lui permet d’acquérir une place de leader sur le marché des lubrifiants automobiles. Avec Siplast, Elf pourra également être présente dans le domaine de l’isolation.

    En 1973, Pierre Guillaumat charge René Sautier de lancer une branche pharmaceutique, initiative qui va aboutir à la création de Sanofi. En quelques années, cette société parviendra à racheter plusieurs laboratoires pharmaceutiques, ce qui lui permettra de produire des médicaments à succès : Depakine, Cordarone, Ticlid, etc. Devenu l’un des premiers groupes pharmaceutiques français, Sanofi va monter une holding, Galor, grâce à laquelle elle pourra s’assurer des participations dans plusieurs sociétés : Yves Rocher, Roger & Gallet, Molyneux, Stendhal, Van Cleef & Arpels, etc. Elle pourra ainsi s’imposer sur les marché de la beauté et du luxe, eux-aussi en pleine expansion.

     Mais c’est la plasturgie qui va recevoir l’attention la plus soutenue. Par distillation, le brut peut en effet devenir du naphta, qui à son tour, par vapocraquage et polymérisation, peut être transformé en polyéthylène, c’est-à-dire en plastique. Or à cette époque le plastique est justement en train d’envahir toute l’économie : électroménager, automobile, bâtiment, textile, mécanique, construction électrique, aéronautique, le nombre de ses utilisations ne cesse de croître et c’est une manne qu’ Elf ne peut pas ignorer. Dès 1966, la raffinerie de Feyzin est donc dotée d’une usine de vapocraquage (une deuxième lui sera adjointe en 1976). En 1969, la SNPA s’allie quant à elle avec la CFP (Total), pour créer le vapocraqueur de Gonfreville, qui sera opérationnel à partir de 1972. Issue pour sa part du partenariat entre l’ERAP et la CFP, la société ATO, créée en 1971, va rapidement devenir l’un des grands noms de la chimie et de la plasturgie.

     Afin de promouvoir la recherche et l’innovation, Pierre Guillaumat patronne la fondation d’un centre d’étude situé à Solaize, près de Lyon. Les ingénieurs d’Elf seront ainsi à l’origine de plusieurs perfectionnements techniques importants, notamment dans le contrôle des pipe-lines par ordinateur et l’emploi de robots sous-marins pour assurer les réparations des puits de forage en eau profonde. Enfin, afin de promouvoir l’image de la marque auprès du grand public, Guillaumat accepte aussi de lancer sa société dans la compétition sportive. En 1967, Elf s’associe ainsi avec Matra Sport. Les deux firmes parraineront notamment Jackie Stewart, qui va remporter le championnat de Formule 1 en 1969.

. Au cœur de la Françafrique

     Mais tout ce bel édifice repose en réalité sur des bases bien fragiles. Car s’il est bien un fait qui d’ailleurs désespère le président Guillaumat, c’est que l’on n’a jamais pu découvrir sur le territoire national aucun grand gisement de pétrole et qu’il faut donc bien le faire venir celui-ci d’ailleurs. Certes, la découverte d’importantes ressources pétrolières et gazières dans une partie de l’empire colonial avait soulevé beaucoup d’enthousiasme. Mais à peine quelques années plus tard, l’Afrique noire et l’Algérie entamaient déjà leur chemin vers l’indépendance.

     Que faire alors ? La France aurait-il pu réussir à conserver une forme de souveraineté sur le Sahara, là où se trouvaient les gisements, tout en accordant l’indépendance au reste du territoire algérien ? C’était là une idée audacieuse que le pouvoir caressa d’ailleurs pendant un temps. Mais à quoi bon revendiquer une quelconque souveraineté sur une région située à des milliers de kilomètres des côtes et donc d’un éventuel terminal pétrolier ? Le projet finira donc par être abandonné et le Sahara sera donc laissé aux négociateurs du GPRA à l’issue des accords d’Evian.

    Et pourtant, l’indépendance acquise en juillet 1962 ne va pas entraîner la fin brutale des activités pétrolières françaises en Algérie. Parce qu’ils ne disposent pas des techniciens et des capitaux suffisants, les dirigeants de la jeune République algérienne vont en effet avoir besoin de l’aide de l’ex-puissance coloniale afin d’exploiter leur propre sous-sol. Jamais sans cela ils ne pourront payer leurs fonctionnaires ou développer leurs ambiteux projets. Mettant de côté leur rhétorique nationaliste et tiers-mondiste, Ahmed Ben Bella puis Houari Boumedienne vont donc s’accommoder tant bien que mal de cette situation, à condition cependant que les Français renoncent à exploiter directement les gisements gaziers et qu’ils se montrent le plus discret possible. Après des négociations serrées, un accord final sera ainsi  conclu le 29 juillet 1965. A partir de cette date, le pétrole saharien assurera près de 50% des besoins français et c’est grâce à lui que l’ERAP réalisera la plus grande partie de ses bénéfices (ceux-ci ne compensant d’ailleurs que difficilement tous l’argent investi depuis 1949).

    A mesure qu’il renforce son autorité, le pouvoir algérien finit cependant par trouver cette collaboration économique avec l’Etat français plus en plus incongrue. Très rapidement d’ailleurs, et malgré l’accord de 1965, les chicaneries administratives et les couacs politiques commenceront à se multiplier. Le quotidien national El Moudjahid déclenchera  notamment de violentes campagnes de presse contre le groupe Elf, accusé de néo-colonialisme. De son côté, le patron de la SN-REPAL, Michel Tenaille, devra batailler ferme avec Belkacem Nabi, le vice-président algérien qu’on lui a imposé. Dans ces conditions, les conseils d’administration s’étaleront parfois sur plusieurs journées ! Placé sous la menace permanente d’une expulsion, l’ERAP devra notamment accepter de financer l’industrialisation de l’Algérie. En janvier 1971, lorsqu’Alger lui réclame près de 400 millions de francs au titre d’arriérés d’impôts, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Dès le 5 février suivant, Pierre Guillaumat annonce le départ de son groupe. Le président Boumédienne répliquera le 24 février en décrétant la nationalisation de l’ensemble des infrastructures pétrolières algériennes. Ne pourront demeurer dans le pays que les sociétés qui accepteront de passer sous le contrôle de la Sonatrach, l’entreprise étatique algérienne (ce que fit d’ailleurs la CFP). Pour Elf, ce fut à n’en point douter un lourd échec puisqu’elle venait de perdre en un trait de plume près de la moitié de sa capacité de production d’hydrocarbure.

     Heureusement, cela fait déjà plusieurs années que la société avait anticipé cette situation et qu’elle avait donc entrepris de diversifier au maximum ses sources d’approvisionnement afin de ne plus être aussi dépendante du pétrole algérien. Sous la conduite énergique de Guillaumat, l’entreprise décide donc de sortir de la zone franc et, en quelques années, elle parviendra ainsi à s’implanter dans près d’une quarantaine de pays. Certes, les échecs seront  nombreux et les campagnes d’exploration menée en Espagne, en Grèce ou encore en Suisse s’achèveront par exemple sur de coûteuses désillusions. Mais il y aura aussi de beaux succès. D’importants contrats sont ainsi passés avec le Canada, où l’Aquitaine Company of Canada (ACC) parvient à exploiter le grand gisement de Rainbow Lake dans l’Alberta. Il en va de même aux Etats-Unis où l’Aquitaine Oil Company (AOC) acquiert d’importants permis d’exploitation en Louisiane (1968).

     Dans le but d’obtenir du Brent, le pétrole de la mer du Nord, Elf s’associe avec la Norvège et le Royaume-Uni, ce qui donnera ainsi naissance à Elf Norge. Cette collaboration sera couronnée par la découverte en 1971 du grand champ gazier de Frigg. L’exploitation de ce gisement situé à plus 190 km des côtes norvégiennes va cependant s’avérer un défi technique redoutable, peut-être le plus difficile de tous ceux que dut affronter la société. Il faudra ainsi bâtir près de cinq stations de pompage off-shore qui seront ensuite reliées à la côte écossaise par un pipe-line sous-marin long de 730 km. La première livraison ne pourra  avoir lieu que le 13 septembre 1977 après plusieurs années d’efforts. Heureusement, le gisement de Frigg va s’avérer particulièrement riche, ce qui permettra de rentabiliser ces très lourds investissements.

    Elf part aussi prospecter au Moyen-Orient, pourtant considérée comme une chasse gardée des Majors anglo-saxonnes. Pour y parvenir, elle va devoir faire des offres particulièrement avantageuses afin de convaincre les régimes locaux de conclure avec elle des partenariats. En 1966, la société signe ainsi un contrat très important avec l’Iran, contrat dont les conditions seront considérées comme si exceptionnellement avantageuses pour le pays hôte que cela mettra fortement en colère les Américains. A la suite de ce deal historique, dix années d’efforts seront  encore nécessaires avant qu’en 1976 ne soit mis jour le grand gisement gazier de Kangan. En 1968, c’est avec l’Irak que s’associe l’Erap et, une fois encore, les promesses seront au rendez-vous puisqu’en 1976 (Abu Ghirab) et 1979 (Buzurgan) de grands gisements pétroliers pourront être mis en exploitation4.

    Mais le groupe Elf concentre surtout son attention sur le golfe de Guinée et en particulier sur le Gabon, où sont successivement mis au jour des gisements très prometteurs : Anguille (1962), Gamba (1963), Batanga (1965) et surtout Grondin en 1971. Afin de développer les capacités locales, l’ERAP créé en 1965 le dépôt d’essence de Lambaréné, puis en 1968 la raffinerie de Port-Gentil. L’ancienne SPAEF changera de noms plusieurs fois avant de prendre finalement celui d’Elf-Gabon en 1973.

     Afin d’éviter les déconvenues qu’elle a connues avec le pétrole algérien, la France se montre bien décidée à faire de son mieux pour pérenniser l’autorité des régimes africains qui lui sont favorables et pour les protéger contre la désagrégation interne ou contre les menées subversives venues du bloc soviétique. En février 1964, lorsque le président gabonais Léon M’Ba est renversé par de jeunes officiers progressistes, une cellule de crise se réunit donc immédiatement à l’Élysée sous la présidence de Jacques Foccart, l’homme en charge de la politique africaine de la présidence. Aux côtés du général Jacquier, le patron du SDECE, Pierre Guillaumat fait partie des invités. A l’issue des débats, il est décidé de lancer une opération militaire afin de venir au secours de M’Ba. Rondement menée, cette opération permettra effectivement d’obtenir la libération et le retour aux affaires du président déchu. A sa mort en 1967, c’est son ambitieux et très adroit directeur de cabinet, Albert Bongo, qui lui succédera. Il parviendra à se maintenir à la tête du pays durant plus de quarante ans et les liens qu’il entretiendra avec Elf seront si étroits et ambigus que l’on se demandera parfois s’il est contrôlé par la société ou bien si, au contraire, c’est lui qui la contrôle.

     Avec le Congo-Brazzaville, les relations seront  plus chaotiques. Il faut dire que le pays est bien plus grand et plus instable que son petit voisin gabonais. A partir d’août 1963, le pouvoir va tomber entre les mains d’un groupe de militaires qui ne tarderont pas à se revendiquer ouvertement du marxisme-léninisme. Et pourtant, ces Che Guevara africains n’ordonneront jamais l’expulsion des ingénieurs d’Elf. Bien au contraire, le 22 novembre 1970, Guillaumat va venir personnellement à Pointe-Noire pour signer avec le président Marien Ngouabi l’accord qui donnera naissance à Elf Congo (où Elf-Erap sera actionnaire à hauteur de 75% et l’Etat congolais à 25%). Moins de deux années plus tard, la mise en exploitation du grand gisement d’Émeraude, situé au large de Pointe-Noire, contribuera à faire des dirigeants congolais des hommes très riches et d’autant plus pragmatiques.

      En somme, aux côtés de Jacques Foccart, Pierre Guillaumat peut tout à fait être présenté comme le véritable créateur de la « Françafrique », ce vaste réseau de liens clientélistes qui ont relié entre eux les chefs d’État africains, les hommes politiques et les industriels français, mais aussi divers intermédiaires parfois plus que douteux. Car c’est un fait bien connu que l’argent du pétrole a toujours suscité beaucoup de convoitises. Avec un coût d’exploitation de quelques dollars par baril pour un prix de vente de plusieurs dizaines de dollars, l’activité pétrolière est effectivement l’une des plus rentables du monde industriel. En proportion des sommes investies, elle rapporte beaucoup plus que la sidérurgie ou l’automobile par exemple.

      Certes, il est indéniable que les grandes compagnies pétrolières (dont Elf) ont manifestement contribué au développement des économies des pays producteurs. En 1974, Elf et l’Etat gabonais ont ainsi mis en place la PID, ou Provision pour Investissements Diversifiés (PID). Cette institution, directement financée par les ressources pétrolières, permettra de financer la création de très nombreuses entreprises (cimenteries, sucreries, etc.), mais assurera également la construction de plusieurs réseaux routiers et téléphoniques, de dispensaires et de centres de recherche. Il est vrai également que la manne pétrolière permettra à plusieurs États de pouvoir financer des politiques sociales parfois très généreuses : subventions des importations, gratuité de certains services publics, etc.

     Mais il n’en reste pas moins que la plupart des profits qui ne seront pas réinvestis dans la masse salariale, les frais de fonctionnement ou la recherche et le développement, vont servir à enrichir les actionnaires du groupe mais aussi (et surtout) les chefs d’État locaux et leurs entourages. Qu’il s’agisse de la délivrance des permis d’exploration, de l’acquittement de la redevance minière et de l’impôt sur les sociétés, ou encore d’intéressements divers aux bénéfices, de prises de capital ou d’aides au développement plus ou moins factices, les pouvoirs locaux sauront toujours se montrer très inventifs dès lors qu’il s’agit de s’enrichir grâce aux sociétés étrangères. Ces flots d’argent vont fortement encourager le développement de la corruption de même qu’il ont vont accroître la déresponsabilisation des élites locales.

    Mais les sociétés occidentales seront elles-aussi touchées par cette maladie de « l’or noir ». Dès les années 1960, une partie de l’argent du pétrole sert ainsi à financer des partis politiques français, et en particulier l’UDR, dont les trésoriers vont bientôt prendre l’habitude d’utiliser cette manne pour leurs campagnes électorales. C’est André Tarallo (1927-2018), d’abord comme directeur d’Elf-Congo (1969), puis comme directeur du secteur Afrique (1974), qui pilotera cet aspect, sans doute le plus sulfureux, de la vie économique du groupe Elf.

    Nul doute que Pierre Guillaumat n’a été mis au courant de toutes ces basses manœuvres. Qu’il s’en désolât ou non, il les estimait sans doute nécessaires, tant il est vrai qu’il faut bien payer ces fameux intermédiaires sans lesquels, dans bien des pays, on ne peut même pas accéder aux ministres capables d’accorder les permis d’exploration et de signer les contrats d’exploitation. Et puisque les grandes Majors agissaient toutes ainsi, la direction d’Elf, estimait-il, aurait eu tort de s’affaiblir en refusant de se salir les mains elle aussi.

     Car Guillaumat n’est pas un naïf. Ayant côtoyer de près le monde du renseignement pendant la guerre, il a conservé de cette expérience la conviction que l’information doit être au cœur de toute stratégie. Pour prendre les bonnes décisions au bon moment et pouvoir parer les coups de ses adversaires, il importe en effet à un décideur de pouvoir être mis au courant de tout et avant tout le monde. C’est pour cette raison que le président Guillaumat n’hésitera pas à faire embaucher par Elf plusieurs figures de SDECE, le service de renseignement et de contre-espionnage français. A cet égard, trois personnalités méritent d’être citées.

     Il faut parler en premier lieu de Maurice Robert, l’ancien chef de la division Afrique du SDECE (1960-1970). Après avoir quitté le service en 1974, ce dernier décide de mettre ses compétences et ses vastes réseaux au service de Guillaumat. Il va ainsi bâtir en quelques années une structure très efficace. Grâce à lui, Elf-ERAP pourra se tenir informée de l’avancement de toutes les discussions concernant les permis d’exploration ou d’exploitation pétrolière négociés en Afrique de l’Est. Maurice Robert use également de ses nombreuses connaissances pour nouer des contacts et faciliter des rencontres utiles. Il établit aussi régulièrement des notes et des rapports très précis sur l’état d’esprit de tel ou tel responsable ou bien sur la situation politique de tel ou tel pays, autant d’aspects essentiels pour que la société puisse conquérir ou conserver des marchés.

    Ancien du service 7 du SDECE, Jean Tropel est recruté par Elf pour fonder un service de Protection-Sécurité-Administration (PSA), dont le rôle consistera à sécuriser les sites pétroliers les plus sensibles tout en assurant la protection des personnels qui y travaillent, notamment lorsqu’il s’agit de zones politiquement instables. Parallèlement, Tropel reçoit pour mission d’empêcher que le groupe ne soit infiltré par des agents à la solde de puissances étrangères ou de sociétés concurrentes, une tâche certes très difficile mais éminemment importante.

    Enfin, l’ancien chef de poste du SDECE à Téhéran, le colonel Henri Maudry, pilote de son côté les relations qu’Elf entretient avec les différents services officiels de police ou de renseignement. Régulièrement, il organise ainsi des réunions conjointes avec les autorités de l’armée, du ministère de l’Intérieur ou du SDECE.

     Mais la volonté qu’a la France de défendre coûte que coûte son « pré carré », n’exclue pas forcément l’envie de l’agrandir quand l’occasion se présente. A deux reprises, au Biafra d’abord (1967-1970), puis en Angola (et notamment dans l’enclave de Cabinda, 1974-1975), les hommes d’Elf s’investiront fortement à la demande des services spéciaux pour tenter de faire naître de nouveaux États favorables aux intérêts (pétroliers) de la France. Dans les deux cas cependant, ces tentatives se termineront sur des échecs et il faudra attendre plusieurs années et dépenser beaucoup d’argent pour que les régimes nigérians et angolais, refroidis par les menées hostiles de la France à leur égard, acceptent finalement de passer l’éponge et d’accorder des concessions pétrolières à Elf-Aquitaine5.

    Pierre Guillaumat s’est toujours montré très à l’aise avec ce monde du renseignement et de la diplomatie parallèle qu’il côtoie pour ainsi dire depuis son enfance. Comme il n’a pas forcément le temps nécessaire pour s’en occuper, il en délègue cependant le suivi à l’un de ses bras-droits, Guy Ponsaillé, un ancien administrateur colonial qu’il a nommé à la tête du personnel de l’UGP mais dont il fera aussi le chef d’une cellule spéciale dite de « protection et de sécurité administrative » (PSA).

      Enfin et comme il est plein de ressources, le PDG d’Elf utilise aussi une autre structure occulte afin de parvenir à ses fins : la franc-maçonnerie. Membre éminent de la Grande Loge Nationale de France (GLNF), le « frère » Guillaumat n’hésite pas à utiliser ce réseau pour accroître sa connivence avec les chefs d’État africains et aplanir d’éventuelles difficultés.

. Le « pape » de la technocratie française

     Réduire le rôle de Pierre Guillaumat au seul secteur énergétique, comme nous l’avons fait jusque-là, serait cependant oublier qu’il fut en réalité l’un des principaux architectes de la révolution industrielle qu’a connue la France pendant les Trente Glorieuses.

De par l’influence qu’il avait acquise auprès des décideurs politiques et de par le rôle direct qui fut sien dans plusieurs gouvernements, il a été à l’origine de bien des grands projets industriels qui ont marqué la période.

     L’un de ses principaux leviers d’action est le rôle déterminant qu’il joue auprès de l’Ecole polytechnique. En effet, comme il dispose d’excellents relais au sein de cette institution (dont il est lui-même issu) Pierre Guillaumat peut très largement orienter les programmes et les travaux de recherche de l’école afin de pouvoir les faire correspondre aux besoins présents et futurs de l’industrie et du monde entrepreneurial français. Le magistère longtemps officieux de Guillaumat auprès de l’Ecole polytechnique est officialisé lorsqu’il devient l’un des membres de son conseil de perfectionnement (1969) puis le président de son conseil d’administration (1971-1974). En 1972, afin de lutter contre la « subversion gauchiste » qui commence à prendre pied à l’X, il fait nommer le général Pierre Briquet à la tête de l’institution avec pour mission d’y rétablir l’ordre. En trois années, ce dernier parviendra effectivement à ses fins.

     Plus discret encore, mais tout aussi essentiel, est le pouvoir que Pierre Guillaumat exerce au sein du corps des mines, dont il sera durant plusieurs décennies le plus éminent représentant et, pour ainsi dire, le véritable chef6.

     Fondé en deux étapes en 1794 et 1810 dans le but de favoriser et d’harmoniser l’exploitation des ressources minières du pays, le corps des mines est formés d’ingénieurs hautement qualifiés sélectionnés au terme d’un processus très particulier. Chaque année en effet, les premiers au classement de sortie de l’École polytechnique (autrement dit la fameuse « botte ») sont à admis à rejoindre la troisième année du cursus de l’école des mines de Paris. Concrètement, choisir les Mines revient donc pour eux à pouvoir « afficher son rang de sortie jusqu’à la fin de sa vie » (André Thépot). Une fois diplômés, les ingénieurs des mines seront considérés comme membres d’un corps rattaché au ministère de l’industrie. Ils toucheront un salaire mensuel calculé en fonction d’une grille indiciaire précise, salaire auquel viendront bien évidemment s’ajouter les traitements liés aux postes qu’ils occupent. A l’instar de leurs collègues (et rivaux) de l’inspection générale des finances ou des ponts et chaussés, les « mineux » ont tendance à se percevoir comme les membres d’une véritable aristocratie (caste?) républicaine. S’ils s’appellent « camarades » et se tutoient, on dit qu’ils manifestent souvent une certaine forme de mépris et d’arrogance à l’égard de tous ceux qui n’appartiennent pas à leur monde.

    D’après leur statut7, les X-Mines disposent d’un monopole absolu sur les emplois de cadres dans le secteur des mines, mais l’on peut aussi faire appel à eux dès lors qu’une place se libère à la tête des filières techniques de la haute administration ou la hiérarchie des grands groupes industriels publics. Pour estimer à sa juste mesure la puissance acquise par le corp à l’époque de Guillaumat, il suffit de rappeler qu’au milieu des années 1970, près de la moitié des trente principaux groupes industriels sont présidés par des « mineux ». Outre Pierre Guillaumat chez Elf, on trouve ainsi René Granier de Liliac chez Total, Pierre Jouven à Péchiney, Roger Martin à Saint-Gobain, Maurice Borgeaud à Usinor, Jean Blancard à Gaz de France, etc.

     Or, c’est précisément au sein de ce corps si élitiste que Pierre Guillaumat va occuper un rôle déterminant. Après avoir été élève ingénieur, il deviendra successivement ingénieur ordinaire, puis ingénieur en chef avant d’être finalement nommé au grade d’ingénieur général des mines en 1955. En tant que tel, il siégera au conseil général du corps (CGM) quasiment sans interruption jusqu’en 1978. Il pourra ainsi appuyer directement la carrière ses « poulains », dont les plus célèbres seront Jacques Mabile (1923-1971), André Giraud (1925-1997), Jean Méo (1927), Georges Besse (1927-1986)8 ou encore Michel Pecqueur (1931-1995), qui tous occuperont d’éminentes fonctions au sein de l’industrie française et qui, pour certains d’entre eux, deviendront d’ailleurs ses collaborateurs directs au sein du groupe Elf. Loin d’y voir une forme de corporatisme ou de favoritisme, Pierre Guillaumat estime que cette domination des « corpsards » sur le monde industriel et économique est un gage à la fois d’excellence, de rigueur et d’efficacité.

     Tout au long de sa carrière, Pierre Guillaumat ne cessera donc de défendre (et si possible d’accroître) les prérogatives détenues par ses confrères. Suite au drame survenu à Feyzin le 4 janvier 1966, où une explosion a coûté la vie à 18 personnes (dont 11 pompiers) et fait une centaine de blessés, il fera par exemple attribuer au corps des mines une mission d’inspection des sites industriels français. Après avoir pris sa retraite, Pierre Guillaumat participera encore à la fondation de l’Association amicale des ingénieurs des mines (AAIM), dont il restera le président jusqu’en 1984.

. Le grand patron

     Pierre Guillaumat a sans doute atteint le sommet de sa carrière et de son influence au début des années 1970, à l’époque du pompidolisme triomphant. Chaque jour, son chauffeur le conduit depuis son appartement du boulevard Richard-Wallace à Neuilly-sur-Seine jusqu’à son bureau situé au n°7 de la rue Nélaton, dans le 15ème arrondissement de Paris. C’est là, à l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver (détruit en 1959), que l’architecte Pierre Dufau a fait édifier un immense complexe dont l’Erap a fait son siège. Pierre Guillaumat possède aussi un autre bureau à la Défense, au 44ème étage de la tour Aquitaine, siège de la SNPA.

    Toujours impeccablement mis, le président Guillaumat a ses entrées dans tous les palais de la République. Pour l’Élysée et Matignon, mais aussi et surtout pour la rue de Rivoli (où se trouvait alors situé le ministère de l’Économie et des Finances), il est l’arbitre en dernier ressort pour tout ce qui concerne les questions énergétiques. Aucune décision n’est d’ailleurs prise sans qu’il ne soit consulté et, généralement, c’est son avis qui est suivi. Mais bien qu’il soit toujours considéré comme un haut fonctionnaire, Guillaumat est aussi devenu désormais un véritable chef d’entreprise.

     Car à partir de 1973 l’ERAP va cesser de recevoir des dotations publiques et, après les avoir longtemps combattu, Guillaumat se rapprochera peu à peu des positions des Majors dont les intérêts et les siens entrent de plus en plus en convergence. Tel un milliardaire texan, il sillonne alors le monde entier à bord de son Falcon-10, étant un jour à Washington, l’autre à Vienne, Téhéran ou Libreville. Signatures de contrats, inaugurations de nouveaux sites, accompagnements de voyages présidentiels, il est partout accueilli avec les honneurs dus à un chef d’État, car son groupe est devenu le premier investisseur français à l’étranger et chacun sait qu’il a l’oreille des chefs d’État de la Ve République.

    Mais le plus important pour Guillaumat est que sa compagnie soit capable de produire chaque année plus de 20 millions de tonnes de pétrole brut, soit 25% des besoins de la France, ainsi que 10 millions de mètres cubes de gaz, soit 40% de la consommation nationale. En somme, si les camions roulent chaque jour pour livrer leurs marchandises, si voitures et autocars transportent chaque matin des millions d’employés jusqu’à leur lieu de travail, si les avions décollent des pistes, si les chaudières et les turbines fonctionnent, bref si toute l’économie française tourne et fait ainsi vivre le pays et ses habitants, c’est en partie, et même en grande partie, grâce aux salariés d’Elf.

     La société réalise alors un chiffre d’affaire annuel de 34 milliards de francs. Elle dispose d’une flotte de 36 navires totalisant plus de 5,4 millions de tonnage. Elle emploie près de 38 000 salariés : ingénieurs et géologues certes, mais aussi mécaniciens, informaticiens, cadres commerciaux, comptables, employés de bureaux, coursiers, standardistes, etc. Autant d’effectifs dont le management représente un défi permanent, d’autant plus qu’ils relèvent  souvent de statuts différents. Certains d’entre eux sont  fonctionnaires, d’autres ont le statut de mineurs ou bien dépendent de conventions collectives parfois très diverses. Chez Elf, la plupart des employés touchent de gros salaires et bénéficient d’importantes primes de rendement. Le comité d’entreprise est par ailleurs très généreux. Les cadres commerciaux et les ingénieurs sont particulièrement bien lotis, de même que certains ouvriers d’élite, comme les foreurs, dont les compétences sont très recherchées. Mais en contrepartie de tous ces avantages, chacun doit pouvoir se donner corps et âme à son métier et à la vie du groupe. Passer six mois de l’année sur une plate-forme pétrolière en mer du Nord n’est d’ailleurs pas un sacrifice que tout le monde est prêt à consentir.

     Sous une apparence autoritaire et parfois cassante, le président Guillaumat sait se montrer simple et courtois. Éduqué dans un milieu où la galanterie n’était pas un vain mot, il fait la queue chaque jour devant l’ascenseur avec le personnel et ôte son chapeau avec déférence devant une présence féminine. D’une extrême rigueur pour lui-même comme pour les autres, il ne passe pas pour un patron facile, c’est le moins que l’on puisse dire. Avoir quelques minutes de retard à un entretien entraîne généralement les plus sévères reproches. Mais son intelligence et ses capacités de direction font l’unanimité. Ses proches collaborateurs lui témoignent d’ailleurs une confiance totale. Eux seuls ont le droit d’apercevoir de temps à autre l’autre face de Guillaumat, celle d’un homme plein d’humour et qui souhaite qu’on lui parle toujours avec franchise. Tous les samedis après-midi, il regroupe ainsi ses collaborateurs directs autour d’un apéritif afin d’évoquer avec eux l’avancement des dossiers dans une atmosphère plus conviviale. Tous les dimanches matins, c’est pendant une promenade autour du lac du bois de Boulogne que Guillaumat et son vieux complice, Jean Blancard, font le point sur les affaires du moment et déterminent une position commune.

    Mais Guillaumat a beau être devenu un grand capitaine d’industrie, il reste un ingénieur dans l’âme. Depuis l’époque où, jeune haut fonctionnaire de 25 ans, il arpentait les sols boueux des mines d’Indochine, il a toujours conservé ce goût pour le terrain et les choses concrètes. Sur les chantiers de forage, au milieu des derricks et des trépans, dans les odeurs d’huile et le bruit des moteurs, il est comme chez lui.

. Les contre-coups du choc pétrolier

    Pendant des années, le monde du pétrole a été porté par une croissance exponentielle. De 9 millions de tonnes en 1950, la demande française de pétrole est ainsi passée de 23 millions en 1960 puis à 82 millions en 1970. Au cours de la même période, la consommation annuelle d’essence s’est hissé de 2,5 à 12,2 millions de tonnes. Mais cette hausse va connaître un arrêt brutal en octobre 1973, au moment de la guerre du Kippour. A l’initiative de l’Arabie Saoudite, les États membres de l’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole (OPEP) décident en effet de stopper temporairement leurs exportations à destination des pays ayant soutenu Israël. Pour tous les autres, le prix du baril passera en quelques semaines de 3 à 12 dollars ! Cette situation provoque l’affolement des chancelleries et des places boursières. Le ministère français de la Défense devra même dépêcher en urgence un négociateur à Riyadh, le polytechnicien Hugues de l’Estoile. Le 30 novembre 1973, ce dernier parviendra finalement à conclure un accord avec les Saoudiens. En échange d’une assistance technique et de la livraison d’usines pétrochimiques clés en main, la famille royale acceptera de garantir la livraison de son pétrole à la France jusqu’en 1990.

    Mais le mal est fait et la machine si bien huilée que Guillaumat avait mise en place au lendemain de la Libération commence à se gripper. La baisse de la croissance économique provoque une chute de la demande de pétrole et le gouvernement décide de diminuer sa dépendance à l’égard de l’or noir en se lançant dans un grand projet d’édification de centrales nucléaires. Le secteur du raffinage sera particulièrement touché et l’on devra programmer la fermeture de plusieurs sites. Ces difficultés économiques ne vont pas tarder à se transformer en difficultés politiques. En octobre 1974, les députés Bertrand Denis et Julien Schwartz publient ainsi un rapport parlementaire dans lequel ils s’en prennent vigoureusement aux avantages dont ont bénéficié jusque-là les pétroliers français de la part de l’Etat. Ils contestent également leur politique du secret et leur absence presque totale de communication sur leurs bénéfices réels. Pour la première fois de sa vie professionnelle, Guillaumat doit monter publiquement au créneau pour défendre ses choix et ses méthodes. Dans le même temps, certains pompistes indépendants décident de porter plainte contre les conglomérats qu’ils accusent d’entente illicite et de pratiques déloyales. Ce « procès de Marseille », plein de rebondissements, va durer près de 12 ans.

     La persistance de la crise contraint finalement Pierre Guillaumat à revenir sur le compromis de 1965 qui avait instauré la dualité ERAP/SNPA. Celle-ci apparait en effet de plus en plus comme un archaïsme à un moment où l’on a au contraire besoin d’édifier un groupe qui sera le plus large possible afin de tenir dans la tempête. Dès 1973, Guillaumat prescrit donc la fusion entre l’ERAP et la SNPA. Le 9 janvier 1976, après avoir obtenu l’accord du gouvernement, la société publique ELF-ERAP et la société semi-publique SNPA (51% de capitaux publics) finisdonc par fusionner, donnant ainsi naissance à la Société Nationale Elf Aquitaine (SNEA).

    Cette opération, réalisée dans des conditions difficiles, sera la dernière grande mesure prise et impulsée par le président Guillaumat. Après onze années de direction, ce dernier sent bien que l’heure est venue pour lui de passer la main. Il n’a jamais caché sa volonté de voir son vieux camarade André Giraud lui succéder après son retrait, mais ce dernier ayant refusé l’offre, le président Giscard d’Estaing pourra imposer son propre candidat, Albin Chalandon (né en 1920).

    Le 4 août 1977, c’est donc à ce dernier que Pierre Guillaumat doit céder les rênes de son groupe. En octobre suivant, en forme d’hommage, son nom est attribué au plus gros tanker jamais construit, un géant de 414 mètres de long et 555 000 tonnes, commandé par la CNN aux Chantiers de l’Atlantique, dont il restera le chef-d’œuvre. L’année suivante, l’ancien président est élevé au grade de grand-croix de la Légion d’honneur, le plus élevé de l’ordre après celui de chancelier réservé au chef de l’Etat. La République se montre ainsi reconnaissante à l’égard de celui qui l’a si bien et si longtemps servi.

. La retraite et le scandale

     Mais le jeune retraité de 68 ans est bien décidé à ne pas sombrer dans l’inactivité. Débordant d’idées et de projets, il multiplie les initiatives, délivrant notamment au gouvernement un rapport remarqué sur l’avenir des transports terrestres. Devenu le président du conseil d’administration des Galeries Lafayette, puis de la banque Courtois, il prend également en main le comité des relations industrielles du CNRS, un sujet qui lui a toujours été particulièrement cher. Il s’investit également dans la Ligue contre le Cancer (LICRA), dont il sera le président d’honneur entre 1981 et 1991.

    Ses dernières années seront cependant assombries par une série de difficultés et même parfois de drames. Les terribles catastrophes industrielles de Seveso (1976), de Three Miles (1979) et surtout de Tchernobyl (1985), ou encore le naufrage de l’Amoco Cadiz (1978), ont alerter l’opinion publique sur les dangers d’un développement industriel non contrôlé. Elles viennent remettre en cause cette forme d’optimisme saint-simonien qui a prévalu durant les Trente Glorieuses et dont l’action de Guillaumat a justement été le plus parfait symbole.

    Sur le plan politique aussi, les choses n’évoluent’par toujours dans le bon sens pour Pierre Guillaumat et ses réseaux. La victoire des socialistes aux élections de mai 1981 marque ainsi la fin du long règne que la droite avait exercé sur l’exécutif français depuis 1958. Des dossiers que l’on croyait enterrés se mettent alors à ressurgir comme par enchantement. Déjà étrillé par Philippe Simmonot dans les Nucléocrates (1978), l’ancien président d’Elf est directement visé par Pierre Péan dans Les Émirs de la République en 1982. Mais il sera surtout rattrapé par l’affaire des « avions renifleurs », qui va provoquer un énorme scandale.

     Tout commence le 21 décembre 1983, lorsque le Canard Enchaîné révèle en une que, de l’été 1976 à juillet 1979, la société Elf-Aquitaine a très généreusement financé une équipe de pseudo-scientifiques qui prétendaient avoir mis au point un procédé révolutionnaire capable de découvrir des gisements d’hydrocarbures à l’aide de simples prises de vues aériennes. Il s’agissait en réalité d’une escroquerie de haut vol, dont le principal bénéficiaire sera, en fin de compte, l’Union des Banques Suisses (UBS), qui parviendra ainsi à extorquer à Elf (et donc à l’Etat français), près de 740 millions de francs, une somme issue des fonds publics et dont il sera ensuite très difficile, et même finalement impossible, d’obtenir la restitution totale.

    Devant la réaction indignée de l’opinion, une commission d’enquête parlementaire est mise en place sous l’autorité de François Gicquel, référendaire à la Cour des comptes. Le 4 janvier 1984, non sans un certain panache, Pierre Guillaumat fait parvenir au Monde une lettre de quatre pages dans laquelle il revendique l’entière responsabilité de ce fiasco. En fin de compte, comme il ne s’était par enrichi personnellement dans cette affaire et qu’il s’était appuyé sur des rapports d’experts avant de prendre chacune de ses décisions, aucune poursuite ne sera lancée à son encontre.

     Pierre Guillaumat se montrera également attristé et contrarié par l’évolution des institutions qu’il a présidées. Il en ira ainsi de son cher corps des mines par exemple. La disparition progressive du secteur minier mais aussi la privatisation des grands groupes industriels français les ayant privés de leurs débouchés naturels, les « mineux » seront de plus en plus nombreux à se tourner vers le secteur privé, il est vrai beaucoup plus rémunérateur. Cette pratique du « pantouflage » avait certes toujours existé mais elle connaît alors une hausse importante (17% des « mineux » travaillaient dans le privé en 1990), signe d’un délitement progressif des valeurs qui avaient porté le corps depuis sa fondation. De défenseurs farouches du colbertisme, les X-Mines cont ainsi peu à peu se muer en fervents avocats du libéralisme.

     Le groupe Elf-Aquitaine ne sera pas épargné par cette modification générale des comportements. Après le départ du fondateur, les austères ingénieurs qu’il avait installés aux principaux échelons de responsabilité seront ainsi peu à peu remplacés par de jeunes énarques souvent convertis à l’affairisme le plus débridé. Emportés par le boom pétrolier de 1981, ces derniers vont se laisser emporter par la pratique du trading et investir à tout-va. Le chiffre d’affaire d’Elf-Aquitaine passera ainsi de 40 milliards de francs en 1977 à plus 200 milliards en 1985, tandis que le bénéfice net du groupe va se hisser de 2 milliards en 1977 à près de 8 milliards en 1988. Au passage, la société prendra des risques de plus en plus élevés et les intermédiaires douteux, déjà actifs à l’époque de Guillaumat, deviendront encore plus avides et bien moins discrets. Après une première privatisation partielle en 1986, Elf-Aquitaine finira par devenir entièrement privée en février 1994 à l’initiative du gouvernement d’Édouard Balladur. A peine quelques mois plus tard éclatera le scandale de « l’affaire Elf », qui va s’étaler sur près de quatre années. Tout le système occulte mis en place par l’entreprise à travers une série d’hommes au passé trouble9 sera alors mis au jour et l’un de ses anciens présidents, Loïk Le Floch-Prigent, finira même par être envoyé derrière les barreaux10. Discréditée et à bout de souffle, la compagnie Elf-Aquitaine sera finalement rachetée le 13 septembre 1999 par son éternel concurrent, Total.

     Mais le destin a épargné à Pierre Guillaumat de devoir assister à ce triste spectacle. L’ancien président d’Elf est en effet mort le 28 août 1991, à l’âge de 82 ans. Et comme en France on préfère généralement honorer les poètes plutôt que les ingénieurs, surtout lorsqu’ils ont œuvré dans le pétrole ou le nucléaire, Pierre Guillaumat ne sera pas inhumé au Panthéon malgré l’extraordinaire contribution qu’il a apportée à son pays. A la place, il aura néanmoins droit à des funérailles aux Invalides (2 septembre 1991) avant d’être ensuite inhumé dans une modeste tombe à Neuilly-sur-Seine. Mais sans doute cela convenait-il mieux à sa légendaire discrétion.

     Marié à Dominique Villemain depuis le 6 février 1946, Pierre Guillaumat était le père d’une fille, Anne, et de deux garçons, Jean et François.

Notes

1 Une poignée de firmes anglo-saxonnes surnommées les « sept sœurs » ont dominé le marché mondial des hydrocarbures entre le début du vingtième siècle et le début des années 1970. Il s’agissait de la Standard Oil of California (Socal, devenue Chevron), de la Standard Oil of New Jersey (Exxon), de la Standard Oil of New York (Socony, devenue Mobil), de Gulf & Texas Oil (Texaco), de l’Anglo-Iranian Oil Compagny (devenue BP) et de Royal Dutch Shell.

2 Ce principe était dans l’ère du temps. L’Italie (ENI) et le Brésil (Petrobras) avaient déjà crée de grands groupes étatiques pétroliers. En 1948, l’ENI avait frappé un grand coup en s’associant avec le Venezuela dans le cadre d’un accord très avantageux pour le pays producteur.

3 Ces trois sociétés étaient la Régie Autonome des Pétroles (RAP), la Société Nationale de Recherche et d’Exploitation de Pétrole en Algérie (SN-REPAL) et le Groupe des Exploitants Pétroliers (GEP), lui-même composé de plusieurs sociétés.

4 Les aventures iraniennes et irakiennes d’Elf s’achèveront sur de graves désillusions. En 1979, l’arrivée au pouvoir de Khomeiny et de Saddam Hussein entraînera en effet le départ des capitaux français de ces deux pays.

5 Elf exploitera le gisement nigérian d’Obagi (1964) et celui de Pacasa en Angola (1982).

6 Toute sa vie, Pierre Guillaumat sera accusé par certains groupes d’extrême-droite d’être le dirigeant d’un groupe de technocrates occultes, les fameux « synarques ».

7 A l’époque de Guillaumat, le fonctionnement interne du corps des mines était régi par les dispositions du décret n°50-381 du 31 mars 1950.

8 Devenu le patron de la régie Renault, Georges Besse connaîtra une fin brutale puisqu’il sera assassiné par les militants d’Action Directe devant son domicile parisien en 1986.

9 Des hommes tels qu’Étienne Leandri, Robert Feliciaggi, André Guelfi et Alfred Sirven auront ainsi joué un rôle très trouble auprès de la compagnie pétrolière.

10 L’affaire Elf porta sur la perte de 3 milliards de francs, « disparus » des comptes de l’entreprise entre 1989 et 1993.

Sources :

. Service histoire de la Défense (SHD), Vincennes : dossier de résistant de Pierre Guillaumat GR 16 P 277 878

Bibliographie :

. Aiello, Roger Vincent : Dans les coulisses d’Elf-Aquitaine, Le Manuscrit, 2010.

. Blancard, Jean : « Souvenir de Pierre Guillaumat », in Commentaires, n°56, 1991/4.

. Collectif : Elf-Aquitaine, des origines à 1989, Fayard, 1998.

. Colomba, Benoît & Servenay, David : Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, le vrai visage du capitalisme français, Editions de la Découverte, 2009.

. Daumas, Jean-Claude : Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010.

. Beltran, Alain : « La politique énergétique de la France au XXe siècle, une construction historique », in Annales des Mines, août 1998.

. Garçon, Anne-Françoise et Belhoste, Bruno (sous la direction de) : « Les ingénieurs des Mines, culture, pouvoir, pratique », colloque des 7 et 8 octobre 2010, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, IGPDE, 2012.

. Gaston-Breton, Tristan : « Pierre Guillaumat, Elf et la Françafrique », in Les Échos, 9 août 2006.

. Guillemoles, Alain : « Pierre Guillaumat, pétrolier patriote », in La Croix, 5 août 2013.

. Guisnel, Jean & Faligot, Roger (sous la direction de) : Histoire secrète de la Ve République, La Découverte, 2007.

. Malonga, Ferdinand & Paul, Samir : « ELF-ERAP et le Congo, les vicissitudes d’un mariage de raison (1968-1978), in Histoire, Économie et Société, 2010/2.

. Mongin, Dominique : « Genèse de l’armement nucléaire français », in Revue historique des armées, n° 262, 2011.

. Mongin, Dominique : La Direction des applications militaires, au cœur de la dissuation nucléaire française, CEA, 2016.

. Mornand, Jacques : « Elf-Aquitaine, on cherche un tsar », in Nouvel Observateur, 17 mars 1977.

. Soutou, Georges-Henri & Beltran, Alain : Pierre Guillaumat, la passion des grands projets, Rive Droite, Institut d’Histoire de l’Industrie, 1995.

Crédit photographique : la raffinerie de Feyzin (Rhône)[© Xavier Caré / Wikimedia Commons]

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