Pierre Guillaumat et l’énergie de la France (II)

… suite de la partie I

. La création d’Elf-Aquitaine

    Au début des années 1960, l’industrie pétrolière française était encore très largement dominée par la Compagnie française des pétroles (CFP, future Total). Fondée en 1924 et contrôlée par l’Etat à hauteur de 35%, la société exploitait essentiellement le pétrole du golfe Persique. A beaucoup d’égard, la CFP apparaissait un peu comme la créature du Quai d’Orsay. On la disait aussi très proche des positions défendues par les Majors américaines1.

    Dès 1959 et à la demande du chef de l’Etat, le ministre de l’Industrie Jean-Marcel Jeanneney (1910-2010) reçut pour mission de venir bousculer cet état de fait. Il conçut alors le projet de créer une structure concurrente qui serait cette fois-ci entièrement publique et directement placée sous la tutelle de l’Élysée. Ce nouvel acteur aurait reçu  pour mission d’aider la France à conforter son indépendance énergétique mais aussi d’accroître son rayonnement politique à l’international2.

     Pour y parvenir, il fut décidé de rassembler en un seul groupe toutes les petites entreprises pétrolières créées et gérées jusque-là par l’Etat. Bien que fortement soutenu par l’exécutif, ce processus complexe allait prendre du temps. La première étape fut posée dès le mois d’avril 1960, lorsque trois sociétés3 s’unirent pour fonder l’Union Générale des Pétroles (UGP). Par la suite, plusieurs entités allaient venir s’adjoindre à ce premier ensemble, dont le Bureau des Recherches des Pétroles (que Pierre Guillaumat avait fondé en 1945 et qu’il avait présidé avec une courte interruption jusqu’en 1959).

    Fin 1965, il ne restait plus qu’à mener la dernière étape de ce projet de fusion mais celle-ci était aussi la plus difficile. Le patron de la DICA, André Giraud, suggéra alors au Premier ministre Georges Pompidou le nom de Pierre Guillaumat, en le présentant comme le seul homme qui aurait l’autorité suffisante pour y parvenir. Guillaumat accepta et, le 17 décembre 1965, il quitta donc la présidence d’EDF pour se consacrer entièrement à cette nouvelle mission. Le 1er janvier 1966, toutes les filiales du BRP et de l’UGP s’unirent sous sa conduite au sein d’une nouvelle entité, l’Entreprise de Recherche d’Activités Pétrolières (ERAP), qui allait regrouper pour la première fois au sein d’un même organisme toutes les activités pétrolières de l’Etat. La SNPA, société à capitaux privés, ne fut pas intégrée stricto sensu à l’ERAP, mais les deux sociétés disposèrent toutefois d’un même conseil d’administration (appelé « comité exécutif ») dont Pierre Guillaumat devint naturellement le président.

    Remontant ses manches, Guillaumat commença par s’entourer d’une équipe très soudée, principalement issue du corps des Mines et qui allait demeurer quasiment la même pendant tout son mandat. Allaient notamment y figurer Raymond Lévy (vice-président en charge du raffinage et de la distribution), Jean Blancard (premier directeur-général en charge de l’exploration et de la production, il fut remplacé par Gilbert Rutman en 1968), Henri Michaux (secrétaire général), Roger Augereau (directeur du personnel) et Jacques Bonnet de la Tour (directeur financier).

     Fidèle à son idée de départ, Guillaumat souhaitait absolument que son groupe puisse maîtriser rapidement l’ensemble de la chaîne des hydrocarbures afin de ne pas avoir à dépendre d’intermédiaires (et cela d’autant plus que ces derniers étaient souvent liés à des gouvernements étrangers). Certes, l’ERAP possédait déjà tout ce qu’il fallait pour assurer le forage et l’exploitation du pétrole et du gaz, mais il lui manquait encore des capacités de transports suffisantes. Pour ce faire, Guillaumat fit racheter 35% de la Compagnie Nationale de Navigation (CNN) afin de pouvoir assurer le transbordement du brut français à travers les cinq continents. L’ERAP manquait également de raffineries capables d’assurer la transformation du pétrole brut en essence et en produits dérivés. On mit donc en chantier trois grandes structures de ce type à Feyzin dans la banlieue lyonnaise (1964) ainsi qu’à Grandpuits (1967) et Gargenville, près de Paris (1968). Enfin, comme l’ERAP ne possédait pas de véritable réseau de distribution, dès le milieu des années 1960 Guillaumat fit racheter à Texaco les actifs de la Caltex, ce qui allait lui permettre d’acquérir un parc de 183 stations-services et 1 385 points de vente. Au bout du compte, l’ERAP décida de créer la marque ELF afin de pouvoir vendre elle-même sa production sous un seul nom. Pour mieux marquer les esprits, des spécialistes en communication orchestrèrent une vaste opération de communication et c’est donc en une seule nuit, le 28 avril 1967, que les logos de plusieurs milliers de stations-services affichèrent leur nouvelle identité !

    Conscient du formidable potentiel de croissance que recelaient les filières liées aux produits dérivés du pétrole, Pierre Guillaumat engagea rapidement son groupe dans la voie de la diversification. Dès 1963, la RAP avait d’ailleurs fait l’acquisition de la société Organico qui produisait le Rilsan, un polyamide à base d’huile de ricin utilisé pour le revêtement d’objets métalliques. En mars 1971, Pierre Guillaumat fit racheter les huiles Antar, ce qui lui permit d’acquérir une place de leader sur le marché des lubrifiants automobiles. Avec Siplast, Elf put également être présente dans le domaine de l’isolation.

    En 1973, Pierre Guillaumat chargea René Sautier de lancer une branche pharmaceutique, initiative qui allait aboutir à la création de Sanofi. En quelques années, cette société parvint à racheter plusieurs laboratoires pharmaceutiques, ce qui lui permit de produire des médicaments à succès : Depakine, Cordarone, Ticlid, etc. Devenu l’un des premiers groupes pharmaceutiques français, Sanofi créa une holding, Galor, grâce à laquelle elle put s’assurer des participations dans plusieurs sociétés : Yves Rocher, Roger & Gallet, Molyneux, Stendhal, Van Cleef & Arpels, etc. Elle put ainsi s’imposer sur les marché de la beauté et du luxe, eux-aussi en pleine expansion.

     Mais c’est la plasturgie qui allait recevoir l’attention la plus soutenue. Par distillation, le brut peut en effet devenir du naphta, qui à son tour, par vapocraquage et polymérisation, peut être transformé en polyéthylène, c’est-à-dire en plastique. Or à cette époque le plastique était en train d’envahir toute l’économie : électroménager, automobile, bâtiment, textile, mécanique, construction électrique, aéronautique, le nombre de ses utilisations ne cessait de croître et c’est une manne qu’ Elf ne pouvait pas ignorer. Dès 1966, la raffinerie de Feyzin fut donc dotée d’une usine de vapocraquage (une deuxième lui sera adjointe en 1976). En 1969, la SNPA s’allia quant à elle avec la CFP (Total), pour créer le vapocraqueur de Gonfreville, qui fut opérationnel à partir de 1972. Issue pour sa part du partenariat entre l’ERAP et la CFP, la société ATO, créée en 1971, allait rapidement devenir l’un des grands noms de la chimie et de la plasturgie.

     Afin de promouvoir la recherche et l’innovation, Pierre Guillaumat patronna la fondation d’un centre d’étude situé à Solaize, près de Lyon. Les ingénieurs d’Elf furent ainsi à l’origine de plusieurs perfectionnements techniques importants, notamment dans le contrôle des pipe-lines par ordinateur et l’emploi de robots sous-marins pour assurer les réparations des puits de forage en eau profonde. Enfin, afin de promouvoir l’image de la marque auprès du grand public, Guillaumat accepta aussi de lancer sa société dans la compétition sportive. En 1967, Elf s’associa ainsi avec Matra Sport. Les deux firmes parrainèrent notamment Jackie Stewart, qui allait remporter le championnat de Formule 1 en 1969.

. Au cœur de la Françafrique

     Mais tout ce bel édifice reposait en réalité sur des bases bien fragiles. Car s’il est bien un fait qui d’ailleurs désespérait le président Guillaumat, c’est que l’on n’avait jamais pu découvrir sur le territoire national aucun grand gisement de pétrole et qu’il fallait donc bien le faire venir celui-ci d’ailleurs. Certes, la découverte d’importantes ressources pétrolières et gazières dans une partie de l’empire colonial avait soulevé beaucoup d’enthousiasme. Mais à peine quelques années plus tard, l’Afrique noire et l’Algérie entamaient déjà leur chemin vers l’indépendance.

     Que faire alors ? La France aurait-il pu réussir à conserver une forme de souveraineté sur le Sahara, là où se trouvaient les gisements, tout en accordant l’indépendance au reste du territoire algérien ? C’est là une idée audacieuse que le pouvoir caressa pendant un temps. Mais à quoi bon revendiquer une quelconque souveraineté sur une région située à des milliers de kilomètres des côtes et donc d’un éventuel terminal pétrolier ? Le projet finit donc par être abandonné et le Sahara fut donc laissé aux négociateurs du GPRA à l’issue des accords d’Evian.

    Et pourtant, l’indépendance acquise en juillet 1962 n’allait pas entraîner la fin brutale des activités pétrolières françaises en Algérie. Parce qu’ils ne disposaient pas des techniciens et des capitaux suffisants, les dirigeants de la jeune République algérienne allaient en effet avoir besoin de l’aide de l’ex-puissance coloniale afin d’exploiter leur propre sous-sol. Jamais sans cela ils n’auraient été capables de payer leurs fonctionnaires ou de développer leurs ambiteux projets. Mettant de côté leur rhétorique nationaliste et tiers-mondiste, Ahmed Ben Bella puis Houari Boumedienne allaient donc s’accommoder tant bien que mal de cette situation, à condition cependant que les Français renoncent à exploiter les gisements gaziers et qu’ils se montrent le plus discret possible. Après des négociations serrées, un accord final fut conclu le 29 juillet 1965. A cette date, le pétrole saharien assurait près de 50% des besoins français et c’est grâce à lui que l’ERAP réalisait la plus grande partie de ses bénéfices (ceux-ci ne compensant d’ailleurs que difficilement tous l’argent investi depuis 1949).

    A mesure qu’il renforça son autorité, le pouvoir algérien finit par trouver cette collaboration économique avec l’Etat français plus en plus incongrue. Très rapidement d’ailleurs, et malgré l’accord de 1965, les chicaneries administratives et les couacs politiques commencèrent à se succéder. Le quotidien national El Moudjahid déclencha notamment de violentes campagnes de presse contre le groupe Elf, accusé de néo-colonialisme. De son côté, le patron de la SN-REPAL, Michel Tenaille, dut batailler ferme avec Belkacem Nabi, le vice-président algérien qu’on lui avait imposé. Dans ces conditions, les conseils d’administration s’étalèrent parfois sur plusieurs journées ! Placé sous la menace permanente d’une expulsion, l’ERAP dut notamment accepter de financer l’industrialisation de l’Algérie. En janvier 1971, lorsqu’Alger lui réclama près de 400 millions de francs au titre d’arriérés d’impôts, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Dès le 5 février suivant, Pierre Guillaumat annonça le départ de son groupe. Le président Boumédienne répliqua le 24 février en décrétant la nationalisation de l’ensemble des infrastructures pétrolières algériennes. Ne purent demeurer dans le pays que les sociétés qui acceptèrent de passer sous le contrôle de la Sonatrach, l’entreprise étatique algérienne (ce que fit d’ailleurs la CFP). Pour Elf, c’était à n’en point douter un lourd échec puisqu’elle venait de perdre en un trait de plume près de la moitié de sa capacité de production d’hydrocarbure.

     Heureusement, cela faisait déjà plusieurs années que la société avait anticipé cette situation et qu’elle avait donc entrepris de diversifier au maximum ses sources d’approvisionnement afin de ne plus être aussi dépendante du pétrole algérien. Sous la conduite énergique de Guillaumat, l’entreprise avait décidé de sortir de la zone franc et, en quelques années, elle parvint ainsi à s’implanter dans près d’une quarantaine de pays. Certes, les échecs furent nombreux et les campagnes d’exploration menée en Espagne, en Grèce ou encore en Suisse s’achevèrent par exemple sur de coûteuses désillusions. Mais il y eut aussi de beaux succès. D’importants contrats furent ainsi passés avec le Canada, où l’Aquitaine Company of Canada (ACC) parvint à exploiter le grand gisement de Rainbow Lake dans l’Alberta. Il en alla de même aux Etats-Unis où l’Aquitaine Oil Company (AOC) acquit d’importants permis d’exploitation en Louisiane (1968).

     Dans le but d’obtenir du Brent, le pétrole de la mer du Nord, Elf s’associa avec la Norvège et le Royaume-Uni, ce qui donna ainsi naissance à Elf Norge. Cette collaboration fut couronnée par la découverte en 1971 du grand champ gazier de Frigg. L’exploitation de ce gisement situé à plus 190 km des côtes norvégiennes allait cependant s’avérer un défi technique redoutable, peut-être le plus difficile de tous ceux que dut affronter la société. Il fallut ainsi bâtir près de cinq stations de pompage off-shore qui furent ensuite reliées à la côte écossaise par un pipe-line sous-marin long de 730 km. La première livraison ne put avoir lieu que le 13 septembre 1977 après plusieurs années d’efforts. Heureusement, le gisement de Frigg allait s’avérer particulièrement riche, ce qui permettra de rentabiliser ces très lourds investissements.

    Elf partit aussi prospecter au Moyen-Orient, pourtant considérée comme une chasse gardée des Majors anglo-saxonnes. Pour y parvenir, elle dut faire des offres particulièrement avantageuses afin de pouvoir convaincre les régimes locaux de conclure avec elle des partenariats. En 1966, la société signa ainsi un contrat très important avec l’Iran, contrat dont les conditions furent considérées comme si exceptionnellement avantageuses pour le pays hôte que cela mit fortement en colère les Américains. A la suite de ce deal historique, dix années d’efforts furent encore nécessaires avant qu’en 1976 ne soit mis jour le grand gisement gazier de Kangan. En 1968, c’est avec l’Irak que s’associa l’Erap et, une fois encore, les promesses furent au rendez-vous puisqu’en 1976 (Abu Ghirab) et 1979 (Buzurgan) de grands gisements pétroliers purent être mis en exploitation4.

    Mais le groupe Elf concentra surtout son attention sur le golfe de Guinée et en particulier sur le Gabon, où furent successivement mis au jour des gisements très prometteurs : Anguille (1962), Gamba (1963), Batanga (1965) et surtout Grondin en 1971. Afin de développer les capacités locales, l’ERAP créa en 1965 le dépôt d’essence de Lambaréné, puis en 1968 la raffinerie de Port-Gentil. L’ancienne SPAEF changea de noms plusieurs fois avant de prendre finalement celui d’Elf-Gabon en 1973.

     Afin d’éviter les déconvenues qu’elle avait connues avec le pétrole algérien, la France se montra bien décidée à faire de son mieux pour pérenniser l’autorité des régimes africains qui lui étaient favorables et pour les protéger contre la désagrégation interne ou contre les menées subversives venues du bloc soviétique. En février 1964, lorsque le président gabonais Léon M’Ba fut renversé par de jeunes officiers progressistes, une cellule de crise se réunit donc immédiatement à l’Élysée sous la présidence de Jacques Foccart, l’homme en charge de la politique africaine de la présidence. Aux côtés du général Jacquier, le patron du SDECE, Pierre Guillaumat fit partie des invités. A l’issue des débats, il fut décidé de lancer une opération militaire afin de venir au secours de M’Ba. Rondement menée, cette opération permit effectivement d’obtenir la libération et le retour aux affaires du président déchu. A sa mort en 1967, c’est son ambitieux et très adroit directeur de cabinet, Albert Bongo, qui lui succéda. Il parviendra à se maintenir à la tête du pays durant plus de quarante ans et les liens qu’il entretint avec Elf furent si étroits que l’on se demanda parfois s’il était contrôlé par la société ou bien si, au contraire, c’était lui qui la contrôlait.

     Avec le Congo-Brazzaville, les relations furent plus chaotiques. Il faut dire que le pays était bien plus grand et plus instable que son petit voisin gabonais. A partir d’août 1963, le pouvoir tomba d’ailleurs entre les mains d’un groupe de militaires qui ne tardèrent pas à se revendiquer ouvertement du marxisme-léninisme. Et pourtant, ces Che Guevara africains n’ordonnèrent jamais l’expulsion des ingénieurs d’Elf. Bien au contraire, le 22 novembre 1970, Guillaumat vint personnellement à Pointe-Noire pour signer avec le président Marien Ngouabi l’accord qui allait donner naissance à Elf Congo (où Elf-Erap serait actionnaire à hauteur de 75% et l’Etat congolais à 25%). Moins de deux années plus tard, la mise en exploitation du grand gisement d’Émeraude, situé au large de Pointe-Noire, contribua à faire des dirigeants congolais des hommes très riches et d’autant plus pragmatiques.

      En somme, aux côtés de Jacques Foccart, Pierre Guillaumat peut tout à fait être présenté comme le véritable créateur de la « Françafrique », ce vaste réseau de liens clientélistes qui ont relié entre eux les chefs d’État africains, les hommes politiques et les industriels français, mais aussi divers intermédiaires parfois plus que douteux. Car c’est un fait bien connu que l’argent du pétrole a toujours suscité beaucoup de convoitises. Avec un coût d’exploitation de quelques dollars par baril pour un prix de vente de plusieurs dizaines de dollars, l’activité pétrolière est effectivement l’une des plus rentables du monde industriel. En proportion des sommes investies, elle rapporte beaucoup plus que la sidérurgie ou l’automobile par exemple.

      Certes, il est indéniable que les grandes compagnies pétrolières (dont Elf) ont manifestement contribué au développement des économies des pays producteurs. En 1974, Elf et l’Etat gabonais mirent ainsi en place la PID, ou Provision pour Investissements Diversifiés (PID). Cette institution, directement financée par les ressources pétrolières, permit de financer la création de très nombreuses entreprises (cimenteries, sucreries, etc.), mais assura également la construction de plusieurs réseaux routiers et téléphoniques, de dispensaires et de centres de recherche. Il est vrai également que la manne pétrolière permit à plusieurs États de pouvoir financer des politiques sociales parfois très généreuses : subventions des importations, gratuité de certains services publics, etc.

     Mais il n’en reste pas moins que la plupart des profits qui n’étaient pas réinvestis dans la masse salariale, les frais de fonctionnement ou la recherche et le développement, ont servi à enrichir les actionnaires du groupe mais aussi (et surtout) les chefs d’État locaux et leurs entourages. Qu’il s’agisse de la délivrance des permis d’exploration, de l’acquittement de la redevance minière et de l’impôt sur les sociétés, ou encore d’intéressements divers aux bénéfices, de prises de capital ou d’aides au développement plus ou moins factices, les pouvoirs locaux surent toujours se montrer très inventifs dès lors qu’il s’agissait de s’enrichir grâce aux sociétés étrangères. Ces flots d’argent ont fortement encouragé le développement de la corruption de même qu’il ont accru la déresponsabilisation des élites locales.

    Mais les sociétés occidentales furent elles-aussi touchées par cette maladie de « l’or noir ». Dès les années 1960, une partie de l’argent du pétrole servit ainsi à financer des partis politiques français, et en particulier l’UDR, dont les trésoriers allaient bientôt prendre l’habitude d’utiliser cette manne pour financer leurs campagnes électorales. C’est André Tarallo (1927-2018), d’abord comme directeur d’Elf-Congo (1969), puis comme directeur du secteur Afrique (1974), qui pilota cet aspect, sans doute le plus sulfureux, de la vie économique du groupe Elf.

    Nul doute que Pierre Guillaumat n’ait été mis au courant de toutes ces basses manœuvres. Qu’il s’en désolât ou non, il les estimait sans doute nécessaires, tant il est vrai qu’il faut bien payer ces fameux intermédiaires sans lesquels, dans bien des pays, on ne peut même pas accéder aux ministres capables d’accorder les permis d’exploration et de signer les contrats d’exploitation. Et puisque les grandes Majors agissaient toutes ainsi, la direction d’Elf, estimait-il, aurait eu tort de s’affaiblir en refusant de se salir les mains elle aussi.

     Car Guillaumat n’était pas un naïf. Pendant la guerre, il avait pu côtoyer de près le monde du renseignement et il avait conservé de cette expérience la conviction que l’information doit être au cœur de toute stratégie. Pour prendre les bonnes décisions au bon moment et pouvoir parer les coups de ses adversaires, il importe en effet à un décideur de pouvoir être mis au courant de tout et avant tout le monde. C’est pour cette raison que le président Guillaumat n’hésita pas à faire embaucher par Elf plusieurs figures de SDECE, le service de renseignement et de contre-espionnage français. A cet égard, trois personnalités méritent d’être citées.

     Il faut parler en premier lieu de Maurice Robert, l’ancien chef de la division Afrique du SDECE (1960-1970). Après avoir quitté le service en 1974, ce dernier décida de mettre ses compétences et ses vastes réseaux au service de Guillaumat. Il put ainsi bâtir en quelques années une structure très efficace. Grâce à lui, Elf-ERAP put se tenir informée de l’avancement de toutes les discussions concernant les permis d’exploration ou d’exploitation pétrolière négociés en Afrique de l’Est. Maurice Robert usa également de ses nombreuses connaissances pour nouer des contacts et faciliter des rencontres utiles. Il établissait aussi régulièrement des notes et des rapports très précis sur l’état d’esprit de tel ou tel responsable ou bien sur la situation politique de tel ou tel pays, autant d’aspects essentiels pour que la société puisse conquérir ou conserver des marchés.

    Ancien du service 7 du SDECE, Jean Tropel fut recruté par Elf pour fonder un service de Protection-Sécurité-Administration (PSA), dont le rôle consista à sécuriser les sites pétroliers les plus sensibles tout en assurant la protection des personnels qui y travaillaient, notamment lorsqu’il s’agissait de zones politiquement instables. Parallèlement, Tropel reçut pour mission d’empêcher que le groupe ne soit infiltré par des agents à la solde de puissances étrangères ou de sociétés concurrentes, une tâche certes très difficile mais éminemment importante.

    Enfin, l’ancien chef de poste du SDECE à Téhéran, le colonel Henri Maudry, pilota de son côté les relations qu’Elf entretenait avec les différents services officiels de police ou de renseignement. Régulièrement, il organisa ainsi des réunions conjointes avec les autorités de l’armée, du ministère de l’Intérieur ou du SDECE.

     Mais la volonté qu’avait la France de défendre coûte que coûte son « pré carré », n’excluait pas forcément l’envie de l’agrandir quand l’occasion se présentait. A deux reprises, au Biafra d’abord (1967-1970), puis en Angola (et notamment dans l’enclave de Cabinda, 1974-1975), les hommes d’Elf s’investirent fortement à la demande des services spéciaux pour tenter de faire naître de nouveaux États favorables aux intérêts (pétroliers) de la France. Dans les deux cas cependant, ces tentatives se terminèrent sur des échecs et il fallut attendre plusieurs années et dépenser beaucoup d’argent pour que les régimes nigérians et angolais, refroidis par les menées hostiles de la France à leur égard, acceptent finalement de passer l’éponge et d’accorder des concessions pétrolières à Elf-Aquitaine5.

    Pierre Guillaumat se montra toujours très à l’aise avec ce monde du renseignement et de la diplomatie parallèle qu’il côtoyait pour ainsi dire depuis son enfance. Comme il était plein de ressources, il utilisa aussi une autre structure occulte pour parvenir à ses fins : la franc-maçonnerie. Membre éminent de la Grande Loge Nationale de France (GLNF), le « frère » Guillaumat n’hésita pas à utiliser ce réseau pour accroître sa connivence avec les chefs d’État africains et aplanir d’éventuelles difficultés.

. Le « pape » de la technocratie française

     Réduire le rôle de Pierre Guillaumat au seul secteur énergétique, comme nous l’avons fait jusque-là, serait cependant oublier qu’il fut en réalité l’un des principaux architectes de la révolution industrielle qu’a connue la France pendant les Trente Glorieuses. De par l’influence qu’il avait acquise auprès des décideurs politiques et de par le rôle direct qui fut le sien dans plusieurs gouvernements, il a été à l’origine de bien des grands projets industriels qui ont marqué la période.

     L’un de ses principaux leviers d’action fut le rôle déterminant qu’il joua auprès de l’Ecole polytechnique. En effet, comme il disposait d’excellents relais au sein de cette institution (dont il était lui-même issu) Pierre Guillaumat put très largement orienter les programmes et les travaux de recherche de l’école afin de pouvoir les faire correspondre aux besoins présents et futurs de l’industrie et du monde entrepreneurial français. Le magistère longtemps officieux de Guillaumat auprès de l’Ecole polytechnique fut officialisé lorsqu’il devint l’un des membres de son conseil de perfectionnement (1969) puis le président de son conseil d’administration (1971-1974). En 1972, afin de lutter contre la « subversion gauchiste » qui commençait à prendre pied à l’X, il fit nommer le général Pierre Briquet à la tête de l’institution avec pour mission d’y rétablir l’ordre. En trois années, ce dernier parvint effectivement à ses fins.

     Plus discret encore, mais tout aussi essentiel, fut le pouvoir que Pierre Guillaumat exerça au sein du corps des mines, dont il fut durant plusieurs décennies le plus éminent représentant et, pour ainsi dire, le véritable chef6.

     Fondé en deux étapes en 1794 et 1810 dans le but de favoriser et d’harmoniser l’exploitation des ressources minières du pays, le corps des mines est formés d’ingénieurs hautement qualifiés sélectionnés au terme d’un processus très particulier. Chaque année en effet, les premiers au classement de sortie de l’École polytechnique (autrement dit la fameuse « botte ») sont à admis à rejoindre la troisième année du cursus de l’école des mines de Paris. Concrètement, choisir les Mines revient donc pour eux à pouvoir « afficher son rang de sortie jusqu’à la fin de sa vie » (André Thépot). Une fois diplômés, les ingénieurs des mines seront considérés comme membres d’un corps rattaché au ministère de l’industrie. Ils toucheront un salaire mensuel calculé en fonction d’une grille indiciaire précise, salaire auquel viendront bien évidemment s’ajouter les traitements liés aux postes qu’ils occupent. A l’instar de leurs collègues (et rivaux) de l’inspection générale des finances ou des ponts et chaussés, les « mineux » ont tendance à se percevoir comme les membres d’une véritable aristocratie (caste?) républicaine. S’ils s’appellent « camarades » et se tutoient, on dit qu’ils manifestent souvent une certaine forme de mépris et d’arrogance à l’égard de tous ceux qui n’appartiennent pas à leur monde.

    D’après leur statut7, les X-Mines disposent d’un monopole absolu sur les emplois de cadres dans le secteur des mines, mais l’on peut aussi faire appel à eux dès lors qu’une place se libère à la tête des filières techniques de la haute administration ou la hiérarchie des grands groupes industriels publics. Pour estimer à sa juste mesure la puissance acquise par le corp à l’époque de Guillaumat, il suffira de rappeler qu’au milieu des années 1970, près de la moitié des trente principaux groupes industriels étaient présidés par des « mineux ». Outre Pierre Guillaumat chez Elf, on trouvait ainsi René Granier de Liliac chez Total, Pierre Jouven à Péchiney, Roger Martin à Saint-Gobain, Maurice Borgeaud à Usinor, Jean Blancard à Gaz de France, etc.

     Or, c’est précisément au sein de ce corps si élitiste que Pierre Guillaumat va occuper un rôle déterminant. Après avoir été élève ingénieur, il deviendra successivement ingénieur ordinaire, puis ingénieur en chef avant d’être finalement nommé au grade d’ingénieur général des mines en 1955. En tant que tel, il siégera au conseil général du corps (CGM) quasiment sans interruption jusqu’en 1978. Il put ainsi appuyer directement la carrière ses « poulains », dont les plus célèbres furent Jacques Mabile (1923-1971), André Giraud (1925-1997), Jean Méo (1927), Georges Besse (1927-1986)8 ou encore Michel Pecqueur (1931-1995), qui tous occuperont d’éminentes fonctions au sein de l’industrie française et qui pour certains d’entre eux deviendront d’ailleurs ses collaborateurs directs au sein du groupe Elf. Loin d’y voir une forme de corporatisme ou de favoritisme, Pierre Guillaumat estimait que cette domination des « corpsards » sur le monde industriel et économique était un gage à la fois d’excellence, de rigueur et d’efficacité.

     Tout au long de sa carrière, Pierre Guillaumat ne cessera donc de défendre (et si possible d’accroître) les prérogatives détenues par ses confrères. Suite au drame survenu à Feyzin le 4 janvier 1966, où une explosion avait coûté la vie à 18 personnes (dont 11 pompiers) et fait une centaine de blessés, il fera par exemple attribuer au corps des mines une mission d’inspection des sites industriels français. Après avoir pris sa retraite, Pierre Guillaumat participera encore à la fondation de l’Association amicale des ingénieurs des mines (AAIM), dont il restera le président jusqu’en 1984.

. Le grand patron

     Pierre Guillaumat atteignit sans doute le sommet de sa carrière et de son influence au début des années 1970, à l’époque du pompidolisme triomphant. Chaque jour, son chauffeur l’amenait depuis son appartement du boulevard Richard-Wallace à Neuilly-sur-Seine jusqu’à son bureau situé au n°7 de la rue Nélaton, dans le 15ème arrondissement de Paris. C’est là, à l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver (détruit en 1959), que l’architecte Pierre Dufau avait fait édifier un immense complexe dont l’Erap avait fait son siège. Pierre Guillaumat possédait aussi un autre à la Défense, au 44ème étage de la tour Aquitaine, siège de la SNPA.

    Toujours impeccablement mis, le président Guillaumat avait ses entrées dans tous les palais de la République. Pour l’Élysée et Matignon, mais aussi et surtout pour la rue de Rivoli (où se trouvait alors situé le ministère de l’Économie et des Finances), il était l’arbitre en dernier ressort pour tout ce qui concernait les questions énergétiques. Aucune décision n’était d’ailleurs prise sans qu’il ne soit consulté et, généralement, c’était son avis qui était suivi. Mais bien qu’il fût toujours considéré comme un haut fonctionnaire, Guillaumat était aussi devenu désormais un véritable chef d’entreprise.

     Car à partir de 1973 l’ERAP cessa de recevoir des dotations publiques et, après les avoir longtemps combattu, Guillaumat se rapprocha peu à peu des positions des Majors dont les intérêts et les siens entraient de plus en plus en convergence. Tel un milliardaire texan, il sillonnait le monde entier à bord de son Falcon-10, étant un jour à Washington, l’autre à Vienne, Téhéran ou Libreville. Signatures de contrats, inaugurations de nouveaux sites, accompagnements de voyages présidentiels, il était partout accueilli avec les honneurs dus à un chef d’État, car son groupe était alors devenu le premier investisseur français à l’étranger et chacun savait qu’il avait l’oreille des chefs d’État de la Ve République.

    Mais le plus important pour Guillaumat c’était que sa compagnie fût capable de produire chaque année plus de 20 millions de tonnes de pétrole brut, soit 25% des besoins de la France, ainsi que 10 millions de mètres cubes de gaz, soit 40% de la consommation nationale. En somme, si les camions roulaient chaque jour pour aller livrer leurs marchandises, si voitures et autocars transportaient chaque matin des millions d’employés jusqu’à leur lieu de travail, si les avions décollaient des pistes, si les chaudières et les turbines fonctionnaient, bref si toute l’économie française tournait et faisait ainsi vivre le pays et ses habitants, c’était en partie, et même en grande partie, grâce aux salariés d’Elf.

     La société réalisait alors un chiffre d’affaire annuel de 34 milliards de francs. Elle disposait d’une flotte de 36 navires totalisant plus de 5,4 millions de tonnage. Elle employait près de 38 000 salariés : ingénieurs et géologues certes, mais aussi mécaniciens, informaticiens, cadres commerciaux, comptables, employés de bureaux, coursiers, standardistes, etc. Autant d’effectifs dont le management représentait un défi permanent, d’autant plus qu’ils relevaient souvent de statuts différents. Certains d’entre eux étaient fonctionnaires, d’autres avaient le statut de mineurs ou bien dépendaient de conventions collectives parfois très diverses. Chez Elf, la plupart des employés touchaient de gros salaires et bénéficiaient d’importantes primes de rendement. Le comité d’entreprise était par ailleurs très généreux. Les cadres commerciaux et les ingénieurs étaient particulièrement bien lotis, de même que certains ouvriers d’élite, comme les foreurs, dont les compétences étaient très recherchées. Mais en contrepartie de tous ces avantages, chacun devait pouvoir se donner corps et âme à son métier et à la vie du groupe. Passer six mois de l’année sur une plate-forme pétrolière en mer du Nord n’était d’ailleurs pas un sacrifice que tout le monde était prêt à consentir.

     Sous une apparence autoritaire et parfois cassante, le président Guillaumat savait se montrer simple et courtois. Éduqué dans un milieu où la galanterie n’était pas un vain mot, il faisait la queue chaque jour devant l’ascenseur avec le personnel et ôtait son chapeau avec déférence devant une présence féminine. D’une extrême rigueur pour lui-même comme pour les autres, il ne passait pas pour un patron facile, c’est le moins que l’on puisse dire. Avoir quelques minutes de retard à un entretien entraînait généralement les plus sévères reproches. Mais son intelligence et ses capacités de direction faisaient l’unanimité. Ses proches collaborateurs lui témoignaient d’ailleurs une confiance totale. Eux seuls avaient le droit d’apercevoir de temps à autre l’autre face de Guillaumat, celle d’un homme plein d’humour et qui souhaitait qu’on lui parlât toujours avec franchise. Tous les samedis après-midi, il regroupait ainsi ses collaborateurs directs autour d’un apéritif afin d’évoquer avec eux l’avancement des dossiers dans une atmosphère plus conviviale. Tous les dimanches matins, c’est pendant une promenade autour du lac du bois de Boulogne que Guillaumat et son vieux complice, Jean Blancard, faisaient le point sur les affaires du moment et déterminaient une position commune.

    Mais Guillaumat avait beau être devenu un grand capitaine d’industrie, il restait un ingénieur dans l’âme. Depuis l’époque où, jeune haut fonctionnaire de 25 ans, il arpentait les sols boueux des mines d’Indochine, il avait toujours conservé ce goût pour le terrain et les choses concrètes. Sur les chantiers de forage, au milieu des derricks et des trépans, dans les odeurs d’huile et le bruit des moteurs, il était comme chez lui.

. Les contre-coups du choc pétrolier

    Pendant des années, le monde du pétrole avait été porté par une croissance exponentielle. De 9 millions de tonnes en 1950, la demande française de pétrole était ainsi passée de 23 millions en 1960 puis à 82 millions en 1970. Au cours de la même période, la consommation annuelle d’essence se hissa de 2,5 à 12,2 millions de tonnes. Mais cette hausse allait connaître un arrêt brutal en octobre 1973, au moment de la guerre du Kippour. A l’initiative de l’Arabie Saoudite, les États membres de l’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole (OPEP) décidèrent en effet de stopper temporairement leurs exportations à destination des pays qui avaient soutenu Israël. Pour tous les autres, le prix du baril passa en quelques semaines de 3 à 12 dollars ! Cette situation provoqua l’affolement des chancelleries et des places boursières. Le ministère français de la Défense dut même dépêcher en urgence un négociateur à Riyadh, le polytechnicien Hugues de l’Estoile. Le 30 novembre 1973, ce dernier parvint finalement à conclure un accord avec les Saoudiens. En échange d’une assistance technique et de la livraison d’usines pétrochimiques clés en main, la famille royale accepta de garantir la livraison de son pétrole à la France jusqu’en 1990.

    Mais le mal était fait et la machine si bien huilée que Guillaumat avait mise en place au lendemain de la Libération commença à se gripper. La baisse de la croissance économique provoqua une chute de la demande de pétrole et le gouvernement décida de diminuer sa dépendance à l’égard de l’or noir en se lançant dans un grand projet d’édification de centrales nucléaires. Le secteur du raffinage fut particulièrement touché et l’on dut programmer la fermeture de plusieurs sites. Ces difficultés économiques n’allaient pas tarder à se transformer en difficultés politiques. En octobre 1974, les députés Bertrand Denis et Julien Schwartz publièrent ainsi un rapport parlementaire dans lequel ils s’en prenaient vigoureusement aux avantages dont avaient bénéficié jusque-là les pétroliers français de la part de l’Etat. Ils contestaient également leur politique du secret et leur absence presque totale de communication sur leurs bénéfices réels. Pour la première fois, Guillaumat dut monter publiquement au créneau pour défendre ses choix et ses méthodes. Dans le même temps, certains pompistes indépendants décidèrent de porter plainte contre les conglomérats qu’ils accusaient d’entente illicite et de pratiques déloyales. Ce « procès de Marseille », plein de rebondissements, allait durer près de 12 ans.

     La persistance de la crise contraignit finalement Pierre Guillaumat à revenir sur le compromis de 1965 qui avait instauré la dualité ERAP/SNPA. Celle-ci apparaissait en effet de plus en plus comme un archaïsme à un moment où l’on avait au contraire besoin d’édifier un groupe qui fût le plus large possible afin de tenir dans la tempête. Dès 1973, Guillaumat prescrit donc la fusion entre l’ERAP et la SNPA. Le 9 janvier 1976, après avoir obtenu l’accord du gouvernement, la société publique ELF-ERAP et la société semi-publique SNPA (51% de capitaux publics) finirent donc par fusionner, donnant ainsi naissance à la Société Nationale Elf Aquitaine (SNEA).

    Cette opération, qui fut réalisée dans des conditions difficiles, allait être la dernière grande mesure prise et impulsée par le président Guillaumat. Après onze années de direction, ce dernier sentait bien que l’heure était venue pour lui de passer la main. Il n’avait jamais caché sa volonté de voir son vieux camarade André Giraud lui succéder après son retrait, mais ce dernier ayant refusé l’offre, le président Giscard d’Estaing put imposer son propre candidat, Albin Chalandon (né en 1920).

    Le 4 août 1977, c’est donc à ce dernier que Pierre Guillaumat dût céder les rênes de son groupe. En octobre suivant, en forme d’hommage, son nom fut attribué au plus gros tanker jamais construit, un géant de 414 mètres de long et 555 000 tonnes, commandé par la CNN aux Chantiers de l’Atlantique, dont il restera le chef-d’œuvre. L’année suivante, l’ancien président fut élevé au grade de grand-croix de la Légion d’honneur, le plus élevé de l’ordre après celui de chancelier réservé au chef de l’Etat. La République se montrait ainsi reconnaissante à l’égard de celui qui l’avait si bien et si longtemps servi.

. La retraite et le scandale

     Mais le jeune retraité de 68 ans était bien décidé à ne pas sombrer dans l’inactivité. Débordant d’idées et de projets, il multiplia les initiatives, délivrant notamment au gouvernement un rapport remarqué sur l’avenir des transports terrestres. Devenu le président du conseil d’administration des Galeries Lafayette, puis de la banque Courtois, il prit également en main le comité des relations industrielles du CNRS, un sujet qui lui avait toujours été particulièrement cher. Il s’investit également dans la Ligue contre le Cancer (LICRA), dont il fut le président d’honneur entre 1981 et 1991.

    Ses dernières années furent cependant assombries par une série de difficultés et même parfois de drames. Les terribles catastrophes industrielles de Seveso (1976), de Three Miles (1979) et surtout de Tchernobyl (1985), ou encore le naufrage de l’Amoco Cadiz (1978), avaient alerter l’opinion publique sur les dangers d’un développement industriel non contrôlé. Elles allaient remettre en cause cette forme d’optimisme saint-simonien qui avait prévalu durant les Trente Glorieuses et dont l’action de Guillaumat avait justement été le plus parfait symbole.

    Sur le plan politique aussi, les choses n’évoluèrent par toujours dans le bon sens pour Pierre Guillaumat et ses réseaux. La victoire des socialistes aux élections de mai 1981 marqua ainsi la fin du long règne que la droite avait exercé sur l’exécutif français depuis 1958. Des dossiers que l’on croyait enterrés se mirent alors à ressurgir comme par enchantement. Déjà étrillé par Philippe Simmonot dans les Nucléocrates (1978), l’ancien président d’Elf fut directement visé par Pierre Péan dans Les Émirs de la République en 1982. Mais il fut surtout rattrapé par l’affaire des « avions renifleurs », qui allait provoquer un énorme scandale.

     Tout commença le 21 décembre 1983, lorsque le Canard Enchaîné révéla en une que, de l’été 1976 à juillet 1979, la société Elf-Aquitaine avait très généreusement financé une équipe de pseudo-scientifiques qui prétendaient avoir mis au point un procédé révolutionnaire capable de découvrir des gisements d’hydrocarbures à l’aide de simples prises de vues aériennes. Il s’agissait en réalité d’une escroquerie de haut vol, dont le principal bénéficiaire fut, en fin de compte, l’Union des Banques Suisses (UBS), qui parvint ainsi à extorquer à Elf (et donc à l’Etat français), près de 740 millions de francs, une somme issue des fonds publics et dont il fut ensuite très difficile, et même finalement impossible, d’obtenir la restitution totale.

    Devant la réaction indignée de l’opinion, une commission d’enquête parlementaire fut mise en place sous l’autorité de François Gicquel, référendaire à la Cour des comptes. Le 4 janvier 1984, non sans un certain panache, Pierre Guillaumat fit parvenir au Monde une lettre de quatre pages dans laquelle il revendiqua l’entière responsabilité de ce fiasco. En fin de compte, comme il ne s’était par enrichi personnellement dans cette affaire et qu’il s’était appuyé sur des rapports d’experts avant de prendre chacune de ses décisions, aucune poursuite ne fut lancée à son encontre.

     Pierre Guillaumat se montra également attristé et contrarié par l’évolution des institutions qu’il avait présidées. Il en alla ainsi de son cher corps des mines par exemple. La disparition progressive du secteur minier mais aussi la privatisation des grands groupes industriels français les ayant privés de leurs débouchés naturels, les « mineux » devinrent ainsi de plus en plus nombreux à se tourner vers le secteur privé, il est vrai beaucoup plus rémunérateur. Cette pratique du « pantouflage » avait certes toujours existé mais elle connut alors une hausse importante (17% des « mineux » travaillaient dans le privé en 1990), signe d’un délitement progressif des valeurs qui avaient porté le corps depuis sa fondation. De défenseurs du colbertisme, les X-Mines allaient ainsi peu à peu se muer en fervents avocats du libéralisme.

     Le groupe Elf-Aquitaine ne fut pas épargné par cette modification générale des comportements. Après le départ du fondateur, les austères ingénieurs qu’il avait installés aux principaux échelons de responsabilité furent ainsi peu à peu remplacés par de jeunes énarques souvent convertis à l’affairisme le plus débridé. Emportés par le boom pétrolier de 1981, ces derniers allaient se laisser emporter par la pratique du tradinget investir à tout-va. Le chiffre d’affaire d’Elf-Aquitaine passa ainsi de 40 milliards de francs en 1977 à plus 200 milliards en 1985, tandis que le bénéfice net du groupe allait se hisser de 2 milliards en 1977 à près de 8 milliards en 1988. Au passage, la société prit des risques de plus en plus élevés et les intermédiaires douteux, déjà actifs à l’époque de Guillaumat, devinrent encore plus avides et bien moins discrets. Après une première privatisation partielle en 1986, Elf-Aquitaine finit par devenir entièrement privée en février 1994 à l’initiative du gouvernement d’Édouard Balladur. A peine quelques mois plus tard éclata le scandale de « l’affaire Elf », qui allait s’étaler sur près de quatre années. Tout le système occulte mis en place par l’entreprise à travers une série d’hommes au passé trouble9 fut alors mis au jour et l’un de ses anciens présidents, Loïk Le Floch-Prigent, finit même par être envoyé derrière les barreaux10. Discréditée et à bout de souffle, la compagnie Elf-Aquitaine finira par être rachetée le 13 septembre 1999 par son éternel concurrent, Total.

     Mais le destin aura épargné à Pierre Guillaumat de devoir assister à ce triste spectacle. L’ancien président d’Elf est en effet mort le 28 août 1991, à l’âge de 82 ans. Et comme en France on préfère généralement honorer les poètes plutôt que les ingénieurs, surtout lorsqu’ils ont œuvré dans le pétrole ou le nucléaire, Pierre Guillaumat ne fut pas inhumé au Panthéon malgré l’extraordinaire contribution qu’il avait apportée à son pays. A la place, il eut droit à des funérailles aux Invalides (2 septembre 1991) et fut ensuite inhumé dans une modeste tombe à Neuilly-sur-Seine. Mais sans doute cela convenait-il mieux à sa légendaire discrétion.

     Marié à Dominique Villemain depuis le 6 février 1946, Pierre Guillaumat était le père d’une fille, Anne, et de deux garçons, Jean et François.

Notes

1 Une poignée de firmes anglo-saxonnes surnommées les « sept sœurs » ont dominé le marché mondial des hydrocarbures entre le début du vingtième siècle et le début des années 1970. Il s’agissait de la Standard Oil of California (Socal, devenue Chevron), de la Standard Oil of New Jersey (Exxon), de la Standard Oil of New York (Socony, devenue Mobil), de Gulf & Texas Oil (Texaco), de l’Anglo-Iranian Oil Compagny (devenue BP) et de Royal Dutch Shell.

2 Ce principe était dans l’ère du temps. L’Italie (ENI) et le Brésil (Petrobras) avaient déjà crée de grands groupes étatiques pétroliers. En 1948, l’ENI avait frappé un grand coup en s’associant avec le Venezuela dans le cadre d’un accord très avantageux pour le pays producteur.

3 Ces trois sociétés étaient la Régie Autonome des Pétroles (RAP), la Société Nationale de Recherche et d’Exploitation de Pétrole en Algérie (SN-REPAL) et le Groupe des Exploitants Pétroliers (GEP), lui-même composé de plusieurs sociétés.

4 Les aventures iraniennes et irakiennes d’Elf s’achèveront sur de graves désillusions. En 1979, l’arrivée au pouvoir de Khomeiny et de Saddam Hussein entraînera en effet le départ des capitaux français de ces deux pays.

5 Elf exploitera le gisement nigérian d’Obagi (1964) et celui de Pacasa en Angola (1982).

6 Toute sa vie, Pierre Guillaumat sera accusé par certains groupes d’extrême-droite d’être le dirigeant d’un groupe de technocrates occultes, les fameux « synarques ».

7 A l’époque de Guillaumat, le fonctionnement interne du corps des mines était régi par les dispositions du décret n°50-381 du 31 mars 1950.

8 Devenu le patron de la régie Renault, Georges Besse connaîtra une fin brutale puisqu’il sera assassiné par les militants d’Action Directe devant son domicile parisien en 1986.

9 Des hommes tels qu’Étienne Leandri, Robert Feliciaggi, André Guelfi et Alfred Sirven auront ainsi joué un rôle très trouble auprès de la compagnie pétrolière.

10 L’affaire Elf porta sur la perte de 3 milliards de francs, « disparus » des comptes de l’entreprise entre 1989 et 1993.

Sources :

. Service histoire de la Défense (SHD), Vincennes : dossier de résistant de Pierre Guillaumat GR 16 P 277 878

Bibliographie :

. Aiello, Roger Vincent : Dans les coulisses d’Elf-Aquitaine, Le Manuscrit, 2010.

. Blancard, Jean : « Souvenir de Pierre Guillaumat », in Commentaires, n°56, 1991/4.

. Collectif : Elf-Aquitaine, des origines à 1989, Fayard, 1998.

. Colomba, Benoît & Servenay, David : Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, le vrai visage du capitalisme français, Editions de la Découverte, 2009.

. Daumas, Jean-Claude : Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010.

. Beltran, Alain : « La politique énergétique de la France au XXe siècle, une construction historique », in Annales des Mines, août 1998.

. Garçon, Anne-Françoise et Belhoste, Bruno (sous la direction de) : « Les ingénieurs des Mines, culture, pouvoir, pratique », colloque des 7 et 8 octobre 2010, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, IGPDE, 2012.

. Gaston-Breton, Tristan : « Pierre Guillaumat, Elf et la Françafrique », in Les Échos, 9 août 2006.

. Guillemoles, Alain : « Pierre Guillaumat, pétrolier patriote », in La Croix, 5 août 2013.

. Guisnel, Jean & Faligot, Roger (sous la direction de) : Histoire secrète de la Ve République, La Découverte, 2007.

. Malonga, Ferdinand & Paul, Samir : « ELF-ERAP et le Congo, les vicissitudes d’un mariage de raison (1968-1978), in Histoire, Économie et Société, 2010/2.

. Mongin, Dominique : « Genèse de l’armement nucléaire français », in Revue historique des armées, n° 262, 2011.

. Mongin, Dominique : La Direction des applications militaires, au cœur de la dissuation nucléaire française, CEA, 2016.

. Mornand, Jacques : « Elf-Aquitaine, on cherche un tsar », in Nouvel Observateur, 17 mars 1977.

. Soutou, Georges-Henri & Beltran, Alain : Pierre Guillaumat, la passion des grands projets, Rive Droite, Institut d’Histoire de l’Industrie, 1995.

Crédit photographique : la raffinerie de Feyzin (Rhône)[© Xavier Caré / Wikimedia Commons]

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