Pierre Guillaumat (I), du pétrole à l’atome

    A bien des égards, il semble que la figure de Pierre Guillaumat, déjà discrète de son vivant, ait désormais totalement sombré dans l’oubli. On pourrait sillonner toute la France sans parvenir à trouver de place ou de rue portant son nom. Et de même, à aucun moment de leur parcours scolaire, les élèves ne seront amenés à étudier sa vie ou son action. Et pourtant, à chaque fois qu’un Français prend sa voiture ou enclenche un interrupteur électrique, il le doit au moins en partie à cet homme, ce qui n’est pas rien avouons-le. Remarquons au passage qu’il n’est pas très bon signe, en tout cas dans une démocratie, que le public en sache beaucoup plus sur les célébrités du show-biz que sur ceux dont l’action a contribué à modifier des aspects aussi essentiels et aussi concrets de leur existence.

    Car évoquer le parcours de cet homme, c’est tout simplement retracer l’histoire économique mais aussi politique de la France contemporaine. Nul autre que lui en effet n’aura joué un rôle plus déterminant dans la modernisation du territoire français. Le journaliste d’investigation Pierre Péan, qui a souvent croisé sa route aux cours de ses recherches, estime même que Pierre Guillaumat fut l’homme le plus important des 4ème et 5ème Républiques ! Que l’on se rappelle en effet qu’il aura été à la fois le père de la bombe atomique française, le fondateur de son industrie nucléaire et le concepteur de ses principaux circuits d’acheminement pétroliers ! Retenons qu’il fut aussi plusieurs fois ministre de la République et surtout qu’il demeura pendant de longues années le chef respecté du prestigieux corps des Mines, l’une des plus puissantes structures de la technocratie française.

    Pour certains, Pierre Guillaumat aura été avant tout un grand patriote, un exceptionnel organisateur et un remarquable manager de talents. Pour d’autres, il fut l’incarnation de ces personnages de l’ombre qui, sans avoir jamais été élus, ont pourtant transformé de façon radicale la vie quotidienne de leurs concitoyens, parfois pour le meilleur, mais aussi quelquefois pour le pire. Mais que l’on s’en tienne à la première ou à la seconde de ces versions, ou bien que l’on n’en choisisse aucune, toujours est-il que Pierre Guillaumat aura bel et bien été l’un des architectes des Trente glorieuses et l’un des constructeurs de la France d’aujourd’hui.

. Un jeune homme brillant et bien né

Pierre Lucien Jean Guillaumat est issu du couple formé par Adolphe Guillaumat (1863-1940) et Louise Pierrette Jeanne Bibent (1880-1960). Les Guillaumat sont originaires de Bourgneuf, en Charente-Inférieure (act. Charente-Maritime), tandis que les Bibent appartiennent à la bourgeoisie toulousaine.

Lui-même fils de militaire, le saint-cyrien Adolphe Guillaumat effectua une très belle carrière dans l’infanterie. Vétéran de la conquête du Tonkin et de la répression de la révolte des Boxers en Chine du Nord, il enseigna à Saint-Cyr avant de prendre ensuite la direction du collège militaire de La Flèche, la ville où naîtra justement son fils cadet, Pierre, le 5 août 1909. Rappelé au service actif en août 1914, Adolphe Guillaumat s’illustra notamment lors de la bataille de Verdun avant de rejoindre l’armée d’Orient. Après la conclusion de l’armistice, il fut nommé commandant de la place miliaire de Paris avant de recevoir en octobre 1924 la direction des forces françaises stationnées en Rhénanie. Il conservera ce poste stratégique jusqu’à ce que les dites forces ne se retirent d’Allemagne en juin 1930. Au cours de l’été 1926, il servira brièvement comme ministre de la Guerre dans le 10ème cabinet d’Aristide Briand.

Au cours de sa longue carrière, le général Guillaumat côtoya de près les plus hautes sphères de la vie politique et militaire française. Par l’intermédiaire de son père, le jeune Pierre Guillaumat eut ainsi plusieurs fois l’occasion de croiser les grands chefs de l’armée française : Ferdinand Foch, Philippe Pétain, Hubert Lyautey, etc. Il rencontra même à plusieurs reprises un jeune officier qui devait beaucoup compter dans la suite de sa carrière, un certain Charles De Gaulle.

L’épouse et les enfants du général Guillaumat menère une vie assez itinérante, suivant le chef de famille au gré de ses différentes affectations, d’abord à La Flèche, puis à Paris et enfin à Mayence. Élevés dans un milieu où l’excellence était de règle, Pierre et son frère aîné, Louis (1908-1994), se allaient se révéler des étudiants particulièrement studieux et brillants. Louis deviendra ainsi professeur d’ophtalmologie et terminera sa carrière en tant que directeur de l’hôpital des Quinze-Vingt.

Quant à Pierre, particulièrement doué pour les matières techniques et notamment en mathématiques, il intégra très logiquement l’École Polytechnique en octobre 1928. Dans cette institution, ses remarquables qualités intellectuelles et un travail acharné lui permirent d’exceller dans tous les domaines. Thermodynamique, hydrodynamique, calcul des vitesses ou de la résistance des matériaux, il n’y avait pas de problème que l’élève Guillaumat ne prit pas plaisir à tenter de résoudre ni d’équations auxquelles il n’aima se confronter. Diplômé de l’X en 1931, il obtint un excellent classement, ce qui lui permit de rejoindre ensuite l’École supérieure des Mines de Paris. Au sein de celle-ci, il put perfectionner ses connaissances en ingénierie et les appliquer précisément aux matières en rapport avec ses futures fonctions : chimie des matériaux, rhéologie, hydrogéologie, granulométrie, minéralogie, cristallographie, métallurgie des métaux, électricité, etc. Il quitta l’école des Mines en 1933 à une très honorable 5ème place.

Après avoir rejoint le service colonial, le jeune haut fonctionnaire fut envoyé en Indochine pour y prendre la tête du service des mines (1934). Installé à Hanoï et placé sous la tutelle du gouverneur-général d’Indochine, sa mission consistait à superviser le travail des différentes sociétés publiques ou privées assurant l’exploitation du sous-sol indochinois. Mines de charbon, d’étain et de zinc principalement, mais aussi de wolfram, d’antimoine, d’or, de fer, de plomb, de graphite, de phosphate, l’industrie minière indochinoise était très diversifiée et connaissait alors une forte croissance. En pleine crise économique et du fait du ralentissement des circuits d’échanges internationaux, l’administration française avait en effet décidé de concentrer ses investissements sur son empire colonial. Au milieu des années 30, le service des mines employait ainsi près de 50 000 personnes (dont seulement 500 Européens). La moitié d’entre eux travaillaient pour la Société des Charbonnages du Tonkin qui était l’un des principaux moteurs économiques de la colonie. A son poste, Pierre Guillaumat put améliorer le rendement des mines en procédant à une importante modernisation du matériel. Il facilita le transport de la production vers les points d’embarquement, fit évoluer la législation minière et contribua surtout à l’amélioration des conditions de travail des ouvriers en veillant notamment à leur sécurité.

En 1939, après avoir passé cinq années en Indochine, Pierre Guillaumat fut nommé à la tête du service des mines de Tunisie. L’industrie minière locale, moins développée que celle d’Indochine, employait tout de même 15 000 ouvriers répartis sur 38 sites d’extraction. Il s’agissait principalement de mines de phosphate (2 millions de tonnes par an), de fer (828 000 tonnes) et de plomb (31 tonnes), mais aussi de zinc, de mercure et de fluorine (3 200 tonnes). La déclaration de guerre vint surprendre Pierre Guillaumat alors qu’il commençait à peine à se familiariser avec son nouveau poste.

Tout au long de ces années passées dans les colonies, Pierre Guillaumat se bâtit une réputation justifiée de compétence et de sérieux. Aux différents postes qu’il occupa, il fit de son mieux pour assurer le renforcement et la diversification des investissements industriels de l’Etat français. Il développa aussi une excellente connaissance des rouages de la haute administration et restera toute sa vie convaincu du rôle essentiel que peut et que doit jouer l’Etat en matière économique.

Mobilisé en septembre 1939, Pierre Guillaumat fut très affecté par la défaite subie par les armées françaises en juin 1940, défaite qui allait entraîner l’occupation des 3/5ème du territoire métropolitain. Demeuré en Tunisie au service du gouvernement de Vichy, il ne pouvait pas imaginer un seul instant que son pays puisse accepter de se mettre ainsi passivement et volontairement au service d’une puissance que son général de père, tout juste disparu, avait combattu toute sa vie. Pour lui comme pour d’autres, l’armistice ne pouvait donc être qu’une « ruse de guerre », un moyen de gagner du temps en attendant de pouvoir reprendre le combat aux côtés des Alliés.

Animé de tels sentiments, il ne tarda pas à entrer en contact avec la Résistance et, à partir de décembre 1940, devint l’un des meilleurs agents du service de renseignement de l’armée de l’Air, un organisme rattaché au 2ème bureau de l’état-major. A ce titre, Pierre Guillaumat travailla en étroite collaboration avec le polytechnicien Jacques Rauscher et le capitaine Charles Lacat, qui furent les deux premiers patrons de l’antenne tunisienne du SR-AIR. En octobre 1942, il obtint le grade d’agent P2, c’est-à-dire qu’il fut désormais considéré par les services spéciaux comme un agent permanent.

En novembre 1942, lorsque la Tunisie fut envahie par l’armée allemande, Guillaumat décida de demeurer à son poste de directeur du service des mines. Cette fonction lui permettait en effet d’observer en détail les mouvements de l’ennemi et de pouvoir ainsi repérer les installations de la Wehrmacht. En prenant d’infinies précautions, il communiquait ensuite ces précieuses informations aux Alliés afin qu’ils puissent mieux cibler leurs bombardements. En février 1943, après le départ de Lacat, c’est à Guillaumat qu’il revint d’assumer personnellement la direction du SR-AIR de Tunisie. Pendant plusieurs mois, il parvint à mener de front ses deux activités, officielles et secrètes. Mais son double jeu finit par être repéré par les services de sécurité allemands et Guillaumat fut alors contraint d’entrer dans la clandestinité. Après avoir confié la direction du poste du SR-AIR à son camarade Aimé Emmanuelli, il partit se réfugier dans les mines de lignite du Cap Bon. Le personnel, qui lui était entièrement dévoué, assura sa protection.

Lorsque la Tunisie fut libérée par les Alliés en mai 1943, Pierre Guillaumat put enfin sortir de la clandestinité et recevoir la Légion d’honneur qui lui avait été attribuée pour prix de son action. Abandonnant ses fonctions à la tête du service des mines, il intégra alors officiellement le Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA), autrement dit les services secrets gaullistes. Parti s’installer à Alger, il devint l’adjoint d’André Pélabon, le chef de l’antenne algérienne du BCRA. A ce poste, Guillaumat fit de son mieux pour soutenir le général de Gaulle dans la lutte feutrée (mais très tendue) que ce dernier avait dû engager pour s’imposer à la tête de la France libre face à Henri Giraud, le candidat des Anglo-Américains.

Devenu désormais un officier de renseignement à part entière, Guillaumat allait se montrer particulièrement actif pendant ces deux dernières années de guerre. En novembre 1943, il dirigea ainsi une mission spéciale en Corse. En août 1944, il fut choisi pour servir d’officier de liaison entre le général de Lattre de Tassigny et Jacques Soustelle, le nouveau patron de la Direction Générale des Services Spéciaux (la DGSS, issue de la fusion entre les services secrets gaullistes et giraudistes). Il put ainsi assister au débarquement de Provence et accomplir ensuite plusieurs missions secrètes à travers le pays pour le compte de la DGSS.

. L’aventure du pétrole français

En septembre 1944, peu de temps après la Libération, Pierre Guillaumat revint s’installer à Paris. A la demande du général de Gaulle, il intégra le ministère de la Production industrielle en tant que nouveau patron de la direction des carburants (DICA)1. Âgé de seulement 35 ans, il se voyait chargé de diriger toute la politique des hydrocarbures en France2 !

La situation à laquelle il dut alors faire face était particulièrement difficile. Si la libération du territoire pouvait être considérée comme achevée, tout était à reconstruire. Qu’il s’agisse des réquisitions opérées par les Allemands ou des destructions causées par les bombardements alliés, le tissu industriel français n’existait plus ou presque. Les raffineries avaient été réduites à l’état de ruines fumantes, le matériel avait disparu, la main d’œuvre commençait à peine à revenir du front ou des camps de prisonniers. Guillaumat allait donc devoir trouver des fonds, contacter des bureaux d’architectes, recruter des ouvriers et des ingénieurs avant de pouvoir ensuite rebâtir, pièce par pièce, tout ce qui avait été détruit. A partir de 1947, la DICA fut grandement aidée dans son travail par la mise en place du Plan Marshall, un mécanisme qui devait lui permettre d’obtenir pour des prix modiques du matériel neuf et de bonne qualité. Des ingénieurs américains vinrent également en grand nombre pour aider leurs collègues français à s’initier aux nouvelles techniques en matière d’exploration et d’exploitation.

Mais Pierre Guillaumat n’avait pas pour intention de se contenter de reconstruire à l’identique ce qui n’était plus. Il comptait bien mettre à profit la situation pour repenser toute la question de l’approvisionnement pétrolier de la France. Dans son bureau de la DICA, situé au n°85 du boulevard Montparnasse, il développa alors un projet simple qui allait lui servir de guide d’action pendant toute sa carrière : la France ne pourrait pas être un pays souverain tant qu’elle ne serait pas capable de garantir son indépendance énergétique. Comme son père et comme beaucoup d’hommes de sa génération, Pierre Guillaumat avait été choqué de voir le président Georges Clemenceau contraint de quémander du pétrole à la présidence américaine à la fin de l’année 1917, lorsque les cuves étaient vides et qu’il fallait pourtant bien soutenir les offensives qui devaient chasser l’occupant. Pour Guillaumat, il importait que la France soit désormais capable de maîtriser elle-même toute la chaîne des hydrocarbures, depuis l’extraction jusqu’à la vente, en passant par le raffinage et le transport.

Pendant les six années suivantes, dans une économie encore largement dominée par la filière du charbon, il eut bien du mal à faire valoir un quelconque intérêt pour le pétrole et le gaz. Les banques se montraient frileuses et les hauts fonctionnaires du ministère de l’Industrie doutaient parfois de la faisabilité des projets qu’il souhaitait mettre en œuvre. Pierre Guillaumat décida donc de mettre en place des organismes capables de venir crédibiliser son action en lui apportant une expertise de haut niveau. Estimant que l’Institut français du pétrole, fondé en 1919, ne pouvait contribuer seul à cette tâche, il mit donc en place le Conseil supérieur du pétrole (1952) ainsi que l’École nationale supérieure du pétrole (1954), qui se lança dans la formation d’ingénieurs spécialisés. De 1947 à 1951, afin de favoriser une plus forte synergie dans la filière gaz-pétrole, le patron de la DICA obtint également de pouvoir présider l’entreprise publique Gaz de France. Grâce aux solides appuis politiques dont il bénéficiait, Pierre Guillaumat parvint à obtenir des évolutions juridiques et fiscales importantes. Le code minier fut ainsi en partie réécrit afin de pouvoir servir au mieux les besoins de l’exploration pétrolière. Le 7 février 1953 fut promulguée loi dite PRG, qui exonéra de l’impôt sur les bénéfices les profits réinvestis dans la recherche et le développement. En 1954 enfin fut constitué un fond des hydrocarbures alimenté par une taxe spéciale sur l’essence.

Mais la priorité des priorités pour Pierre Guillaumat consistait bien sûr à pouvoir trouver des gisements exploitables. Pour y parvenir, il créa donc le 12 octobre 1945 un Bureau de recherche des pétroles (BRP). Assisté de deux autres X-Mines, Yves Delavesne et Paul Moch, il se lança ainsi corps et âme dans l’aventure de l’exploration pétrolière et gazière, un domaine qui devait l’occuper (et pour ainsi dire l’obséder) pendant tout le reste de sa carrière.

Si l’on met à part celui de Pechelbronn en Alsace, exploité depuis la Renaissance et qui avait donné naissance aux huiles Antar, il n’existait en 1945 que deux gisements d’hydrocarbure sur le territoire français : celui pétrolier de Gazian dans l’Hérault (1924) et celui gazier de Saint-Marcet en Haute-Garonne (1939). Leur exploitation avait entraîné la création de deux sociétés distinctes : la Régie Autonome des Pétroles (RAP, 1939) et la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA, 1941). Depuis lors, ces deux entreprises faisaient de leur mieux pour trouver d’autres ressources du même type, mais leurs recherches demeurèrent vaines jusqu’en janvier 1950, date à laquelle la SNPA mit au jour le grand gisement de Lacq, dans le Béarn. Produisant à la fois du pétrole et du souffre (« Lacq supérieur ») mais aussi du pétrole (« Lacq inférieur »), Lacq allait bientôt pouvoir assurer à lui seul près de 5% de la demande énergétique française. Des gisements plus modestes furent également découverts à Parentis dans les Landes (1954), ainsi qu’à Coulomme en région parisienne (1958).

Mais tout cela ne suffisait bien évidemment pas à couvrir ne serait-ce qu’une partie des immenses besoins du pays et c’est pourquoi l’on commença aussi très rapidement à se tourner vers l’empire colonial (où, il est vrai, des premières tentatives d’exploration avaient eu lieu dès les années 1920). Deux nouvelles sociétés furent alors créées. Pour la région du golfe de Guinée, ce fut la Société des Pétroles d’Afrique équatoriale française (SPAEF, 1949) et pour ceux du Sahara, la Société Nationale de Recherche des Pétroles en Algérie (SN-REPAL, 1946), une société mixte où le Bureau de Recherche des Pétroles et la Compagnie Française des Pétroles (CFP) allaient collaborer à parts égales.

Après avoir parcouru d’innombrables régions et remuer ciel et (surtout) terre, les ingénieurs finirent par trouver leur bonheur au cours de la mémorable année 1956. En seulement quelques mois, ils identifièrent ainsi quasiment coup sur coup les immenses gisements d’Hassi-Messaoud, d’In Anemas et de R’Mel en Algérie, mais aussi celui de Pointe-Clarette au Gabon et celui de la Pointe-Indienne au Congo-Brazzaville. Mais la réalité est parfois cruelle. En effet, à peine la France croyait-elle avoir pu assurer enfin son avenir énergétique et décrocher le statut de grande puissance pétrolière que la question de la décolonisation vint tout remettre en cause.

Heureusement, Pierre Guillaumat avait toujours été un homme prudent. Il savait donc bien qu’en matière d’énergie, la logique veut que l’on ne place jamais tous ses espoirs dans la même filière. Aussi, et même si l’exploitation du gaz et du pétrole commençait à donner d’excellents résultats, avait-il décidé d’explorer également la filière de l’énergie atomique. Et c’est ainsi qu’en août 1951, à la demande de René Pléven, il accepta de quitter la direction des carburants pour succéder à feu Raoul Dautry en tant qu’administrateur général du Commissariat pour l’Énergie atomique (CEA).

. L’aventure de l’atome

Créé le 18 octobre 1945 à l’initiative du général de Gaulle, le CEA avait débuté ses travaux en mars 1946, date à laquelle il avait pris ses quartiers dans l’enceinte ultra-sécurisée du fort de Châtillon, près de Paris. Son objectif consistait à permettre à la France de pouvoir maîtriser les réactions nucléaires. D’autres grandes puissances travaillaient alors sur ce dossier stratégique et la concurrence était déjà très rude entre Américains, Soviétiques et Britanniques. Heureusement pour lui, Pierre Guillaumat allait pouvoir s’appuyer sur l’excellence des savants atomiciens français. Depuis Henri Becquerel jusqu’à Frédéric Joliot-Curie en passant par Hans von Halban, Bertrand Goldschmidt ou Lew Kowarski, l’école française avait en effet su produire (ou recruter) de nombreux chercheurs renommés dans le domaine de la physique nucléaire. Pendant la guerre, la plupart d’entre eux avaient dû s’exiler en Angleterre (Cambridge) puis au Canada (Montréal)3. De retour en France après la Libération, ils s’étaient rapidement remis au travail.

Si le processus est complexe, le principe de base de l’énergie nucléaire est relativement simple. Après avoir été extrait du sol, le minerai d’uranium doit d’abord être concentré pour obtenir ce que l’on appelle du yellowcake. Cette matière est ensuite convertie en hexafluorure d’uranium, puis raffinée et finalement enrichie afin d’obtenir un maximum de son isotope fissible, l’uranium 235. De 0,7% à l’état naturel, la part de celui-ci va ainsi passer à environ 30%. Devenu hautement radioactif, l’uranium produit alors une quantité d’énergie phénoménale (un gramme d’uranium en dégage autant que deux tonnes et demi de charbon !). Placé dans des tubes hermétiques (les « crayons »), eux-mêmes installés dans de grandes cuves d’acier remplies d’eau, il est mis au contact d’un circuit hydraulique dont il va porter la température à 320°C. La vapeur ainsi produite fait tourner une turbine qui à son tour fait fonctionner un turbo-alternateur, qui à son tour produit de l’électricité. Lorsqu’il aura perdu toute sa force énergétique, il ne restera plus de l’uranium qu’un déchet qui devra être retraité puis enfoui.

En 1946, les ingénieurs du CEA avaient créé l’usine de traitement du Bouchet afin de pouvoir obtenir de l’uranium pur à partir de minerais d’uranium. Après y être finalement parvenus en janvier 1948, ils s’en servirent ensuite pour alimenter la première pile atomique française. Baptisée Zoé, cette dernière fonctionna (divergea) pour la première fois le 15 décembre 1948, faisant ainsi entrer la France dans le cercle alors très restreint des puissances atomiques.

Assisté de Pierre Taranguer, son vieux complice depuis la Tunisie, Pierre Guillaumat prit donc en main son poste d’administrateur du CEA avec le sérieux et l’énergie qui le caractérisaient. Il commença par marquer sa différence avec son prédécesseur. Fini le temps où les scientifiques codirigeaient le commissariat aux côtés de l’administrateur civil. Désormais, il n’y aurait plus qu’un seul chef, lui, et les scientifiques allaient devoir suivre à la lettre les consignes qu’il leur donnerait. Cette question d’organisation interne étant résolue, il entra ensuite en contact avec Félix Gaillard, le secrétaire d’État à la présidence du Conseil en charge du dossier nucléaire. Grâce à l’appui de ce dernier, il put obtenir du parlement le vote d’un premier plan quinquennal de l’énergie atomique en juillet 19524. La dotation de 38 milliards de francs qui s’en suivit allait permettre d’achever la construction du centre d’expérimentation de Saclay (1952) où sera notamment mis au point une seconde pile atomique bien plus puissante que Zoé (EL-2, juillet 1957) ainsi qu’un premier accélérateur de particules. L’usine du Bouchet s’avérant sous-dimensionnée, une nouvelle usine de raffinage d’uranium fut bâtie à Malvesi près de Narbonne (1959). De la même manière, le centre de Châtillon étant jugé trop exiguë, il fut remplacé par celui de Saclay (1952).

Afin d’obtenir les quantités d’uranium nécessaires à toutes ces expérimentations, Guillaumat confia à Jacques Mabile (1923-1971) le soin de créer, au sein du CEA, une branche chargée de l’exploration minière5. Activement soutenu par Guillaumat, Mabile et ses équipes allaient bientôt réaliser d’intéressantes découvertes, non seulement en France métropolitaine (Limousin, Vendée, Forez), mais aussi au Gabon (Mounana, 1956) et plus tard au Niger (Arlit, 1968).

Dès 1952, Pierre Guillaumat décida de négocier un accord avec le directeur général d’EDF, Roger Gaspard, dans le but de mettre au point une première centrale nucléaire. Le partage des rôles défini par cet accord était très clair, au CEA reviendrait l’étude de développement ainsi que la construction des prototypes, EDF se chargerait pour sa part de l’industrialisation puis de l’exploitation. Dès lors, des ingénieurs d’EDF commencèrent à venir travailler aux côtés des savants atomistes. Le site choisi pour accueillir cette centrale fut celui de Marcoule, dans le Gard (1955), dont les trois réacteurs (G1, G2 et G3) allaient produire leurs premiers kilowatts à partir de septembre 1956 avant d’être raccordés à titre expérimental au réseau électrique civil en 1959.

. La course à la bombe

En parallèle à cette mission civile, Guillaumat et ses adjoints commencèrent aussi à plancher sur les applications militaires de l’énergie nucléaire6. L’ordre formel leur en fut d’ailleurs donné à l’issue d’un conseil secret de défense réuni au Quai d’Orsay le 24 décembre 1954 sous la présidence de Pierre Mendès-France. Pierre Guillaumat participa à cette réunion de la plus haute importance qui lança véritablement le programme atomique français. Ce dernier reçut le nom de code de Plan K-103.

Le principe de base pour obtenir une arme atomique du même type que celle qui a détruit la ville d’Hiroshima est assez simple à comprendre. Après avoir obtenu l’uranium 235 métallique raffiné à plus de 90%, on va venir projeter sur cette masse un flux de neutrons qui va casser les atomes le composant. Cette opération va entraîner la libération de nouveaux neutrons, qui vont ensuite venir casser d’autres atomes d’uranium dans le cadre de ce que l’on appelle une réaction en chaîne, le tout produisant une immense quantité d’énergie en une fraction de seconde. En somme, et comme dans le cas du nucléaire civil, le nucléaire militaire repose donc sur l’application du principe dit de la fission nucléaire, à ceci près toutefois qu’il ne s’agit plus ici d’obtenir une réaction nucléaire lente et contrôlée, mais au contraire une réaction rapide et explosive7.

En s’engageant sur ce terrain sensible, Pierre Guillaumat n’ignorait pas qu’il allait devoir empiéter sur ce que l’armée estimait être son domaine réservé8. Il réussit cependant à convaincre les gouvernements que le CEA, bien qu’étant un organisme civil, devait néanmoins pouvoir conserver la haute main sur ce dossier. Premièrement parce que ses ingénieurs étaient les seuls à posséder la technicité suffisante pour le mener à bien, deuxièmement parce que le CEA était officiellement le propriétaire de la matière première indispensable (l’uranium 235 et le plutonium 239) et troisièmement parce qu’étant directement placé sous le contrôle de la présidence du Conseil, il possédait une plus grande souplesse administrative et offrait, paradoxalement, une meilleure garantie de confidentialité qu’un organisme dépendant du ministère des Armées.

Cet argumentaire porta ses fruits et deux protocoles secrets (signés les 25 mai 1955 et 30 novembre 1956) allaient bientôt définir le partage des rôles entre l’armée et le CEA. Le CEA conduirait donc le processus de fabrication de l’engin tandis que l’armée mettrait à sa disposition ses immenses capacités logistiques. Grâce à la signature de ces deux protocoles, le CEA put également obtenir le versement immédiat de 20 milliards de francs de crédits militaires ainsi qu’une promesse d’engagement de 100 milliards supplémentaires, ce qui lui permit pratiquement de doubler son budget.

Deux militaires allaient jouer un rôle de premier plan dans ce processus. Le premier fut le colonel (puis général) Albert Chalet (1911-1987), qui fut nommé à la tête du très secret Bureau d’Études Générales (BEG) en mars 1955. Ancien résistant, Buchalet avait bien connu Guillaumat pendant la guerre et sa nomination fut en grande partie liée à cette histoire commune. L’autre personnage d’importance fut Gaston Lavaud (1900-1977), qui allait devenir le responsable des affaires nucléaires au sein du ministère de la Défense à partir de 1956 avant d’être nommé à la tête de l’état-major général des armées en 1959.

Afin de faire le lien entre le CEA et le BEG, Pierre Guillaumat décida d’accorder sa confiance à l’ingénieur Yves Rocard (1903-1992, le père de Michel). Dans le plus grand secret, ce dernier fit implanter des centres d’études et d’expérimentation à Bruyères-le-Chatel (Essonne), Vaujours (Seine-et-Marne), Valduc (Côte-d’Or), Limeil-Brévannes (Seine-et-Marne) et Moronvilliers (Marne). Pierre Guillaumat orienta également l’action de ses propres services vers le domaine militaire. Dès le départ, l’usine d’extraction de plutonium de Marcoule (UP1)9 produisit ainsi une quantité de plutonium beaucoup plus grande que celle qui aurait été nécessaire à de simples activités civiles, ce qui laissa clairement deviner que l’objectif consistait bel et bien à obtenir du combustible pour la future arme nucléaire française.

Mais avant d’arriver à leurs fins, les savants et les ingénieurs du CEA allaient devoir résoudre de nombreux problèmes techniques et tout d’abord celui du calcul de la masse critique de matière fissible destinée à entrer dans la constitution de la charge explosive10. Ils durent aussi mettre au point un dispositif d’amorçage par flux de neutrons, améliorer leur compréhension de la métallurgie du plutonium ou encore parvenir à maîtriser toutes les questions liées à la balistique de tels engins. Ces sujets complexes devaient les occuper pendant plusieurs années.

Pour Guillaumat cependant, cette mission n’était pas seulement un immense défi technique et logistique, c’était aussi et même surtout un problème humain et politique. Car les scientifiques et les ingénieurs du CEA étaient nombreux à ne pas vouloir s’associer à la fabrication d’une bombe atomique. Le cofondateur du CEA, Frédéric Joliot-Curie, par ailleurs membre éminent du PCF, n’avait jamais caché son refus de mettre au point une arme qui aurait pu servir un jour contre la « patrie des travailleurs ». Le 28 avril 1950, après qu’il eut apposé sa signature sur l’appel de Stockholm11, il avait été débarqué par Raoul Dautry et remplacé par son adjoint, le très conciliant et très apolitique Francis Perrin (1901-1992).

Mais Joliot-Curie avait laissé derrière lui un certain nombre de collaborateurs qui partageaient pleinement ses idées. En 1954, comprenant parfaitement là où l’on veut les emmener, ils allèrent jusqu’à signer une pétition pacifiste tout en organisant une manifestation à l’intérieur même du CEA. Et cette fronde s’avérait d’autant plus problématique que, depuis 1952, les députés et les sénateurs communistes faisaient de leur mieux pour tenter de bloquer les recherches nucléaires françaises dans le domaine militaire. Avec une grande habileté, Guillaumat parvint cependant à profiter d’une innovation technique pour régler ce problème. Depuis l’origine en effet, les scientifiques du CEA utilisaient de l’oxyde de deutérium (de « l’eau lourde ») en tant que modérateur de neutron afin de ralentir les réactions nucléaires. Or, en 1950, le CEA réussit à mettre au point une nouvelle technique utilisant cette fois-ci du graphite produit par la société Péchiney. Ce nouveau procédé s’avérant par ailleurs moins coûteux que l’ancien, Guillaumat orienta donc le travail de ses chercheurs vers cette nouvelle filière dite graphite-gaz (UNGG). Au passage, cela lui permit de se débarrasser des éléments les moins fiables de son équipe.

Un autre problème, cette fois-ci d’ordre diplomatique, surgit en 1950 lorsque le projet de Communauté Européenne de Défense (CED) fut présenté au parlement. Cette initiative, qui devait aboutir à la constitution d’une sorte d’armée européenne, stipulait notamment qu’aucun Etat membre ne pourrait plus s’engager dans la fabrication de plutonium, ce qui revenait à lui interdire de produire des armes atomiques. Sous la pression du camp souverainiste, la CED finit cependant par être rejetée en août 1954. Un dilemme du même ordre survint néanmoins deux ans plus tard, lors de la négociation du traité Euratom (juillet 1956). En effet, alors que cet organisme devait permettre aux pays européens de mutualiser leurs efforts dans le domaine du nucléaire, il fut un moment question d’instaurer une sorte de droit de veto des autres États membres sur les capacités atomiques françaises. Sous la pression des « nucléocrates », cette clause polémique finira cependant par être annulée.

Si l’administrateur général du CEA parvint à chaque fois à surmonter ces crises, ce fut en grande partie grâce au ferme soutien que lui assurèrent plusieurs hommes politiques de la Quatrième République qui, de Pierre Mendès-France à Félix Gaillard, en passant par Jacques Chaban-Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury et Guy Mollet, l’enjoignirent tous à tenir bon et à poursuivre coûte que coûte ses recherches. Tous partageaient en effet sa conviction que la France ne pourrait pas maintenir son rang ni défendre ses intérêts stratégiques tant qu’elle ne serait pas devenue une puissance nucléaire à part entière. Les graves revers militaires et diplomatiques subis à Diên Biên Phu (mai 1954) puis au moment de l’affaire du canal de Suez (novembre 1956), les ayant fait douter de la pertinence de la « garantie américaine », ils avaient fini par se convaincre de la nécessité de pouvoir disposer d’un arsenal nucléaire proprement français.

Au début de l’année 1958, depuis son bureau de l’hôtel de Clermont, où se situait le siège administratif du CEA, Pierre Guillaumat supervisait le travail de près de 8 000 personnes. Physiciens atomistes, ingénieurs civils ou militaires, personnels techniques divers, tous œuvraient dans le plus grand secret à fabriquer la future bombe atomique française sans que ni les parlementaires, ni les états-majors, ni même la plupart des membres du gouvernement ne soient associés d’une quelconque façon à leurs travaux. Officiellement, la France s’en tenait toujours à la position définie le 25 juin 1946 par son représentant à l’ONU, Alexandre Parodi. Théoriquement, elle ne souhaitait donc ni acquérir la bombe atomique ni faire aucun effort en ce sens. Et pourtant, en décembre 1956, quelques semaines seulement après l’échec de Suez, Guy Mollet avait franchi un cap décisif en donnant à Pierre Guillaumat l’ordre catégorique de faire exploser une bombe atomique dans les cinq années à venir.

Toute cette ambiguïté autour du projet nucléaire militaire finira cependant par être levée en mai 1958, après le retour aux affaires du général de Gaulle. A peine installé au pouvoir, ce dernier clamera en effet haut et fort son intention de doter son pays de l’arme atomique dans les plus brefs délais. Le 18 juin 1958, Pierre Guillaumat devra pourtant laisser la direction du CEA à Pierre Couture (1909-1984). Sollicité par le Général, il venait en effet d’accepter le poste de ministre des Armées.

. Le retour du Général et le passage à la tête des armées

Avec un chef de l’Etat aussi sourcilleux que le général de Gaulle quant à ses prérogatives militaires, Guillaumat n’ignorait pas que sa fonction allait demeurer purement technique. Depuis son bureau de l’hôtel de Brienne (celui-là même qu’avait brièvement occupé son père en 1926), il s’occuperait donc essentiellement de la gestion des effectifs, de la formation des personnels et des questions de matériel, tandis que les affaires de stratégie resteraient entièrement aux mains de l’Élysée.

Au plus fort de la guerre d’Algérie, le ministre n’en contribua pas moins à mettre à la disposition du général Maurice Challe, commandant interarmées en Algérie, tous les moyens dont ce dernier estimait avoir besoin pour neutraliser définitivement l’Armée de Libération Nationale, la branche armée du FLN. C’est alors qu’eurent lieu les fameuses offensives du « Plan Challe », qui allaient effectivement permettre de briser en grande partie le potentiel militaire de l’insurrection. Cet effort sans précédent allait entraîner le maintien sous les drapeaux de plus de 400 000 Français tandis que les crédits militaires furent portés à un niveau inédit par rapport au budget global de l’Etat.

Mais si le général de Gaulle savait mieux que personne qu’il devait son retour au pouvoir à l’armée, il n’ignorait pas non plus qu’une bonne partie des cadres militaires n’étaient pas pour autant devenus gaullistes et qu’ils ne le suivraient pas si jamais il décidait de changer de politique en Algérie. Discrètement, il demanda donc à Guillaumat de faire « le ménage ». Par le biais de promotions, de mises à la retraite et de mutations, mais toujours avec une prudence jésuitique, Guillaumat parvint ainsi à écarter les uns après les autres tous les chefs militaires les plus marqués par le combat en faveur de l’Algérie française, à commencer par le premier d’entre eux, le général Raoul Salan, qui va fut rappelé en Métropole dès le 11 décembre 1958.

Mais si Guillaumat avait été placé à la tête des armées, c’était d’abord et avant tout afin d’avoir les coudées franches pour mettre la touche finale au projet d’arme nucléaire, cette fameuse bombe A, dont le Général estimait qu’elle seule pourrait lui permettre de s’asseoir un jour à la « table des grands ». En mai 1958 et comme nous l’avons dit plus haut, le programme de mise au point de l’arme atomique était déjà très avancé. Il fut néanmoins doté de moyens supplémentaires. Afin d’obtenir de l’uranium enrichi à 90%, un site d’enrichissement militaire fut par exemple construit à Pierrelatte et, en septembre 1958, le BEG devint la Direction des Applications Militaires de l’Énergie Atomique (DAM), un terme beaucoup plus en rapport il est vrai avec son objectif réel12.

La phase d’étude et d’expérimentation arrivant lentement à son terme, on commença à préparer la phase d’essais. Dès le mois de mai 1957, la création d’un polygone d’expérimentation fut décidée et le site retenu fut l’oasis de Reggane, situé en plein cœur du Sahara algérien. Les travaux débutèrent en octobre 1957. La tâche était titanesque mais fut menée à bien deux années sous la supervision du général d’aviation Charles Ailleret, nommé commandant interarmées des armes spéciales (CAS). On édifia trois sites : la base vie de « Reggane-Plateau », qui comprenait des logements et des laboratoires souterrains, le poste de conduite de tir d’Hamoudia et enfin le champ de tir proprement dit, où fut installée une tour d’acier de plus de 100 mètres de hauteur, au sommet de laquelle allait être positionnée la charge explosive. Pour mener à bien ce vaste projet, il fallut effectuer d’énormes travaux de terrassement, canaliser les rares points d’eau, équiper les locaux de puissants générateurs, bâtir des dizaines de kilomètres de routes et même construire un aérodrome. La sécurité de ce Centre Saharien d’Expérimentation Militaire (CSEM) fut assurée par des unités militaires triées sur le volet.

Lorsque tout fut fin prêt, on passa à l’organisation du premier essai atomique français. Baptisée « Gerboise bleue », l’explosion eut lieu à Reggane le samedi 13 février 1960, à 7 heures 4 minutes et 20 secondes précises. Il y eut d’abord vif éclair de lumière, puis un bruit sourd et une forte secousse. En quelques secondes, un immense champignon de feu et de poussière s’éleva sur plusieurs kilomètres de hauteur dans le ciel transparent du Sahara. « Gerboise bleue » dégagea une puissance de 70 kilotonnes, soit quatre fois la puissance de la bombe d’Hiroshima. Pierre Guillaumat était là bien sûr, accompagné de Pierre Couture, Gaston Lavaud, Charles Ailleret et Albert Buchalet, tous venus sur place pour assister à l’événement. Trois quarts d’heure plus tard, un télégramme leur parvint de l’Élysée :

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à tous ceux qui ont pour elle remporté ce magnifique succès. »

Quinze ans après les Etats-Unis, onze après l’URSS et huit après le Royaume-Uni, la France entrait ainsi dans le cercle très fermé des puissances nucléaires. Pierre Guillaumat avait beau être l’homme le plus rationnel et le plus mesuré qui fut, il y a fort à parier qu’il ne put qu’être ému en songeant que nul autre que lui n’avait plus contribué à la création de cette arme si puissante et si destructrice. Mais il savait aussi qu’après avoir été envahie à trois reprises en seulement 70 ans et avoir perdu plus de deux millions de ses concitoyens au cours de ces trois conflits, la France possédait à présent la capacité de sanctuariser son territoire et d’en interdire le franchissement à toute armée étrangère13. De nombreux journalistes avaient été conviés à l’événement. Ils allèrent ensuite rapporter leurs impressions à la radio ou dans leurs journaux, non sans avoir été soumis à une stricte censure de la part des militaires.

Mais ce n’est pas en tant que ministre des Armées que Pierre Guillaumat était venu assister à « Gerboise Bleue ». Car en septembre 1959, après bien des atermoiements, le général de Gaulle avait finalement décidé de changer de politique et d’engager résolument l’Algérie sur la voie de l’indépendance. Une partie de l’armée avait évidemment renâclé devant cette perspective et la communauté européenne d’Algérie s’était émue, avant de finir par s’insurger au cours de la « Semaine des Barricades » (janvier 1960). En pleine émeute, Guillaumat eut le courage de conseiller la prudence au chef de l’Etat qui, de son côté, préférait tabler sur l’épreuve de force. « Je suis le ministre de la Guerre » lui aurait-il dit, « et non pas le ministre de la Guerre civile ». Estimant qu’il n’était plus l’homme de la situation, de Gaulle l’avait donc fait remplacer par l’un de ses plus fidèles grognards, Pierre Messmer.

. Construire la France de l’avenir

Mais le président ne lui avait pas retiré sa confiance pour autant. Au contraire, il avait même décidé de le nommer à un poste créé spécialement pour lui. Le 5 février 1960, Guillaumat devint ainsi ministre délégué auprès du Premier ministre en charge de l’énergie atomique, de la Recherche et de la fonction publique, de très vastes attributions qu’il allait converser jusqu’au 14 avril 1962. Du 20 novembre 1960 au 20 février 1961, il exercera également par intérim la fonction de ministre de l’Éducation.

Pierre Guillaumat profita de toutes ses fonctions pour s’impliquer dans plusieurs projets qui lui tenait à cœur et en particulier dans la conquête spatiale. Il fut ainsi l’un des fondateurs du Centre National d’Études Spatiales (CNES, 19 décembre 1961). Certes, la perte de l’Algérie entraîna la fermeture des sites de lancement de Colomb-Béchar et d’Hammaguir et occasionna quelques reports malheureux. Mais dès 1964, leurs successeurs, le Centre d’essai des Landes (CEL) et le Centre Spatial Guyanais (CSG) de Kourou commencèrent à être mis en service (pour le premier et en chantier pour le second). Désireux de combler le retard accumulé par leur pays dans le domaine spatiale, les scientifiques français travaillèrent alors d’arrache-pied et le succès fut au rendez-vous puisque, dès le 26 novembre 1965, la fusée Diamant mit en orbite le premier satellite français, A-1 (surnommé « Astérix » par la presse).

Peu de temps après avoir quitté le gouvernement, Guillaumat répondit favorablement à la demande de Jean Massé, le commissaire général au plan, qui avait souhaité lui confier la direction d’un groupe d’experts, le « Groupe 1985 ». Cet organisme avait été chargé de réfléchir aux grands enjeux économiques, industriels et sociaux qui attendaient la France pour les trente prochaines années. Parmi ceux qui allaient travailler aux côtés de Pierre Guillaumat, on allait retrouver quelques-uns des principaux penseurs et artisans de la modernité des « Trente glorieuses » : Jean Fourastié, Paul Delouvrier, Bertrand de Jouvenel, Jacques Delors, Raymond Aron, etc. Le groupe rendit finalement son rapport en 1964.

Le 30 janvier 1964, Pierre Guillaumat succéda à Roger Gaspard à la tête d’Électricité de France (EDF). Le nouveau dirigeant n’allait pas manquer de travail. Certes, grâce aux immenses efforts entrepris depuis la Libération, la plupart des foyers français étaient désormais raccordés au réseau électrique, mais encore fallait-il pouvoir produire suffisamment d’électricité. Car avec une croissance annuelle de son PIB de 5,3% en moyenne, la France des années 60 voyait ses besoins augmenter sans cesse, et cela d’autant plus qu’il ne s’agissait plus seulement de fournir de l’éclairage ; ménages et entreprises s’équipaient en effet massivement en appareils électriques (réfrigérateurs, téléviseurs, fours, moteurs, etc.) tandis que l’électrification du réseau ferré se poursuivait à grands pas.

Pour pouvoir répondre à cette demande, Guillaumat et ses collaborateurs continuèrent donc à mettre en chantier de grandes centrales thermiques au charbon, au gaz ou au fioul (Porcheville, Vitry, Champagne-sur-Oise, etc.) ainsi que d’immenses barrages hydrauliques, comme ceux de Tignes (1953), Serre-Ponçon (1959), Roselend (1960), l’Escale (1963), etc. Ils innovèrent aussi en proposant par exemple la création d’une usine marémotrice à la Rance (elle verra le jour en novembre 1966). En décembre 1960, une loi prise à l’initiative d’EDF avait entraîné l’unification de la tension d’alimentation standard en 220 V et cette décision aboutira à la mise en place du fameux « compteur bleu » à partir de 1963.

Mais l’un des principaux chevaux de bataille du président Guillaumat concernait bien évidemment la production d’électricité nucléaire. Inaugurée en 1963, la première centrale nucléaire française, celle de Chinon, possédait trois réacteurs (EDF 1, 2 et 3) capables de fournir de grandes quantités d’électricité au réseau civil. Mais alors que d’autres centrales du même type étaient en projet, un conflit ne tarda pas à surgir entre les partisans de deux filières concurrentes, celle dite graphite-gaz (UNGG) et celle à eau pressurisée (REP). Les partisans de la première technique s’appuyaient sur le fait qu’elle avait été entièrement pensée par des ingénieurs français, contrairement à la seconde, qui était d’origine américaine. En 1967, un premier réacteur à eau pressurisée fut néanmoins inauguré sur le site de Chooz, près de la frontière belge et il se montra bien vite beaucoup plus performant que ses concurrents. Au final, parce qu’elle fut jugée à la fois plus commode et moins coûteuse, c’est la filière à eau pressurisée qui finit par l’emporter (13 novembre 1969). Cette querelle avait cependant fait perdre de précieuses années à la recherche française14. Guillaumat y fut certes mêlé de près mais pendant peu de temps il est vrai, car en 1965 le général de Gaulle décida de lui confier une nouvelle tâche qui allait l’occuper pendant le reste de sa carrière: la restructuration du secteur pétrolier français.

Voire suite partie II

Notes : 

1 Issue de l’Office National des Combustibles Liquides (ONCL, créé en 1925 et longtemps dirigée par Louis Pineau), la DICA a été fondée en 1940.

2 Rappelons au passage que les hydrocarbures sont des matières issues de la décomposition de forêts préhistoriques et qui se sont retrouvées enfouies dans des conditions très particulières de pression et de température. Composés d’atomes de carbone et d’hydrogène, ils peuvent apparaître sous une forme visqueuse (pétrole) ou volatile (butane, méthane, propane, etc.). Une fois raffinés, ils pourront notamment servir à fabriquer des carburants (essence, fioul, gazole) mais aussi du bitume ou encore des lubrifiants. Parce qu’ils sont dotés d’un fort pouvoir calorifique, les hydrocarbures dégagent une forte chaleur lors de leur combustion et cette particularité a justement été l’une des clés de la révolution industrielle.

3 En 1938-39, Frédéric Joliot-Curie était parvenu à convaincre Raoul Dautry, alors ministre de l’Armement, de l’importance de la question nucléaire et notamment de ses possibles applications militaires. Grâce à l’aide du ministre, Joliot-Curie parvint à obtenir un stock d’oxyde d’uranium en provenance du Haut-Katanga (Congo belge) ainsi que 185 litres d’eau lourde produites par la société norvégienne Norsk Hydro. Ces précieuses matières premières furent mises à l’abri en Angleterre et au Maroc pendant la durée du conflit avant d’être ensuite réexpédiées en France après la Libération. En mars 1945, devenu le ministre de la Reconstruction, Raoul Dautry alerta personnellement le général de Gaulle sur la nécessité de reprendre à brève échéance les recherches dans le domaine nucléaire.

4 Un deuxième plan quinquennal de l’énergie atomique, encore plus ambitieux, sera voté en 1957.

5La division minière du CEA donnera naissance en 1976 à la Compagnie Générale des Matières Atomiques (COGEMA, act. AREVA).

6 L’article premier de l’ordonnance 45-2563 du 18 octobre 1945, qui avait donné naissance au CEA, stipulait d’ailleurs bien que son objet portait aussi sur les questions de défense nationale.

7 Dans une version alternative, on peut aussi utiliser du plutonium 239 afin de provoquer l’amorçage de la réaction en chaîne. C’est ce dernier processus qui avait été utilisé pour Fat Man, la bombe larguée par les Américains sur Nagasaki.

8 Dès les lendemains d’Hiroshima, le service des poudres du ministère des Armées s’était mis à plancher sur la question du nucléaire. Il commença alors à mettre en place toute une série d’organismes (EMSST, STAT, CEN, DEFA) dont la plupart finiront par être rassemblés en janvier 1952 sous l’autorité du Commandement des Armes Spéciales (CAS), dont la direction fut confiée au général Charles Ailleret (1907-1968).

9 En 1961, afin de palier une éventuelle défaillance de Marcoule, un second site d’extraction du plutonium fut installé à La Hague dans le Cotentin.

10 A partir de 1959, cette difficile question de la masse critique conduisit le CEA à se procurer des ordinateurs auprès des sociétés Bull et IBM. Installés sur le site de Limeil, ils compteront parmi les premiers calculateurs électroniques à avoir fonctionné sur le territoire français.

11 Lancé en mars 1950 à l’initiative du Mouvement mondial des partisans de la paix, l’appel de Stockholm prônait l’interdiction des armes atomiques. Il fut signé par plusieurs dizaines de millions de personnes à travers le monde. Officiellement apolitique, il était en réalité entièrement contrôlé par l’appareil de propagande soviétique qui cherchait ainsi à faire passer le camp atlantiste pour belliciste tout en se donnant le beau rôle.

12 En liaison avec d’autres structures du ministère de la Défense, la DAM allait piloter la constitution de la force de frappe nucléaire française. La bombe AN-11 vint ainsi équiper les Mirages IV de l’armée française dès le mois d’octobre 1964. La bombe MR-41 équipa les missiles M1 et M2 embarqués à bord des premiers sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (décembre 1971). La bombe MR-31 équipa les missiles sol-sol S2 implantés sur le site du plateau d’Albion (août 1971). Les bombes tactiques AN-51 et AN-52 vinrent équiper les Mirages III ainsi que les rampes lance-missile AMX-30 (1974).

13 « Gerboise bleue » sera suivie par trois autres essais atmosphériques : « gerboise blanche » (1er avril 1960), « gerboise rouge » (27 décembre 1960) et « gerboise verte » (25 avril 1961). Par la suite, treize essais souterrains auront lieu sur le site saharien d’In Ecker (novembre 161 – février 1966). A partir de 1966 et jusqu’en 1995, c’est la Polynésie qui abritera les essais nucléaires. Après le départ de Guillaumat vers le monde du pétrole, le dossier atomique sera d’abord repris par Gaston Palewski puis, à partir de janvier 1966, par le ministre Alain Peyrefitte. Les deux hommes mettront toute leur énergie pour que la France puisse fabriquer à son tour une bombe thermonucléaire. Mais le problème allait s’avérer d’une grande complexité technique et, en fin de compte, il fallut attendre août 1968 pour que la première bombe H française n’explose sur le site Fangataufa (essai Canopus). En 1993, on apprendra que les éléments techniques décisifs avaient été fournis aux Français en septembre 1967 par un chercheur britannique, Sir William Cook (1905-1987). Ce dernier agissait sans doute à la demande du gouvernement de Londres, désireux d’amadouer Paris dans l’espoir que le général de Gaulle ne lève son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE (ce qui n’arriva d’ailleurs pas).

14 Le choc pétrolier de 1973 va amener le gouvernement français à faire le choix du tout nucléaire. Paul Delouvrier et Marcel Boiteux, les deux grands patrons d’EDF dans les années 1970, vont lancer un grand programme de construction de centrales qui fera passer la part de l’énergie nucléaire de 5% à plus de 70% entre 1970 et 1985.

Crédit photographique : vue de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher). Décidée en 1963 et inaugurée en 1969. [Nitot [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)%5D, from Wikimedia Commons]

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