Pierre Guillaumat et l’énergie de la France (I)

    A bien des égards, il semble que la figure de Pierre Guillaumat, déjà discrète de son vivant, a désormais totalement sombré dans l’oubli. On pourrait sillonner toute la France sans parvenir à trouver de place ou de rue portant son nom. Et de même, à aucun moment de leur parcours scolaire, les élèves de nos écoles ne seront amenés à étudier sa vie ou son action. Et pourtant, à chaque fois qu’un Français prend sa voiture ou enclenche un interrupteur électrique, il le doit au moins en partie à cet homme, ce qui n’est pas rien avouons-le. Remarquons au passage qu’il n’est pas très bon signe, en tout cas dans une démocratie, que le public en sache beaucoup plus sur les célébrités du show-biz que sur ceux dont l’action contribue à modifier des aspects aussi essentiels et aussi concrets de leur existence.

    Car évoquer le parcours de cet homme, c’est tout simplement retracer l’histoire économique mais aussi politique de la France contemporaine. Nul autre que lui en effet n’aura joué un rôle plus déterminant dans la modernisation du territoire français. Le journaliste d’investigation Pierre Péan, qui a souvent croisé sa route aux cours de ses recherches, estime même que Pierre Guillaumat fut l’homme le plus important des 4ème et 5ème Républiques ! Que l’on se rappelle en effet qu’il a été à la fois le père de la bombe atomique française, le fondateur de son industrie nucléaire et le concepteur de ses principaux circuits d’acheminement pétroliers ! Retenons qu’il fut aussi plusieurs fois ministre de la République et surtout qu’il demeura pendant de longues années le chef respecté du prestigieux corps des Mines, l’une des plus puissantes structures de la technocratie française.

    Pour certains, Pierre Guillaumat a été avant tout un grand patriote, un exceptionnel organisateur et un remarquable manager de talents. Pour d’autres, il fut l’incarnation de ces personnages de l’ombre qui, sans avoir jamais été élus, ont pourtant transformé de façon radicale la vie quotidienne de leurs concitoyens, parfois pour le meilleur, mais aussi quelquefois pour le pire. Mais que l’on s’en tienne à la première ou à la seconde de ces versions, ou bien que l’on n’en choisisse aucune, toujours est-il que Pierre Guillaumat a bel et bien été l’un des architectes des Trente glorieuses et l’un des constructeurs de la France d’aujourd’hui.

. Un jeune homme brillant et bien né

    Pierre Lucien Jean Guillaumat est issu du couple formé par Adolphe Guillaumat (1863-1940) et Louise Pierrette Jeanne Bibent (1880-1960). Les Guillaumat sont originaires de Bourgneuf, en Charente-Inférieure (act. Charente-Maritime), tandis que les Bibent appartiennent à la bourgeoisie toulousaine.

    Lui-même fils de militaire, le saint-cyrien Adolphe Guillaumat effectua une très belle carrière dans l’infanterie. Vétéran de la conquête du Tonkin et de la répression de la révolte des Boxers en Chine du Nord, il enseigna à Saint-Cyr avant de prendre ensuite la direction du collège militaire de La Flèche, la ville où naîtra justement son fils cadet, Pierre, le 5 août 1909. Rappelé au service actif en août 1914, Adolphe Guillaumat s’illustra notamment lors de la bataille de Verdun avant de rejoindre ensuite l’armée d’Orient. Après la conclusion de l’armistice, il sera nommé commandant de la place miliaire de Paris avant de recevoir en octobre 1924 la direction des forces françaises stationnées en Rhénanie. Il conservera ce poste stratégique jusqu’à ce que les dites forces ne se retirent d’Allemagne en juin 1930. Au cours de l’été 1926, il servira brièvement comme ministre de la Guerre dans le 10ème cabinet d’Aristide Briand.

     Au cours de sa longue carrière, le général Guillaumat a pu côtoyer de près les plus hautes sphères de la vie politique et militaire française. Par l’intermédiaire de son père, le jeune Pierre Guillaumat aura ainsi plusieurs fois l’occasion de croiser les grands chefs de l’armée française : Ferdinand Foch, Philippe Pétain, Hubert Lyautey, etc. Il rencontrera même à plusieurs reprises un jeune officier qui devait beaucoup compter dans la suite de sa carrière, un certain Charles De Gaulle.

    L’épouse et les enfants du général Guillaumat ont mené une vie assez itinérante, suivant le chef de famille au gré de ses différentes affectations, d’abord à La Flèche, puis à Paris et enfin à Mayence. Élevés dans un milieu où l’excellence était de règle, Pierre et son frère aîné, Louis (1908-1994), vont se révéler des étudiants particulièrement studieux et brillants. Louis deviendra ainsi professeur d’ophtalmologie et terminera sa carrière en tant que directeur de l’hôpital des Quinze-Vingt.

     Quant à Pierre, particulièrement doué pour les matières techniques et notamment en mathématiques, il effectue une prépa scientifique (‘ »taupe ») au Prytanée de La Flèche avant de parvenir à intégrer l’École Polytechnique en octobre 1928. Dans cette institution, ses remarquables qualités intellectuelles et un travail acharné lui permettront d’exceller dans tous les domaines. Thermodynamique, hydrodynamique, calcul des vitesses ou de la résistance des matériaux, il n’y a pas de problème que l’élève Guillaumat ne prend pas plaisir à tenter de résoudre ni d’équations auxquelles il n’aime se confronter. Diplômé de l’X en 1931, il obtient un excellent classement, ce qui lui permettra de rejoindre ensuite l’École supérieure des Mines de Paris. Au sein de celle-ci, il va perfectionner ses connaissances en ingénierie et les appliquer précisément aux matières en rapport avec ses futures fonctions : chimie des matériaux, rhéologie, hydrogéologie, granulométrie, minéralogie, cristallographie, métallurgie des métaux, électricité, etc. Il quittera l’école des Mines en 1933 à une très honorable 5ème place.

     Après avoir rejoint le service colonial, le jeune haut fonctionnaire est d’abord envoyé en Indochine pour y prendre la tête du service des mines (1934). Installé à Hanoï et placé sous la tutelle du gouverneur-général d’Indochine, sa mission consiste à superviser le travail des différentes sociétés publiques ou privées assurant l’exploitation du sous-sol indochinois. Mines de charbon, d’étain et de zinc principalement, mais aussi de wolfram, d’antimoine, d’or, de fer, de plomb, de graphite, de phosphate, l’industrie minière indochinoise est très diversifiée et connaît alors une forte croissance. En pleine crise économique et du fait du ralentissement des circuits d’échanges internationaux, l’administration française a en effet décidé de concentrer ses investissements sur son empire colonial. Au milieu des années 30, le service des mines emploie ainsi près de 50 000 personnes (dont seulement 500 Européens). La moitié d’entre eux travaillent pour la Société des Charbonnages du Tonkin qui est l’un des principaux moteurs économiques de la colonie. A son poste, Pierre Guillaumat va s’occuper d’améliorer le rendement des mines en procédant à une importante modernisation du matériel. Il facilite le transport de la production vers les points d’embarquement, fait évoluer la législation minière et contribua surtout à l’amélioration des conditions de travail des ouvriers en veillant notamment à leur sécurité.

    En 1939, après avoir passé cinq années en Indochine, Pierre Guillaumat est nommé à la tête du service des mines de Tunisie. L’industrie minière locale, moins développée que celle d’Indochine, emploie tout de même 15 000 ouvriers répartis sur 38 sites d’extraction. Il s’agit principalement de mines de phosphate (2 millions de tonnes par an), de fer (828 000 tonnes) et de plomb (31 tonnes), mais aussi de zinc, de mercure et de fluorine (3 200 tonnes). La déclaration de guerre vient surprendre Pierre Guillaumat alors qu’il commence à peine à se familiariser avec son nouveau poste.

    Tout au long de ces années passées dans les colonies, Pierre Guillaumat s’est construit une réputation justifiée de compétence et de sérieux. Aux différents postes qu’il a occupé, il a fait de son mieux pour assurer le renforcement et la diversification des investissements industriels de l’Etat français. Il a aussi développé aussi une excellente connaissance des rouages de la haute administration. Il restera d’ailleurs toute sa vie convaincu du rôle essentiel que peut et que doit jouer l’Etat en matière économique.

     Mobilisé en septembre 1939, Pierre Guillaumat se montre évidemment très affecté par la défaite subie par les armées françaises en juin 1940, défaite qui va entraîner l’occupation des 3/5ème du territoire métropolitain. Demeuré en Tunisie au service du gouvernement de Vichy, il ne peut  pas imaginer un seul instant que son pays puisse accepter de se mettre ainsi passivement et volontairement au service d’une puissance que son général de père, tout juste disparu, a combattu toute sa vie. Pour lui comme pour d’autres, l’armistice ne peut donc être qu’une « ruse de guerre », un moyen de gagner du temps en attendant de pouvoir reprendre le combat aux côtés des Alliés.

    Animé de tels sentiments, il ne tarde pas à entrer en contact avec la Résistance et, à partir de décembre 1940, devient l’une des meilleures sources du service de renseignement de l’armée de l’Air, le SR-Air, un organisme rattaché au 2ème bureau de l’état-major. A ce titre, Pierre Guillaumat travaillera en étroite collaboration avec le polytechnicien Jacques Rauscher et le capitaine Charles Lacat, qui seront les deux premiers patrons de l’antenne tunisienne du SR-AIR. En octobre 1942, il obtient le grade d’agent P2, c’est-à-dire qu’il sera désormais considéré par les services spéciaux comme un agent permanent.

    L’objectif de Rauscher et Lacat consiste à accumuler le maximum d’informations sur les allées et venues des appareils de l’Axe qui viennent parfois se poser sur les aérodromes tunisiens. Ils profitent aussi de diverses complicités pour dérober quelques précieux documents. Grâce à leur station de Ben Gardane, ils peuvent écouter les transmissions italiennes envoyées vers Rome depuis Tripoli. Toutes ces informations sont ensuite transmises au patron du SR-Air, le général Ronin, installé à Vichy. Très rapidement, les agents français réussissent à mettre en place une liaison radio avec La Valette, ce qui va leur permettre d’aider leurs collègues britanniques du War Office. Ils utiliseront aussi les valises diplomatiques des consulats américains afin d’envoyer des documents vers Gibraltar. Les informations ainsi fournies par le SR-Air vont s’avérer capitales pour les Britanniques à un moment où ces derniers luttent pied à pied pour conserver la possession de Malte (opération Pedestal).

     Le 8 novembre 1942, lorsque la Tunisie est envahie par l’armée allemande, Guillaumat choisit  de demeurer à son poste de directeur du service des mines. Cette fonction lui permet en effet d’observer en détail les mouvements de l’ennemi et de pouvoir ainsi repérer les installations de la Wehrmacht (batteries de DCA, hangars, etc.). En prenant d’infinies précautions, il communique ensuite ces précieuses informations aux Alliés afin qu’ils puissent mieux cibler leurs bombardements. En février 1943, après le départ de Lacat, c’est à Guillaumat qu’il revient d’assumer personnellement la direction du SR-AIR de Tunisie. Pendant plusieurs mois, il parviendra à mener de front ses deux activités, officielles et secrètes. Mais son double jeu finit par être repéré par les services de sécurité allemands et Guillaumat est alors contraint d’entrer dans la clandestinité (avril 1943). Après avoir confié la direction du poste du SR-AIR à son camarade Aimé Emmanuelli, il part se réfugier dans les mines de lignite du Cap Bon. Le personnel, qui lui est entièrement dévoué, assurera sa protection.

    Lorsque la Tunisie est libérée par les Alliés en mai 1943, Pierre Guillaumat peut enfin sortir de la clandestinité et recevoir la Légion d’honneur qui lui a été attribuée pour prix de son action. Abandonnant ses fonctions à la tête du service des mines, il intègre alors officiellement le Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA), autrement dit les services secrets gaullistes. Parti s’installer à Alger, il devient l’adjoint d’André Pélabon, le chef de l’antenne algérienne du BCRA. A ce poste, Guillaumat fait de son mieux pour soutenir le général de Gaulle dans la lutte feutrée (mais très tendue) que ce dernier a dû engager pour s’imposer à la tête de la France libre face à Henri Giraud, le candidat des Anglo-Américains.

    Devenu désormais un officier de renseignement à part entière, Guillaumat va se montrer particulièrement actif pendant ces deux dernières années de guerre. En novembre 1943, il dirige ainsi une mission spéciale en Corse. En août 1944, il est choisi pour servir d’officier de liaison entre le général de Lattre de Tassigny et Jacques Soustelle, le nouveau patron de la Direction Générale des Services Spéciaux (la DGSS, issue de la fusion entre les services secrets gaullistes et giraudistes). Il pourra ainsi assister au débarquement de Provence avant d’accomplir ensuite plusieurs missions secrètes à travers le pays pour le compte de la DGSS.

. L’aventure du pétrole français

     En septembre 1944, peu de temps après la Libération, Pierre Guillaumat revient s’installer à Paris. A la demande du général de Gaulle, il intègre le ministère de la Production industrielle en tant que nouveau patron de la direction des carburants (DICA)1. Âgé de seulement 35 ans, il se voit chargé de diriger toute la politique des hydrocarbures en France2 !

     La situation à laquelle il doit faire face est particulièrement grave. Si la libération du territoire peut être considérée comme achevée, tout est à reconstruire. Qu’il s’agisse des réquisitions opérées par les Allemands ou des destructions causées par les bombardements alliés, le tissu industriel français n’existe plus ou presque. Les raffineries ont été réduites à l’état de ruines fumantes, le matériel a disparu, la main d’œuvre commence à peine à revenir du front ou des camps de prisonniers. Guillaumat va donc devoir trouver des fonds, contacter des bureaux d’architectes, recruter des ouvriers et des ingénieurs avant de pouvoir ensuite rebâtir, pièce par pièce, tout ce qui a été détruit. A partir de 1947, la DICA sera grandement aidée dans son travail par la mise en place du Plan Marshall, un mécanisme qui va lui permettre d’obtenir pour des prix modiques du matériel neuf et de bonne qualité. Des ingénieurs américains viendront  également en grand nombre pour aider leurs collègues français à s’initier aux nouvelles techniques en matière d’exploration et d’exploitation.

      Mais Pierre Guillaumat n’a pas pour intention de se contenter de reconstruire à l’identique ce qui n’est plus. Il compte bien mettre à profit la situation pour repenser toute la question de l’approvisionnement pétrolier de la France. Dans son bureau de la DICA, situé au n°85 du boulevard Montparnasse, il développe alors un projet simple qui va lui servir de guide d’action pendant toute sa carrière : la France ne pourra pas être un pays souverain tant qu’elle ne sera pas capable de garantir son indépendance énergétique. Comme son père et comme beaucoup d’hommes de sa génération, Pierre Guillaumat avait été choqué de voir le président Georges Clemenceau contraint de quémander du pétrole à la présidence américaine à la fin de l’année 1917, lorsque les cuves étaient vides et qu’il fallait pourtant bien soutenir les offensives qui devaient chasser l’occupant. Pour Guillaumat, il importe que la France soit désormais capable de maîtriser elle-même toute la chaîne des hydrocarbures, depuis l’extraction jusqu’à la vente, en passant par le raffinage et le transport.

      Pendant les six années suivantes, dans une économie encore largement dominée par la filière du charbon, il aura bien du mal à faire valoir un quelconque intérêt pour le pétrole et le gaz. Les banques se montrent frileuses et les hauts fonctionnaires du ministère de l’Industrie doutent parfois de la faisabilité des projets qu’il souhaite mettre en œuvre. Pierre Guillaumat décide donc de mettre en place des organismes capables de venir crédibiliser son action en lui apportant une expertise de haut niveau. Estimant que l’Institut français du pétrole, fondé en 1919, ne peut contribuer seul à cette tâche, il met donc en place le Conseil supérieur du pétrole (1952) ainsi que l’École nationale supérieure du pétrole (1954), qui se lance dans la formation d’ingénieurs spécialisés. De 1947 à 1951, afin de favoriser une plus forte synergie dans la filière gaz-pétrole, le patron de la DICA obtient  également de pouvoir présider l’entreprise publique Gaz de France. Grâce aux solides appuis politiques dont il bénéficie, Pierre Guillaumat parvient à obtenir des évolutions juridiques et fiscales importantes. Le code minier sera ainsi en partie réécrit afin de pouvoir servir au mieux les besoins de l’exploration pétrolière. Le 7 février 1953 est promulguée loi dite PRG, qui exonère de l’impôt sur les bénéfices les profits réinvestis dans la recherche et le développement. En 1954 enfin est constitué un fond des hydrocarbures alimenté par une taxe spéciale sur l’essence.

     Mais la priorité des priorités pour Pierre Guillaumat consiste bien sûr à pouvoir trouver des gisements exploitables. Pour y parvenir, il crée donc le 12 octobre 1945 un Bureau de recherche des pétroles (BRP). Assisté de deux autres X-Mines, Yves Delavesne et Paul Moch, il se lance ainsi corps et âme dans l’aventure de l’exploration pétrolière et gazière, un domaine qui va l’occuper (et pour ainsi dire l’obséder) pendant tout le reste de sa carrière.

     Si l’on met à part celui de Pechelbronn en Alsace, exploité depuis la Renaissance et qui a donné naissance aux huiles Antar, il n’existe en 1945 que deux gisements d’hydrocarbure sur le territoire français : celui pétrolier de Gazian dans l’Hérault (1924) et celui gazier de Saint-Marcet en Haute-Garonne (1939). Leur exploitation a entraîné la création de deux sociétés distinctes : la Régie Autonome des Pétroles (RAP, 1939) et la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA, 1941). Depuis lors, ces deux entreprises ont fait de leur mieux pour trouver d’autres ressources du même type, mais leurs recherches demeureront vaines jusqu’en janvier 1950, date à laquelle la SNPA mettra au jour le grand gisement de Lacq, dans le Béarn. Produisant à la fois du pétrole et du souffre (« Lacq supérieur ») mais aussi du pétrole (« Lacq inférieur »), Lacq va bientôt pouvoir assurer à lui seul près de 5% de la demande énergétique française. Des gisements plus modestes seront également découverts à Parentis dans les Landes (1954), ainsi qu’à Coulomme en région parisienne (1958).

    Mais tout cela ne suffit bien évidemment pas à couvrir ne serait-ce qu’une partie des immenses besoins du pays et c’est pourquoi l’on commencera aussi très rapidement à se tourner vers l’empire colonial (où, il est vrai, des premières tentatives d’exploration ont eu lieu dès les années 1920). Deux nouvelles sociétés sont alors créées. Pour la région du golfe de Guinée, ce sera la Société des Pétroles d’Afrique équatoriale française (SPAEF, 1949) et pour ceux du Sahara, la Société Nationale de Recherche des Pétroles en Algérie (SN-REPAL, 1946), une société mixte où le Bureau de Recherche des Pétroles et la Compagnie Française des Pétroles (CFP) vont collaborer à parts égales.

     Après avoir parcouru d’innombrables régions et remuer ciel et (surtout) terre, les ingénieurs finiront par trouver leur bonheur au cours de la mémorable année 1956. En seulement quelques mois, ils identifieront ainsi quasiment coup sur coup les immenses gisements d’Hassi-Messaoud, d’In Anemas et de R’Mel en Algérie, mais aussi celui de Pointe-Clarette au Gabon et celui de la Pointe-Indienne au Congo-Brazzaville. Mais la réalité est parfois cruelle. En effet, à peine la France croyait-elle avoir pu assurer enfin son avenir énergétique et décrocher le statut de grande puissance pétrolière que la question de la décolonisation va venir tout remettre en cause.

      Heureusement, Pierre Guillaumat a toujours été un homme prudent. Il sait donc bien qu’en matière d’énergie, la logique veut que l’on ne place jamais tous ses espoirs dans la même filière. Aussi, et même si l’exploitation du gaz et du pétrole commence à donner d’excellents résultats, a-t-il -il décidé d’explorer également la filière de l’énergie atomique. Et c’est ainsi qu’en août 1951, à la demande de René Pléven, il accepte de quitter la direction des carburants pour succéder à feu Raoul Dautry en tant qu’administrateur général du Commissariat pour l’Énergie atomique (CEA).

. L’aventure de l’atome

     Créé le 18 octobre 1945 à l’initiative du général de Gaulle, le CEA a débuté ses travaux en mars 1946, date à laquelle il a pris ses quartiers dans l’enceinte ultra-sécurisée du fort de Châtillon, près de Paris. Son objectif consiste à permettre à la France de pouvoir maîtriser les réactions nucléaires. D’autres grandes puissances travaillent alors sur ce dossier stratégique et la concurrence est déjà très rude entre Américains, Soviétiques et Britanniques. Heureusement pour lui, Pierre Guillaumat va pouvoir s’appuyer sur l’excellence des savants atomiciens français. Depuis Henri Becquerel jusqu’à Frédéric Joliot-Curie en passant par Hans von Halban, Bertrand Goldschmidt ou Lew Kowarski, l’école française a en effet su produire (ou recruter) de nombreux chercheurs renommés dans le domaine de la physique nucléaire. Pendant la guerre, la plupart d’entre eux ont dû s’exiler en Angleterre (Cambridge) puis au Canada (Montréal)3. De retour en France après la Libération, ils se sont rapidement remis au travail.

     Si le processus est complexe, le principe de base de l’énergie nucléaire est relativement simple. Après avoir été extrait du sol, le minerai d’uranium doit d’abord être concentré pour obtenir ce que l’on appelle du yellowcake. Cette matière est ensuite convertie en hexafluorure d’uranium, puis raffinée et finalement enrichie afin d’obtenir un maximum de son isotope fissible, l’uranium 235. De 0,7% à l’état naturel, la part de celui-ci va ainsi passer à environ 30%. Devenu hautement radioactif, l’uranium produit alors une quantité d’énergie phénoménale (un gramme d’uranium en dégage autant que deux tonnes et demi de charbon !). Placé dans des tubes hermétiques (les « crayons »), eux-mêmes installés dans de grandes cuves d’acier remplies d’eau, il est mis au contact d’un circuit hydraulique dont il va porter la température à 320°C. La vapeur ainsi produite fait tourner une turbine qui à son tour fait fonctionner un turbo-alternateur, qui à son tour produit de l’électricité. Lorsqu’il aura perdu toute sa force énergétique, il ne restera plus de l’uranium qu’un déchet qui devra être retraité puis enfoui.

     En 1946, les ingénieurs du CEA ont créé l’usine de traitement du Bouchet afin de pouvoir obtenir de l’uranium pur à partir de minerais d’uranium. Après y être finalement parvenus en janvier 1948, ils s’en sont ensuite servi pour alimenter la première pile atomique française. Baptisée Zoé, cette dernière fonctionnera  (divergea) pour la première fois le 15 décembre 1948, faisant ainsi entrer la France dans le cercle alors très restreint des puissances atomiques.

    Assisté de Pierre Taranguer, son vieux complice depuis la Tunisie, Pierre Guillaumat prend donc en main son poste d’administrateur du CEA avec le sérieux et l’énergie qui le caractérisaient. Il commence par marquer sa différence avec son prédécesseur. Fini le temps où les scientifiques codirigeaient le commissariat aux côtés de l’administrateur civil. Désormais, il n’y aura plus qu’un seul chef, lui, et les scientifiques vont devoir suivre à la lettre les consignes qu’il leur donne. Cette question d’organisation interne étant résolue, il entre  ensuite en contact avec Félix Gaillard, le secrétaire d’État à la présidence du Conseil en charge du dossier nucléaire. Grâce à l’appui de ce dernier, il va obtenir du parlement le vote d’un premier plan quinquennal de l’énergie atomique en juillet 19524. La dotation de 38 milliards de francs qui en a découlé permettra d’achever la construction du centre d’expérimentation de Saclay (1952) où sera notamment mis au point une seconde pile atomique bien plus puissante que Zoé (EL-2, juillet 1957) ainsi qu’un premier accélérateur de particules. L’usine du Bouchet s’avérant sous-dimensionnée, une nouvelle usine de raffinage d’uranium sera bâtie à Malvesi près de Narbonne (1959). De la même manière, le centre de Châtillon étant jugé trop exiguë, il sera remplacé par celui de Saclay (1952).

     Afin d’obtenir les quantités d’uranium nécessaires à toutes ces expérimentations, Guillaumat confie à Jacques Mabile (1923-1971) le soin de créer, au sein du CEA, une branche chargée de l’exploration minière5. Activement soutenu par Guillaumat, Mabile et ses équipes vont bientôt réaliser d’intéressantes découvertes, non seulement en France métropolitaine (Limousin, Vendée, Forez), mais aussi au Gabon (Mounana, 1956) et plus tard au Niger (Arlit, 1968).

     Dès 1952, Pierre Guillaumat décide de négocier un accord avec le directeur général d’EDF, Roger Gaspard, dans le but de mettre au point une première centrale nucléaire. Le partage des rôles défini par cet accord est très clair, au CEA reviendra l’étude de développement ainsi que la construction des prototypes, EDF se chargera pour sa part de l’industrialisation puis de l’exploitation. Dès lors, des ingénieurs d’EDF vont commencer à venir travailler aux côtés des savants atomistes. Le site choisi pour accueillir cette centrale sera celui de Marcoule, dans le Gard (1955), dont les trois réacteurs (G1, G2 et G3) vont produire leurs premiers kilowatts à partir de septembre 1956 avant d’être raccordés à titre expérimental au réseau électrique civil en 1959.

. La course à la bombe

     En parallèle à cette mission civile, Guillaumat et ses adjoints commencent aussi à plancher sur les applications militaires de l’énergie nucléaire6. L’ordre formel leur en a d’ailleurs été donné à l’issue d’un conseil secret de défense réuni au Quai d’Orsay le 24 décembre 1954 sous la présidence de Pierre Mendès-France. Pierre Guillaumat a personnellement participé  à cette réunion de la plus haute importance qui  a véritablement lancé le programme atomique français. Ce dernier a reçu le nom de code de Plan K-103.

    Le principe de base pour obtenir une arme atomique du même type que celle qui a détruit la ville d’Hiroshima est assez simple à comprendre. Après avoir obtenu l’uranium 235 métallique raffiné à plus de 90%, on va venir projeter sur cette masse un flux de neutrons qui va casser les atomes le composant. Cette opération va entraîner la libération de nouveaux neutrons, qui vont ensuite venir casser d’autres atomes d’uranium dans le cadre de ce que l’on appelle une réaction en chaîne, le tout produisant une immense quantité d’énergie en une fraction de seconde. En somme, et comme dans le cas du nucléaire civil, le nucléaire militaire repose donc sur l’application du principe dit de la fission nucléaire, à ceci près toutefois qu’il ne s’agit plus ici d’obtenir une réaction nucléaire lente et contrôlée, mais au contraire une réaction rapide et explosive7.

     En s’engageant sur ce terrain sensible, Pierre Guillaumat n’ignore pas qu’il va devoir empiéter sur ce que l’armée estime être son domaine réservé8. Il réussira cependant à convaincre les gouvernements que le CEA, bien qu’étant un organisme civil, doit néanmoins pouvoir conserver la haute main sur ce dossier. Premièrement parce que ses ingénieurs sont les seuls à posséder la connaissance et la technicité suffisantes pour le mener à bien, deuxièmement parce que le CEA est officiellement le propriétaire de la matière première indispensable (l’uranium 235 et le plutonium 239) et troisièmement parce qu’étant directement placé sous le contrôle de la présidence du Conseil, il possède une plus grande souplesse administrative et offre, paradoxalement, une meilleure garantie de confidentialité qu’un organisme dépendant du ministère des Armées.

    Cet argumentaire portera ses fruits et deux protocoles secrets (signés les 25 mai 1955 et 30 novembre 1956) vont bientôt définir le partage des rôles entre l’armée et le CEA. Le CEA conduira donc le processus de fabrication de l’engin tandis que l’armée mettra à sa disposition ses immenses capacités logistiques. Grâce à la signature de ces deux protocoles, le CEA va également obtenir le versement immédiat de 20 milliards de francs de crédits militaires ainsi qu’une promesse d’engagement de 100 milliards supplémentaires, ce qui lui permettra  pratiquement de doubler son budget.

     Deux militaires vont jouer un rôle de premier plan dans ce processus. Le premier est le colonel (puis général) Albert Chalet (1911-1987), qui  va être nommé à la tête du très secret Bureau d’Études Générales (BEG) en mars 1955. Ancien résistant, Buchalet a bien connu Guillaumat pendant la guerre et sa nomination est en grande partie liée à cette histoire commune. L’autre personnage d’importance sera Gaston Lavaud (1900-1977), qui va devenir le responsable des affaires nucléaires au sein du ministère de la Défense à partir de 1956 avant d’être nommé à la tête de l’état-major général des armées en 1959.

     Afin de faire le lien entre le CEA et le BEG, Pierre Guillaumat décide d’accorder sa confiance à l’ingénieur Yves Rocard (1903-1992, le père de Michel). Dans le plus grand secret, ce dernier va implanter des centres d’études et d’expérimentation à Bruyères-le-Chatel (Essonne), Vaujours (Seine-et-Marne), Valduc (Côte-d’Or), Limeil-Brévannes (Seine-et-Marne) et Moronvilliers (Marne). Pierre Guillaumat oriente également l’action de ses propres services vers le domaine militaire. Dès le départ, l’usine d’extraction de plutonium de Marcoule (UP1)9 a produit ainsi une quantité de plutonium beaucoup plus grande que celle qui aurait été nécessaire à de simples activités civiles, ce qui laisse clairement deviner que l’objectif consistait bel et bien à obtenir du combustible pour la future arme nucléaire française.

     Mais avant d’arriver à leurs fins, les savants et les ingénieurs du CEA vont devoir résoudre de nombreux problèmes techniques et tout d’abord celui du calcul de la masse critique de matière fissible destinée à entrer dans la constitution de la charge explosive10. Ils devront aussi mettre au point un dispositif d’amorçage par flux de neutrons, améliorer leur compréhension de la métallurgie du plutonium ou encore parvenir à maîtriser toutes les questions liées à la balistique de tels engins. Ces sujets complexes vont les occuper pendant plusieurs années.

     Pour Guillaumat cependant, cette mission n’est pas seulement un immense défi technique et logistique, c’est aussi et même surtout un problème humain et politique de premier ordre. Car les scientifiques et les ingénieurs du CEA sont nombreux à ne pas vouloir s’associer à la fabrication d’une bombe atomique. Le cofondateur du CEA, Frédéric Joliot-Curie, par ailleurs membre éminent du PCF, n’a jamais caché son refus de mettre au point une arme qui pourrait un jour servir à bombarder la « patrie des travailleurs ». Le 28 avril 1950, après qu’il eut apposé sa signature sur l’appel de Stockholm11, il a donc été débarqué par Raoul Dautry et remplacé par son adjoint, le très conciliant et très apolitique Francis Perrin (1901-1992).

     Mais Joliot-Curie a laissé derrière lui un certain nombre de collaborateurs qui partagent  pleinement ses idées. En 1954, comprenant parfaitement là où l’on veut les emmener, ils iront jusqu’à signer une pétition pacifiste tout en organisant une manifestation à l’intérieur même du CEA. Et cette fronde s’avérera d’autant plus problématique que, depuis 1952, les députés et les sénateurs communistes font de leur mieux pour tenter de bloquer les recherches nucléaires françaises dans le domaine militaire. Avec une grande habileté, Guillaumat parviendra cependant à profiter d’une innovation technique pour régler ce problème. Depuis l’origine en effet, les scientifiques du CEA utilisent de l’oxyde de deutérium (de « l’eau lourde ») en tant que modérateur de neutron afin de ralentir les réactions nucléaires. Or, en 1950, le CEA réussit à mettre au point une nouvelle technique utilisant cette fois-ci du graphite produit par la société Péchiney. Ce nouveau procédé étant par ailleurs moins coûteux que l’ancien, Guillaumat choisit  donc d’orienter le travail de ses chercheurs vers cette nouvelle filière dite graphite-gaz (UNGG). Au passage, cela lui permettra de se débarrasser des éléments les moins fiables de son équipe.

    Un autre problème, cette fois-ci d’ordre diplomatique, surgit en 1950 lorsque le projet de Communauté Européenne de Défense (CED) est présenté au parlement. Cette initiative, qui doit aboutir à la constitution d’une sorte d’armée européenne, stipule notamment qu’aucun Etat membre ne pourra plus s’engager dans la fabrication de plutonium, ce qui revient à lui interdire de produire des armes atomiques. Sous la pression du camp souverainiste, la CED finira  cependant par être rejetée en août 1954. Un dilemme du même ordre surviendra néanmoins deux ans plus tard, lors de la négociation du traité Euratom (juillet 1956). En effet, alors que cet organisme doit permettre aux pays européens de mutualiser leurs efforts dans le domaine du nucléaire, il sera un moment question d’instaurer une sorte de droit de veto des autres États membres sur les capacités atomiques françaises. Sous la pression des « nucléocrates », cette clause polémique finira cependant par être annulée.

    Si l’administrateur général du CEA est à chaque fois parvenu à surmonter ces crises, ce fut en grande partie grâce au ferme soutien que lui ont prodigué plusieurs hommes politiques de la Quatrième République qui, de Pierre Mendès-France à Félix Gaillard, en passant par Jacques Chaban-Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury et Guy Mollet, l’ont tous enjoint à tenir bon et à poursuivre coûte que coûte ses recherches. Tous partagent en effet sa conviction que la France ne pourra pas maintenir son rang ni défendre ses intérêts stratégiques tant qu’elle ne sera pas devenue une puissance nucléaire à part entière. Les graves revers militaires et diplomatiques subis à Diên Biên Phu (mai 1954) puis au moment de l’affaire du canal de Suez (novembre 1956), les ayant fait douter de la pertinence de la « garantie américaine », ils ont fini par se convaincre de la nécessité de pouvoir disposer d’un arsenal nucléaire proprement français.

    Au début de l’année 1958, depuis son bureau de l’hôtel de Clermont, où se situe le siège administratif du CEA, Pierre Guillaumat supervise le travail de près de 8 000 personnes. Physiciens atomistes, ingénieurs civils ou militaires, personnels techniques divers, tous œuvrent  dans le plus grand secret à fabriquer la future bombe atomique française sans que ni les parlementaires, ni les états-majors, ni même la plupart des membres du gouvernement ne soient associés d’une quelconque façon à leurs travaux. Officiellement, la France s’en tient toujours à la position définie le 25 juin 1946 par son représentant à l’ONU, Alexandre Parodi. Théoriquement, elle ne souhaite donc ni acquérir la bombe atomique ni faire aucun effort en ce sens. Et pourtant, en décembre 1956, quelques semaines seulement après l’échec de Suez, Guy Mollet a franchi un cap décisif en donnant à Pierre Guillaumat l’ordre catégorique de faire exploser une bombe atomique dans les cinq années à venir.

     Toutes ces ambiguïtés autour du projet nucléaire militaire finiront cependant par être levée en mai 1958, suite au retour aux affaires du général de Gaulle. A peine installé au pouvoir, ce dernier clamera en effet haut et fort son intention de doter son pays de l’arme atomique dans les plus brefs délais. Le 18 juin 1958, Pierre Guillaumat devra pourtant laisser la direction du CEA à Pierre Couture (1909-1984). Sollicité par le Général, il vient en effet d’accepter le poste de ministre des Armées.

. Le retour du Général et le passage à la tête des armées

    Avec un chef de l’Etat aussi sourcilleux que le général de Gaulle quant à ses prérogatives militaires, Guillaumat n’ignore pas que sa fonction va demeurer purement technique. Depuis son bureau de l’hôtel de Brienne (celui-là même qu’avait brièvement occupé son père en 1926), il s’occupera donc essentiellement de la gestion des effectifs, de la formation des personnels et des questions de matériel, tandis que les affaires de stratégie resteront  entièrement aux mains de l’Élysée.

    Au plus fort de la guerre d’Algérie, le ministre n’en contribuera pas moins à mettre à la disposition du général Maurice Challe, commandant interarmées en Algérie, tous les moyens dont ce dernier estime avoir besoin pour neutraliser définitivement l’Armée de Libération Nationale, la branche armée du FLN. C’est alors qu’auront lieu les fameuses offensives du « Plan Challe », qui vont effectivement permettre de briser en grande partie le potentiel militaire de l’insurrection. Cet effort sans précédent va entraîner le maintien sous les drapeaux de plus de 400 000 Français tandis que les crédits militaires seront portés à un niveau inédit par rapport au budget global de l’Etat.

    Mais si le général de Gaulle sait mieux que personne qu’il doit son retour au pouvoir à l’armée, il n’ignore pas non plus qu’une bonne partie des cadres militaires ne sont pas pour autant devenus gaullistes et qu’ils ne le suivront pas si jamais il décide de changer de politique en Algérie. Discrètement, il demande donc à Guillaumat de faire « le ménage ». Par le biais de promotions, de mises à la retraite et de mutations, mais toujours avec une prudence jésuitique, Guillaumat parvient ainsi à écarter les uns après les autres tous les chefs militaires les plus marqués par le combat en faveur de l’Algérie française, à commencer par le premier d’entre eux, le général Raoul Salan, qui va être rappelé en Métropole dès le 11 décembre 1958.

     Mais si Guillaumat a été placé à la tête des armées, c’est d’abord et avant tout afin d’avoir les coudées franches pour mettre la touche finale au projet d’arme nucléaire, cette fameuse bombe A, dont le Général estime qu’elle seule pourra lui permettre de s’asseoir un jour à la « table des grands ». En mai 1958 et comme nous l’avons dit plus haut, le programme de mise au point de l’arme atomique était déjà très avancé. Il sera néanmoins doté de moyens supplémentaires. Afin d’obtenir de l’uranium enrichi à 90%, un site d’enrichissement militaire est par exemple construit à Pierrelatte et, en septembre 1958, le BEG devient la Direction des Applications Militaires de l’Énergie Atomique (DAM), un terme beaucoup plus en rapport il est vrai avec son objectif réel12.

    La phase d’étude et d’expérimentation arrivant lentement à son terme, on commence à préparer la phase d’essais. Dès le mois de mai 1957, la création d’un polygone d’expérimentation est décidée et le site retenu sera l’oasis de Reggane, situé en plein cœur du Sahara algérien. Les travaux débutent en octobre 1957. La tâche est titanesque mais sera menée à bien deux années sous la supervision du général d’aviation Charles Ailleret, nommé commandant interarmées des armes spéciales (CAS). On édifie alors trois sites : la base vie de « Reggane-Plateau », qui comprends des logements et des laboratoires souterrains, le poste de conduite de tir d’Hamoudia et enfin le champ de tir proprement dit, où est installée une tour d’acier de plus de 100 mètres de hauteur, au sommet de laquelle va être positionnée la charge explosive. Pour mener à bien ce vaste projet, il a fallu effectuer d’énormes travaux de terrassement, canaliser les rares points d’eau, équiper les locaux de puissants générateurs, bâtir des dizaines de kilomètres de routes et même construire un aérodrome. La sécurité de ce Centre Saharien d’Expérimentation Militaire (CSEM) est assurée par des unités militaires triées sur le volet.

    Lorsque tout est fin prêt, on passe à l’organisation du premier essai atomique français. Baptisée « Gerboise bleue », l’explosion a lieu à Reggane le samedi 13 février 1960, à 7 heures 4 minutes et 20 secondes précises. Il y eut d’abord vif éclair de lumière, puis un bruit sourd et une forte secousse. En quelques secondes, un immense champignon de feu et de poussière s’éleva sur plusieurs kilomètres de hauteur dans le ciel transparent du Sahara. « Gerboise bleue » dégagera une puissance de 70 kilotonnes, soit quatre fois la puissance de la bombe d’Hiroshima. Pierre Guillaumat est là bien sûr, accompagné de Pierre Couture, Gaston Lavaud, Charles Ailleret et Albert Buchalet, tous venus sur place pour assister à l’événement. Trois quarts d’heure plus tard, un télégramme leur parvient de l’Élysée :

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à tous ceux qui ont pour elle remporté ce magnifique succès. »

    Quinze ans après les Etats-Unis, onze après l’URSS et huit après le Royaume-Uni, la France entre ainsi dans le cercle très fermé des puissances nucléaires. Pierre Guillaumat a beau être l’homme le plus rationnel et le plus mesuré qui soit, il y a fort à parier qu’il n’a pu qu’être ému en songeant que nul autre que lui n’a plus contribué à la création de cette arme si puissante et si destructrice. Mais il sait aussi qu’après avoir été envahie à trois reprises en seulement 70 ans et avoir perdu plus de deux millions de ses concitoyens au cours de ces trois conflits, la France possède à présent la capacité de sanctuariser son territoire et d’en interdire le franchissement à toute armée étrangère13. De nombreux journalistes avaient été conviés à l’événement. Ils iront ensuite rapporter leurs impressions à la radio ou dans leurs journaux, non sans avoir été soumis à une stricte censure de la part des militaires.

     Mais ce n’est pas en tant que ministre des Armées que Pierre Guillaumat est venu assister à « Gerboise Bleue ». Car en septembre 1959, après bien des atermoiements, le général de Gaulle a finalement décidé de changer de politique et d’engager résolument l’Algérie sur la voie de l’indépendance. Une partie de l’armée a évidemment renâclé devant cette perspective et la communauté européenne d’Algérie s’est d’abord émue, avant de finir par s’insurger au cours de la « Semaine des Barricades » (janvier 1960). En pleine émeute, Guillaumat a eu le courage de conseiller la prudence au chef de l’Etat qui, de son côté, préférait tabler sur l’épreuve de force. « Je suis le ministre de la Guerre » lui aurait-il dit, « et non pas le ministre de la Guerre civile ». Estimant qu’il n’était plus l’homme de la situation, de Gaulle l’a donc fait remplacer par l’un de ses plus fidèles grognards, Pierre Messmer.

. Construire la France de l’avenir

     Mais le président ne lui a pas retiré sa confiance pour autant. Au contraire, il a même décidé de le nommer à un poste créé spécialement pour lui. Le 5 février 1960, Guillaumat devient ainsi ministre délégué auprès du Premier ministre en charge de l’énergie atomique, de la Recherche et de la fonction publique, de très vastes attributions qu’il va converser jusqu’au 14 avril 1962. Du 20 novembre 1960 au 20 février 1961, il exercera également par intérim la fonction de ministre de l’Éducation.

    Pierre Guillaumat profite de toutes ses fonctions pour s’impliquer dans plusieurs projets qui lui tiennent à cœur et en particulier dans la conquête spatiale. Il sera ainsi l’un des fondateurs du Centre National d’Études Spatiales (CNES, 19 décembre 1961). Certes, la perte de l’Algérie va provoquer la fermeture des sites de lancement de Colomb-Béchar et d’Hammaguir et occasionner quelques reports malheureux. Mais dès 1964, leurs successeurs, le Centre d’essai des Landes (CEL) et le Centre Spatial Guyanais (CSG) de Kourou commenceront à être mis en service (pour le premier) ou en chantier (pour le second). Désireux de combler le retard accumulé par leur pays dans le domaine spatiale, les scientifiques français vont œuvrer d’arrache-pied et le succès sera au rendez-vous puisque, dès le 26 novembre 1965, la fusée Diamant mettra en orbite le premier satellite français, A-1 (surnommé « Astérix » par la presse).

     Peu de temps après avoir quitté le gouvernement, Guillaumat répond favorablement à la demande de Jean Massé, le commissaire général au plan, qui a souhaité lui confier la direction d’un groupe d’experts, le « Groupe 1985 ». Cet organisme a été chargé de réfléchir aux grands enjeux économiques, industriels et sociaux qui attendent la France pour les trente prochaines années. Parmi ceux qui vont travailler aux côtés de Pierre Guillaumat, on va retrouver quelques-uns des principaux penseurs et artisans de la modernité des « Trente glorieuses » : Jean Fourastié, Paul Delouvrier, Bertrand de Jouvenel, Jacques Delors, Raymond Aron, etc. Le groupe rendra finalement son rapport en 1964.

     Le 30 janvier 1964, Pierre Guillaumat succède  à Roger Gaspard à la tête d’Électricité de France (EDF). Le nouveau dirigeant ne va pas manquer de travail. Certes, grâce aux immenses efforts entrepris depuis la Libération, la plupart des foyers français sont désormais raccordés au réseau électrique, mais encore faut-il pouvoir produire suffisamment d’électricité. Car avec une croissance annuelle de son PIB de 5,3% en moyenne, la France des années 60 voit ses besoins augmenter sans cesse, et cela d’autant plus qu’il ne s’agit plus seulement de fournir de l’éclairage ; ménages et entreprises s’équipent  en effet massivement en appareils électriques (réfrigérateurs, téléviseurs, fours, moteurs, etc.) tandis que l’électrification du réseau ferré se poursuit à grands pas.

     Pour pouvoir répondre à cette demande, Guillaumat et ses collaborateurs vont donc  mettre en chantier de nouvelles grandes centrales thermiques au charbon, au gaz ou au fioul (Porcheville, Vitry, Champagne-sur-Oise, etc.) ainsi que d’immenses barrages hydrauliques, comme ceux de Tignes (1953), Serre-Ponçon (1959), Roselend (1960), l’Escale (1963), etc. Ils innoveront aussi en proposant par exemple la création d’une usine marémotrice à la Rance (elle verra le jour en novembre 1966). En décembre 1960, une loi prise à l’initiative d’EDF va entraîné l’unification de la tension d’alimentation standard en 220 V et cette décision aboutira à la mise en place du fameux « compteur bleu » à partir de 1963.

      Mais l’un des principaux chevaux de bataille du président Guillaumat concernera bien évidemment la production d’électricité nucléaire. Inaugurée en 1963, la première centrale nucléaire française, celle de Chinon, possédera trois réacteurs (EDF 1, 2 et 3) capables de fournir de grandes quantités d’électricité au réseau civil. Mais alors que d’autres centrales du même type sont en projet, un conflit ne tarde pas à surgir entre les partisans de deux filières concurrentes, celle dite graphite-gaz (UNGG) et celle à eau pressurisée (REP). Les partisans de la première technique s’appuient sur le fait qu’elle a été entièrement pensée par des ingénieurs français, contrairement à la seconde, qui est d’origine américaine. En 1967, un premier réacteur à eau pressurisée est néanmoins inauguré sur le site de Chooz, près de la frontière belge et il se montre bien vite beaucoup plus performant que ses concurrents. Au final, parce qu’elle est jugée à la fois plus commode et moins coûteuse, c’est la filière à eau pressurisée qui finira par l’emporter (13 novembre 1969). Cette querelle a cependant fait perdre de précieuses années à la recherche française14. Guillaumat y fut certes mêlé de près mais pendant peu de temps, car en 1965 le général de Gaulle décide de lui confier une nouvelle tâche qui va l’occuper pendant le reste de sa carrière: la restructuration du secteur pétrolier français.

Voire suite partie II

Notes

1 Issue de l’Office National des Combustibles Liquides (ONCL, créé en 1925 et longtemps dirigée par Louis Pineau), la DICA a été fondée en 1940.

2 Rappelons au passage que les hydrocarbures sont des matières issues de la décomposition de forêts préhistoriques et qui se sont retrouvées enfouies dans des conditions très particulières de pression et de température. Composés d’atomes de carbone et d’hydrogène, ils peuvent apparaître sous une forme visqueuse (pétrole) ou volatile (butane, méthane, propane, etc.). Une fois raffinés, ils pourront notamment servir à fabriquer des carburants (essence, fioul, gazole) mais aussi du bitume ou encore des lubrifiants. Parce qu’ils sont dotés d’un fort pouvoir calorifique, les hydrocarbures dégagent une forte chaleur lors de leur combustion et cette particularité a justement été l’une des clés de la révolution industrielle.

3 En 1938-39, Frédéric Joliot-Curie était parvenu à convaincre Raoul Dautry, alors ministre de l’Armement, de l’importance de la question nucléaire et notamment de ses possibles applications militaires. Grâce à l’aide du ministre, Joliot-Curie parvint à obtenir un stock d’oxyde d’uranium en provenance du Haut-Katanga (Congo belge) ainsi que 185 litres d’eau lourde produites par la société norvégienne Norsk Hydro. Ces précieuses matières premières furent mises à l’abri en Angleterre et au Maroc pendant la durée du conflit avant d’être ensuite réexpédiées en France après la Libération. En mars 1945, devenu le ministre de la Reconstruction, Raoul Dautry alerta personnellement le général de Gaulle sur la nécessité de reprendre à brève échéance les recherches dans le domaine nucléaire.

4 Un deuxième plan quinquennal de l’énergie atomique, encore plus ambitieux, sera voté en 1957.

5La division minière du CEA donnera naissance en 1976 à la Compagnie Générale des Matières Atomiques (COGEMA, act. AREVA).

6 L’article premier de l’ordonnance 45-2563 du 18 octobre 1945, qui avait donné naissance au CEA, stipulait d’ailleurs bien que son objet portait aussi sur les questions de défense nationale.

7 Dans une version alternative, on peut aussi utiliser du plutonium 239 afin de provoquer l’amorçage de la réaction en chaîne. C’est ce dernier processus qui avait été utilisé pour Fat Man, la bombe larguée par les Américains sur Nagasaki.

8 Dès les lendemains d’Hiroshima, le service des poudres du ministère des Armées s’était mis à plancher sur la question du nucléaire. Il commença alors à mettre en place toute une série d’organismes (EMSST, STAT, CEN, DEFA) dont la plupart finiront par être rassemblés en janvier 1952 sous l’autorité du Commandement des Armes Spéciales (CAS), dont la direction fut confiée au général Charles Ailleret (1907-1968).

9 En 1961, afin de palier une éventuelle défaillance de Marcoule, un second site d’extraction du plutonium fut installé à La Hague dans le Cotentin.

10 A partir de 1959, cette difficile question de la masse critique conduisit le CEA à se procurer des ordinateurs auprès des sociétés Bull et IBM. Installés sur le site de Limeil, ils compteront parmi les premiers calculateurs électroniques à avoir fonctionné sur le territoire français.

11 Lancé en mars 1950 à l’initiative du Mouvement mondial des partisans de la paix, l’appel de Stockholm prônait l’interdiction des armes atomiques. Il fut signé par plusieurs dizaines de millions de personnes à travers le monde. Officiellement apolitique, il était en réalité entièrement contrôlé par l’appareil de propagande soviétique qui cherchait ainsi à faire passer le camp atlantiste pour belliciste tout en se donnant le beau rôle.

12 En liaison avec d’autres structures du ministère de la Défense, la DAM allait piloter la constitution de la force de frappe nucléaire française. La bombe AN-11 vint ainsi équiper les Mirages IV de l’armée française dès le mois d’octobre 1964. La bombe MR-41 équipa les missiles M1 et M2 embarqués à bord des premiers sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (décembre 1971). La bombe MR-31 équipa les missiles sol-sol S2 implantés sur le site du plateau d’Albion (août 1971). Les bombes tactiques AN-51 et AN-52 vinrent équiper les Mirages III ainsi que les rampes lance-missile AMX-30 (1974).

13 « Gerboise bleue » sera suivie par trois autres essais atmosphériques : « gerboise blanche » (1er avril 1960), « gerboise rouge » (27 décembre 1960) et « gerboise verte » (25 avril 1961). Par la suite, treize essais souterrains auront lieu sur le site saharien d’In Ecker (novembre 1961 – février 1966). A partir de 1966 et jusqu’en 1995, c’est la Polynésie qui abritera les essais nucléaires. Après le départ de Guillaumat vers le monde du pétrole, le dossier atomique sera d’abord repris par Gaston Palewski puis, à partir de janvier 1966, par Alain Peyrefitte. Ces deux hommes mettront toute leur énergie pour que la France puisse fabriquer à son tour une bombe thermonucléaire. Mais le problème allait s’avérer d’une grande complexité technique et, en fin de compte, il fallut attendre août 1968 pour que la première bombe H française n’explose sur le site Fangataufa (essai Canopus). En 1993, on apprendra que les éléments techniques décisifs avaient été fournis aux Français en septembre 1967 par un chercheur britannique, Sir William Cook (1905-1987). Ce dernier agissait sans doute à la demande du gouvernement de Londres, désireux d’amadouer Paris dans l’espoir que le général de Gaulle ne lève son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE (ce qui n’arriva d’ailleurs pas).

14 Le choc pétrolier de 1973 va amener le gouvernement français à faire le choix du tout nucléaire. Paul Delouvrier et Marcel Boiteux, les deux grands patrons d’EDF dans les années 1970, vont lancer un grand programme de construction de centrales qui fera passer la part de l’énergie nucléaire de 5% à plus de 70% entre 1970 et 1985.

Crédit photographique : vue de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher). Décidée en 1963 et inaugurée en 1969. [Nitot [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)%5D, from Wikimedia Commons]

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