Le commissaire Hénoque et les redoutables enquêtes de la BS-2 (I)

Le commissaire René Hénoque et la brigade spéciale n°2

Si les travaux de Jean-Marc Berlière n’étaient pas venus apporter sur lui un certain éclairage, le personnage de René Hénoque aurait été complètement oublié de nos jours, y compris de la plupart des spécialistes de l’occupation allemande. Sa figure mérite cependant qu’on lui consacre quelques lignes. Non certes que René Hénoque ait été un homme extraordinaire. Au contraire, il était loin de posséder le fanatisme d’un Jean Filiol, la flamboyance d’un Henri Lafont ou les ambiguïtés d’un René Bousquet. Il n’eut d’ailleurs jamais ni les mêmes pouvoirs ni la même autorité qu’eux.

Et pourtant, ce jeune fonctionnaire de police zélé, ambitieux (et surtout très bien soutenu), n’en parvint pas moins à se hisser dans la hiérarchie jusqu’à devenir l’un des principaux cadres de la préfecture de police de Paris. Placé en janvier 1942 à la tête d’une brigade spéciale des Renseignements Généraux, il fut chargé de traquer les résistants communistes installés dans la région parisienne et se fit rapidement connaître pour sa redoutable efficacité, mais aussi pour la brutalité de ses méthodes. De toutes les unités dont disposa le régime de Vichy, la sienne fut sans doute celle qui porta les coups les plus rudes aux structures militaires du parti communiste.

La discrétion dont le commissaire Hénoque avait toujours fait preuve durant sa carrière lui fut d’un grand secours à la Libération. Au prix d’un exil d’une quarantaine d’années, il put ainsi échapper à toutes les poursuites judiciaires engagées contre lui.

. Un jeune provincial ambitieux

René Jean Hénoque a vu le jour le 23 mars 1909 à Verberie, un gros bourg situé sur les bords de l’Oise, non loin de Compiègne. Il était l’aîné des quatre fils de Léon Lucien Hénoque (1877-1950) et de Charlotte Blanche Rottée (1882-1965)1. Tous les deux originaires de la région, ses parents tenaient une boucherie située au n°16 de la rue du Marché (act. rue de la République), en plein centre du village. Charlotte Rottée avait été la voisine de Léon et c’est ainsi qu’ils se connurent avant de se marier en 1906. Leur commerce fonctionnait bien et ils possédaient d’ailleurs plusieurs employés. Chaque fin de semaine, les paysans des environs amenaient leurs bêtes dans l’abattoir situé dans l’arrière-boutique. A charge ensuite pour Léon Hénoque et ses assistants de tuer puis de dépecer l’animal avant de préparer la viande qu’ils installeraient et vendraient à la clientèle.

Dans cette région de grande céréaliculture, la vie était principalement marquée par les travaux agricoles et notamment par les moissons qui mobilisaient chaque été une grande partie des habitants. Mais à l’été 1914, cette existence très tranquille fut bouleversée par la déclaration de guerre. Tout au long des mois d’août et de septembre 1914, les troupes allemandes se rapprochèrent en effet dangereusement de Verberie, dont une grande partie des habitants dut fuir vers le sud en emportant avec eux tout ce qu’ils pouvaient. Grâce à la victoire remportée par l’armée française lors de la bataille de la Marne en septembre 1914, le village put finalement réchapper à l’occupation. Pendant les quatre années qui suivirent toutefois, ses résidents durent constamment vivre dans la crainte de voir les « Boches » revenir, car le front resta implanté à moins de cinquante kilomètres plus au nord. La période qui s’étendit de mars à juin 1918 fut particulièrement critique à cet égard, car les offensives planifiées par le général Ludendorff permirent à nouveau aux Allemands de s’avancer jusqu’au nord de Compiègne. Après avoir été longtemps épargné par l’ordre de mobilisation en raison de l’importance de son métier de boucher, Léon Hénoque finit par être appelé lui aussi sous les drapeaux en janvier 1916. Il se retrouva alors affecté dans un escadron du train chargé de la logistique.

En novembre 1918, une fois la paix revenue, la vie put rependre son cours à Verberie. En décembre, une fois démobilisé, le père revint enfin auprès des siens. En 1921, le petit Jean, que l’on surnommait affectueusement « Momo », passa et obtint son certificat d’études primaires. Peut-être espérait-on qu’il reprenne un jour la boutique familiale ? Mais il avait apparemment d’autres projets en tête. Bon élève, il rejoignit en 1921 le lycée Félix Faure de Beauvais, un magnifique établissement inauguré en 1898 où toute la notabilité locale inscrivait habituellement ses enfants. Hénoque était particulièrement bon en anglais. En juillet 1928, il obtint son baccalauréat en section latin-langue-philosophie.

En novembre 1928, il décida de devancer l’appel et d’effectuer son service militaire. Il se retrouva envoyé au 2ème bataillon du 8ème régiment du génie. Spécialisée dans les transmissions, cette unité était encasernée au mont Valérien près de Paris mais disposait aussi d’une antenne au sommet de la tour Eiffel. Hénoque s’adapta très bien à la vie militaire et décrocha bientôt le grade de caporal. Il apprécia aussi manifestement la vie trépidante de la capitale, si bien qu’en octobre 1929, une fois libéré de ses obligations militaires, il décida de s’y installer à demeure. Il prit alors un logement au n°18 de la rue Francoeur, dans le 18ème arrondissement, juste au pied de la butte Montmartre. Faisant jouer l’expérience qu’il avait acquise au sein des transmissions militaires, il décrocha bientôt un emploi d’agent technique à la société Le Matériel Téléphonique (LMT) de Boulogne-sur-Seine (actuellement Boulogne-Billancourt). Filiale française d’AT&T, cette entreprise dirigée par Maurice Deloraine était spécialisée dans la construction de câblages téléphoniques mais produisait également toutes sortes d’engins très sophistiqués. Jean Hénoque allait y demeurer pendant environ deux ans.

C’est alors que sa carrière prit brusquement un nouveau tournant. Que se passa-t-il exactement, nous l’ignorons, mais toujours est-il que René Hénoque réussit à entrer dans la police. On doit sans doute voir là l’influence de son oncle maternel, Lucien Rottée, qui avait connu une ascension sociale assez étonnante. Entré à la préfecture de police en 1914, il était déjà parvenu au grade de commissaire sept ans plus tard2. On peut croire que cela a dû favoriser la nouvelle vocation de son neveu. Doté d’une bonne instruction, d’une solide corpulence et d’un grand sens de la discipline, ce dernier n’avait pas d’opinion politique connue, autant dire qu’il avait parfaitement de quoi faire un « bon flic ». En mars 1932, il réussit le concours d’inspecteur et se retrouva affecté au commissariat spécial de la gare de Lyon. En juillet suivant, il fut muté à celui de la gare de l’Est. Rattachée à la Sûreté générale (devenue Sûreté nationale en 1934), la police spéciale des chemins de fer dépendait directement du ministère de l’Intérieur (à ce propos, le lecteur retrouvera en annexe n°1 un tableau décrivant ce qu’était lignes l’organisation de la police sous la IIIème République, car cette institution ne ressemblait pas du tout à ce qu’elle est devenue de nos jours).

Bien qu’il fût donc déjà devenu policier, l’objectif d’Hénoque restait de pouvoir rejoindre un jour la préfecture de police, là où travaillait son oncle et où chacun savait que les salaires étaient plus élevés et les avantages plus nombreux. Après avoir échoué à deux reprises au très sélectif concours de secrétaire de commissariat (en mars 1931 et février 1933), il finit par décrocher un poste de secrétaire suppléant auxiliaire en décembre 1933. D’abord affecté au commissariat de Clignancourt, il devint secrétaire stagiaire en novembre 1934 avant d’être finalement titularisé dans ses fonctions en mai 1935.

C’est à cette époque, et plus précisément le 10 décembre 1934, qu’il se maria à Bruxelles avec mademoiselle Diomira Coussement, une citoyenne belge qui devait rester sa fidèle partenaire dans les bons comme dans les mauvais jours3. On ignore dans quelles conditions ils se sont rencontrés, mais l’on sait qu’ils auront bientôt deux fils.

Au début de l’année 1937, Jean Hénoque quitta le commissariat de Saint-Ouen pour intégrer le cabinet du commissaire Charles Badin, le chef de la brigade de la voie publique de la direction de la police judiciaire. Désormais installé au mythique n°36 du quai des Orfèvres, Hénoque travailla en lien avec une équipe d’inspecteurs dirigée par le commissaire Pierre Holzer, qui se consacrait essentiellement à réprimer la petite et la moyenne délinquance. A plusieurs reprises, les réussites du jeune Picard lui valurent d’obtenir les félicitations officielles de ses supérieurs. En octobre 1937, il collaborait ainsi à l’arrestation d’un cambrioleur chevronné, René Blondeau, qui sera finalement appréhendé manu militari à Nogent-sur-Marne. En février 1939, il coordonna le démantèlement d’une bande de malfrats italiens qui sévissaient dans la région parisienne. En avril suivant enfin, il contribua à l’arrestation d’un repris de justice, Henri Michel, qui avait récemment dévalisé la caisse de la gare d’Austerlitz.

Parmi ses nombreux collègues se trouvait notamment l’inspecteur Paul Tissot, qui deviendra plus tard son bras droit aux RG. Les deux hommes se firent une spécialité de pouvoir obtenir rapidement les aveux de tous ceux qui passaient entre leurs mains, un « don » qui leur sera plus tard bien utile. En janvier 1941, Hénoque et Tissot firent ainsi avouer à cinq jeunes voyous les agressions qu’ils avaient commises sur plusieurs femmes dans les rues de Paris4. En avril suivant, Hénoque parvint à faire avouer à deux suspects le rôle qu’ils avaient joué dans une dizaine de cambriolages, dont l’un avait été commis au domicile de l’ex-président du Conseil, Édouard Daladier5.

Cette carrière policière certes très honorable, mais somme toute assez tranquille, devait être totalement chamboulée par les conséquences de la défaite de juin 1940 et surtout par l’entrée en résistance du Parti communiste français au cours de l’été 1941.

. La constitution des brigades spéciales des RG

Comme la plupart des fonctionnaires de police, Hénoque ne fut concerné par l’ordre de mobilisation du 3 septembre 1939, car l’on attendait de lui et des siens qu’ils aident à maintenir un ordre public devenu plus précaire que jamais. Après huit mois de « drôle de guerre », il assista avec stupéfaction au départ précipité du gouvernement français (10 juin), puis à l’entrée des troupes de la Wehrmacht dans la capitale (14 juin 1940). A peine quelques jours plus tard, il apprit avec consternation la signature de l’armistice (21 juin). La France venait de subir la défaite militaire la plus cinglante de son histoire et le pays, exsangue, se retrouvait désormais coupé en deux. A Paris, les soldats allemands étaient partout. Ils occupaient les meilleurs bâtiments et n’étaient pas soumis aux lois françaises.

Au terme des combats, le travail de la police reprit pourtant comme si de rien n’était, et comme si l’occupation allemande et la chute de la République ne devaient pas avoir de conséquences majeures sur le contenu du métier de policier. Si la Sûreté nationale fut visée par des purges dès l’été 1940, la préfecture de police de Paris sembla alors comme épargnée. Et puis, soudainement, au début de l’année 1941, son chef, Roger Langeron, jugé trop proche du précédent régime, fut d’abord arrêté par les Allemands (24 janvier 1941), avant d’être ensuite démis sur l’ordre de Vichy. Dans la foulée, ce sont près de 64 fonctionnaires qui furent mis à la retraite d’office, plus de 100 autres relevés de leurs fonctions et 112 mutés en province ou affectés à des tâches subalternes.

Ce grand remue-ménage s’accompagna d’une importante réorganisation. Entre les mois de mars et de juillet 1941, pas moins de onze décrets allaient venir réformer en profondeur la structure et les missions de la police (voir annexe 2). Vichy voulait en effet pouvoir disposer rapidement d’une nouvelle police centralisée, bien formée, bien armée et surtout totalement dégagée de toute influence républicaine et maçonnique. D’abord appliquées en zone sud, ces grandes réformes seront ensuite étendues à la zone nord.

Nommé à la tête du secrétariat d’État à l’Intérieur le 18 juillet 1941, Pierre Pucheu ne tarda pas à faire remplacer tous les cadres récemment révoqués par de nouvelles figures qu’il estimait plus pleinement acquises aux idéaux de la Révolution nationale6. Et c’est ainsi que, le 1er août 1941, René Hénoque se retrouva promu au grade de commissaire de police. D’abord affecté au sein de la compagnie de circulation de la police municipale, il n’y resta pas longtemps cependant.

Car le 21 août 1941 se produisit un événement d’une importance majeure. Un sous-officier allemand, l’aspirant Alfons Moser, fut en effet abattu ce jour-là dans la station de métro du boulevard Barbès, par deux militant du PCF, Pierre Georges, surnommé le « colonel Fabien » et son adjoint, Gilbert Brustlein. C’était le premier véritable attentat anti-allemand commis dans la capitale depuis les débuts de l’occupation. La préfecture de police se retrouva sommée de réagir mais une sourde lutte s’engagea presque immédiatement dans les coulisses entre la police judiciaire et les Renseignements généraux, chacun essayant de s’emparer de l’enquête à son profit. Au fond, la question consistait à déterminer si, sur le plan juridique, les attentats commis contre l’occupant devaient relever de la simple justice de droit commun, et donc de la police judiciaire, ou bien s’ils constituaient des crimes de nature politique relevant par conséquent des Renseignements généraux.

Au départ et comme souvent dans l’administration, on décida de ménager les susceptibilités de chacun et l’on enjoignit donc aux deux services de collaborer. La brigade spéciale de la police judiciaire, jusque-là en charge des crimes de droit commun, dut ainsi s’occuper également d’appréhender les « terroristes », tandis que la toute nouvelle brigade spéciale des Renseignements généraux, d’abord confiée à André Cougoule puis à Fernand David7, s’attela à démanteler les structures clandestines du PCF, qu’il s’agisse de sa direction politique, de son appareil de propagande ou de ses circuits de financement.

Mais la coopération entre les deux structures s’avéra difficile. Les RG reprochaient notamment à la PJ de vouloir trop brusquer les choses et de chercher à arrêter les suspects trop rapidement, quitte à permettre ainsi à leurs complices et surtout à leurs chefs de se disperser dans la nature. Leur incapacité à mettre la main sur Gilbert Brustlein, le responsable militaire des Bataillons de Jeunesse du PC, fut considérée comme un échec particulièrement grave. En décembre 1941, le préfet de police Brard finit donc par se ranger aux arguments de son directeur des RG, Lucien Rottée ; l’anti-terrorisme devait revenir aux seuls RG. On décida alors d’adjoindre à la BS une seconde deuxième brigade spéciale, la BS-2, qui serait uniquement chargée de démanteler les structures paramilitaires du PCF. Et lorsque la question se posa de savoir qui pourrait en prendre la tête, Rottée avança immédiatement le nom de son propre neveu, le commissaire Hénoque. Le 1er janvier 1942, ce dernier fut donc détaché de la direction de la police municipale et partit rejoindre les Renseignements généraux8.

. La BS-2 se met au travail

Créés en août 1913 par le préfet Célestin Hennion, les Renseignements généraux de la préfecture de police constituaient l’une des formations d’élite de la police française. Ses différentes sections avaient en effet pour mission de renseigner le préfet de police, et donc le pouvoir exécutif, sur tout ce qui pouvait menacer la stabilité des institutions : partis politiques extrémistes, syndicats radicaux, associations subversives, etc.

La BS-2 n’avait pourtant pas reçu une tâche facile. Beaucoup des militants communistes qu’elle allait devoir appréhender avaient été aguerris par plusieurs années d’une vie clandestine9, une existence dont ils connaissaient par cœur toutes les techniques. Ils utilisaient ainsi tous des pseudonymes, possédaient souvent d’excellents faux papiers, changeaient souvent de planques, ne fréquentaient que très peu les autres militants, ne gardaient aucun écrit sur eux, n’avaient plus de contacts avec leurs familles depuis bien longtemps et ne s’attardaient généralement pas dans les lieux publics afin d’éviter d’être pris dans des rafles. Un certain nombre d’entre eux avaient également participé à l’aventure des Brigades Internationales durant la guerre d’Espagne. Ils savaient donc très bien manier des armes et, s’il le faut, n’hésiteraient pas à faire le coup de feu, notamment si l’on tentait de les arrêter.

Mais, de leur côté, les policiers des RG-PP avaient aussi de nombreux atouts dans leur jeu. Il y avait tout d’abord les vastes fichiers acquis par la police à l’occasion des nombreuses perquisitions effectuées dans les milieux communistes, en particulier celles menées dans les locaux du PCF et de l’Humanité au lendemain de l’interdiction du parti en septembre 193910. Grâce à cette masse importante de documents, la police disposait donc déjà de nombreuses informations sur le passé et les connexions de la plupart des militants qu’elle recherchait. Un autre fichier très utile était celui des tickets de rationnement. Instauré en octobre 1940, il recensait avec précision l’ensemble des Parisiens, depuis les enfants de moins de trois ans (catégorie E) jusqu’aux femmes enceintes (J3) en passant par les travailleurs adultes (T). Hélas pour la police, ces données étaient régulièrement trafiquées par les Résistants qui disposaient très souvent de fausses cartes.

Il y avait aussi ces dizaines de dénonciations qui parvenaient chaque mois sur les bureaux des fonctionnaires de police et qui, lorsqu’elles étaient suffisamment précises, permettaient parfois de faire avancer certains dossiers. Voisins jaloux, amoureux éconduits, patrons suspicieux, ces dénonciateurs avaient tous les profils mais un seul point commun, ils signaient rarement leurs courriers. Et puis il y avait aussi et surtout cette véritable armée d’indicateurs qui arpentaient chaque jour les rues parisiennes, épiant les individus suspects et écoutant les conversations, notamment dans les cafés ou dans les files d’attente qui se formaient devant les magasins soumis au rationnement. On retrouvait parmi eux toute la faune de la petite pègre parisienne qui, en échange de quelques sous, de remises de peine ou de l’effacement de condamnations, avait accepté de « balancer du coco ». Cette véritable armée d’informateurs était aux ordres d’une équipe spéciale des RG, l’équipe dite d’information, dirigée par l’inspecteur Joseph Picard, qui étaient sans doute l’homme le mieux renseigné de Paris sur les communistes puisqu’il possédait même des « taupes » au sein de leur appareil interne ! Et puis il y avait enfin les « tuyaux » que la police allemande transmettait régulièrement à ses chers collaborateurs français.

Les locaux de la BS-2 occupaient une partie des 2ème et 5ème étage de l’austère caserne de l’île de la Cité. Le bureau du commissaire Hénoque était situé au 2ème, et plus exactement dans la pièce n°29, couloir n°35. C’est là, dans cette atmosphère de tabac froid et de parquets vernis, que ce dernier allait soigneusement élaborer sa stratégie et organiser le travail de ses équipes. Entre 1942 et 1944, les effectifs qui œuvraient sous sa responsabilité allaient plus que doubler, passant d’une quarantaine à plus d’une centaine d’agents.

Parmi eux, on distinguait tout d’abord les administratifs, à savoir les deux secrétaires permanents (Roger Randon et Jean Poirier), qui étaient assistés à leur tour par deux secrétaires suppléants (Denis Baldini et André Leblond). Ces quatre hommes abattaient chaque jour un travail formidable puisqu’ils devaient non seulement rédiger les procès-verbaux d’interrogatoires et les rapports de synthèse, mais aussi vérifier les scellés, organiser le planning des équipes sur le terrain, contrôler les notes de frais, planifier les achats de matériel ou de fournitures, etc. Hénoque, qui avait été secrétaire de police pendant plusieurs années, connaissait très bien ces tâches et aurait donc pu en surveiller très étroitement la mise en œuvre, mais afin de gagner du temps, il préféra se reposer sur son adjoint pour toutes les questions administratives. La BS-2 comptait également en son sein une traductrice, Marie-Louise Bossert, qui aidait à répondre aux demandes formulées par les Allemands, ainsi que deux sténodactylos et un planton.

Quant aux policiers de terrain, qui constituaient le gros des troupes, ils avaient été répartis en une quarantaine d’équipes formées chacune de deux inspecteurs : un ancien qui assurait le pilotage et un plus jeune qui était placé sous sa responsabilité. Huit équipes constituaient un groupe d’enquête qui était placé sous le commandement d’un chef de groupe. A la BS-2, on retrouvait ainsi le 1er groupe (ou groupe A) d’André Bellard, le 2ème groupe (B) de Joseph Baures, le 3ème groupe (C) de François Le Mevel, le 4ème groupe (D) de Jean Bouton et enfin le 5ème groupe (E) de Gaston Barrachin11. En cas de grosse affaire, plusieurs groupes, voire l’ensemble de la brigade et même d’autres unités de la préfecture, pouvaient se voir mobiliser. Tous les deux jours, les différentes équipes de terrain devaient rendre des comptes à leurs chefs de groupe, qui à leur tour transmettaient chaque semaine leurs rapports au commissaire Hénoque. Chaque matin, en arrivant à son bureau, celui-ci se faisait d’abord lire par son adjoint de permanence le compte-rendu des activités menées au cours de la nuit. Le reste de sa journée se passait à éplucher ou à rédiger des télégrammes, à donner des instructions, à enchaîner les rendez-vous et les réunions.

Deux fois par jour, à midi et dix-huit heures, il devait notamment se rendre dans le bureau de Lucien Rottée pour assister à une réunion de pilotage et de coordination. Autour de la table, il retrouvait généralement l’adjoint du chef, André Baillet12, le patron de la 1ère section des RG Georges Labaume13, ainsi que son collègue de la BS-1, le commissaire Fernand David. Cassant et autoritaire, Rottée n’était pas du genre à tolérer les échecs, mais il savait aussi récompenser les succès. D’un anti-communisme viscéral, il était déterminé à remporter la bataille menée contre les « rouges ».

Il aura fallu beaucoup de talent, de la ténacité et parfois aussi de la chance aux enquêteurs des BS pour mener à bien leurs enquêtes. Leur principale méthode était la filature, un art dans lequel ils étaient passés maîtres. Dès qu’un suspect avait été repéré (ou « logé » comme on dit dans le jargon policier), ils ne devaient plus perdre sa trace, quitte à le suivre pendant des jours et même des semaines entières. Placés à cinquante mètres l’un de l’autre, ils le pistaient en usant d’un maximum de précautions afin de ne pas se faire repérer. On leur avait même distribué des semelles de caoutchouc pour qu’ils fassent moins de bruit. Afin de ne pas éveiller les soupçons de leur « proie », ils cherchaient au maximum à se fondre dans la masse et se déguisaient donc par exemple en postiers, en employés du gaz et mêmes en clochards. Ne craignant pas le mauvais goût, quelque uns n’hésitèrent pas à arborer l’étoile jaune ! Il leur fallait aussi faire preuve de beaucoup d’habileté et surtout d’esprit d’initiative, car les militants qu’ils pistaient étaient constamment sur leurs gardes. Ils changeaient souvent de trottoir, revenaient sur leurs pas ou bien encore montaient dans un wagon pour en ressortir aussitôt.

Formés à l’art du « portrait parlé », les inspecteurs des BS devaient tous être capables de mémoriser le signalement complet d’une personne en seulement quelques secondes, y compris des points de détail comme un tic gestuel ou la couleur des chaussettes. Il leur fallait aussi beaucoup de patience, car ils devaient souvent restés postés des jours entiers dans des camionnettes ou des camions bâchés discrètement placés devant les domiciles des suspects, des planques ou bien des lieux de rendez-vous connus ou supposés. Mais tout ce travail était nécessaire car ce n’est qu’ainsi qu’ils parvenaient peu à peu à repérer tous les endroits où leur cible passait la nuit, les lieux qu’elle fréquentait et surtout les personnes qu’elle contactait. Lorsque le suspect n’avait pas encore d’identité, les enquêteurs lui donnaient un surnom qui pouvait être un trait physique ou le nom de la rue où ils avait commencé ou achevé sa première filature.

Dans les bureaux de la BS-2, on trouvait de grands tableaux où les noms de tous les suspects avaient été inscrits dans des cases reliées les unes aux autres en fonction des connections que l’on avait pu établir entre eux. Et lorsqu’une filature finissait par « tourner en rond », c’est-à-dire que plus aucun nouveau visage n’apparaissait, alors le commissaire planifiait une campagne d’arrestations qui devait permettre de décapiter en quelques jours l’ensemble du groupe visé, en commençant par ses chefs. Ceux qui avaient été suivis jusqu’au bout de l’affaire étaient généralement arrêtés en pleine rue, afin d’éviter les mauvaises surprises que réservent parfois les appartements conspiratifs (double entrée, cloisons cachées, etc.). Pour tous les autres, l’une des techniques consistait à mettre en place une souricière, c’est-à-dire à attendre tranquillement à l’intérieur d’une planque connue jusqu’à ce qu’une personne vienne s’y présenter. Mais dans tous les cas, les inspecteurs prenaient toujours le soin de laisser libre un ou deux militants de second ordre, afin qu’ils puissent servir « d’hameçons » pour démarrer la filature suivante.

Une fois les suspects appréhendés, ils étaient ramenés menottes aux poignets dans les locaux de la préfecture. Là, après avoir relevé leur identité et pris leur photographie anthropométrique, on les plaçait dans des cellules d’où ils étaient régulièrement extraits pour être interrogés. Ces interrogatoires se déroulaient dans la salle dite des inspecteurs, au 5ème étage. Menottés sur une chaise, les suspects devaient répondre aux flots roulants des questions de policiers qui se relayaient pour les interroger. Lorsque les techniques classiques ne fonctionnaient pas, on passait aux pressions diverses et notamment aux menaces et aux chantages à l’égard des familles. Et lorsque même cela ne suffisait pas, alors on en venait aux coups : claques, coups de poing ou de pied, au ventre ou dans la tête. Si ces violences n’étaient pas systématiques, elles n’en étaient pas moins très fréquentes. Dans certains cas, les détenus étaient même dénudés, allongés sur la table et violemment frappés à l’aide d’un nerf de bœuf. On leur enfonçait alors une boule de papier dans la bouche pour mieux étouffer leurs cris. Parfois, lorsque les individus qui avaient subi ce traitement étaient trop affaiblis, il fallait les transporter en urgence vers l’hôpital voisin de l’Hôtel-Dieu, où la police avait même obtenu la création d’une salle spéciale, la salle Cisco. Mais ces brutalités étaient parfois si terribles que certains suspects n’y résistaient pas.

Le 2 juillet 1942, un certain Jacques Bachter décéda ainsi dans l’enceinte de la préfecture à la suite d’un interrogatoire particulièrement violent. Lorsqu’il fut mis au courant de l’affaire, Hénoque se montra furieux et réprimanda vertement ses hommes, non certes par bonté d’âme, mais plutôt parce que la mort d’un suspect dans ses propres locaux faisait désordre mais aussi parce qu’elle le privait de ce qu’il recherchait avant toute chose, à savoir des renseignements. Acceptant cependant de couvrir les coupables, Hénoque rédigea un faux rapport imputant le décès à une tentative de fuite suivie d’une malencontreuse chute dans l’escalier. Le médecin légiste de la préfecture, le docteur Paul, valida cette version. Mais les méthodes ne changeant pas, des crimes de ce genre se reproduisirent par la suite.

Et les policiers se montraient d’autant plus brutaux qu’ils n’ignoraient pas que les vrais militants avaient tous reçu comme consigne de dissimuler leur véritable nom et leurs adresses pendant le maximum de temps, afin de permettre à leurs camarades de « nettoyer » leurs planques et de se disperser dans la nature. Beaucoup finissaient cependant par parler et les informations qu’ils donnaient pouvaient alors conduire à d’autres arrestations et ainsi de suite. Une fois les aveux obtenus, les rapports rédigés, les fruits des perquisitions dûment enregistrés et les témoignages utiles éventuellement recueillis, les hommes d’Hénoque avaient achevé leur travail. Si les résistants ne s’en étaient pris qu’au régime français, ils étaient remis aux magistrats de la section spéciale de la Cour d’appel de Paris, seule juridiction compétente en pareil cas. S’ils avaient visé des Allemands, ils leur étaient livrés et ces derniers en faisaient alors ce que bon leur semblait.

Installés de façon permanente dans l’île de la Cité, des policiers allemands assuraient d’ailleurs une liaison permanente entre la préfecture et la rue des Saussaies, là où étaient situés les bureaux parisiens de la SIPO-SD. Le plus assidu de ces visiteurs était Artur Maag, le responsable de la répression des attentats au sein de la Gestapo. Lorsque celui-ci venait rendre visite à Hénoque, les deux hommes s’enfermaient dans un bureau et rien ne transpirait de leur conversation. Au moins une fois, Hénoque fut également invité à venir partager un copieux repas dans un restaurant de la rue Scribe par le patron de la Gestapo en personne, le fameux Karl Bömelburg. Bien qu’ils n’hésitaient pas à exercer des pressions de temps à autre, les Allemands laissaient volontairement à Hénoque et à ses hommes une très large autonomie, car ils avaient parfaitement conscience que celle-ci était la clé de leur succès. Contrairement à eux, les Français connaissaient en effet très bien le terrain et surtout ils détenaient une certaine forme de légitimité auprès de la population. Étonnamment, les policiers français devaient parfois entrer dans une forme de compétition avec ceux de la Gestapo, cherchant d’une certaine façon à leur prouver qu’ils pouvaient être aussi durs et efficaces qu’eux. Et effectivement, les enquêtes de la BS-2 allaient s’avérer particulièrement fructueuses.

. Définir l’ennemi

L’histoire des formations militaires communistes durant l’occupation est assez complexe. Les arrestations, mais aussi les conflits internes et les nécessités politiques ont en effet été à l’origine de nombreuses réorganisations internes. Toujours est-il que si des initiatives plus ou moins spontanées avaient déjà été prises ici ou là, ce n’est qu’en juillet 1941, au moment de l’attaque allemande contre l’URSS, que le PCF décida de s’engager pleinement dans la lutte armée, non seulement contre l’occupant allemand, mais aussi et même surtout contre tous ceux qui le soutenaient, à savoir le régime de Vichy et les partis collaborationistes.

Plusieurs groupes se mirent alors en action, dont l’Organisation spéciale et le Travail particulier (OS-TP), les Bataillons de Jeunesse (BJ), les Groupes de sabotage et de destruction (GSD), le Détachement Valmy, les unités de la Main d’œuvre immigrée (MOI) et enfin les hommes du service de renseignement du PCF, le Service B. A partir de février 1942, la plupart de ces organisations furent rassemblées sous un commandement unique, le comité militaire des Francs-tireurs et partisans français (FTPF), dirigé par Charles Tillon. En février 1944, les FTPF devaient fusionner à leur tour avec les Forces françaises de l’intérieur (FFI) au sein d’une structure unique. Le responsable FTP de la région parisienne, le colonel Henri Rol-Tanguy, deviendra alors le chef local des FFI.

La division des tâches était assez précise au sein de ces organisations paramilitaires. Pour un seul exécutant, on comptait ainsi environ dix autres militants qui se chargeaient pour leur part de la logistique : certains s’occupaient de l’hébergement, quelques-uns des liaisons et des communications, du recrutement de nouveaux membres, de l’achat et du transport de l’armement, de la mise au point des explosifs, de la fourniture des services médicaux, du repérage des cibles, du renseignement, etc. Les attaques consistaient principalement en incendies de locaux ou de matériel ennemis mais aussi en déraillements de trains. Parfois cependant eurent lieu des opérations plus spectaculaires, comme des attentats à l’explosif ou par balles contre des soldats allemands, des policiers français ou des « traîtres » (collaborateurs, indicateurs de la police, etc.).

. Chronologie (succincte) des enquêtes de la BS-2

Il n’est pas utile de faire ici le récit de la longue bataille que la BS-2 a menée contre les organisations communistes puisqu’on peut en retrouver tous les détails dans les ouvrages cités en bibliographie. Les nombreux témoignages livrés par les protagonistes ainsi qu’un stock d’archives relativement abondant ont en effet permis aux historiens d’appréhender la plupart des aspects de cette lutte. On se contentera donc de rappeler ici succinctement quelles en ont été les principales étapes :

. Alors que la BS-1 du commissaire David avait déjà infligé des coups très durs au PCF14, les hommes de la BS-2 se sentirent mis au pied du mur et voulurent pouvoir faire aussi bien.

Pour sa première enquête, Hénoque hérita de celle menée jusque-là par le commissaire Georges Veber, de la brigade criminelle de la PJ, à l’encontre des Bataillons de la Jeunesse communiste. L’organisation avait orchestré une série d’attaques, dont certaines assez spectaculaires, contre l’armée allemande. Elle avait déjà été en grande partie démantelée entre octobre et novembre 1941, avec les arrestations successives de Fernand Zalkinov, Robert Peltier, Acher Semahya, Roger Hanlet, Pierre Milan et Christian Rizo. La BS-2 procéda à l’arrestation des derniers membres de ce groupe encore recherchés, dont Louis Méléro, dit « Tony », qui fut appréhendé le 5 janvier 1942. Seul le chef du groupe, Gilbert Brustlein, parviendra à réchapper à la capture.

En mars 1942, sept membres des Bataillons de Jeunesse furent jugés par la justice militaire allemande à l’occasion du procès dit du « Palais Bourbon ». Ils seront tous fusillés au Mont-Valérien.

. Au cours de février 1942, la BS-2 s’appliqua à démanteler l’Organisation spéciale du PCF, dont plusieurs chefs furent rapidement appréhendés, y compris les plus importants, à savoir Yves Kermen (11 février), Robert Marchand (avril 1942), Maurice Feferman et Maurice Feld (9 mai), Raymond Losserand, France Bloch-Sarrazin et Dominique Savattero (16 mai 1942).

En avril 1942, une vingtaine de membres de ce groupe furent jugés par la justice allemande lors du procès dit de la « Maison de la Chimie ». La plupart d’entre eux seront fusillés au Mont-Valérien.

. Au cours du printemps et de l’été 1942, la BS-2 fut très fortement sollicitée. Le 18 juillet, Maurice Cadet lança en effet un engin explosif contre un bureau de placement allemand de la rue Clisson. Un échange de coups de feu s’ensuivit et un gardien de la paix fut tué. Le 1er août se produisit la fameuse manifestation anti-allemande de la rue Daguerre, animée par Lise Ricol et dont Maurice Cadet assura le service d’ordre. Le 1er septembre, Marc Lainé lança un engin explosif contre le bureau de placement de la rue de la Procession. Le 11 septembre, le même Maurice Cadet incendia un camion allemand sur le quai de Jemmapes et le 20 septembre, lança un nouvel engin explosif contre un hôtel occupé par l’armée. Maîtrisé par des passants, il fut ramené au siège de la BS-2 où il reconnut les faits. Jugé le 13 novembre, il fut fusillé le 24 du même jour aux côtés de Marcel Lainé et de trois autres FTP. Parmi les autres personnes arrêtées au sein de ce groupe se trouvait Artur London, qui fut appréhendé le 21 août 1942 et qui sera déporté à Mauthausen, tout comme sa femme, Lise Ricol.

. A partir du mois de la rentrée 1942, la BS-2 concentra ses efforts sur la FTP-MOI. Le 19 octobre 1942, la BS-2 mit ainsi la main sur ses deux principaux chefs opérationnels, Nicolas Christea et Andrei Sas Dragos, qui furent arrêtés à Montrouge par Hénoque en personne, accompagné pour l’occasion par cinq de ses inspecteurs. Livrés à la Gestapo, les deux hommes seront fusillés en mars 1943.

. Entre octobre 1942 et janvier 1943, c’est le détachement Valmy qui se retrouva dans le collimateur. Regroupant l’élite des activistes du PCF, cette organisation s’attaquait en particulier à ceux qui avaient trahi, abandonné ou désavoué le parti15. Le chef du groupe, Marius Bourbon, fut appréhendé en octobre 1942, de même que ses principaux adjoints : Fosco Foscardi, Marcel Cretagne et Émile Bevernage. Ils seront tous déportés.

. De janvier à mars 1943, la BS-2 concentra ses efforts sur le démantèlement de la section juive de la MOI. Le 23 mars, 57 membres de ce groupe furent arrêtés, dont un certain Henri Krasucki16. Ils seront tous déportés.

. D’avril à juin 1943, la BS-2 engagea un âpre combat contre la branche politique de la FTP-MOI, dirigée par Louis Gronowski. Le 27 mai, les hommes de la BS-2 surprirent une réunion du groupe dirigeant mais n’intervinrent pas car ils avaient encore besoin d’accumuler des renseignements. A la fin du mois de juin, sur les 150 personnes filées, 71 membres furent finalement arrêtés, dont Ydel Barczewski dit « Korman », qui était en charge de la logistique de l’organisation. La plupart d’entre elles seront déportées.

. A partir du 26 juillet 1943, la BS-2 se lança à l’assaut de la branche militaire des FTP-MOI, un groupe redoutable qui avait organisé de nombreuses attaques contre les troupes allemandes : déraillements, assassinats de soldats, etc. Cette enquête fut probablement la plus célèbre de toutes celles menées par les hommes d’Hénoque. Elle put débuter grâce à l’identification de l’un des principaux cadres du groupe, le Polonais Marcel Rajman, qui permit de remonter peu à peu vers le reste du groupe.

Mais c’était un travail difficile et qui demandait surtout beaucoup de patience et de discrétion. Or, le 28 septembre 1943, Celestino Alfonso et Marcel Rajman justement, réalisèrent un grand coup. Trois mois après avoir raté le général Ernst von Schaumburg, ils parvinrent ce jour-là à assassiner en plein Paris Julius Ritter, le délégué en France du ministère allemand du Travail. Les autorités occupantes étaient furieuses et exigèrent des résultats immédiats. Les hommes de la BS-2 se retrouvèrent sur le fil du rasoir. Ils durent hâter leurs investigations et procéder à des arrestations précipitées. Le 26 octobre 1943, celle de Josef Dawidowicz17, commissaire politique et trésorier de la MOI, permit d’obtenir de nombreuses informations de première main mais aussi des documents de poids : listes d’effectifs, comptes-rendus d’activités, etc. Dès lors et en quelques semaines, c’est tout le groupe qui devait tomber. Coup sur coup, Willy Schapiro (27 octobre), Rio Della Negra (12 novembre), Spartaco Fontano et Roger Rouxel (13 novembre) furent arrêtés. Le 15 novembre, Joseph Epstein, chef des FTP franciliens et Missak Manouchian, chef militaire des FTP-MOI, furent arrêtés en gare d’Evry-Petit-Bourg par l’équipe de l’inspecteur Gaston Barrachin. Dès le lendemain, les arrestations se poursuivirent : Olga Bancic et Marcel Rajman (16 novembre), Emeric Glasz et Celestino Alfonso (17 novembre), etc. Tous ces résistants, une fois passés entre les mains de la BS, furent ensuite livrés aux Allemands qui, après de nouveaux interrogatoires, les firent traduire devant leurs tribunaux militaires. Le 21 février, une vingtaine d’entre eux furent fusillés dans les fossés du Mont-Valérien et c’est à la suite de cette affaire que fut publiée la fameuse « Affiche rouge », censée démontrer que tous ceux qui s’opposaient à l’Allemagne étaient en réalité « des étrangers et des juifs payés par Moscou et Londres pour terroriser les bons Français ».

Mais la BS-2 n’en avait pas fini pour autant avec les FTP et poursuivit donc jusqu’au bout son travail de sape contre la résistance communiste. Le 8 janvier 1944, à l’angle de la rue Vaugirard et de la rue de la Procession, dans le 15ème arrondissement, les hommes d’Hénoque appréhendèrent ainsi un certain Jean Camus. L’enquête démontra que cet ouvrier agricole originaire de Gonesse, membre des FTP, avait abattu quatre personnes au cours des mois précédents, dont un commissaire de police. Il avait également participé à des braquages, y compris celui de la mairie de Nogent-sur-Marne, ainsi qu’au vol de plusieurs véhicules. Transféré à la prison de Fresnes, il sera fusillé au Mont-Valérien le 25 avril 1944.

Quelques jours plus tard, le 11 janvier 1944, c’est Louis Chapiro, le successeur d’Epstein à la tête des FTP de la région parisienne, qui fut arrêté à son tour, non sans être parvenu à abattre l’un des policiers de la BS-2. Hénoque était présent ce jour-là et risqua sa vie pour mener à bien l’arrestation du suspect. Condamné à mort par les Allemands, Chapiro sera fusillé au Mont-Valérien le 25 avril 1944.

Au total, en trente-deux mois d’existence, la BS-2 aura mené près d’une centaine d’enquêtes et procédé à près de 1 600 arrestations dans les milieux communistes18. Sur ce total, 120 suspects furent finalement relâchés sans avoir fait l’objet de poursuites, 605 autres se retrouvèrent déférés devant les juridictions françaises et 655 furent remis aux Allemands. Sur ce dernier nombre, 216 furent condamnés à la peine de mort et fusillés et plus de 400 autres déportés vers les camps de concentration du Reich.

Le bilan aura donc été terrible mais le fait est là. De novembre 1943 à mars 1944, on peut considérer qu’il n’y avait plus aucun groupe de résistance communiste militairement organisé dans tout le Grand Paris19.

Partie II

Notes : 

1 Les autres enfants étaient Gaston, Jacques et (?).

2 Né le 27 mars 1893 à Verberie, Lucien Henri Rottée entra dans la police en 1914. D’abord secrétaire, il devint commissaire en 1921 puis commissaire principal en 1936 et enfin commissaire divisionnaire en 1939. Directeur adjoint de la police municipale (1940-1941), il fut nommé directeur central des renseignements généraux de la préfecture de police de Paris (DCRG-PP) en mai 1941. Il passait alors pour un républicain consciencieux. Le 6 février 1934, il avait d’ailleurs activement participé à la défense du palais Bourbon contre les ligues factieuses. Par la suite, il protégea les grandes manifestations organisées par le Front populaire. Rien ne semblait donc le prédestiner à devenir un collaborateur zélé du régime nazi et des forces d’occupation allemandes.

3 Fille d’un imprimeur bruxellois, Désiré Coussement (1878-1966) était le directeur de la Lithographie artistique à Bruges. Diomira Coussement était née à Tournai en 1905. Sa mère, Diomira Zanarelli, était quant à elle originaire de Mulazzo en Toscane.

4 Cf Petit Parisien, 22 janvier 1941.

Cf L’Ouest-Eclair, 16 avril 1941.

6 Le 20 janvier 1942, 3 000 fonctionnaires de police furent d’ailleurs convoqués au palais de Chaillot pour prêter un serment de fidélité personnelle au maréchal Pétain.

7 Né en 1908 à Belfort, Fernand David était entré dans la police en 1932. Reçu premier au concours des commissaires en 1939, il travailla d’abord à la police municipale avant d’entrer aux RG à l’invitation de Rottée en août 1941. Le 1er septembre 1941, il prit la tête de la BS des RG qui devint la BS-1 en janvier 1942. Commissaire principal en mars 1943, il fut nommé commissaire divisionnaire en janvier 1944.

8 Hénoque sera définitivement muté aux RG le 31 mai 1943.

9 Le PCF ayant été interdit dès le 26 septembre 1939, ses membres avaient donc déjà l’expérience de neuf mois de vie clandestine derrière eux lorsque se produisit l’invasion allemande en juin 1940 et de vingt et un mois lorsque fut déclenchée la lutte armée en juin 1941. Les plus anciens des militants avaient connu la répression des années Tardieu en 1928-1931 et avaient donc déjà connu la clandestinité dès cette époque-là.

10 Suscitée par le refus du PCF de se démarquer de l’URSS après la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, la répression organisée pendant la “drôle de guerre” avait été très dure. Le parti fut dissous dès le 26 septembre. Entre septembre 1939 et mars 1940, il y eut ainsi 2 700 élus déchus de leurs mandats (dont 61 parlementaires), 159 journaux et publications interdits, de même que 620 syndicats et groupements professionnels, ainsi que 675 groupements politiques. La police avait procédé à près de 11 000 perquisitions et 3 400 arrestations. Face à la répression, Jacques Duclos s’était réfugié à Bruxelles dès le 4 octobre tandis que Maurice Thorez avait rejoint Moscou après avoir déserté son régiment.

11 Né le 12 février 1900 à Latrecey en Haute-Marne, Gaston Léon Barrachin était entré dans la PP en 1928 après avoir passé cinq années dans la Garde républicaine. Affecté à la BS-2 le 15 avril 1942, il devint inspecteur principal en avril 1944.

12 Né en 1900, André Baillet surnommé le “Colonel”, était fils de commissaire. Entré dans la police en 1922, il atteignit à son tour le grade de commissaire en 1933. Détaché à la Sûreté nationale en 1938, il entra aux RG-PP en 1941 en tant que chef de la 1ère section, avant de devenir le bras droit de Lucien Rottée entre février 1942 et mai 1943, période pendant laquelle il supervisa à la fois la 1ère section de Labaume, l’équipe d’information de Picard et les deux brigades spéciales de David et Hénoque. Après son départ vers l’administration centrale des RG, il fut remplacé à son poste par le commissaire André Noedts.

13 Né à Cosne dans la Nièvre le 13 février 1899, Georges Labaume entra dans la police en 1921 et prit la tête de la 1ère section des RG le 16 avril 1941. Arrêté par les FFI à Paris le 28 août 1944, il échappa à la peine de mort et fut libéré dès 1947. Il est mort en 1987.

14 En quelques semaines, Fernand David et ses hommes avaient réussi à décapiter littéralement toute l’organisation de propagande du PCF en arrêtant Danielle Casanova et Georges Politzer. Le principal argentier du parti, Emile Dutilleul, avait également été arrêté.

15 D’après les calculs de Jean-Marc Berlière, au moins 800 enquêtes auront été menées par la commission des cadres du PCF à propos d’éventuelles trahisons internes, dont près de 250 ont abouti à des condamnations à mort, dont beaucoup furent mises à exécution. Parmi les victimes de ces purges, on cite souvent Marcel Gitton (4 septembre 1941), Fernand Soupé (22 décembre 1941), Georges Désiré (17 mars 1942), mais aussi Mathilde Dardant, l’ancienne maîtresse de Jacques Duclos, dont le corps sera retrouvé en forêt de Rambouillet.

16 Qui sera le futur chef de la CGT entre 1982 et 1992.

17 Accusé de traîtrise, Josef Dawidowicz fut liquidé par ses anciens camarades à Bourg-la-Reine le 28 décembre 1943. Son corps n’a jamais été retrouvé.

18 Entre 1941 et 1944, la BS-1 de Fernand David aura procédé de son côté à 495 arrestations et livré 128 suspects aux Allemands.

19 Une nuance de taille est à apporter toutefois, puisque jamais la BS ne sera en mesure d’appréhender ni le cercle dirigeant du PCF (dirigé par le trio Duclos-Frachon-Marty), ni l’état-major des FTP (Charles Tillon, Eugène Hénaff, Albert Ouzalias), ni celui des FTP-MOI (Louis Gronowski, Jacques Kaminski, Boris Holban et Cristina Boico) ou encore le patron du Service B (Victor Beyer). Cela apporte un sérieux bémol à tous ceux qui voudraient faire des BS un service de police d’une efficacité remarquable.

Crédit photographique : à la terrasse d’un café parisien en 1941 (Bundesarchiv, Bild 101I-247-0775-38 / Langhaus / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons).

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