Le commissaire Hénoque et les redoutables enquêtes de la BS-2 (II)

Partie I

. Le chef et ses hommes

Hénoque n’aurait jamais pu parvenir à de tels résultats s’il n’avait pas eu à ses côtés une équipe de choc.

A quelques exceptions près, les 220 policiers des deux brigades spéciales des RG étaient tous des volontaires. Il s’agissait pour la plupart de jeunes fonctionnaires issus de la police municipale (dont, rappelons-le, Lucien Rottée avait été le directeur). Leur encadrement était assuré par des anciens des RG qui avaient tous déjà dix ou vingt ans de maison derrière eux. Beaucoup de ces nouvelles recrues avaient été attirées dans ce service d’élite par l’espoir d’une promotion rapide, mais aussi par les nombreux avantages matériels inhérents : salaires plus conséquents, primes multiples, remboursement complet des notes de frais, etc. Ces aspects financiers étaient d’autant plus appréciables que la France en général et Paris en particulier traversaient alors une période de pénurie et qu’on s’y battait pour un bout de viande ou quelques pommes de terre.

Sur le plan idéologique, la plupart de ces hommes n’étaient ni pro-Allemands ni fascistes1. Ils se voyaient avant tout comme des patriotes au service de la France et de ses institutions légales. Ils étaient aussi animés d’un sens très particulier de l’ordre et de la discipline qui leur faisait regarder toute action illégale comme étant à priori illégitime, y compris lorsqu’elle se réclamait de la résistance à l’occupation. Le fait que beaucoup de militants communistes fussent d’origine étrangère, et souvent de confession juive, contribuait par ailleurs à stimuler des sentiments xénophobes et antisémites indéniablement présents chez certains d’entre eux. Par ailleurs, en concentrant souvent ses attaques sur la police française au détriment des Allemands, le bras armé du PCF n’allait rien faire pour se rendre populaire auprès des forces de l’ordre.

La mâchoire carrée entaillée d’une fossette, d’un abord assez froid et très peu communicatif, Hénoque était malgré tout respecté par ses subordonnés, qui appréciaient notamment la capacité de leur chef à « mouiller la chemise » et à venir sur le terrain pour prendre des risques à leurs côtés. Il était également très apprécié de ses supérieurs, qui saluaient tous son zèle et son efficacité. Il sera d’ailleurs régulièrement qualifié de « sujet d’élite » par le directeur Rottée, qui veillait de très près sur la carrière du fils de sa sœur. Le 16 juillet 1942, Hénoque fut ainsi promu au grade de commissaire principal et, le 1er janvier 1944, à celui de commissaire divisionnaire, atteignant de ce fait à seulement 34 ans le sommet de la hiérarchie policière, un véritable exploit dans cette administration très conservatrice qu’était la PP ! Le 27 janvier 1944, il fut décoré d’une médaille vermeille de la police pour avoir fait preuve « d’actes de courage et de dévouement ». De 5 280 francs en 1934, son salaire était passé à 13 500 francs en 1940 et atteignit les 80 000 francs quatre ans plus tard2. En 1941, il avait d’ailleurs quitté son modeste logis du 18ème pour emménager avec sa famille dans un très beau six-pièces situé au n°1 de la rue de l’Amiral-Cloué, au cœur du très chic 16ème arrondissement. Il disposait à présent d’une magnifique vue sur la Seine et le pont Mirabeau.

Fidèle en amitié et très attaché à sa famille, Hénoque rendait fréquemment visite à ses parents demeurés à Verberie. Il avait également conservé de nombreux liens d’amitié avec certains de ses camarades de lycée et, quand il ne les invitait pas à venir le retrouver sur Paris, c’est lui qui partait séjourner chez eux en province, seul ou avec les siens. Parmi ses différents loisirs, l’un de ses préférés était la chasse.

Et s’il avait besoin de se détendre, c’est que ses hommes et lui faisaient effectivement un métier très dangereux3. Le 9 mai 1942, deux inspecteurs de la BS-2, Barrachin et Bret, furent ainsi pris dans un échange de coups de feu avec les FTP, Maurice Feferman et Maurice Feld. Barrachin s’en sortit indemne mais Bret fut blessé à cette occasion. Ce genre d’incident était assez fréquent mais d’autres furent beaucoup plus graves. Un an plus tard, le 24 juin 1943, l’un des voisins de Jean Hénoque, Mr Demerval, fut ainsi abattu à l’entrée de la station de métro Javel. Son seul tort était d’entretenir avec le policier une certaine ressemblance physique, ce qui avait provoqué cette tragique méprise. Quatre jours plus tard, c’est l’adjoint d’Hénoque à la tête de la BS-2, le commissaire Paul Tissot4, qui fut abattu de deux balles dans le dos près du bois de Vincennes. Les autorités de Vichy décidèrent de donner un grand retentissement à cet assassinat. Le 1er juillet, après une messe célébrée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, une cérémonie d’hommage fut ainsi organisée dans la cour de la préfecture de l’île de la Cité5. Le préfet Bussière fera ensuite accorder une prime de risque de 10 000 francs à tous les hommes des BS. A partir de ce moment, Hénoque s’arrangea pour dormir le plus fréquemment possible chez des amis afin de tromper d’éventuels assaillants. Il fera également placer un poste de garde dans les locaux de la BS afin de mieux en contrôler les entrées.

Et le commissaire se montrait d’autant plus inquiet qu’il devait aussi veiller à ce que son propre service ne soit pas infiltré par l’adversaire, soit que des résistants ne tentent d’y pénétrer de façon dissimulée, soit que des policiers en exercice se mettent à renseigner la Résistance ou bien à lui rendre divers services. Les résistants étaient en effet nombreux à agir au sein de la préfecture6 et l’on sait par exemple que la liste nominative des inspecteurs des brigades spéciales qui fut lue sur les ondes de Radio Londres en 1943 avait été dérobée par un policier de la BS-2 du nom de Maurice Quillent7. Arrêté en mars 1942, ce dernier sera ensuite déporté vers l’Allemagne. Le 28 février 1942, c’est Eugène Dumaine, l’un des responsables du service des archives de la BS, qui fut arrêté dans son bureau par le commissaire David en personne. Depuis 1940, il transmettait des renseignements d’importance à la Résistance. Il mourra en déportation.

Au fur et à mesure de l’avancée du conflit et alors que la chute du régime de Vichy devint une éventualité de plus en plus probable, le danger représenté par ces « taupes » finit par devenir une source d’angoisse permanente pour le chef de la BS-2. La plus grosse affaire fut celle du « réseau Béarn », un groupe de résistants qui compta en son sein près de huit inspecteurs de la BS-2, dont Alfred Angélot (1910-1992), Albert Lozinguez (1915- ?) et Lucien Chabot (1912- ?). Ces derniers transmettaient des informations qui parvenaient ensuite directement à Londres. Jusqu’en mars 1944, date de son démantèlement, le réseau Béarn parviendra ainsi à faire capoter de nombreuses enquêtes. Pour éviter d’éventuelles trahisons, David et Hénoque prirent bientôt l’habitude de ne plus travailler qu’avec des équipes très resserrées en qui ils avaient toute confiance.

. La chute de la Maison Rottée

A mesure que le sort des armes s’inversait et que les résistants devenaient de plus en plus nombreux et audacieux, les ultras de la collaboration se retrouvèrent paradoxalement avec le vent en poupe. Le 1er janvier 1944, Joseph Darnand, chef de la Milice française, fut ainsi nommé au poste de secrétaire général au maintien de l’ordre, ce qui fit de lui le nouveau chef de toutes les polices françaises. Quelques semaines plus tard, il plaça son adjoint Jean Degans à la tête des Renseignements Généraux de la Police nationale.

Degans tenta alors d’orienter le travail des 1 800 commissaires et inspecteurs des RG désormais placés sous sa responsabilité dans le sens d’une plus grande fermeté à l’égard de la « subversion communiste et gaulliste ». Le 10 mai 1944, le système des brigades spéciales déjà en vigueur à la PP fut ainsi étendu à tout le territoire français et le commissaire des RG bordelais, Pierre Napoléon Poinsot, se vit désigné pour créer 17 nouvelles BS. Il eut cependant beaucoup de mal à recruter des effectifs suffisants. La perspective d’une défaite allemande se précisant de plus en plus, très peu de policiers acceptèrent de se « griller » en se mettant au service d’un régime dont ils savaient pertinemment qu’il était désormais condamné. Pour les remplacer, Poinsot dut donc souvent faire appel à des miliciens.

Lorsque les Alliés débarquèrent sur les plages de Normandie le 6 juin 1944, puis le 15 août sur les côtes de Provence, les hommes des BS comprirent que leur temps était désormais compté. Alerté par le commissaire David, le préfet de police Amédée Bussière accepta de faire fournir à chacun d’entre eux une somme équivalente à trois mois de salaire ainsi qu’une carte d’identité vierge. Il leur conseilla aussi de se faire oublier durant quelques mois, le temps, précisa-t-il, que « les choses se calment ». Le 14 août 1944, Hénoque franchit la frontière belge afin de mettre son épouse et ses enfants en sécurité. Il revint ensuite brièvement en France afin d’y régler encore quelques affaires8. Mais le temps pressait désormais. Le 15 août, à l’appel des mouvements de la Résistance, une grande partie des policiers parisiens commencèrent en effet à se mettre en grève pour protester contre la décision des Allemands de les désarmer. Le 18 août 1944, ces mêmes policiers entrèrent ouvertement en rébellion, donnant ainsi le signal de départ d’une vaste insurrection qui devait rapidement embraser toute la capitale.

Et tandis que certains de ses collègues choisissaient naïvement de demeurer à leur poste, estimant qu’ils n’avaient rien à se reprocher puisqu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres du gouvernement légal, René Hénoque sut faire preuve de plus de clairvoyance9. Depuis l’été 1943, il avait compris que la guerre était perdue pour l’Allemagne. A plusieurs reprises, il s’était d’ailleurs épanché auprès de quelques intimes. Ce grand timide leur fait même part de ses états d’âmes. Il reprochait fortement à son oncle de l’avoir mis « dans un guêpier » en le nommant à la tête de la BS-2. Il s’en voulait d’avoir accepté ce « cadeau empoisonné » et regrettait l’époque où il poursuivait les malfrats au sein de la police judiciaire. Depuis l’automne 1943, il est d’ailleurs manifeste qu’il avait quelque peu « lever le pied » dans la répression, poursuivant la routine des arrestations mais sans les excès de zèle qui avait marqué la période précédente.

Finalement, sachant pertinemment le sort qui l’attendait s’il demeurait sur Paris, il décida de prendre le large et de plonger dans la clandestinité. Dès le 20 août, après avoir constaté son absence, les autorités décidèrent d’ailleurs de le relever officiellement de ses fonctions. Le 22 août, alors que la bataille de Paris faisait encore rage, L’Humanité afficha son nom ainsi que celui du commissaire David à sa une en réclamant vengeance. Deux jours plus tard, les premiers chars de la 2ème division blindée du général Leclerc franchissaient la porte d’Orléans. Le 26 août, Jean René Hénoque était officiellement révoqué de la fonction publique.

Dès le 30 août, un arrêté du commissaire régional de la République instaura une commission d’épuration (CE) composée de personnalités issues de la résistance policière avec pour objectif d’identifier ceux qui avaient le plus activement collaboré avec l’occupant. Pour la présider, le nouveau préfet de police, Charles Luizet, choisit un ancien cheminot communiste, Arthur Airaud, l’homme qui avait dirigé le Front National Police, l’organisme créé par le PC pour infiltrer la police. Airaud avait lui-même été arrêté et sévèrement battu par les hommes de la BS en février 1944, avant de parvenir à s’évader de prison début juillet. Il était donc animé d’une haine tenace à l’égard de ses anciens tortionnaires et comptait bien faire de son mieux pour tous les faire traduire en justice.

Entre les mois de septembre 1944 et de novembre 1945, période pendant laquelle Arthur Airaud la présida, cette commission étudia près de 4 000 dossiers de policiers que lui avait transmis la section d’épuration (SE) dirigée par le commissaire Lelièvre. Plusieurs milliers de témoins furent entendus et près de 200 plaintes déposées contre la seule BS-2, principalement pour coups et blessures. L’une des plus remarquées fut celle du colonel Fabien en personne. Le 30 octobre, c’est-à-dire quelques semaines seulement avant de connaître une mort tragique sur le front des Vosges, il écrivit ainsi une lettre pour témoigner des mauvais traitements que lui avaient fait subir les hommes d’Hénoque lors de son arrestation le 30 novembre 1942.

Sur les 4 000 policiers concernés par ces enquêtes, 1906 furent effectivement sanctionnés. Si la plupart ne firent l’objet que de procédures disciplinaires, 400 furent renvoyés devant la justice. Sur ce total, 196 furent officiellement condamnés. Les plus durement frappés furent de loin les hommes des Brigades Spéciales, puisque 186 de ses 235 membres se retrouvèrent sanctionnés à des degrés divers par leur hiérarchie après avis de la commission d’épuration. 141 furent déférés devant la justice et 70 y furent condamnés, dont 13 à la peine de mort. En fin de compte, 5 furent effectivement fusillés et parmi eux plusieurs chefs d’importance.

En fuite depuis le 19 août 1944, Lucien Rottée fut finalement appréhendé au Bouscat près de Bordeaux, le 15 décembre 1944, porteur de faux papiers au nom d’Henri Rodier et d’une fausse attestation de la Résistance. Emprisonné à Fresnes, il y retrouva le commissaire David, arrêté lui aussi. Les deux hommes furent jugés consécutivement entre le 9 et le 15 avril 1945 par la cour de justice de la Seine. Condamnés à la peine capitale, à la confiscation de leurs biens et radiés de l’ordre de la Légion d’honneur, ils seront fusillés au fort de Châtillon (Fontenay-aux-Roses) le 5 mai 1945.

Condamné à mort le 20 juin 1945, André Baillet sera fusillé quelques jours plus tard et il en ira de même pour l’ancien adjoint d’Hénoque, Gaston Barrachin. Condamné à mort le 26 octobre 1945 par la 12ème section de la cour de justice de la Seine, il sera passé par les armes le 5 janvier 1946. Condamné à mort le 20 juillet 1945, Pierre Gautherie aura plus de chance puisqu’il verra sa peine commuée en détention à perpétuité par le général de Gaulle. Pour ce qui concerne la BS-2, les inspecteurs Beauval, Georges Denis, André Hadet, Pierre Jourdan, André Leblaud et Jean Sablé-Teychère seront également condamnés à la peine capitale. Quant à Georges Labaume, il réchappera à la condamnation à mort et sera même libéré dès 1947.

. Un si long et tranquille exil

Mais il était dit que Jean René Hénoque n’aurait pas à subir le sort infamant de ses anciens collègues. Alors qu’un mandat d’arrêt avait été émis contre lui le 6 février 1945 par le juge d’instruction Gerbinis, les policiers lancés à sa poursuite firent systématiquement chou blanc. Tout au long de l’année 1945, ils se rendirent pourtant à plusieurs reprises dans le département de l’Oise afin de visiter soigneusement tous les endroits où Hénoque avait des attaches. Ils passèrent ainsi dans la ferme que son frère possédait à Villers-Saint-Franbourg, dans la propriété de sa cousine à Montataire, dans une boucherie de Canly, etc. Ils partirent même jusqu’à Triaucourt dans la Meuse, à Jouillat dans la Creuse et à Lardin en Dordogne. La photographie du suspect en poche, ils posaient à chaque fois les mêmes questions et cherchaient à recueillir d’éventuels témoignages et indices, notamment auprès des résistants locaux. Ils purent d’ailleurs mesurer au passage que la famille Hénoque était toujours très bien vue dans sa région d’origine, où elle disposait encore de solides attaches10. L’un des amis d’enfance d’Hénoque n’hésita pas à leur déclarer qu’il ne savait pas où se trouvait ce dernier mais que, même s’il l’avait su, il n’aurait rien dit à la police. Finalement, les enquêteurs transmirent leurs rapports au juge d’instruction en lui disant que le suspect avait manifestement fui à l’étranger et qu’il se trouvait sans doute en Belgique dans la famille de son épouse. Ce dossier fut ensuite transmis à la cour de justice de la Seine. Comme il fallait s’y attendre, Jean Hénoque y sera condamné à mort par contumace pour intelligence avec l’ennemi en application de l’article 75 du code pénal.

Pendant très longtemps, les histoires plus étonnantes continueront de circuler à son propos. On prétendit par exemple qu’il avait été assassiné par des épurateurs sauvages et que son corps avait ensuite été jeté dans la Seine. Dans les années 1950, on signalera sa présence au Maroc et même au Congo belge ! Mais en fin de compte, il faudra attendre sa mort pour que la vérité ne finisse par éclater.

Dès la Libération et comme l’avaient bien vu les policiers lancés à sa poursuite en 1945, René Hénoque s’était dirigé vers Bruxelles, où il avait pu trouver refuge dans la famille de son épouse, des gens biens implantés socialement et qui disposaient donc de nombreux appuis. Si l’on ignore encore tout des conditions exactes de cet exil, on peut penser que sa clandestinité dut être totale dans un premier temps, car il était alors très activement recherché. Au fil des années cependant, il finit sans doute par reprendre peu à peu ses aises. En février 1952, son épouse entreprit même de demander la copie du dossier instruit à l’encontre de son mari par la commission d’épuration. Les services préfectoraux lui répondirent benoîtement qu’il leur était impossible de lui communiquer un tel document, à moins que Jean Hénoque ne se présente en personne pour le récupérer… ce que ce dernier se garda bien de faire. Dans les années 1950, Hénoque entreprit de faire venir en Belgique sa mère Charlotte, désormais veuve. Elle mourut ainsi à Bruxelles en 1965. Les années passèrent et Jean René Hénoque mourut finalement d’une crise cardiaque à son domicile bruxellois à près de 87 ans le 4 janvier 1996, et donc sans avoir jamais dû rendre compte de son action pendant la guerre.

En vérité, un exil si long et si tranquille ne cesse pas d’interroger. Aurait-il pu bénéficier de complicités et si oui desquelles ? Si les preuves manquent, on ne peut que penser à certains de ses anciens collègues policiers, qu’il s’agisse de ceux des RG ou même de la PJ. Certains d’entre eux firent en effet de très belles carrières et possédèrent une influence politique non négligeable, à commencer par le commissaire Jean Dides et son adjoint, l’inspecteur Alfred Delarue, qui devinrent les âmes damnées de la 4ème République11.

Mais c’est surtout l’évolution du contexte politique qui aura favorisé la cavale d’Hénoque. A partir de 1947 en effet, alors que la guerre froide s’amorçait et que les ministres communistes se retrouvèrent privés leurs portefeuilles, la politique du gouvernement français changea brutalement de cap et l’épuration passa dès lors au second plan. Nombre de communistes qui s’étaient infiltrés dans la police et spécialement dans les RG à la faveur de la Libération, furent bientôt révoqués ou mutés. A l’inverse, une commission de révision fut créée en juillet 1947 au sein de la PP afin de rejuger les dossiers de certains policiers épurés. Nombre d’entre eux furent alors réintégrés dans leurs droits avec effet rétroactif, tandis que certains autres arrivèrent aux mêmes fins en présentant leurs requêtes devant les conseils de préfecture (les ancêtres des tribunaux administratifs) et jusqu’au Conseil d’État. Sur le plan judiciaire, les trois lois d’amnistie promulguées les 16 août 1947, 5 janvier 1951 et 6 août 1953, permirent de vider les prisons de tous les collaborateurs qui s’y trouvaient encore.

L’ex-commissaire Hénoque se retrouva donc lui aussi totalement blanchi sur le plan judiciaire. Et pourtant, le fait est qu’il ne revint pas en France, pourquoi donc ? L’évidence consiste à reconnaître qu’il se connaissait de trop nombreux ennemis pour vouloir tenter le sort.

Car si la Justice s’était détournée de lui, cela ne signifiait pas pour autant la fin de ses ennuis. Plus que quiconque, les communistes auraient pu vouloir lui faire un sort. Vu le rôle qui avait été le sien, cela n’aurait d’ailleurs rien eu étonnant. Même en Belgique d’ailleurs, Hénoque n’était pas tout à fait à l’abri. Le système de renseignement du PCF était si efficace que l’on peut raisonnablement douter que sa direction n’ait pas su, à un moment ou à un autre, où se trouvait exactement Hénoque. Mais alors, pourquoi n’a-t-elle pas réagi ? Était-ce par peur du scandale qu’aurait provoqué l’assassinat ou l’enlèvement d’un citoyen français, surtout commis à l’étranger ? Peut-être. Mais on peut aussi penser qu’Hénoque, méfiant par nature, avait pris ses devants et glisser chez on ne sait quelle connaissance ou dans on ne sait quel coffre de banque, des documents compromettants et peut-être même explosifs pour le PCF ? Nul autre que lui ne connaissait mieux certains des nombreux faits que le parti auraient à tout prix voulu voir cachés. Par conséquent, et puisque Hénoque avait manifestement choisi de demeurer silencieux et tapis à l’étranger, pourquoi prendre des risques inutiles en allant le débusquer ? Jacques Duclos, l’homme fort du parti à l’époque, était bien trop intelligent pour faire passer une vengeance, même légitime, avant l’intérêt de son organisation.

Et les associations de déportés ? On sait avec quel zèle légitime certaines d’entre elles, juives notamment, ont poursuivi les fonctionnaires de la Gestapo et leurs collaborateurs français pendant plusieurs décennies après la fin de la guerre. Or, beaucoup de ceux qui devaient aux hommes d’Hénoque leur déportation en Allemagne bénéficièrent après la guerre d’une ascension sociale et politique remarquable. On a parlé du cas d’Henri Krasucki, mais l’on pourrait aussi citer Adam Rayski, ou encore de Joseph Minc, le père d’Alain Minc, qui fut l’ami personnel de Joseph Epstein. Ils avaient donc tous de bonnes raisons d’en vouloir à leur bourreau et de chercher à obtenir justice. Oui mais voilà, si les crimes contre l’Humanité sont imprescriptibles selon le droit français depuis 1964, les crimes de guerre quant à eux ne le sont pas. Or Hénoque n’avait jamais traqué de Juifs parce qu’ils étaient juifs, mais seulement parce qu’ils étaient communistes et qu’ils combattaient par les armes le régime de Vichy. Il n’avait donc jamais participé à des rafles ni fait de descente dans les écoles ou les orphelinats pour mieux remplir les trains de la mort. Contrairement à d’autres de ses collègues, il n’est même pas sûr qu’il ait été un véritable antisémite. Les « chasseurs de nazis » ne virent donc pas l’intérêt qu’il y avait à le rechercher puisque son cas aurait été invalidé par une cour de justice, au contraire de Touvier, Barbie, Bousquet ou Papon.

Un dernier fait important doit être relevé. La personnalité même d’Hénoque joua en sa faveur. Taiseux, froid et discret, il n’avait pas la grandiloquence de son collègue Fernand David, qui à la Libération fût surnommé par la presse « David mains rouges ». Il ne resta donc pas dans les mémoires et, bien qu’il fut sans doute le plus efficace de tous les policiers qui ont combattu la Résistance, il attira très peu l’attention des survivants, pas plus d’ailleurs que celle des chercheurs. Et c’est ainsi que, même s’il a joué un rôle central dans la traque des résistants de la fameuse Affiche rouge, il ne figure pourtant qu’en filigrane dans les différents ouvrages qui ont été consacrés à cette tragique histoire. Son personnage n’apparaît même pas dans les deux films qui ont mis en scène cet épisode en 1976 et 2009. En fait, il faudra attendre les importants travaux de Jean-Marc Berlière dans les années 2000 pour que le personnage sorte finalement de l’oubli complet dans lequel il était tombé.

 Notes : 

1 Mais il y eut des exceptions, Jean Bouton par exemple avait été membre du PPF de Doriot.

2 A l’époque, un ouvrier ou un employé touchait entre 1 200 et 3 000 francs par mois.

3 Entre juin 1940 et août 1944, 35 policiers de la PP furent tués dans l’exercice de leurs fonctions et eurent droit à la mention “victimes du devoir”. Sur ce total, 20 gardiens de la paix et 4 agents des BS (dont Tissot) furent tués lors d’opérations menées contre la Résistance. A l’inverse, près de 200 policiers de la PP (dont 144 gardiens de la paix) tombèrent du côté de la Résistance, fusillés ou déportés par les Allemands ou bien (pour la grande majorité d’entre eux) victimes des combats de la Libération.

4 Entré dans la police comme gardien de la paix en 1932, Paul Tissot intégra la PJ en 1935 et se retrouva affecté à la brigade de la voie publique. Entre avril 1942 et juin 1943, il servit de bras droit à Jean Hénoque à la BS-2 où il s’occupait plus particulièrement des questions administratives. Ses obsèques furent célébrées en grande pompe dans la cour de la préfecture de police. Il sera remplacé dans son rôle le 28 juin 1943 par le commissaire Pierre Gautherie. Né à Paris (14ème arr.) en 1913, Gautherie était entré dans la police comme gardien de la paix en 1936. Secrétaire de police puis officier de paix, il deviendra ensuite commissaire.

5 Alors dénommée cour Jean Chiappe, elle deviendra la cour du 19-août après la Libération, un nom qu’elle porte toujours.

6 On peut notamment citer le groupe d’Albert Lebon (Le Coq gaulois), celui de Sarah Rosier (Groupe Frise), Arsène Poncey (Groupe Valmy), Edmont Dubent (Honneur de la Police), Arthur Airaud (Front National Police) ou encore Jean Strausmann (Police et Patrie, lié au mouvement Libération-Nord d’Henri Ribière). Les risques étaient grands. Poncey mourut à Mauthausen et Dubent à Nordhausen. Lebon survécut à la déportation tandis qu’Airaud parvint à s’échapper.

7 Ce texte, intitulé “Une brigade de tortionnaires et d’assassins” fut également placardé dans les rues de Paris.

8 Les beaux-parents d’Hénoque résidaient dans un bel immeuble situé au n°13 de l’avenue Van Beesen, dans le quartier de Jette, au nord-est de Bruxelles.

9 Le préfet Bussière et le directeur Hennequin seront ainsi arrêtés dans l’enceinte même de la caserne de l’île de la Cité dès le 19 août.

10 C’était aussi le cas pour la famille Rottée. En 1945, une pétition fut ainsi lancée à Verberie en faveur de la grâce de Lucien Rottée. Elle recueillit de nombreuses signatures.

11 Jean Dides (1915-2004) était entré dans la police en 1937. Inspecteur principal à la 5ème section des RG-PP, il y fut en charge de la surveillance des étrangers (1943-1944). Après la Libération, il devint l’un des porte-paroles des policiers révoqués par les commissions d’épuration. Violemment anti-communiste, Jean Dides appuya le ministre de l’Intérieur Jules Moch lorsque ce dernier engagea un dur bras de fer contre la CGT-Police, dont près de 800 membres furent révoqués et 2 000 autres mutés entre 1947 et 1949. A partir de 1950-51, en lien avec le préfet de police Baylot (mais aussi avec la CIA), il créa un service de police parallèle chargé de ficher les membres du PCF infiltrés dans l’administration. Président du syndicat des commissaires de police, militant du RPF, il fut impliqué dans l’affaire des fuites et dut quitter son poste en 1954. Devenu député poujadiste en janvier 1956, il servit comme conseiller général de la Seine et conseiller municipal de Paris entre 1958 et 1965. Son soutien à l’Algérie française lui vaudra d’être finalement mis à l’écart.

Quant à Alfred Delarue (1913-?), dit “Monsieur Charles”, ce fut une autre pointure de la police au passé également sulfureux. Inspecteur des RG depuis 1938, membre de la BS-1, dont il avait été l’un des éléments les plus actifs (1941-1944), il fut arrêté à la Libération mais parvint à s’évader à la faveur d’une mutinerie en septembre 1947. En 1950, il devint le bras droit de Dides et le chef de son réseau de police parallèle. A partir de 1958, il se recycla dans les réseaux de la Françafrique. Ces deux hommes ont apporté un soutien sans faille à leurs anciens collègues des RG et il n’est pas impossible qu’ils aient soutenu Hénoque durant sa cavale.

Sources :

Archives de la préfecture de Police de Paris :

. Série GB : archives des brigades spéciales

. KA 98-87792 : dossier de carrière de René Jean Hénoque.

. KB 56 : dossiers d’enquête de la Cour de Justice sur les activités des fonctionnaires de la BS-2 sous l’occupation.

Archives judiciaires :

. Série Z 6 : archives de la Cour de justice du département de la Seine

Bibliographie :

. Berlière, Jean-Marc : « L’épuration de la police parisienne en 1944-1945 », in Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°49, janvier-mars 1996.

. Berlière, Jean-Marc & Chambrun, Laurent : Les policiers français sous l’occupation, Flammarion, 2001.

. Berlière, Jean-Marc & Franck Liaigre : Liquider les traîtres, la face cachée du PCF (1941-1942), Robert Laffont, 2007.

. Bienvenu, Clovis : Le 36 quai des Orfèvres, à la croisée de l’histoire et du fait divers, Questions Judiciaires, PUF, 2015.

. Couderc, Frédéric : Les RG sous l’occupation, quand la police traquait les résistants, Ed. Olivier Orban, 1992.

. Peschanski Denis : « La confrontation radicale. Résistants communistes parisiens vs Brigades spéciales », in Les Résistances, miroirs des régimes d’oppression, Allemagne, France, Italie, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006 (pp. 335-349).

. Langeron, Roger : Paris, juin 1940, Flammarion, 1946.

. Rudolph, Luc (sous la direction de) : Au cœur de la préfecture de police, de la Résistance à la Libération, 2ème partie, La préfecture de police, une résistance oubliée (1940-1944), Service de la Mémoire des Affaires culturelles, 2010.

Crédit photographique : la préfecture de police vue depuis les quais de Montebello. Situés au 2ème étage les bureaux de la BS-2 du commissaire Hénoque donnaient sur la Seine (By Author: Todor Atanassov Copyright holder: Vassia Atanassova – Spiritia (Family archive, scanned) [Copyrighted free use], via Wikimedia Commons).

Annexe : La police française en 1939

1. Disons tout d’abord que la police française est alors essentiellement une police municipale. Toutes les communes de plus de 5 000 habitants on en effet l’obligation de constituer une force de police dont les agents sont nommés, payés et révoqués par les seuls maires. Les commissaires et commissaires centraux de ces différentes polices municipales sont toutefois nommés par la Sûreté nationale, dont le siège est à Paris et qui dépend du ministère de l’Intérieur. Il existe ainsi une sorte de cogestion du travail policier, ce qui ne va pas sans créer de nombreuses difficultés.

2. Dans quelques grandes villes cependant, la police municipale a été étatisée. C’est notamment le cas à Lyon (depuis 1851), Marseille (1908), Toulon, Nice, Strasbourg, Mulhouse, Metz ainsi que les communes de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne (1936). Dans ces villes, le pouvoir de police appartient non plus au maire mais au secrétaire-général de la police qui assure également le paiement des fonctionnaires.

3. Paris est un cas à part. Depuis Napoléon Ier, la direction de la police a été confiée dans le département de la Seine (qui correspond à la capitale et à la proche banlieue) à un haut fonctionnaire nommé et révoqué par l’exécutif, le préfet de police de Paris. Ne dépendant pas du ministère de l’Intérieur mais directement du président du Conseil, ce préfet dispose par ailleurs de pouvoirs administratifs et judiciaires très importants. A elle seule, la PP dispose de plus de moyens et de plus d’effectifs que toutes les autres polices de France réunies. Ses 20 000 fonctionnaires sont répartis en trois grandes directions : la police municipale, constituée de gardiens de la paix chargés d’assurer l’ordre public, la police criminelle en charge des enquêtes judiciaires, et enfin la direction des renseignements généraux et des jeux, créée en 1913 et qui s’occupe de surveiller la population. La DRG est elle-même divisée en six sections : surveillance de la gauche et l’extrême gauche (1ère section), de l’extrême-droite et de la presse (2ème section), des activités politiques des résidents étrangers (3ème section), des activités criminelles des résidents étrangers (4ème section), du contre-espionnage (5ème section) et enfin des jeux et des courses (6ème section). Si la police judiciaire est installée au 36 quai des Orfèvres, les policiers municipaux dépendent des différents commissariats de quartier. La PP a toujours été le laboratoire de la modernité au sein de la police française. Elle a été la première à disposer d’un service d’anthropométrie, d’un laboratoire scientifique, etc. Ses fonctionnaires sont mieux payés et bénéficient de plus d’avantages que les autres.

4. Les territoires ruraux qui ne dépendent pas d’une commune de plus de 5 000 habitants sont du ressort de la gendarmerie, qui dépend du ministère des armées mais se trouve mise à disposition du ministère de l’Intérieur.

5. Autre élément de ce vaste puzzle, la Sûreté générale (devenue Sûreté nationale en mars 1934). C’est une police étatique dont le siège est situé rue des Saussaies. Directement dépendante du ministère de l’Intérieur, elle surveille les chemins de fer, les ports, les aéroports, etc. En réalité, c’est une police politique qui a aussi un œil sur les partis, les syndicats, les associations, etc.

6. Enfin, depuis 1907, le ministère de l’Intérieur dispose aussi des 1 000 agents des brigades mobiles judiciaires (les fameuses « Brigades du Tigre »), dont la compétence est régionale.

La structure de la police de Vichy (1941-1944)

1. La première et la plus importante des mesures prises par Pierre Pucheu et François Darlan concerne l’étatisation de la majorité des forces de police municipales. Toutes les villes de plus de 10 000 habitants vont ainsi perdre le contrôle de leur police qui passera aux mains du ministère de l’Intérieur. Par ailleurs, elles devront toutes posséder un service de sûreté à vocation politique. D’abord appliquée en zone sud, cette mesure d’étatisation sera étendue à la Zone Nord en octobre 1942.

2. Afin d’unifier le commandement de la police sous l’autorité du gouvernement, on met en place un poste de secrétaire général pour la police. Son titulaire aura rang de ministre et dépendra directement de la place Beauvau. Il aura autorité sur la nouvelle direction de la police nationale constituée autour de trois pôles : une direction générale de la police judiciaire (DGPJ, constituée de brigades mobiles régionales ou BMR, qui comprendront à partir d’octobre 1942 des sections des affaires politiques ou SAP, chargées de réprimer les atteintes au régime), une direction générale des renseignements généraux (DCRG, qui disposera de commissaires spéciaux dans tous les chefs-lieux de départements ainsi que dans les villes sensibles ou frontalières) et une direction générale de la sécurité publique (DGSP), qui s’appuiera sur des groupes mobiles de réserve (GMR), chargés du maintien de l’ordre. Sur le plan opérationnel, le secrétaire général dirigera ces différentes polices par le biais d’intendants de police rattachés aux préfets de région. Fin 1942, le secrétaire général étendra également son autorité sur la gendarmerie, l’administration pénitentiaire et la police financière. Il liquidera aussi les différentes polices supplétives crées depuis 1940 (police du commissariat aux questions juives, service de répression des menées anti-nationales, service franco-allemand, etc.) et intégrera la majorité de leurs effectifs aux forces de police conventionnelles, notamment aux SAP.

3. Le secrétaire général n’aura cependant pas d’autorité directe sur la préfecture de police de Paris, qui restera soumise directement au ministère de l’Intérieur (cela sera le cas jusqu’en 1966). La PP restera donc divisée en trois directions, à savoir une direction de la police municipale (DPM, dotée depuis mars 1940 de brigades spéciales d’intervention, BSI), une direction de la police judiciaire (DPJ, qui comprendra une brigade criminelle mais aussi, fait nouveau, un service des affaires juives), et une direction des renseignements généraux (DRG). A noter cependant que la 5ème section des RG se verra interdire par les Allemands de mener des activités de contre-espionnage et devra de contenter d’enquêter sur la criminalité étrangère en liaison avec la 4ème section.

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