Le colonel Roussillat et les opérations HOMO du SDECE (I)

Robert Roussillat (1919-1991)

La CIA, le Mossad, le KGB et l’UDBA yougoslave n’ont pas été les seuls services spéciaux à avoir pratiqué l’assassinat politique. A une bien moindre échelle certes, la France a elle aussi eu recours à ce genre de pratiques, qui sont pourtant fermement condamnées par les conventions internationales dont elle est signataire. Il est vrai que les autorités françaises n’ont perpétré des « opérations Homo » que pendant un laps de temps relativement bref, et plus exactement entre 1956 et 1960, c’est-à-dire au plus fort de la guerre d’Algérie1.

A cette époque, les états-majors pensaient encore pouvoir régler la question coloniale par la force, ils n’ont donc pas hésité à engager une véritable « campagne de terreur » dont ils ont confié la planification et l’exécution au SDECE, le service de renseignement extérieur. Pendant près de quatre années, près de six cents agents ou intermédiaires liés à ce service ont ainsi mener plusieurs centaines d’opérations à travers une vingtaine de pays, tuant ou blessant au passage près de quatre cents personnes.

Un homme peu connu a été placé au cœur de cette politique, le colonel de l’armée de l’air Robert Roussillat. Entre 1956 et 1962, il fut en effet le patron du Service Action, l’unité opérationnelle du SDECE, qui fut la cheville ouvrière de ces mesures d’éliminations ciblées. Si son nom a été régulièrement cité dans les ouvrages qui ont abordé cet aspect du conflit algérien, il n’a pas encore fait l’objet d’une véritable étude universitaire. Les informations qui suivent restent donc à prendre au conditionnel, en attendant qu’un chercheur curieux et tenace parvienne un jour à nous livrer une véritable somme sur le sujet.

. Le jeune officier (1938-1942)

Mais avant d’en venir plus en détail à l’affaire algérienne et au rôle qu’y a joué le SDECE, il importe d’évoquer un peu ce qu’a été la carrière de Robert Roussillat. En effet, l’examen de son passé et de sa formation aidera à replacer son action dans un contexte plus large et permettra sans doute ainsi de mieux la comprendre.

Robert Alexandre Guy Roussillat est né le 10 juillet 1919 à Keryado, une commune située dans la banlieue nord de Lorient2. Fils d’un officier vétéran de la Grande Guerre, il grandit dans un milieu de notables patriotes très conservateurs. Inscrit au lycée Dupuy-de-Lome de Brest, c’est un élève calme et réfléchi, qui espère pouvoir mener un jour une carrière qui sera à la fois militaire et technique. Après avoir décroché son baccalauréat en octobre 1936, il prépare donc le concours d’entrée à l’école de l’air, où il sera brillamment reçu en juillet 1938 (promotion du lieutenant-colonel Mailloux).

L’école de l’air, qui a ouvert ses portes à peine quatre ans plus tôt à Salon-de-Provence, près de Marseille, a pour objectif de former les futurs officiers et sous-officiers aviateurs de l’armée de l’air française. Une fois sur place, Roussillat va vite découvrir que, par manque de moyens, les cours se déroulent souvent dans de simples baraquements et que les élèves font essentiellement de l’observation. Bon camarade, il se fait aussi de nombreux amis, dont certains le resteront par la suite. Étudiant appliqué, il obtient bientôt son brevet d’observateur.

En août 1939, devant l’imminence d’un conflit, l’état-major décide de déplacer l’école, car on juge Salon-de-Provence trop proche de la frontière italienne. D’abord envoyées sur la base aérienne de Bordeaux, les jeunes recrues seront ensuite transférées sur celle de Mérignac, avant d’arriver finalement à Clermont-Ferrand. Du fait de leur jeune âge et de leur inexpérience, elles ne seront pas engagées lors de la campagne de France, dont le dénouement va bien évidemment les plonger dans un profond désarroi. Le 31 août 1940, alors que la plus grande partie du pays est désormais occupée par l’armée allemande, l’école de l’air est officiellement dissoute en application des conventions d’armistice. La promotion se retrouve alors éparpillée, beaucoup d’élèves sont envoyés en Afrique du Nord, d’autres en Afrique noire et quelques-uns au Moyen-Orient.

En octobre 1940, avec une partie de ses camarades, Robert Roussillat se retrouve ainsi affecté au Levant, une région stratégique où l’armée de Vichy dispose d’environ 37 000 soldats, dont 8 000 métropolitains et 25 000 locaux, qui ont été placés sous le commandement du général Henri Dentz. L’armée de l’air, dirigée pour sa part par le général Jean-François Jannekeyn, compte environ 300 avions, répartis en plusieurs formations : deux groupes tactiques de chasse (CI III/6 et GC I/7), un groupe de bombardement (I/39), une unité de renseignement (GR II/39) et cinq escadrilles de support. Roussillat se voit intégré pour sa part à l’escadrille d’observation GAO-583, liée au GR II/39. Son unité sera d’abord stationnée à Rayack au Liban, avant de partir rejoindre la base syrienne d’Alep-Nairab en mars 1941.

En Syrie, Roussillat retrouve d’anciens camarades de l’Ecole de l’Air issus de la même promotion que lui, comme André Tatraux et Réné Collongues (qui deviendront tous les deux généraux). A Rayack, et tandis qu’ils sont logés chez l’habitant, les jeunes sous-officiers profitent de leurs permissions pour aller au cinéma. Comme la grande majorité de ses camarades, Roussillat estime alors que la légitimité politique se trouve toujours à Vichy et non pas à Londres. Le prestige du maréchal est tel et le choc de la défaite a été si grand que personne ou presque ne remet en cause les orientations du vieux chef. L’idée maîtresse consiste à essayer de sauver tout ce qui peut encore l’être, et avant tout l’empire colonial.

Mais la guerre, que beaucoup croyaient finie, ne fait en réalité que débuter et le Levant ne va pas tarder à y être entraîné à son tour. Déjà tendue, la situation dans la région finit par devenir explosive lorsque l’ambassadeur allemand, Rudolf Rahn, réussit à convaincre les Français d’autoriser l’usage des aérodromes syriens pour acheminer de l’aide vers l’Irak et l’Iran, où le ministre Rachid al-Gaylani et le roi Reza Pahlavi ont déclaré vouloir se placer aux côtés du Reich pour lutter contre l’Angleterre. Un premier contingent de la Luftwaffe arrive donc sur place en mai 1941. Cette décision provoque d’ailleurs quelques tensions parmi la troupe, car la plupart des soldats français auraient souhaité pouvoir demeurer à l’écart du conflit qui s’annonce.

Mais cette évolution représente aussi et surtout un grave danger pour le Royaume-Uni, qui décide donc de réagir de façon préventive. Dans la nuit du 8 au 9 juin 1941, 35 000 soldats britanniques et 5 000 soldats Français libres pénètrent ainsi au Levant. Surpris, le général Dentz ordonne à ses hommes de résister, mais sans pour autant les autoriser à lancer de contre-offensives, car il ne souhaite pas voir le conflit s’étendre. Les combats se concentrent d’abord dans le sud du pays, principalement le long des frontières syro-jordaniennes et libano-palestiniennes. Contre toute attente, les Français parviennent globalement à repousser les premiers assauts de l’ennemi, si bien que pendant plusieurs semaines, les choses vont assez peu évoluer. A partir du 21 juin 1941, bien décidés à débloquer cette situation, les Britanniques entament une vaste manœuvre de débordement depuis l’Irak. C’est alors que Roussillat va devoir accomplir ses premières missions aériennes. Embarqué à bord de son Potez-63, il décolle de l’aéroport de Hama (où le GAO-583 est désormais stationné) et doit repérer puis mitrailler les convois ennemis. Ces missions périlleuses, menées à travers le désert, lui vaudront d’obtenir au passage la Croix de guerre.

Mais la lutte est par trop inégale car, contrairement à leurs ennemis, les Français combattent dos au mur et ne reçoivent aucun ravitaillement de la Métropole. A partir du 6 juillet 1941, les fronts Sud et Est commencent à être percés. Des contacts sont noués entre les deux partis et un cessez-le-feu est instauré le 8 juillet. Le général Dentz entame des négociations qui aboutiront finalement à la signature d’une capitulation en bonne et due forme le 14 juillet suivant. Ces quatre semaines de guerre auront été particulièrement meurtrières pour les hommes de Vichy, qui déplorent plus de 1 000 tués et près de 5 400 blessés. L’armée de l’air a payé un tribut particulièrement lourd : sur les 289 avions qu’elle a engagés, elle en a perdu 179, dont 35 en combat, 23 à l’occasion d’accidents divers, 35 détruits au sol et 68 abandonnés à l’ennemi.

Comme la grande majorité de ses camarades3, Roussillat refuse pourtant de rejoindre la France libre. Après avoir transité par Baalbeck, il se fait donc réorienter vers l’Afrique du Nord. Nommé au grade de lieutenant, il fait un court séjour en France (sept. 1941) avant de se retrouvé stationné à Oujda au Maroc, au sein du Groupement de transport 3/15 (décembre 1941).

Quelques mois plus tard, en novembre 1942, alors qu’il a dû regagner brièvement la France métropolitaine pour y célébrer son mariage, il se retrouve bloqué à Montpellier par l’invasion de la Zone libre. Démobilisé, il retourne alors dans sa ville natale de Lorient, où il est confronté pour la première fois à la dureté de l’occupation allemande. Les dernières illusions qu’il avait sur la conduite politique du maréchal Pétain tombent à ce moment là.

Après en avoir discuté avec son grand ami Charles Christienne (1920-1989), il décide de rejoindre les rangs de la Résistance. A l’occasion d’un séjour à Paris, il parvient à rencontrer des membres des services secrets britanniques, mais leur proposition de passer à la lutte armée sur le sol français ne l’enchante guère. Formé en tant que pilote, Roussillat estime qu’il pourra rendre de meilleurs services à la France libre s’il parvient à rejoindre les forces aériennes alliées. Un prêtre résistant, l’abbé Laudrun, le dirige alors vers les Pyrénées mais, malgré plusieurs tentatives, il ne parvient pas à franchir une frontière qui est alors très étroitement surveillée.

Il choisit donc de retourner en Bretagne pour tenter sa chance par la voie maritime. Il réussit bientôt à contacter le réseau Alliance, dont l’un des membres, Ernest Sibiril, dirige une filière d’évasion basée à Carantec, près de Morlaix. Le 11 mai 1943, Roussillat, Christienne et dix autres volontaires embarquent ainsi à bord du Tor-e-benn (« Le Casse-tête »), un cotre de 6,7 m commandé par le capitaine Jean Péron. Après être parvenu à éviter les patrouilles de l’armée allemande, pourtant incessantes dans cette zone stratégique, le navire accomplit par gros temps une traversée épique qui va durer près de deux jours. Il réussira finalement à emmener tout son équipage sain et sauf jusqu’en Angleterre.

Débarqués à Porthleven en Cornouailles, Roussillat et les siens y sont accueillis par les acclamations d’une petite foule enthousiaste, ce qui ne va pas sans les émouvoir. Ils sont ensuite immédiatement pris en charge par des agents du MI-5, le contre-espionnage britannique. Comme le veut la procédure, ces derniers doivent en effet déterminer si les nouveaux arrivants ne sont pas en réalité des espions au service de l’Axe. Amené en train jusqu’à Londres, Roussillat se retrouvera donc interné pendant quatorze jours à la Patriotic School et devra s’expliquer en détail sur son parcours et sa carrière, les agents de l’Intelligence Service se chargeant ensuite de vérifier s’il dit bien la vérité.

. L’aviateur de la France libre (1943-1945)

Le 28 mai 1943, après avoir passé avec succès les différents tests auxquels il a été soumis par le MI-5, Roussillat peut aller se présenter au bureau de recrutement des Forces aériennes de la France libre (FAFL). Après un court interrogatoire, il est accepté sous le numéro de matricule 35638 et, le 1er juin 1943, il est officiellement affecté au groupe de bombardement Lorraine (GB-Lorraine).

Créée en avril 1943, cette unité est alors dirigée par le commandant Michel Fourquet, surnommé « Gorri ». A la demande de l’état-major britannique, le GB-Lorraine a été intégré au sein de la Royal Air Force sous le nom de Squadron 3424. Stationné sur la base d’Hartfordbridge, près de Londres, l’unité ne comprend pourtant que des Français, dont certains sont déjà ou deviendront bientôt célèbres5. Entre 1943 et 1945, les avions du GB-Lorraine, principalement des Douglas A20 et des B-25 Mitchell, vont accomplir plusieurs centaines de missions de bombardement à travers tout le territoire de la France occupée.

D’abord dirigé vers Camberley, où il va apprendre (difficilement) à parler l’anglais, Roussillat fait ensuite ses classes entre octobre 1943 et février 1944 à l’école de préparation n°3 de South Cerney (3-AFU), puis à l’école de perfectionnement n°13 de Finemere (No-13 Operationnal Training Unit, 13-OTU). Il est très fortement impressionné par la discipline, le sens pratique et le courage des Britanniques, et en particulier par celui des pilotes et des mécaniciens de la Royal Air Force.

Arrivé au terme de sa formation le 23 mai 1944, il va enfin pouvoir intégrer le GB Lorraine en tant que pilote. A bord de son avion, le « Ville de Lorient », il aura pour coéquipiers le lieutenant Christienne (observateur) et le sergent-chef Mahé (radio). Dès le 30 mai 1944, les trois hommes mènent une première mission de bombardement contre les batteries allemandes situées à Gravelines sur la Côte d’Opale. Installé dans ses fonctions au moment précis où les Alliés s’apprêtent à débarquer en Normandie. Roussillat ne participera donc pas à cette célèbre opération, où son unité va pourtant s’illustrer brillamment. Il va cependant pouvoir se rattraper amplement par la suite en effectuant près de 85 missions de guerre en seulement onze mois (voir ici pour une photo de Roussillat au milieu de son équipage).

Ces missions auront pu être de plusieurs types. La plupart du temps, il s’agissait d’opérer des bombardements à haute altitude (à environ 10 000 pieds) contre des sites stratégiques ennemis, par exemple des bases de lancement de missiles V1, des gares de triage ou encore des usines d’armement. D’autres fois, il fallait aider les armées alliées à progresser en détruisant les bastions où l’ennemi tentait de se fortifier. A cette occasion, le GB-Lorraine travailla principalement en soutien à la 1ère armée canadienne du général Crerar, qui avait reçu la mission de remonter la côte de la Manche et de la mer du Nord depuis l’estuaire de la Seine jusqu’à celui du Rhin. Parfois encore, il s’agissait de bombarder directement des villes où l’armée allemande était en transit. C’est lors de missions de ce type que le risque de faire des victimes parmi la population civile était le plus important. Mais ce que Roussillat et la plupart des autres pilotes appréciaient le plus était ce qu’ils appelaient la « chasse libre ». En volant à basse altitude, il s’agissait d’aller traquer l’ennemi de nuit dans un secteur délimité et pendant un temps donné. Passant juste au-dessus des arbres, les avions alliés s’attaquaient alors à tous les convois de transports de troupe ou de ravitaillement ennemis qu’ils pouvaient rencontrer sur leur route.

La Luftwaffe ayant déjà largement perdu la maîtrise du ciel à l’été 1944, les quelques Messerschmitt-109 qu’elle peut encore aligner ne font pas le poids face aux avions alliés. Mais les batteries anti-aériennes (Flak) demeurent par contre une menace constante. Après chaque mission, Roussillat s’amuse ainsi à compter les impacts de balles sur sa carrosserie. Il en trouvera un jour plus de 117 ! Au cours de la guerre, le GB-Lorraine va perdre l’équivalent de trois fois le total de ses effectifs et il faudra beaucoup de chance à Roussillat et à ses équipiers pour se sortir indemnes de cette véritable hécatombe6.

Le 25 septembre 1944, Roussillat est promu au grade de capitaine. En octobre 1944, une fois le territoire national libéré, le GB-Lorraine quitte définitivement l’Angleterre pour s’installer sur la base aérienne de Vitry-en-Artois, située près de Douai. Très bien noté et apprécié de ses supérieurs, « Sirou » comme le surnomme, prend bientôt le commandement de l’escadrille Nancy, l’une des deux formations qui composent le GB-Lorraine. Avec ses hommes, il va encore participer aux bombardements menés contre les forces du Reich en Hollande et dans le bassin de la Ruhr jusqu’à la signature de la capitulation, le 8 mai 1945. Le 13 juin 1945, lorsque les Forces aériennes de la France libre sont dissoutes, le capitaine Roussillat fait le choix de demeurer sous l’uniforme et intègre alors officiellement l’armée de l’air française.

Après avoir laissé le commandant de l’escadrille Nancy à son camarade François Rozoy, le jeune officier part diriger une formation stationnée sur la base de Cazaux en Gironde. Trois ans plus tard, en 1948, il va rejoindre l’état-major de l’armée de l’air établi à Paris. Intégré au 3ème bureau, l’organisme en charge de la planification des opérations, il va travailler sous l’autorité directe du général Pierre-Marie Bigot (1909-2008) et côtoyer de près Jacques Mitterrand, le frère du ministre (et futur président de la République) François Mitterrand. En 1949, Robert Roussillat est élevé au grade de commandant d’aviation.

. L’entrée dans les services spéciaux (1950)

A sa demande, il obtient en 1950 le commandement de la base aérienne de Persan-Beaumont. Située au nord de Paris et officiellement rattachée à la deuxième région militaire, cette base est en réalité très particulière. Elle abrite en effet l’escadrille ELA-1/56, dite « Vaucluse », dont tous les connaisseurs savent qu’elle constitue en réalité la branche aérienne du Service Action (SA) du SDECE, le service de renseignement extérieur français.

Créée en mai 1945 à partir de la modeste escadrille constituée par le BCRA en février 1944, Vaucluse a d’abord été stationnée sur l’aéroport du Bourget, avant de s’installer ensuite à Persan-Beaumont. Roussillat devient ainsi l’un des collaborateurs de Boris Delocque-Fourcaud (1904-1980), le créateur et chef historique de cette formation ultra-secrète. Tous les pilotes qu’il côtoie à Persan sont des as de la voltige, qui ont déjà fait maintes fois leurs preuves durant le conflit mondial : Roger Laty, Christophe Delmer, Roger l’Heveder ou encore Gabriel Mertzisen (dit « Gaby »).

A peine nommé, le Lorientais se fait rapidement remarquer par son goût du risque et des défis. Une anecdote évoquée par Robert Maloubier dans la deuxième partie de ses mémoires, L’Espion aux pieds palmés, suffira à en donner un aperçu. Au début des années 1950, alors que le chef du SA, Henri Fille-Lambie, dit « Jacques Morlanne » (1909-1978), avait choisi d’organiser à Châteaudun une cérémonie en l’honneur du ministre de la Défense, il annonça à ses hêtes que le clou du spectacle serait l’atterrissage d’un avion Barracuda juste devant la tribune d’honneur. Mais Marcel Chaumien, le pilote qu’il avait été initialement choisi pour mener cet exercice, se récusa au dernier moment, car il jugeait le terrain d’atterrissage trop lourd pour supporter le poids de l’appareil. Qu’à cela ne tienne, Roussillat se porta immédiatement volontaire. Il posa effectivement son appareil mais l’abîma sérieusement et déversa au passage des kilos de boue sur les officiels, ce qui mit Morlanne dans un certain embarras.

Plus sérieusement, Roussillat va aussi mener un certain nombre d’opérations clandestines. Qu’il s’agisse de déposer des agents de renseignement dans des terrains difficiles et dangereux, de transporter des valises diplomatiques ou bien de prendre discrètement des photographies aériennes d’objectifs potentiels situés dans des pays hostiles, les pilotes de l’escadrille Vaucluse sont en effet capables de mener tous les types de mission du moment qu’elles sont classées secret-défense. Pour ce faire, ils disposent d’environ une quinzaine d’avions, souvent de vieux modèles mais à la robustesse éprouvée : Junkers-52, Dakota DC-3 et C-47, Barracuda, Siebel-Martin, Lysander, Hurel-Dubois, Messerchmitt-108, Haviland, Fieseler-Torch, etc.

Le 21 janvier 1951, à bord de son Ju-52 n°415, Roussillat va superviser le largage de paras-commandos du 11e bataillon de choc à proximité de la base aérienne de Bordeaux-Mérignac. Il s’agissait pour l’état-major de tester les protocoles de sécurité d’une installation militaire de grande taille dans la perspective d’une invasion du territoire par des commandos soviétiques. Cet objectif sera d’ailleurs très largement atteint… mais pas pour l’armée de l’air. Déguisés en gendarmes ou en techniciens, les hommes du 11e Choc parviendront en effet à s’emparer de toutes leurs cibles et réussiront même à faire prisonniers les responsables de la base. Comme on peut l’imaginer, cela créera une certaine panique au sein des états-majors qui décideront de revoir entièrement toutes les procédures en vigueur.

Mais la plus périlleuse et la plus secrète des missions effectuées à cette époque par les hommes de Vaucluse aura pour nom de code Minos. Poursuivie de 1949 à 1954, elle consista à déposer clandestinement des agents de renseignement derrière le rideau de fer. Ces hommes, tous volontaires, avaient été repérés puis recrutés dans des camps de réfugiés d’Allemagne de l’Ouest. Ils avaient ensuite été formés par le SDECE dans des centres d’instruction habilement camouflés dans des parcs privés de la banlieue parisienne. Parachutés de nuit dans leur pays d’origine avec tout le matériel nécessaire, ils devaient chercher à organiser des réseaux de renseignement et éventuellement parvenir à monter des mouvements de résistance. Si aucun pilote ne fut tué en mission au cours de Minos, Gabriel Mertzisen périt lors d’un vol d’entraînement accompli en Allemagne en septembre 1951. En raison de la trahison de l’un des propres pilotes de Vaucluse, un ancien de l’escadre Normandie-Niémen, qui renseignait secrètement les Soviétiques sur les dates et les lieux de largage, la plupart d’entre eux s’avéreront des échecs et près d’une centaine d’agents polonais, hongrois, tchèques, roumains, baltes ou ukrainiens y laisseront la vie.

En mars 1953, lorsque Charles Christienne remplace Boris Fourcaud à la tête de l’escadrille Vaucluse, il conserve bien évidemment Roussillat à ses côtés et ne tarde pas à en faire son bras droit. En 1954, délaissant pour quelque temps la Métropole, le Lorientais part effectuer une mission en Indochine, mais la victoire remportée par le Vietminh à Dien Bien Phu rendra finalement sa présence inutile. Deux ans plus tard, en 1956, Roussillat est promu au grade lieutenant-colonel de l’armée de l’air.

. La nomination à la tête du SA (1956)

Vers la fin de l’année 19567, Robert Roussillat est choisi par Pierre Boursicot, le directeur-général du SDECE, pour succéder à Morlanne à la tête du Service Action. Ce dernier, fatigué et désireux de se retirer sur ses terres gasconnes, avait personnellement avancer le nom de l’aviateur pour lui succéder, ce qui démontre qu’il appréciait non seulement l’homme mais qu’il avait aussi reconnu les qualités du professionnel.

Rappelons que le Service action du SDECE a été créé en 1946 sous le nom de service 29 avant de devenir le service VIII à partir de 1958. D’abord installé dans une caserne du boulevard Manoury à Paris, il prendra ensuite ses quartiers au fort de Noisy, sur la commune de Romainville. Lorsque Roussillat en prend le commandement en 1956, il regroupe environ 150 officiers et près de 450 sous-officiers et hommes de troupes, soit 21% de l’effectif total du SDECE. Son administration centrale est divisée en plusieurs sections. La section I s’occupe ainsi du personnel tandis que la section III est en charge des questions de recrutement, d’encadrement et d’instruction8.

Outre une composante aérienne et une autre terrestre, principalement formée de militaires issus du 11ème bataillon parachutiste de choc (11-BPC), le SA dispose également d’une formation de nageurs de combats basée à Aspretto en Corse. Mais le SA bénéficie surtout du formidable vivier que représentent ses 7 000 réservistes, pour la plupart des anciens de la Résistance ou du 11ème choc, dont beaucoup ont été formés aux techniques de la guerre clandestine par les services britanniques du SOE, ou bien encore par le BCRA9. Certains d’entre eux ont fait par la suite de belles carrières dans le civil et occupent à présent des postes éminents au sein de l’administration ou de l’économie. Mais cela ne les empêche pas de se retrouver régulièrement sur la base de Cercottes près d’Orléans pour y accomplir des stages de perfectionnement ou de remise à niveau.

A son arrivée à la tête du SA, Roussillat décide de ne pas trop bousculer les choses. Il conserve donc auprès de lui l’ancien adjoint de Morlanne, Didier Faure-Beaulieu (1914- ?), dit « Lefort ». Polytechnicien, officier de cavalerie, héros de la Résistance devenu ensuite banquier d’affaire avant de revenir finalement dans l’armée, Faure-Beaulieu avait déjà derrière lui une solide expérience des services spéciaux. En septembre 1957, lorsque le général Paul Grossin prend la succession de Pierre Boursicot en tant que directeur général du SDECE, il confirme Roussillat à son poste.

. Les opérations HOMO

Le Lorientais entame ses nouvelles fonctions à un moment où une terrible guerre fait rage en Algérie. Par bêtise, aveuglement ou lâcheté, les autorités françaises n’ont pas voulu voir que la situation politique de ce pays était intenable à long terme et que, d’un jour à l’autre, les choses pouvaient basculer dans l’inconnu. Et lorsqu’une insurrection finit par éclater le 1er novembre 1954, le gouvernement décide malgré tout de la traiter comme une simple affaire de police. Bien décidé à « ramener l’ordre », il mobilise donc tous les services de l’Etat, y compris le SDECE. C’est ainsi que, le 11 mai 1955, à l’issue d’une réunion interministérielle, le président du Conseil Edgar Faure charge le SDECE de prendre toutes les mesures nécessaires pour neutraliser les chefs de la rébellion algérienne, en incluant ceux qui seraient installés en dehors du territoire national. Cette volonté politique sera formalisée par l’instruction n°546, signée le 13 juillet 1955 par Pierre Boursicot.

Comme Morlanne l’avait fait avant lui, Roussillat va donc s’atteler à la préparation d’opérations d’éliminations ciblées, également surnommées opérations HOMO (pour homicide). Jusqu’en mai 1958, un certain flou va semble-t-il régné quant à la prise de décision de ce genre d’opération, si bien que l’état-major du SDECE pourra disposer pendant un temps d’une marge de manœuvre assez appréciable. A compter de l’arrivée du général de Gaulle à la tête du pays, une nouvelle chaîne de commandement opérationnelle sera formellement mise en place.

Les demandes pour les missions de ce types doivent donc être faites par les états-majors et remonter jusqu’au SDECE. Celui-ci établit ensuite une « fiche relative à la désignation d’un objectif », qui est présentée à un « comité » informel, le Brain-trust, où vont siéger certaines des plus hautes autorités politiques : le Premier-ministre Michel Debré et son conseiller pour les questions de sécurité, Constantin Melnik, l’amiral Georges Cabanier, secrétaire général de la Défense Nationale, et surtout Jacques Foccart. N’étant officiellement que le chargé des Affaires africaines et malgaches, ce dernier supervise en réalité les services spéciaux pour le compte du chef de l’Etat. Outre le nom de la cible, la fiche doit également préciser les raisons qui ont amené à la considérer comme une grave menace pour les intérêts français ainsi qu’une description succincte du procédé que l’on compte employer pour la « traiter ». Une fois que la demande a été validée par le Brain-trust et que Foccart a griffonné son accord de son crayon bleu si caractéristique, elle aboutit directement sur le bureau de Roussillat10.

Celui-ci va mettre un terme à l’amateurisme qui avait régné jusque-là en matière d’opération HOMO. Car il est vrai qu’au départ l’on avait pas hésité à faire appel à des truands ou bien à quelques civils zélés afin d’effectuer le « sale boulot », ce qui avait entraîné plusieurs échecs retentissants, comme par exemple lorsque le gangster Joe Attia s’était fait « pincé » au Maroc en pleine préparation d’une mission censée restée ultra-confidentielle. Plusieurs leaders indépendantistes nord-africains, dont l’Algérien Ahmed Ben Bella et le Marocain Allal al-Fassi, avaient du la vie sauve à cette impréparation manifeste. En effet, ils avaient tous les deux été visés par des opérations HOMO qui s’étaient finalement transformées en fiasco11. Le nouveau patron du SA décide donc de revoir les procédures suivies jusque-là. Dorénavant, les mots d’ordre seront la rigueur, le professionnalisme et surtout le secret le plus absolu.

Tout le processus va se dérouler à Cercottes, au sein d’une des formations les plus secrètes du Service VIII, la « cellule B3 ». Après avoir reçu l’accord des autorités, Roussillat commence par charger ses deux adjoints opérationnels, les capitaines Zahm (1925-1988) et Lehmann, de sélectionner les hommes nécessaires. Ces derniers devront tous être volontaires car il n’est pas question que l’on force qui que ce soit à mener de telles opérations.

Parmi les recrues, il y a d’abord le ou les agents « R », qui vont devoir préciser les premiers renseignements fournis par la « Boite » en menant sur place leur propre enquête concernant la cible. Ecoutes, renseignements humains et filatures doivent leur permettre d’établir une chronologie exacte de tous ses déplacements quotidiens afin de pouvoir repérer le moment où elle est la plus vulnérable. Ce « dossier d’objectif » contient des photos, des descriptions des lieux, des indications sur les fréquentations de la cible, etc. En parallèle, il faut bien sûr sélectionner l’agent traitant. En tant que chef de mission., c’est à lui que reviendra de proposer le schéma de l’opération Homo. C’est en effet une règle d’or que la « Boîte » ne définisse jamais elle-même le mode opératoire. En revanche, Zahm et Lehmann peuvent invalider une proposition et demander à son auteur de revoir sa copie pour tel ou tel motif.

L’agent traitant contacte ensuite ceux qu’il estime capable de conduire l’opération proprement dite. Dans le jargon des services, ces agents d’exécution sont surnommés les « agent E-1 » (ou « agents Torpedo ») dès lors qu’ils vont devoir entrer en contact physique avec leur victime, ou bien « agent E-2 », lorsqu’ils vont se contenter d’utiliser des moyens indirects comme le sabotage ou les explosifs.  En principe, ce ne seront jamais ou presque des agents en service actif, car il ne faut pas que l’on ne puisse incriminer directement l’Etat français si jamais ils sont arrêtés. Ce seront donc le plus souvent des réservistes du 11ème choc qui auront accepté de rendre ce que l’on appelle pudiquement « un service patriotique ». Afin que l’on ne puisse pas dire que le SDECE emploie de vulgaires tueurs à gage ils ne seront pas payés (mais leurs frais seront bien évidemment pris en charge).

Une fois le schéma adopté et les hommes sélectionnés, c’est autre officier de Cercottes, le commandant Lesurques (ou Leturc ?), qui va s’occuper de gérer les questions de logistique. Le laboratoire du SDECE, dirigé par professeur Theyss, s’attellera éventuellement à fabriquer les « gadgets » dont on pourrait avoir besoin pendant la mission. L’ingénieur en armement Lucien Deruelle, ainsi qu’un jeune officier spécialiste en explosif, Jeannou Lacaze (1924-2005), seront souvent sollicités pour gérer ces aspects très techniques. Une fois l’arme choisie, qu’il s’agisse d’un pistolet, d’explosifs ou même de poison, elle sera ensuite acheminée sur place, le plus souvent par la voie diplomatique12.

Lorsque tout est fin prêt, les hommes sont transportés sur les lieux par des voies différentes et sous de fausse identités. Outre le chef de mission et son agent Torpedo, d’autres personnels pourront être utilisés afin d’assurer par exemple le convoiement de l’arme, les derniers repérages ou encore une protection opérationnelle. Tout a été planifié dans les moindres détails et, au moindre problème (« cas non conforme »), le chef de mission a pour consigne d’annuler immédiatement l’opération. Si tout s’est bien passé et une fois que la cible a été éliminée, tous ceux qui ont été impliqués dans l’affaire vont devoir rentrer en France dans les plus brefs délais, par des voies différentes et selon des itinéraires soigneusement établis à l’avance. Un debriefing sera ensuite organisé à Cercottes afin d’évaluer les éventuels ratés et les points qui restent à améliorer.

Pendant près de cinq années terribles, à la faveur de scènes dignes de romans d’espionnage, on va ainsi voir des dizaines d’anciens réservistes quitter pendant quelques semaines ou quelques mois leur tranquille existence d’employés ou de fonctionnaires pour aller répondre à l’appel de la « Boîte » et partir traquer les agents du FLN dans différentes capitales européennes : Rome, Bonn, Madrid, Bruxelles, etc.. On les verra arpenter les gares, les aéroports et les hôtels de luxe à la recherche de leurs cibles, escortés et guidés par d’agents de fonctionnaires du SDECE agissant tous sous de faux noms. Devenus des tueurs professionnels, ces hommes n’avaient pourtant guère d’état d’âme. Ils étaient persuadés qu’ils ne faisaient qu’éliminer des hommes sans scrupule et sans honneur dont les actions avaient pour résultat de menacer l’existence de leurs concitoyens en Algérie. Ils ne partageaient donc absolument pas les préventions de leurs compatriotes face à l’illégalité des opérations « Homo ». Pour eux, cette attitude n’avait même aucune raison d’être. Ayant longtemps vécu dans la clandestinité et côtoyé la mort de près durant l’occupation allemande, ils défendaient tous fermement le principe du « tuons avant d’être tués ».

Des principaux « faits d’armes » de cette « cellule B-3 », on retient généralement les cas suivants :

. 28 septembre 1956 : le bureau hambourgeois du commerçant Otto Schlüter est visé par un attentat qui coûte la vie à son adjoint, le négociant norvégien Wilhelm Lorenzen. Vendant officiellement des articles de chasse, Schlütter avait des liens étroits avec le trafiquant d’armes Georg Puchert, qui approvisionnait le FLN.

. 3 juin 1957 : à Eppendorf en Allemagne, un attentat à la voiture piégée blesse grièvement Otto Schlüter. Sa fille et sa mère sont également touchées et cette dernière décédera d’ailleurs de ses blessures. Schlüter décide alors d’arrêter de travailler avec le FLN. L’agent Antoine Méléro aurait participé à cette opération.

. 15 juin 1957 : à Munich en Allemagne, le trafiquant d’armes Wilhelm Beissner a les deux jambes arrachées dans l’explosion de sa voiture. Ancien cadre des services de sécurité du IIIe Reich, il vendait des armes au FLN par l’intermédiaire de son contact, Mohammed Aït Ahcène.

. 19 septembre 1957 : le trafiquant d’armes suisse Marcel Léopold est assassiné à l’entrée de son appartement genevois, au n°16 cours de Rives. L’arme du crime était une fléchette tirée à partir d’une ancienne pompe à vélo habilement transformée en sarbacane grâce à un puissant ressort. On n’est pas sûr qu’un poison ait été utilisé, la victime étant semble-t-il décédée d’une hémorragie de l’aorte. Marcel Léopold avait fait fortune en Chine durant l’Entre-deux guerres, avant de passer plusieurs années dans les geôles communistes (1949-1954). Une fois libéré, il s’était retrouvé sans le sous à Genève et avait alors accepté de devenir l’un des fournisseurs de Georg Puchert, qui lui-même approvisionnait le FLN. Il avait reçu plusieurs lettres de menace, qu’il n’avait pas prises au sérieux. La partie finale de l’opération fut accomplie par un certain « Guillaume », également surnommé « Willy le Rouquin ».

. 5 novembre 1958 : Mohammed Aït Ahcène, avocat algérien et représentant officieux du GPRA en Allemagne, est grièvement blessé à Bad Godesberg dans l’explosion de sa Peugeot 203. Transporté en urgence à Tunis, il mourra de ses blessures le 19 janvier 1959. L’opération fut menée par un certain « Daniel », en lien avec le colonel Marcel Mercier du SDECE. Les renseignements nécessaires avaient été fournis par le BND, l’organe de renseignement allemand.

. 20 novembre 1958 : Georges Geiser, fabricant suisse d’instruments de précision, est poignardé à mort dans sa maison de la banlieue genevoise. Il vendait des détonateurs au FLN.

. 23 novembre 1958 : Alphonse-Auguste Thuvény, avocat au barreau d’Oran et membre du collectif des avocats du FLN, est tué à Rabat au Maroc dans l’explosion de sa voiture.

. 19 janvier 1959 : l’algérien Tahar Soualem, représentant du MNA en Europe, est abattu devant la gare de Sarrebruck.

. 3 mars 1959 : l’armateur allemand Georg Puchert, président de la société Astramar, est assassiné devant le n°3 de la Lindenstrasse à Francfort. L’explosion d’une bombe placée sous le siège de sa Mercedes 190 l’a tué sur le coup. Surnommé « Capitaine Morris », cet Allemand originaire des Pays baltes était devenu contrebandier en whisky et en cigarettes. Dès le mois de septembre 1955 et alors qu’il était implanté à Tanger, il avait accepté de louer ses bateaux au FLN. Son adjoint, Niels Wilhemsen, renoncera ensuite à approvisionner le mouvement algérien.

. 21 mai 1959 : l’avocat Amokrane Ould Aoudia, est abattu à Paris, au n°10 de la rue Saint-Marc (2e arr.). Alors qu’il vient de quitter son bureau, il rencontre un homme sur le palier qui lui tire deux balles de 9 mm en plein cœur à l’aide d’un Beretta équipé d’un silencieux et soigneusement dissimulé dans une mallette. Maître Ould Aoudia était membre d’un collectif d’avocats présidé par Jacques Vergès et qui défendait les militants du FLN13. Exceptionnellement, cette opération fut accomplie non pas par un réserviste mais par un agent des services, un jeune lieutenant arabophone.

. 5 juillet 1959 : le représentant du GPRA à Rome, Taïeb Boulahrouf, est visé par un attentat à la voiture piégée. Un enfant de dix ans, dont le ballon avait roulé sous la voiture, déclenchera le mécanisme et trouvera la mort.

Il semble que ce drame ait fait cesser les opérations Homo, mais le début de l’année 1960 verra encore deux actions dont on est d’ailleurs pas sûr qu’elles soient le fait du SDECE.

. 1er janvier 1960 : à Francfort, le militant du FLN Abdelkader Nouasri est blessé par l’explosion d’un colis piégé qui lui coûtera ses deux mains.

. 25 mars 1960 : deux professeurs belges favorables à l’indépendance algérienne sont visés par des colis piégés. Georges Laperche, de Liège, est tué dans l’explosion, mais Pierre Le Grève de Linebeek en réchappe. Les explosifs avaient été installés dans des livres préalablement évidés et piégés. De façon assez sordide, il s’agissait d’exemplaires de La Pacification, un livre antimilitariste interdit en France. Par divers biais, le SDECE se désavouera de ces deux opérations qu’il imputera au FLN au motif que les professeurs en question avaient récemment souhaité prendre leurs distances avec la rébellion.

L’immense majorité des opérations du SDECE ont donc visé le FLN et ses réseaux de soutien. Pourtant, lorsque le pouvoir politique le leur a demandé, les services spéciaux français n’ont pas hésité à s’attaquer à d’autres types de cibles. L’affaire la plus connue a visé le docteur Félix-Roland Moumié, l’un des principaux dirigeants de l’Union des Populations du Cameroun (UPC).

Depuis le printemps 1955, une partie du Cameroun était en effet agitée par la rébellion de la tribu des Bamilékés, dont de nombreux membres avaient rejoint l’UPC. Alors que la proclamation de l’indépendance arrivait à grand pas, Paris craignait fort de voir ce parti prendre le pouvoir et entraîner le Cameroun vers le camp soviétique. Dès lors, les autorités coloniales ne lésinèrent pas sur les efforts nécessaires pour mâter l’insurrection, non seulement en mobilisant leurs forces armées au Cameroun, mais aussi en traquant les leaders de l’UPC qui s’étaient réfugiés à l’étranger.

Le 15 octobre 1960, le docteur Moumié fut ainsi empoisonné au thallium dans un restaurant de Genève. L’auteur des faits était un certain William Bechtel (1894-1988), dit « le Grand Bill ». Ancien héros de la Résistance et réserviste du 11ème choc, il s’était fait passer pour un journaliste afin de pouvoir inviter sa cible à prendre un repas en sa compagnie. Au cours de la soirée, Bechtel versa discrètement une dose de poison dans le Pastis de son convive et attendit prudemment que Moumié se serve. S’il l’avait fait, le docteur Moumié serait seulement tombé malade et serait sans doute mort en Afrique, où il devait retourner dès le lendemain. Mais comme le repas s’achevait et que Moumié n’avait encore rien bu, Bechtel déversa une seconde dose de thallium dans le café, sans plus de succès. En fin de compte, c’est au moment où les convives se séparèrent que Moumié ingurgita coup sur coup les deux boissons. Ayant ainsi reçu une double dose, il dut être hospitalisé quelques heures plus tard et mourut au bout d’une agonie de deux semaines. Une autopsie fut alors pratiquée qui révéla de façon flagrante les causes du décès. La police suisse remonta rapidement jusqu’à William Bechtel contre lequel fut émis un mandat d’arrêt international14.

Le risque était donc réel de voir les enquêteurs parvenir à remonter jusqu’aux services officiels. Dès 1957, afin de mieux masquer le rôle joué par leurs agents dans ces assassinats, Roussillat et Grossin eurent donc l’idée d’activer une organisation fictive, la « Main Rouge », prétendument formée par des colons français décidés à s’opposer par tous les moyens à la « subversion communiste » en général et à l’indépendance de l’Algérie en particulier. Cette manipulation ira très loin puisque le SDECE n’hésitera pas à faire publier le témoignage d’un présumé membre de la « Main Rouge », le suisse Kurt-Emile Schweitzer (renommé pour l’occasion « Pierre Genève »). Des journalistes complaisants seront également invités à multiplier les articles destinés à accréditer cette fable.

Mais l’on aurait tort de croire que les services français se montrèrent infaillibles, bien au contraire. Par manque moyens, mais aussi parfois en raison d’erreurs humaines, beaucoup d’opérations ont échoué. On peut également remarquer que les opérations HOMO ont le plus souvent visé des figures de second rang mais jamais les véritables chefs de la rébellion, ceux qui étaient effectivement en charge de l’organisation politique et militaire. Ainsi, ni Krim Belkacem (qui fut le principal chef du FLN à partir de 1956), ni Abdelhafid Boussouf (l’homme des services de sécurité et des approvisionnements en armes du FLN), ni Omar Boudaoud (le chef de la Fédération de France et son principal représentant en Europe), ni même Francis Jeanson (à la tête du plus puissant réseau de soutien logistique de la rébellion) et encore moins Houari Boumedienne, l’homme qui sera à partir de 1960 le responsable militaire n°1 du FLN, ne furent vraiment inquiétés. Est-ce là l’indice d’une limite technique, ou bien le signe d’un manque de volonté politique ? En fait, la plupart ont bel et bien fait l’objet de dossiers d’objectifs, mais à chaque fois, c’est le gouvernement qui décida de bloquer l’opération, sans doute parce qu’il reculait devant les conséquences qu’auraient eu les meurtres de tels personnages, mais aussi parce qu’il souhaitait peut-être pouvoir conserver des interlocuteurs valables au cas où des négociations finiraient par s’ouvrir ?

Notes : 

1 Par opération HOMO on entendra ici donner une définition assez stricte. Pour que l’on puisse utiliser ce terme, il faut donc qu’ordre de mission ait été transmis par un Etat à un ou plusieurs de ses agents en service pour qu’ils se rendent à l’extérieur des frontières nationales et qu’ils procèdent à l’assassinat d’un individu dont l’action politique aura été considérée comme une menace pour l’Etat en question. Cet assassinat devra avoir été perpétré en dehors d’une zone de conflit par des moyens tels que les armes à feu, les explosifs, le poison, etc. Les éliminations ciblées pratiquées par la CIA à l’aide de drones ne répondent pas tout à fait à cette définition, car elles sont pratiqués par des soldats, à l’aide d’armes de guerre et dans des zones de conflit. Les assassinats ciblés ont été nombreux dans l’histoire contemporaine. En auront par exemple été victimes : Léon Trotsky (1940), Stepan Bandera (1959), Humberto Delgado (1965), Mehdi Ben Barka (1965), Maks Luburic (1969), Belkacem Krim (1970), Georgi Markov (1978), Shahpur Bakhtiar (1991), Alexandre Litvinenko (2006), Imad Mughnyeh (2008), Mahmoud al-Mabhouh (2010), etc.

2 La commune de Keryado est aujourd’hui rattachée à celle de Lorient.

3 Sur 30 000 hommes, seuls 4 000 (dont ¾ d’indigènes) accepteront de rejoindre les FFL. L’un d’eux, François Rozoy (1918-1987), retrouvera plus tard Roussillat au Lorraine. Il sera fait Compagnon de la Libération en novembre 1944 et terminera sa carrière comme général de l’armée de l’air. Ami proche du Lorientais, il avait tout tenter pour le convaincre de rejoindre les forces gaullistes, en vain.

4 C’est en 1941, lors de la campagne d’Érythrée, que la France libre a créé le GB1, l’ancêtre du GB-Lorraine. Cette unité combattit en Syrie puis en Libye avant d’être envoyée en Angleterre en 1943. Au fur et à mesure de son développement, le Lorraine vit arriver vers lui un grand nombre de nouvelles recrues. L’amalgame entre ces différentes couches ne fut pas toujours évident, les plus anciens ayant quelque peu tendance à mépriser les plus jeunes.

5 Et parmi eux ,un certain Roman Kacew, qui deviendra plus tard un écrivain célèbre sous le pseudonyme de « Romain Gary ». D’autres célébrités ont également appartenu au GB-Lorraine, dont Pierre Mendès-France et Joseph Kessel. Parmi ceux qui vont accompagner Roussillat pendant cette période, on va retrouver son ami de toujours, Charles Christienne, ainsi que le futur général d’aviation Yves-Marie Gueguen.

6 Le propre fondateur du Groupe Lorraine (et véritable créateur des Forces aériennes françaises libres), le lieutenant-colonel Charles Pijeaud, mourut dans des conditions particulièrement héroïques lors des combats menés en Egypte contre les Italo-Allemands en janvier 1942. Il sera fait Compagnon de la Libération.

7 Les sources ne sont pas toutes concordantes lorsqu’il s’agit de définir le moment où Roussillat a pris le commandement effectif du SA. Certaines évoquent les mois de mai et août 1956, d’autres 1957 et même 1958. Nous avons choisi de privilégier la date fournie par Claude Faure dans l’ouvrage cité en bibliographie.

8 De 1950 à 1955 environ, la section III fut dirigée par le commandant Paul Aussaresses, créateur du Centre d’Instruction des Réservistes Volontaires Parachutistes (CIRDVP) situé à Cercottes, près d’Orléans (Loiret), où se déroulait la formation des nouvelles recrues. C’est là également que les gardes du corps du général de Gaulle, les célèbres « gorilles », s’entraînaient au tir sous la conduite de Raymond Sasia.

9 De nombreuses grandes figures des services spéciaux travailleront ainsi sous la conduite de Roussillat : Pierre-Albert Thébault, Léonce Erouart, Freddy Bauer, Robert Maloubier, Pierre Hentic, Raymond Muelle, Marcel Chaumien, Alain de Marolles, etc.

10 Ce dernier sera par ailleurs fréquemment convoqué en personne par Foccart à l’Élysée ou par Constantin Melnik à Matignon afin de recevoir des ordres de mission ou pour donner plus d’explications sur certaines affaires. Il aura cependant toujours la correction d’en informer à chaque fois son supérieur, le général Grossin. Foccart lui une fois d’utiliser ses hommes pour tester la sécurité du président. Les agents du SA parviendront à déposer dans l’enceinte du palais de l’Élysée une valise contenant un lot de briques mais qui aurait tout aussi bien pu abriter des explosifs, ce qui forcera les forces de l’ordre à remettre à plat les procédures en vigueur.

11 Ben Bella sera ainsi visé une première fois à l’Hôtel Mehara de Tripoli en décembre 1955. Le tireur était un certain Henri Louis David, qui sera abattu à temps par ses gardes du corps. Il réchappera aussi à une tentative de meurtre menée au Caire. Il sera finalement capturé en douceur à l’occasion du détournement de son avion en octobre 1956 (ce qui ne l’empêchera pas de devenir le premier président de la République de l’Algérie souveraine en 1962).

12 Ce qui suppose la complicité au moins tacite de l’ambassadeur, celui-ci étant en effet le seul habilité à signer les bons de valise qui permettent aux bagages de passer les contrôles douaniers sans avoir à être ouverts.

13 D’après Raymond Muelle (1921-2013), l’opération contre Ould Aoudia aurait dû s’accompagner d’opérations similaires menées le même jour contre deux autres membres du collectif, Mourad Oussedik et Abdessamad Ben Abdallah. Le pouvoir politique recula cependant au dernier moment devant les conséquences qu’aurait eu un triple assassinat commis en plein Paris.

14 Arrêté en 1975 aux Pays-Bas à la faveur d’un simple contrôle douanier, Bechtel sera extradé en Suisse où il finira par obtenir un non-lieu, faute de preuves suffisantes pour le condamner (1980).

Crédit photographique : vue aérienne de l’aérodrome de Persan-Beaumont (By Milliped (Own work) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons).

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