Baybars (IV) : l’Orient à la fin des Croisades

Partie III

. Éléments de géographie physique

Hormis peut-être le sultanat de Delhi, l’Etat dirigé par Baybars n’avait pas de rival dans le monde musulman, que ce soit en terme de taille, de richesse ou de prestige.

Du nord au sud et de l’est à l’ouest, le territoire sous son contrôle s’inscrivait approximativement dans un carré.

La première cataracte correspondait à la frontière méridionale de l’empire. Au-delà se situait le royaume nubien de Makuria, qui ne sera placé sous la tutelle du Caire qu’à l’extrême fin du règne de Baybars, lorsque les Mamluks réussiront à s’emparer de sa capitale, Dunkula, et à y installer un souverain à leur solde. Dès lors, la limite de l’Etat égyptien se trouva repoussée jusqu’à la cinquième cataracte du Nil, et fit donc face à l’autre royaume de la Nubie chrétienne, celui d’Alodia, dont la capitale, Suba, était située près de l’actuelle Khartoum.

La colonne vertébrale de l’Empire était bien sûr la basse vallée du Nil. Celle-ci était divisée en trois grandes régions : la Haute-Egypte, qui allait d’Aswan jusqu’à Asyut, la Moyenne-Egypte (avec le lac du Fayyum), qui allait d’Asyut jusqu’au Caire, et enfin le Delta, qui s’étendait au-delà du Caire jusqu’à la Méditerranée. C’est dans cette dernière région que se concentrait l’essentiel de la population et des richesses agricoles du pays.

A l’est du Nil et jusqu’à la mer Rouge s’étendait le désert oriental. Il était parcouru par des pistes très empruntées car elles menaient à plusieurs gisements aurifères et aux grands ports d’Aydhab et de Kusayr, qui ouvraient sur le commerce des Indes. Cette région rocailleuse, très peu peuplée, était le domaine des farouches nomades arabophones de la confédération des Banu Kanz et celui des semi-nomades Bedjas, deux peuples qui entretenaient des relations généralement assez conflictuelles avec Le Caire.

A l’ouest de la vallée du Nil, on pénétrait dans le désert du Sahara, sans doute l’un des lieux les plus inhospitaliers au monde. Pourtant, le long d’une ligne parallèle au fleuve, à environ deux centaines de kilomètres, s’étendait un chapelet d’oasis : Siwa, Bahariyya, Farafra, Dakhla et Kharga, toutes contrôlées depuis Le Caire par l’intermédiaire de chefs locaux. Au-delà encore débutait la « piste des quarante jours », qui traversait l’immense désert libyen pour rejoindre les puissants sultanats du sahel, et d’abord ceux du Kanem et du Darfur.

Au nord-ouest, la puissance égyptienne s’étendait jusqu’à la Montagne verte (al-Djabal al-akhdar), l’actuelle Cyrénaïque, un territoire contrôlé par la grande confédération tribale des Bani Sulaym, officiellement vassale du Caire. Plus à l’ouest, le golfe de Syrte correspondait à la limite occidentale de l’autorité du sultan. Au-delà s’étendait l’Ifrikiya, contrôlée par la dynastie des souverains Hafsides de Tunis.

Située au nord-est de la péninsule du Sinaï, la région du Levant (ash-Sha’am) représentait en quelque sorte la « seconde tête » d’un sultanat à vrai dire bicéphale. De Gaza jusqu’à l’Euphrate et de la Méditerranée jusqu’aux marges des déserts de Syrie, s’étendaient une succession de vallées encaissées orientées le long de l’axe nord-sud, entrecoupées de plateaux, de plaines côtières et de massifs isolés. Très diverse sur le plan géographique, cette région comportait aussi bien des espaces désertiques que des zones au climat tempéré. Les principaux pôles économiques et humains de la région étaient Damas (Dimashk) et Alep (Halab), suivis à bonne distance de Homs (Hims), Hama, Jérusalem (Al-Kuds), Baalbek (Ba’albik), Safed et Kerak (Al-Karak).

Le contrôle politique du sultan ne s’exerçait pas partout de la même façon sur ces très vastes territoires. Dans le « pays utile », c’est-à-dire essentiellement dans les pleines fertiles, le souverain mamluk maintenait de nombreuses garnisons et levait directement l’impôt par l’intermédiaire de ses fonctionnaires. Dans d’autres lieux, comme la principauté de Hama, le royaume de Nubie ou la région ismaélienne, il se contentait de prélever un tribut annuel tandis que les autorités locales bénéficiaient d’une grande autonomie. Dans les zones désertiques enfin, son autorité était pour ainsi dire purement nominale. Les seules formes d’allégeance étaient la mention des noms du calife et du sultan dans les prêches hebdomadaires ainsi que l’envoi régulier de présents à la cour. Dans le Hedjaz (al-akhtar al-hidjaziyya) par exemple, l’autorité politique était partagée entre diverses factions tribales autonomes, dont les plus prestigieuses étaient les Banu Muhanna al-Husayni de Médine et les Banu Katada al-Hasani de La Mekke, deux lignées issues d’Ali et de Fatima qui géraient l’administration des deux cités saintes sous l’autorité théorique du sultan1.

. Éléments de géographie humaine

Bien que très diversifiée sur les plans ethniques et confessionnels, la population de l’empire mamluk était néanmoins assez majoritairement de langue arabophone. C’était notamment le cas de la grande majorité des Égyptiens et des Syriens, qu’ils fussent chrétiens, juifs ou musulmans. La plupart des chrétiens en effet, bien qu’ils utilisassent le copte, le grec (melkite) ou l’araméen (nestorien, jacobite) dans le cadre liturgique, usaient de l’arabe en tant que langue vernaculaire2. Seuls les Nubiens, les Francs et les Arméniens avaient conservé leurs propres idiomes. On mettra à part le cas spécial des Mamluks turcophones.

Du point de vue démographique, il n’est pas aisé d’estimer la part respective des musulmans et des chrétiens dans l’Empire car les sources manquent cruellement. Cependant, il est probable que l’Islam ne soit devenu majoritaire en Egypte qu’au 9ème siècle, voire au 11ème siècle, et peut-être plus tard encore en Syrie. Les adeptes du Christ demeuraient en tout cas très nombreux en Haute et en Moyenne-Égypte, dans la province jordanienne du Shawbak, dans la vallée de l’Euphrate et dans les montagnes libanaises. Spirituellement mais aussi juridiquement ils dépendaient de leurs patriarches et de leurs évêques, qui jouaient aussi le rôle d’intermédiaires auprès des souverains. Le patrimoine culturel chrétien était d’une grande richesse. Aux bordures du désert égyptien on trouvait notamment de nombreux monastères comme Sainte-Catherine du Sinaï (Deir Sant Katerin), Saint-Macaire (Deir Abu Maga) dans le Wadi Natrun, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) près du golfe de Suez et Saint-Saba (Deir Mar Saba) en Palestine. Ces établissements étaient dirigés par des abbés dont le prestige et l’influence au sein de la communauté chrétienne étaient immenses – les métropolites étaient d’ailleurs systématiquement issus de leurs rangs.

Bien moins nombreux que les chrétiens, les juifs étaient malgré tout présents un peu partout et l’on trouvait ainsi des quartiers juifs (harat al-yahud) dans la plupart des villes de Syrie et d’Égypte. Ils étaient organisés en communautés fermées et endogames au sein desquelles rabbins et marchands jouaient les premiers rôles. A leur tête se trouvait le « chef des Juifs » (ra’is al-yahud), qui négociait directement avec le pouvoir pour tout ce qui concernait les affaires de sa communauté. Le dépôt d’archives de la grande synagogue du Caire, la Genizah, a livré une abondante documentation sur l’histoire de la communauté juive de l’époque médiévale3.

La plupart des Francs installés au Levant résidaient désormais dans les villes des royaumes latins car les guerres avaient détruit la plupart de leurs établissements situés en milieu rural. Dans leur grande majorité, ils étaient sujets du roi de France ou bien citoyens des communes italiennes. On comptait cependant parmi eux quelques Anglais, des Allemands, des Castillans et des Aragonais. On les nommait malgré tout francs (frandji) par convention car la langue d’oïl leur servait de langue commune – d’où d’ailleurs le terme de lingua franca. Tous étaient des catholiques de rite romain et restaient par conséquent soumis à l’autorité d’un souverain pontife qui était représenté en Terre Sainte par un légat plénipotentiaire, le patriarche latin. La plupart des Francs installés de façon permanente en Orient exerçaient en tant que commerçants ou membres du clergé. Quant aux autres, venus le temps d’une croisade, ils repartaient en Europe une fois celle-ci achevée.

Du sud au nord, il existait trois entités politiques franques : le royaume d’Acre, le comté de Tripoli et la principauté d’Antioche (qui fut détruite par Baybars en 1268). Ces entités étaient à leur tour divisées en une multitude de seigneuries. Les marchands italiens, les chevaliers des ordres militaires (Templiers, Hospitaliers, Teutoniques, etc.) et les aristocrates de passage suivaient leurs propres agendas politiques et financiers et rechignaient à obéir aux souverains de ces États latins. Repliés dans les villes de la côte ou dans les puissantes forteresses qu’ils avaient édifié à l’intérieur des terres, les Francs contrôlaient un espace de plus en plus réduit. Soumis aux attaques continuelles des Mamluks, ils avaient vu leur marge de manœuvre se rétrécir considérablement tout au long du 13ème siècle. Dans les villages chrétiens ou musulmans de Galilée, de Judée, de la vallée du Jourdain ou de la montagne libanaise, les autorités locales payaient désormais leurs redevances aux fonctionnaires mamluks, et non plus aux émissaires latins, ce qui ne changeait d’ailleurs pas grand-chose à leur existence quotidienne.

La diversité confessionnelle du sultanat atteignait son paroxysme dans les régions septentrionales de la Syrie, où cohabitaient non seulement des chrétiens de langues araméenne, arabe, arménienne et grecque, mais aussi des musulmans sunnites et chiites (ces derniers se partageant à leur tour entre duodécimains, alaouites, ismaéliens et druzes). Les musulmans, bien que généralement arabophones, pouvaient aussi être kurdophones ou iranophones. Dans les grandes villes de Syrie et d’Égypte, on trouvait aussi un certain nombre d’Andalous, d’Irakiens, de Maghrébins et d’Africains, qui s’étaient installés là dans le cadre de leurs activités professionnelles et religieuses, ou bien pour fuir l’occupation mongole ou la Reconquista.

. La vie des campagnes

Les activités agricoles occupaient une place centrale et concernaient les trois quarts de la population. Pourtant, faute de sources en nombre suffisant, on ne peut pas définir avec précision ce qu’était l’agriculture de l’époque. Seules les grandes lignes sont décelables.

Dans les plaines agricoles d’Égypte et de Syrie, la plupart des cultivateurs (fallahim) vivaient dans des maisons de pisé (tibn) constituées d’une seule ou de deux pièces. L’ameublement intérieur était spartiate, fait seulement de quelques coffres de bois car l’on mangeait et l’on couchait sur de simples nattes étendues à même le sol en terre battue. Autour de ces bâtisses se répartissaient des basses-cours destinées à protéger les animaux des prédateurs. Tout près également, se trouvaient des silos où étaient conservés les récoltes.

La vie paysanne s’organisait selon un rythme immémorial. Chaque matin, le paysan s’en allait vers ses champs d’où il reviendrait le soir tombé. Les labours, les semailles, les travaux d’irrigation, les moissons, le battage, le dépiquage occupaient les hommes une bonne partie de l’année. Le reste du temps, ils faisaient la cueillette des arbres fruitiers, réparaient leurs outils et les murs de leurs maisons, fabriquaient de la poterie ou de la céramique, tandis que les femmes s’occupaient des enfants, effectuaient des travaux de vanneries, filaient la laine, trayaient les bêtes, moulaient le grain, cuisaient les galettes et rangeaient la maisonnée. Les plus jeunes s’occupaient quant à eux des corvées d’eau et certains partaient mener les troupeaux vers les pâturages.

Les paysans n’étaient généralement pas propriétaires de leurs terres. Les meilleures d’entre elles, on l’a dit, avaient été érigées en une multitude de fiefs (ikta). Ces derniers étaient à leur tour divisés en vingt-quatre « parties » (rawk) : quatre revenaient au sultan, dix servaient à financer la milice de la halka, les dix autres étant attribués aux émirs mamluks. De nombreuses autres terres étaient dites wukuf (sing. wakf). Il s’agissait de biens fonciers (ou immobiliers) dont les revenus annuels se voyaient attribués à des fondations pieuses ou à l’entretien d’installations collectives : hôpitaux, fontaines, asiles, etc. Ils étaient gérés soit par leur détenteur, soit par ses héritiers, soit encore par une administration spécialisée, le diwan al-hashriyya. En vertu du droit islamique, ils étaient inaliénables et non imposables.

Principalement vivrière, l’agriculture égyptienne était aussi, mais dans une moindre mesure, exportatrice. Le riche Delta produisait ainsi de la canne à sucre (introduite dans le pays vers le 9ème siècle), du coton, des plantes tinctoriales – comme l’indigo – et de la cire, utile pour la fabrication des bougies. Les principales cultures étaient néanmoins céréalières : du blé surtout, mais aussi du sorgho, du millet et de l’orge. Tout ce qui n’était pas consommé sur place était vendu au Hedjaz, en Syrie, en Grèce et parfois même jusqu’en Italie. On trouvait également de nombreux champs de sésame, de lin (qui servait à la fabrication des vêtements du commun), de chanvre (destiné aux travaux de vanneries), ainsi que d’innombrables et indispensables palmiers dattiers qui, en plus de leurs fruits, donnaient aussi de l’huile et des fibres utiles pour la vannerie. Sur les bords du Nil, dans le lac du Fayyum et dans les secteurs côtiers, les ressources halieutiques apportaient un complément nutritionnel appréciable.

En Syrie, sur les rives du Bahr al-Nasi (Oronte), dans les terres irriguées de la Ghuta, la ceinture verte qui nourrissait et rafraîchissait Damas, ou encore dans les secteurs les moins arides de la plaine de la Bika’a, les oliviers étaient rois, suivis à une courte distance des figuiers et des grenadiers4. Dans les potagers, on mettait en terre divers légumes5. De magnifiques champs de roses, de jasmins ou de violettes alimentaient les parfumeries des grandes villes.

Dans les régions montagneuses du Liban et de l’Anti-Liban, les troupeaux d’ovins étaient à la base de la richesse des habitants, qui en tiraient de la viande, du beurre, du lait et de la laine à filer. De leur côté, les Bédouins (badawi) du désert syrien ou égyptien faisaient paître leurs cheptels de moutons, de chèvres et surtout de dromadaires, menant une vie rythmée par les transhumances saisonnières et en tout point conforme à celle qui était la leur aux temps les plus anciens.

La guerre, cependant, faisait parfois irruption au sein de ces existences paisibles, avec son cortège de pillages, d’incendies, de meurtres et de viols. La plus grande prouesse de Baybars fut sûrement d’avoir su apporter un peu de paix aux nombreux habitants de son empire en balayant les assauts Mongols et en repoussant les Croisés francs, mais aussi en faisant régner une justice implacable contre les coupeurs de route et les bandits de grand chemin qui s’étaient mis à infester de nombreux territoires à la faveur des décennies d’anarchie qui avaient précédé son règne.

. La vie des cités

Alimentées notamment par l’exode rural des paysans qui fuyaient la misère ou les malheurs de la guerre, les grandes villes du sultanat étaient florissantes. Alexandrie comptait ainsi près de soixante mille habitants, et Le Caire, qui s’étirait le long du Nil sur plus de dix kilomètres, en avait sûrement plus de cent mille, c’est-à-dire autant que Paris, Florence, Gênes ou Venise, qui comptaient parmi les plus grandes villes d’Occident6.

Partout la vie des citadins s’organisait autour des mêmes bâtiments principaux : la grande-mosquée (masdjid al-kabir, masdjid al-djama’a), la forteresse (kasr) et le marché central (suk, kaysiriya). Aux alentours de la mosquée, se trouvaient des écoles coraniques et des fondations pieuses. Près des marchés, on rencontrait des caravansérails, des entrepôts divers et des bains publics.

Les cités stratégiques étaient ceintes de vastes fortifications en pierre de taille, garnies de tours et d’une ou de plusieurs citadelles où stationnait l’administration militaire. L’urbanisme était très dense, surtout à mesure que l’on se rapprochait du centre. Les ruelles devenaient alors très étroites et les maisons, constituées de briques crues, de pisé et parfois de pierres s’élevaient souvent sur deux, trois, voire même cinq étages, si bien que jusqu’à deux cents personnes pouvaient vivre dans ces véritables immeubles de rapport. Les demeures des plus riches étaient ouvertes sur un atrium agrémenté de fontaines et de jardins.

Durant le jour, ces rues étaient constamment animées par les cris des colporteurs (porteurs d’eau/sakkâ’, vendeurs de tapis, de boissons, de pain, etc.) et des forains (conteurs, montreurs d’ombres chinoises, montreurs d’animaux), par la voix des muezzins, le bruit des forgerons, les éclats de voix des marchands et des clients. L’air s’emplissait des fortes odeurs produites par le crottin et l’urine des chevaux, des dromadaires et des moutons, qui se mêlaient à celles des viandes et des poissons posés sur les étals, à l’encens des églises, aux épices des boutiques, à la soude des tanneries de cuir, etc. Chaque nuit, on fermait les portes des enceintes et un silence pesant étendait alors son voile sur la cité et ses habitants.

. L’artisanat

L’économie préindustrielle de l’Etat mamluk abritait quantité de petites boutiques : fabriques de pâte à papier (warrak) ou de bougies, tuileries, briqueteries, ateliers de poterie, de tissage (nassadj), savonneries, cordonneries (iskaf), tanneries (dabbagh), selleries, boucheries, épiceries, boulangeries, pharmacies, ateliers de couture (kharrâz), barbiers (hallak), parfumeurs (‘attâr), etc. Les professions intellectuelles n’étaient pas en reste et l’on trouvait aussi des changeurs (sarraf), des libraires (warrâk), des copistes (nassakh) et des écrivains publics. La plupart de ces artisans officiaient dans des marchés et formaient des corporations dirigées par des chefs (ra’is), qui pouvaient parfois devenir de très puissants personnages, surtout lorsqu’ils dirigeaient des milices d’hommes armés, comme c’était souvent le cas dans les grandes villes. La militarisation et l’étatisation progressive de l’ensemble syro-égyptien sous les Mamluks eut toutefois tendance à amoindrir leur autorité au profit des chefs de garnisons et des fonctionnaires de l’administration centrale.

L’époque est également réputée pour avoir été l’un des apogées de l’art islamique du métal. La plupart du temps, il s’agissait de fabriquer des armes : épées, casques, armures, boucliers, lances et pointes de flèches. Comme les besoins de l’armée en la matière étaient immenses, les forgerons étaient très nombreux. Bien au-dessus d’eux dans la hiérarchie des arts, se plaçaient les orfèvres, les lapidaires et les dinandiers. La technique de l’incrustation d’or et d’argent avait fait son apparition en Syrie au début du 12ème siècle, probablement sous l’impulsion des dinandiers de Mossoul. Les métaux (cuivre, zinc, étain, plomb, argent, or) étaient martelés, gravés, incrustés, regravés, repoussés et polis par des artisans aux mains expertes et qui bénéficiaient d’un haut statut social, certains d’entre eux signant d’ailleurs leurs œuvres. Ces ateliers produisaient en grand nombre des plateaux, des bassins, des bougeoirs, des aiguières, des écritoires, des lampes, des brûle-parfums, des chandeliers et bien d’autres objets d’un raffinement exceptionnel. Fins connaisseurs, les Francs n’étaient d’ailleurs pas les derniers à se les arracher à prix d’or.

Le travail du bois (acacias et tamaris d’Afrique, conifères du Liban, chênes d’Anatolie), du corail de la mer Rouge ou celui de l’ivoire d’éléphant était également très estimé. Il intervenait notamment dans la fabrication des minbar, des moucharabiehs ou des décorations de mosquées. La graphie arabe thuluth, ample et sinueuse, était alors la plus prisée. Dans les grandes cités, il existait aussi des ateliers de production de livres où des calligraphes et des illustrateurs étaient chargés de produire ou de reproduire un grand nombre d’ouvrages sacrés ou profanes. Les verriers créaient de leur côté de belles œuvres de verre soufflé, des coupes à boire ou des lampes, destinées à être placées dans les mausolées et généralement émaillées d’un célèbre verset kur’ânique appelé le verset de la Lumière (XXIV, 35). Leurs productions furent notamment à l’origine des ateliers de verrerie de Murano. La céramique mamluk produite à Damas, bien que victime de la concurrence chinoise, était quant à elle utilisée le plus souvent pour la conservation des épices, des fruits, des différents liquides et surtout en pharmacie. Importées en grand nombre en Italie, ces albarelles furent à l’origine de la fabrication européenne des vases à pharmacie.

. Le grand commerce

Par l’intermédiaire d’une diplomatie habile, le sultan avait réussi à obtenir l’alliance des Mongols de la Horde d’Or qui contrôlaient les rives sur de la mer Noire. Il parvint également à conserver la neutralité des rois de Sicile, des sultans du Yémen et celle de l’empereur byzantin Michel VII, mais aussi et surtout celles de Venise, de Pise et de Gênes, les trois plus redoutables puissances maritimes de l’époque7. Ce faisant, il put préserver la liberté du commerce et concentrer ses efforts guerriers contre le seul Levant.

Bloquée par la guerre égypto-mongole, la route commerciale qui reliait traditionnellement l’Asie à l’Europe en passant par l’Iran ou le golfe persique avant de déboucher en Syrie8, fut donc de plus en plus souvent détournée vers la mer Rouge (Bahr al-kuzum), où le trafic maritime connut de ce fait un spectaculaire développement. En provenance d’Inde, de Sarandib (Ceylan), d’Indonésie, et plus rarement de Chine, qu’ils quittaient en utilisant les vents de la mousson9, les bateaux débarquaient leurs marchandises à Aden, où, au passage, les sultans rasulides n’oubliaient jamais de prélever d’exorbitants subsides. Ils les convoyaient ensuite jusque dans les ports égyptiens d’Aydhab, de Kusayr et de Kulzum. Chargées sur des caravanes gigantesques, qui comptaient parfois plusieurs milliers de dromadaires, elles arrivaient, après deux semaines de voyage, dans les grands centres de transit qu’étaient alors Aswan et Kus sur les bords du Nil. Kus en particulier, jusque-là simple bourgade, s’enrichit tant et si bien qu’elle finit par devenir la troisième ville d’Égypte. De là, les marchandises descendaient le fleuve jusqu’au Caire.

Ce grand commerce international était dominé par la puissante guilde musulmane des Karimi, qui avait ravi leur monopole aux marchands juifs. Elle était elle-même divisée en de nombreuses sociétés rivales dont les sièges se trouvaient à Fustat, le quartier portuaire du Caire. Les Karimi veillaient à ce que la mer Rouge et la Méditerranée demeurent bien deux espaces distincts, car c’est dans cette séparation hermétique que résidait cette richesse légendaire qui leur permettait notamment d’être les principaux créanciers du souverain. Pour protéger ces routes commerciales maritimes, le sultan fit remanier les arsenaux et ordonna le lancement de vaisseaux de guerre ainsi que la construction de nombreux bâtiments de transport.

La voie d’eau qui reliait Le Caire à Alexandrie était la véritable veine jugulaire de l’économie égyptienne et même toute cette partie de l’Orient. Alexandrie, qui était le grand emporium du sultanat, recevait des délégations de marchands venus par centaines de toute la Méditerranée. Ceux-ci étaient d’autant plus nombreux que la plupart des ports de Palestine et d’Arménie avaient été soit reconquis par les Mamluks, soit définitivement ruinés. Ces commerçants travaillaient dans des funduk, sortes d’hôtels-entrepôts, munis de toutes les commodités nécessaires mais dont ils ne pouvaient guère sortir. Chaque nation avait son funduk, les plus importants étant ceux des Vénitiens. D’Alexandrie à la cité des Doges, le voyage par mer prenait environ un mois. A raison d’une centaine de journées pour faire l’aller-retour, seuls deux convois (étatiques pour les Vénitiens, privés chez les Génois), assuraient cette liaison commerciale chaque année. Comme le grand souverain kurde l’avait fait avant lui, Baybars réussit donc à faire la guerre aux Francs tout en accueillant à Alexandrie des légions de marchands latins venus réaliser avec les musulmans de fructueuses opérations commerciales.

Quelques produits phares animaient ce négoce au long cours. D’Extrême-Orient parvenait ainsi du fer, de la vaisselle, de la porcelaine, de la soie et toutes sortes d’étoffes précieuses, du bois de teck, d’aloès, et bien sûr des épices, du poivre surtout, mais aussi de la cannelle, des clous de girofles, des noix de muscade et du camphre. Des ports de la mer Noire, on faisait venir des fourrures (zibeline, hermine, castor), du miel et de l’ambre… mais aussi de jeunes captifs destinés à devenir les futurs Mamluks. D’Anatolie provenait surtout du bois de charpente. De l’Occident provenait du bois également, ainsi que du fer et de la poix, mais aussi divers produits manufacturés et surtout des draps flamands, anglais et italiens. Les Vénitiens ramenaient dans leur port des marchandises orientales de haut prix (soieries, épices, cotonnades, alun, plantes tinctoriales) susceptibles d’importants profits, mais de faible volume. Ils les transportaient sur des galées effilées et rapides, mais qui laissaient peu d’espace au fret. Les Génois utilisaient en revanche de grosses nefs lentes et malaisées à diriger mais spacieuses et bien adaptées au transport de pondéreux (grains, textiles usuels, alun). Quant à l’Égypte, elle exportait comme on l’a dit essentiellement des productions agricoles, mais aussi de l’alun10 (dont l’Etat avait le monopole) et les divers produits de son florissant artisanat.

Le commerce transsaharien était également très actif. Depuis le Kanem, un puissant empire musulman dont la capitale, Nidjmi, était située dans la région du lac Tchad, mais dont les frontières s’étendaient presque aux confins de celles de l’Egypte, des marchands exportaient ainsi vers l’Égypte du sel, de l’or et surtout de nombreux esclaves11. Signe de leur importance, les kanemi possédaient leur propre madrasa au Caire.

Enfin, la route millénaire de l’encens venue du Dhofar yéménite continua quant à elle de déboucher en Egypte en fournissant son lot de cargaisons à destination des lieux de culte, qu’ils soient musulmans ou chrétiens.

. Le mécénat sultanien

Peut-être parce qu’ils étaient étrangers et qu’ils manquaient de légitimité, toujours est-il que les sultans mameluks se manifestèrent fréquemment par leurs activités de bâtisseurs. Pour la seule ville du Caire, ils firent ériger pas moins de deux mille monuments en deux cent soixante-sept années de pouvoir. Cette tradition édilitaire fut inaugurée par Baybars. En effet, ses nombreuses campagnes militaires entreprises ne le détournèrent en rien de son intérêt pour l’architecture.

Son nom reste évidemment attaché aux innombrables forteresses et autres ouvrages défensifs qu’il fit édifier ou restaurer tout au long de son règne. Il consolida ainsi les fortifications de l’île d’Ar-Rawda, où il avait jadis reçut sa formation militaire. Il agrémenta aussi les enceintes de Dumyat (Damiette) et d’Ar-Rashid (Rosette) de tours supplémentaires, afin d’empêcher que les Francs ne soient tentés d’envahir l’Egypte par la mer12. Il répara également les murs d’Alexandrie, d’Al-Karak et de Damas. Enfin, dans le but de barrer la route aux Mongols, il fit relever les murailles d’Ayntab (Gaziantep), Ar-Rawadan (Belenozu), Adjlun, Ar-Rabad, Ba’albik, Busra, Salkhad, As-Salt, Baniyas et As-Subayba.

Mais il s’attacha également à bâtir des ouvrages d’utilité publique. On lui doit ainsi pas moins de trente-cinq ponts de pierre13 ainsi que d’innombrables routes, à l’image de la célèbre « voie du sultan » (ad-darb as-sultanu), qui fut bâtie le long de l’axe vital reliant l’Egypte et la Palestine. Afin de développer l’agriculture, il fit en outre creuser des puits, des digues et des canaux. Pour améliorer l’approvisionnement en eau du Caire, il fit construire l’aqueduc d’Abu l-Munagga (1266-1267), qui dut son nom au marchand juif Abu l-Munagga ibn Shayah.

L’architecture religieuse connut également les faveurs de son généreux patronage. Comme on l’a dit, il fit restaurer la grande mosquée de Médine (1263), mais également celles d’Al-Kuds (la mosquée comme le Dôme), de Damas, de Halab et de Hims. Près de Jéricho, il fit édifier un mausolée, le Makam an Nabi Musa, sur l’emplacement présumé du tombeau du prophète Moïse, et il agit de même à Hébron, pour le cénotaphe d’Abraham (1268), ainsi qu’à Ramlah pour celui de Salih, le prophète du peuple de Thamud, qui est souvent cité dans le Kur’ân. Les sanctuaires dédiés aux Compagnons du Prophète de l’islam, après avoir été souvent laissés à l’abandon au fil des siècles, furent réaménagés sur son ordre, qu’il s’agisse de celui de Dja’far ibn Abi Talib à al-Karak, d’Abu Hurayrah à Asdud, d’Abu Ubayda à Amwas, ou encore de celui de Khalid ibn al-Walid à Hims. Preuves tangibles de la dévotion du souverain, ces constructions avaient également pour but de réaffirmer de façon concrète le caractère islamique de la Terre Sainte face aux revendications des États croisés. Pour accroître de façon encore plus flagrante cette prise de possession symbolique, Baybars instaura des célébrations saisonnières (mawsim) autour de ces tombeaux. Sous la conduite des notables des environs, les populations musulmanes devaient donc s’y rendre chaque année nombreuses et armées, afin d’impressionner les pèlerins chrétiens qui affluaient à Jérusalem pour la Pâque.

Au Caire, le sultan voulut laisser des monuments plus personnels, et c’est ainsi qu’il entama l’édification de la madrasa zahiriyyah. Construite en 1263 tout près du tombeau du sultan as-Salih Ayyub, elle devait subsister jusqu’à sa destruction en 1879. Mais la plus grande de ses réalisations cairotes fut bien évidemment la grande mosquée Zahiriyyah, pour la réalisation de laquelle il sacrifia généreusement son propre terrain de polo, situé au-delà des remparts, au nord de la cité. Les travaux commencèrent en 1267 (665 H) et s’achevèrent deux ans plus tard. Le lieu de prière mesurait 103 m sur 106 m, ce qui le plaçait ainsi parmi les plus grands de la capitale égyptienne. C’était d’ailleurs la première fois depuis près d’un siècle qu’un sultan faisait bâtir un aussi vaste lieu de culte. Dans son décor, on apercevait des éléments de bois et de marbre que le souverain avait fait enlever de la forteresse franque de Jaffa après l’avoir conquise en 1268. Il n’en reste plus rien de nos jours, à part des murs externes, quelques arches et des ornements gravés dans la pierre ou en stuc14.

Même s’ils s’appuyèrent largement sur des conventions stylistiques antérieures, les architectes de Baybars participèrent à l’élaboration de ce style mamluk si particulier, grandiose, massif et presque baroque, qui s’épanouira au cours des décennies suivantes. Baybars contribua à en poser les jalons, en remettant par exemple à l’honneur l’ablak, cette technique de maçonnerie consistant à superposer des rangées de pierres basaltiques de couleur sombre avec des roches d’un blanc éclatant. Le palais qu’il se fit construire à l’ouest de Damas portait d’ailleurs le nom de Kasr al-ablak15.

Le sultan profita de tous ces travaux pour faire graver le récit de ses hauts faits, la marque de son blason léonin ainsi que sa titulature. Celle-ci peut être décryptée comme un véritable programme politique. Son nom complet était en effet :

« Notre maître, le seigneur très illustre, le roi éclatant, pilier de l’Etat et de la religion, l’assisté de Dieu, le père de la victoire, conquérant des métropoles et des forteresses, combattant de la foi, défenseur de la loi de Muhammad, triomphateur des infidèles et des associateurs, vainqueur des Francs et des Mongols, des révoltés et des rebelles, le savant, vivificateur de la justice dans les mondes, le sultan de l’Islam et des croyants, le seigneur des rois et des princes, le serviteur des deux lieux saints, souverain des deux directions de la prière, celui qui redresse les peuples, celui qui possède la royauté par héritage et a ordonné de prêter serment à deux califes, le roi des deux mers, sultan des pays de Dieu, prince des Arabes, des Iraniens et des Turcs, Baybars, fils du serviteur de Dieu16, l’Arbalétrier, l’affranchi de Salih ».

Baybars fut aussi plusieurs fois surnommé Iskandar az-zaman, « l’Alexandre de notre temps ». Lui aussi en effet, tel Alexandre, avait combattu et repousser Djudj et Madjudj (Gog et Magog), c’est-à-dire les Mongols17. Ce surnom honorifique, qu’il fut le premier à porter, dès 1268 semble-t-il, devait ensuite être repris par de nombreux princes musulmans. Ses secrétaires disaient également de Baybars qu’il était sahib al-kiran, littéralement le « maître des constellations stellaires », autrement dit « né sous une bonne étoile », « favorisé par les astres ».

. La vie intellectuelle

La période mamluk fut marquée par une militarisation extrême des institutions étatiques et ne fut donc guère propice, ni à l’effervescence ni à l’audace intellectuelle et encore moins religieuse. Depuis le 10 septembre 1171, date à laquelle la khutba fatimide avait été remplacée par celle prononcée au nom du calife de Baghdâd, l’Égypte était redevenue un bastion du sunnisme. A partir de 1260, après avoir été sauvée du désastre mongol par un miracle dont elle avait encore du mal à comprendre toute la portée, l’Égypte eut désormais le sentiment de porter en elle le destin de tout le monde islamique. Par ailleurs, arrivés au pouvoir par les méthodes que l’on sait, et s’y étant souvent maintenus par la force, Baybars et les autres émirs mamluks n’avaient finalement que la religion de commun avec un peuple dont ils ne partageaient ni la langue ni les mœurs.

Ces éléments les incitaient donc à redoubler d’efforts pour se présenter avant tout comme de grands mudjahidins (« combattants de la foi ») et des ghazi (« conquérants ») dans la plus pure tradition islamique. Ni les chrétiens ni les juifs n’auraient quelque chose à attendre d’eux, hormis peut-être quelques postes dans la haute fonction publique, du moins pour les plus dociles. Quant aux ambassadeurs francs, ils étaient généralement traités avec une dureté et une froideur qui contrastaient fortement avec l’aménité et même la générosité dont ils avaient bénéficié de la part des derniers Ayyubîdes.

L’époque fut ainsi marquée par une sorte de révolution conservatrice, comparable à celle que les Almohades avaient initiée dans le Maghrib quelques décennies plus tôt. Les débats théologiques ne furent plus vraiment de mise, pas plus que les spéculations intellectuelles. Ce fut donc surtout une œuvre de conservation et de préservation du patrimoine existant qui s’accomplit.

Peu à peu, l’Égypte devint donc à la fois le phare des sciences religieuses islamiques en même temps qu’un bastion du conformisme culturel et de l’orthodoxie sunnite. L’ancienne université ismaélienne d’Al-Azhar, fermée depuis 1171, fut d’ailleurs rouverte sur l’ordre personnel du sultan en 1266. Devenu un lieu d’enseignement du sunnisme, elle ne tarda pas à être envahie par une foule d’étudiants (talib, pl. talaba) venus de tous les horizons du monde musulman. Les madrasa du Caire et de Damas s’illustrèrent aux avant-postes de la lutte contre les innovations blâmables (bida’a), contre le shi’isme surtout, et plus largement contre tout ce qui ne s’inscrivait pas dans la tradition la plus rigoureusement orthodoxe. Venu d’Andalousie, l’exégète du Kur’ân Muhammad ibn ‘Ahmad al-Kurtubi (m. 1273) vint enseigner en Egypte et s’illustra comme l’un des chefs de file de ce courant conservateur. L’école de droit hanbalite, réputée pour son austérité, fut dominée par la personnalité de Abu l-Faradj ‘Abd ar-Rahman (1200-1283), qui fut le kadi à Damas à partir de 1265. Muhyi ad-Dîn an-Nawawi (1233-1278), juriste shaféite de son état, professa la science du hadith à Damas. Il s’opposa avec courage au sultan lorsque celui-ci envisagea un jour la création de nouveaux impôts. Il est l’auteur du célèbre Riyadh as-salihin (Le jardin des vertueux), un précieux recueil de hadith prophétiques compilés sous le règne de Baybars qui fait encore aujourd’hui l’objet d’un grand engouement populaire.

On compta cependant quelques grands mystiques, comme le poète Al-Busiri (1212-1294), et surtout les guides confrériques ‘Izz ibn Abd as-Salam (1181-1262), Abu l-Abbas al-Mursi (m. 1287), Ali al-Bakka (m. 1271) et surtout Ahmad al-Badawi (1199-1276), qui fut sans doute le plus célèbre religieux du temps et qui eut droit aux faveurs du sultan. Dans la lignée du mouvement général, ils promurent une mystique assez conformiste, accessible au peuple, peu sensible aux spéculations théosophiques si typiques de la génération précédente (As-Suhrawardi, Ibn ‘Arabi, etc.).

Le pays ne manqua pourtant pas de grands esprits ni d’hommes de lettres brillants. D’autant plus que Le Caire et Damas accueillirent de très nombreux érudits qui s’étaient retrouvés contraints de fuir aussi bien l’occupation mongole que la Reconquista espagnole.

Les chroniqueurs et les historiens furent les choyés des intellectuels. La plupart d’entre eux étaient d’ailleurs des religieux. Ibn Khallikan (1211-1282), un savant chassé d’Irak par les Mongols, fut nommé par Baybars comme kadi shaféite de Damas en 1261 et occupa ce poste durant dix ans. Il est l’auteur du Wafayat al-ay’an, un célèbre dictionnaire biographique qui représente une mine inépuisable d’informations sur la société de l’époque. Le juriste et savant syrien Abu Abd Allah Muhammad ibn Salim, dit Ibn Wasil (1208-1298), s’intéressa quant à lui à la logique, à l’astronomie, au droit, à l’histoire. Il rédigea une célèbre chronique historique (Mufarridj al-kurub) et servit d’ambassadeur à Baybars lorsqu’il s’allia avec le roi Manfred de Naples. Il termina sa carrière comme kadi de Hama, sa ville natale. Ibn Abd az-Zahir (1223-1293) officia pendant de nombreuses années comme secrétaire privé (katib al-sirr) du sultan Baybars, dont il écrivit plus tard la biographie. Un autre biographe, très proche du souverain, fut Abu Abd Allah Muhammad ibn ‘Ali, dit Ibn Shaddad (1217-1285) qui, comme beaucoup de notables syriens avait du fuir la Syrie lors de l’invasion mongole de 1260 pour se réfugier en Egypte sous la protection du glaive mamluk. Ibn Malik (1204-1274), l’un des plus célèbres spécialistes de la langue arabe, rédigea à cette époque un livre qui recensait les principales règles grammaticales de l’arabe, le Kitab al-khulasa al-alfiyya, qui fait encore autorité en la matière. Les Coptes ne furent pas en reste puisque le grand historien cairote Boutros ibn ar-Rahib (1200-1290) écrivit sa célèbre Chronique orientale tandis que Baybars régnait sur l’Egypte.

Le médecin ‘Ibn al-Nafis (1210-1288), qui est aujourd’hui considéré comme le découvreur du principe de la circulation sanguine, travailla au service du sultan. Le chirurgien chrétien Ibn al-Kuff (1233-1286) soigna pour sa part les soldats blessés et leur prodigua les meilleurs soins disponibles à l’époque. Quant à Abi Usaybi‘ah (m. 1270), il écrivit des ouvrages biographiques sur près de six cents médecins.

. Conclusion : permanences et évolutions

Malgré l’existence de certaines caractéristiques bien spécifiques, le régime mamluk fondé par Baybars apparaît à bien des égards comme le parfait continuateur des Etats zankides et ayyûbides qui l’avaient précédé. Baybars se concevait d’ailleurs lui-même comme le fidèle héritier de Nur ad-Dîn (m. 1174) et de Salah al-Dîn (m. 1193). Aucune des transformations fondamentales instaurées par ces deux souverains ne fut d’ailleurs véritablement remise en cause, qu’il s’agisse du système de l’ikta’a, de la centralité du djihad contre les Francs, de la défense du sunnisme ou de la réforme de l’armée. La domination turque elle-même, souvent considérée comme une spécificité du régime mamluk, n’était pas une nouveauté dans une Egypte qui se souvenait encore de l’ascension d’Ahmad ibn Tulun au 9ème siècle de l’ère chrétienne.

Malgré tout, s’il fut bien un héritier, Baybars sut démontrer qu’il était un héritier très doué. La supériorité militaire et politique de l’Égypte mamluk, en comparaison de l’Égypte ayyûbide, est absolument flagrante. Alors que les descendants de Salah ad-Dîn, de même que la plupart des dynasties musulmanes précédentes, avaient finit par succomber sous le poids du tribalisme et du népotisme, Baybars, l’orphelin qui n’avait pas de famille à pouvoir en postes et en terres, put s’entourer d’hommes capables sans jamais avoir à céder à des conflits d’intérêts de ce genre. Et tandis que le pouvoir ayyûbide avait été une sorte de suprématie collégiale exercée depuis Le Caire sur des principautés autonomes, l’Etat mamluk revêtit quant à lui une forme parfaitement centralisée et sut démontrer son extrême solidité. Si l’armée de Salah ad-Dîn s’était souvent trouvée handicapée par le désir pressant des princes de pouvoir regagner leurs Etats après chaque campagne, l’armée mamluk fut bâtie pour une force permanente, entièrement aux mains de son souverain. Contrairement à ce qui s’était passé après la bataille de Hattîn en 1187, chaque pouce de terrain repris par Baybars fut d’ailleurs immédiatement mis en état de défense afin de plus pouvoir être repris par l’ennemi. Le temps des demi-mesures était bel et bien terminé. Entre 1263 et 1272, c’est une guerre d’anéantissement qui se livra, une lutte implacable qui n’eut plus rien de commun avec les épisodes chevaleresques des décennies précédentes. Chaque nouvelle campagne dirigée par le sultan laissa l’adversaire franc de plus en plus exsangue. Et d’ailleurs, si les Croisés louèrent, ou en tout cas respectèrent Saladin, ils haïrent certainement Baybars de toute leur force18. Les chrétiens orientaux eux-mêmes durent choisir leur camp afin de ne pas risquer de disparaître dans la tourmente.

Sous l’impulsion de ce souverain exceptionnel, la paix sociale qui avait été longtemps troublée fut donc solidement rétablie et les frontières de l’Islam, qui venaient d’être transpercées de toutes parts, furent sanctuarisées. L’Égypte, qui sortait de vingt années d’une crise intérieure profonde et qui se trouvait en butte aux entreprises de puissants adversaires, parvint finalement à imposer sa loi à tout l’Orient. Le désarroi consécutif à la chute de Bagdad, les velléités d’alliance entre les Croisés et les Mongols, les complots toujours renouvelés des princes ayyubîdes dépossédés, ceux des sectaires ismaéliens, et enfin, et peut-être même surtout, l’ambition personnelle des grands officiers mamluks, il fallait s’appeler Baybars pour parvenir à triompher de pareils obstacles. Certes l’homme fut violent et autoritaire, mais le monde dans lequel il évoluait n’avait rien d’un champ de fleurs.

Démiurge dans le sens le plus complet du terme, le sultan avait ainsi su bâtir un système à sa propre mesure. Un système efficace et redoutable dès lors qu’il était commandé par des personnalités fortes qui savaient alterner à bon escient récompenses et punitions, mais qui laissait aussi la place à toutes les dérives si la poigne de fer de l’autorité se relâchait un tant soit peu. Que survienne un monarque faible, hésitant ou, pire encore, vaincu sur le champ de bataille, et alors la sanglante course au trône se remettrait en marche jusqu’à ce que, la nature ayant horreur du vide, elle finisse par consacrer le plus rusé ou le plus fort des compétiteurs. L’histoire de l’Égypte mamluk sera pleine de ces périodes d’anarchies et de désordre qui s’étaleront entre deux dictatures. Il n’empêche, les entreprises de cet homme implacable réussirent à le faire entrer de son vivant dans la légende. Six siècles après sa mort, lorsque le Britannique Edward Lane visita Le Caire, il dénombra dans les cafés de la ville pas moins d’une trentaine de conteurs publics occupés à narrer encore et encore les exploits romancés du légendaire héros, Baybars, le « Prince-panthère », dont la geste épique19 fut bien souvent en dessous de la véritable biographie.

Notes :

1 Cette autorité était d’ailleurs souvent disputée par les sultans rasulides du Yémen, dont les prétentions territoriales et économiques se heurtaient parfois à celles des Mamluks, sans toutefois que cela ne dégénère en un conflit ouvert.

2 Dans de rares régions de Syrie, toutefois, l’araméen s’était maintenu en tant que langue usuelle.

3 Une documentation d’une valeur et d’une richesse considérable – plus de 200 000 manuscrits – dont l’essentiel est conservé à la bibliothèque de Cambridge depuis 1897.

4 On trouvait aussi des citronniers, des vignes, des cerisiers, des pistachiers, des poiriers, des cognassiers, des amandiers, des pommiers et des pruniers.

5 Navets, fèves, lentilles, cresson, asperges, carottes, poireaux, oignons, épinards, etc.

6 Avec deux cent mille habitants, Milan demeurait toutefois largement en tête des villes les plus populeuses.

7 Tandis que les Vénitiens avaient fait d’Acre leur principal bastion en Terre Sainte, les Génois avaient dû se replier sur Tripoli. En concurrence pour la maîtrise du commerce méditerranéen, les deux thalassocraties se détestaient cordialement. A plusieurs reprises, au cours des années 1250/1270, leur opposition dégénéra en une guerre ouverte, comme lors de la « guerre de Saint-Sabas » (1256-1258), au cours de laquelle Venise détruisit le quartier génois d’Acre. La paix entre Venise et Gênes, signée en 1271, fut reconduite tous les cinq ans jusqu’en 1291, mais leur rivalité contribua à affaiblir les Etats francs d’Outremer.

8 La Syrie, et en particulier sa zone septentrionale, avait été durement touchée par les incursions mongoles. De leur côté, et afin d’empêcher ou de ralentir ces dernières, les Mameluks y avaient pratiqué une véritable politique de la terre brûlée, incendiant systématiquement les pâturages susceptibles de nourrir la cavalerie ennemie. Tributaire en outre des affrontements entre le sultan et les principautés franques, le pays tout entier ne tarda donc pas à péricliter en tant que centre du grand commerce de la sous-région. Ses marchés se retrouvèrent de plus en plus cantonnés à des échanges de proximité ou au rôle de simple hinterland de l’Égypte.

9 Le terme vient de l’arabe mawsin (saison). Ces vents permettaient de faire le voyage d’aller d’avril à septembre (mousson sèche hivernale) et celui du retour de juin à septembre (mousson humide de l’été).

10 L’alun, sulfate double de potassium et d’aluminium hydraté, est indispensable pour fixer la tenture des tissus. Les villes drapières d’Italie et de Flandres en importaient des quantités faramineuses. A partir des années 1230, l’alun de Haute-Egypte fut concurrencé par celui d’Anatolie, mais il resta malgré tout l’un des meilleurs moyens pour Le Caire d’équilibrer sa balance commerciale avec l’Occident.

11 Les marchands d’esclaves étaient appelés khawadjah. Il existait une forme de répartition géographique des tâches. Ainsi, tandis que les Africains étaient généralement employés comme serviteurs, les Turcs étaient principalement utilisés comme soldats. Les Grecs et les Francs servaient de manœuvres sur les chantiers, tandis que leurs femmes étaient employées comme concubines.

12 Comme ils l’avaient déjà fait en 1163/1169, 1218/1221 et 1249/50.

13 Et notamment celui à cinq arches, qu’il fit édifier à Damieh sur le Jourdain en 1266, celui de Lydda, qui vit le jour 1273, et le « pont des panthères » (kanatir as-siba’), qu’il fit édifier au Caire.

14 Depuis 1995, les autorités égyptiennes y ont entrepris d’importants travaux de restauration.

15 Le palais en question fut détruit en 1554 par les autorités ottomanes qui édifièrent sur son site l’actuelle mosquée Suleymaniyya, dessinée par l’architecte Sinan.

16 Les Mamluks, qui ne connaissaient pas le nom de leur père ou dont le père était païen, se faisaient appeler par convention « fils de Abd Allah », littéralement « fils du serviteur de Dieu ».

17 L’histoire d’Alexandre repoussant Gog et Magog se trouve dans le Roman d’Alexandre du Pseudo-Callisthène (- 250 av. J.-C.). Certains l’ont identifié avec la figure kur’ânique de Dhu l-Karnayn (XVIII 83-98).

18 Le 2ème concile de Lyon en 1274, le plus grand jamais réuni jusque-là, était en grande partie dirigé contre Baybars.

19 L’Épopée de Baybars, ou Sirat Baybars est un conte populaire arabe en trente volumes daté du 16ème siècle mais tiré dans les grandes lignes de l’ouvrage d’Ibn az-Zahir. Il fut longtemps l’une des pièces favorites du karagueuz, le théâtre d’ombres orientaln qui avait fait de Baybars son héros principal. C’est également à l’époque mamluk que le fameux Roman des Mille et Une nuits devait prendre sa forme quasi définitive.

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