Grandes figures des services spéciaux français (II) : Ivan de Lignières

Ivan de Lignières

     Totalement inconnu du grand public, le général de Lignières est pourtant considéré comme une célébrité dans le monde du renseignement et des services spéciaux. Angola, Tunisie, Centrafrique, etc. durant près de vingt ans, lui et ses hommes ont multiplié les missions périlleuses au service de la France et, bien qu’il soit toujours demeuré dans l’ombre, cet officier fut plusieurs fois mêlé à la grande histoire. Etant donné que les sources permettant de retracer la vie de ce personnage sont souvent très difficiles d’accès, cet essai ne devra être considéré que comme une simple tentative d’éclaircissement, en attendant que des chercheurs plus compétents se lancent un jour dans des enquêtes approfondies1. Il nous a semblé en tout cas que l’épopée du général de Lignières aura de quoi leur donner beaucoup de travail.

1. Une famille de militaires

   Ivan Marie Ludovic Michel de Lignières est né à Versailles le 13 juin 1934 (acte n°567). Ses ascendants paternels, d’origine picarde, affirmaient pouvoir faire remonter leurs origines jusqu’à un certain Guillaume de Lignières, seigneur de Domfront à l’époque de la guerre de Cent Ans. La famille de Lignières possédait une solide tradition militaire et avait déjà compté en son sein de très nombreux soldats et même plusieurs saint-cyriens.

   Le père d’Ivan, Jacques de Lignières (1891-1969), fera une longue carrière dans l’armée. Engagé volontaire en 1910,  il se distingua pendant la Première guerre mondiale. Après avoir d’abord servi dans l’artillerie, il opta pour l’aéronautique en 1915. Diplômé de l’Ecole d’aviation militaire de Tours, il devint observateur puis pilote et finalement chef d’escadrille. D’une grande bravoure, il mena plusieurs missions très périlleuses et termina la guerre avec quatre citations. Après l’armistice, il demeura stationné en Rhénanie pendant près de trois ans. Mais alors qu’on aurait pu lui prédire une belle carrière, l’Entre-Deux guerre s’avéra finalement une période difficile pour Jacques de Lignières. Dans leurs rapports, ses supérieurs décrivent tous un homme certes consciencieux et travailleur, mais aussi inquiet, susceptible, ombrageux, prompt à s’empêtrer dans d’inutiles conflits de personnes. Et de fait, pendant plus de vingt ans, Jacques de Lignières va multiplier les postes sans gloire dans d’obscures bases aériennes, où il s’occupera essentiellement de questions techniques. Versé dans la réserve en août 1940, il finit par être démobilisé en avril 1941. Après la Libération de l’Afrique du Nord en mai 1943, l’ancien officier proposa spontanément ses services aux nouvelles autorités. Ils furent acceptés et de Lignières se retrouva d’abord en charge de la censure à l’état-major de l’armée en Tunisie, avant de partir s’occuper ensuite de questions d’intendance à Naples puis à Innsbruck. Revenu en Tunisie, il atteignit péniblement le grade de lieutenant-colonel en 1947 et finit par être rayé des cadres en 1951, après avoir atteint l’âge limite.

    La mère d’Ivan, Jacqueline Camille de Bouvié (1904-1969), fut la seconde épouse de Jacques de Lignières. Ils se marièrent à la mairie de Nargis le 14 janvier 1933. Egalement issue d’une famille de militaires de carrière, elle était la fille du baron Michel de Bouvié (1859-1931), qui avait été lieutenant-colonel dans l’infanterie de marine. La famille Bouvié possédait un château à Toury, près de Fontenay-sur-Loing. L’arrière-grand-mère d’Ivan, Natalia de Swiatopelk-Mirska (1828-1887), était issue de la noblesse polonaise. C’est à elle sans doute qu’Ivan dut son prénom slave (nota : bien que la graphie « Yvan » se retrouve sur plusieurs documents officiels, y compris sur son acte de naissance, c’est bien avec « I » que l’officier souhaitait que son prénom soit écrit).

    Le futur général passa une grande partie de sa jeunesse dans les colonies, d’abord en Indochine, où son père avait été muté en octobre 1935, puis à Tunis, où les siens s’installèrent en janvier 1938. L’appartement de la famille était situé 23 rue de la Commission, à la limite entre la Médina et la ville européenne. Après Ivan, le couple eut encore un garçon (1936) et une fille (1943). Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille de Lignières se fit remarquer pour son patriotisme et son engagement en faveur de la Résistance. On a vu que Jacques de Lignières s’était enrôlé dans les Forces françaises libres. Quant à son épouse Jacqueline, elle fut arrêtée par la police de Vichy pour avoir aidé des pilotes alliés. Privé de sa mère, le jeune Ivan dut être hébergé pendant plusieurs mois par un couple d’instituteurs communistes. C’est alors qu’il se lia d’amitié avec un jeune voisin prénommé Mokhtar, grâce auquel il apprit à parler l’arabe tunisien, une compétence qui lui sera plus tard fort utile. Au sortir de la guerre, il entra comme élève au collège Carnot de Tunis, où sa mère exerçait comme professeure de lettres.

   Bon élève, Ivan de Lignières réussit le concours d’entrée à l’école militaire de Saint-Cyr en 1956. Après sa sortie de cette institution, dans le cadre de la promotion Laperrine, il fut envoyé en Algérie pour faire son application en tant qu’officier des Affaires Militaires Musulmanes (AMM). En 1960, il fut muté à Adrar, dans le sud saharien, une région devenue particulièrement stratégique à une époque où le gouvernement y supervisait la construction de la première bombe atomique française. Après les accords d’Evian et dans Algérie en plein chaos, de Lignières fut aussi mêlé à la lutte contre l’OAS.

    La famille de Lignières s’était fortement impliquée dans la défense de l’Empire colonial français. Jacques de Lignières avait ainsi crée un Comité de l’Association Nationale pour l’Indochine et, en 1956, il avait même demandé à pouvoir être réintégré dans l’armée d’active afin d’aider à défendre l’Algérie française. Il paya personnellement le prix de décolonisation puisqu’il fut contraint de quitter l’Afrique du Nord au moment de l’indépendance tunisienne. Il repartit alors en France avec les siens et prit ses quartiers à Versailles.

2. Le choix des services spéciaux

   En 1965, Ivan de Lignières obtint de pouvoir rejoindre le Service action (SA), l’organe qui constituait le bras armé du SDECE, le Service de Documentation Extérieure et de Contre-espionnage, autrement dit le service de renseignement extérieur français. Basé au fort de Noisy, à Romainville2, le SA était une unité d’élite utilisée pour mener les missions les plus périlleuses et les plus secrètes, celles que les autorités gouvernementales ne pouvaient pas se permettre d’assumer officiellement. Devenu désormais un agent des services spéciaux, Ivan de Lignières dut adopter un nom de code et choisit alors celui de « Lionel », qu’il devait conserver durant toute sa carrière3.

   Les années qui suivirent la fin de la guerre d’Algérie furent une période difficile pour le prestigieux SA, qui avait perdu un certain nombre de ses meilleurs éléments à l’occasion des tragiques événements ayant marqué la fin du conflit. Beaucoup d’entre eux en effet n’avaient pas accepté le choix du général de Gaulle de conduire le pays vers l’indépendance. Bien qu’il soit né et qu’il ait grandi en Afrique du Nord, de Lignières ne partageait pourtant pas cette vision des choses. Élevé dans le culte de la France Libre et du gaullisme, il se positionna au contraire comme un fervent légaliste.

   « Lionel » se consacra tout d’abord à un travail de renseignement classique. Il participa notamment à l’identification du vice-chef de poste de la CIA à Paris, Arthur Juliano, qui se servait de sa fonction de responsable d’un centre culturel pour mener des activités de renseignement au sein de la communauté africaine de Paris.

3. Le Biafra

   Il semble qu’Ivan de Lignières ait accomplit, sa première mission extérieure à l’occasion du tristement célèbre conflit du Biafra, du nom de cette province qui avait fait sécession du Nigéria le 30 mai 1967, sous la conduite de son gouverneur, l’impétueux colonel Odumegwu Ojukwu (1933-2011). Ce dernier réclamait en effet l’indépendance pour son peuple, les Ibos. Majoritairement chrétiens, les Ibos supportaient mal la tutelle que faisaient peser sur eux les décideurs politiques nigérians, majoritairement issus des ethnies du Nord musulman.

   Mais pour résister à des forces fédérales qui leur étaient largement supérieures, les sécessionnistes allaient avoir besoin d’obtenir rapidement d’obtenir des armes et de l’argent. Ils se mirent donc à la recherche d’appuis extérieurs et ne tardèrent pas à en trouver en la personne de Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » du général de Gaulle. Ce dernier se montra tout de suite très intéressé par l’idée de voir naître un Etat favorable aux intérêts français sur ce territoire riche en ressources pétrolières. Le président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, devint également l’un des plus ardents défenseurs de la cause biafraise et n’hésita pas à reconnaître officiellement la république indépendantiste le 14 mai 1968.

   Afin de mieux se rendre compte de la situation qui régnait sur place, le SDECE envoya au Biafra deux équipes successives, une première commandée par l’officier Louis de Rouvroy de Saint-Simon et une autre par le colonel Fourrier. Il est plus que probable que de Lignières ait fait partie d’au moins l’une de ces deux délégations. Toujours est-il que, sur la base des renseignements qui lui avaient été fournis, Foccart parvint à convaincre le chef de l’Etat d’engager massivement la France aux côtés des Biafrais4.

   La base militaire de Libreville au Gabon fut alors mise en état d’alerte, tandis que des contacts étaient pris avec les autorités portugaises, qui contrôlaient l’île voisine de Sao Tome. A partir de ces deux points stratégiques, les hommes du SA purent ainsi acheminer clandestinement près de 70 000 tonnes d’armes et de matériels vers le Biafra. Pour éviter d’avoir à trop s’exposer, ils firent fréquemment appel à une compagnie aérienne privée dirigée par un mercenaire rhodésien, Jack Malloch.

  Dès l’automne 1968 pourtant, il devint évident que les rebelles biafrais n’avaient aucune chance de vaincre un gouvernement légal qui bénéficiait désormais de l’appui direct de plusieurs États, dont celui de l’URSS. La France commença alors peu à peu à se retirer du conflit. En mars 1969, les livraisons furent pratiquement stoppées et le Biafra finit par être entièrement reconquis par l’armée nigériane au début de l’année 1970. Le colonel Ojukwu n’en fut pas moins sauvé par le SDECE, qui l’aida à quitter le pays le 10 janvier 1970 pour entamer un exil doré en Côte-d’Ivoire.

4. La création d’un nouveau SA

   En novembre 1970, le comte Alexandre de Marenches (1921-1995) fut nommé à la tête du SDECE par le président Georges Pompidou. Partisan d’une ligne clairement pro-américaine et très anti-communiste, de Marenches comptait bien faire de la branche armée de son service l’un des fers de lance d’une stratégie plus agressive à l’égard de Moscou. Il lui fallut cependant attendre encore quatre années avant d’avoir les coudées franches sur ce terrain. Dans son livre d’entretiens paru en 1986, Marenches déplore d’ailleurs ce délai, qu’il impute uniquement à des difficultés d’ordre administratif. Certes, il dut batailler ferme  avec l’administration militaire afin d’obtenir que les soldats détachés au SA ne soient plus bridés dans leur carrière, comme cela avait été le cas jusque-là. Mais en réalité, s’il dut ronger son frein, cela était surtout lié à la présence de Jacques Foccart, qui continuait de diriger la cellule africaine de l’Elysée. Le vieux chef, qui faisait la pluie et le beau temps depuis 1958 sur la politique africaine, n’admettait pas en effet qu’on empiéta ainsi sur son domaine réservé.

    Après la mort du chef de l’Etat en avril 1974 et le retrait consécutif de Foccart, Marenches put enfin donner corps à sa vision. En juin 1974, il confia la direction du SA au colonel Alain de Marolles (1927-2000), auquel il donna pour mission de repenser totalement l’engagement clandestin du SDECE, quitte à devoir repenser la doctrine militaire des services spéciaux français. Pour y parvenir, de Marolles se constitua un état-major resserré formé d’agents d’élite, au premier rang desquels on retrouva bien évidemment Ivan de Lignières 5.

   Ayant retenu la leçon du Vietnam, les Soviétiques avaient en effet entrepris de multiplier les « foyers de tensions » dans le but d’affaiblir au maximum le camp occidental. Un peu partout à travers le monde, ils finançaient et appuyaient donc des rébellions, dont certaines réussirent effectivement s’emparer ici ou là du pouvoir6. Pour remporter ce défi, les Occidentaux devaient développer une contre-stratégie efficace.

    Marolles et de Lignières décidèrent alors de s’appuyer sur l’expérience acquise par leur service au cours de la guerre d’Indochine. Entre 1951 et 1954 en effet, grâce à l’action des Groupements de commandos mixtes aéroportés (GCMA), le SDECE était parvenu à soulever efficacement certaines populations rurales contre l’autorité du Viet Minh. En s’inspirant de ce modèle, les stratèges du fort de Noisy eurent alors l’idée de constituer de petites équipes qui seraient mobilisables en permanence et que l’on pourrait projeter aux quatre coins de la planète. Elles auraient pour mission d’appuyer des forces militaires alliées en leur fournissant un appui logistique, technique et financier.

   Mais, pour mener à bien cette mission nouvelle et ambitieuse, le SA devait pouvoir disposer de soldats d’élite en quantité suffisante. Or, le 11ème bataillon parachutistes de choc, son réservoir traditionnel, avait été dissous en 1963, en raison du soutien qu’avaient apporté certains de ses membres à la cause de l’Algérie française. De Marolles obtint donc que soit crée au sein du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine (1-RPIMa), un « Groupement Opérationnel » (GO) composé d’une centaine d’hommes, qui allaient bientôt recevoir un entraînement spécial afin de pouvoir être mis au service du SA.

    Conscient que le SDECE n’avait pas les moyens de s’opposer à l’expansionnisme soviétique partout dans le monde, de Marenches opta pour une sorte de partage des tâches au sein du camp occidental. Tandis que les Anglo-Saxons renforçaient leurs moyens en Europe de l’Est, en Amérique et en Asie, la France pour sa part hérita de la gestion du continent africain, un terrain où elle avait déjà acquis une solide expérience. Et c’est l’Angola qui devait servir de laboratoire d’essai à cette nouvelle approche du rôle des forces spéciales initiée par la direction du SDECE.

5. Batailles pour l’Angola

   Déclenchée le 24 avril 1974, la « révolution des Œillets » avait mis un terme à la dictature salazariste, qui avait maintenu le Portugal sous une poigne de fer pendant près de cinquante ans. Or, Antonio Salazar puis son successeur, Marcelo Caetano, s’étaient toujours refusé à accorder l’indépendance aux dernières colonies portugaises, ce qui les avait amenés à poursuivre de longues et inutiles guerres, en particulier en Angola, en Guinée-Bissau et au Mozambique. A l’inverse, la nouvelle équipe désormais au pouvoir à Lisbonne était bien décidée à liquider ce lourd fardeau, qui avait fini par engloutir près de 50% du budget de l’Etat. Dès l’année qui suivit la révolution, l’ex-colonie portugaise d’Angola devint donc officiellement un Etat indépendant (11 novembre 1975).

   Immédiatement, les trois mouvements indépendantistes ; le FNLA de Holden Roberto (1923-2007), l’UNITA de Jonas Savimbi (1934-2002) et le MNLA communiste d’Agostinho Neto (1922-1979) commencèrent à s’affronter pour s’emparer du pouvoir. En août 1975, suite à la visite du président Giscard d’Estaing à Kinshasa, la France décida de resserrer ses liens avec le Zaïre, l’un des principaux alliés de l’UNITA. Une mission militaire française, dirigée par le général Yves Gras, fut donc installée dans la capitale zaïroise. Aux côtés du général, de Lignières fut chargé de créer un poste permanent du SDECE. L’officier entra immédiatement en relation avec les services de sécurité du général Mobutu, la fameuse Division Spéciale Présidentielle (DSP), qu’il contribua à former. Il dépêcha aussi en Angola l’un de ses adjoints, le commandant Sale, afin qu’il établisse un premier contact direct avec les responsables de l’UNITA.

   En novembre 1975, sous l’identité de « monsieur Deham », de Lignières se rendit lui-même dans le pays et accompagna les forces de Savimbi qui tentaient alors de prendre d’assaut la capitale, Luanda. Après de très rudes affrontements, les troupes de l’UNITA furent finalement repoussées par celles du MPLA en décembre 1975. Les Communistes angolais devaient cette victoire à l’appui de contingents cubains emmenés par Raul Diaz Argüelles, mais aussi au soutien de conseillers soviétiques (opération Carlotta). En février 1976, après la chute de Huambo, le principal fief de l’UNITA, De Lignières conseilla à Savimbi de se retirer dans les zones rurales pour y mener une guerre de guérilla.

   Pendant les cinq années suivantes, Ivan de Lignières devait revenir à plusieurs reprises en Angola. Il parviendra même à y emmener son patron, le directeur de Marenches, qui appréciait pourtant fort peu le climat des pays chauds. Avec ses hommes, « Lionel » ne contenta pas de former et de conseiller les rebelles, il participa lui-aussi à plusieurs opérations. Il mena ainsi des missions de sabotage du chemin de fer de Benguela et dirigea même des embuscades de convois ennemis. A plusieurs reprises, il dut d’ailleurs affronter des hommes appartenant aux commandos soviétiques, les redoutables Spetsnaz. Il coordonna également plusieurs actions clandestines, comme celle qui vit les hommes du SA réussir à faire sauter l’immeuble utilisé par la délégation bulgare à Luanda – un événement qui forcera d’ailleurs les conseillers militaires de Sofia à quitter le pays précipitamment.

     A l’occasion de toutes ces péripéties, « Lionel » apprit à bien connaître Jonas Savimbi et même à l’apprécier. Il n’était pas rare d’ailleurs que les deux hommes dorment côte à côte à la belle étoile. Parfaitement francophone, Savimbi demanda un jour à son nouveau camarade de lui faire parvenir des enregistrements audio des discours du général de Gaulle, un personnage pour lequel il avait toujours eu le plus grand respect. Le 30 novembre 1977, Ivan de Lignières obtint de pouvoir amener secrètement Jonas Savimbi en France afin de lui faire rencontrer Alexandre de Marenches. A l’issue d’une opération particulièrement secrète, le chef rebelle et deux de ses lieutenants furent tout d’abord convoyés dans l’avion d’une compagnie pétrolière texane depuis l’Angola jusqu’à Abidjan. Là, ils furent récupérés par le King Air 200 du SDECE qui les emmena jusqu’à Toussus-le-Noble. Savimbi fut ensuite acheminé dans une villa de Bagnolet puis au siège du SDECE, boulevard Mortier, où il put rencontrer plusieurs responsables français.

   Mais cette lune de miel commença à prendre fin à partir de 1979. Le président Giscard était de moins en moins intéressé par le fait de soutenir une rébellion lointaine, dans un pays qui n’appartenait d’ailleurs pas à la sphère d’influence française. Il craignait d’irriter les Soviétiques et aurait bien aimé pouvoir se rapprocher du nouveau président angolais, Eduardo Dos Santos (1942), que l’on disait plus conciliant que son prédécesseur, Agostinho Neto, récemment décédé. D’ailleurs, la France n’avait-elle pas reconnu la légitimité du régime communiste angolais et ne disposait-elle pas d’un ambassadeur à Luanda depuis novembre 1978 ?

    Ce revirement présidentiel n’était pas non plus sans lien avec les pressions exercées sur lui par les nouveaux patrons d’Elf-Aquitaine. Ceux-ci voulaient pouvoir mener des forages pétroliers sur les côtes angolaises, que tout le monde s’accordait à reconnaître comme très prometteuses. Mais de Marenches ne l’entendait pas ainsi. Se démarquant du Quai d’Orsay, il organisa donc une sorte de diplomatie parallèle dans le but de poursuivre l’approvisionnement en armes et en munitions de l’UNITA. Les Etats-Unis étant pratiquement hors-jeu7, il décida de faire appel à d’autres partenaires.

   Au cours de l’été 1979, il renvoya ainsi de Lignières à Kinshasa afin d’y rencontrer des représentants des services chinois. Désireux de mettre en échec l’URSS partout où cela était possible, ces derniers acceptèrent alors de livrer plusieurs centaines de tonnes d’armes à l’UNITA. La cargaison fut d’abord acheminée par bateau jusqu’au port de Pointe-Noire, avant d’être triée et empaquetée par le SDECE, qui l’achemina ensuite jusqu’en Angola. Dans la foulée, de Lignières se rendit au Maroc où il parvint à mettre en contact le chef des services de sécurité, le général Ahmed Dlimi, avec le représentant des renseignements militaires sud-africain, l’officier Joffel van der Westhuizen, afin qu’ils puissent coopérer tous les deux pour financer l’UNITA.

    Grâce à l’armement fourni par les Français et leurs alliés, les hommes de Savimbi purent résister aux offensives du MPLA. En novembre 1980, ils réussirent même à abattre un hélicoptère soviétique dans la province de Cuando-Cubango, capturant au passage deux soldats russes. Cette solution permit en tout à l’UNITA de tenir jusqu’à ce que la nouvelle administration Reagan ne s’engage pleinement à ses côtés à partir du printemps 1981.

6. La traque du « Chacal »

   Le SA s’illustra également dans le contre-terrorisme. Après le meurtre de deux fonctionnaires de la DST par le terroriste vénézuélien Ilitch Ramirez-Sanchez (dit « Carlos » ou encore « Le Chacal »), ce dernier était devenu une cible prioritaire pour les agents français. Une équipe spéciale du SA fut même constituée pour tenter de l’enlever (ou de l’abattre), et l’on décida de la confier à Ivan de Lignières et Philippe Rondot.

   Une première fois, en 1975, le duo parvint à repérer Carlos attablé dans le cabaret « Dar Salam » d’Alger. Deux ans plus tard, durant l’été 1977, de Lignières et Rondot se rendirent personnellement dans la famille de  Carlos, à San Cristobal au Venezuela. En se faisant passer pour des organisateurs de courses cyclistes, ils réussirent à approcher son père et même à sympathiser avec lui. L’idée était d’empoisonner ce riche avocat et homme d’affaire pour contraindre son fils à venir à son chevet et pouvoir ainsi le capturer. Mais, alors que tout se déroulait selon le plan prévu, le président Giscard s’opposa finalement à la mise en œuvre de l’opération. Celle-ci fut donc annulée, d’autant plus qu’une information était parvenue au duo d’après laquelle des agents israéliens se trouvaient sur zone et auraient donc pu la faire échouer.

   Quelque temps plus tard, Ivan de Lignières réussit une nouvelle fois à « pointer » le terroriste, cette fois-ci à Malte. Assisté d’un adjudant, il parvint même à se retrouver à seulement quelques mètres de lui, au bord de la piscine de l’Eden Beach de La Valette. Mais, encore une fois, la présence d’agents algériens et israéliens dans les environs immédiats obligea d’annuler l’opération, par crainte d’une méprise meurtrière. De Lignières ressortit de cet épisode absolument convaincu que le MOSSAD protégeait Carlos, car les actions de ce dernier permettaient en réalité de jeter le discrédit sur l’ensemble du mouvement palestinien.

7. Le SA dans le chaudron de Kolwezi

    Le 13 mai 1978, alors qu’Ivan de Lignières séjournait de nouveau en Angola, des soldats rebelles membres du Front National de Libération du Congo8 s’emparèrent de la cité minière de Kolwezi, située dans le sud du Zaïre. Appartenant comme le reste de la population locale à l’ethnie Lunda, les maquisards y furent accueillis en libérateurs. Plusieurs unités légalistes prirent même fait et cause pour eux. Après être parvenus à prendre en otages plus de 2 500 Européens, ils érigèrent un tribunal révolutionnaire qui condamna à mort et exécuta notamment six coopérants militaires français. Placé au pied du mur, le président Giscard donna son feu vert pour que soit déclenchée une opération militaire (17 mai 1978). Sur l’injonction de ses supérieurs, de Lignières se rendit immédiatement sur zone avec une trentaine de ses agents, dont Patrick Manificat, qui commandait alors le GO du 1er RPIMa.

   Assistée par le 311ème bataillon de l’armée zaïroise, l’équipe de Lignières réussit rapidement à sécuriser l’aéroport de Kolwezi. Sentant la nasse se refermer autour d’eux, les Katangais décidèrent alors de quitter la zone et de se replier vers leurs bases angolaises, non sans avoir fait distribuer des armes à une population locale, dont une partie se mit alors à terroriser les expatriés, tuant plusieurs dizaines d’entre eux de façon atroce. Mais l’initiative de de Lignières avait heureusement permit d’accélérer le déploiement du 2ème Régiment Étranger de Parachutistes (2e-REP), dont les soldats purent ensuite libérer Kolwezi et délivrer les Européens (Opération Bonite, 18-21 mai).

   Tandis que les assaillants étaient parvenus à se replier en Angola, de Lignières contacta Jonas Savimbi afin qu’il mène la chasse aux fuyards. Grâce à l’appui du SA et aux renseignements fournis par le chef de poste de la CIA à Kinshasa, Victor Matsui, les colonnes rebelles furent repérées puis entièrement détruites par l’UNITA à l’issue de deux embuscades menées le 26 mai et 6 juin 1978. Il y eut plusieurs centaines de morts, dont plusieurs conseillers cubains et est-allemands.

   Un peu avant que n’éclate le drame de Kolwezi, de Lignières avait pu rencontrer au bar de l’hôtel Intercontinental de Kinshasa l’écrivain Gérard de Villiers. Le célèbre auteur de romans d’espionnage prenait alors des notes pour son prochain livre et les deux hommes sympathisèrent rapidement. Après le déclenchement de l’attaque contre Kolwezi, de Lignières invita de Villiers à venir visiter la ville qui venait tout juste d’être reprise. Il l’emmena ensuite à Lubumbashi, où ils assistèrent ensemble à l’interrogatoire musclé de plusieurs suspects capturés par les forces mobutistes. A son retour à Paris, de Villiers évoquera ces aventures dans un article rédigé pour l’hebdomadaire Paris Match. Il en profitera également pour tracer le portrait de son camarade, sans bien sûr révéler sa véritable identité, se contentant d’évoquer un certain « monsieur Deham ». Par la suite, de Lignières invitera de Villiers à dîner au boulevard Mortier, le siège du SDECE, et lui fera rencontrer son partenaire de toujours, Philippe Rondot. De Villiers acceptera alors de devenir un honorable correspondant du SDECE, c’est-à-dire un informateur non rémunéré, son officier traitant n’étant autre que de Lignières en personne. On a parfois prétendu que ce dernier avait pu inspirer certains traits de caractère du fameux personnage de Malko Linge, le héros des romans de SAS.

8. La Centrafrique

   La fin des années 1970 fut décidément une période intense pour « Lionel ». A l’heure où la suprématie de la France était contestée de toutes parts, le célèbre agent fut en effet particulièrement sollicité. De Lignières pilota ainsi l’opération « Caban », qui allait aboutir au renversement du chef de l’Etat centrafricain, Jean-Bedel Bokassa.

   Se faisant appeler Bokassa Ier depuis son fameux « sacre » du 4 décembre 1977, ce dernier était devenu très impopulaire, non seulement dans son pays, mais aussi à l’étranger, notamment depuis qu’il avait réprimé de façon sanglante des manifestations étudiantes en janvier 1979. Le dictateur, jusque-là très docile vis-à-vis de la France, cherchait désormais à se rapprocher de la Libye. Or Paris, qui menait déjà une guerre indirecte avec le régime de Kadhafi dans le Tchad voisin, ne pouvait accepter de voir ainsi l’un de ses anciens protégés s’allier avec son pire ennemi. Décision fut donc prise par le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, de détrôner Bokassa par la force et c’est Ivan de Lignières qui fut choisi par ses supérieurs pour diriger cette opération.

   Le 20 septembre 1979, tandis que Bokassa était en voyage officiel à Tripoli, deux Transall de l’armée française décollèrent de Bayonne avec à leur bord une centaine de soldats du 1er RPIMa commandés par un certain « Milord ». Ils avaient tous été revêtus d’uniformes sans grade ni insigne qui auraient pu permettre de les identifier formellement, et on leur avait même distribuer des armes soviétiques et israéliennes. Au même moment, de Lignières quittait l’aérodrome de Villacoublay avec à ses côtés David Dacko, l’ancien président centrafricain, qui devait remplacer Bokassa une fois ce dernier renversé. Après une courte escale à Djerba, le commando atterrit sur l’aéroport de Bangui-M’Poko, qui avait été sécurisé par des hommes du SA pré-positionnés. En quelques heures, de Lignières et ses hommes investirent les points clés de la capitale. Ils pénétrèrent notamment dans le palais présidentiel de Bérengo, qui fut soigneusement nettoyé de ses archives les plus compromettantes, notamment celles concernant le président français. Ils installèrent ensuite David Dacko à son bureau et diffusèrent un message pré-enregistré dans lequel il appelait l’armée française à venir le soutenir.

L’opération « Caban » ayant été un succès, elle put laisser la place à l’opération « Barracuda ». De Lignières supervisa alors l’acheminent par l’aéroport de Bangui du reste du 1er RPIMa venu du Gabon, cette fois-ci en uniforme. Les soldats français se déployèrent dans le capitale pour s’assurer que la transition se fasse dans le calme. Mis devant le fait accompli, Bokassa protesta de façon véhémente mais finit par accepter l’asile que lui avait gracieusement offert la Côte d’Ivoire.

9. L’Afrique du Nord

   Bien qu’il fût désormais reconnu au sein du SDECE comme le spécialiste incontesté des affaires africaines, de Lignières n’oubliait pourtant pas le monde arabe, où il avait grandit et dont il était resté très proche. Au cours de l’été 1977, il fut d’ailleurs envoyé d’urgence au Caire, à un moment où l’armée de Kadhafi tentait de pénétrer à travers la frontière orientale de l’Égypte. Les forces de Sadate, supérieures en nombre et en équipements, parvinrent facilement à repousser cette invasion, qui s’avérera un échec cuisant pour les troupes libyennes.

   Le 27 janvier 1980, de Lignières venait à peine de rentrer de Bangui, lorsqu’on l’appela pour une nouvelle urgence. Les membres d’un commando libyen avaient en effet réussi à s’infiltrer dans la ville de Gafsa, au sud de la Tunisie, en se faisant passer pour des joueurs de football. Après s’être emparés de la caserne Ahmed Tillit, ils proclamèrent la création d’un gouvernement révolutionnaire et demandèrent officiellement l’appui libyen. L’objectif des rebelles était de soulever la population contre le régime du président Habib Bourguiba. Appelé à la rescousse par les autorités tunisiennes, le SA débarqua rapidement sur place avec à sa tête, une fois encore, Ivan de Lignières. En quelques jours, l’armée tunisienne et ses conseillers français réussirent à neutraliser les assaillants, dont les derniers finirent par se rendre le 3 février 1980.

   Les Français décidèrent alors de répliquer en orchestrant l’assassinat et le renversement du colonel Kadhafi. De Marolles, récemment promu directeur du renseignement du SDECE, reçut l’accord formel du président Giscard. Le plan consistait à organiser une rébellion militaire avec l’aide du chef de la Sécurité militaire de Tobrouk, le commandant Driss as-Shahaybi. Le 5 août 1980, la garnison de Tobrouk se souleva mais les services libyens, qui avaient été prévenus de la préparation d’un coup (sans doute par les Soviétiques), réagirent avec force et brutalité. As-Shahaybi fut arrêté et exécuté ainsi que tous ses complices. L’agent de Marolles à Tripoli, le lieutenant Christian Dallaporta (dit « Dall »), fut même retenu prisonnier pendant plusieurs semaines avant d’être finalement libéré. C’était donc un échec sur toute la ligne et cela mit d’ailleurs fin à la carrière de Marolles au sein du SDECE.

    Le SA n’en organisa pas moins une série de mesures de mesures de rétorsion à l’égard de la Lybie. Plusieurs explosions eurent lieu ici où là contre des intérêts libyens tandis que la composante maritime du SA entreprit de saboter le navire amiral de la flotte de Kadhafi (opération « Pieuvre »). Dans la nuit du 28 au 29 octobre, la frégate Dat Assawwari fut ainsi endommagée par une explosion alors qu’elle stationnait dans le port de Gênes. On ne sait pas le rôle exact que de Lignières joua dans toutes ces opérations, mais nul doute qu’il y fut impliqué.

10. Contre Abu Nidal

   A la fin des années 1970, le SA de Marolles était considéré comme un Etat dans l’Etat au sein du SDECE. Il avait son propre budget, ses propres règles de sécurité et certains n’hésitaient pas à dire qu’il suivit sa propre politique. Afin de parvenir à ses fins, Marolles avait monté un certain nombre de « structures ». Il pouvait s’agir par exemple de sociétés, d’organisations universitaires ou bien encore d’associations sportives. Si elles avaient toutes une existence légale, et parfois même une véritable activité, leur seule raison d’être était de pouvoir offrir aux agents du SA une couverture (une « légende »), afin qu’ils puissent se rendre et travailler à l’étranger. L’excellente qualité des faux papiers fournis par le SDECE faisait le reste. Doté d’une solide répartie et d’un remarquable entregent, de Lignières pouvait ainsi se fondre dans tous les milieux. A la fois homme de réflexion et de terrain, il était considéré par le SA comme l’un de ses meilleurs éléments. On aurait même pu croire qu’il finirait par en prendre la direction. 

    L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en mai 1981 mit fin à ces espoirs et représenta une rupture importante dans le parcours de l’officier. Les hommes du SA craignaient plus que tout l’arrivée de la nouvelle majorité. Ils n’hésiteront pas d’ailleurs à détruire les archives les plus sensibles qu’ils conservaient au fort de Noisy. Refusant de servir des ministres communistes, Alexandre de Marenches choisit pour sa part de quitter avec fracas la direction générale du SDECE, et ce malgré les offres de prolongement qui lui avaient été faites. Son successeur, Pierre Marion, n’était pas issu du monde du renseignement mais de l’aéronautique. En avril 1982, il transforma le SDECE en DGSE et entama de profondes réformes structurelles. Jugeant que de Lignières et quelques autres étaient trop marqués à droite, il choisit de ne pas les reconduire dans leurs fonctions.

   De Lignières repartit donc dans le civil. Pour peu de temps cependant, car, dès le mois de septembre 1982, il fut contacté par Pierre Marion. Ses liens étroits avec le monde arabe étaient considérés comme des atouts précieux à un moment où le terrorisme proche-oriental venait de se manifester en commettant plusieurs actions sanglantes en plein Paris, en particulier lors de l’attentat de la rue des Rosiers (9 août 1982). Le « groupe Abu Nidal », piloté en réalité par les services libyens et irakiens, était considéré à juste titre comme le principal auteur de ces actes et Pierre Marion avait reçu de François Mitterrand la mission d’éliminer son chef et de détruire ses réseaux.

   Pour ce faire, la DGSE entreprit de nouer une alliance avec le Fatah de Yasir Arafat, dont Abu Nidal était justement l’un des plus féroces ennemis. De Lignières entra ainsi en contact avec son collègue, le chef de la Sécurité tunisienne, le général Ahmed Bennour, qui à son tour le mit en relation avec Hayil Abd al-Hamid, dit « Abu al-Hawl », le chef des services de renseignements personnels de Yasir Arafat9. Les deux hommes se rencontrèrent et décidèrent de monter une opération conjointe connue sous le nom de code « Charlie ». Il s’agissait d’infiltrer un militant palestinien jusqu’au cœur de l’organisation d’Abu Nidal afin de parvenir à localiser son chef pour ensuite l’éliminer. Pendant six mois, « Charlie » et ses soutiens bénéficièrent de tous les moyens que la DGSE accepta de mettre à leur disposition. Si Abu Nidal réchappa à cette traque10, plusieurs de ses militants y laissèrent la vie, si bien qu’en 1985, le chef terroriste finit par accepter de rencontrer en personne Philippe Rondot et Raymond Nart de la DST. Abu Nidal ayant été expulsé de Baghdâd, la réunion se déroula à Alger et permit de négocier une suspension des hostilités avec la France11.

11. Le séjour tunisien

   Au milieu des années 1980, le colonel de Lignières exerça la fonction d’attaché militaire auprès de l’ambassadeur de France à Tunis. Une grande partie de ses efforts fut alors consacrée à la mise en place d’une stratégie commune pour contrer l’expansionnisme du colonel Kadhafi, en particulier au Tchad, où l’armée française menait alors une véritable guerre par procuration contre les forces libyennes.

     De Lignières noua des rapports très étroits avec tout l’establishment des services de sécurité tunisiens, même s’il eut beaucoup de difficulté à collaborer avec le patron de la Sûreté Générale, Zine el-Abidin Ben Ali, qui préférait ostensiblement coopérer avec la CIA plutôt qu’avec ses homologues français.

12. Fin de carrière

   En 1988, Ivan de Lignières fut promu au grade de général de brigade. Il rejoignit alors l’état-major de la 6ème région militaire basé à Metz, où il commanda la direction régionale du train du 1er corps d’armée.

   Peu de temps après, il fut, semble-t-il, victime d’un attentat du FLNC qui le laissa physiquement diminué (?). Le général de Lignières demanda alors sa mise à la retraite, tout en conservant d’étroits contacts avec le monde du renseignement, dont il était naturellement devenu une grande figure. Son appartement parisien devint ainsi un lieu de rendez-vous pour de nombreux agents spéciaux, qu’ils soient français ou étrangers, en activité ou à la retraite. Cette situation lui permit de rendre encore quelques services à titre gracieux. Ainsi en 1990, lorsque certains membres de services marocains voulurent faire un mauvais sort au journaliste Pascal Krop, auteur d’articles acerbes à l’encontre d’Alexandre de Marenches, c’est de Lignières que l’on dépêcha afin de leur faire entendre raison. Entre 1990 et 1994, il accorda plusieurs entretiens à deux collègues de Krop, Roger Faligot et Rémi Kauffer, qui s’en servirent pour rédiger leurs ouvrages sur l’histoire du renseignement. En cette même année 1994, il eut la satisfaction d’apprendre que son vieux camarade, Philippe Rondot, avait finalement réussi à localiser « Carlos » au Soudan, puis à le ramener en France pour qu’il y soit jugé.

   Le général Ivan de Lignières est décédé d’une maladie cardiaque en décembre 1995, à l’âge de soixante et un ans. Il a été enterré dans la tombe familiale du cimetière de Nargis près d’Orléans. Il avait été fait chevalier, puis officier de la Légion d’Honneur. Il était également chevalier, officier (10 décembre 1981) et commandeur de l’Ordre National du Mérite (25 avril 1990).

Annexe : Philippe Rondot , dit « Max »

Né le 5 octobre 1936 à Nancy, Philippe Marie Louis Rondot était le fils de Pierre Rondot (1904-2000). Saint-cyrien, professeur à Sciences po et au Centre des hautes sur l’Afrique et l’Asie moderne (Cheam), Pierre Rondot était un spécialiste reconnu du monde Arabe et un excellent arabisant. C’est lui qui initia personnellement son fils aux subtilités des sociétés moyen-orientales. Elève du collège Sainte-Geneviève de Versailles, Philippe Rondot intègre Saint-Cyr en 1958 et en ressort deux ans plus tard au sein de la promotion Bugeaud. Envoyé comme sous-lieutenant en Algérie, il rejoint ensuite l’école d’application d’infanterie de Saint-Maixent. Après un passage au 9ème régiment de chasseurs parachutistes de Toulouse, il entre au Service Action du SDECE en 1963 (ou 1965 ?). Très doué, il est remarqué par ses supérieurs et multiplie dès lors les missions à l’étranger, dont plusieurs seront menées on l’a vu aux côtés d’Yvan de Lignières. Fin 1977, Rondot est convoqué par le chef du contre-espionnage. Ce dernier lui reproche les manquements aux règles de sécurité dont il aurait fait preuve à l’occasion d’une mission menée à Bucarest en 1966. En clair, il l’accuse d’avoir été « tamponné » par les services roumains et d’être devenu un « taupe ». Rondot dément ces accusations mais doit finalement quitter le SDECE. Il rejoint alors le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du quai d »Orsay. En parallèle, il rédige des livres sur le Proche-Orient et passe une thèse en relations internationales sous l’autorité du professeur Jacques Vernant (1980). En 1981, fait exceptionnel pour un militaire, il rejoint la DST. Ses accointances avec le monde Arabe, qu’il a hérité de son père, seront fréquemment mises à profit par les gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche. Il met ainsi en contact Yasser Arafat avec le secrétaire-général de l’Elysée Jean-François Poncet (1978), sert de conseiller militaire auprès des forces irakiennes qui affrontent l’Iran (1980), enquête sur les commanditaires de l’attentat de la rue Marbeuf (1982), assure la libération des derniers otages français retenus au Liban (1988), met en relation la CIA avec certains officiels du renseignement irakien (1991), organise l’exfiltration du président libanais Michel Aoun de Beyrouth-Ouest lorsque la ville est prise par les Syriens (1991), supervise la traque des criminels de guerre en ex-Yougslavie (1998), ou encore la libération d’agents de la DGSE qui s’étaient laissés imprudemment arrêtés en Espagne avec tout un stock d’armes (2002). En 1994, il obtient pour la première une certaine célébrité en organisant l’arrestation à Khartoum d’Ilitch Ramirez Sanchez dit « Carlos ». Il prend finalement sa retraite en 2005, peu de temps après avoir été convoqué devant la justice en raison du rôle qu’il a joué dans l’affaire Clearstream, une ténébreuse histoire de manipulation politique dont il ressortira finalement blanchi mais qui lui laissera une grande amertume. Véritable légende vivante du renseignement français, Philippe Rondot est mort dans sa maison de Fléty (Nièvre), le 25 décembre 2017. Conformément à sa volonté, sa disparition ne sera annoncée que plusieurs semaines plus tard. Il était général de division de l’armée française et grand-officier de la Légion d’Honneur.

Sources :

. Airaut Pascal & Bat Jean-Pierre : Françafrique, Opérations secrètes et affaires d’Etat, Tallandier, 2016.

. Faligot Roger, Guisnel Jean & Kauffer Rémi : Histoire politique des services secrets français, La Découverte, 2012.

. Faligot, Roger et alii : Histoire secrète de la Vème République, La Découverte, 2007.

. Le Pautremat, Pascal : Les Guerriers de la République, forces spéciales et services secrets français, 1970-2009, Choiseul, 2009.

. Notin, Jean-Christophe : Le Maître du secret, Tallandier, 2017.

. Nouzille, Vincent : Les Tueurs de la République, Fayard, 2015.

. De Villiers, Gérard : Sabre au clair et pied au plancher, Fayard, 2005.

Notes :

1 Certains points d’interrogations viennent souligner les éléments sur lesquels nous n’avons malheureusement pas pu obtenir d’information plus détaillée.

2 Il disposait également (et dispose toujours) de casernes à Perpignan, Mont-Louis, Collioure, Cercottes (Loiret), Évreux et Aspretto (Corse).

3 Sa sœur, Anne de Lignières, rejoindra elle-aussi le SDECE sous le nom de code de « Claire ».

4 Toutes les figures des réseaux Foccart et notamment du fameux « clan des Gabonais » allaient participer à organiser le soutien militaire du Biafra : Maurice Delauney, Philippe Letteron, Pierre Debizet, Jean Mauricheau-Beaupré, Maurice Robert, etc.

5 Aux cotés d’Ivan de Lignières, qui s’imposera vite comme le principal adjoint de Marolles, on va ainsi retrouver Philippe Rondot dit « Max » (né en 1936), le colonel Olié (spécialiste des opérations héliportées), le colonel Demezières, le colonel (et futur député) Yves Fromion (né en 1941 et qui devint l’officier d’ordonnance de Marolles), le colonel Philippe Charrier (par ailleurs beau-frère de Brigitte Bardot) et le commandant Sale, mais aussi quelques femmes comme Marie-Thérèse Boiton. Après son départ du SA, en juillet 1976, de Marolles sera remplacé par Georges Grillot, qui avait été le fondateur du fameux commando de chasse pendant la Guerre d’Algérie.

6 FRELIMO au Mozambique, ZANU en Rhodésie, PAIGC en Guinée-Bissau, MPLA en Angola, POLISARIO au Maroc, FPLP en Jordanie, le DERG en Éthiopie, etc.

7 Dans le sillage du scandale du Watergate et des travaux de la commission Church, la CIA traversait alors une passe très difficile. On lui avait notamment interdit d’apporter toute forme d’aide militaire aux rebellions anti-communistes.

8 Le FLNC, de tendance pro-communiste, était alors dirigé par Nathaniel Nbumba. Ses miliens, les « Tigres », étaient aussi surnommés les « gendarmes katangais ». Ils possédaient des bases en Angola où ils étaient formés et équipés par des soldats cubains. L’attaque contre Kolwezi fut menée en passant sur le territoire zambien, pays neutre.

9 La Tunisie abritait en effet le quartier général du Fatah depuis que l’organisation avait été chassée du Liban en 1983.

10 Il sera finalement liquidé par les services irakiens sur l’ordre de Saddam Hussein en 2002.

11 Cet épisode étonnant a servi de trame au téléfilm L’Infiltré, réalisé en 2011 pour Canal + par Giacomo Battiato.

Crédit photographique : matériel militaire soviétique abandonné en Angola (Ernmuhl at lb.wikipedia [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) ou CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)%5D, via Wikimedia Commons).

 

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