Jean V de Bretagne (II) : l’Etat ducal

Partie 1

Au 15ème siècle, le pouvoir des ducs de Bretagne devait faire face à deux principales menaces, l’une extérieure et l’autre intérieure. La menace extérieure, c’était bien évidemment celle que faisaient peser sur lui les rois de France, toujours désireux de renforcer leur autorité sur un duché qu’ils avaient d’ailleurs occupé militairement à plusieurs reprises au cours du 14ème siècle, et qu’ils avaient même brièvement tenté d’annexer purement et simplement à la fin du règne de Charles V (1373-1379). La menace intérieure, c’était la haute noblesse bretonne, celle des Penthièvre, des Clisson, des Rohan, des Vitré, des Laval et des Rieux, grande aristocratie souvent indocile et parfois frondeuse, qui n’acceptaient qu’avec réticence d’obéir à son duc. Ces deux menaces n’en faisaient souvent qu’une car les grands nobles étaient toujours prêts à solliciter l’alliance française pour rabaisser les prétentions de leur propre suzerain.

1. Bretons contre Français

En théorie, le duc de Bretagne était alors le vassal du roi de France, qui était son suzerain et auquel il devait rendre hommage pour la possession de son fief. Selon le droit féodal, il lui incombait donc de servir dans l’ost royal à raison d’au moins quarante jours par an et d’assister au conseil du roi toutes les fois qu’il y serait convoqué. Il devait appliquer sans sourciller les différentes ordonnances promulguées par le souverain, avait l’interdiction formelle de battre monnaie, d’anoblir quiconque, ou encore de nouer une alliance diplomatique qui soit contraire aux intérêts du roi. Plus important encore, tous ses jugements et arbitrages pouvaient être en théorie cassés par la cour souveraine du royaume – le Parlement de Paris – qui seule pouvait statuer, au nom du roi, sur ce qui était légal et sur ce qui ne l’était pas. Si le duc n’accomplissait pas scrupuleusement toutes ces obligations, ou bien pis s’il osait se rebeller contre son suzerain, il aurait pu être accusé de félonie, et donc voir son fief confisqué et rattaché par la force au domaine royal. Tel était du moins la théorie.

Dans la pratique cependant, le duc Jean V de Bretagne était libre d’agir comme un souverain véritablement et totalement indépendant. S’il prêtait bel et bien l’hommage, ce n’était jamais que l’hommage simple et non lige. Il n’assistait que rarement aux séances du conseil royal et ne répondait aux convocations militaires du roi qu’avec beaucoup de réticence. Il battait monnaie à son propre nom, n’appliquait pas les ordonnances royales et refusait fermement que les procès jugés en Bretagne soient portés en appel jusqu’à Paris. Lui-même n’hésitait pas à intenter des procès en lèse-majesté à tous ceux de ses sujets qui menaçaient son autorité. Enfin, il conduisait sa diplomatie en fonction de ses seuls intérêts et anoblissait tous ceux qu’il désirait honorer sans se soucier de l’avis du roi. Son éloignement était l’un de ses plus précieux atouts, il fallait en effet plus d’une semaine de voyage pour rallier Nantes depuis Paris.

La sourde compétition à laquelle se livraient le duc de Bretagne et le roi de France passait aussi par le champ idéologique. De façon assez paradoxale, le duc Charles de Blois (m. 1365), l’allié des Français, avait été le premier à remettre à l’honneur le glorieux passé des institutions politiques bretonnes. C’est d’ailleurs sans doute parce qu’il était très inféodé aux rois de France et qu’il n’avait donc pas de lien avec la noblesse locale, que Charles de Blois chercha constamment à s’inscrire du mieux qu’il pouvait dans la continuité des anciennes coutumes bretonnes. On le vit ainsi revaloriser constamment le souvenir des grands rois bretons du Haut Moyen Âge, Judicaël et Salomon notamment, ainsi que la mémoire des plus illustres saints bretons, à commencer par Yves Hélory (m. 1303), auquel il témoigna une dévotion toute particulière jusqu’à en faire l’apôtre officiel de la Bretagne. A partir des années 1350, le duc Charles n’hésita pas à faire apparaître la couronne ducale sur ses sceaux, à faire frapper des monnaies d’or ou encore à s’intituler « duc par la grâce de Dieu ». Inspiré par l’exemple français, il s’attela également à renforcer la puissance et l’efficacité de son administration centrale.

Parvenu sur le trône après la mort de son rival sur le champ de bataille d’Auray en 1364, Jean IV de Montfort devait reprendre ce programme à son propre compte. Il demanda à ses meilleurs conseillers de l’appuyer dans cette tâche, et c’est ainsi que l’on vit paraître vers 1398 l’un des premiers témoignages écrits de cette idéologie, le Livre du bon Jehan, duc de Bretaigne. Dans cette chronique en vers du règne, qui fut rédigée par un chanoine de Dol, Guillaume de Saint-André, on découvre un Jean IV magnifié, présenté comme le héros de la liberté bretonne en lutte contre les oppresseurs français et anglais. Son fils, Jean V, poursuivit à son tour cette politique. Au début de son règne, sans doute entre 1397 et 1416, Hervé Le Grant, un ancien secrétaire de Jean IV, compila pour lui la Chronique de Saint-Brieuc (lat. Chronicon briocense), qui devait être le premier ouvrage consacré à l’histoire de la Bretagne1. On y trouvait déjà tous les grands thèmes de la tradition patriotique du Moyen Âge breton. La Bretagne et la France y étaient présentées comme deux nations séparées et habitées par deux peuples antagonistes, les ducs se voyaient rattachés par une généalogie légendaire aux ancien souverains de Bretagne, le roi Arthur et Conan Mériadec, et l’on prétendait même qu’ils descendaient des Troyens par l’intermédiaire de Brutus, le fils d’Enée.

Afin de mieux marquer cette prise de distance vis-à-vis de la royauté française, Jean V prit d’ailleurs un ensemble de mesures extrêmement fortes sur le plan symbolique. D’une part, il cessa de répondre à partir de 1415 aux convocations du ban, et d’autre part il s’intitula officiellement «Jean, duc des Bretons par la grâce de Dieu» (IOHANNES, DEI GRACIA BRITONVM DVX). Cette mention, qui était déjà apparue par intermittence sur les actes ducaux à partir de 1395, deviendra systématique à compter des années 1417-1418.

2. Le renforcement des capacités militaires

Face au redoutable ost français, le duc ne pouvait se contenter d’utiliser seulement la plume de ses secrétaires, aussi acérée soit-elle. Il devait également songer à accroître ses capacités militaires. Or celles-ci étaient notoirement insuffisantes. En effet, il n’existait pas encore dans l’Europe de l’époque d’armée permanente2. A chaque fois qu’il souhaitait partir en campagne, un souverain devait donc d’abord convoquer le ban et l’arrière-ban de ses vassaux. Chaque possesseur de fief était alors tenu de se présenter au lieu et à l’heure fixés avec autant d’hommes et d’équipements que l’exigeait le niveau de son revenu noble. Il existait en effet toute une hiérarchie qui distinguait près de douze catégories de chevaliers. Ceux qui appartenaient à la onzième catégorie par exemple, c’est-à-dire ceux dont le revenu annuel était supérieur à mille cinq cents livres, devaient emmener avec eux deux chevaux de prix, deux hommes d’armes, trois archers et deux jusarmiers. Cette levée du ban permettait au duc de réunir en quelques semaines environ dix mille chevaliers, mais seulement pour une période de six mois au grand maximum. Ces effectifs théoriques étaient régulièrement inspectés lors de « montres » organisées par des officiers ducaux qui devaient soigneusement vérifier le bon entretien des équipements et des armes des vassaux.

Pacifique par nature autant que par intérêt, le duc Jean ne fut pas, loin s’en faut, un grand homme de guerre. Jamais il ne devait s’illustrer sur les champs de bataille comme l’avait fait son père. Heureusement pour lui, il était assisté dans la conduite des opérations militaires par un interlocuteur essentiel, le maréchal de Bretagne, qui commandait l’ost féodal breton avec l’aide de ses lieutenants. De 1420 à 1447, cette fonction essentielle fut occupée par Raoul de Coëtquen. Quant au trésorier aux guerres, dont le poste fut institué en 1420, il s’occupait surtout des questions financières ; paiement des soldes, achat des armes et des équipements, frais d’entretien, fourrage des chevaux, etc.

Outre l’ost féodal, qui constituait comme on l’a dit le gros de ses effectifs militaires, le duc de Bretagne faisait régulièrement appel à des mercenaires. Ces derniers pouvaient être d’origine française ou anglaise, mais aussi gasconne, castillane, allemande, italienne ou écossaise. Ils signaient un contrat et combattaient donc tant qu’on leur versait leur solde.

A partir de 1420, Jean V put également compter sur les soldats de sa maison militaire personnelle, soit environ trois cents soldats d’élite ; hommes d’armes, archers, coutiliers et hallebardiers, entièrement dédiés à sa protection personnelle. La maison militaire de Jean V comportait aussi un certain nombre de sonneurs de trompettes, de flûtes et de rebec, ainsi que des joueurs de tambours, mais il est évident que leur rôle sur le champ de bataille était avant tout symbolique.

Par ailleurs, les principales villes du duché possédaient leurs propres milices bourgeoises. Chargées ordinairement d’assurer l’ordre public, elles pouvaient également être mobilisées en cas de conflit, notamment pour venir renforcer les effectifs des places fortes ducales.

En 1425, suivant les conseils avisés de son frère Arthur de Richemont, Jean V entreprit de renforcer l’ost féodal en créant une nouvelle armée qui serait à la fois permanente et non liée à l’aristocratie. Il constitua ainsi une milice de trois mille francs-archers, issus pour la plupart de la paysannerie. Il ordonna de lever un homme pour soixante feux et fit placer ces conscrits sous la conduite d’un capitaine choisi pour chaque évêché. Ces recrues avaient l’obligation de se réunir et de s’entraîner chaque dimanche après-midi. Ils étaient faiblement rémunérés mais se voyaient exemptés du lourd impôt des fouages. Ainsi, et avec près de quinze ans d’avance sur le royaume de France, le duché de Bretagne put disposer d’un embryon d’armée nationale3.

En 1431, le duc Jean créa également la charge de grand maître de l’artillerie, qu’il confia à Roland de Saint-Pou en lui donnant pour mission de superviser la remise en état de toutes les places fortes du duché. Une centaine d’officiers d’artillerie, dont de nombreux Allemands, furent alors chargés d’entretenir tous les canons, serpentines, ribaudequins et autres couleuvrines dont disposait l’armée bretonne.

Dernière composante des forces armées bretonnes, la marine de guerre. Elle avait été créée en 1372 à l’initiative de Jean IV et était dirigée par le grand-amiral de Bretagne4. D’assez faible taille en temps ordinaire, elle pouvait cependant être renforcée en cas de conflit par des bateaux de commerce réquisitionnés pour une certaine durée.

Au total, et en mobilisant pour cela près de 30% de son budget annuel, le duc Jean pouvait donc s’appuyer à la fin de son règne sur un effectif théorique de plus de trente mille soldats, chiffre très conséquent pour un fief de la taille du duché de Bretagne.

Le duc chercha constamment à renforcer sa frontière orientale afin de pouvoir parer à toute invasion étrangère, qu’elle soit française ou anglaise. Considérée à juste titre comme la porte d’entrée du duché, la ville de Rennes reçut ainsi une toute nouvelle enceinte. Ce rempart, dont la construction s’échelonna de 1422 à 1448, fit passer la surface enclose de la ville de 9 à 62 hectares ! Le duc mena également une politique systématique d’acquisition foncière dans le but de renforcer son contrôle direct sur les zones frontalières. Dès 1410, il racheta ainsi aux Penthièvre la seigneurie de Moncontour. En 1429, profitant des difficultés financières du comte Jean II d’Alençon, le duc racheta à ce dernier les grandes forteresses de Fougères et d’Antrain. Enfin, en 1437-1438, il racheta au fameux Gilles de Rais, baron de Tiffauges, ses trois grosses seigneuries de La Benaste, Champtocé-sur-Loire et Ingrandes, qui commandaient l’entrée méridionale du duché.

Le duc entretint également une diplomatie très active avec toutes les grandes puissances d’Europe de l’Ouest car il pensa toujours qu’il était bon de pouvoir s’appuyer sur solides alliances en cas de conflit. La France, l’Angleterre et la Bourgogne bien sûr, mais aussi l’Écosse, la Castille et même Rome reçurent donc fréquemment la visite d’ambassadeurs bretons. En 1425, Simon Delhaye et Philibert de Vaudrey furent ainsi délégués par Jean V auprès de Philippe le Bon. Afin de mieux assurer le succès de cette diplomatie, le duc tint également à disposer aussi d’un efficace réseau d’informateurs. Simon Delhaye, encore lui, dirigea d’ailleurs un service particulier, le service dit des « petits coffres », dont la mission était d’assurer le financement de ces missions secrètes.

3. La mise au pas des grands féodaux

Sur le plan intérieur, la maison des Penthièvre, issue de Charles de Blois, le vaincu d’Auray, représentait de loin la menace la plus dangereuse pour la dynastie des Montfort. Cette situation tenait à trois raisons essentielles. D’une part, le traité de paix signé à Guérande en 1365 avait fait d’eux les héritiers du duché en cas d’extinction des Montfort, à laquelle ils avaient donc un intérêt direct. D’autre part, en raison de l’importance de leurs domaines fonciers, qui s’étendaient alors sur près d’un cinquième de la Bretagne. Et enfin parce qu’ils étaient notoirement soutenus par les rois de France, qui prenaient systématiquement leur parti contre celui des ducs.

Marguerite de Clisson, dite « Margot » (1372-1441), fille d’Olivier V de Clisson et belle-fille de Charles de Blois, n’avait d’ailleurs jamais perdu l’espoir d’offrir le duché à ses fils Olivier, Charles, Jean et Guillaume. Maîtresse femme, elle continuait de prélever des impôts dans ses fiefs sans en référer à la cour ducale, ce qui avait d’ailleurs occasionné un bref affrontement armé en 1408-1410. Malgré tout, Jean V semblait sincèrement décidé à conserver de bonnes relations avec ses redoutables cousins. Marguerite et ses enfants étaient ainsi régulièrement invités à la cour ducale, où ils faisaient à chaque fois bonne figure. Marque particulière d’attention, il arriva plus d’une fois à Charles et Olivier de coucher avec Jean V dans le même lit, preuve de confiance et d’amitié cordiale dans la société féodale.

Le 12 février 1420, Olivier de Clisson invita le duc Jean V dans son château de Champtoceaux, sous prétexte de célébrer une grande fête en son honneur. Alors qu’il était arrivé à quelques lieues de sa destination, Jean V fut contraint de mettre pied à terre afin de passer sans risque un vieux pont de bois. Mais, tandis qu’il était parvenu sur l’autre rive, accompagné seulement de son frère Richard et de cinq ou six gentilshommes, des valets des Penthièvre surgirent de nulle part et entreprirent « en riant » de démolir les piles du pont, séparant ainsi le duc du gros de son escorte. Jean V crut d’abord à une plaisanterie, mais c’est alors que surgirent Charles et Olivier de Penthièvre, à la tête d’une troupe de quarante lances. Avec violence, Charles saisit le duc au collet, l’informant qu’il le faisait prisonnier pour le compte du dauphin de France. Les gentilshommes du duc et son frère voulurent s’interposer mais, après une lutte inégale, furent maîtrisés et capturés. Commença alors pour le duc une longue et douloureuse captivité. Contraint de céder au chantage de ses ravisseurs, soumis à leurs brimades sadiques, Jean V fut transféré de citadelle en citadelle et vécut plusieurs mois d’angoisse.

Heureusement pour lui, la duchesse Jeanne prit immédiatement en main les affaires de son infortuné époux. Dès qu’elle fut mise au courant de son enlèvement, elle entreprit en effet de rallier des partisans et réussit à convaincre le Parlement de Bretagne de la soutenir dans sa cause (23 février 1420). Elle obtint parallèlement la neutralité du dauphin Charles, qui se dédouana totalement de l’acte commis en son nom par les Penthièvre. De nombreux soldats bretons, engagés dans les guerres en France, revinrent même en Bretagne à l’appel de leur chère duchesse. L’armée ducale put ainsi rapidement se mettre en ordre de marche sous le commandement du vicomte Alain de Rohan. Celui-ci s’empara une à une des forteresses des Penthièvre : Guingamp tomba ainsi dès le 5 mars, Lamballe le 12 avril puis Jugon, La Roche-Derrien, Châteaulin-sur-Trieux et Broon au cours des mois d’avril et de mai. Dans l’espoir de freiner l’avance de ses ennemis, Margot ordonna que l’on noie l’un de ses valets qui ressemblait à Jean V dans le but de faire croire à la mort de ce dernier. Mais ce stratagème cruel n’eut d’autre résultat que d’accroître la volonté des troupes bretonnes de venger leur duc.

Le 8 mai 1420, après avoir franchi la Loire, Alain de Rohan vint finalement mettre le siège du château de Champtoceaux, où Margot s’était fortifiée. Ce fut un « beau siège » comme l’on disait à l’époque. Un vaste camp, protégé par un rempart de bois et de terre, fut érigé par les assaillants, qui firent venir de Ploërmel et de Vannes de gros canons et de nombreuses bombardes. Jean de Penthièvre tenta vainement d’attaquer les troupes ducales depuis l’extérieur. Mais rien n’y fit et, finalement, les assiégés se retrouvèrent à bout de ressources en armes et en nourriture tandis que la brèche effectuée par leurs ennemis dans la muraille s’élargissait de jour en jour. Le 1er juillet 1420, Margot accepta la mort dans l’âme de capituler et ordonna la libération du duc Jean qu’elle avait fait envoyer à Clisson.

Une fois libre, Jean V se rendit à Champtoceaux où il fut accueilli en triomphe tandis que Marguerite et ses fils aînés étaient autorisés à quitter leur château pour gagner la France (5 juillet). Une fois parvenu à Nantes, le duc s’empressa de décréter la confiscation des fiefs détenus par les Penthièvre, qui furent tous condamnés à mort pour félonie (12 février 1421). Si ses puînés réussirent à s’enfuir, le plus jeune de la fratrie, Guillaume de Penthièvre (m. 1455), fut capturé et demeura incarcéré jusqu’en 1448 ! Jean V ordonna également que le château de Champtoceaux soit détruit jusqu’aux fondations. Les murailles de Lamballe, la capitale des Penthièvre, subirent le même sort. L’expulsion des Penthièvre hors du duché contribuera grandement à consolider la stabilité politique de la péninsule bretonne5.

Vingt ans plus tard, au terme semble-t-il d’une sinistre machination, Jean V réussit à se débarrasser d’un autre noble bien encombrant, Gilles de Rais. Accusé par la justice ducale d’avoir fait assassiner des dizaines d’enfants dans des conditions particulièrement atroces, l’ancien compagnon de Jeanne d’Arc fut arrêté dans son château de Machecoul le 10 septembre 1440. Jugé de façon expéditive, il fut condamné à mort le matin du 26 octobre et brûlé vif dans l’après-midi qui suivit. Tandis qu’il entrait dans la légende noire, le duc s’empara de ses riches terres et de ses nombreux châteaux.

4. L’église bretonne

Le duc eut toujours à cœur de préserver les intérêts de la foi et de l’église catholique dans ses Etats. Enfant, il avait été éduqué par des prêtres qui avaient su lui inculquer un grand respect pour les choses saintes. Devenu un adulte dévot, il assistait chaque jour à des messes, se confessait une fois par semaine, écoutait régulièrement les sermons, fréquentait les pèlerinages, respectait les jours maigres de l’Avent et du Carême et participait avec un grand zèle aux principales célébrations de l’année liturgique : Nativité, Pâques, Pentecôte, etc. Observant scrupuleusement les recommandations que lui faisaient ses conseilleurs spirituels, il multipliait par ailleurs les messes à la Vierge, aux saints et aux âmes des morts. Il accomplissait aussi de nombreux actes de pénitence, faisait acheter des indulgences, ordonnait des fondations pieuses, et accordait surtout de nombreux dons aux églises, aux hôpitaux et aux abbayes, dans l’espoir de se voir ainsi épargner les tourments de l’Enfer ou du Purgatoire. En accomplissement d’un vœu formulé durant sa captivité aux mains des Penthièvre, il n’hésita pas à donner son poids en or au monastère des Carmes de Nantes6. Il fit aussi déplacer en semaine les quelques foires du duché qui se tenaient le jour du sabbat dominical. Cette piété démonstrative était aussi un acte politique, car elle renforçait l’amour de son peuple à son égard et donc sa fidélité à sa personne et à sa lignée.

En 1417, à l’initiative de son épouse, Jean V invita en Bretagne le célèbre prédicateur espagnol Vincent Ferrier (1350-1419). Après avoir sillonné durant près de vingt ans la Provence, l’Italie et l’Espagne, l’austère dominicain catalan descendit la Loire sur une barge et arriva à Nantes le 8 février 1418. Il se rendit ensuite à Vannes, où il fut reçut par le duc avec lequel il put parler longuement. Le souverain le logea chez l’un de ses serviteurs, Robin le Scarb. Après quoi, Vincent Ferrier entama sa mission proprement dite. Se déplaçant sur une ânesse chargée de livres et d’objets du culte, toujours accompagné de ses fidèles assistants, Ferrier entrait dans chaque ville en accomplissant le même cérémonial. Il commençait tout d’abord par faire installer une estrade sur la place principale où il célébrait une messe avant de délivrer ensuite un long sermon en langue française – dont la traduction en breton était assurée le cas échéant par de pieux volontaires. Alors qu’il avait été autrefois le spécialiste des thèmes apocalyptiques, il semble bien qu’en Bretagne il se soit contenté d’évoquer des sujets plus apaisants et surtout destinés à susciter l’amour de Dieu et de son prochain. Au terme de cette cérémonie, le prédicateur bénissait la foule avant de se retirer tandis que ses assistants catéchisaient les enfants et confessaient les adultes. Après avoir parcouru une grande partie du duché7, il mourut à Vannes le 5 avril 1419 et fut inhumé dans la cathédrale de la ville le 8 avril suivant. Vincent Ferrier sera finalement canonisé par le pape Pie II en 1458 et le succès de sa prédication lui valut de faire de nombreux émules dans toute la Bretagne8.

On avait souvent enseigné au duc Jean V que rien ne plaisait tant à Dieu que le fait d’honorer les lieux où s’accomplissait le saint sacrifice de la messe. Il finança donc personnellement plusieurs grands projets religieux, comme l’édification des cathédrales Saint-Corentin de Quimper (1424), Saint-Pol-de-Léon (1431) et Saints-Pierre-et-Paul de Nantes (1435) 9. Il versa aussi de l’argent pour la construction des églises Saint-Ronan de Locronan (1424, avec son fameux gisant en kersanton), Saint-Michel de Quimperlé (1430), Notre-Dame de Kernascléden (1420), Notre-Dame de la Cour au Lantic (1430), et bien sûr la chapelle Saint-Fiacre du Faouët. Le duc œuvra aussi personnellement pour qu’une collégiale soit fondée au Folgoët (1423), sur l’emplacement de la tombe du mendiant Salaün (m. 1358), dit le « Fou du bois » (Fol ar goat). Cette collégiale recevra à cinq reprises des visites du duc, venu y accomplir des pèlerinages en l’honneur de la Vierge10. Elle sera plus tard élevée au statut de basilique par le pape Martin V. En 1440, une autre basilique fut fondée, à Morlaix cette fois-ci, afin d’honorer le « Doigt de saint Jean-Baptiste », apporté miraculeusement dans la ville trois ans plus tôt.

Pour construire tous ces édifices, on décida de faire appel à des artisans bretons certes, mais également à des spécialistes français, néerlandais, allemands et espagnols, que la guerre en France avait souvent mis au chômage forcé. Ils importèrent en Bretagne ce style gothique flamboyant dont le règne de Jean V fut certainement l’un des sommets. Très habilement, le duc sut aussi profiter de tous ces chantiers pour faire inscrire dans la pierre les symboles de son règne. L’omniprésence des hermines, de la devise ducale et de son propre portrait était censé témoigner de sa piété mais servait aussi sa propagande dynastique.

Cette piété démonstrative du duc, bien en phase d’ailleurs avec le goût de l’époque pour le mysticisme, ne l’empêcha pas de savoir négocier au mieux ses intérêts. Car l’église bretonne, avec ses neuf évêchés et sa trentaine d’abbayes, était une institution puissante et respectée avec laquelle tout pouvoir laïc devait compter. Plusieurs évêques (Dol, Quimper, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Pol de Léon) étaient d’ailleurs les seigneurs de leur ville de résidence, tandis que d’autres (Rennes, Nantes, Vannes) partageaient ce droit avec le duc en tant que co-seigneurs. Bénéficiaire des dîmes et des casuels, possesseur de nombreuses terres et d’innombrables biens dont elle tirait de solides revenus, l’Eglise catholique possédait un monopole sur l’enseignement et la charité publique. Dès 1364, afin de repérer et d’empêcher les parentés spirituelles, l’évêque de Quimper avait établi que tous les curés de paroisse tiennent en latin le compte des baptêmes qu’ils célébraient. Il fut imité en cela par ses confrères de Nantes dès 1406 et de Saint-Brieuc en 1421, avant que Dol en 1445, Saint-Malo sans doute avant 1454, et Rennes en 1464 ne rejoignent le mouvement. Et c’est ainsi que le plus ancien registre des baptêmes qui soit actuellement conservé en France est celui de la paroisse de Roz-Landrieu, qui débute en 1451.

Au Moyen Âge l’église était pratiquement au centre de pratiquement toutes les activités humaines. On se levait chaque matin au son de l’angélus et l’on se signait, où que l’on fût, dès que les cloches sonnaient. Lorsqu’un prêtre passait en portant l’hostie, les passants devaient mettre les deux genoux à terre au risque de commettre un grand sacrilège.  La plupart des défunts étaient enterrés dans les églises elles-mêmes, car la pratique des cimetières paroissiaux ne s’était pas encore vraiment développée. Les paysans étaient particulièrement fiers de leurs églises, dont les chefs de famille, réunis au sien du « conseil de la fabrique », géraient les finances avec beaucoup de soins en liaison avec leur « recteur » (curé). Même des chapelles mineures se voyaient ainsi parfois décorées de lambris somptueux (ex. Notre-Dame des Carmes à Neuillac). A partir du début du 15ème siècle, plusieurs églises de Basse-Bretagne commencèrent également à être dotées de fastueuses chaires à prêcher (ex. Pleubian, vers 1420) et surtout de calvaires historiés dont le but était d’illustrer les principaux épisodes du Nouveau Testament11. L’année liturgique était rythmée par plusieurs fêtes auxquelles assistait à chaque fois une foule nombreuse. Chaque 22 juin, on se rassemblait aussi pour allumer le bûcher de la Saint-Jean, dont le feu était toujours démarré par l’homme le plus âgé de la paroisse.

Pour mieux exercer son pouvoir sur l’institution ecclésiastique, Jean V avait parfaitement compris tout le bénéfice qu’il aurait à nouer une relation solide avec Rome. Dès le début de son règne, il fit donc de son mieux pour tenter de réconcilier la papauté et la royauté française, qui entretenaient alors des relations plus qu’ombrageuses. En 1378 en effet, le roi Charles V avait favorisé la création d’une papauté rivale en Avignon, provoquant ainsi l’ouverture de ce que l’on appela le « Grand Schisme ». A partir de 1398, constatant que cette papauté avignonnaise s’avérait finalement beaucoup moins docile qu’il ne l’avait prévu, le pouvoir royal décida de ne plus reconnaître ni le pape d’Avignon ni celui de Rome. Ce fut le début de la « soustraction d’obédience », qui s’étendit une première fois jusqu’en 1404, avant d’être à nouveau mise en place à partir de 1408. Au début de son règne, Jean V refusa d’adhérer à cette politique et décida de reconnaître pour sa part les papes d’Avignon, Benoît XIII (1394-1409) puis Alexandre V (1409-1410). Sur l’ordre du duc, plusieurs ambassadeurs bretons, dont Guillaume Breillet, furent alors envoyés en mission auprès du Saint-Siège. Les envoyés de Jean V participèrent ainsi au concile de Constance (1414-1418), où ils appuyèrent fermement l’élection de Martin V (1417-1431), dont l’arrivée sur le trône de Saint-Pierre devait mettre provisoirement fin au « Grand Schisme ».

Le nouveau pape remercia Jean V en le soutenant dans sa politique de neutralité vis-à-vis des rois de France et d’Angleterre. Dès 1418, la Curie reconnut dans ses échanges épistolaires avec le duc que ce dernier détenait effectivement une « souveraineté complète » (plenitudo potestatis) et qu’il devait bel et bien son trône à la seule « grâce de Dieu », et non pas à la volonté du roi de France. A plusieurs reprises (1414, 1433, 1437, 1441), la papauté autorisa également le duc de Bretagne à prélever les décimes (une taxe sur les bénéfices ecclésiastiques) afin de l’aider à renflouer ses caisses en puisant dans celles du riche clergé breton. A l’inverse, le duc autorisa le pape à prélever des impôts pour financer la guerre qu’il menait alors en Bohême contre les Hussites , à condition toutefois que le souverain pontife acceptât d’annuler le mariage de sa fille Isabelle avec le prince Louis d’Anjou, ce qui fut fait prestement. En 1430, le Saint-Siège délégua aux tribunaux ducaux la gestion de toutes les affaires ayant trait aux querelles de bénéfices. Il accepta également que les évêques bretons puissent participer pleinement aux États généraux du duché. En 1434, les envoyés ducaux se montrèrent très actifs lors du concile de Bâle, qui se termina dans la confusion la plus totale et provoqua un nouveau schisme. Jean V louvoya alors pendant plusieurs années entre Eugène IV (1431-1447) et l’antipape Félix V (1439-1449), qui le remercia en élevant l’évêque de Nantes à la dignité de cardinal (12 novembre 1440).

En juillet 1438, par fidélité à Rome, Jean V refusa de reconnaître la « Pragmatique Sanction de Bourges », qui donnait au roi de France un contrôle total sur les nominations épiscopales. Mais il chercha cependant à obtenir à son profit un accord du même type, ce qu’il réussit finalement à faire le 14 août 1441, lorsque fut signé le concordat dit de Redon, par lequel le pape Eugène IV s’engagea à ne plus nommer aux bénéfices épiscopaux que des hommes qui lui auraient été « recommandés » par le duc (personna grata). Et de fait, contrairement à son père, qui avait eu de graves démêlés avec plusieurs d’entre eux, Jean V entretint pour sa part d’excellents rapports avec ses évêques. Grâce au concordat de Redon, il reçut également le pouvoir de nommer près d’une centaine de bénéfices canoniaux ainsi que le droit de fonder autant de chapelles qu’il le voudrait.

5. Un pouvoir fort

Durant tout son règne, Jean V apporta toujours une grande attention aux affaires gouvernementales et ne laissa jamais personne l’en détourner. Au 19ème siècle, lorsque l’archiviste nantais René Blanchard (1846-1920) s’attela à recenser l’ensemble des actes issus de la chancellerie ducale au cours du règne de Jean V, il réussit à en retrouver près de 2 900, sur un total supposé de 90 000, soit un taux d’émission de près de six à sept actes par jour. On trouve de tout dans ces documents officiels : lettres d’affranchissement, d’anoblissement, de donations, mandements divers, instructions diplomatiques, octrois de franchises, frappes monétaires, etc. Cette masse documentaire représente un témoignage précieux sur l’étendue des pouvoirs ducaux.

Jean V s’intéressait de très près à la chose politique, aux questions financières, à l’art de la diplomatie et aux affaires militaires. Depuis l’époque de la domination Plantagenêt (1181-1213), les ducs de Bretagne étaient parvenus à imposer un style de pouvoir très direct et très personnel, auquel la haute noblesse et la grande bourgeoisie n’étaient aucunement associées. Jean V gouvernait donc son Etat à l’aide de son seul conseil privé. Cet organe restreint était composé d’une quinzaine de membres plus ou moins permanents. Outre le duc et certains de ses proches parents, on y trouvait en général le chancelier, le président de la cour des comptes, le juge universel et le trésorier. A ces membres de droit, le duc pouvait aussi associer des conseillers, souvent des clercs, ou bien des militaires issus de la petite et moyenne noblesse, ainsi que des financiers et des juristes, généralement formés dans les meilleures universités du royaume, en particulier à Angers, Poitiers, Orléans et Paris12.

Les réunions du conseil n’avaient pas de périodicité fixe mais se déroulaient généralement une à deux fois par semaine. C’était le chancelier qui animait les débats et, lorsque le duc était absent, c’était également lui qui les présidait. Dès lors qu’une question avait été posée par le chancelier, chacun des membres présents livrait son opinion avant qu’il ne soit amené à conclure. Le duc gardait cependant la haute main sur la procédure et, s’il l’a désapprouvait, il pouvait casser toute décision prise en son absence. Afin d’alimenter le conseil en informations de première main, le duc disposait de fonctionnaires spécialisés, appelés maîtres des requêtes, qui lui fournissaient des rapports détaillés sur les affaires de son choix.

Pour faire appliquer les décisions prises lors des séances du conseil, le duc disposait donc d’un service essentiel, la chancellerie. Celle-ci était composée d’une quinzaine de clercs appelés secrétaires de chancellerie, qui à leur tour avaient sous leurs ordres plusieurs dizaines de secrétaires-assistants. Sous la direction du chancelier, c’était à eux qu’il revenait de consigner les délibérations du conseil, de les mettre en forme puis d’expédier les actes ducaux. Mandements, lettres de justice, d’office ou de finances, ces documents étaient établis sur parchemin, lacés de soie de différente couleur selon leur nature, et accompagnés du sceau ducal, qui était gardé par le chancelier dans une bourse qu’il portait toujours à sa ceinture accompagné d’un chauffe-cire. Le sceau était brisé à la mort du duc et un nouveau était alors fabriqué. La plupart des documents de la chancellerie étaient rédigés en français, quelques-uns en latin, mais aucun ne l’étaient dans la langue bretonne, qui demeurait purement orale. Recopiés par l’archiviste (le « garde des lettres »), les doubles des actes étaient rangés dans des coffres appelés layettes et conservés sous bonne garde dans le château de la Tour-Neuve à Nantes.

Promu à la tête de la chancellerie en mai 1404, Jean de Malestroit (1375-1443) conserva les sceaux durant près de trente-quatre ans ans. Cousin du duc, il fut d’abord évêque de Saint-Brieuc (1404-1419), puis évêque de Nantes (1419-1443), avant d’obtenir un chapeau de cardinal de l’antipape Félix V en 1440. Principal ministre du duc Jean V, et pour tout dire véritable Premier ministre du duché de Bretagne, Malestroit fut également président de la Chambre des comptes pendant plusieurs décennies tout en étant l’un des principaux conseillers de son cousin en matière de politique étrangère. Il était célèbre pour son grand sens de l’intrigue.

6. Les finances

Moins riche et bien moins puissant en apparence que ses cousins les ducs de Bourgogne, de Bourbon ou d’Orléans, le duc de Bretagne était en réalité bien plus puissant car, contrairement à eux, il ne dépendait pas des subsides du trésor royal pour financer sa politique. Il avait en effet sous ses ordres une administration fiscale entièrement indépendante. Après le conseil et la chancellerie, la chambre des comptes était d’ailleurs le troisième grand organe de l’administration ducale. Apparue pour la première fois au milieu du 13ème siècle, puis établie de façon pérenne en 1365, elle avait son siège à Vannes dans un hôtel située rue de la Basse-Cour.

Là, sous la direction d’un premier-président (au poste largement honorifique) et surtout d’un second-président, travaillaient une demi-dizaine d’auditeurs, pour la plupart des clercs appelés juges des comptes, ainsi que plusieurs procureurs, greffiers, huissiers, payeurs et archivistes. Le rôle premier de cette chambre était d’établir l’assiette de l’impôt et de contrôler ensuite sa perception. Elle était aussi chargée d’administrer les biens du domaine ducal. En troisième lieu, elle agissait comme une cour des comptes puisqu’il lui revenait d’examiner toutes les manipulations d’argent effectuées par les services ducaux. Enfin, elle s’occupait du prélèvement de la majeure partie des droits de douane. Sur le plan fiscal la Bretagne était alors divisée en cinq recettes (Ploërmel, Tréguier, Vannes, Quimper et Nantes dont dépendaient aussi la Penthièvre et le Rennais). Dans chaque recette, des receveurs ordinaires assuraient le prélèvement des impôts sous la supervision du trésorier et du receveur-général de la chambre des comptes.

Le grand argentier du duché fut Pierre de Mauléon (1370-1444). Issu d’un milieu de riches marchands nantais qui fournissaient l’hôtel ducal de longue date, il devint l’un des secrétaires du duc Jean IV à partir de 1392. En 1405, Jean V lui confia la charge de trésorier de l’Epargne, c’est-à-dire de garde du trésor ducal. Sa fidélité et ses compétences lui valurent d’obtenir ensuite la charge de trésorier et receveur général de Bretagne (1429), qu’il cumula donc avec celle de l’épargne.

Pour faire fonctionner son Etat, le duc ne pouvait pas se contenter de « vivre du sien » comme l’on disait alors. Certes, les terres patrimoniales des Montfort regroupaient alors près d’une cinquantaine de châtellenies, ce qui n’était pas rien13. Par l’intermédiaire de ses officiers domaniaux, le duc y faisait exploiter à son profit les diverses ressources naturelles : bois, vigne, marais salants, etc. Il prélevait aussi bien évidemment un certain nombre d’impôts seigneuriaux comme le champart (taxe en nature proportionné à la récolte), le cens (taxe en argent fixée à l’avance), ainsi que des redevances diverses (banalités, péages, frais de justice, corvées de charroi, etc.).

Mais ces terres ducales n’étaient ni assez nombreuses ni assez riches pour pouvoir subvenir à elles seules à tous les besoins de l’Etat breton14. Leurs recettes ne fournissaient qu’environ 5 % du budget total. Heureusement pour eux, les ducs pouvaient compter sur d’autres types de ressources. Il y avait d’une part les « aides », ces impôts levés sur les trente deux principales villes du duché et que le duc Jean réussit à faire annualiser à partir de 1434. Ces aides couvraient 2% du budget total. Il existait aussi des taxes douanières, comme la taxe dite des « ports et havres » (10 %), celle des « blez et bestes vives », prélevée aux frontières terrestres du duché, et surtout le « devoir d’impost » prélevé sur les boissons, et en particulier sur le vin, qui était levé à l’entrée de chaque grande ville (15% du budget total). A partir de 1422 fut aussi institué un « devoir de convoy » (dit aussi « devoirs d’entrée et d’issues »), c’est-à-dire une taxe sur les navires étrangers qui accostaient dans les ports bretons (5 %).

Mais les principales ressources de la couronne ducale (plus de 60%) étaient constituées par les « fouages », ces impôts prélevés chaque année sur les récoltes des terres roturières. D’abord prélevés de façon extraordinaire, les fouages finirent par devenir annuels à partir de 1420. En 1426, afin d’améliorer leur rendement, les services ducaux s’attelèrent à une « réformation générale », c’est-à-dire un recensement à l’échelle de chaque paroisse de tous les foyers fiscaux imposables15. Au terme d’une enquête menée sur près de quatre années sur plus de 90% du territoire breton, les employés du duc dénombrèrent un total de 45 000 feux, soit 120 000 familles imposables, représentant environ 600 000 individus répartis sur près de 1 200 paroisses. Si l’on ajoute à ce chiffre celui des familles nobles, des familles trop pauvres pour être imposées, des métayers, des clercs et des bourgeois exemptés des fouages, et enfin celui des habitants des 10% de paroisses non dénombrées, on arrive à un nombre total d’habitants qui dépasse sans doute les 850 000. Ce relevé de 1430 fut régulièrement révisé et, en 1440, le duc fera entreprendre une seconde « réformation générale ».

Le reste du budget du duché était constitué par ce que l’on pourrait appeler des expédients comme les taxes sur les ventes et reventes d’offices ducaux, sur les transmissions de fiefs, les droits de régale prélevés par le duc durant les périodes de vacance des sièges épiscopaux, les emprunts levés auprès de banquiers créanciers (1407 et 1429), le produit des amendes et des confiscations ordonnées par la justice ducale, les frais de naturalisation, le droit de bris sur les épaves échouées, les ventes de bijoux et d’argenterie issues du trésor ducal, les manipulations monétaires diverses comme la dévaluation de 1420.

Au total, le budget annuel de l’Etat breton approchait au total les 500 000 livres tournois, soit l’équivalent de neuf tonnes d’argent, ce qui mettait le duché au même niveau que d’autres États européens comme la République de Venise (6 à 12 t.) et au-dessus de la Navarre (3 à 6 t.), mais bien loin de la Bourgogne (20 à 27 t.), de l’Angleterre (17 à 44 t.) et bien sûr de la France dont le budget annuel variait de 40 à 96 tonnes d’argent.

Toutefois, lorsqu’il voulait lever un impôt extraordinaire, c’est-à-dire concernant l’ensemble du duché et pas seulement son domaine propre, par exemple les « fouages », le duc devait d’abord obtenir l’accord des Etats de Bretagne. Cette auguste assemblée, dont on mentionne pour la première l’existence à Dinan en 135216, regroupait environ deux cents représentants, dont une soixantaine de membres du haut clergé (évêques, abbés, chanoines), une centaine de la noblesse et une trentaine de bourgeois issus des vingt-cinq plus grandes cités du duché, lesquelles envoyaient chacune un à deux représentants. C’est à eux et à eux seuls qu’il revenait d’autoriser le duc à prélever l’impôt pour une durée précise (de trois à cinq ans en général), un laps de temps au terme duquel une nouvelle réunion des Etats devrait nécessairement être convoquée s’il avait été décidé de lever de nouveaux impôts extraordinaires.

Le duc devait aussi utiliser les États de Bretagne pour faire valider la ratification des traités, la constitution d’apanages ou de douaires à destination des membres de sa famille, la modification des règles de sa succession, l’octroi de certains privilèges, la fondation d’institutions religieuses, etc. Les réunions des Etats de Bretagne devinrent quasiment annuelles à partir de 1420, mais n’auront pas de périodicité fixe avant 1465. Elles pouvaient se dérouler dans n’importe quelle grande ville du duché mais avaient généralement lieu à Nantes, Vannes ou Rennes. Chaque séance d’ouverture était l’occasion d’un déluge de pompe et de magnificence, dont le but était bien évidemment de magnifier le souverain régnant. Si l’on y débattait parfois, la plupart du temps les décisions ducales étaient enregistrées sans grande difficulté. Elles devenaient alors des « Constitutions de parlement » et avaient force de loi. De 1403 jusqu’à sa mort en 1444 c’est Pierre de l’Hôpital (m. 1444) qui dirigea cette vénérable institution. L’homme, très riche et très considérable, fut également juge universel (1403-1444), procureur général du duché et sénéchal de Rennes.

Comme on peut le constater, le duc Jean V obéit toujours à deux principes simples : choisir pour collaborateurs des gens doués et dévoués à sa personne et leur conserver ensuite sa confiance aussi longtemps que possible.

7. La justice

Le contrôle de la justice était l’un des plus puissants leviers de pouvoir dont puisse disposer le duc. Sur le plan judiciaire, la Bretagne était alors divisée en huit sénéchaussées : Vannetais, Cornouailles, Léon, Nantais, Penthièvre, Ploërmel, Rennes et Trégor – auxquelles Jean V ajouta deux nouvelles en 1420, Lamballe et Moncontour. Les huit sénéchaux, assistés par leurs alloués ou baillis, avaient pour mission d’examiner les jugements en appel.

Il existait en effet deux types de tribunaux civils (les tribunaux ecclésiastiques dépendaient quant à eux d’une autre hiérarchie), à savoir les barres ducales et les barres seigneuriales. Les barres ducales étaient présentes dans les quarante châtellenies du domaine ducal. Les barres seigneuriales existaient quant à elles dans tous les fiefs et leurs compétences étaient plus ou moins vastes selon que le seigneur local possédait sur ses terres un droit de basse, de moyenne ou de haute justice. Mais, même dans ce cas, l’appel au duc restait toujours possible. Dans chaque sénéchaussée œuvraient un procureur et des notaires, tandis que les prévôts et leurs sergents avaient pour rôle de faire arrêter les suspects puis de faire appliquer les peines prononcées par l’intermédiaire des bourreaux.

Pour rendre leurs sentences, les juges bretons s’appuyaient principalement sur la Très ancienne coutume de Bretagne, un vaste recueil de lois dont le texte, initialement rédigé vers 1320, ne sera définitivement fixé qu’à l’heure de sa première publication imprimée en 1480. Parmi les particularités locales figuraient notamment l’indivisibilité des fiefs nobles, le partage égal des terres roturières, l’obligation de constituer un douaire pour la femme mariée, la pratique du retrait lignager, la protection des mineurs en tutelle contre les tentatives de mariage forcé, etc. Les ordonnances ducales s’imposaient aussi aux magistrats bretons qui, en revanche, faisaient très peu de cas de celles du roi de France. Aux sénéchaux revenait également la tâche de recevoir l’hommage des seigneurs vassaux et de passer en revue leurs troupes lors des montres.

Outre leur rôle politique et fiscal, les États de Bretagne jouaient enfin un rôle judiciaire. Réuni sous la forme d’une « Cour de parlement », sous la présidence d’un juge universel et en présence du duc et de ses grands officiers, l’assemblée jugeait en appel les affaires les plus importantes, en particulier les cas de félonie.

En vérité, une seule institution manquait encore au duc pour constituer son fief en un véritable Etat souverain : un Parlement, qui aurait été capable de l’appuyer dans son travail judiciaire et d’empêcher que le recours au parlement de Paris, toujours possible en théorie sur le plan juridique, ne puisse venir affaiblir l’autorité ducale17.

Suite Partie 3

Notes :

1 D’autres textes du même type suivront sous les ducs suivants : l’Histoire d’Artus III de Guillaume Gruel (1465), la Chronique de Bretagne de Jean de Saint-Paul (1470), la Généalogie des très anciens rois, princes et ducs de Bretagne de Pierre Le Baud (1486), l’Histoire de la Bretagne du même Pierre Le Baud (1505) et les Grandes chroniques de Bretagne d’Alain Bouchart (1514). Ce dernier auteur décrira la Bretagne du règne de Jean V comme un véritable paradis terrestre.

2 Ce n’est qu’en 1450 que le duc de Bretagne François Ier entreprit de créer les « compagnies d’ordonnance », composées de deux cents lances ducales, soit deux mille six cents cavaliers, recrutés pour l’essentiel dans la petite noblesse et touchant environ vingt-cinq livres par mois.

3 Le système de la milice paysanne était déjà en vigueur dans les cantons suisses. Vers 1450, ces derniers pouvaient lever cinquante mille hommes en armes, soit théoriquement la plus grande armée d’Europe.

4 Sous le règne de Jean V, Etienne Goyon (1397-1411), Jean de Penhoët (1411-1433) puis Jean III de Quélennec (1433-1484) dirigèrent successivement l’amirauté de Bretagne.

5 Les Penthièvre se verront restitués leurs fiefs par le successeur de Jean V en 1448, en échange cependant d’une renonciation définitive à leurs droits sur le duché.

6 Ce qui nous permet de savoir que le duc pesait 380 marcs 7 onces, soit 90 kg environ, mais hélas le poids avait été calculé en comprenant les vêtements. On dit aussi qu’il avait fait le vœu de partir en Terre Sainte en pèlerinage, mais qu’il fut délié de son serment en échange de la somme de vingt mille florins, qui furent utilisés pour réparer des églises.

7 Il se déplaça aussi brièvement à Rouen pour aller rencontrer le roi d’Angleterre Henri V.

8 Disciple de Vincent Ferrier, le carme rennais Thomas Cornette mena ainsi une brillante carrière de prédicateur à travers la France du Nord dans les années 1420 et 1430. Accompagné de ses disciples et d’une horde d’enfants, il défendait la pauvreté, l’humilité et le travail et s’en prit avec virulence aux vices de son temps et notamment à la vanité des grands – en particulier à leurs habitudes vestimentaires extravagantes. Il devint ainsi l’un des hommes les plus célèbres de son temps. Il est probable que le duc Jean V ait été l’un de ses premiers auditeurs au début de sa carrière. Installé à Rome en 1432, il ne cessa pas ses critiques et s’attaqua avec tant de hargne aux mœurs du clergé que cela lui valut de finir brûlé comme hérétique en 1433. Un autre grand prédicateur breton fut le franciscain Olivier Maillard (1430-1502), qui commença son apostolat en 1460.

9 La cathédrale de Nantes fut le principal chantier du règne. Jean V en confia la réalisation à l’architecte Guillaume de Dammartin. Le porche de Saint-Yves, construit au sud du bâtiment, constitue un véritable manifeste des sentiments religieux et politique de la dynastie des Montfort.

10 Jean V sera le premier et l’un des seuls ducs de la dynastie Montfort à se rendre aussi souvent en Basse-Bretagne.

11 Ex. Scaër en 1400, Luzivilly en 1422, Tronoën en 1430, Rumengol en 1433.

12 Après deux tentatives infructueuses, en 1414 et 1424, Jean V devra finalement renoncer à implanter une université à Nantes. Le projet sera repris avec plus de succès en 1460 par François II, qui fondera une université dotée de cinq facultés : arts, théologie, droit canon (décret), droit civil (lois) et médecine.

13 A la mort de Jean V, le domaine ducal breton regroupait : la ville de Rennes et ses environs immédiats, la forêt de Rennes avec la cité de Saint-Aubin-du-Cormier, les châtellenies d’Hédé et de Fougères, une bonne part de la ville de Nantes, la châtellenie de Touffou, la ville de Guérande avec ses salines, la châtellenie de Champtoceaux-sur-Loire, les seigneuries de la Bénaste, Chantocé et Ingrandes, la forêt du Gâvre, la châtellenie de Blain, la châtellenie de l’Isle avec la cité de Muzillac, la ville de Vannes, les châtellenies de Suscinio, d’Auray et de Nostang, la seigneurie de Ploërmel, la ville de Quimperlé, la châtellenie du Carnoët, la vicomté de Gourin, les domaines de Concarneau, Fouesnant et Rostrenen, la châtellenie de Châteaulin, l’immense domaine de Carhaix (comprenant Châteauneuf-du-Faou, Landeleau, Huelgoat), les châtellenies de Saint-Renan (avec Brest) et Lesneven, la châtellenie de Morlaix, le duché de Penthièvre (comprenant quatre châtellenies), le comté de Ploërmel et la seigneurie de Dinan. En dehors de la Bretagne le duc possédait par ailleurs le comté de Montfort-l’Amaury ainsi que les terres de Parthenay, Etampes et Vertus.

14 En 1455, le duc Pierre II fera mener une grande enquête afin de préciser l’ensemble des droits de sa couronne.

15 Un recensement du même genre, mais beaucoup moins précis, avait déjà eu lieu en 1392 sous le règne de Jean IV.

16 Charles de Blois venait alors d’être capturé par les Anglais et l’on s’organisait pour payer sa rançon. Les représentants de onze des plus grandes villes furent donc convoqués pour contribuer à son financement. C’est en 1302 que furent convoqués les premiers Etats généraux du royaume de France et en 1295 que le roi d’Angleterre mit en place le premier véritable parlement. L’ancêtre des « Etats » de Bretagne furent les « assises » ducales, c’est-à-dire ces réunions générales auxquelles les ducs convoquaient leurs principaux vassaux afin d’exposer devant eux les problèmes du moment (mais qui n’étaient pas pour autant des convocations de l’ost). Ainsi, l’assise réunie à Ploërmel en 1240 par Jean Ier devait-elle aboutir à l’édit d’expulsion de tous Juifs du duché. L’autre spécificité des Etats (le terme lui-même date de 1408), par rapport aux assises, est que des bourgeois y étaient convoqués en tant que tels et que leur objet était essentiellement fiscal et non pas législatif.

17 Un parlement ne sera institué qu’en 1485 par François II, coupant ainsi le dernier lien administratif qui unissait encore le duché au royaume, seulement six ans avant la fin de l’indépendance bretonne.

Crédit photographique : calvaire de Tronoën (Par Vassil (Travail personnel) [Public domain], via Wikimedia Commons)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s