Jean V de Bretagne (III) : culture et société de la Bretagne du 15e siècle

Partie 2

  1. La prospérité bretonne

Afin de défendre son Etat, le duc Jean V put heureusement s’appuyer sur un contexte économique globalement favorable. Les pillages et les destructions causés par la guerre de Succession de Bretagne avaient certes laissé des traces et, dans de nombreuses régions du pays, on trouvait encore des châteaux en ruine, des villages désertés et des terres en friche. Dans les campagnes, les habitants les âgés transmettaient toujours la mémoire des misères du temps jadis ; souvenirs de meurtres, de viols, d’incendies, de réserves de grains pillées, d’églises et de chapelles saccagées. Mais, dans l’ensemble, l’heure était à présent au redressement. La Bretagne aurait même très certainement pu connaître une belle croissance démographique si les résurgences périodiques de la peste n’étaient pas venues assombrir le tableau en prélevant tous les dix ans environ une terrible moisson de victimes1.

A l’échelle de l’époque, la Bretagne du début du 15ème siècle, avec sa population approchant le million d’habitants, pouvait être considérée comme un pays de rang comparable au royaume d’Aragon, au duché de Milan et même au royaume du Portugal. Les côtes, et en particulier les côtes septentrionales2 de la Péninsule, étaient beaucoup plus densément peuplées que l’intérieur des terres.

. Le monde des villes

Environ 10 à 15% des habitants étaient des citadins. En tête des villes les plus populeuses figuraient bien évidemment Nantes, qui atteignait les 15 000 habitants, ainsi que Rennes, qui dépassait les 13 000. Un peu plus loin, Vannes et Dinan abritaient environ 5 000 âmes tandis que Fougères, Guérande, Morlaix, Quimper et Vitré avoisinaient les 4 000 à 5 000 habitants3.

Dans bien d’autres régions d’Europe, les souverains devaient souvent batailler avec les représentants d’un patriciat urbain qui entendait faire respecter ses « franchises » et ses « libertés ». Ce n’était pas le cas du duc Jean V. En effet, la bourgeoisie bretonne ne disposait guère d’une grande autonomie politique. Seules Guingamp, et bien sûr Saint-Malo, s’étaient dotées d’une organisation municipale structurée. Dans toutes les autres villes bretonnes, y compris dans les capitales diocésaines, ce n’était donc ni la bourgeoisie ni l’évêché, mais bien un capitaine ducal, directement nommé par le souverain, qui détenait l’essentiel du pouvoir exécutif. Tout au plus, comme à Rennes, lui arrivait-il de convoquer les principaux bourgeois de la ville pour leur faire part de ses volontés. Le poste de capitaine était donc d’une grande importance et par conséquent très goûté par la haute noblesse : un Rieux par exemple fut capitaine de Saint-Malo et un Beaumanoir capitaine de Cesson. A Nantes, la situation était différente et c’était un prévôt qui représentait le duc.

Une bonne partie des habitants de ces grosses villes appartenaient au monde de la boutique4 ou à celui de l’église (curés, chanoines, moines, etc.), tandis qu’au plus bas de l’échelle sociale se situait le groupe des manœuvres embauchés à la journée. Plus bas encore, on trouvait le monde interlope des prostituées (br. gast, littéralement les « chiennes ») et bien sûr des mendiants (klaskerien). Assis à l’entrée des églises, la sébile dans la main et le patenôtre aux lèvres, on retrouvait ainsi la triste cohorte des goitreux, bossus, lépreux, pieds-bots, culs-de-jatte et autres phtisiques (tuberculeux) qui survivaient grâce à la charité publique.

La plupart des citadins habitaient dans des maisons de bois à colombages. Rares étaient les demeures associant le bois et la pierre, et plus rares encore celles constituées entièrement de pierres de taille. Les façades en encorbellement se terminaient par des toits de bois ou d’ardoise fortement pentus. On communiquait entre les différents étages par des escaliers à vis. Les lits et les coffres à vêtements étaient souvent les seuls ameublements intérieurs. En Bretagne comme ailleurs, les rues médiévales étaient étroites, sales et très mal éclairées. En l’absence d’un système d’évacuation des eaux usées, on comptait uniquement sur la pluie pour nettoyer les voiries. Heureusement, des armées de chiffonniers s’avisaient de ramasser tout ce qui pouvait se réparer et de revendre. Les murs et les charpentes étant en bois, les incendies étaient très fréquents.

Afin de pouvoir s’éloigner le plus souvent possible de ces nombreuses incommodités, les habitants les plus aisés (marchands, juristes, chanoines, administrateurs issus de la noblesse d’épée) se faisaient donc souvent bâtir à la campagne des résidences de grand style, les fameux manoirs bretons, dont certains existent encore aujourd’hui, comme le manoir de La Touche-Carné ou encore celui de Sainte-Suzanne de Bodel, qui appartint d’ailleurs à Jean Mauléon, l’un des trésoriers de Jean V.

. La paysannerie

Comme partout ailleurs en Europe, la quasi-totalité des sujets du duc de Bretagne étaient cependant des paysans. La plupart d’entre eux exploitaient des propriétés de petites dimensions, généralement de cinq à dix hectares et dont les faibles rendements leur permettaient à peine de survivre. Dans les fermes, les rôles étaient bien répartis entre les hommes (entretien des animaux et travaux des champs), les femmes (travaux domestiques et filage) et les enfants (menus travaux). Le matin était consacré aux soins des bêtes tandis que l’après-midi se passait aux champs. Seuls les plus âgés étaient laissés au repos mais, étant données les rudes conditions de vie de l’époque, les vieillards étaient assez rares. Les maisons paysannes étaient pour la plupart faites en torchis ou en bois, avec un toit de chaume.

Pour la quasi-totalité des paysans, le seul horizon était celui du « pays » (vro), c’est-à-dire le village et ses alentours immédiats, ceux qui étaient situés dans la même paroisse (plou), sous l’autorité du même curé et d’un représentant du même seigneur. C’est là que l’on naissait, que l’on travaillait, que l’on se mariait (l’endogamie était forte), que l’on mourait et que l’on était ensuite enterré. Les villageois avaient assez rarement l’occasion de voyager en dehors de leur paroisse, si ce n’est pour se rendre dans la ville la plus proche afin d’assister au marché ou bien pour accomplir un pèlerinage. Les nouvelles de l’étranger étaient donc transmises par des colporteurs qui se déplaçaient le long des routes pour vendre leurs divers produits.

Si la vie quotidienne était rude, on savait aussi se détendre à l’occasion. Les fêtes villageoises étaient ainsi rythmées par le son des joueurs de veuze (biniou) et de chalumeau (bombarde). On jouait aux boules, aux palets, à la crosse et on allait admirer les concours de lutte (gouren), les jeux de force ou les parties de soule, qui réunissaient parfois des centaines de participants. Le dimanche, pour aller à la messe, on chaussait ses meilleurs sabots et on enfilait ses plus beaux habits : bonnets ouvragés pour les femmes (ancêtres des coiffes qui apparaîtront seulement deux siècles plus tard) et chapeaux à large bord pour les hommes.

©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽda
(image 1) : Les vendanges de septembre dans la vallée de la Loire

 

L’immense majorité des paysans étaient des tenanciers, c’est-à-dire qu’ils cultivaient de génération en génération les terres de leur seigneur en échange du versement d’une censive et de l’acquittement de divers autres droits (dont les banalités, qu’ils devaient verser à chaque utilisation des fours et des moulins seigneuriaux5). Il existait deux grandes catégories de tenanciers : les métayers, qui louaient des terres en contrepartie d’une partie des récoltes, et les fermiers qui, pour leur part, versaient chaque année un loyer en argent en fonction d’un bail d’une durée précise. Les métayers étaient les mieux lotis car, cultivant des terres toujours considérées comme nobles, ils étaient exemptés des fouages. L’une des particularités de la Basse-Bretagne était l’importance du domaine congéable. Dans ce cas, la terre était possédée par un seigneur appelé « foncier », qui la louait à un exploitant appelé « domanier », qui possédait pour sa part la maison et tous les bâtiments attenants en pleine propriété. Le contrat de location, purement oral, était reconduit à échéance fixe mais pouvait aussi être aboli par le foncier qui donnait alors son « congé » au domanier. Dans chaque paroisse, les paysans aisés se regroupaient au sein d’associations appelées frairies (breuriez), qui s’occupaient de centraliser les sommes dues aux différents pouvoirs (ducaux, seigneuriaux, ecclésiastiques) avec lesquels ils servaient aussi d’interlocuteurs. Ils se réunissaient régulièrement sur le placître, c’est-à-dire l’espace découvert situé au centre du village, ou même plus souvent encore dans l’enclos paroissial, afin d’y discuter des affaires de la communauté.

Si la plupart des ruraux étaient des cultivateurs, on trouvait aussi des bergers, chargés de surveiller les troupeaux paissant sur les espaces communaux, des porchers, qui accompagnaient les porcs lors des glandées d’automne, des messiers, qui inspectaient la bonne croissance des récoltes, empêchaient les vols et chassaient les animaux trop gourmands. Il y avait aussi de petits artisans : forgerons, tisserands, meuniers, etc. Les moins fortunés étaient les paysans sans terre, journaliers et manœuvriers, qui devaient louer leurs bras contre un salaire payé à la journée ou à la semaine. Ceux qui n’étaient plus capables de rien tombaient souvent dans la mendicité et se retrouvaient alors dépendants de leurs proches ou de leurs voisins. La solidarité était cependant forte au sein des communautés paysannes, où l’on s’entraidait pour mener ensembles les travaux des champs les plus considérables et pour surmonter les malheurs des temps. Ce qui n’empêchait pas, bien entendu, les inimitiés et les éternels conflits de voisinage.

Au plus bas de l’échelle sociale, se situaient ceux qu’en Bretagne on appelait les « caqueux » (kakouz). Véritables parias, accusés de tous les maux (et notamment de véhiculer la lèpre), ils vivaient entre eux dans des villages spéciaux, les « caquineries », situées à l’écart des villes. Ils dépendaient directement de l’évêque des lieux sur les plans judiciaires et fiscaux. Il leur était rigoureusement interdit de cultiver d’autres terres que leurs jardins potagers et la plupart vivaient donc du travail du chanvre, du lin ou du bois. Il était aussi fortement prohibé de les toucher que d’être touché par eux, si bien que, même à l’église, ils devaient rester tout au fond du bâtiment. Pendant la messe, ils ne recevaient la communion qu’après tous les autres paroissiens6.

Au sein de la France, la Bretagne apparaissait comme une terre à l’identité très particulière et aux traditions puissamment enracinées. Dans la société rurale bretonne, la piété populaire exprimait souvent la résurgence des anciens cultes celtiques. On visitait beaucoup les fontaines et les sources, les pierres dressées et les arbres remarquables afin d’obtenir la réalisation d’un vœu. On avait aussi fréquemment recours à des sourciers, à des rebouteux ou à des jeteurs de sort. On croyait très fortement aux légendes (mojenn) et à l’existence en tout un monde d’esprits et d’êtres surnaturels : fées, loups-garous, lutins (boudiged), etc. On entretenait aussi une réelle familiarité avec le monde des trépassés (anaon) et le culte de l’Ankoù ou « esprit de la mort » était très répandu.

Au-delà d’une ligne Saint-Brieuc-Vannes, toute la partie occidentale du duché était bretonnante. La pratique de la langue bretonne, à travers ses principaux dialectes (léonard, vannetais, trégorrois et cornouaillais), y était presque exclusive. Seules les élites s’exprimaient couramment en français, encore que les religieux lui préférassent le latin, notamment pour l’écrit. Le bilinguisme était très rare si bien que, pour les bretonnants, les locuteurs francophones étaient considérés comme des « étrangers » (gall, d’où la fréquence du patronyme Le Gall). S’il ne parlait pas lui-même le breton, le duc Jean V, comme tous les Montfort, s’honorait de sa lointaine parenté avec le roi des Bretons, le fameux Arthur, et ne manquait jamais une occasion d’affirmer sa bretonnité.

L’agriculture était à la base de toute la vie économique. Les principales cultures du duché étaient les céréales (avoine, épeautre, froment, seigle, orge, méteil), les fruits (vignes, pommes, poires, prunes, noix), les légumes (pois, vesces, panais, choux, fèves, etc.) 7 et celles liées à la fabrication des toiles, lin et chanvre principalement. Le lin, planté en avril et récolté en juillet, servait à la fabrication des vêtements et des draps. Le chanvre, plus dru, était travaillé pour réaliser les cordes et les voilures des bateaux. Comme dans tout l’Ouest de la France, la plupart des parcelles agricoles étaient entourées de haies et de talus qui formaient ainsi une maille bocagère extrêmement dense. Faute d’engrais, on pratiquait l’assolement biennal ou triennal, ce qui signifie que l’on n’ensemençait un champ qu’une année sur deux ou sur trois, et qu’on le laissait en jachère le reste du temps afin que la terre puisse se reposer. Les labours étaient effectués à l’aide de bœufs, et plus rarement de chevaux. On se faisait une gloire d’avoir de bons chevaux et la compétition était rude entre les fermes pour savoir celui qui détenait les plus vigoureux. Les semailles avaient lieu deux fois l’an, à l’automne et au printemps. Les moissons se déroulaient l’été et mobilisaient toute la communauté. Elles étaient des occasions de grandes réjouissances et de banquets plantureux.

Les blés, une fois récoltés à la faucille, étaient liés en gerbe puis apportés sur l’aire neuve pour y être battus au fléau, afin de pouvoir séparer les graines de leurs épis. On soulevait ensuite les tiges grâce à des fourches en bois pour ne laisser au sol que les grains. Ceux-ci étaient alors tamisés au moyen d’un van, puis entreposés dans des sacs qui étaient emportés chez le meunier afin d’être réduits à l’état de farine8. On plaçait cette farine de méteil constituée d’un mélange de froment, de seigle et d’orge dans une huche, où l’on rajoutait de l’eau, du sel et du levain tout en la pétrissant avec soin. On se rendait ensuite dans le four du village, qui était souvent détenu en banalité par le seigneur. Chaque miche, d’un poids de 5 à 7 kilos, permettait à une famille de tenir entre une et deux semaines. Les miches étaient également consommées sous forme de bouillies, que l’on dégustait généralement accompagnées de choux, de raves et parfois de morceaux de lard. A l’automne, une bouillie de farine de châtaignes remplaçait parfois celle de céréales. Les crêpes ou galettes étaient réservées aux seuls repas de fêtes.

Vivant sur le même terroir (finage) depuis des lustres, les paysans ne faisaient qu’un avec celui-ci. Ils avaient des noms propres pour chacun de leurs champs, pour chaque moulin, chaque fontaine, chaque sentier et même pour chaque arbre ou bosquet. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprenaient à connaître les noms de toutes les espèces de plantes et d’animaux. La vie nocturne se déroulait principalement autour de l’âtre où crépitait le foyer familial. Les gens naissaient, dormaient, cuisinaient, mangeaient et mouraient dans les quelques mètres carrés d’une unique pièce où ils côtoyaient souvent leurs animaux, bétail et volailles réunis. Le bois de chauffe était ramassé dans les talus des environs. Sa chaleur préservait du froid tandis que sa fumée aidait à conserver les viandes et à tenir éloignée la vermine. Les veillées au coin du feu étaient dites laborieuses car, pendant que les femmes tissaient, les hommes s’occupaient à réparer leurs outils. C’est alors que l’on récitait les vieux airs d’antan, souvent des complaintes (gwerziou) composées afin de garder la mémoire de certains événements. Et avec quel succès d’ailleurs ! C’est ainsi que la fameuse gwerz Penmarc’h, qui relate un naufrage dramatique, et qui est toujours chantée sur la côte du Pays Bigouden, pourrait bien évoquer un événement remontant au règne de Jean V !

L’élevage ovin, porcin et bovin, mais aussi équestre, était également pratiqué. Les moutons fournissaient de la viande et de la laine. Les porcs donnaient surtout de la viande dont on consommait une partie fraîche mais qui servait surtout à faire du lard, du boudin, du jambon, de l’andouille et des saucisses. Les vaches fournissaient un lait dont on faisait principalement du beurre et du babeurre et très rarement du fromage, sans doute parce que le prix relativement bas du sel en Bretagne incitait plutôt à conserver le lait sous cette forme. L’ajonc sauvage fournissait la litière du bétail et le fourrage des chevaux. Les variétés domestiques locales9 étaient généralement de petite taille et peu productives par rapport aux standards actuels, mais elles étaient toutes très rustiques et demandaient donc assez peu de soins. Seules les fermes les plus riches possédaient plus d’un ou deux chevaux, quelques vaches, des porcs et une dizaine de volailles. Les paysans étaient très proches de leurs bêtes. Lorsqu’ils labouraient leurs champs, ils chantaient à leurs animaux afin de les encourager à la tâche. Il y avait aussi beaucoup d’étangs destinés à l’élevage de poissons car la consommation de viande était strictement interdite pendant les jours maigres qui s’étendaient sur une bonne partie de l’année. Les landes et les forêts, encore assez nombreuses, offraient de vastes ressources pour le pacage des porcs et des moutons. Bien que très entamées par les défrichements des 12ème et 13ème siècles, les hêtraies et des chênaies bretonnes avaient toujours fière allure deux siècles plus tard. On y trouvait quantité d’animaux sauvages (sangliers, cerfs, chevreuils), qui servaient de gibier à la noblesse. Les meutes de loups (bleiz) y étaient encore très nombreuses et tous les grands nobles entretenaient des équipes de louvetiers chargés de les réduire.

. Le commerce

Grâce à la paix que la politique ducale sut maintenir durant plusieurs dizaines d’années, le territoire breton connut une embellie économique manifeste. Les terribles épidémies et les ravages de la guerre de Succession de Bretagne avaient certes fait disparaître beaucoup d’habitants, mais paradoxalement cette forte baisse de la pression démographique avait aussi eu d’heureuses conséquences. En effet, comme les stocks de monnaie étaient demeurés identiques pour une population moindre, cela entraîna automatiquement une remontée des salaires et des prix, et donc une hausse générale du niveau de vie. L’agriculture, l’industrie et le commerce purent donc prospérer comme jamais. Vers 1450, les côtes bretonnes abritaient ainsi près d’une cinquantaine de ports de commerce, dont ceux de Saint-Malo, Le Croisic, Le Conquet, Penmarc’h et Lannion, qui s’élevaient au même rang que les autres grands ports de la côte atlantique.

Le duc Jean V se montra personnellement très soucieux de la prospérité de ses Etats. Afin de favoriser le développement des échanges entre son duché et les pays voisins, il signa par exemple plusieurs traités commerciaux avec les grandes puissances maritimes de son temps : la Castille (1430 et 1435), la Hollande (1440), les villes basques (il renouvela le traité de 1372), l’Angleterre et la Ligue hanséatique (1432 et 1442). Outre une importante colonie espagnole, la cité de Nantes abritait aussi des préteurs lombards qui y faisaient de bonnes affaires.

Disposant d’une flotte marchande de près de 2 000 navires, les marins bretons sillonnaient toutes les mers, depuis Lisbonne jusqu’à Exeter, afin d’exporter les productions de leur pays : sel de Bourgneuf et de Guérande, vin du pays Nantais, blés du Trégor et de Penthièvre, toiles fines ou grossières de Morlaix, Vitré, Lamballe et Quintin, viande et poissons salés, granite, papier, cuir, etc. A l’inverse, ils importaient en grande quantité de l’étain anglais, du fer espagnol, du vin de Bordeaux et de la pierre calcaire de Caen. La monnaie ducale bretonne était appréciée dans toute l’Europe pour sa stabilité et la bonne qualité de son aloi. Foires et marchés étaient nombreux et généralement bien achalandés. Grâce à l’argent généré par toutes ces activités commerciales, les élites bretonnes, aussi bien en ville qu’à la campagne, purent financer de grands projets architecturaux comme la construction de nombreuses halles, de manoirs ou de clochers monumentaux – à l’instar du fameux Kreisker de Saint-Pol-de-Léon, dont le chantier débuta en 1439 et qui atteignit bientôt les 80 mètres de hauteur ! En comparaison avec la désolation que subissait alors le royaume de France, ravagé par la guerre et les troubles, la prospérité de la Bretagne offrait un contraste saisissant qui étonnait tous les chroniqueurs. Des migrants, venus de Normandie notamment, venaient d’ailleurs souvent s’installer dans le duché afin d’échapper aux désastreuses conséquences du conflit anglo-français.

2. La cour ducale

Comme tous les grands aristocrates de son temps, le duc de Bretagne entretenait un mode de vie itinérant. Grâce à l’étude des documents sur lesquels il a apposé son sceau, et qui portent tous le nom du lieu où ils ont été établis, nous pouvons savoir qu’il changeait de résidence environ une dizaine de fois par an, en fonction de motifs politiques ou personnels. A chacun de ses déplacements, une grande partie de son personnel administratif l’accompagnait en grand équipage.

Le principal lieu de vie du duc Jean V était néanmoins le château de l’Hermine à Vannes. Au cours de son règne, il effectua ainsi plus d’une centaine de séjours dans ce lieu où il avait passé son enfance et où il aimait généralement passer la plus grande partie de la saison froide. Son second lieu de résidence favori était le château de Nantes. Ce dernier était situé à l’emplacement de l’actuel château des Ducs de Bretagne, dont les vastes bâtiments, tels qu’on peut les admirer aujourd’hui, n’ont toutefois été construits qu’une trentaine d’années plus tard, sous le règne du duc François II. Jean V résida aussi fréquemment à Redon et à Rennes. Ces quatre cités formaient donc ce que l’on aurait pu appeler les quatre capitales du duché et, à chaque fois qu’il pénétrait dans l’une d’elles, des cérémonies de « joyeuses entrées » étaient organisées par les autorités locales afin de célébrer sa venue.

Le duc avait aussi pour habitude de faire de fréquents séjours dans ses réserves de chasse, notamment dans la forêt du Gâvre mais aussi et surtout à Suscinio. Le château de Suscinio, construit par son ancêtre Jean Ier le Roux, au milieu du 13ème siècle, était situé sur la presqu’île de Rhuys, non loin de Vannes. Il était entouré d’un immense parc, clôturé par de longs murs de pierre où les réserves cynégétiques étaient préservées avec soin. Le site Suscinio, magnifiquement conservé et restauré, offre aujourd’hui encore au regard du visiteur l’un des derniers exemples du cadre dans lequel le duc Jean V a pu évoluer. Le château de Lestrenic, construit vers 1431, mais aussi celui de Plaisance, acheté en 1434 pour son fils François, abritaient également très souvent la personne ducale. Jean avait aussi pour coutume de répondre à l’invitation de ses vassaux, qui l’invitaient fréquemment à venir séjourner dans leurs propres demeures. On sait ainsi qu’il fréquenta régulièrement le manoir de Kerango, propriété des évêques de Vannes. Durant la première partie de son règne, le duc fit aussi de fréquents séjours en Île-de-France, en Normandie et surtout dans la vallée de la Loire, généralement pour y rencontrer le roi Charles VII en personne, ou bien de grands féodaux auxquels il était allié. Il séjourna ainsi près de douze fois à Paris10, six fois à Angers, cinq fois à Rouen et quatre fois à Tours. Mais, contrairement à son père et à sa mère, il n’effectua jamais de séjour outre-Manche.

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(Image 1) : Le château de Suscinio (Morbihan)

 

La cour de Jean V était l’une des plus brillantes d’Europe. Les principales fêtes religieuses, les mariages princiers, les réunions des Etats de Bretagne, ou encore la signature des traités de paix y étaient célébrés de façon fastueuse et donnaient lieu à l’organisation de tournois et de bals où venaient se produire les musiciens, les danseurs et les ménestrels les plus en vus du moment11. La Bretagne de Jean V produisit d’ailleurs un poète de premier rang en la personne de Jean Meschinot (1420-1491). L’organisation de la cour de Bretagne avait été entièrement réformée en 1405 afin de pouvoir se calquer sur celle de la Bourgogne, qui donnait alors le la en matière d’étiquette curiale et que Jean V avait pu observer lors de son séjour auprès de Philippe le Hardi. Elle comptait environ 250 officiers12.

A leur tête se trouvait le grand maître d’hôtel, qui avait pour tâche d’administrer la maison ducale et qui passait de ce fait pour l’un des premiers personnages de l’Etat. Tristan de la Lande, sire de Guignen, tint cette charge importante de 1413 à 1431 avant que Robert d’Espinay ne lui succède jusqu’en 1448. Les grands maîtres d’hôtel avaient autorité sur tout le personnel de la cour : écuyers tranchants, cuisiniers et arrière cuisiniers, apothicaires, médecins (appelés « physiciens »), palefreniers, lavandiers, responsables des étuves, tailleurs, barbiers, brodeurs et couturiers, coursiers, et bien sûr fous.

Le premier chambellan s’occupait quant à lui de la garde-robe du duc. Il l’accompagnait en permanence et commandait à ses valets, qui portaient tous la livrée ducale brodée d’hermines. Il gérait aussi toutes les questions de cérémonial et détenait notamment le privilège de pouvoir tenir le manteau du duc lors des cérémonies officielles. C’est Robert d’Espinay qui détint cette charge de 1420 à 1438.

Le premier bouteiller et le premier panetier s’occupaient d’alimenter tout ce monde en boissons et en nourritures diverses. Grâce à la conservation de certains registres, on sait ainsi que, pour la seule année 1431, la cour bretonne consomma plus de 6 500 hectolitres de vin. Pierre de Thomelin fut bouteiller de 1417 à 1449 tandis que Meriadec de Guicaznou occupa le poste de panetier de 1421 jusqu’à la fin du règne. Le chapelain quant à lui dirigeait la chapelle ducale. Avec l’aide des chanoines, il préparait les messes et les cérémonies religieuses et fournissait aussi un confesseur au duc. Le grand fauconnier et le grand veneur étaient chargés pour leur part d’organiser les chasses ducales. Henry le Parisy fut grand veneur de 1419 à 1433 et Jean d’Auray grand fauconnier de 1436 à 1452. Le duc était particulièrement fier de son équipage de chiens de race, dogues et lévriers, qui portaient tous son chiffre finement ciselé sur leur toison. Enfin, le grand maître des eaux et forêts devait veiller au bon entretien des forêts et des rivières du domaine ducal, tant en matière d’exploitation des bois, que de respect des droits de chasse et de pêche. Il avait autorité sur un grand nombre de gardes forestiers. Les dépenses de cette imposante maison ducale absorbaient à elles seules plus d’un tiers des recettes du duché, mais son rôle politique était évident car, en rétribuant ainsi grassement ses courtisans, le duc s’attachait aussi de nombreuses fidélités.

Le duc menait donc grand train. Ses cuisiniers confectionnaient pour sa table les mets les plus délicats13. Des documents contemporains du règne de Jean V, comme le fameux manuscrit des Très riches heures du duc de Berry (1411-1416), ou encore les tableaux de Jan van Eyck, permettent de se faire une idée des habitudes vestimentaires de l’époque, habitudes d’ailleurs plutôt extravagantes. Pour les hommes, des chemises de lin ou de soie recouvertes de pourpoints ou de houppelandes de laine à riches motifs de brocart doublées de fourrures précieuses14, des chaperons à cornette de velours en guise de couvre-chef, des chaussures à poulaine aux pieds. Pour les femmes, de riches robes de velours, ainsi que des coiffes très curieuses comme les hennins, les escoffions ou les truffeaux. Pour se détendre, on jouait à la paume, aux échecs, aux cartes, aux dames ou encore aux dés, bien que l’Église vît d’un mauvais œil ce genre d’activités qu’elle jugeait futiles et propres à détourner les fidèles du salut de leur âme qui, seul, aurait dû les préoccuper.

Les meubles de bois finement ciselés du duc et ses riches tapisseries venaient pour la plupart de France ou de Flandre, tandis que certaines de ses armures étaient issues des plus célèbres ateliers du Milanais. Dans plusieurs de ses châteaux, on trouvait des jardins clos bien entretenus, garnis de fleurs, d’herbes aromatiques et médicinales ou encore de plantes tinctoriales. Dans ses écuries l’attendaient des pur-sang de grand prix que l’on équipait de harnachements luxueux lorsqu’il s’agissait de les conduire aux tournois ou sur les champs de bataille. Les coffres du trésor ducal étaient remplis de pièces de monnaies, de pierres précieuses et de remarquables pièces d’argenterie. Quelques rares chefs-d’œuvres artistiques témoignent encore aujourd’hui du raffinement de la cour bretonne, à l’instar du tableau de la Trinité, du nom de ce reliquaire exposé au Louvre (MR 552). Réalisé par des ateliers anglais, il avait été offert à Jean V en 1412 par sa mère, devenue la reine Jeanne d’Angleterre. Rennes et Nantes comptaient d’ailleurs plusieurs ateliers d’enlumineurs, où travailla probablement le fameux « Maître des Heures de Catherine de Rohan et Françoise de Dinan ». C’est également sous le règne de Jean V et en sa présence que se déroula à Rennes la première représentation du Mystère de la Passion (25 mai 1430), qui constitue la plus ancienne représentation théâtrale connue de l’histoire bretonne. En 1439, toujours à Rennes, le fils du duc, Pierre, assista à la représentation d’une autre fable à caractère religieux, Bien avisé, mal avisé, qui fut jouée par près d’une soixantaine de personnages.

Deux groupes sociaux étaient considérés comme les plus solides partisans des Montfort, la petite noblesse de Basse-Bretagne d’une part et les bourgeois des grandes villes d’autre part. La paysannerie de son côté était bien trop enfermée dans des enjeux locaux pour faire preuve d’un véritable patriotisme, tandis que de son côté la haute-noblesse, notamment en Haute-Bretagne, était souvent pro-française. Elle préférait en effet avoir affaire avec un pouvoir royal lointain plutôt qu’à un pouvoir ducal souvent trop interventionniste et qui la gênait dans la conduite de sa politique. Pour la petite noblesse et la bourgeoisie, les services ducaux représentaient au contraire un excellent moyen d’ascension sociale, dans l’armée pour la noblesse, dans l’administration et la justice pour la bourgeoisie. Le duc en effet savait se montrer généreux et distribuait largement gages et pensions à ceux qui le servaient bien. Les roturiers les plus dévoués pouvaient éventuellement espérer obtenir de lui une lettre d’affranchissement qui leur permettrait d’entrer dans la noblesse.

Le plus haut privilège consistait à être revêtu de l’Hermine, du nom de cet ordre de chevalerie fondé par Jean IV en 1381 à l’imitation de l’ordre anglais de la Jarretière. Ses membres, nommés à titre viager, se réunissaient chaque année dans l’enceinte de la collégiale d’Auray au jour de la fête de Saint-Michel, afin de commémorer le souvenir de la célèbre bataille qui avait vu le triomphe des Montfort. La devise de l’ordre, qui était aussi celle du duc, « A ma vie », ce qui signifiait que tous les chevaliers avaient prêté serment de se montrer fidèles au duc et de le servir, s’il était besoin, jusqu’au péril de leur propre vie.

3. La famille ducale

Comme tous les aristocrates de son temps, le duc Jean vivait entouré en permanence d’un groupe de familiers et de proches qui constituaient ce que l’on appelait sa « mesnie ». Au premier rang de ce groupe de privilégiés, on retrouvait bien évidemment les membres de la famille ducale et avant tout la duchesse Jeanne. Troisième fille du roi de France Charles VI dit « Le Fol », Jeanne était née au château de Melun le 24 janvier 1391. Comme on a pu le voir dans la première partie elle avait été promise à Jean de Bretagne dès 1392 et leur mariage, qui s’était déroulé une première fois à l’hôtel Saint-Pol le 19 septembre 1396, avait dû être célébré une seconde fois au Louvre le 30 juillet 1397, à la demande du pape qui avait constaté une irrégularité dans la première procédure. Selon les critères du temps, Jeanne sut se montrer une parfaite souveraine : pieuse, réservée, totalement dévouée à son époux et surtout très féconde. On a déjà dit à quel point son intervention avait été décisive en février 1420, lors de l’enlèvement de Jean V. A sa mort, le 27 septembre 1433, à l’âge de 42 ans, elle fut enterrée dans l’enceinte de la cathédrale Saint-Pierre de Vannes. Une fois veuf, le fait est que le duc ne se remaria pas.

Le plus grand service que Jeanne rendit à la couronne ducale fut donc de laisser à son époux une nombreuse progéniture. En trente-six années de mariage, le couple ducal conçut pas moins de sept enfants, dont trois fils15 : François (1414-1450), Pierre (1418-1457) et Gilles (1420-1450) et quatre filles : Anne (1409-1415), Isabelle (1411-1442), Marguerite (1412-1421) et Catherine (1417-1444).

François, le fils aîné du couple ducal, fut titré comte de Montfort et devint l’héritier officiel du duc régnant à partir de 1424. C’était un jeune homme brillant, sur lequel son père fondait de grands espoirs. Pierre, le cadet, était au contraire une personnalité assez falote, fragile, timide, instable et apparemment assez peu douée. Il reçut néanmoins en apanage le comté de Guingamp. Quant à Gilles, le benjamin, adolescent au tempérament fougueux16, il reçut le titre de comte de Chantocé et passa deux années à la cour du roi Henri VI d’Angleterre entre 1432 et 1434 afin de parfaire sa formation. La duchesse Jeanne et tous les enfants majeurs possédaient leur propre « maison » composée de son propre personnel domestique mais dont les effectifs étaient évidemment bien plus modestes que ceux du duc.

Comme c’était alors la règle, Jean V utilisa ses proches parents comme les pièces d’un grand échiquier destiné à satisfaire ses ambitions politiques. Il s’occupa tout d’abord du cas de ses frères et sœurs. Le 16 juin 1407, sa sœur Blanche fut ainsi mariée au comte Jean IV d’Armagnac, fils du puissant Bernard VII, chef du parti Armagnac, qui passait alors pour être l’un des hommes les plus puissants du royaume. Le 26 juin 1407, à Nantes, sa sœur Marguerite de Montfort épousa le vicomte Alain IX de Rohan (m. 1462). Ce dernier, à la fois vicomte de Rohan et de Léon et seigneur de nombreuses autres terres, était l’un des plus puissants vassaux du duc. En 1423, Jean V négocia coup sur coup le mariage de ses deux frères cadets. Arthur le connétable épousa Marguerite, fille de feu le duc de Bourgogne Jean sans Peur  et sœur de Philippe de Bon, tandis que Richard, comte d’Etampes, épousa Marguerite d’Orléans, fille du duc Louis, mort assassiné en 1407 par ce même Jean sans Peur ! C’était se placer habilement au milieu des deux camps qui se faisaient la guerre, comme pour marquer sa stricte neutralité, mais aussi sa capacité à jouer les bons offices.

Durant la décennie suivante, Jean V organisa les noces de ses propres enfants, toujours avec la même volonté d’étendre et de renforcer ses alliances. En 1430, il tenta de marier son fils aîné François avec Bonne, fille du duc de Savoie, mais la jeune fille mourut de maladie avant la cérémonie. Il reporta alors ses vues sur Yolande d’Anjou, la sœur du fameux « bon roi René », qui allait devenir par la suite duc d’Anjou, duc de Lorraine et comte de Provence. Le mariage eut lieu à Nantes, le 28 août 1431. En 1434, la naissance de Renaud, le premier enfant du couple et le premier petit-fils du duc, apporta à son grand-père une joie qui fut hélas de courte durée puisque l’enfant mourut à peine quatre ans plus tard. En juin 1441, Pierre de Guiguamp fut marié à la très pieuse Françoise, fille de Louis d’Amboise, vicomte de Thouars. Jean V s’occupa aussi de pourvoir ses deux seules filles survivantes. Le 1er octobre 1430, la jeune Isabelle, après avoir été fiancée en 1424 à Louis III d’Anjou et de Sicile, épousa finalement le comte Guy XIV de Laval, l’un des plus puissants vassaux de son père. Catherine pour sa part fit un mariage moins prestigieux puisqu’elle fut mariée à l’un des conseillers du roi de France, Etienne Jamin. En 1442, après la mort de sa bru Yolande d’Anjou, Jean V négocia le remariage de François avec la très belle Isabelle Stuart, fille du roi Jacques d’Ecosse, mais le vieux duc devait trépasser avant la cérémonie qui se déroula au château d’Auray le 30 octobre 1442. Quant à Gilles, qui n’avait encore que vingt-deux ans à la mort de son père, les projets matrimoniaux le concernant restèrent donc à l’état d’ébauche. Au final et par le biais de cette habile stratégie matrimoniale, la famille ducale bretonne se retrouva ainsi alliée à toutes les plus puissantes familles du royaume de France et même d’Europe.

. Une fin paisible

Le 9 novembre 1439, le duc Jean V, qui allait sur ses 50 ans, célébra le quarantième anniversaire de son avènement au trône. Il était alors parvenu au sommet de sa puissance. Deux ans plus tôt, en octobre 1437, après avoir eu vent d’une rumeur selon laquelle les Penthièvre fomentaient un énième complot, il avait demandé et obtenu de tous les nobles de son duché qu’ils lui jurassent un serment de fidélité personnelle. En 1440, à l’occasion du chapitre de Saint-Omer, il fut honoré par son beau-frère, le duc de Bourgogne Philippe le Bon, alors l’homme le plus riche d’Europe, du prestigieux et très envié titre de chevalier de la Toison d’Or.

Durant l’été 1442, tandis qu’il séjournait à Nantes, Jean V tomba gravement malade et fut bientôt contraint de s’aliter au manoir de la Touche, propriété de son fidèle ministre, Jean de Malestroit, qui s’en vint rapidement à son chevet. Son mal empira et il reçut l’extrême-onction. Il se confessa et obtint l’absolution des mains de Jean de Malestroit, qui lui fit ensuite donner le saint viatique. Finalement, le 29 août 1442, à deux heures du matin, le duc expira à l’âge de 52 ans et après 42 ans et 9 mois de règne. Il laissa le duché à son fils aîné François.

Le corps du souverain fut veillé par de nombreux moines avant d’être pris en charge par les médecins qui procédèrent à son embaumement. Lavé d’abord à l’eau puis au vin, il fut ensuite éviscéré et rempli d’onguents et de sel avant d’être habillé pour pouvoir être exposé durant plusieurs jours devant l’autel de la cathédrale Saint-Pierre de Nantes. La messe et l’oraison funèbre furent célébrées sous les auspices de l’incontournable Jean de Malestroit, en présence d’une foule nombreuse. Recueillis et émus, même les gens du peuple pleurèrent avec sincérité la disparition de leur « bon duc Jean », dont la simplicité et la charité avait su conquérir le cœur de ses sujets. Au terme de cette cérémonie, le corps  fut enseveli sous le chœur de la cathédrale.

Il fallut neuf années et bien des tractations pour que la dépouille soit finalement exhumée et ré-inhumée dans la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier auprès de celle de saint Yves Hélory, comme le duc Jean V l’avait pourtant expressément demandé de son vivant17. Son fils le duc Pierre II et son épouse accompagnèrent alors personnellement le cercueil de l’ancien souverain à l’occasion d’un long et dernier voyage. Le convoi s’arrêta à trois lieues de Tréguier, à Plouec, où l’évêque vint avec ses chanoines pour le réceptionner. Il fut alors solennellement déposé dans une chapelle, tout près du splendide tombeau de saint Yves que le duc avait lui-même financé.

. Epilogue

Bien que tous se soient efforcés de poursuivre sa politique de maintien de l’indépendance bretonne, les différents ducs qui succédèrent à Jean V ne connurent pas autant de réussite que lui.

Le 26 juin 1446, François Ier dut faire arrêter son frère, le bouillant Gilles, auquel il reprochait d’avoir pris langue avec le roi Henri VI d’Angleterre. Rendus furieux par la mise aux arrêts de leur protégé, les Anglais prirent par surprise la ville de Fougères, qu’ils pillèrent de fond en comble le 19 mars 1449. Le 17 juin 1449, sur les instances de son conseiller et ami, Arthur de Montauban, François Ier engagea officiellement le duché de Bretagne dans la guerre de Cent Ans aux côtés de l’ost français. Tandis que Charles VIII lançait ses hommes contre Verneuil (août) puis Rouen (octobre), François vint pour sa part assiéger la place de Fougères qui finit par tomber le 2 novembre 1449. En avril 1450, il envoya son oncle, Arthur de Richemont, achever la conquête de la Normandie aux côtés des troupes royales commandées par le duc de Bourbon. Le 15 avril 1450, Richemont et Bourbon affrontèrent ensemble l’armée anglaise à la bataille de Formigny. A la suite d’une puissante charge de cavaleriemenée par Richemont et ses bretons, les troupes royales écrasèrent littéralement l’arrière-garde des Anglais, qui perdirent près de 4 000 hommes en seulement quelques heures. Le chef du corps expéditionnaire ennemi, Thomas Kyriell, fut fait prisonnier. Peu de temps après, le duc François faisait étrangler l’infortuné Gilles (25 avril 1450).

A François Ier, mort le 19 juillet 1450 à trente-six ans et sans héritier mâle, succéda donc son autre frère, Pierre de Guingamp. Face au scandale provoqué par l’assassinat de Gilles, le nouveau duc se sentit contraint de réagir. Le 8 juin 1451, les meurtriers furent donc pendus à Vannes. Nonobstant cette décision, le duc Pierre II poursuivit la politique pro-française de son prédécesseur. En juillet 1453, c’est d’ailleurs l’un de ses vassaux, André de Lohéac, maréchal de France, qui remporta la célèbre bataille de Castillon, qui allait mettre fin à la guerre de Cent Ans. La mort du duc Pierre II, à seulement trente-neuf ans, le 22 septembre 1457, représenta la fin de la lignée fondée par Jean V. A Pierre succéda donc son oncle, le vieux connétable de Richemont, qui devint le duc Arthur III. Mais ce dernier mourut à son tour au bout de seulement quinze mois de règne, le 26 décembre 1458, là encore sans héritier mâle. Ces trois souverains, pourtant non dénués de qualités, eurent des règnes trop courts pour avoir pu réellement marquer de leur empreinte l’histoire du duché.

A partir de janvier 1459, c’est donc François II, fils de François d’Etampes et neveu de Jean V, qui hérita du trône ducal. Plus qu’aucun autre de ses prédécesseurs, il allait chercher à prendre ses distances avec la France. Mais il trouva bientôt en face de lui un redoutable adversaire en la personne du roi Louis XI, dont l’avènement, en 1461, allait marquer le début d’une véritable lutte à mort entre la France et la Bretagne. Finalement, au terme d’une double guerre victorieuse (mai 1487 – août 1488 / février 1489 – novembre 1491), le duché breton finit par passer dans les mains du royaume du Lys. Hormis les Etats de Bretagne, toutes les autres institutions ducales (conseil, chancellerie et parlement) furent alors supprimées et le duché lui-même finira par être ravalé au rang de simple province en 1532. La Bretagne ne retrouva jamais plus son indépendance politique.

Notes :

1 Ce n’est qu’au début des années 1460 qu’une véritable reprise démographique se produisit, après plus de cent-trente années de baisse. La population bretonne culminera au milieu du 17e siècle, moment où elle atteignit les deux millions d’habitants. Nantes et Rennes dépasseront alors les 20 000 habitants.

2 Les côtes du Trégor et du Penthièvre formaient la « ceinture dorée » de la Bretagne. La richesse des sols et l’usage d’engrais marins – comme le goémon et le maërl, permettaient d’obtenir d’excellents rendements.

3 Les villes bretonnes ont différentes origines : certaines sont des créations romaines, parfois devenues des sièges épiscopaux (Nantes, Vannes, Rennes, Quimper), d’autres sont nées à l’ombre d’abbayes (Saint-Brieuc, Saint-Malo, Saint-Pol de Léon, Tréguier, Redon, Quimperlé) ou bien de châteaux (Ancenis, Auray, Brest, Fougères, Clisson, Lamballe, Moncontour, Ploërmel, Vitré, Guingamp) enfin, quelques-unes ont été créées de toute pièce à partir de défrichements médiévaux (Saint-Aubin du Cormier, Le Gâvre, etc.).

4 Les registres fiscaux nous donnent une image de quelques-uns des métiers qui étaient alors pratiqués : boulangers, meuniers, taverniers, cuisiniers, orfèvres, peintres, serruriers, couteliers, armuriers, tisserands, drapiers, tapissiers, teinturiers, cordiers, tailleurs, fourreurs, chapeliers, merciers, fripiers, baudroyers, cordonniers, savetiers, courroyers, gantiers, selliers, bourreliers, charpentiers, maçons, tailleurs de pierre, chandeliers, potiers, étuveurs, chirurgiens-barbiers, etc. La plupart de ces métiers étaient organisés en corporations dirigées par des jurés qui avaient autorité sur des maîtres-artisans, des compagnons ouvriers et des apprentis. Beaucoup de corporations avaient mis sur pied des confréries, lesquelles contrôlaient des caisses de secours et des œuvres de charité.

5 Il n’existait pratiquement pas d’alleux roturiers en Bretagne, c’est-à-dire de terres ne relevant pas d’une seigneurie et qui auraient donc pu être exploitées directement par des paysans propriétaires.

6 Si leur condition ira en s’améliorant avec le temps, les derniers interdits les touchant ne disparaîtront qu’au 19ème siècle.

7 Certains végétaux emblématiques du paysage rural breton n’apparaîtront que plus tard, comme le sarrasin (fin du 15e siècle), l’artichaut (17e siècle) ou encore la pomme de terre (18e-19e siècle).

8 Le droit de mouture était d’environ 1/16e à 1/8e de la récolte. Il était perçu par le meunier (br. miliner), qui en reversait une partie au seigneur et gardait le reste pour lui. Du fait de leur lien étroit avec les autorités, les meuniers étaient mal vus des paysans et contraints à une forte endogamie.

9 Notamment les vaches pie noir, pie rouge ou froment du Léon, ou encore les chevaux de trait appelés « grands bretons ».

10 Les ducs de Bretagne possédaient deux grandes résidences dans la capitale parisienne : l’hôtel de Bretagne, situé en face de l’hôtel de Cluny et l’hôtel de Petite-Bretagne, à l’emplacement de l’actuel jardin du Carrousel du Louvre. Ce dernier bâtiment fut vendu en 1428 par Jean V aux chanoines de Saint-Thomas du Louvre.

11 Jean IV avait été un grand mélomane.

12 Ils étaient environ quatre-vingt-dix sous Arthur II et seront six-cent-cinquante sous François II.

13 On peut se faire une bonne idée des mets servis à la table ducale en consultant le fameux Viandier du cuisinien Guillaume Tirel, alias Taillevent. Il traite en effet des plats les plus appréciés dans les cours de l’époque : potages de légumes, pâtés de lamproies, de brochets, d’écrevisses, d’anguilles ou d’esturgeons, rôtis d’agneaux, de lapins et de lièvre, venaisons de chevreuil, de sangliers ou de cerfs, jambons gras, terrine de caille, de perdrix ou de faisans, etc., le tout arrosé de sauces au poivre, au safran, à la cannelle ou au gingembre et accompagné de pain blanc, de tartes, de flancs, de gaufres, de dattes, de prunes, de cerises, de figues, de dragées, et bien sûr de vin du Val de Loire ou de Clairet bordelais. Au passage, on comprendra aisément pourquoi la goutte était l’un des maux les plus répandus au sein des familles de l’aristocratie médiévale.

14 Fourrures de martre, de vison, d’écureuil (« petit-gris » ou « vair »), de renard, de lynx ou de zibeline.

15 Par ailleurs, sa grande dévotion n’empêcha pas le duc d’engendrer un fils bâtard prénommé Tanguy (m. avant 1471). Ce dernier fut reconnu par son père qui lui confia la seigneurie d’Hédé et le gouvernorat de Dol. Il s’illustra en 1431-1432 lors de la guerre menée par son père contre le duc d’Alençon, puis en 1439 lors du siège d’Avranches, où il fut armé chevalier. Il assista également aux Etats de Bretagne qui se tinrent à Vannes en 1451 et 1455. Il épousa Jeanne, fille d’Antoine Turpin seigneur de Crissé. Le couple n’eut pas de descendance.

16 A l’âge de 24 ans, Gilles enlèvera la jeune Françoise de Dinan, âgée de seulement huit ans, afin de l’épouser pour d’accaparer son immense héritage. Il l’a retiendra prisonnière au château de Guildo mais mourra avant que le mariage n’ait été consommé.

17 Épargnés par les Espagnols en 1592, puis par les Ligueurs en 1594, la tombe et le corps qu’elle contenait furent profanés en 1794 lors du sac de la cathédrale par le bataillon d’Etampes, dont les soldats transformèrent les lieux en temple de la Raison. Un nouveau gisant ducal fut sculpté par Armel Beaufils en 1947, tandis qu’au sol une plaque de marbre rappelle l’emplacement de la tombe originale.

Sources :

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. Blanchard, R. : Lettres et mandements de Jean V duc de Bretagne, Société des bibliophiles bretons et de l’histoire de Bretagne, 5 t. Nantes, 1889-1895.

. Cassard, J.-C. : « Un Valencien en Bretagne au XVe siècle, Vincent Ferrier (1418-1419) », in Triade 5, Les Celtes et la Péninsule ibérique, 1999, pp. 167-179.

. Coativy Y. : La Bretagne ducale. La fin du Moyen Âge, Paris, 1999.

. Debidour V.-H. : Art de Bretagne, Arthaud, Paris, 1977.

. Jones, M.: The creation of Brittany, a late medieval state, Hambledon press, 1988 (trad. fr. La Bretagne ducale, Rennes, 1998).

. Kerhervé, J. : L’Etat breton aux XIVe et XVe siècle, les ducs, l’argent et les hommes, Paris, Editions Maloine, 1987.

. Kozerawski, A. & Rosec, G. : « Vivre et mourir à la cour des ducs de Bretagne », in Skol Vreiz, n°27, avril 1993.

. Leguay J.-P . & Martin, H. : Fastes et malheurs de la Bretagne ducale (1213-1532), Rennes, 1982.

. Leguay, J.-P. : Vivre dans les villes bretonnes au Moyen Âge, PUR, Rennes, 2009.

. Planiol, M. : Histoire des institutions de la Bretagne, Rennes, 1955.

. Prigent, C. : Pouvoir ducal, religion et production artistique en Basse-Bretagne (1350-1575), Maisoneuve et Larose, Paris, 1992.

. Salamagne, A. & Kerhervé, J. & Danet, A. : Châteaux et modes de vie au temps des ducs de Bretagne, PUR, Rennes, 2013.

Crédit photographique :

Image de présentation : le manoir de La Touche, à Nantes (By Selbymay (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons).

Image 1 : Frères de Limbourg (Herman, Paul et Jean) [Public domain], via Wikimedia Commons

Image 2 : By PIERRE ANDRE LECLERCQ (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC BY-SA 4.0-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0-3.0-2.5-2.0-1.0)%5D, via Wikimedia Commons

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