VI. Filiol « l’Enigme »

Partie V

. Une fin mystérieuse… et quelques connaissances haut placées (1945 – …)

En France, l’épuration légale a commencé dès le mois de juin 1944 et va se poursuivre durant plus de cinq ans. Elle sera particulièrement sévère puisque près d’un million de personnes seront arrêtées et détenues pour des faits de collaboration avec l’occupant allemand. Sur ce total, 97 000 condamnations seront prononcées, dont 2 853 à la peine capitale. En fin de compte, 770 personnes seront effectivement fusillées en application de l’article 75 du Code pénal qui prévoit la peine de mort en cas d’intelligence avec l’ennemi. Mais il y aura aussi de nombreux règlements de compte illégaux : sans doute près de 10 000 exécutions sauvages (surtout de la part des FTP communistes) et près de 15 à 20 000 femmes tondues sous prétexte de « collaboration horizontale ».

Au milieu de ces déchirements, le juge Pierre Béteille n’a pas oublié que le procès de la Cagoule avait été interrompu par la guerre en septembre 1939. Dès le mois de décembre 1944, il se rend donc à Lesparre, près de Bordeaux, où une partie des archives judiciaires parisiennes ont été stockées lors de l’exode de juin 1940. Après bien des efforts, il finit par retrouver le dossier d’instruction qu’il avait réalisé six ans plus tôt. Grâce à cet acharnement (et au soutien politique de ses amis socialistes), le grand procès de la Cagoule, peut donc finalement s’ouvrir le 11 octobre 1948 devant la cour d’assises de la Seine.

Sur les 71 inculpés d’avant-guerre, 40 sont effectivement présents (dont Jeantet, Méténier et Corrèze), 12 sont morts durant le conflit ou peu de temps après (Deloncle, Duseigneur, Moreau de La Meuse), tandis que les 13 autres sont en fuite (dont Filiol, Fauran et Martin). L’acte d’accusation fait 975 pages et il faudra plusieurs heures pour en achever la lecture. S’en suivront plusieurs semaines de débats et d’interventions au cours desquels près de 400 témoins vont se succéder à la barre, dont certains célèbres comme Léon Blum, le général Gamelin, Edouard Daladier ou encore le colonel Loustaunau-Lacau. Au fil des 38 audiences, c’est toute l’histoire de la Cagoule qui remonte à la surface. Mais la France a connu tant de drames depuis lors que ce procès a du mal à passionner les foules. L’heure est à l’apaisement, si bien que, lorsque les verdicts tombent finalement le 26 novembre 1948, les peines sont plutôt clémentes. On note 11 acquittements (dont celui de Maurice Duclos), 10 peines de prison (la perpétuité pour Jacubiez, 20 ans pour Méténier, 10 ans pour Corrèze, 5 ans pour Alice Filiol et 4 ans pour Jeantet)  et du sursis pour tous les autres. Seuls les absents seront durement sanctionnés. Filiol est ainsi condamné à la peine de mort par contumace pour l’assassinat des frères Rosselli, une affaire où son rôle exact a été dévoilé par Fernand Jacubiez, l’un des membres du commando de Bagnoles-de-L’Orne.

C’est la quatrième condamnation à mort prononcée à son encontre depuis la Libération1 mais Filiol n’aura jamais à répondre de ses actes devant une Cour de justice. En fait, ni les juges, ni les journalistes, ni les historiens ne sont jamais parvenus à établir avec certitude ce qu’il était advenu de Jean Filiol après cette journée du 25 avril 1945 au cours de laquelle il a disparu du petit village des Alpes italiennes où il s’était retrouvé encerclé. Cependant, d’après la rumeur qui s’est très rapidement répandue après la guerre, le fugitif serait parvenu à gagner clandestinement l’Espagne2.

Comment a-t-il réussi ce tour de force et grâce à quelles complicités ? On ne le sait toujours pas. Mais le fait est qu’au cours du seul printemps 1945 ce sont près de 2 millions de citoyens français installés en Allemagne à des titres divers (prisonniers de guerre de 1940, détenus des camps de concentration, travailleurs du STO), qui sont revenus dans leur pays. L’administration et l’armée avaient bien mis en place des procédures de filtrage sur les routes et dans les gares, afin de pouvoir contrôler les personnes concernées, mais les flux étaient si importants que beaucoup de collaborateurs réussirent à passer entre les mailles du filet. Jean Filiol, qui connaissait mieux que quiconque les règles de la clandestinité, fit sans doute parti de ceux là.

Mais de quoi a-t-il donc vécu une fois installé en Espagne ? Là encore, on ne peut que formuler des hypothèses. Sans doute s’est-il appuyé sur l’aide de quelques exilés français, comme Pierre Héricourt, l’ancien consul du régime de Vichy à Barcelone, qui était devenu le responsable local du Secours National Français. On a également prétendu qu’Eugène Schueller lui aurait fait verser des fonds via la Procasa, la filiale espagnole de l’Oréal. Enfin, on a raconté qu’il aurait pu bénéficier de subsides extorqués à des personnalités influentes, qui s’étaient compromises avec le MSR durant l’occupation allemande et qu’il aurait fait chanter avec succès. Le 27 juillet 1954, lorsque parut le n°203 de la Lettre à un cousin – sorte d’émule du Canard Enchainé – un auteur anonyme affirmera ainsi que « Monsieur Filiol vit (désormais) à Madrid grâce aux subsides de ceux qu’il fait chanter ».

D’après la rumeur, Filiol aurait même réussi à faire venir dans le pays sa femme, Alice, ainsi que son fils et sa fille, qui auraient vécu comme lui sous le nom de Lamy. Le journaliste français Philippe Bourdrel, auteur d’un célèbre livre sur la Cagoule en 1970, a prétendu qu’à cette époque, il avait effectivement cherché à rencontrer Filiol, mais que certains de ses contacts l’en avaient dissuadé, au motif que ce dernier demeurait toujours selon eux un « homme dangereux ». Bourdrel affirmera plus tard que Filiol avait bel et bien lu son livre et qu’il l’avait trouvé fort bien documenté. Selon certaines rumeurs, jamais confirmées officiellement, Jean Filiol serait décédé de mort naturelle au début des années 1970.

A vrai dire, cette disparition ne cesse pas d’interroger. Comment un homme avec un passif aussi lourd que Jean Filiol a-t-il pu échapper ainsi aux conséquences de ses actes pendant aussi longtemps et parvenir à se faire totalement oublier, non seulement de la justice mais également de l’opinion publique et des médias ? En réalité, plusieurs faits peuvent apporter un début d’explication à cette énigme.

. Le choix de la discrétion :

Il y a d’abord la chance paradoxale qu’a eue Jean Filiol de n’avoir jamais occupé la première place au sein des différentes organisations dont il a été membre. Dans la Cagoule comme au MSR, c’est Eugène Deloncle qui attirait vers lui tous les regards tandis que Filiol demeurait le plus souvent en arrière-plan. Sous le régime de Vichy, le Bergeracois n’a occupé aucun poste à responsabilité, ce qui l’aurait bien évidemment exposé politiquement et médiatiquement, comme ce fut le cas pour Darnand et d’autres. Il est également exact qu’il n’a jamais plus refait parler de lui après la guerre, contrairement par exemple à son camarade d’exil, le milicien François Gaucher, qui n’hésita pas à faire publier des écrits d’inspiration fasciste dans les années 19603.

. Le soutien du franquisme :

Il y a aussi la situation politique tout à fait particulière de l’Espagne de cette époque. Il faut rappeler en effet que le régime franquiste, bien qu’il se fût rapproché politiquement des Alliés dès 1942, ne renia jamais ses racines fascistes. Après la guerre, il offrit ainsi l’asile à plusieurs figures de la collaboration française4 mais aussi de l’extrême droite européenne5 et plus largement à tous les hérauts de l’anti-communisme6. D’importants hiérarques franquistes, à l’instar du maire de Madrid José Finat y Escriva7, de l’ancien chef des services de renseignement de l’armée, Vicente Fernandez Bascaran, ou encore de l’ancien ministre des Affaires étrangères (et beau-frère de Franco), Ramon Serano-Suner, ne cachèrent jamais leur nostalgie de l’épopée fasciste.

On ne peut pas ignorer le rôle qu’a joué à cet égard Jose Maria de Lequerica (1890-1963), qui fut ministre des Affaires étrangères de son pays d’août 1944 à juillet 1945. Ambassadeur d’Espagne en France de 1939 à 1944, décoré de la Francisque, il avait noué des liens étroits avec tout ce que la France comptait alors de collaborateurs. Or, on se souviendra que Filiol était devenu un hôte régulier des services consulaires espagnols.

L’Espagne, siège de l’Opus Dei, était aussi l’un des centres mondiaux du catholicisme militant. Jean Filiol, en tant que militant catholique et combattant fasciste, réunissait donc deux qualités qui faisaient de lui un allié naturel du régime franquiste. Il n’est pas inutile de rappeler non plus qu’il connaissait très bien ce pays, où il avait déjà séjourné entre 1937 et 1941, et où il avait noué de solides relations à l’époque où la Cagoule apportait son soutien au camp nationaliste. Lorsqu’une demande officielle d’extradition de Jean Filiol fut adressée au gouvernement espagnol en 1947, Madrid y opposa donc une fin de non-recevoir.

Mais l’Espagne n’était pourtant pas un refuge aussi sûr qu’il y paraissait, car le gouvernement français n’avait pas encore perdu tout espoir d’entraîner Franco dans la chute des autres régimes fascistes. Dès l’été 1944, les autorités françaises accordèrent ainsi un France soutien à différentes formations de résistants antifranquistes. En octobre 1944, ces derniers parvinrent même à pénétrer dans la vallée d’Aran et à l’occuper pendant près d’une semaine avant d’être finalement repoussés. Le principal chef insurgé, Cristiano Garcia, fut capturé par la gendarmerie espagnole le 15 octobre 1945 et fusillé quatre mois plus tard. Depuis Paris, les patrons de la DGER, les services de renseignement français, n’avaient pas non plus abandonné toute idée de récupérer un jour certains des collaborationnistes exilés en Espagne. Le 10 juin 1945, une opération spéciale permit ainsi de capturer près de Madrid Michel Szkolnikoff, alias « monsieur Michel », qui avait sans doute été l’un des plus grands truands du Paris de l’occupation. Mais la dose de tranquillisant destinée à le rendre inconscient lui ayant été fatale, le corps du repris de justice dut finalement être abandonné dans un fossé.

. Le retour de l’anti-communisme

Peu à peu cependant, la situation finit par s’apaiser. Certes, dans l’euphorie de la libération, la répression et la traque des collabos avait été sans pitié mais, dès le 5 mai 1947, l’exclusion des ministres communistes du gouvernement marqua la fin de « l’union sacrée ». Le déclenchement de la guerre en Indochine en décembre 1946, les émeutes ouvrières d’octobre et novembre 1947, et surtout la dégradation de la situation internationale (« Coup de Prague », « Blocus de Berlin », etc.), jouèrent à fond pour remettre l’anticommunisme au rang des priorités du gouvernement français.

Cette évolution se manifesta bientôt sur le plan politique. Le 14 mars 1948, la célébration du « banquet des mille » marqua de façon spectaculaire le retour médiatique de la droite française après plusieurs années de purgatoire. En mars 1952, le nouveau président du Conseil Antoine Pinay réussit pour la première fois à gouverner les chambres avec une majorité de centre-droit. Cette évolution conservatrice se manifesta également dans le rapport que la société entretenait avec les événements de l’occupation. L’heure était désormais au redressement économique, à l’unité nationale et donc à l’oubli des drames du passé. Une première fois le 16 août 1947, puis à nouveau le 5 janvier 1951, et enfin le 6 août 1953, trois lois d’amnistie permirent ainsi de vider les prisons françaises de la quasi-totalité des collaborateurs qui y étaient détenus depuis l’été 1944. La traque de ceux qui s’étaient réfugiés à l’étranger cessa dès lors d’être une priorité.

Après des années de tensions, les relations avec l’Espagne finirent aussi par se normaliser. Chacun y mit d’ailleurs du sien. Déclenchée par la DST le 7 septembre 1950, l’opération « Bohême-Paprika » entraîna ainsi l’arrestation de près de 300 communistes étrangers, dont celle de 250 républicains espagnols, qui furent en grande partie extradés vers l’URSS. La France mettait ainsi un terme brutal au soutien qu’elle avait offert jusque-là aux insurgés anti-franquistes. Un accord tacite fut ensuite trouvé avec l’Espagne qui, de son côté, s’employa à ce que les ex-collaborateurs français réfugiés sur son sol se tiennent désormais tout à fait tranquilles.

. De possibles soutiens :

Mais à vrai dire, toutes ces explications, pour utiles qu’elles soient, ne suffisent pas à rendre compte de l’impunité totale dont bénéficia Jean Filiol après la guerre. Pour comprendre les ressorts profonds de cette omerta, il faut nécessairement s’intéresser aux complicités dont il aurait éventuellement pu bénéficier. Les noms de trois puissants personnages viennent alors tout de suite à l’esprit : Eugène Schueller, François Mitterrand et Pierre de Bénouville8.

a. Le cas Schueller

Né en 1887, fils d’un boulanger alsacien installé à Paris, Eugène Schueller devint chimiste et fonda sa propre société, l’Oréal-Monsavon, en 1909. Son inventivité débordante (il mit ainsi au point la première teinture pour cheveux et la première crème de protection solaire) ainsi ses talents commerciaux lui permirent de faire rapidement fortune. Il racheta les peintures Valentine et se lança avec succès dans la production d’objets en plastique.

Mais c’était également un anti-communiste fervent et un antisémite très convaincu. Militant de l’Action française jusqu’en 1935, il avait participé à l’aventure de l’OSARN et appuyé à la mise en place du RNP et du MSR, dont il rédigea d’ailleurs en grande partie le programme économique. Ce petit homme sautillant était convaincu de détenir les clés du redressement français. Il avait théorisé un modèle d’économie dite proportionnelle (liant les bénéfices aux salaires) ainsi qu’un impôt sur l’énergie dont il était sûr qu’ils permettraient à la France de devenir une grande puissance industrielle. Mais il avait besoin d’un parti pour défendre ses idées et Deloncle avait su le convaincre de miser sur le MSR.

Bien qu’il ait cessé toute activité politique à partir de la fin 1942, Schueller fut néanmoins rattrapé par son passé à la Libération et il fallut alors que plusieurs de ses nombreux amis usent de tout leur poids et de leur influence pour que soient finalement abandonnées les poursuites lancées contre lui (juin 1947).

Ayant par ailleurs réussi à récupérer le contrôle de sa firme, un temps menacée de nationalisation, Schueller n’hésita pas à secourir à son tour ses camarades dans le besoin. Il permit ainsi à plusieurs des anciens cagoulards de faire carrière, et même fortune. Henri Deloncle, le frère d’Eugène, fut nommé directeur de la branche espagnole de Monsavon. Jacques Corrèze, l’époux de la veuve d’Eugène Deloncle, fut lui aussi embauché dès sa sortie de prison en 1949. Installé aux Etats-Unis, il prit la tête de Cosmair, la filiale américaine de l’Oréal. Lucien Combelle et Jean Azéma bénéficièrent également des largesses d’André Schueller et tout laisse à penser que Filiol en profita également.

Toujours est-il qu’à la mort de Schueller, en 1957, la direction de son groupe échoua entre les mains de son gendre, André Bettencourt, qui en devint le nouveau président, et dans celles de François Dalle, qui fut nommé directeur général. En trois décennies, les deux hommes allaient faire de la firme française l’un des leaders mondiaux de l’industrie du luxe et l’une des sociétés les plus puissantes de la planète. Le passé sulfureux d’E. Schueller et de ses amis ne fut révélé qu’en 1991, lorsqu’éclata « l’Affaire l’Oréal ». A l’origine du scandale se trouvait un homme, Jean-Pierre Meyers, le propre gendre d’André Bettencourt. Alors qu’il cherchait depuis de nombreuses années à s’emparer de la direction de l’Oréal et qu’il se voyait constamment frustré de ses ambitions, il décida de faire appel aux services de deux hommes d’affaires franco-israéliens, Jean et David Frydmann, afin qu’ils l’aident à révéler les liens longtemps entretenus entre la direction du groupe et l’extrême droite française. Devant l’émoi provoqué par ces affirmations, André Bettencourt, François Dalle et Jacques Corrèze durent tous les trois démissionner tandis que Jean-Pierre Meyers prenait les rennes du groupe.

b. La piste Mitterrand :

De nombreuses pistes de l’affaire Filiol convergent également vers François Mitterrand (1916-1996). Les parcours des deux hommes offrent en effet de surprenantes similitudes. Fils d’un vinaigrier installé à Jarnac près d’Angoulême, François Mitterrand fréquenta comme Filiol le lycée Saint-Paul d’Angoulême, où il connut par ailleurs deux futurs camelots et cagoulards de premier ordre, Jean-Marie Bouvyer (issu d’une famille très liée aux Mitterrand) et Pierre Guillain de Bénouville. Monté à Paris en octobre 1934 pour suivre des études de droit et de sciences politiques, il milita au sein des Volontaires Nationaux, la section de jeunesse des « Croix-de-Feu ». Catholique bon teint, il dirigea même la branche locale des Conférences de Saint-Vincent de Paul. Il résida aussi durant plusieurs années au foyer des Pères maristes du 104 de la rue Vaugirard, connu pour avoir été l’un des lieux de réunion de l’OSARN. C’est d’ailleurs au 104 qu’il fit la rencontre d’André Bettencourt et de François Dalle. Les liens entre le propre entourage familial de Mitterrand et la Cagoule ont d’ailleurs été plus qu’étroits. Sa sœur, Marie-Josèphe Mitterrand, eut ainsi une longue liaison avec l’adjoint de Filiol, Jean-Marie Bouvyer. En 1939, l’un de ses frères, Robert Mitterrand, épousa Edith Cahier, fille du général (et chef cagoulard) Paul Cahier, dont la sœur Mercedes était n’était autre que l’épouse d’Eugène Deloncle !

Après avoir été capturé par les Allemands en juin 1940 puis être parvenu à s’évader, Mitterrand s’installa à Vichy à la fin de l’année 1941. Là, c’est le général Cahier, son beau-père par alliance donc, qui lui permit d’obtenir un poste de documentaliste au service des archives de la Légion Française des Combattants, organisation fondée et dirigée par des cagoulards. En mai 1942, Mitterrand intégra le Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre et c’est à cette époque qu’il fit la connaissance d’un autre ancien chef cagoulard, Gabriel Jeantet, alors chargé de mission au cabinet de Philippe Pétain. Jeantet et Georges Soulès-Abellio  (un des chefs du MSR), furent ses deux parrains pour l’obtention de la Francisque. Ses convictions maréchalistes ayant commencé à s’émousser à partir de l’invasion de la zone libre en novembre 1942, François Mitterrand quitta bientôt ses fonctions officielles (janvier 1943) et s’engagea dans la Résistance sous le pseudonyme de « Morland » au sein d’un réseau de tendance giraudiste. Après la libération du territoire, il obtint brièvement un poste de secrétaire d’Etat.

Ayant dû renoncer à cette fonction à son grand désarroi en octobre 1944, Mitterrand fut alors remis en selle par Eugène Schueller, qui lui confia la direction des éditions Rond-Point. Mitterrand devint dès lors l’un des intimes du clan Schueller. Il jouait au tennis avec l’ex cagoulard François Méténier qu’il tutoyait et, en 1950, son grand ami André Bettencourt épousa Liliane, la fille unique d’André Schueller. Mitterrand vint d’ailleurs témoigner à plusieurs dans divers plusieurs procès afin d’accorder des gages d’honorabilité à Gabriel Jeantet, François Méténier et Jean-Marie Bouvyer (ancien fonctionnaire du Commissariat aux Questions juives). On sait aussi qu’il assista en personne au grand procès de la Cagoule en 1948.

Finalement, c’est encore grâce à Eugène Schueller que Mitterrand parvint à relancer sa carrière politique. En novembre 1946, grâce à l’action personnelle de son mécène, qui avait de solides réseaux dans la notabilité locale et en particulier dans les milieux catholiques, Mitterrand remporta sa première élection législative dans la Nièvre. Ayant rejoint le parti centriste de René Pleven, l’UDSR, Mitterrand intégra pour la seconde fois le gouvernement en janvier 1947 lorsqu’il se retrouva nommé au poste de ministre des Anciens Combattants. Au cours des dix années suivantes, le jeune député allait participer à la quasi-totalité des gouvernements de la IVème République car l’UDSR (qu’il présidera de 1953 à 1965) était idéalement placée au centre de l’échiquier politique pour pouvoir garantir la consolidation des majorités de droite comme de gauche. Secrétaire d’Etat à l’Information (juillet-octobre 1948), ministre de la France d’Outre-Mer (1950-1951), ministre d’Etat en charge des affaires tunisiennes (1952), il devint ensuite ministre de l’Intérieur (juin 1954 – février 1955) puis ministre de la Justice (février 1956 – juin 1957). Osons le dire, ainsi placé au cœur du pouvoir, François Mitterrand eut sans doute toute la marge de manœuvre nécessaire pour pouvoir ralentir le suivi du dossier Filiol, et peut être pour s’assurer de sa destruction pure et simple.

L’effacement de François Mitterrand, après la prise de pouvoir par le général de Gaulle (juin 1958) aurait donc pu nuire à Filiol. Mais la politique gaulliste consistait justement à ne pas « rouvrir les plaies anciennes » et à mettre plutôt en avant le rôle des résistants que celui de leurs adversaires. Quant à Georges Pompidou, chacun savait que son oncle paternel, Frédéric Pompidou, avait été un membre actif de l’OSARN avant de devenir ensuite l’un des cadres du MSR et de finir lieutenant au sein de la LVF.

c. L’hypothèse Bénouville :

Même après 1958, Filiol put encore compter sur de solides soutiens au sein de la nouvelle équipe dirigeante, et en particulier sur l’appui de son ancien camarade, Pierre de Bénouville. Ce dernier, fils d’officier, ancien camelot du roi au sein de la 17ème Section, avait en effet combattu personnellement sous les ordres de Filiol à l’occasion des fameuses émeutes du 6 février 1934. Vétéran de la Guerre d’Espagne dans les rangs nationalistes et ancien de la Cagoule, ce proche ami de Mitterrand et d’André Bettencourt avait choisi d’entrer dans la Résistance dès 1941. Arrêté par Vichy puis évadé, il devint l’un des membres du réseau « Radio-Patrie » avant de s’imposer comme le proche collaborateur d’Henri Frenay, le patron de Combat. Il négocia d’ailleurs personnellement avec Jean Moulin le ralliement de Combat aux Mouvements Unis de la Résistance (MUR), dont il intégra le comité directeur. En parallèle, il mena aussi un jeu très complexe avec Jean de Castellane (1905-1986), qui était devenu entre-temps le bras droit de Filiol au sein du MSR, afin de faire de ce parti collaborationniste une source d’informations au profit de la Résistance. Installé à Alger au printemps 1944, Bénouville se couvrit de gloire durant la campagne d’Italie, ce qui lui permis d’attendre le grade de général de brigade. Délégué des FFI au sein du GPRF (1944), il fut élevé au rang de compagnon de la Libération dès 1945. Après la guerre, Bénouville s’engagea en politique et devint un membre actif du conseil de direction du RPF. En tant que député gaulliste (1951-1956, 1958-1962, 1970-1993), Bénouville devint l’un des piliers de la commission de la défense nationale. Durant toute cette époque, lui aussi fut donc à même de brider toute initiative concernant le sort de son ancien patron. Fervent catholique, Bénouville ne fit jamais mystère de son soutien à la cause lefebvriste. A sa mort, il demanda à être enterré aux côtés de Jehan de Castellane et de Michel de Camaret, ses amis de toujours.

Schueller, Bénouville et même Mitterrand ne se départirent jamais de leurs anciennes amitiés ultra-droitières et n’hésitèrent pas à rendre toutes sortes de services à leurs anciens camarades, et cela même après que les affaires Touvier (1972), Bousquet (1978), Papon (1981) et Barbie (1983), eurent remis les drames de l’occupation sous les feux brûlants de l’actualité. Même après avoir été élu à la magistrature suprême en mai 1981, Mitterrand sembla manifester une nostalgie toujours plus aiguë à l’égard de ses idéaux de jeunesse. En novembre 1982, il fit ainsi réintégrer dans l’armée les putschistes d’avril 1961. De 1984 à 1993, chaque 11 novembre, il ordonna que l’on fasse fleurir la tombe du maréchal Pétain. En octobre 1988 encore, il alla personnellement assister aux obsèques de Mercédès Deloncle, la veuve d’Eugène Deloncle. Tout cela se passa il est vrai dans la plus grande discrétion. Malgré quelques attaques lancées dès 1954 à la tribune de l’Assemblée au moment de « l’Affaire des Fuites », ce n’est finalement qu’en 1994 que les liens de Mitterrand avec Vichy et l’extrême droite furent révélés au grand public grâce au livre de Pierre Péan, Une jeunesse française. Mais sans doute Filiol ne l’a-t-il jamais su.

 

Notes :

1 La première des trois condamnations à mort de Jean Filiol fut prononcée dès le 8 novembre 1944 par la septième sous-section de la cour de justice de la Seine. La seconde le fut par la Cour de justice du Puy-de-Dôme le 22 mars 1945 et la troisième par la Cour de justice de la Haute-Vienne le 25 juillet 1945. En 1947, la cour militaire de Bordeaux condamna également Jean Filiol par contumace à dix ans de prison. Les amnisties successives allaient élaguer quelque peu ce casier pénal chargé, mais il faudra attendre 1968 pour qu’il fasse l’objet d’une cessation officielle de poursuite.

2 Dès le mois de juin 1945, un article du Monde faisait ainsi mention de cette installation de Filiol en Espagne (cf « Arrestation des assassins des frères Rosselli », Le Monde, 25 juin 1945). En 1946, le livre de Philippe Desert consacré à la Cagoule était également catégorique sur ce point.

3 Même si le dossier qui est consacré à la Sécurité générale espagnole affirme qu’il aurait encore rendu quelques services au moment où l’OAS se mettait en place depuis l’Espagne en 1960-1961. Inquiète, la DST fera d’ailleurs diffuser une nouvelle fiche de police consacrée à Filiol en 1961.

4 On estime à environ un millier environ le nombre d’ex-collaborateurs français qui trouvèrent refuge en Espagne en 1944-1945. La plupart rentrèrent assez rapidement mais ils étaient encore plus de 350 en 1949 (dont 200 à Madrid, 100 à Saint-Sébastien et le reste à Barcelone et Bilbao). Parmi eux le garde des Sceaux Maurice Gabolde, le ministre de l’Education Abel Bonnard, le commissaire aux Questions juives Louis Darquier de Pellepoix, l’agent du SD Frédéric Martin (dit « Rudy de Mérode »), le ministre de la Guerre Eugène Bridoux, le secrétaire général du gouvernement Jacques Guérard, l’ancien chef milicien François Gaucher, etc. En 1951, le général Franco déclarera encore que, si cela était possible : « le Maréchal Pétain pourrait passer en Espagne, chéri et respecté, les dernières années de sa vie ».

5 On peut citer à titre d’exemple le Belge Léon Degrelle, le Croate Ante Pavelic, le Roumain Horia Sima ou l’Allemand Otto Skorzeny.

6 A l’instar de Moïse Tschombé, l’ancien chef de l’Etat katangais.

7 José Finat y Escriva, ancien phalangiste et ancien chef des services de renseignements franquistes, avait été ambassadeur d’Espagne à Berlin (1941-1942) avant de devenir maire de Madrid (1952-1965).

8 Reste à savoir si ces trois personnes, dans le cas où elles auraient effectivement aidé Filiol, l’ont fait de leur plein gré, ou bien si elles y ont été contraintes, peut-être sous la menace de quelque chantage ?

Crédit photographique : prêtre catholique faisant réciter des enfants dans une école madrilène en 1955. Par Manzanocano (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) ou GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)%5D, via Wikimedia Commons.

Sources :

1/ Archives :

. Dossier du CSAR aux archives de la préfecture de police, côte JB 52

. Dossiers du procès de 1948 aux Archives Nationales, série Z/5-Z/6 (dossier Filiol Z/6/648 A)

2/ Témoignages :

. Raymond Abellio (né Georges Soulès) : Sol Invictus (1930-1947), Ma dernière mémoire, Gallimard, 1980.

. Henry Charbonneau : Les mémoires de Porthos, tome 1 (1920-1943), Edition du Clan, 1967.

. Aristide Corre : Dagore, les carnets secrets de la Cagoule, présenté par Christian Bernadac, Ed. France-Empire, 1977.

3/ Etudes :

. Henri Amouroux : La Grande histoire des Français sous l’occupation, Robert Laffont, 1976-1993.

. Michel Bar-Zohar : L’Oréal, une histoire sans fard, Fayard, 1996.

. Jean-Marc Berlière & François Le Goarant de Tromelin : Liaisons dangereuses, miliciens, truands, résistants, Paris, 1944, Perrin, 2013.

. Collectif : La Résistance dans le Puy-de-Dôme, ONAC, 2008.

. Joseph Désert : La Vérité sur la Cagoule, ses trahisons, ses crimes, ses hommes, Librairie des Sciences et des Arts, Paris, 1946.

. Philippe Bourdrel : La Cagoule, 30 ans de complots, Albin Michel, 1970.

. Philippe Bourdrel : Les Cagoulards dans la guerre, Albin Michel, 2009.

. Philippe Bourdrel : La Grande débâcle de la collaboration, Le Cherche Midi, 2011.

. Brigitte et Gilles Delluc : Jean Filiol, du Périgord à la Cagoule, de la Milice à Oradour, Périgueux, Pilote 24 édition, 2005.

. Jacques Delpérrié de Bayac : Histoire de la Milice 1918-1945, Fayard, 1969.

. Dulphy, Anne : « Les Exilés français en Espagne depuis la Seconde Guerre mondiale, des vaincus de la collaboration aux combattants d’Algérie », in Matériaux pour servir à l’histoire de notre temps, n°67, 2002. Pour une histoire de l’exil français et belge, pp. 96-101.

. Frédéric Freigneaux : « La Cagoule, enquête sur une conspiration d’extrême-droite », in L’Histoire, n°159, octobre 1992.

. Pierre Giolitto : Histoire de la Milice, Perrin, 2002.

. Vincent Giraudier : Les Bastilles de Vichy, Tallandier, 2009.

. Frédéric Monier : Le Complot dans la République, stratégies du secret, de Boulanger à la Cagoule, La Découverte, 1998.

. Pierre Péan : Le mystérieux docteur Martin (1895-1969), Fayard, 1993.

. Pierre Péan : Vie et mort de Jean Moulin, Fayard, 1998.

. Dominique Venner : Histoire de la collaboration, Pygmalion, 2000.

. Vial, Éric : La Cagoule a encore frappé, Larousse, 2000.

4/ Œuvres audiovisuelles :

. A droite toute ! Téléfilm produit par France Télévisions, diffusé le 2 février 2009 (avec l’acteur Robert Plagnol dans le rôle de Jean Filiol).

. Alain Decaux : La grande conspiration de la Cagoule, émission du 18 avril 1986.

. William Karel : La Cagoule, enquête sur une conspiration d’extrême droite, documentaire produit en 1996.

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