Ivan Serov (1905-1990) le « Limier de Staline »

     Ivan Serov a été l’un des plus hauts responsables des services de sécurité soviétiques durant la période stalinienne et post-stalinienne. Parfaite incarnation du « tchékiste » sans âme et sans scrupule, il aura été mêlé de près à certaines des politiques les plus criminelles menées par le régime russe durant cette époque.

    Ivan Alexandrovitch Serov (Иван Александрович Серов) est né le 16 septembre 1906 au sein d’une famille paysanne installée dans le village d’Afimskoye, près de Vologda au nord de Moscou. En 1923, il rejoint la Ligue des Jeunesses Communistes. L’Etat soviétique manquant alors cruellement de cadres, il devint le maire de son village natal, Afimskoye, alors qu’il n’avait pas encore vingt ans ! En 1925, il s’enrôle dans l’Armée rouge et, en juin 1926, devient officiellement membre Parti Communiste d’Union Soviétique. Il quitte alors sa province natale de Vologda pour rejoindre Leningrad, où il va intégrer successivement le Collège Technique Militaire (1928), l’Ecole des Cadres (1930), l’Ecole du Génie (1936) et enfin l’Académie Militaire Mikhail Frounzé, un établissement d’élite dont il sortira diplômé en 1939. Entre-temps, Serov a déjà intégré le GRU, les services secrets de l’Armée rouge. Il travaille fréquemment en liaison avec le secrétariat personnel de Joseph Staline. Du fait de ces deux attributions au sein de l’armée et au sein des services de sécurité, il va participer directement aux grandes purges qui vont frapper le pays entre 1936 et 1938. Il aurait ainsi personnellement assisté à l’arrestation puis à l’exécution du maréchal M. Toukhatchevski en 1937.

    En février 1939, Ivan Serov, jeune major de 34 ans, fait officiellement son entrée au Commissariat du Peuple pour les Affaires Intérieures, le puissant NKVD, l’ex-Tchéka. Sa fidélité aveugle au régime et son absence totale de scrupules vont lui permettre d’obtenir rapidement une importante promotion. En septembre 1939, il est ainsi nommé à Kiev en tant que nouveau directeur du NKVD pour la république d’Ukraine. Il devient ainsi le bras droit de Nikita Khrouchtchev,  le chef du parti communiste ukrainien. Entre 1939 et 1941, les deux hommes vont piloter la très brutale politique de soviétisation des territoires annexés suite à l’application des clauses secrètes du pacte germano-soviétique. En Pologne, dans les pays Baltes et en Bessarabie, ils vont ainsi faire arrêter et interner près de 10% de la population, soit plus d’un million de personnes ! Qualifiées « d’ennemis du peuple », la plupart seront ensuite déportées vers les goulags de Sibérie. Près de 50 000 détenus n’auront pas cette « chance » et seront tout simplement fusillés sur place1.

    En février 1941, le chef tchékiste, dont la réputation est désormais faite, est renvoyé à Moscou où il va devenir l’adjoint direct de Lavrentii Beria, le tout puissant directeur du NKVD. Promu commissaire adjoint aux Affaires intérieures, Ivan Serov devient à partir de ce moment l’un des hommes les plus puissants du régime stalinien, l’un des plus redoutés aussi. De petite taille, il s’est vite fait connaître pour la brutalité de ses méthodes, son manque total d’état d’âme et sa rudesse de caractère. Il va pouvoir donner à de nombreuses reprises la preuve de ses « talents » au cours des années suivantes. En juin 1941 en effet, l’Allemagne envahit l’URSS et le NKVD mobilise alors toutes ses armes pour remporter la « Grande guerre patriotique ».

    Au cours de l’été 1941, Serov dirige personnellement la déportation des populations germanophones de Russie occidentale qui sont évacuées en toute hâte vers l’est du pays afin d’éviter qu’elles ne tombent dans les bras de l’occupant et ne lui servent éventuellement d’appui dans sa politique de prise de contrôle du pays. Huit-cent-mille personnes seront ainsi déplacées sous la menace des armes en seulement quelques semaines, un véritable exploit en pleine guerre ! Au cours de l’hiver 1941-1942, Serov participe à la terrible bataille de Moscou. Il réussit à empêcher les désertions au sein de l’Armée rouge en faisant fusiller un grand nombre de soldats et d’officiers qui ont été jugés trop timorés face à l’ennemi. Au printemps 1942, il est envoyé dans le Nord-Caucase pour superviser la lutte contre l’avancée allemande. Il est présent lors de la bataille de Stalingrad, où ses méthodes expéditives font encore une fois merveille.

    L’année suivante, Serov rajoute à ses précédentes fonctions celle de directeur adjoint du SMERSH, le redoutable service de contre-espionnage soviétique, commandé par Viktor Abakumov. Le 20 février 1944, il est de nouveau dépêché dans le Caucase, où on lui a donné pour mission d’organiser la déportation de toute les populations tchétchènes et ingouches, officiellement accusées d’avoir pactiser avec l’occupant allemand. Il s’agit en réalité pour Staline de se débarrasser de deux nationalités qui ont toujours été considérés comme particulièrement rétives à la soviétisation. Installé à Grozny aux côtés de ses supérieurs, Lavrenti Beria et Sergey Kruglov, Ivan Serov va diriger d’une main de maître cette délicate opération. Dès le 23 février 1944, les habitants de toute la région reçoivent l’ordre de se rassembler sur les places publiques de leurs villes et de leurs villages. Pris en charge par les forces de l’ordre, ils sont d’abord convoyés vers les gares les plus proches puis contraints de monter à bord de trains de marchandises qui vont ensuite les conduire vers des camps de regroupements dispersés à travers l’Asie centrale, à plusieurs milliers de kilomètres de là. L’opération s’achève officiellement le 7 mars. Accomplie en pleine guerre, elle aura mobilisé près de 120 000 membres des forces de l’ordre, autant d’hommes qui auraient sans doute été plus utiles sur le front. Sur les 500 000 civils déportés, près d’un tiers mourra de privations ou de mauvais traitements au cours de l’année qui va suivre.

    Quelques mois plus tard, Ivan Serov est envoyé en Pologne où, entre janvier et avril 1945, il va orchestrer la liquidation par traîtrise de l’état-major de « l’Armée secrète » (AK), la principale organisation de la résistance polonaise anti-allemande, dont Staline cherche à se débarrasser afin de pouvoir imposer un régime pro-soviétique dans le pays2. En avril 1945, Serov entre dans Berlin avec les armées russes du maréchal Ivan Koniev. Faisant preuve d’un courage physique certain, il n’hésite pas à s’avancer avec ses hommes sous la mitraille. Après la capitulation, l’une de ses premières missions va consister à capturer un maximum de responsables allemands, qu’il s’agisse d’hommes politiques, de militaires ou de scientifiques. Il organise également la confiscation de toutes les archives allemandes encore en état, avant de les faire acheminer vers Moscou où elles seront soigneusement triées et épluchées – et où elles se trouvent toujours.

    Élevé au grade de colonel, Ivan Serov est décoré du titre de « Héros de l’Union soviétique » des mains de Staline en personne le 29 mai 1945. Le mois suivant, pendant que le chef soviétique participe à Potsdam à la conférence de paix qui doit définir les frontières de la nouvelle Europe, Serov reçoit chef Beria à Berlin et lui fait visiter le bunker du Führer. Une fois la paix revenue, Serov devient directeur adjoint de l’administration militaire soviétique en Allemagne occupée. Installé à Berlin dans l’immense complexe de Karlshorst, il va déployer tous ses efforts pour mettre en place une véritable police politique est-allemande, la future STASI. Il va également coordonner les réquisitions de matériel de guerre allemand vers l’URSS.

    En avril 1947, Ivan Serov retrouve finalement son bureau moscovite de la Lubyanka. L’année précédente, l’URSS en quête de respectabilité sur la scène internationale, a choisi d’abandonner l’ancienne dénomination de commissariat du peuple pour réinstaurer celle plus consensuelle de ministère. Le NKVD est alors devenu le MVD, où ministère de l’Intérieur, sous la direction de Sergey Kruglov, tandis que le NKGB de son côté, ou sécurité d’Etat, devenait le MGB, sous l’autorité de Viktor Abakumov. En tant que vice premier-ministre chargé des questions de sécurité, L. Beria gardait cependant un contrôle attentif sur les deux entités. En 1947, une fois de retour d’Allemagne, Serov se retrouve donc promu en tant que premier vice-ministre de l’Intérieur (MVD), sous l’autorité de S. Kruglov.

   Les responsabilités du MVD sont nombreuses et incluent notamment le commandement des gardes-frontières et celui de la Militsya, la principale force de police du régime soviétique. Il a également à sa charge la direction du contre-espionnage intérieur (y compris à travers la « Commission d’Etat Spéciale », chargée d’enquêter sur les crimes d’Etat), ainsi que l’administration du gigantesque système concentrationnaire soviétique, le Goulag. Avec les années cependant, Staline va faire en sorte de diminuer le pouvoir du MVD en lui retirant peu à peu ses prérogatives, ne lui laissant plus finalement que le contrôle des prisons et des camps de travail.

    En cette fin des années 1940 pourtant, le MVD reste encore puissant. Ivan Serov consacre une grande partie de son énergie à la lutte contre les « bandits »,  nom que la propagande officielle donne à tous ceux qui luttent par les armes contre l’occupation soviétique. Ils sont particulièrement actifs dans certaines zones forestières de l’Europe de l’Est, et en particulier en Ukraine occidentale, où les dernières formations ne seront réduites qu’en 1954.

    En 1947-1948, la Guerre froide débute et une véritable chape de plomb s’abat sur la sphère d’influence soviétique. Serov poursuit son travail avec son zèle coutumier. En 1948, il co-dirige ainsi avec Kruglov la déportation de la population germanophone de l’oblast de Kaliningrad, qui a été annexé par l’URSS au lendemain des accords de Yalta. Il contribue également à mettre les ressources du système concentrationnaire au service du programme nucléaire soviétique, facilitant ainsi la mise au point de la première bombe atomique russe en 1949. A Moscou, il entre bientôt en conflit avec Viktor Abakumov, le chef du MGB. Ce dernier tente même de le décrédibiliser aux yeux de Staline en amassant contre lui un dossier et en lui inventant un père qui aurait travaillé pour la police du tsar ! Mais Abakumov perdra cette confrontation. Il sera arrêté en 1951 et finalement exécuté trois ans plus tard.

    En mars 1953, lorsque Staline meurt après trente années de pouvoir absolu, L. Beria parvient initialement à lui succéder. Il profite de sa nouvelle influence pour réorganiser à son profit les services de sécurité. Le MGB est ainsi absorbé dans le MVD. Tandis qu’il s’attribue le poste de ministre de l’Intérieur, il conserve S. Kruglov et I. Serov à ses côtés. Quelques mois plus tard, un complot est organisé contre Béria par N. Khrouchtchev, qui a obtenu l’appui des maréchaux G. Joukov et N. Boulganine. Mis au courant de l’opération, S. Kruglov et I. Serov promettent leur soutien aux conjurés. Le 26 juin 1953, en pleine séance du Politburo, Beria est arrêté manu militari par les hommes de Joukov. Immédiatement incarcéré, il sera jugé, condamné à mort puis exécuté en décembre suivant – une autre version des faits prétend cependant qu’il aurait été abattu chez lui dès le 26 juin en tentant de s’opposer à son arrestation. Au même moment une vaste purge élimine la plupart de ses séides : les généraux Kobulov, Dekanozov, Golidze, Ryumine et Merkulov sont exécutés. Les généraux P. Sudoplatov, P. Fitin, V. Blokhin, ainsi que de nombreux autres officiers sont quant à eux condamnés à de longues peines de prison, ou bien simplement disgraciés et déchus de leurs titres et fonctions.

    Kruglov et Serov seront au contraire très bien récompensés par la nouvelle équipe dirigeante, qui leur sait gré d’avoir permis l’élimination de Beria. Dès le 26 juin 1953, Kruglov revient ainsi à la tête du MVD, tandis que Serov récupère son poste de vice-ministre de l’Intérieur. En mars 1954, Khrouchtchev décide de scinder à nouveau le MVD et de recréer l’ancien MGB sous le nom de KGB, ou « Comité de Sécurité d’Etat ». Kruglov restera à la tête du MVD jusqu’en février 1956, tandis que Serov deviendra le premier directeur du KGB. Ayant atteint le sommet de sa carrière, il fait alors son entrée au Conseil des ministres.

    Khrouchtchev, qui craint les Tchékistes, cherche à limiter au maximum leur pouvoir. Les effectifs du nouvel organisme sont ainsi fortement réduits par rapport à ceux de ses prédécesseurs. De surcroît, le KGB sera désormais entièrement placé sous le contrôle des instances dirigeantes du parti communiste. Toujours installé à la Lubyanka, il est divisé en trois directions principales : la première (PGU), dirigée d’abord par A. Panyushkin puis par le général A. Sakharoski,  va prendre en charge le renseignement extérieur. La seconde, la VGU, sera placée sous la conduite du général P. Fedotov jusqu’en 1959 et se chargera du contre-espionnage intérieur. La troisième enfin va contrôler le renseignement militaire, ce qui lui fera empiéter en partie sur les attributions du GRU.

    La politique déstalinisation est officiellement lancée lors du 21ème Congrès en février 1956. Serov, qui avait été l’un des plus fidèles serviteurs de la politique de fer du généralissime, va donc devenir très paradoxalement l’un des principaux artisans de la détente. Il fait ainsi libérer de nombreux prisonniers politiques et, sous sa conduite, le KGB va même laisser certains hommes de lettres évoquer la répression stalinienne dans leurs œuvres. Une Journée d’Ivan Denissovitch d’Aleksandr Soljenitsyne est ainsi autorisée à paraître en 1962. La société soviétique, si cadenassée jusque-là, commence alors à s’ouvrir quelque peu. Mais cette évolution va aussi entraîner un net relâchement dans la discipline de l’appareil sécuritaire et plusieurs défections d’importance ne vont pas tarder à se produire3.

    Serov s’est donc assis dans le fauteuil occupé avant lui par son modèle, l’inflexible Félix Dzerjinski. Mais, s’il a hérité de la dureté de son illustre prédécesseur, il n’en a pas pour autant repris ni l’austérité révolutionnaire ni l’intégrité morale. Aimant l’alcool et les beuveries, c’est au contraire un personnage notoirement corrompu qui, dit-on, n’a jamais hésité à s’enrichir des biens de ses victimes, en particulier durant son séjour en Allemagne. Alors que la Guerre froide bat son plein, et que la concurrence avec les Etats-Unis exige des hommes du KGB un haut niveau de compétence technique, Serov n’a pas, loin s’en faut, le profil adéquat pour mener à bien cette mission. Ses adjoints se plaignent constamment de sa méconnaissance du monde occidental et notamment des langues étrangères, de l’archaïsme de ses méthodes, du simplisme de son vocabulaire et de sa pensée.

    Mais Khrouchtchev le protège et le couvre d’honneurs. En août 1955, Serov devient ainsi général d’armée et, l’année suivante, fait son entrée au Comité central du PCUS. Depuis 1946, il était déjà membre du Soviet suprême d’URSS. Il est alors au fait de son influence et de son pouvoir. En retour, Serov aide aussi Khrouchtchev à s’imposer sur ses adversaires politiques et l’appuie notamment lors de la très houleuse séance du plénum de l’été 1957, qui voit Khrouchtchev triompher finalement de Molotov et de la vieille garde stalinienne. En juillet 1954, Serov a également rendu un grand service au secrétaire-général en acceptant de détruire les pièces les plus compromettantes de son dossier contenu dans les archives des services de sécurité.

    Mais son propre passé le rattrape parfois. Ainsi sa présence à Londres en mars 1956, à l’occasion d’une visite diplomatique officielle suscite-t-elle une brève polémique avec le Foreign Office.

    En octobre de cette même année 1956, alors qu’une partie des Hongrois se sont insurgés contre l’occupation de leur pays par les troupes soviétiques, Ivan Serov est personnellement dépêché à Budapest pour prendre en main les opérations de répression. Dès son arrivée, il ordonne la réunion des chefs locaux des forces de sécurité qu’il va sermonner en leur reprochant leur naïveté et leur faiblesse. Alors que certains d’entre eux persistent à ne voir dans les manifestants que des citoyens hongrois réclamant simplement plus de justice et de liberté, pour Serov ce ne sont rien d’autre que des agents de l’impérialisme américain et des nostalgiques du fascisme. Le 4 novembre 1956, l’officier soviétique décide de rééditer la manœuvre qui lui avait permis de décapiter la résistance polonaise en 1944. Il fait donc convoquer les principaux responsables hongrois sur la base militaire de Tokol, le QG des troupes soviétiques. Il s’agit officiellement de discuter avec les insurgés pour tenter de trouver un accord. Pourtant, dès le lendemain, Serov débarque soudain en pleine réunion, pistolet au poing, en ordonnant leur arrestation. Parmi les victimes de cette forfaiture va figurer le ministre hongrois de la Défense, Pal Maleter. Quelques jours plus tard, c’est le chef du gouvernement insurgé, Imre Nagy, qui se fait duper dans les mêmes conditions. Alors qu’il avait obtenu un sauf-conduit écrit pour pouvoir quitter l’ambassade de Yougoslavie où il s’était réfugié, il est brutalement arrêté. Maleter et Nagy seront tous les deux fusillés. Comprenant le sort qu’il l’attend, le patron de la police de Budapest, Sandor Kopasci, ne va pas tarder à fuir le pays. Pour le remplacer, Serov nomme alors l’un de ses propres collaborateurs, le général du KGB Kuzma Grebennik (1900-1974), dont l’action sera particulièrement efficace : 5 000 personnes seront ainsi arrêtées en quelques jours, dont plusieurs centaines finiront fusillées. La révolte hongroise sera finalement matée mais au prix de plusieurs milliers de victimes4.

    Ivan Serov n’a pas oublié que c’est dans la lutte contre les nationalistes ukrainiens qu’il avait fait ses premières armes en 1938. Devenu le tout puissant directeur du KGB, il estime avoir des comptes personnels à régler avec les hommes de l’OUN, l’organisation indépendantiste ukrainienne, dont la direction politique s’est établie en Allemagne de l’Ouest après la guerre. Pour la détruire, Serov décide de reprendre la politique des assassinats qui avait été si souvent pratiquée sous Staline. Trois cibles sont rapidement identifiées : Stepan Bandera, Lev Rebet et Yaroslav Stestko, tous les trois installés à Munich. Nikita Khrouchtchev ayant donné son accord, le KGB décide donc de recruter un agent qui devra être spécialement formé pour accomplir cette mission. Le choix va se porter sur le jeune Bogdan Stashynsky, un étudiant originaire de Lvov. Envoyé en Allemagne de l’Ouest en 1954 sous la fausse identité de Joseph Lehmann, Stashynsky se voit doter d’une arme particulièrement létale, un pistolet tirant des capsules de cyanure. Le 10 octobre 1957, il parvient effectivement à abattre Lev Rebet. Il poursuivra en éliminant Stepan Bandera le 15 octobre 1959 mais l’opération contre Stestko sera finalement annulée.

      Mais ces succès n’empêchent pas les ennemis de Serov de continuer à faire remonter régulièrement leurs critiques jusqu’au Politburo. Malgré le soutien de Khrouchtchev, ces récriminations finissent par lui coûter son poste. Le 8 décembre 1958, alors que la déstalinisation s’accélère, Ivan Serov perd donc sa place à la tête du KGB, où il sera remplacé par Aleksandr Chelepine, lequel initiera les réformes tant attendues qui donneront naissance au KGB moderne.

    En compensation, Serov retrouve à la tête du GRU, les services secrets de l’armée soviétiques, l’institution où il avait fait ses premières armes vingt ans plus tôt. Il est également promu vice chef d’état-major général. Mais les nombreux échecs qu’il subit au cours de son mandat, et notamment le terrible scandale causé par l’affaire Oleg Penkovsky5, vont entraîner son renvoi définitif en février 1963.

    Il perd alors son titre de « Héros de l’Union soviétique », ses six décorations de l’Ordre de Lénine ainsi que son grade de général et se retrouve muté comme commandant adjoint d’un district militaire, d’abord dans le lointain Turkestan, puis dans la région de la Volga (août 1963). En octobre 1964, Khrouchtchev est lui-même écarté du pouvoir. L’année suivante, le nouveau secrétaire général Leonid Brejnev, loin de réhabiliter Serov, aggrave encore les sanctions prises à son encontre. Il le fait exclure du parti communiste (avril 1965), avant d’ordonner son placement en résidence surveillée (septembre 1965). Dès lors, et comme c’est la règle en pareil cas, son nom et sa mémoire vont disparaître de tous les documents officiels6. En Occident, durant de nombreuses années, on le donnera même pour mort, victime de purges internes.

    En réalité il n’en est rien. Désormais écarté de toute responsabilité, Serov aura vécu pendant les vingt-cinq années suivantes une existence des plus discrètes dans son appartement moscovite. Le 1er juillet 1990, neuf mois après la chute du mur de Berlin, l’ancien général meurt finalement à l’âge de 84 ans, suffisamment tard donc pour avoir pu assister à chute d’un système qu’il avait si fidèlement servi et pour la préservation duquel il avait si gravement corrompu son honneur.

Sources :

. Nikita PETROV : Le premier directeur du KGB, Ivan Serov, 2000.

Notes :

1 Comme ce fut le cas des 12 000 officiers polonais capturés en octobre 1939 et qui seront passés par les armes dans diverses prisons d’URSS entre avril et mai 1940.

2 « L’Armée Secrète » (AK) avait combattu les Nazis depuis 1940 mais représentait désormais une menace sérieuse pour les intérêts russes.

3 Dont Vladimir Petrov (Australie, 1954), Reïno Haykanen (Paris, 1957), Nicholas Shadrin (Autriche, 1959), etc.

4 Deux futurs dirigeants du KGB l’assistaient lors des opérations de Budapest : Yuri Andropov (alors ambassadeur en Hongrie) et V. Kryushkov (3ème secrétaire de la délégation conduite par Serov).

5 Ce colonel du GRU, protégé par Ivan Serov, avait transmis aux Américains le nombre exact des ogives nucléaires possédées par son pays – un nombre beaucoup moins élevé que ce que prétendait la propagande officielle. Confondu, il sera fusillé en 1964.

6 En 1969, après avoir appris que le maréchal Joukov avait publié ses mémoires de guerre, Serov tentera de faire de même. Mais le directeur du KGB, Y. Andropov, interdira la publication du document.

Crédit photographique : avec la courtoisie de http://shieldandsword.mozohin.ru/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s