Giorgio Basta « Le fléau de Transylvanie »

La carrière du chef militaire italien Giorgio Basta illustre bien le degré de violence atteint par les affrontements confessionnels qui se produisirent Europe aux 16ème et 17ème siècles. Elle offre aussi une belle démonstration de l’universalisme des souverains de la dynastie des Habsbourg. Pour mieux défendre leurs Etats et protéger la foi catholique, ceux-ci surent en effet mobiliser des énergies et des talents venus d’un peu partout. Quoi de plus européen d’ailleurs que le parcours de ce Giorgo Basta, un homme d’origine albanaise mais né dans le Piémont et donc sujet espagnol, qui combattit d’abord aux Pays-Bas, puis en France et en Hongrie, avant de mourir finalement en Autriche ? 

. Les origines du clan Basta

Bien que le sujet continue de faire débat, il semble bien que Giorgio Basta soit né en 1544 à Volpiano, près de Montferrat, dans le Piémont. Il était le fils cadet de Demetrio Basta, un noble albanais catholique (ou bien un grec de Morée ?), qui s’était réfugié en Italie afin de fuir la domination ottomane. Les Basta appartenaient donc à la communauté des Arbëresh, autrement dit des italo-albanais, qui existe encore aujourd’hui. Après des études menées à Asti, près de Turin, lui et son frère aîné Niccolo intégrèrent l’armée espagnole du Piémont, où leur père servait déjà en tant que chef d’un régiment de cavaliers épirotes (c’est-à-dire albanais).

Leurs supérieurs ayant remarqué la bravoure et les talents de stratège des Basta, ils les envoyèrent bientôt servir aux Pays-Bas, où les Habsbourg faisaient face à une importante rébellion de la part de leurs sujets protestants. Intégrés à l’armée du duc d’Albe, les Basta s’illustrèrent brillament à la tête de leurs hommes. Après la mort de Demetrio, Niccolo lui succéda à la tête de sa formation et fit de Giorgio son adjoint.

. La période néerlandaise

Aux Pays-Bas, Giorgio Basta sut rapidement s’attirer les bonnes grâces du nouveau vice-roi, le prince de Parme Alexandre Farnèse (1578).

Durant plusieurs années, Basta combattit sous les ordres de Farnèse contre les forces calvinistes dirigées par le prince Guillaume d’Orange. Il servit ainsi lors de la conquête de Maastricht (1579) et s’illustra particulièrement lors de l’épique siège d’Anvers (juillet 1584 – août 1585), à l’occasion duquel son régiment de cavalerie réussit à empêcher toutes les sorties adverses et à bloquer la route de Mâlines. En 1588, il participa à la prise de Bonn. Deux ans plus tard, il fut promu à la fonction de commissaire général de la cavalerie espagnole aux Pays-Bas.

Farnèse cherchait alors à promouvoir une nouvelle génération d’officiers, qui seraient capables d’impulser les réformes qu’il avait en tête. L’importante évolution qu’avait connu l’artillerie rendait en effet obsolète l’ancienne organisation de la cavalerie. On n’avait plus besoin de cavaliers lourds, en armure, munis de lances et avançant en lignes compactes. On leur préférait désormais les cavaliers légers, organisés en petites formations plus mobiles, équipés de pistolets ou de carabines. Giorgio Basta devait être l’un des principaux artisans de cette profonde réorganisation qui changea la physionomie des champs de batailles européens.

De 1591 à 1593, Giorgio Basta intervint à plusieurs reprises en France sous les ordres de Farnèse et de Karl von Mansfeld, le gouverneur de Gueldre, qui avaient reçu du roi Philippe II la tâche de venir en aide aux forces de la Ligue catholique dirigées par les ducs de Guise. Il combattit notamment à Rouen en 1592, où il manqua de périr en affrontant l’armée d’Henri IV. Basta fut ensuite nommé lieutenant général du gouvernement de Gueldre dans le nord des Pays-Bas.

. La période hongroise

Après la mort du prince de Parme en 1592, Basta et les autres officiers italiens qui l’avaient servi tombèrent peu à peu en disgrâce. En 1596, avec l’accord de Philippe II, Basta partit donc vers l’Autriche où il se mit aux ordres de l’empereur Rodolphe II. Devenu « Gregor », il fut d’abord envoyé combattre les Turcs avec le titre de gouverneur de la Hongrie supérieure. En 1597, il reprit aux Ottomans la place de Papa que ces derniers avaient conquis l’année précédente.

Le 25 février 1598, Giorgo Basta fut nommé au poste de commandant-général de la cavalerie autrichienne et c’est à ce titre qu’il se retrouva bientôt plongé au cœur de l’affaire transylvaine, dont il faut dire ici quelques mots car elle fut particulièrement embrouillée.

Monté sur le trône de Transylvanie en 1581, le prince hongrois Sigismond Bathory avait résolument pris le parti des Autrichiens catholiques et avait participé à leurs côtés à de nombreux combats contre les Turcs. Le 22 mars 1598, par le traité de Vienne, le prince Sigismond prit la décision surprenante de renoncer à son royaume de Transylvanie aux profit des Habsbourg en échange des duchés silésiens d’Oppeln et de Ratibor. Hélas pour les Autrichiens, à peine quatre mois après cette renonciation, et alors que les fonctionnaires impériaux prenaient déjà leurs postes en Transylvanie, Sigismond décida de revenir sur sa parole. Une fois de retour dans sa patrie, il y fut chaleureusement accueilli (22 août 1598).

L’empereur Rodolphe réagit avec colère à cet acte de traîtrise manifeste. A son appel, le voïvode de Valachie, Michel « Le Brave » (Mihaï Viteazul), éternel rival des Bathory, entra en Transylvanie avec son armée. Acculé, Sigismond abdiqua pour la deuxième fois et transmit la couronne à son cousin, le cardinal André Bathory (21 mars 1599). Mais, malgré l’appui qui lui fournirent les Turcs, ce dernier fut battu et tué par les troupes roumaines à la bataille de Selimbar, près d’Hermannstadt (28 octobre 1599). Dans la foulée, le prince Michel fit une entrée triomphale dans Weissenburg (Alba Iulia, Gyulafehervar), la capitale de la Transylvanie (1er novembre 1599).

Inquiets de cette soudaine progression roumaine, qu’ils avaient pourtant appelée de leurs vœux, les Autrichiens décidèrent d’envoyer sur place un corps expéditionnaire de 20 000 hommes, avec à leur tête Gregor Basta1. Comme Michel « le Brave » refusait désormais d’évacuer le pays, le général italien dut engager un dur combat pour pouvoir l’y contraindre. Le 18 septembre 1600, il remporta contre les troupes roumaines l’importante victoire de Miraslau.

Michel accepta alors de se rendre à Vienne avec sa famille afin d’obtenir le pardon de l’empereur Rodolphe. Porté à la mansuétude, le souverain autrichien lui demanda de rentrer en Transylvanie pour aider Basta à mâter la nouvelle révolte des Hongrois, emmenés cette fois-ci par un éternel revenant, Sigismond Bathory (avril 1601). Après une série de batailles indécises, le tournant intervint le 3 août 1601, lorsque Basta et Michel remportèrent la grande victoire de Guruslau contre les hommes de Bathory. Mais Basta n’avait plus confiance en Michel et il le soupçonnait de vouloir s’entendre avec les Turcs. A peine quelques jours après la fin de la guerre, il s’arrangea donc pour le faire assassiner par ses mercenaires wallons (8 août 1601). Quelques mois plus tard, Basta fut nommé gouverneur de Transylvanie (février 1602).

. La terreur catholique 

Le 29 juin 1602, Sigismond Báthory accepta une nouvelle fois de céder le trône de Transylvanie et de prendre le chemin d’un exil qui cette fois ci allait s’avérer définitif. Sur l’ordre la cour impériale, le général italien se lança alors dans une brutale politique de germanisation et de « catholicisation » forcée de la Hongrie orientale. Aidés par des missionnaires jésuites et franciscains, Basta s’attaqua avec une dureté particulière aux communautés magyares calvinistes, luthériennes et unitariennes, qui avait prospéré durant le siècle précédent en profitant de la tolérance religieuse des princes hongrois de Transylvanie. Les Saxons luthériens, bien que germanophones, ne furent pas plus épargnés que les autres. Dans son zèle catholique, Basta alla même jusqu’à s’en prendre aux orthodoxes serbes et roumains.

Aux nobles, il faisait par exemple intenter de durs procès, qui les mettaient en demeure de se convertir ou bien de devoir renoncer à leurs titres et à leurs domaines. Quant aux paysans, ils étaient pour leur part soumis aux déprédations des mercenaires wallons de Basta qui pillaient, violaient et assassinaient en toute impunité. Beaucoup des habitants des régions touchées par cette terrible répression se réfugièrent alors dans les forêts et les montagnes avec l’espoir d’échapper à ces violences sans fin. Les terres n’étant plus cultivées, une terrible famine se répandit, occasionnant même des actes de cannibalisme. Bientôt la peste surgit et fit à son tour des ravages sur les organismes affaiblis, si bien que très rapidement près d’un tiers de la population succomba au mal ! Comme le dira Henri de Rohan en traversant la région : « ce pays est plus fertile de testes et os de morts que de bleds et clos de vigne ».  Ce furent, à n’en pas douter, des années de fer et de feu.

. Le sursaut hongrois 

En janvier 1604, l’adjoint de Basta, Giacomo Barbiano di Belgiojoso, prit la décision de reconsacrer au culte catholique la cathédrale de Kassa, alors même que la ville était devenue à 95% protestante ! Devant le tollé provoqué par cette mesure, il fit confisquer les terres des récalcitrants. Ce fut la mesure de trop pour la diète hongroise, le parlement local, qui rompit alors avec l’alliance autrichienne (printemps 1604). Elle confia son sort aux mains du seigneur calviniste de Kismarya, Istvan Bocskai (1557-1606), qui reçut immédiatement des renforts de la part des Turcs. Le 15 octobre 1604, le rebelle défit les troupes de Belgiojoso à la bataille de Aldmond-Dioszeg et, dans la foulée, s’empara de Debrecen (30 octobre 1604) puis de Kassa (30 octobre 1604).

A la tête de ses hommes, Basta tenta bien de réprimer ce soulèvement. Il parvint d’ailleurs à écraser une troupe de Hongrois révoltés et de Turcs à Osgyan (17 nov. 1604) puis à Edelény (27 nov. 1604) et, en juin 1605, il réussit à repousser une attaque de Bocksai contre Sopron. Il reconquit encore plusieurs cités mais le manque de vivres fit échouer sa contre-attaque sur Kassa (décembre 1605).

Le 20 avril 1605, en remerciement de ses victoires, la diète hongroise désigna Istvan Bocskai comme prince de Transylvanie et le sultan Ahmet Ier ne tarda pas à lui faire parvenir une splendide couronne (qui a d’ailleurs été conservée). Comprenant que la situation était désormais sans issue, l’empereur Matthias Ier, qui avait récemment succédé à son frère Rodolphe II, négocia finalement la paix de Vienne avec Bocskai (23 juin 1606). Les Allemands durent accepter de retirer leurs dernières troupes de Transylvanie et reconnaître l’indépendance de Bocskai, qui réinstaura la liberté de culte.

. Epilogue

Meurtri par sa défaite, Basta s’installa à Prague, où il se consacra désormais à l’écriture de traités militaires. Ses revenus annuels, d’abord fixés à 42 200 florins, furent réduits à seulement 3 240 florins par Matthias, et il ne reçut jamais les fiefs de Troppau et de Greifenstein en Silésie, qu’on lui avait pourtant promis. Victime d’une attaque d’apoplexie, il mourut à Vienne, le 20 novembre 1607, et fut enterré dans l’église des Frères mineurs (Minoritenkirche), dont il avait été l’un des bienfaiteurs.

Basta est l’auteur de plusieurs traités sur l’art militaire. Ecrits en italien ils connurent une large diffusion pendant la guerre de Trente Ans : Le maître de camp général (Il maestro di campo generale), publié à Venise en 1606 ; Du gouvernement de l’artillerie (Del governo dell’artigliera) publié de façon posthume à Venise en 1610 ; Le gouvernement de la cavalerie légère (Il governo della cavalleria leggera) publié lui-aussi de façon posthume à Venise en 1612.

De son mariage, célébré en 1589 avec Anna von Liedekerke (m. Courtrai, 1619), fille d’un noble néerlandais, Giorgio Basta avait eut plusieurs enfants dont Georges et Démétrius, qui moururent jeunes, Madeleine, Charles et enfin Ferdinand, qui eut à son tour un fils, Nicolas-Ferdinand Basta, qui fut le dernier comte de Hust et de Mouscron.

Notes :

1  Parmi les jeunes officiers de sa suite se trouvait un certain Wallenstein, qui fera ensuite la grande carrière que l’on sait au sein des armées impériales.

Bibliographie :

. Barbarich, Eugenio : Giorgio Basta, Un generale di cavaleria italo-albanese, Nuova Antologia, 63, 1928.

. De Bartolomeis, Mario : « Su alcuni dati controversi relativi al generale farnesiano Giorgo Basta », Aurea Parma, année 57, fasicole 3, 1975.

. De Caro, Gaspare : « Giorgio Basta », in Dizionario Biografico degli Italiani, volume 7, Treccani, 1970.

. Harai, Denes : Les villes luthériennes de Kassa et de Sopron face au soulèvement anti-habsbourgeois d’Istvan Bocksai en Hongrie (1604-1606), Revue Historique, 2009/2, n°650, PUF, pp. 321-343.

. Harish Wilson, Peter : The Thirty Years War, Europe’s Tragedy, Harvard University Press, 2009.

. Labarre de Raillicourt, Dominique : Basta, comte d’Hust et du Saint Empire (1550-1607), sa vie, sa famille et sa descendance, compte d’auteur, 1968.

Crédit photographique : After Hans von Aachen [Public domain], via Wikimedia Commons

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s