Le curé Jean Boucher face au « Dragon rouge de l’Apocalypse »

    Théologien et prédicateur catholique, Jean Boucher (1550-1646) a souvent été présenté comme le personnage le plus symbolique des excès commis par la Ligue à la fin des guerres de religions. Son histoire nous rappelle à quel point les luttes religieuses de la Renaissance ont été violentes et implacables. Elle nous interpelle aussi par son caractère étonnamment moderne. Fort degré d’organisation des camps en présence, importance de la propagande et de  l’idéologie, questionnement permanent autour  du rapport entre l’Etat et le culte, velléités totalitaires, implication de nombreuses puissances étrangères, tous ces éléments ne sont pas sans évoquer un grand nombre de conflits contemporains, y compris les plus actuels.

. Un jeune clerc prometteur

Jean Boucher naît à Paris vers 1550. Il est issu d’une vieille famille de la noblesse de robe parisienne, les Boucher d’Orsay, apparentée à plusieurs prestigieuses lignées de parlementaires comme les de Thou, les Budé, les Briçonnet et les Picart. Orienté dès son plus jeune âge vers une carrière religieuse, le jeune Jean Boucher entre à la Sorbonne où il reçoit une formation humaniste et dont il ressort licencié ès lettres en 1569. Il part ensuite enseigner les humanités, la théologie et la philosophie scolastique dans un collège de Reims, dont il deviendra le recteur en 1574. Dès cette époque, son éloquence est à la fois reconnue par ses pairs et appréciée de ses nombreux auditeurs. Le 15 février 1575, il a d’ailleurs le très grand privilège de devoir prononcer l’éloge du roi Henri III à l’occasion de son sacre.

Revenu à Paris en 1576, Jean Boucher devient d’abord professeur de philosophie au collège de Bourgogne puis professeur de théologie au collège des Grassins et enfin prieur de la Sorbonne. En décembre 1580, après avoir décroché le bonnet de docteur en théologie, il reçoit la cure de Saint-Benoît qui dépend de la paroisse de la Sorbonne. Il vient à peine d’avoir trente ans et son intelligence, mais aussi ses talents d’homme de cour, peuvent lui faire espérer une belle carrière dans l’épiscopat français.

Mais en août 1581, l’oncle et principal protecteur de Boucher, Jean Poisle, conseiller au Parlement de Paris, est soudainement arrêté après avoir été accusé d’exaction et de fausseté dans ses arrêts. En mai 1582, il est condamné à la perte de son office, au paiement une amende de sept cents écus et à un bannissement de la capitale d’une durée de cinq années. Fortement ébranlé par cette disgrâce, Jean Poisle accuse alors publiquement le rapporteur de son procès d’être en réalité l’homme de main des hérétiques1. Fortement touché par la mésaventure de son oncle, Jean Boucher commence dès lors à concevoir à l’égard des calvinistes une haine qui jamais plus ne s’éteindra.

. La France dans la tourmente religieuse

Depuis qu’en octobre 1517 le moine allemand Martin Luther a fait afficher sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg ses quatre vingt quinze thèses contre la pratique des indulgences, l’Europe est entrée dans une période d’effervescence religieuse sans précédent. En 1521, Luther et son principal disciple, Philippe Melanchthon, ont fait publier un opuscule qui définit ce qu’est pour eux le véritable christianisme. Leurs propositions ne manquent pas de force : il faut ni plus ni moins abolir la papauté, considérée comme une institution dépravée et sans fondement théologique, il faut réformer complètement la liturgie et la rendre plus simple et plus sobre, en finir avec le célibat des prêtres et supprimer l’état monastique qui n’ont pas de sources scripturaires, faire traduire les saintes écritures en langue vernaculaire afin de les rendre accessibles au plus grand nombre des fidèles, bannir ce culte des reliques qui n’est rien d’autre que de l’idolâtrie pure et simple, abroger les cinq des sept sacrements qui ne trouvent pas directement leur source dans l’Evangile. L’Eglise romaine, qui prend tout de suite la mesure du danger, excommunie Martin Luther tandis que l’empereur d’Allemagne ordonne sa mise au ban, c’est-à-dire son arrestation immédiate.

Certes, ce n’est pas la première fois que Rome doit ainsi affronter le développement d’une hérésie dont les propositions la menacent dans ses fondements mêmes. Jadis il y eut les Cathares et les Vaudois, puis vinrent les Dolciniens, les Adamites, les Lollards et autres Hussites. Mais le luthéranisme représente une menace autrement plus redoutable que tous ces précédents. Car les thèses défendues par Luther rejoignent en réalité les aspirations d’un grand nombre d’érudits européens qui, avec Erasme ou Lefèvre d’Etaples, se prononcent depuis plusieurs décennies pour une réforme générale du christianisme. Et c’est pourquoi Luther a rapidement obtenu le soutien d’une bonne partie des bourgeoisies allemandes, suisses et néerlandaises.

En 1523, le canton de Zürich est ainsi le premier Etat européen à passer ouvertement à la réforme, bientôt imité en cela par la cité de Strasbourg, puis par bien d’autres villes ensuite : Ulm, Brême, Lübeck, Constance, Reutlingen, Francfort, Hambourg, Hanovre, Genève, etc. Plus grave encore, le luthéranisme réussit à convertir de grands souverains européens comme l’électeur de Saxe (1523), le landgrave de Hesse (1524), le duc de Prusse (1525) et celui de Lunebourg (1525), avant de gagner à sa cause les rois de Suède (1527) d’Angleterre (1534) et du Danemark (1536) ainsi que l’électeur de Brandebourg (1539), qui vont tous passer les uns après les autres à la Réforme. Vrai acte de foi ou opportunisme politique, toujours est-il qu’ils en profitent au passage pour s’emparer de l’immense patrimoine foncier et mobilier de l’Église catholique. Or, certains de ses princes sont dotés d’armées redoutables et parfois de flottes puissantes, ce qui fait craindre le pire aux Etats qui sont demeurés catholiques. En 1531, les souverains protestants du nord de l’Allemagne s’unissent pour la première fois au sein d’une coalition militaire, la « Ligue de Smalkade ». Après une longue période d’observation, les premiers combats éclatent avec l’armée impériale à partir de 1545. C’est le véritable début des guerres de religion qui vont ensanglanter l’Europe durant plus d’un siècle.

Le royaume de France ne va pas rester longtemps à l’abri de l’hérésie luthérienne. Les premiers protestants apparaissent à Paris dès l’année 1519. Les condamnations officielles pleuvent bientôt sur ces quelques pionniers, et la faculté de théologie de la Sorbonne se porte à la pointe du combat. En août 1523, le moine augustinien Jean Vallière est brûlé vif à Paris sur le Marché aux Pourceaux. En avril 1534 éclate l’affaire dite des « Placards », du nom de ces affiches dénonçant la messe catholique que des protestants anonymes ont placardé dans tout le royaume, et jusque sur la porte de la chambre à coucher du roi dans son château d’Amboise, ce qui va mettre ce dernier dans une grande colère. Dès lors la répression reçoit la caution royale et se fait beaucoup plus féroce. En 1545, le baron Jean d’Oppède, président du Parlement de Provence, fait ainsi massacrer près de trois-mille vaudois dans le Lubéron. Mais ni les condamnations ni les anathèmes ne peuvent venir à bout des progrès de l’hérésie huguenote, qui continue à se répandre à travers tout le pays. La mort brutale du roi Henri II, le 10 juillet 1559, va représenter à cet égard un véritable tournant. Car son fils et successeur, le jeune François II, est loin d’avoir le charisme et la poigne de son père. Le personnage central de l’Etat devient dès lors la reine-mère Catherine de Médicis, mais son esprit versatile et surtout ses origines italiennes sapent fortement sa légitimité. Le pouvoir monarchique se retrouve dès lors très affaibli.

Les protestants ont plus que jamais le vent en poupe. Il faut dire que celui qui passe à juste titre pour leur chef spirituel, le pasteur Jean Calvin, est lui-même un Français originaire de Picardie. Connaissant donc très bien la situation religieuse, sociale et politique de son pays natal, il sait merveilleusement l’exploiter à son avantage. Depuis la ville de Genève, où il s’est réfugié, il mène ainsi un habile travail de propagande et constitue en quelques années un remarquable réseau de soutien qui va aboutir à la fondation d’au moins 1 200 églises protestantes plus ou moins clandestines, rassemblant sans doute plus de deux millions de fidèles.

En mars 1560, quelques chefs protestants échafaudent même un complot destiné à s’emparer de la personne du roi dans l’espoir de le contraindre à passer au protestantisme. C’est l’épisode dit de la « conjuration d’Amboise », qui échouera lamentablement et entraînera une répression sanglante. Deux ans plus tard, le 1er mars 1562, à Wassy en Lorraine, les chefs de la puissante famille catholique des Guise massacrent sans vergogne des fidèles protestants qui s’étaient réunis clandestinement dans une grange transformée en temple. Au comble de l’indignation, les aristocrates protestants de tout le pays ouvrent alors les portes de leurs châteaux à leurs coreligionnaires et décident de prendre les armes pour les protéger. Les premiers accrochages éclatent dès l’été 1562 entre les armées catholiques de Montluc et les forces protestantes du baron des Adrets, qui rivaliseront bientôt de violence et de cruauté.

Pendant près de vingt ans, tout en demeurant officiellement catholique, le pouvoir royal va naviguer à vue entre les tentatives de réconciliation des uns et les velléités répressives des autres. Une partie de la cour, réunie derrière le chancelier Michel de l’Hospital (m. 1573), prône en effet le dialogue et la recherche de la paix religieuse. C’est d’ailleurs à son initiative  que la liberté de culte, accordée pour la première fois aux Huguenots par l’édit de Saint-Germain le 17 janvier 1562, sera confirmée par la suite à plusieurs reprises2… pour être finalement à chaque fois démentie dans les faits. En fin de compte, ce jeu de bascule permanent va finir par attirer sur la famille royale la méfiance, voire l’hostilité de tous les camps en présence. Profitant de la situation, la famille des Guise va s’ériger la tête d’un parti ultra-catholique opposé à toute concession à l’égard des huguenots. Une étape importante sera franchie lors de la fameuse nuit de la Saint-Barthélemy. Au petit matin du 24 août 1572, après avoir cousu des croix blanches sur leur chapeau pour se faire reconnaître, les soldats et les miliciens du duc de Guise se répandent dans les rues de Paris, massacrant tous les huguenots qu’ils rencontrent et provoquant ainsi la mort de près de trois-mille d’entre eux, dont celle de leur chef militaire, Gaspard de Coligny. Plus de sept-mille autres protestants seront également assassinés à travers les provinces françaises jusqu’en septembre-octobre 1572.

Mais le combat contre l’hérésie n’est pas qu’affaire de politique ou de stratégie militaire. Il suscite aussi un vaste mouvement d’idées dans l’opinion catholique, et notamment dans cette partie de la bourgeoisie française, instruite et surtout très dévote, qui estime que le salut du royaume est en péril à cause de la montée en puissance des calvinistes. Car les protestants font peur. Les terribles récits des émeutes iconoclastes qui ont éclaté ici où là ont soulevé un profond émoi dans l’opinion publique. En Suisse dès 1527, puis dans l’Allemagne des années 1530, en France à partir du printemps 1562 et dans tous les Pays-Bas à compter l’été 1566, on vu à chaque fois se reproduire les mêmes scènes : ostensoirs profanés, images saintes jetées aux flammes, religieuses violées et prêtres promenés attachés à l’envers sur des ânes. Des récits terrifiants comme celui du sac de la cathédrale d’Anvers (19 août 1566), se sont répandus comme une traînée de poudre et ont provoqué stupéfaction, indignation et colère. Chacun en France se rappelle aussi de la destruction par la soldatesque protestante des vénérables abbayes Saint-Martin de Tours, de Sainte-Croix d’Orléans, de Jumièges ou de la Grande Chartreuse.

Dans de nombreuses villes, des confréries regroupant des bourgeois dévots vont alors naître de façon spontanée, leurs membres se jurant de défendre coûte que coûte la foi catholique et le culte romain, fût-ce au péril de leur vie. La capitale est bientôt touchée à son tour par le mouvement. Le 12 janvier 1577, des représentants parisiens des trois ordres promettent ainsi dans un même élan mystique de s’associer pour lutter « contre les hérétiques au nom de la Sainte-Trinité et de la crucifixion du Précieux corps de Jésus-Christ ». Leur modèle politique à tous est le roi Philippe II d’Espagne, un souverain qui n’hésite pas lui à faire périr sur le bûcher des centaines d’hérétiques, et qui va même jusqu’à décréter l’emprisonnement des plus hauts prélats de son royaume, dès lors que se portent sur eux des soupçons de sympathie à l’égard de l’hérésie. Les évêques Constantino Ponce de la Fuente, Augustin Cazzala et Bartholomé Carranza en ont d’ailleurs fait les frais. Le propre prédicateur du roi Charles IX, Arnaud de Sorbin de Saint-Foy, est le plus écouté de tous ces hérauts du combat anti-protestant. Ses diatribes vont enflammer les esprits parisiens durant plusieurs années, avant qu’il soit finalement envoyé prendre la tête du diocèse de Nevers. Au même moment, et pour les mêmes raisons, des nobles catholiques commencent eux aussi à se grouper en factions armées autour de personnalités charismatiques. Le plus important de ces regroupements nobiliaires est la « Ligue catholique de Péronne », formée en mai 1576 en signe de défi à l’édit de Beaulieu, qui garantissait une nouvelle fois la liberté de culte des calvinistes. Elle s’est placée sous l’autorité d’Henri, 3ème duc de Guise, dit « Le Balafré », que d’aucuns disent d’ailleurs proche des Espagnols. L’union de ces deux tendances ultra-catholiques, la nobiliaire et la communale, va donner naissance à la « Saint Ligue » et se transformer en une menace mortelle pour la monarchie des Valois.

Au fil des ans, à mesure que la situation religieuse continue de se tendre et alors que  plusieurs guerres de religions ont ravagé le sud du pays (1577, 1578-1579, 1585-1588), la ligue de Péronne s’implante un peu partout à travers tout le pays. Elle s’établit  à Paris à la fin de l’année 1584, grâce à l’action de Charles Hotman, sieur de Rocheleblond, receveur de l’évêque de Paris – et par ailleurs frère d’un célèbre chef protestant. La crise dynastique que traverse la monarchie française inquiètent alors très fortement les Catholiques. Depuis la mort du duc d’Alençon le 10 juin 1584, le plus proche parent du roi régnant n’est autre en effet qu’Henri de Bourbon-Navarre, le propre chef du parti calviniste, qui descend effectivement de saint Louis par son père Antoine de Bourbon. La perspective d’avoir bientôt un protestant pour souverain suscite l’horreur du parti catholique et, dès le mois de septembre 1584, une coalition secrète se forme autour du duc de Guise qui propose, en cas de décès inopiné d’Henri III, de faire monter sur le trône l’oncle catholique d’Henri de Navarre, Charles de Bourbon, archevêque de Rouen et cardinal de l’Eglise. Philippe II d’Espagne envoie ses agents sur place et une rencontre secrète a lieu, le 31 décembre 1584, au terme de laquelle il est décidé que l’Espagne accordera 50 000 écus à Henri de Guise pour qu’il puisse réaliser son projet. Mis au courant de ces tractations, Henri III tente  de prendre le contrôle de la Ligue dans l’espoir de mieux la maîtriser. Le 18 juillet 1585, il signe donc à Nemours un édit par lequel il supprime la liberté de culte des calvinistes. Sous le commandement des ducs de Condé et de Rohan, les forces huguenotes attaquent aussitôt les places catholiques mais sont sévèrement battues à Angers (octobre 1585) puis repoussées en Aquitaine. Plusieurs de leurs places fortes sont alors détruites et pillées (Blain, 1586).

. La conquête de Paris

C’est dans ce climat de violence et d’extrême tension que Jean Boucher rejoint à son tour la Ligue catholique parisienne, sans doute dès 1584. Approché par Charles Hotman, il amènera à la Ligue plusieurs de ses connaissances, dont l’avocat Minagier et le procureur Oudin Crucé. En février 1586, il profite d’un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette pour se rendre à Rome où il va établir des contacts discrets avec la Curie. A son retour, et grâce au patronage de l’évêque de Paris, Pierre de Gondi, Jean Boucher est nommé principal du collège de Fortet, un établissement dont il va faire l’un des principaux fiefs de la Ligue parisienne. Dès 1585, la Ligue se donne un organe dirigeant secret, le « Conseil des Seize », composé de représentants issus des seize quartiers de Paris, qui vont se réunir dans la clandestinité, en particulier dans l’enceinte du collège de Fortet. Chaque nouvel adhérent doit prêter serment sur les Evangiles de défendre la foi catholique. Grâce à leurs réseaux puissants et très structurés, les Ligueurs amassent peu à peu quantité d’armes et d’argent.

Jean Boucher a bien souvent maille à partir avec les curés parisiens non-ligueurs, comme celui de Saint-Paul, qui prônent l’apaisement avec les protestants. Dans ses sermons, il les apostrophe de plus en plus durement, si bien que ces derniers finissent par s’en plaindre au souverain. Sûr de lui, Boucher n’hésite alors pas à accuser Henri III d’avoir fait mourir  un certain Burlat, théologal d’Orléans, qui a mystérieusement disparu. Mais lorsque celui-ci est finalement retrouvé parfaitement sain et sauf, le curé Boucher se retrouve convoqué au palais du Louvre pour être admonesté publiquement par le roi (5 juin 1587). Mais cela n’a guère d’effet sur  l’inflexible curé. Dans ses sermons et ses libelles, il imite de plus en plus le style imprécateur du célèbre sermonaire Simon Vigor (m. 1565), qui s’était fait connaître dans les années 1560 pour ses prêches incendiaires contre les protestants, allant jusqu’à mériter son surnom de « Marteau des hérétiques » (hœreticorum malleus). Comme celui de Vigor, le langage de Boucher est brutal, parfois même carrément ordurier car les protestants ne sont pour lui que des « porcs sauvages ». Ne reculant devant aucun artifice, il n’hésite pas à attribuer toutes les naissances constatées ici ou là de bêtes ou d’enfants monstrueux, au développement d’une hérésie qui selon lui perturbe manifestement l’équilibre du monde.

Mais contrairement à Vigor, Boucher ne se contente pas de maudire les hérétiques, d’appeler à l’application immédiate des décisions du Concile de Trente, ou encore de prôner la création d’un tribunal inquisitorial qui se chargerait d’éradiquer définitivement le protestantisme. Enhardi par sa popularité, il s’en prend aussi de façon de plus en plus directe à la politique royale, qu’il accuse de faiblesse face à l’hérésie. Il réclame en particulier la convocation immédiate des Etats généraux du royaume. Galvanisée par ces sermons, la foule parisienne n’hésite plus à manifester sa colère à l’égard de son roi, dont l’effigie en cire est même promenée dans la ville, insultée, lacérée, et finalement transpercée par les piques des habitants. Le 2 septembre 1587, c’est un Henri III excédé qui ordonne l’arrestation de Boucher et Prévost, les deux principaux ténors de l’opposition ultra-catholique parisienne. Mais des attroupements se forment immédiatement afin de défendre les deux hommes et l’on se met à sonner le tocsin dans toute la cité. Inquiet de la tournure prise par les événements, le roi doit à nouveau reculer, affaiblissant encore un peu plus son autorité.

Tandis que les troupes royales du duc de Joyeuse sont sèchement battues par les armées protestantes d’Henri de Navarre à la bataille de Courtras le 22 octobre 1587, les soldats du duc de Guise parviennent de leur côté à repousser les calvinistes suisses et allemands lors des combats de Vimory (26 octobre) et d’Auneau (24 novembre). Pour tout le clan catholique, une chose est désormais claire, le roi de France n’est plus capable d’assurer le triomphe de leur projet, et seul Guise pourra remporter la victoire tant attendue sur l’hérésie. Le 16 décembre 1587, la Sorbonne publie un arrêt affirmant qu’il est parfaitement légitime de déposer les mauvais souverains. Le 9 mai 1588, malgré l’ordre contraire de son roi, le duc de Guise entre dans Paris par la porte Saint-Denis où il est acclamé comme un héros par la population. Sentant la situation lui échapper, Henri III ordonne alors de faire stationner des troupes sûres dans la ville, si bien que le 12 mai à l’aube près de six-mille Gardes suisses investissent la capitale.

Mais la présence de cette armée inquiète le camp ultra-catholique, qui craint le déclenchement d’une « Saint-Barthélemy à l’envers ». Les curés ligueurs, dont Jean Boucher bien évidemment, montent alors sur leurs chaires revêtus de cuirasses et appellent le peuple à prendre les armes pour défendre sa liberté et sa foi. Les cloches commencent à résonner dans tous les quartiers et des barricades, constituées de tonneaux remplis de terre et de pierres, sont érigées à l’angle des principales rues. Les premières échauffourées éclatent rapidement et, dans la nuit du 12 au 13 mai, une soixantaine de Gardes-Suisses sont massacrés par la foule en colère. Le lendemain, toute la capitale est insurgée. Catherine de Médicis supplie alors le duc de Guise de lancer un appel au calme, mais ce dernier lui répond benoîtement qu’il ne contrôle en rien ce mouvement de colère spontané. Acculé, Henri III finit par quitter la ville secrètement pour se réfugier d’abord à Chartres puis à Blois. Le « Conseil des Seize », organe dirigeant de la Ligue, s’érige alors en conseil municipal et installe son quartier général à l’hôtel de ville. Le ligueur Bussy-Leclerc devient gouverneur de la Bastille tandis qu’une milice bourgeoise de 45 000 hommes est constituée pour assurer l’ordre public et la défense de la cité.

Le 15 juillet 1588, c’est un Henri III abattu et défait qui se voit contraint de signer « l’édit d’Union », qui fait d’Henri de Guise le lieutenant-général du royaume. Le 4 août suivant, ce dernier est même élevé à la fonction de connétable, ce qui lui donne le contrôle de l’armée royale. Le roi doit également accepter de proclamer la réunion prochaine d’Etats généraux, proscrire Henri de Navarre de la succession au trône, annuler toutes les mesures de tolérance prise à l’encontre des Protestants et enfin livrer aux Ligueurs les clés du port de Boulogne-sur-Mer, afin que ceux-ci puissent librement recevoir l’aide de l’Espagne.

Lorsque les États-généraux du royaume s’ouvrent le 15 octobre 1588 à Blois, les Ligueurs y sont très majoritaires. Ils organisent une formidable pression sur Henri III, tout en traitant le duc de Guise comme un véritable roi. Pendant ce temps à Paris, Jean Boucher attaque le souverain avec toujours plus de férocité. En juillet 1588 déjà, il a fait publier anonymement un texte, l’Histoire tragique et mémorable de Pierre de Garveston, dans lequel il fustigeait l’atmosphère de débauche que le roi Henri III tolérait selon-lui à la cour de France. Il s’en prenait tout particulièrement au duc d’Epernon, qu’il accusait d’être l’amant du roi et auquel il promettait un sort comparable à celui de Pierre de Garveston, le favori du roi d’Angleterre Edouard II qui fut supplicié de façon atroce en 1312.

Malgré les bals et les tournois qui se succèdent dans le château de Blois, le climat est délétère, car Henri III sent bien qu’il est en train de perdre la main. Il entend chaque jour les rumeurs d’un complot. On lui prédit sa future arrestation, peut-être même son exécution ou en tout cas sa destitution par les Ligueurs. Placé au pied du mur, le souverain choisit en fin de compte la fuite en avant. Le 18 décembre, il finit par ordonner la mise à mort de son rival. La machination se met en place dans le plus grand secret. Le matin du 23 décembre 1588, le duc de Guise apprend qu’il est convoqué pour un conseil qui doit se tenir dans le cabinet du roi, au deuxième étage de l’aile nord-ouest du château de Blois. Toujours aussi sur de lui, le duc choisit de s’y rendre seul. A toutes les issues ont été placés des membres des « Quarante-Cinq », de solides Gascons qui forment la garde personnelle du roi. Pour parvenir au cabinet, le duc doit encore passer par la chambre du monarque où quelques gentilshommes le saluent cordialement. Ce sont ses meurtriers… Le piège se renferme. Soudainement, ils l’entourent puis le frappent de leurs épées et de leurs dagues. Guise les repousse mais cède finalement sous le nombre avant de s’écrouler dans une mare de sang. Le roi entre alors dans la pièce pour constater l’issue du drame. Pour éviter qu’il ne devienne un objet de dévotion, il ordonne que le corps de son ennemi soit brûlé dans une des cheminées du château et que ses cendres soient jetées dans la Loire. Le même jour sont arrêtés la mère du duc de Guise, Anne d’Este, son fils Charles de Lorraine et surtout son frère Louis, le cardinal de Lorraine, qui sera exécuté dans sa prison le lendemain sur l’ordre du souverain.

Dès que la nouvelle de ce « coup de majesté » est connue à Paris, c’est un immense cri de colère et d’indignation qui soulève la capitale tout entière (1er janvier 1589). Un deuil public est proclamé par le « Conseil des Seize », qui ordonne également de faire marteler les armoiries royales placées sur les bâtiments publics. Le duc Charles de Mayenne, frère des deux « martyrs », leur succède au pied levé à la tête du clan des Guise. Il annonce aussitôt la création d’un « Conseil général de l’Union », qui se chargera de gouverner le royaume de France en attendant la venue sur le trône d’un nouveau roi. Rouen, Lyon, Laon, Marseille, Dijon, Nantes et d’autres grandes villes de France se rallient bientôt à lui. Son parent, le duc d’Aumale, est invité à venir prendre possession de Paris en tant que nouveau gouverneur de la ville. Ce climat de colère et de ruine achève de briser la santé de la vieille reine-mère Catherine de Médicis qui meurt à Blois le 5 janvier 1589. Deux jours plus tard, les docteurs de la Sorbonne, réunis à l’appel de Boucher, rendent un décret délivrant solennellement les sujets français de leur devoir d’obéissance à l’égard d’un souverain accusé d’être un nouvel Hérode.

Acculé de toutes parts, le roi Henri III décide alors de jouer le tout pour le tout. Il joint donc ses forces à celles de son ancien ennemi, Henri de Navarre, qu’il rencontre en personne à Plessis-lès-Tours le 30 avril 1589, portant ainsi au comble l’indignation du parti catholique. Le 26 mai 1589, le pape excommunie le roi de France pour avoir fait assassiner un cardinal de la sainte Eglise et s’être allié à un prince hérétique et relaps. Le 28 juillet, les 45 000 soldats des deux Henri entament le siège de Paris dont la chute semble imminente. Mais le 1er août 1589, à huit heures du matin, Jacques Clément, un moine dominicain de 23 ans d’origine bourguignonne, réussit à s’introduire dans château de Saint-Cloud, où Henri III a établit ses quartiers. Ayant pu approché le souverain au motif qu’il souhaitait lui remettre une prétendue lettre secrète, il le poignarde violemment au bas-ventre à l’aide d’un long couteau. Après une longue et douloureuse agonie, et malgré les efforts de ses médecins, le souverain rend finalement l’âme dans la matinée du 2 août. Immédiatement l’armée royale se disperse et le siège de Paris est levé.

L’acte de Jacques Clément est évidemment loué en chaire par un Jean Boucher qui n’hésite pas à crier au miracle. Conformément à la loi de succession du royaume, et en accord avec les dernières volontés exprimées par Henri III sur son lit de mort, Henri de Navarre devient alors le roi Henri IV. Il promet solennellement de maintenir la religion catholique dans tous ses droits mais refuse pour autant de se convertir. Le 5 août 1589, conformément au pacte conclu avec Philippe II, le « Conseil général de l’Union » fait donc proclamer roi l’oncle d’Henri de Navarre, le cardinal Charles de Bourbon, sous le nom de Charles X. Mais ce dernier est alors aux mains de son neveu Henri, qui l’a fait placer en résidence surveillée. En attendant sa prochaine libération, c’est Mayenne qui pour les Ligueurs sera donc le seul et véritable chef de la France. Il a le soutient du légat papal, le cardinal de Plaisance et celui du roi d’Espagne Philippe II, qui finance le parti de l’Union du mieux qu’il peut.

. Jean Boucher « roi de Paris »

Dès le 6 août 1589, alors qu’Henri IV est finalement revenu poursuivre le siège de Paris, le nouveau pouvoir s’organise sous la conduite des « Seize ». Chacun des quartiers de la capitale élit des délégués qui vont ainsi former une assemblée de près d’une centaine de notables chargés de prendre les grandes décisions. Des figures charismatiques se dégagent, qui se voient attribuer les principaux postes de commandement. Jean Bussy-Leclerc, l’un des Ligueurs plus radicaux demeure à son poste de gouverneur de la Bastille. La Chapelle-Marteau devient prévôt des marchands tandis que Delabruyère est nommé lieutenant-civil du Châtelet. L’atmosphère est partout à l’exaltation. Des messes publiques, des cérémonies d’adoration du Saint-Sacrement, des processions de pénitents se succèdent presque quotidiennement dans les rues de la capitale. On assiste parfois à des spectacles insolites, comme celui de ces moines, chanoines, curés, diacres, sous-diacres et enfants de chœur, qui défilent par centaines au son des tambours derrière des étendards de la Vierge et des saints, en portant arquebuses et armes de toutes sortes.

Jean Boucher, délégué des « Seize » pour la paroisse de Saint-Benoît, est l’une des figures les plus écoutées et les plus influentes de ce nouveau pouvoir ultra-catholique. Avec quelques autres religieux3, il est devenu le porte-voix des plus radicaux. Pour certains il est même le véritable « roi de Paris ». Personnellement protégé et soutenu par la duchesse de Montpensier, la sœur du « Balafré », il prêche inlassablement dans toutes les églises de la ville, exhortant la population à la résistance et à la pénitence4. En mars 1590, les sermons du Carême qu’il délivre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris attirent une foule considérable. Parallèlement, il publie deux traités qui vont avoir une influence majeure sur l’évolution de l’idéologie ligueuse.

Le premier, intitulé La Vie et les faits notables d’Henry de Valois, parait en février 1589 et sera augmenté sous le titre La vie et la mort d’Henri de Valois après l’assassinat du souverain. Boucher y présente le meurtrier du duc de Guise comme un véritable suppôt de Satan et l’accuse de toutes les tares et de tous les vices possibles et imaginables : sorcellerie5, sodomie, sacrilège, tyrannie, etc. Vendu par des colporteurs dans tout le royaume, ce pamphlet inspirera partout les sermons de nombreux curés ligueurs. Dans le De Justa Henrici tertii Abdicatione (« De la juste abdication du roi Henri III »), un traité rédigé quant à lui en latin et donc à l’usage des seuls érudits, Boucher défend l’idée que le véritable souverain du royaume de France n’est autre que Dieu. Selon lui, l’Etat monarchique se doit d’être véritablement dans l’Eglise, et non pas à l’extérieur et encore mois au-dessus d’elle. Un roi ne l’est d’ailleurs que par la volonté du peuple catholique (consensus populi), et lors de son avènement, il doit donc promettre de maintenir les lois divines. S’il brise ce contrat, par exemple en se convertissant à l’hérésie, le peuple a le droit, et même le devoir de le renverser, et si possible de le mettre à mort. Il sera ensuite libre se choisir un autre souverain qui sera élu pour ses qualités humaines mais aussi et surtout pour son respect des choses saintes. Ces propositions extrêmement radicales et audacieuses pour l’époque font de Boucher l’un des chefs de file de la faction dite des « tyrannicides »6. Comme souvent dans l’histoire, les position des  plus conservateurs finissent ainsi paradoxalement par rejoindre celle des plus progressistes puisque tous les deux mettent ici sur la volonté du peuple face aux prétentions absolutistes de l’Etat monarchique.

Mais alors que l’armée d’Henri IV poursuit le siège de la capitale, la situation militaire des Ligueurs dans le reste du pays ne cesse de se dégrader. Déjà battus à Senlis (mai 1589), ils sont encore défaits à Arques (21 septembre 1589) puis à Ivry (14 mars 1590). Tout aussi grave, la mort inattendue (et très suspecte) du cardinal de Bourbon, survenue le 9 mai 1590, les laissent sans candidat capétien au trône. Dans Paris même, les approvisionnements sont bloqués, la famine se répand et cause plusieurs dizaines de milliers de morts. Mais deux événements inattendus vont bientôt rétablir pour un temps la situation des Ligueurs. Le 19 janvier 1591, à l’occasion de la « journée des farines », des soldats royaux déguisés en meuniers tentent d’entrer clandestinement dans la ville mais sont découverts, ce qui fait échouer le projet. Quelques semaines plus tard, le meilleurs général de Philippe II, Alexandre Farnèse, installé à Meaux depuis août 15907 dépêche vers Paris une troupe de 4 000 soldats espagnols, wallons et italiens. L’arrivée de ces soldats expérimentés oblige finalement Henri IV à lever le siège et Farnèse peut ainsi faire une entrée victorieuse dans la ville le 12 février 1591. Boucher, qui salue cette arrivée comme un signe de la providence, est alors au plus haut de sa popularité.

Mais ces circonstances favorables poussent les Ligueurs vers les plus sinistres excès. Dès le printemps 1589, tous ceux qui étaient soupçonnés de tiédeur, ces catholiques que l’on présentait comme des partisans du compromis avec les Protestants et que l’on appelait par mépris les « politiques », ont dû fuir la ville tandis que leurs biens étaient confisqués et vendus aux plus offrants. L’évêque Gondi lui-même avait s’exiler tandis que le premier président du Parlement de Paris, Achille de Harlay, était embastillé. En novembre 1591, le « Conseil des Seize » établit un « Conseil des Dix » chargé de traquer les espions. Dans les différents quartiers parisiens, des délégués appelés quarteniers, cinquanteniers et dizainiers se chargent de surveiller étroitement l’opinion. Grâce aux nombreuses délations qui leur parviennent, ils sont à même de sanctionner toutes les déviances, qu’elles soient politiques ou morales. Leurs jugements sont sans appel et les gibets de la capitale installés sur place de Grève, sur la place Maubert et à Montfaucon, se retrouvent bientôt chargés du poids de nombreux infortunés pendus pour trahison. Le 15 novembre 1591, le président par intérim du Parlement de Paris, Barnabé Brisson, et deux de ses adjoints, sont exécutés à leur tour. C’en est trop cette fois-ci pour le duc de Mayenne, qui redoute l’extrémisme quasiment « républicain » de ces ligueurs parisiens – à qui il reproche aussi d’avoir établi un contact direct avec Philippe II sans être passés par son intermédiaire. Il entre donc dans Paris avec son armée le 28 novembre et fait pendre haut et court les quatre hommes les plus impliqués dans la condamnation à mort de Brisson (dont le bourreau, Jean Roseau). Sur son ordre, le « Conseil des Seize » est purgé et la direction de la ville se retrouve confiée à des figures plus modérées. En raison de sa forte popularité, Jean Boucher échappe à cette purge bien qu’il n’ait pas hésité à qualifier les quatre hommes pendus sur l’ordre de Mayenne de martyrs de la foi. Si la Ligue reste toujours maîtresse de la ville, elle a donc désormais clairement perdu son unité.

. « Paris vaut bien une messe »

Vont alors s’ensuivre près de deux années d’un douloureux statu quo, chacun campant sur ses positions, tout en livrant au passage quelques combats localisés. Si les Ligueurs perdent à Pontcharra en septembre 1591, ils triomphent à Craon en mai 1592. La situation du royaume est alors à un plus bas historique. De vastes régions ont sombré dans l’anarchie et la violence la plus éhontée. Une fois l’automne venue, les soldats mobilisés pour les campagnes militaires du printemps et de l’été se retrouvent abandonnés à leur sort par leurs commandants. Ils se replient alors dans des châteaux abandonnés et dans les forêts, vivant sur un pays dont ils martyrisent les populations. Les paysans n’osant plus s’aventurer dans leurs champs et les marchands craignant à présent de prendre la route, les cultures sont abandonnées et le commerce interrompu. Beaucoup de villageois se retrouvent contraints à l’exode et les villes sont assaillies par de véritables hordes de mendiants. Et comme si cela ne suffisait pas, la mauvaise récolte de l’été 1590 va engendrer une terrible famine l’année suivante. Les épidémies, et notamment la peste, font des ravages sur les organismes affaiblis. Appâtés par l’odeur des cadavres qui jonchent les routes, des loups s’aventurent jusque dans des villes qui ne sont plus que ruines, certaines ayant été pillées pas moins de dix fois en vingt ans ! Le bilan humain de ces années sombres sera très lourd, les chercheurs contemporains l’estiment supérieur à deux millions de victimes.

C’est dans ce climat d’épouvante que, le 26 janvier 1593, des Etats généraux sont enfin ouverts par les Ligueurs afin de désigner le nouveau souverain du pays. Deux candidats se présentent : le duc de Mayenne bien sûr mais également la fille de Philippe II, l’infante Isabelle d’Espagne, qui désire faire valoir ses droits en tant que petite-fille d’Henri II8. Jamais la perspective de voir un prince étranger porté à la tête du royaume du Lys n’a semblé plus imminente. Mais cette idée en révolte plus d’un, en particulier chez des parlementaires parisiens férocement attachés à la souveraineté de l’Etat français et à l’indépendance de l’église gallicane. Réunis à Suresnes le 29 avril 1593, certains de ces ligueurs modérés réaffirment ouvertement leur volonté de voir la loi salique continuer à s’appliquer en France. Ils rencontrent alors des envoyés d’Henri IV et conviennent de la nécessité d’une trêve. Cet appel du pied est habilement relayé auprès du souverain par son principal conseiller religieux, l’évêque d’Evreux Jacques Du Perron, lui-même un ancien calviniste, ainsi que par la maîtresse du roi, Gabriel d’Estrées. Leur pression conjointe finit par aboutir et, le 17 mai 1593, Henri IV manifeste pour la première fois publiquement sa volonté d’abjurer le rite protestant, décision qui deviendra effective le 25 juillet 1593. Le 8 août 1593, les Etats généraux de la Ligue s’achèvent sans avoir désigné de nouveau roi. Henri IV a ainsi remporté une victoire politique majeure.

Sentant venir  la menace que représente pour lui et son parti ce retournement inattendu, Boucher prononce du 1er au 9 août 1593, en l’église de Saint-Méry, une série de sermons incendiaires dans lesquels il appelle les catholiques à ne pas être dupes et à continuer le combat contre celui qu’il qualifie « Dragon rouge de l’Apocalypse ». Ces Sermons sur la simulée conversion d’Henry de Navarre ne seront publiés que l’année suivante. Pour Boucher, l’absolution d’Henri IV n’est qu’une manœuvre de plus, une duperie, un mensonge. Cette conversion est par ailleurs nulle sur le plan canonique puisqu’elle n’a pas été reconnue par le pape. Mais ces arguments ne portent pas car les Français, catholiques comme protestants, sont désormais las de cette guerre cruelle et de ces violences continuelles. Leur principale revendication ayant désormais été satisfaite, à savoir la conversion au catholicisme du chef de la branche capétienne des Bourbons, ils abandonnent peu à peu le camp de la Ligue et se rallient en masse à Henri IV.

Afin de renforcer encore sa légitimité, celui-ci se fait sacrer roi dans la cathédrale de Chartres le 27 février 1594. L’onction du Saint-chrême achève de rallier les derniers hésitants. Devant la pression populaire, les troupes espagnoles commandées par le duc de Feria doivent quitter Paris en toute hâte. Rallié secrètement au souverain, Charles II de Cossé-Brissac, le gouverneur de la capitale, fait alors ouvrir la Porte Neuve, ce qui permet aux troupes royales d’investir la place le 22 mars 1594. Henri IV peut ainsi faire son entrée dans la ville sous les acclamations d’une foule soulagée mais épuisée. Magnanime, il promulgue une large amnistie pour les chefs vaincus, dont il exclut pourtant les dix-huit principaux ténors du parti ligueur, dont Jean Boucher. Tandis que ses écrits sont brûlés en place publique devant la fontaine de la Croix du Trahoir, l’irascible curé a déjà quitté la ville pour se réfugier à Amiens en Picardie, où il sait pouvoir bénéficier de la protection espagnole.

C’est alors que va se jouer l’épilogue des Guerres de Religion. Le 5 juin 1595, le duc de Mayenne est sévèrement défait par Henri IV à la bataille de Fontaine-Française. Tandis que son armée se débande, les dernières villes rebelles se rallient les unes après les autres aux royalistes : Laon, Amiens et Quimper dès l’été 1594, Reims en novembre 1594, Lyon en septembre 1595 et Marseille en février 1596. Amiens, occupée derechef par les Espagnols en mars 1597, se retrouve à nouveau française en septembre 1597. Le 17 septembre 1595, le pape lève enfin l’excommunication prononcée jadis contre Henri IV. Le dernier chef ligueur, le terrible duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, dépose les armes le 20 mars 1598. Après la signature de la paix de Vervins conclue entre Henri IV et Philippe II le 2 mai 1598, les Espagnols acceptent de reconnaître le nouveau roi de France et de retirer leurs forces des ultimes places qu’elles occupaient encore (Blavet, Vermandois, Calais). L’édit royal promulgué à Nantes le 13 avril de cette même année 1598 va venir garantir l’exercice de la religion protestante et mettre ainsi fin à quatre décennies de guerres de religions. La partie est perdue pour Boucher.

. Un interminable exil

Mais celui-ci ne semble guère s’en préoccuper. Avec l’avocat Louis Dorléans (1542-1629) et son collègue, Jean Bussy-Leclerc (m. 1635), il continue d’animer le dernier carré des ultras qui espèrent toujours en la possibilité d’instaurer en France une « véritable monarchie catholique ». En 1595, sous le pseudonyme de François de Vérone, Jean Boucher fait ainsi publier une Apologie pour Jean Chastel parisien, du nom de ce fils de marchand de dix neuf ans qui avait vainement tenté d’assassiner Henri IV le 27 décembre 15949. Le roi de France ordonne bien évidemment de détruire systématiquement tous les exemplaires de ce brûlot.

Mais alors que les troupes ligueuses se débandent et que les Espagnols se retirent du pays, Boucher doit à son tour quitter la France pour Bruxelles. En décembre 1597, il obtient de pouvoir s’installer à Tournai où, grâce à la protection du roi Philippe II (qui a usé pour ce faire de son droit de régale), il a obtenu un titre de chanoine. Le roi espagnol échouera cependant à faire de son protégé un évêque, et encore moins un cardinal, principalement en raison de l’opposition de pontifes peu enclins à blesser ainsi la dignité du roi de France. En 1600, Jean Boucher devra même renoncer à son projet de se rendre à Rome où il comptait bien participer à la célébration du Jubilé. Alors qu’il était déjà parvenu à Cologne, on lui fera comprendre que sa présence dans la Ville éternelle n’est pas souhaitée.

Cela n’empêchera pas Boucher de demeurer à jamais redevable à l’égard de son protecteur castillan, dont il prononcera d’ailleurs l’éloge funèbre dans la cathédrale de Bruxelles le 26 octobre 1598. Sa fidélité sera également constante à l’égard de la Maison des Habsbourg. A partir de 1598, il devient ainsi l’obligé du couple archiducal, Albert d’Autriche (m. 1621) et Isabelle d’Espagne (m. 1633), qui vont gouverner conjointement les Pays-Bas catholiques au nom du nouveau souverain espagnol Philippe III. En 1604, Jean Boucher est invité à venir prêcher devant Albert et Isabelle dans leur palais bruxellois. En 1628, il dédiera à la souveraine un traité contre l’usure.

Jean Boucher s’impose ainsi comme chef incontesté et le porte-parole de ce que l’on a appelé l’émigration ecclésiastique ligueuse et qui regroupe, outre Oudin et Jean Crucé, le moine cistercien Bernard de Montgaillard et le franciscain Nicolas Garin. Installé rue de Cologne, tout près de l’immense cathédrale de Tournai, Boucher a fait venir  sur place sa sœur, ses nièces et quelques-uns de ses serviteurs et de ses amis. En 1613, il fait reconstruire sa maison sur le modèle du collège parisien de Fortet, où il avait jadis enseigné. A Tournai, il célèbre régulièrement la messe, prononce des éloges funèbres et pratique des exorcismes. Il aide aussi à instituer la congrégation des Filles de Sainte-Agnès consacrée à l’éducation des jeunes filles pauvres (1615).

A la demande de l’Eglise locale, il s’occupe par ailleurs de la censure des livres théologiques. Ancienne place forte protestante, Tournai avait été reconquise par le camp catholique en 1591 et depuis lors les Espagnols veilleaint fermement à prévenir toute tentative de retour de l’hérésie. Jean Boucher s’investit pleinement dans cette stratégie. En 1612, il dénonce ainsi à Michel d’Esne, l’évêque de Tournai, des prêtres qu’il suspecte de sympathie à l’égard des calvinistes. Ses manières rudes ne lui valent d’ailleurs pas que des amis. En 1620-1621, il doit soutenir un procès contre ses propres confrères chanoines qui refusent de l’accepter comme archidiacre au motif qu’il ne voit plus de l’œil droit à cause d’une tâche dans la prunelle. Boucher devra en appeler au roi pour se faire reconnaître dans sa charge. Ses moments de repos, il les passe dans sa vaste bibliothèque qui compte pas moins d’un millier de volumes. Il va aussi fréquemment visiter son compagnon d’exil Montgaillard qui a été nommé à la tête de l’abbaye voisine d’Orval.

Boucher n’oublie pas pour autant son ancienne patrie. En 1610, après avoir accueilli l’assassinat d’Henri IV avec une joie non feinte, il fait d’ailleurs quelques tentatives pour regagner son pays natal, mais la régente Marie de Médicis lui oppose une fin de non recevoir. En 1614, dans un ouvrage intitulé Mystère d’infidélité Jean Boucher dresse le tableau d’une France en ruine et en proie aux menaces permanentes du démon. Partisan de l’infaillibilité pontificale, il cherche aussi à réfuter le gallicanisme d’Edmond Richer qui fait alors beaucoup parler de lui dans les milieux universitaires parisiens. Au cours des années suivantes, Boucher a malgré tout la satisfaction de voir se reformer à Paris une sorte de nouvelle ligue catholique à travers le « parti dévot » emmené par les frères de Marillac et Pierre de Berulle. A partir de 1618, il soutient ardemment le projet de croisade initié par le duc de Nevers et le père capucin Joseph du Tremblay. En 1624, il dédie d’ailleurs au pape Grégoire XV la Couronne mystique, un ouvrage de quatre volumes où il prône la conclusion d’une sainte alliance catholique entre Louis XIII et Philippe IV d’Espagne et la création d’une « milice sacrée » qui se chargera de reconquérir la Terre sainte et de détruire définitivement le mahométanisme.

Après deux décennies de paix, les guerres de religions reprennent finalement en France à partir de 1621. En 1629, à la grande joie des ultras-catholiques, la Paix d’Alès enlève aux Protestants français toutes les places fortes qu’ils détenaient depuis l’Edit de Nantes. Boucher exulte.

Mais tous ces espoirs grandioses s’effondrent le 19 mai 1635, lorsque la France de Richelieu entre en guerre contre l’Empire afin d’appuyer les protestants allemands mis en difficulté par les Habsbourg. Jean Boucher est absolument révulsé. L’entrée en guerre d’une nation catholique aux côtés d’hérétiques, qui plus est dans le but de détruire une autre nation catholique, représente pour lui comble de l’ignominie et de la scélératesse. Après quelques succès, les troupes françaises sont bientôt repoussées des Pays-Bas par une vigoureuse contre-offensive espagnole. Au cours de l’été 1636, les Espagnols ont l’avantage et l’on pense même après la chute de Corbie que Paris sera bientôt prise. Sur ses vieux jours, Jean Boucher croît ainsi revivre les triomphes de 1590 et se voit déjà revenir dans sa ville natale.

Mais l’armée de Louis XIII rétablit bientôt la situation et reprend Corbie avant de pousser son avantage en Artois (1638-1640). Les décès successifs du cardinal Richelieu puis du roi Louis XIII n’empêchent par les Français, emmenés par le duc d’Enghein, de remporter l’importante victoire de Rocroi en 1643. Jean Boucher voit alors ses ennemis se rapprocher lentement mais sûrement de Tournai. Il n’ignore d’ailleurs rien des intentions belliqueuses de ceux-ci à son égard puisque ce sont ces mêmes soldats qui ont saccagé et profané la tombe de son ami l’abbé Bernard de Montgaillard en 1637. Mais Jean Boucher n’aura finalement pas à gagner un nouveau lieu d’exil car il décède dans la matinée du 21 février 1646, à l’âge canonique de 95 ans.

Né sous le règne d’Henri II et mort sous celui de Louis XIV, il aura ainsi survécu à tous ses ennemis comme à tous ses amis. Ayant conservé son esprit jusqu’au bout, il n’avait jamais abdiqué des convictions qu’il avait encore exposé dans son testament quatre jours avant sa mort. Dernier témoin d’une époque de bruit et de fureur, souvenir d’un temps de plus en plus anachronique dans une société française alors en passe d’être pacifiée par l’absolutisme monarchique, Jean Boucher sera enterré dans la nef de la cathédrale de Tournai, juste à côté de sa chaire de prédicateur où son verbe acerbe avait  tant de fois résonné.

Bibliographie :

  • Barnavi, Elie : Le parti de Dieu : étude sociale et politique des chefs de la Ligue parisienne, 1585-1594, Bruxelles, 1980.
  • Descimon, Robert et Ruiz Ibanez, Jose Javier : Les Ligueurs et l’exil, le refuge catholique français après 1594, Seyssel, Champ-Vallon, 2005.
  • Descimon, Robert : La Ligue à Paris (1595-1594), une révision, in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 37, 1982, p. 72-111.
  • Jouanna, Arlette / Boucher, Jacqueline / Biloghi, Dominique / Le Thiec, Guy : Histoire et dictionnaire des Guerres de religion (1559-1598), Robert Laffont, 1998.

Notes :

1 Jean Poisle reviendra à Paris à l’époque des Barricades, bien décidé à se venger de l’humiliation qu’il avait enduré, mais la maladie puis la mort l’en empêchèreront.

2 Par la paix d’Amboise signée le 19 mars 1563, puis par celle de Longjumeau du 23 mars 1568, par la paix de Saint-Germain du 8 juillet 1570, par la paix d’Etigny et l’édit de Beaulieu du 6 mai 1576, par la paix de Bergerac et enfin par l’édit de Poitiers en 1577.

3 Et notamment Jean Prévost (curé de Saint-Séverin mais également grand-vicaire de l’évêque de Paris et docteur de la faculté de théologie), Matthieu de Launoy (curé de Saint-Méry), J. Guincestre (curé de Saint-Gervais), P. Pigenat (curé de Saint-Nicolas-des-Champs), Jacques de Cueilly (curé de Saint-Germain l’Auxerrois) et Christophe Aubry (curé de Saint-André-des-Arts).

4 D’autres prédicateurs du même type œuvrent alors en province, à l’instar du bénédictin Jacques le Bossu (1546-1626), qui sera l’un des principaux chefs de la Ligue à Nantes et qui finira sa vie en exil à Rome.

5 Avant la guerre, Jean Boucher avait assisté aux cours donnés par le jésuite espagnol Juan Maldonado, et comme lui il était persuadé que la prolifération de l’hérésie et de la sorcellerie allaient de pair, étant entendu qu’elles étaient toutes deux l’œuvre du démon.

6 L’autre ténor de ce parti était Guillaume Rosé (1542-1602). Préfet du collège de Navarre, prédicateur du roi Henri III et évêque de Senlis (1584), il fut l’un des dirigeants du parti ultra-catholique durant le siège de Paris (1589-1594). Exilé dans son diocèse par Henri IV, le prélat maintiendra une opposition farouche à l’édit de Nantes (1598).

7 En octobre 1590, un premier contingent de 3 500 soldats espagnols avait débarqué en Bretagne sous la conduite du capitaine Juan del Aguila. Il se maintiendra en Armorique pendant près de huit ans.

8 Même en Espagne, la politique étrangère du roi Philippe II ne faisait pas l’unanimité. Ainsi le 19 mai 1593 aux cortes de Castille réunis à Madrid et alors qu’on lui demandait d’accomplir un nouvel effort financier afin de pallier aux lourds frais entraînés par les guerres menées aux Pays-Bas et en France, le délégué Francisco de Monzon refusa en s’exclamant : « après tout, si tous les hérétiques de ces pays veulent absolument perdre leur âme, eh bien, libre à eux ! » (… que pues ellos se quieren perder, que se pierdan).

9 Jean Chastel, fils d’un marchand de drap ne réussit qu’à blesser le roi à la bouche. Il fut écartelé le 29 décembre 1594. Sa maison sur l’île de la Cité fut démolie et remplacée par un monument expiatoire. Quant à son inspirateur présumé, le prêtre jésuite Jean Guignard, il fut pendu puis son corps brûlé en place de Grève le 7 janvier 1595. Le collège de Clermont où Chastel avait étudié fut fermé et l’ordre des Jésuites se retrouva banni de France jusqu’en 1605.

Crédit photographique : Procession de la Ligue à Paris. Par Francois_II_Bunel, World Imaging [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) ou GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)%5D, via Wikimedia Commons

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