Le cardinal Fleury (I) : de Lodève à Versailles, l’ascension d’un prélat languedocien sous Louis XIV

Durant près de seize années, de juin 1726 à janvier 1743, le cardinal André-Hercule de Fleury présida aux destinées du royaume de France. Sous sa férule attentive, celui-ci bénéficia d’un état de paix et de prospérité qu’il avait rarement connu jusqu’alors et qu’il ne connaîtra plus de sitôt. Parfait modèle d’ascension sociale, le cardinal Fleury avait su se hisser patiemment jusqu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, bien qu’il ait été issu d’une modeste famille de financiers du Haut-Languedoc. Or, et malgré cet excellent bilan, le moins que l’on puisse dire est que son historiographie n’a pas connu la même fortune que celles de ses illustres devanciers, le cardinal d’Amboise ou le duc de Sully, sans même parler de Richelieu et  Mazarin. Très peu de livres ont été écrits sur lui tandis qu’à travers le pays nulle avenue, nulle place et nul bâtiment ou presque ne porte son nom. Il ne fait pourtant aucun doute que son œuvre politique, économique et administrative, ait été remarquable à plus d’un titre. Et lorsque l’on interroge un fin connaisseur des finances publiques, en l’occurrence l’ancien président Giscard d’Estaing, sur le moment où la France a été la mieux gouvernée de toute son histoire, il répond d’ailleurs sans ambages : « sous Louis XV et le cardinal de Fleury » (ici). Sans vouloir chercher à réparer à nous seul cet oubli injuste, il nous a donc paru nécessaire de consacrer un assez long texte à la vie de l’honnête languedocien.   

. L’ascension d’un jeune provincial

Faire l’histoire d’un homme sous l’Ancien Régime c’est d’abord faire l’histoire de sa lignée, tant la destinée individuelle se confond à l’époque avec celle du groupe familial auquel il appartient et dont il n’est, en quelque sorte, que le représentant.

Le plus ancien membre connu de la famille Fleury est un certain Estienne Fleuri. Originaire du village de Gignac près de Montpellier, il vint se fixer dans la ville de Lodève en l’an 1571. S’étant installé en tant que marchand dans une petite boutique de la place del Castel, il épousa bientôt une femme du lieu, Gausserande Calvet, veuve d’un certain Guillaume Arnaud. Apparemment doué pour les affaires et bénéficiant il est vrai d’un contexte économique assez favorable, Estienne Fleuri pouvait déjà prendre à ferme la levée des rentes de l’abbaye de Saint-Sauveur en 1608. Assez rapidement, il entreprit de faire venir à Lodève les membres de sa famille qui étaient restés à Gignac. L’un de ces nouveaux venus ne fut autre que l’arrière-grand-père du cardinal, Jean Fleury, qui apparaît à Lodève à partir de 1582 et dont on pense savoir qu’il était le frère cadet d’Estienne Fleuri. On connaît très peu de choses de ce Jean Fleury, si ce n’est qu’il épousa une certaine Jeanne Peitavy, qui était la fille d’un marchand et avec laquelle il eut trois enfants, dont une fille Hélix, et deux fils, Guillaume et Pierre. Il mourut sans doute vers 1608.

Avec Pierre Fleury, nos connaissances s’améliorent de beaucoup. Il fut sans doute celui à qui la famille Fleury dut de s’élever pour la première fois dans la hiérarchie des fortunes et des honneurs. Dès l’année 1596, il racheta ainsi un office de receveur des décimes1 et lui ajouta bientôt ceux de receveur des tailles du diocèse de Lodève (1607), de greffier de la viguerie de Gignac et de trésorier général de Montpellier (1634). A force de labeur et de sagacité, il parvint ainsi à disposer d’une certaine aisance financière. Il entreprit alors de s’allier à la petite noblesse locale en épousant une certaine Lucrèce de Rosset, issue d’une famille implantée à Lodève depuis le 15ème siècle. Afin de loger dignement les siens, il racheta aux Rosset leur grande demeure située au centre de la cité (1607), celle-là même où devait naître un jour son petit-fils André-Hercule. Il entreprit également d’acheter des terres dans le but de transformer sa richesse numéraire en richesse foncière. En 1630, il entra ainsi en relation avec Jean de Lhom, conseiller du roi, trésorier général de France et intendant des finances à Montpellier, afin d’acquérir pour la somme de 29 000 livres les trois terres seigneuriales de Dio, Valquières et Vernazobres. Vivant désormais noblement, le nouveau seigneur Pierre Fleury accola une particule à son nom et put marier sa fille Françoise à un grand seigneur du Languedoc, Hercule de Thézan, baron de Pérignan et seigneur de Montblanc, Saint-Geniès, Caussaniojouls et Montady.

Pierre de Fleury mourut à Lodève le 22 octobre 1642 alors qu’il était parvenu au fait de sa puissance. Outre Françoise, il avait également eut deux fils : Pierre-Moïse (1610-1678) et Jean (v. 1620-1677), qu’il avait pris bien soin de pourvoir largement en biens et en titres. Pierre-Moïse devint ainsi trésorier général de France au bureau des finances de Montpellier et racheta à son beau-frère la baronnie de Pérignan, ce qui lui permit se siéger aux assemblées de la noblesse du Languedoc. Quant au cadet, Jean de Fleury (m. 1677), il hérita pour sa part du titre d’écuyer (accordé à un noble non titré) et occupa la fonction de receveur des tailles et des décimes du diocèse de Lodève. En 1651, ce Jean de Fleury racheta à son frère aîné les trois seigneuries de Dio, Valquières et Vernazobres. Le 11 janvier 1650, il avait épousé Diane de La Treille (m. 1707), fille de Jean-Jacques de La Treille seigneur de Fozières, qui appartenait à une très ancienne maison noble de la région. Diane, veuve d’Henri Clermont du Bosc, était déjà mère de trois enfants. Femme cultivée, elle tint un modeste salon à Lodève et veilla avec soin à l’éducation de sa très nombreuse progéniture.

Outre André-Hercule, le personnage qui nous occupera ici, le couple eut en effet dix autres enfants, dont la moitié seulement atteignit l’âge adulte2. L’aîné des garçons, Gabriel de Fleury (m. 1693), devint baron de Pérignan et conseiller à la cour des comptes de Montpellier. Son cadet, Henri de Fleury (m. 1714), fut fait seigneur de Dio, Valquières, Vernazobres et Prades. Il devint plus tard intendant général de la gabelle du Languedoc mais mourut sans héritier en 1714. Joseph de Fleury, pour sa part, entra dans les ordres, tout comme sa sœur Diane (m. 1732), qui devint la supérieure des Ursulines de Lodève. Quant Marie de Fleury, elle épousa en 1680 Bernardin de Rosset, seigneur de Rocozel, et c’est de ce mariage que seront issus les futurs ducs et pairs de Fleury.

Né le 22 juin 16533, le petit Hercule passa les premières années de sa très longue existence à Lodève, au milieu d’une famille apparemment aimante et parmi des gens qui, pour l’immense majorité, ne parlaient que l’occitan. On ignore tout des détails de sa jeunesse, car il n’a jamais songé pour cela comme pour le reste à rédiger ses mémoires. A en juger par le nombre de ses frères et sœurs, il dut vivre entouré d’enfants et ne manqua donc pas de compagnons de jeu. La famille Fleury se rendait parfois sur ses terres de Dio et de Valquières où elle possédait un château féodal dont l’aspect austère a sans doute dû marquer la conscience de sa progéniture.

Les domaines ruraux de la famille de Fleury étaient situés aux pieds des Causses du Larzac et des Cévennes méridionales, principalement dans les massifs de l’Escandorgue, du Séranne, et du Minervois, c’est-à-dire au cœur du vieux pays occitan.

Le Haut-Languedoc était alors une région pauvre et difficile d’accès, à la population clairsemée, et que la forêt, mais surtout le maquis, recouvraient en grande partie. Ceux des habitants qui vivaient dans les zones les plus escarpées s’occupaient essentiellement d’élevage ovin et caprin. Dans les vallées, on cultivait un peu de froment, mais aussi de la vigne et des arbres fruitiers, principalement des amandiers, des châtaigniers, des noisetiers et des figuiers, qui apportaient tous un complètement alimentaire et financier non négligeable. Les glandées d’automne permettaient également de subvenir aux besoins de l’élevage porcin. Beaucoup de familles pratiquaient l’apiculture afin de produire de la cire. La culture des mûriers était aussi fort répandue. Leurs feuilles étaient vendues dans les soieries de la vallée du Rhône. Mais les sols de la région étaient souvent pauvres et rocailleux. Les rendements étaient donc médiocres et les conditions de vie de la paysannerie souvent difficiles, voire misérables.

La ville de Lodève pourtant, en tant que centre drapier de première importance, était alors assez florissante4. Une partie de la famille Fleury devait d’ailleurs sa fortune à ce commerce des draps de laine dont la matière première était fournie par les nombreuses bergeries de la région. Située sur l’un des chemins de Saint-Jacques, Lodève, appelée Lodeva en occitan, était dominée par la silhouette de la cathédrale gothique de Saint-Fulcran. Depuis le 12ème siècle, les évêques de la cité étaient en même temps les seigneurs des lieux. Au milieu du 17ème siècle, les Fleury comptaient parmi les familles les plus estimées et les plus considérables de la région. Ils habitaient dans une vaste demeure, entretenaient une assez nombreuse domesticité, possédaient leur propre chapelle funéraire dans la cathédrale et avaient beaucoup d’influence sur la vie politique locale.

Le jeune Hercule avait semble-t-il une figure charmante et l’esprit vif, si bien que l’on se forgea assez tôt l’idée qu’il pourrait bien faire une belle carrière. N’étant pas l’aîné des fils, il fut voué assez tôt à embrasser l’état ecclésiastique. Son père Jean et son oncle Pierre-Moïse se mirent donc à rechercher pour lui de puissants protecteurs  qui seraient aptes à garantir son avenir. La fonction de receveur des décimes du diocèse de Lodève, qu’occupait Jean de Fleury, lui permettait d’avoir ses entrées au sein du clergé local. Il avait notamment l’oreille de son supérieur direct, l’évêque de Lodève, Roger du Harlay de Cézy (1615-1669), un homme d’une piété austère qui était issu d’une grande et illustre famille de parlementaires parisiens. En outre, comme il officiait également comme viguier de Gignac, Jean de Fleury avait aussi de solides relations dans la bonne société montpelliéraine et notamment au sein des grandes familles nobles de la région, en particulier les Castries, les Vissec-Latude, les Ranchin et les Rosset. Dans les années 1650, il fit par ailleurs la connaissance du très riche et très influent Pierre-Louis Reich de Pennautier (1614-1711), administrateur en chef des finances du nouvel évêque de Béziers, Monseigneur Pierre de Bonzi (1631-1703). Issu d’une famille de la noblesse florentine, Pierre de Bonzi était  considéré comme un proche allié du cardinal de Mazarin, l’homme qui présidait d’une main de fer aux destinées du royaume de France. Il l’avait d’ailleurs servi comme ambassadeur à plusieurs reprises.

Sollicité par Reich de Pennautier, Bonzi accepta donc de prendre le petit Lodévois sous son patronage. Et ainsi, au lieu de se retrouver placé à Béziers, Nîmes ou Montpellier, dans l’un de ces nombreux collèges jésuite ou oratorien qui servaient de pépinières à l’élite locale, le jeune Hercule, alors âgé de six ans, eut l’insigne privilège d’être envoyé dans la capitale et de se voir inscrit dans l’une des institutions où l’on formait l’élite du royaume tout entier. On ne sait pas comment il vécut la séparation d’avec sa famille, qui dut sans doute être un déchirement pour sa jeune âme d’enfant, surtout que la vie dans les collèges parisiens était réputée pour son austérité et sa grande rudesse. Mais quoiqu’il en fût de ce drame initial, il s’acquitta fort bien de son devoir.

Admis comme pensionnaire au collège de Clermont, il y accomplit ses humanités sous la direction des frères de la Compagnie de Jésus, qui lui apprirent à parler, à lire et à écrire aussi bien le latin que le grec. Il passa ensuite au Collège de Harcourt, où il étudia la philosophie puis au prestigieux collège royal de Navarre et, pour finir, fit son entrée à l’université de la Sorbonne. Il termina ce parcours brillant mais somme toute très classique, en soutenant publiquement sa licence le 15 février 1678. Toutefois, et en raison des diverses charges qu’il devait déjà assumer, il ne put passer son doctorat de théologie qu’en 1699.

. Aumônier à la cour de France

Ayant examiné sa vocation et l’ayant trouvée suffisamment solide, Fleury accepta de se conformer au choix de sa famille et d’entrer dans les ordres. Le 2 février 1666, alors qu’il était âgé de treize ans, il fut tonsuré par Monseigneur de Harlay de Cézy dans sa chapelle privée de l’hôtel de Ventadour à Paris. Peu de temps après, il reçut ses premiers bénéfices ecclésiastiques. A l’occasion d’un bref retour sur ses terres natales en 1668, il succéda ainsi à son oncle Joseph comme chanoine honoraire de la cathédrale de Montpellier et chapelain de la chapelle des Onze mille vierges de Saint-Pierre de Lodève5. En 1674, à l’âge de vingt et un ans, il reçut la prêtrise. Toujours protégé par Monseigneur de Bonzi, qui était devenu entre-temps cardinal (1672), archevêque de Narbonne et président des Etats du Languedoc (1673), Fleury entama son irrésistible ascension dans la hiérarchie des honneurs cléricaux. Toutefois, comme il n’avait pas la chance d’être issu d’une grande dynastie de parlementaires ou de financiers, et encore moins d’une maison princière, cette ascension fut on ne peu plus lente et semée d’embûches.

Comme Bonzi, outre ses nombreuses charges, était de surcroît le grand aumônier de la reine Marie-Thérèse depuis 1670, il choisit Hercule de Fleury pour devenir l’un des huit aumôniers trimestriels de la souveraine, ce qui permit à ce dernier de faire pour la première fois son entrée à la cour (juillet 1675). A cette occasion, l’oncle d’Hercule, Pierre-Moïse de Fleury, n’hésita pas à dépenser l’énorme somme de soixante-dix-sept-mille livres pour pouvoir acquérir cette charge d’aumônier, dont il savait qu’elle serait indispensable à  la carrière de son neveu.

Dès lors, Fleury se dut d’assister quotidiennement aux messes et de veiller à la préparation des baptêmes, des enterrements, des ordinations et à toutes les autres cérémonies liturgiques qui rythmaient la vie de la Cour. Il accomplissait d’ailleurs tous ses devoirs avec beaucoup de scrupule et de dévotion et donnait entièrement satisfaction.

Le jeune clerc sut faire apprécier partout ses qualités intellectuelles et la finesse de son esprit. Il savait manier le compliment et mettre son interlocuteur à l’aise par ses sollicitudes et son extrême politesse, toutes choses qui lui seront d’une grande aide dans sa future carrière politique. Son entregent transparaissait en particulier dans son art consommé de la conversation. Passionné d’histoire et de littérature, il ne dédaignait pas la compagnie des femmes qui, en retour, aimaient à le recevoir dans leurs appartements pour de tranquilles causeries autour d’une partie de trictrac ou de pharaon.

Il devint ainsi l’un des hôtes réguliers du salon tenu par Madame de Caylus au palais du Luxembourg, où il fit la connaissance de nombreuses personnalités qui devaient plus tard l’appuyer, et notamment madame de Maintenon, qui était la propre tante de la comtesse de Caylus. Il fréquentait aussi les salons de Lamoignon, ceux de l’hôtel de Noailles et ceux de l’hôtel de Bouillon, où il put côtoyer Madame de Sévigné et devenir l’ami de Valincourt, secrétaire du comte de Toulouse, et celui de Fléchier, l’évêque de Nîmes.

Fleury fit aussi la connaissance de la première dame de la reine, madame de Noailles, qui était n’était autre que l’épouse du gouverneur du Languedoc. La riche épouse fut charmée par la prestance et la finesse d’esprit de ce jeune clerc et se décida à l’aider. Fleury se retrouva également dans les bonnes grâces d’un autre Languedocien important, le marquis de Castrie Roger-Gaspard (m. 1674), qui était l’époux d’Isabelle de Bonzi, la propre sœur du cardinal de Bonzi. Castrie lui aussi accepta bien volontiers de l’aider et entreprit même de le loger parmi ses gens.

En septembre 1678, grâce ces nombreux appuis, Fleury reçut une nouvelle promotion et devint aumônier trimestriel du roi Louis XIV à la chapelle du Louvre. Cet emploi lui permit non seulement d’achever de vivre dans des conditions matérielles très confortables, mais il lui offrit aussi, chose alors très précieuse, un accès direct et privilégié à la personne royale. En mai 1682, comme tous les autres membres de la cour de France, il quitta le Louvre à l’occasion de l’installation définitive de celle-ci au château de Versailles.

Fleury fournit bientôt des preuves de ses grandes capacités de travail. En mai 1680, la reine Marie-Thérèse avait d’ailleurs obtenu qu’il participa aux travaux préparatoires de l’assemblée du clergé de France. A cette occasion Fleury s’illustra dans les commissions des comptes et des affaires temporelles et eut l’honneur d’accueillir les envoyés du roi venus assister aux débats. En octobre 1681, il participa à une nouvelle assemblée, cette fois-ci en tant que délégué du chapitre de Montpellier. Son éloquence attira l’attention de Jacques Bossuet et, dès l’année suivante, il devint le premier aumônier du roi

En 1690, Fleury reçut une nouvelle marque d’estime lorsqu’on lui permit d’accompagner le cardinal de Bonzi qui avait été dépêché à Rome en voyage officiel. Au cours de ce séjour romain, crucial dans une carrière cléricale, il fit la connaissance du cardinal Forbin-Janson (m. 1713), ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. Il demeura quelque temps dans la cité papale, se liant notamment d’amitié avec le cardinal Albani (le futur pape Clément XI) et visita également Florence et Venise.

Mais à peine  était-il de retour à Versailles que l’abbé Fleury se retrouva victime d’une des intrigues de l’irascible duc de Lauzun. Toujours à la recherche d’une médisance à colporter, celui-ci était parvenu à convaincre le roi que son aumônier avait tenu en aparté des propos très déplaisants à l’égard de la politique royale, ce qui valut à l’infortuné Fleury d’être renvoyé de la cour et dépêché pour quelque temps à Montpellier. Officiellement, il s’agissait de participer à la bonne application de l’édit de Fontainebleau, et effectivement, Fleury monta quelques fois en chaire pour dénoncer l’hérésie calviniste, mais officieusement c’était bel et bien une forme d’exil politique.

A Montpellier, Fleury fit rapidement la connaissance de Nicolas de Lamoignon de Basville, le nouvel intendant du Languedoc (1685-1718). A son corps défendant, il fut alors entraîné dans l’âpre compétition qui opposa bientôt Bonzi à l’intendant Basville, lequel était bien décidé à affirmer son propre pouvoir au détriment des réseaux du cardinal-archevêque. Sans doute conscient que sa carrière n’avançait point au rythme qu’il aurait désiré lui voir prendre, et qu’à près de quarante ans d’âge il occupait encore peu ou prou les mêmes fonctions que quinze plus tôt, Fleury se rapprocha très discrètement de Basville et quitta ainsi peu à peu la sphère d’influence d’un Bonzi vieillissant, et dont le crédit politique avait été sérieusement entamé par le rôle trouble que son protégé, Reich de Pennautier, avait joué lors de « l’affaire des Poisons ».

Son amitié avec l’habile intendant permit donc bientôt à Fleury de faire son retour à Versailles. Malgré tout, le roi lui refusa longtemps la dignité épiscopale à laquelle son statut d’aumônier royal aurait dû en principe lui donner un accès privilégié. La rumeur prétend que le souverain le trouvait par trop mondain. Sans doute la rumeur lui était-elle parvenue que Fleury avait effectivement noué une discrète liaison avec la fille d’un fermier général, Catherine Geneviève Dodun, liaison qui avait d’ailleurs donné naissance à un fils, Gaspard (1694-1767). Afin d’étouffer le scandale, Fleury s’empressa de marier la jeune femme à l’un de ses proches amis, le montpelliérain Moïse de Fontanieu, qui l’éleva comme son propre enfant.

Le prélat lodévois conçut nécessairement un certain dépit de se voir ainsi délaissé par la faveur royale, mais il se montra néanmoins  patient et ne fit jamais paraître aucune gêne. Bien lui en prit car le roi finit par céder aux sollicitations des nombreux amis de son aumônier.

Le 1er novembre 1698, sur l’entremise de Monseigneur de Noailles, archevêque de Paris, l’abbé Fleury se vit enfin accorder un siège métropolitain, celui de Fréjus, vacant depuis peu. Certes, ce diocèse était loin de Paris et d’un bien maigre revenu, mais enfin, ce pourrait être l’occasion de faire ses preuves et, qui sait, de viser ensuite plus haut ? Les bulles furent expédiées à Rome le 18 mai 1699 et Fleury fut solennellement sacré dans l’église des Feuillants de Paris le 22 novembre 1699. En présence de Noailles ainsi que des évêques de Langres et d’Amiens, il reçut les insignes de son pouvoir pastoral, le pallium, la mitre et la crosse8. Le 27 novembre suivant, il prêta serment au roi dans la chapelle du château de Meudon et fit prendre possession de son siège par le prévôt du chapitre, Eustache de Blin, le 20 décembre 1699.

Castrie, Harlay, Pennautier, Bonzi, Caylus, Maintenon, Forbin-Janson et Basville, autant qu’à ses mérites personnels on mesure bien que c’est aussi aux appuis successifs que lui fournirent tous ces personnages influents que le jeune Fleury dut son ascension politique. Son premier mérite consista à avoir su se montrer digne des grâces qui lui étaient faites et de la confiance qu’on lui manifestait si souvent.

. Monseigneur l’évêque de Fréjus

Le nouvel évêque de Fréjus mit très longtemps à rejoindre son siège épiscopal. Ce n’est en effet que 27 mai 1701 que Fleury fit enfin son entrée dans sa ville, au milieu des décharges de mousquets et des cris d’allégresse des habitants. Une fois sur place, il s’acquitta pourtant de sa tâche avec un zèle admirable et beaucoup d’adresse9. Sa première décision en arrivant au palais épiscopal de la cathédrale Saint-Léonce de Fréjus fut ainsi d’ordonner que tous les plats d’argent qui lui avaient été offerts par les consuls de Fréjus en gage de bienvenue soient revendus et que les six-cents livres tirées de cette vente servent à renflouer la communale. Sa seconde résolution consista à réunir tous les curés de la ville pour aller accomplir avec eux une retraite spirituelle de plusieurs jours.

Durant près de quinze années, Fleury devait gouverner son diocèse comme le plus excellent des prélats. Désireux de respecter à la fois l’esprit et la lettre de la Réforme catholique, le nouvel évêque  deFréjus se fit un devoir d’aller visiter une à une les soixante sept paroisses qui constituaient son diocèse ainsi que les nombreux monastères qui s’y trouvaient comme les Ursulines d’Aups et de Barjols, les Bernardines de Fréjus, les Minimes de Draguignan, etc. Même les ermites, tel que Laurent du Cap Roux, eurent bientôt l’honneur de le recevoir. Il présidait personnellement à toutes les célébrations de l’année liturgique et ne laissait jamais à personne le soin de le remplacer. Il convoquait régulièrement des synodes diocésains et veillait à maintenir fermement la discipline de son clergé, encourageant les bonnes volontés et réprimandant les mauvais comportements. Il interdit notamment aux curés de quitter leur paroisse plus de huit jours de suite sans avoir obtenu sa permission expresse. Il leur interdit également d’avoir à leur côté des servantes de moins de quarante-cinq ans, de faire des procès à leurs ouailles, de quitter le diocèse sans son autorisation, de confesser les fidèles en dehors du confessionnal, de se promener sans soutane ou encore de célébrer la messe sans chasuble. Il leur imposa aussi d’avoir dans leurs bibliothèques un certain nombre d’ouvrages essentiels dont il fixa lui-même la liste avec précision. Pour en faciliter la gestion, il divisa son diocèse en neuf doyennés et fit des nouveaux doyens les relais de sa politique. Grâce à une saine gestion des dîmes, il parvint en peu de temps à éponger les lourdes dettes qu’avaient contracté ses prédécesseurs. Dans la même optique, il contrôla également de près la bonne tenue des archives diocésaines. Grâce aux fonds ainsi dégagés, il put faire réparer de nombreux lieux de culte qui menaçaient de tomber en ruines. Il améliora l’instruction religieuse des enfants en faisant ouvrir un peu partout des ateliers de catéchisme et surveilla étroitement la formation des futurs prêtres en obtenant la mise en place d’un petit séminaire.

En bon prélat de la Contre-Réforme, Monseigneur de Fleury fit de son mieux pour lutter contre les relâchements moraux et incita régulièrement ses prêtres à réagir face à la célébration de spectacles vulgaires ou de comportements inconvenants. Il leur interdit en particulier de marier quiconque ne connaîtrait pas bien son catéchisme, et de veiller à ce que les bergers ou les marchands fassent bien leur Pâque où qu’ils puissent se trouver. Il accorda surtout une constante et bienveillante attention à la situation des moins fortunés et, pour ce faire, il mit sur pied un « bureau des pauvres » destiné à répartir les fonds attribués aux miséreux. Il distribua aussi des pensions afin que les filles sans fortune puissent elles aussi recevoir un enseignement et se marier avec un bon parti. Il fit restaurer les hôpitaux de Flayosc et de Fréjus, autant d’établissements qui s’avérèrent d’un grand secours lors des épreuves du terrible hiver de 1709, lorsque les gelées provoquèrent le dépérissement de la plupart des arbres fruitiers de la région. Enfin, il redonna un certain lustre à la bonne société locale en y apportant les dernières modes littéraires de Paris. Les notables d’Aix, de Marseille et de Toulon ainsi que le gouverneur de Provence, le célèbre duc de Villars, devinrent bien vite ses familiers et se montrèrent tous charmés par l’affabilité du prélat.

C’est à l’occasion de son séjour provençal qu’Hercule de Fleury révéla pour la première fois ses qualités d’homme politique. Au cours de l’été 1707 en effet, tandis que les armées coalisées contre la France s’avançaient à marche forcée vers Toulon sous la conduite du prince Eugène, du duc Victor-Amédée de Savoie et du prince de Hesse-Cassel, Fleury prit la décision de demeurer dans sa ville pourtant laissée sans défense et presque sans habitants. Au motif qu’il était le seigneur ecclésiastique de Fréjus, il accepta de recevoir dans son palais le duc Victor-Amédée, dont il sut se concilier les bonnes grâces par sa politesse et son aménité. Ce dernier interdit alors d’incendier la ville ou de la mettre à sac et accepta même bientôt de retirer ses troupes en échange du paiement d’une contribution de guerre de quinze-mille livres, dont près de trois-mille furent réglés par Fleury sur sa cassette personnelle10. Après quoi le duc s’avança vers Toulon, qu’il comptait investir, mais où il subit finalement une cuisante défaite. Ayant désormais l’armée française à ses trousses, il repassa brièvement par Fréjus et quitta la ville à peine quelques heures avant que ses ennemis n’y fassent une entrée triomphale le 26 août 1707. Trois ans plus tard, lorsque les armées étrangères se montrèrent à nouveau menaçantes sur la frontière des Alpes, l’évêque de Fréjus exhorta les consuls de la ville à organiser les milices pour mieux pouvoir se défendre. Grâce à cette attitude ferme et résolue, Fleury s’assura en Provence une réputation enviable qui parvint bientôt jusqu’à la cour. 

A Versailles, le vieux roi montrait alors des signes d’affaiblissement de plus en en plus évidents qui laissaient à penser que sa fin était sans doute proche. Afin d’assurer la continuité des affaires, il importait de régler au plus vite les détails d’une succession qui s’annonçait périlleuse puisque l’héritier du trône n’était autre qu’un petit enfant de quatre ans, Louis duc d’Anjou, arrière-petit-fils du souverain. L’une des questions les plus essentielles et les plus urgentes à régler était bien évidemment la nomination d’un régent pour pouvoir gouverner les affaires du royaume pendant une minorité dont la durée s’annonçait longue. Après bien des hésitations, le choix de Louis XIV se porta finalement le 2 août 1714 sur son neveu, le duc Philippe d’Orléans, un homme à la personnalité brillante mais au caractère totalement opposé à celui du Roi Soleil. Un autre poste important à pourvoir était celui du précepteur royal, c’est-à-dire celui à qui reviendrait la tâche de former l’esprit du jeune roi. Cette fonction était prestigieuse, et elle avait d’ailleurs jadis été confiée à des figures aussi célèbres que Bossuet (précepteur du Grand Dauphin) et Fénelon (précepteur du duc de Bourgogne, fils du Grand Dauphin). Or le bruit commença bientôt à courir dans les salons parisiens que Louis XIV pensait de plus en plus sérieusement à désigner l’évêque de Fréjus pour occuper ce poste éminent. On laissait aussi entendre que madame de Maintenon intriguait en ce sens, car elle appréciait Fleury de longue date11 et qu’elle avait été enthousiasmée par le contenu du mandement que ce dernier avait récemment fait publier contre les jansénistes. Et ainsi, à la fin de l’année 1714, ces bonnes nouvelles commencèrent à parvenir jusqu’à Fréjus. Dès qu’il en eut vent, Fleury entreprit de revenir à Paris dans les plus brefs délais afin de pouvoir être au plus près des événements. Pour y parvenir, il dut tout d’abord demander une dispense de Rome afin de quitter son évêché. Ayant pris prétexte du dérangement de sa santé, il l’obtint finalement le 11 janvier 1715 et, ayant laissé derrière lui la Provence le 17 juillet 1715, arriva à Paris une quinzaine de jours plus tard12.

Le 10 août suivant, la gangrène qui devait finalement emporter le vieux souverain commença de se déclarer. Le 23 août, Louis XIV fit officiellement ajouter un deuxième codicille à son testament, par lequel il réglait définitivement la question de l’éducation de son successeur. Ce document officialisait Fleury dans son rôle de précepteur du futur roi. En cette qualité, il serait placé sous la tutelle directe du duc de Villeroi qui était nommé pour sa part gouverneur du roi, ainsi que sous celle du duc du Maine, choisi de son côté pour être le superviseur de l’éducation royale. L’ensemble de cette équipe devait être à son tour subordonnée au régent Philippe d’Orléans. Le 25 août 1715, après avoir perdu longuement connaissance le roi reçut les derniers sacrements. Le 26 août ,il fit venir à son chevet le dauphin Louis afin de lui donner d’ultimes conseils. Il lui recommanda notamment de ne plus faire la guerre par simple amour de la gloire et de mieux traiter ses sujets qu’il n’avait su le faire lui-même. Le 27 août, le roi fit des adieux solennels à la cour. Le 31, la gangrène dont il était affecté gagna la cuisse et l’agonie débuta. Finalement, le 1er septembre 1715, à huit heures un quart du matin, au terme du plus long règne de l’histoire de France, Louis XIV mourut à Versailles et son arrière-petit-fils de cinq ans devint immédiatement roi sous le nom de Louis XV.

Dès le 2 septembre, le testament du roi défunt fut officiellement « cassé » par le Parlement de Paris sur ordre du régent Philippe. Le duc du Maine se vit ainsi brutalement exclure de la succession et dut renoncer à sa charge de superviseur de l’éducation royale. Si l’attribution du poste de précepteur ne fut pas remise en cause par cette décision, Fleury dut néanmoins attendre le 1er avril 1716 pour qu’une lettre du Régent ne vienne le confirmer officiellement dans sa nouvelle charge. Le 15 février 1717, il fut présenté au petit roi, le jour même où celui-ci, fêtant sa septième année, passa des mains de ses nourrices dans celles des hommes.

. Le précepteur royal

Durant les six années qui suivirent, Fleury supervisa personnellement, et avec une grande attention, les progrès intellectuels de l’enfant roi. Dès le mois de septembre 1715, la cour de France avait déménagé du château de Versailles pour venir s’installer au château des Tuileries, où elle devait demeurer jusqu’en juin 172213. Le Régent de son côté avait pris ses quartier au Palais royal situé juste en face du Louvre.

En tant que gouverneur, le duc de Villeroi avait reçu pour mission de veiller sur la personne royale. A ce titre, il se mit en tête de lui apprendre toutes les règles de l’étiquette tout en l’instruisant sur la meilleure façon de commander lorsque l’on est un grand souverain. D’un caractère assez obtus, il concevait sa tâche d’une façon très personnelle. Pour lui il s’agissait en somme d’arriver à faire de Louis XV une copie parfaite de son aïeul. Villeroi l’invitait ainsi à imiter ce dernier en toute choses, y compris dans la composition de ses repas et dans la façon dont il mangeait.

En tant que précepteur, Fleury devait s’occuper quant à lui de faire l’éducation intellectuelle. du souverain. Pour l’assister dans ce rôle pédagogue royal, il s’entoura d’une équipe particulièrement compétente. Afin de ne pas trop brusquer l’enfant, il conserva tout d’abord auprès de lui l’abbé Pérot, qui veillait sur l’élève depuis 1714 et auquel il confia la gestion de la bibliothèque privée. Il s’adjoignit également le concours d’autres clercs : Claude Fleury14 devint le confesseur attitré du roi (jusqu’en 1720) et l’abbé Robert Pérot fut nommé premier instituteur. L’abbé Jean Vittement, de la Sorbonne, exerça en tant que vice-précepteur jusqu’en 1719, avant d’être remplacé à ce poste par l’abbé Pierre-Joseph Alary. Enfin, le médecin Jean-Claude-Adrien Helvétius (1685-1755, le père du philosophe) fut chargé de veiller sur la santé de Louis XV, qui était hélas assez fragile.

Cette équipe resserrée délivra au roi une éducation très classique. Sous leur férule, le souverain fut tout d’abord soigneusement catéchisé et initié à tous les dogmes du catholicisme romain ainsi qu’aux nombreuses subtilités du rite tridentin. Cette partie-là de son éducation fut un succès car Louis XV développa effectivement dès sa prime jeunesse une piété sincère et profonde qui ne l’abandonna jamais par la suite. Le roi dut également faire ce que l’on appelait ses humanités. Tous les matins, puis également toutes les après-midi à partir de 1720, Fleury et le jeune Louis travaillaient donc ensemble à faire des thèmes et des versions latines à partir d’exemples tirés de la vie des grands saints de l’Eglise et des plus illustres rois de France. A cette fin, Fleury rédigea d’ailleurs, ad usum delphini, un « Abrégé de l’histoire de France » en cinq volumes manuscrits. Louis XV fut également initié à l’apprentissage de l’italien et, dès qu’il eut un certain âge, des professeurs de dessin, de danse, de musique, d’escrime et de tir lui furent attribués afin d’en faire un gentilhomme accompli. L’ancien évêque tint également à ce qu’il reçoive des leçons de géographie et de mathématiques. Il fit donc appel pour cela aux meilleurs spécialistes du temps, dont François Chevallier et Guillaume Delisle. L’art de la stratégie militaire lui fut également enseigné et le musée des Plans et Reliefs, installé au cœur même du palais des Tuileries, devint ainsi l’objet de visites fréquentes.

Mais l’élève et son maître ne demeuraient pas uniquement aux Tuileries. Car Fleury voulait en effet que l’esprit du souverain  puisse s’enrichir au contact de la vie pratique afin qu’il n’acquiert pas seulement une culture livresque. Il lui faisait donc régulièrement visiter les églises et les jardins de Paris, mais aussi des cabinets de curiosité, les observatoires astronomiques et les bibliothèques de la capitale, ne perdant jamais une occasion de l’instruire sur tel ou tel sujet. Le précepteur accordait aussi des moments de détente à son élève et lui permettait donc de s’amuser comme tous les enfants de son âge, d’aller pêcher l’écrevisse, de chasser le lapin, ou encore d’assister à des spectacles de marionnettes. On le voyait même parfois jouer aux cartes avec le petit roi ! Et ainsi, au fil du temps, Fleury sut se faire aimer de cet enfant triste, fragile et indolent, sur les épaules duquel reposaient pourtant tous les espoirs de la monarchie française. Du fait de l’ascendant moral grandissant qui était devenu le sien, Fleury était le seul à pouvoir faire quitter ses caprices au petit roi. Ils étaient si proches l’un de l’autre que l’on vit parfois le jeune monarque se mettre en peine d’arranger les cheveux de son précepteur, qui de son côté le laissait faire en souriant avec cette patience et cette gentillesse dont il était coutumier.

C’est en 1717 que Fleury entra pour la première fois en politique. Cette année-là en effet il fut choisi pour occuper le vingt-neuvième siège de l’Académie française, où il succéda au philologue François de Callières(23 avril). Lors de son discours inaugural, Fleury attaqua l’abbé de Saint-Pierre, qui s’en était récemment pris à la mémoire de Louis XIV. Le Régent, qui par ailleurs le connaissait et l’appréciait fort15, lui en sut grée et lui permit dès lors de pouvoir accompagner le roi dans son carrosse, ce qui représentait alors un honneur fort rare et très envié. En 1718, Fleury fut autorisé à participer pour la première fois au conseil des affaires ecclésiastiques et, en novembre 1720, ses compétences politiques ayant été reconnues de tous, il fut chargé par le Régent de la conduite des affaires religieuses au sein du « Conseil des consciences ».

C’est alors que le principal adjoint du Régent, le cardinal-ministre Guillaume Dubois commença à comprendre que l’ascension politique de Fleury pourrait finir par lui porter ombrage. Dès lors, il se mit en tête de l’éloigner du roi par tous les moyens. A l’automne 1721, Dubois proposa ainsi habilement à Fleury l’illustre siège archiépiscopal de Reims mais ce dernier, ayant parfaitement compris la manœuvre, préféra refuser en prétextant une santé défaillante. Dubois crût être parvenu à ses fins le 10 août 1722 lorsque le gouverneur Villeroi, ayant été disgracié et remplacé par le duc de Charost, Fleury estima de son devoir de quitter lui-aussi sa charge. A quatre heures du matin, il prit la route d’Orléans et pour se à Courson chez son ami, Lamoignon de Basville. Mais, au grand dam de Dubois, les récriminations du petit roi furent si insistantes qu’on l’enjoignit expressément de revenir sur sa décision. Et ainsi, en un coup magistral, Fleury avait-il pu à la fois payer sa dette à l’égard de Villeroi et parvenir à lui survivre. A partir de ce moment, Dubois entreprit de se rapprocher du souverain et commença à lui donner personnellement un cours quotidien de politique, montrant par là qu’il entendait bien supplanter l’évêque de Fréjus dans le rôle de formateur du roi. En octobre 1722, lorsqu’il fut âgé de douze ans révolus, le roi Louis XV fut sacré dans la cathédrale de Reims. A cette occasion, Fleury eut à remplacer l’un des pairs ecclésiastiques, qui avait dû se faire porter pâle. Le privilège de la pairie lui resta, si bien que par la suite, il n’eut plus à s’éclipser dans les coulisses au moment des cérémonies officielles mais put au contraire se mettre au premier rang dans l’ordre des préséances ,juste derrière les membres de la famille royale.

En février 1723, le roi ayant atteint sa majorité légale, la régence prit fin, un peu plus de sept ans après avoir débuté. Philippe d’Orléans conserva le pouvoir bien qu’il abandonnât son ancien titre pour adopter celui de principal ministre. Le préceptorat de Fleury étant désormais officiellement achevé, il aurait normalement dû quitter les coulisses du pouvoir. Mais, fort heureusement pour lui, son excellente connaissance du clergé venait à point nommé pour assister un Philippe d’Orléans aux prises avec les énièmes soubresauts de la querelle janséniste. Fleury reçut ainsi le contrôle de la très importante « feuille des bénéfices », ce qui lui permit de contrôler toutes les nominations aux charges épiscopales et abbatiales. Titré ministre d’Etat, il assista désormais de plein droit aux séances du Conseil d’en-haut, l’organe de direction du royaume. Plus important encore, le décès soudain en août 1723, à l’âge de 67 ans, du cardinal Dubois, des suites d’un abcès à la vessie, lui ôta l’un de ses plus sérieux adversaires dans la course vers le pouvoir.

. Une dernière marche vers le pouvoir

En décembre 1723, l’ancien régent Philippe d’Orléans mourut à son tour d’une apoplexie, à l’âge de quarante-neuf ans. Dans la précipitation qui s’en suivit et pour prévenir une possible vacance du pouvoir, ce n’est pas Fleury, mais un prince du sang, le duc Louis-Henri de Bourbon-Condé (1692-1740)16 qui fut nommé au poste de Premier ministre. Fleury se contenta pour sa part de reprendre à son compte la surintendance des postes et des relais royaux, dont le vieux Colbert de Torcy venait de se délester17. L’influence du prélat lodévois, qui était déjà très forte, ne cessa désormais de croître. Jusqu’alors en effet, Fleury s’était bien gardé de se mêler aux intrigues politiques. Tout autant peut-être par dignité que par prudence, il escomptait bien que son talent et ses seules qualités humaines lui permettraient d’attirer sur lui l’attention des puissants. Se fiant à cette attitude circonspecte et mesurée, il avait toujours bien pris soin de ne jamais déplaire à quiconque. Mais, après la mort de Dubois et surtout celle d’Orléans, il dévoila peu à peu ses ambitions, qui étaient déjà grandes, et qui se trouvèrent encore avivées par ce qu’il estimait être l’impéritie politique du duc de Bourbon.

Et de fait, la rivalité entre lui et le prince ne tarda pas à s’exacerber, chacun cherchant à rassembler le plus de partisans et à étendre son influence sur le gouvernement du royaume. Bourbon prenait de plus en plus mal de ne pas pouvoir mener sa propre politique, puisque Fleury, qui avait l’oreille du roi, s’arrangeait pour défaire dans son dos tout ce qu’il entreprenait. Le 18 décembre 1725, n’y tenant plus, Bourbon saisit la première occasion qui se présenta à lui et vint en personne demander la disgrâce de Fleury à sa Majesté. Après un moment d’hésitation, Louis XV refusa finalement de la lui accorder. Pendant ce temps, ayant eu vent de la manœuvre menée contre lui, Fleury était parti volontairement se retirer chez les sulpiciens d’Issy, d’où le roi le fit immédiatement chercher. Sur l’ordre du souverain, dont ce fut d’ailleurs là le premier acte politique personnel, le duc de Bourbon dut même s’abaisser à écrire une lettre à son rival, en lui demandant de bien vouloir revenir à Versailles pour reprendre sa place au Conseil. Le crédit de Fleury sortit puissamment renforcé de cette « journée des dupes ».

Mais tandis que les grands s’affrontaient pour le pouvoir, la situation économique du royaume s’aggravait. En 1724, un été pluvieux avait pourri la récolte sur pied. La soudure suivante fut difficile et provoqua de graves émeutes dans Paris (juillet 1725). Décidée au même moment, la création d’un nouvel impôt, le cinquantième, acheva de ruiner le crédit de Bourbon dans l’opinion publique. Le 11 juin 1726, à la suite d’une énième émeute provoquée dans le faubourg Saint-Antoine par la cherté du pain, Fleury, qui s’était déjà secrètement assuré de l’appui de la plupart des autres membres du Conseil, obtint finalement du jeune monarque de seize ans qu’il ordonna l’exil de son premier ministre et qu’il le prit, lui Fleury, pour être son nouveau soutien à la direction des affaires. Bourbon se retrouva consigné sur ses terres de Chantilly18 tandis que sa maîtresse, la jadis très influente marquise Agnès de Prie, dut partir ruminer son dépit dans son château normand de Courbépine. L’opinion publique rendit grâce à Fleury de ce coup d’État pacifique, qui éloignait du pouvoir des personnes qui, en seulement trente mois d’exercice des affaires, avaient réussi le tour de force de se faire presque universellement détestées. Le prévôt de Paris dut même empêcher la foule d’allumer des feux de joie dans les rues de la capitale.

Et c’est ainsi que ce vieil homme de soixante-treize ans, sans avoir jamais semblé le moins du monde rechercher les honneurs, était ainsi parvenu à s’emparer du plus élevé d’entre eux. Sa nouvelle position fut officialisée le 16 juin suivant, lors du bref discours que prononça le roi à l’intention de ses ministres lors d’une réunion du Conseil d’en-haut. Le texte de cette allocution, dans laquelle il les informait qu’il se passerait désormais de premier-ministre, tout en accordant sa totale confiance à Monseigneur de Fleury, fut ensuite transmis aux ambassadeurs, aux secrétaires d’État, aux intendants et aux gouverneurs de provinces.

Quelques mois plus tard le 11 septembre 1726, par l’entremise de l’ambassadeur de France auprès du Saint Siège, le cardinal Melchior de Polignac, André-Hercule Fleury fut créé cardinal de la sainte Eglise et se vit apposer sa barrette par le roi en personne au château de Fontainebleau (5 novembre 1726).

Suite : Partie II

Notes :

1 On appelait décime la contribution que le clergé levait annuellement sur ses membres afin de subvenir aux finances de l’ordre. En général, le receveur des décimes gérait également une grande partie des finances du clergé diocésain.

2 Ce sont : Hélène (2 mars 1651), Gabriel (11 avril 1652), André-Hercule (22 juin 1653), Henry (16 octobre 1655), Anne (22 novembre 1656), Isabeau (16 mars 1568), Jean (1er mai 1659), Marie (2 février 1661), Jeanne (28 mai 1662), Joseph (4 février 1663) et Diane (25 février 1666).

3 L’enfant fut baptisé le 14 juillet suivant, jour de la saint Bonaventure. Il reçut le prénom d’Hercule en hommage à son parrain, Hercule de Thézan, l’ancien baron de Pérignan qui avait vendu sa terre aux Fleury trois ans plus tôt. Après sa confirmation, il ajouta à son prénom celui d’André en hommage à saint André, qu’il priait souvent dans l’église de Valquières. Sans doute l’idée de le vouer à l’état ecclésiastique avait-elle amené ses parents à choisir ce prénom, aux connotations moins païennes que celui d’Hercule.

4 Fleury n’oublia jamais sa ville natale, il y revint à plusieurs reprises, et notamment en 1714 pour y régler la succession de son frère aîné. Il s’assura également que les draperies de la cité languedocienne conservent et accroissent le monopole de la vente aux armées royales des draps militaires, qu’elles détenaient depuis Colbert et qui avait fait leur fortune.

5 Au cours de sa longue carrière ecclésiastique Fleury fut également l’abbé commendataire de l’abbaye cistercienne Notre-Dame de La Rivour près de Troyes (1686, dont il se démit plus tard), de l’abbaye bénédictine Saint-Philibert de Tournus près de Châlons-sur-Saône (1715) et enfin du monastère bénédictin Saint-Étienne de Caen (oct. 1721). Cette illustre demeure, dont il fut le 42e titulaire, lui rapportait à elle seule près de 35 000 livres de rente annuelle, tandis que Saint-Philibert lui en rapportait environ 16 000. Notons que cela était relativement peu de chose puisque la plus riche abbaye du royaume, celle de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, rapportait à son abbé près de 120 000 livres de rente chaque année. Contrairement à Richelieu et Mazarin, Fleury ne multiplia donc pas les titres d’abbé commendataire à des seuls fins d’enrichissement personnel.

6 La Maison ecclésiastique du roi comprenait, outre le grand aumônier de France qui en était le chef : le premier aumônier, le maître de l’Oratoire, le maître de la chapelle-musique, le confesseur, les huit aumôniers ordinaires, le prédicateur, le chapelain ordinaire et les autres chapelains, les clercs ordinaires, le sacristain et les sommiers. Le Grand aumônier avait pour charge essentielle d’assurer le service divin dans la chapelle du Roi. Il avait rang d’évêque et était de droit commandeur des Ordres du Roi. Entre 1671 et 1700, le titulaire de ce poste prestigieux fut le cardinal Emmanuel Théodose de La Tour de Bouillon (m. 1715), qui fut donc le supérieur direct de Fleury. Quant au poste de confesseurs du roi, il fut occupé successivement par deux pères jésuites, François d’Aix de La Chaise (de 1675 à 1709) et Michel Le Tellier (de 1709 à 1715).

7 On se souviendra que l’évêque de Luçon et futur cardinal, Armand de Richelieu, avait su attirer pour la première l’attention de la reine Marie de Médicis de par son rôle de rapporteur du clergé aux États-Généraux de 1614. Par ailleurs, c’est sa nomination comme aumônier de la souveraine qui lui avait permis d’entrer à la cour (1615), moins d’une année avant d’être nommé secrétaire d’Etat à la guerre et aux Affaires étrangères (1616).

8 Premier corps du royaume par la dignité, le clergé de France était composé de la réunion de seize provinces ecclésiastiques et de cent treize évêchés. Il comptait en outre environ mille abbayes, dont les deux tiers étaient masculines. Véritable Etat dans l’Etat, le clergé gallican possédait des terres et des biens immobiliers en abondance. Il avait ses propres finances, ses tribunaux, ses centres de formations (les séminaires), ses archives, etc. Il exerçait un monopole sur le système scolaire et sur le domaine hospitalier ainsi que la plupart des œuvres de bienfaisance présentes dans le royaume. Les liens entre l’Eglise de France d’une part, le roi et la Curie romaine d’autre part, étaient toujours régis suivant les termes du concordat de Bologne négocié en 1516 par François Ier.

9 Désireux de demeurer à Fréjus, l’évêque refusa le siège d’Arles qu’on lui proposa en 1710.

10 D’autres cités du diocèse eurent moins de chance et furent pillées : Roquebrune, Le Puget, Saint-Raphaël, etc.

11 A l’occasion de l’assemblée générale du clergé organisée à Paris en 1705, Fleury et Madame de Maintenon avaient passé beaucoup de moments ensemble, échangeant sur de nombreux sujets et apprenant ainsi à s’apprécier mutuellement.

12 Fleury continua d’honorer Fréjus de ses bontés. Il fit envoyer de l’argent à plusieurs institutions et, une fois parvenu aux affaires, il ordonna la création de nouvelles foires et plusieurs réductions d’impôts. En son honneur, les consuls firent d’ailleurs placer son portrait dans la salle principale de l’Hôtel-de-Ville.

13 Cette année-là, lassé de recevoir régulièrement sur son carrosse des jets de cailloux et des fruits pourris lancés par des parisiens mécontents (et souvent instrumentalisés par les parlementaires), le Régent décida finalement de ramener la cour de France à Versailles.

14Claude Fleury fut également un célèbre historien de l’Eglise. Malgré leur homonymie, André-Hercule n’entretenait avec lui aucun rapport de parenté.

15 En 1692, c’est Fleury, alors aumônier, qui avait célébré le mariage du duc d’Orléans, futur régent de France, avec la fille naturelle de Louis XIV, Françoise-Marie de Bourbon.

16 De haute stature et borgne, le duc de Bourbon était le petit-fils du Grand Condé. Il avait officié un temps comme chef du Conseil de régence. Homme violent et sans scrupule, c’est lui qui avait volontairement provoqué l’effondrement de la Banque Law en juin 1720, ruinant au passage des milliers de petits épargnants. Dans le film de Bertrand Tavernier, Que la fête commence (1975), son rôle est joué par Gérard Desarthe.

17 Charge à la fois très lucrative et d’une importance politique capitale puisque, depuis Richelieu, elle permettait à son titulaire de faire espionner les correspondances privées à travers le fameux « Cabinet noir ».

18 Il reparaîtra à la cour seulement en décembre 1727.

Crédit photographique : Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, Photo: Myrabella / Wikimedia Commons, via Wikimedia Commons

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s