Michael A. D’Andrea, terreur et contre-terreur (I)

« Dans une large mesure, les Etats-Unis gagneront (cette guerre) grâce à des forces dont vous ne savez rien, à des opérations dont vous ne verrez rien et à des méthodes que vous préféreriez ne pas connaître. »

Paroles prononcées en 2001 par Alvin Bernard « Buzzy » Krongard, le directeur-exécutif de la CIA. Citées par Jeremy Scahill dans son ouvrage de 2011, Le Nouvel art de la guerre, Dirty Wars.

    Quasiment inconnu du grand public, Michael D’Andrea a pourtant été l’un des acteurs les plus importants de la lutte menée par l’administration américaine contre Al-Ka’ida au lendemain du 11 septembre 2001. Placé entre février 2006 et mars 2015 à la tête du CTC, le très puissant (et très mystérieux) service anti-terroriste de la CIA, il a piloté de bout en bout le programme d’arrestation et/ou d’élimination ciblée des individus suspectés de constituer des menaces à l’égard des Etats-Unis. Nous sommes heureux de pouvoir présenter ici ce qui constitue, et de loin, la synthèse la plus complète qui soit disponible à propos de ce personnage, tous supports confondus. Toutefois, nous tenons à souligner qu’elle ne contient aucune révélation puisqu’elle ne fait que combiner les différents éléments parus dans les sources ouvertes citées en bibliographie. 

Michael D’Andrea was one of the most important actors in the American administration’s fight against Al-Ka’ida after September 11, 2001. Placed between February 2006 and March 2015, at the head of the CTC, the very powerful (and very mysterious) CIA anti-terrorist service, he initiated the program of targeted elimination of individuals suspected of posing threats to the United States. We are pleased to be able to present here what is by far the most complete synthesis available about this character, all media combined. However, we would like to remind you that all the cited elements come from open sources cited in bibliography (newspaper articles, books) and therefore do not constitute revelations. In any case, we invite our English readers to use appropriate software to get a good translation of this text.

. La formation

Né vers 1951 dans une ville de l’Etat de Virginie, Michael D’Andrea appartient à une famille de la classe moyenne américaine d’ascendance italienne. Plusieurs de ses proches ont déjà servi l’Etat fédéral en tant que fonctionnaires, et un certain nombre ont même travaillé pour le compte de la CIA, l’agence de renseignement extérieur des Etats-Unis d’Amérique.

Fidèle à cet héritage familial, Michael D’Andrea va à son tour faire son entrée au sein de cette institution après avoir complété ses études universitaires en 1979. Ayant rejoint le centre de formation interne de l’Agence1, il y sera initié aux arcanes des métiers d’officier de renseignement et d’analyste. S’il n’a pas laissé le souvenir d’un étudiant particulièrement brillant, il réussira tout de même ses examens de passage.

Lorsque Michael D’Andrea intègre officiellement la CIA, nous sommes au début de la présidence de Ronald Reagan et la « Guerre froide » bat son plein. Quasiment tous les efforts de l’Agence sont donc absorbés par la lutte contre l’expansionnisme soviétique. Doué, le jeune agent monte peu à peu en grade et, au milieu des années 1980, connaît sa première affectation extérieure lorsqu’il est envoyé en mission dans un pays d’Afrique du Nord. Plongé dans cet environnement chaotique et changeant, il va y acquérir une solide expérience des situations complexes. Il développe aussi dès cette époque une relation particulière avec le monde arabo-musulman. Preuve de cet attrait, il épousera d’ailleurs une femme locale, ce qui l’amènera à se convertir, en tout cas formellement, à la religion musulmane. Dans les années 1990, D’Andrea passe donc déjà pour l’un des meilleurs spécialistes des questions arabo-islamiques dont puisse disposer l’Agence.

. Le CTC, le 11 septembre et l’Afghanistan

Après les attentats du 11 septembre 2001, le profil et l’expérience de Michael D’Andrea font bien évidemment de lui un atout précieux dans le cadre de la nouvelle « Guerre globale contre la terreur » (Global war against terror, GWAT) décrétée par le président G. W. Bush.

En son sein, l’agence dispose déjà depuis 1986 d’une branche spéciale entièrement dédiée à la problématique du terrorisme, le Counterterrorism Center, ou CTC. Dans l’organigramme de l’Agence, le CTC constitue l’une des principales divisions du National Clandestine Service (NCS), l’ancien directorat des opérations de la CIA2. Installé à Langley en Virginie, au quartier général de la CIA, le CTC a pour vocation de piloter la politique antiterroriste de la CIA. Lorsque les tours jumelles du World Trade Center s’effondrent, le directeur du CTC depuis 1999 est Cofer J. Black.

Dès le 13 septembre 2001, les grandes lignes du plan d’action proposé par la CIA sont validées par la Maison Blanche à l’issue d’une séance extraordinaire du Conseil de Sécurité Nationale. A partir du 15 septembre, ce plan initial va être soigneusement peaufiné par tout un aréopage de responsables de la communauté du renseignement réunis pour l’occasion dans la résidence d’été du président à Camp David. Ce projet prévoit notamment la destruction totale de la structure d’Al-Ka’ida implantée en Afghanistan et l’arrestation ou la liquidation de tous ses membres, où qu’ils puissent se trouver à travers le monde. Cofer J. Black est bien évidemment présent à toutes ces réunions, où plusieurs de ses demandes seront acceptées, notamment celle consistant à doter pour la première fois le CTC d’une branche opérationnelle, la CTC/SO (Counterterrorism Center / Special Operations)3 dont la direction sera confiée à un officier chevronné, Henry Crumpton, dit « Hank ». Michael D’Andrea est alors choisi pour intégrer la CTC/SO sous l’autorité directe de Crumpton.

Tandis que Cofer J. Black entreprend de parcourir le monde pour convaincre les alliés des Etats-Unis de participer à ce nouveau défi4, une première équipe du CTC/SO se prépare de son côté à rejoindre l’Afghanistan. Dès le 26 septembre 2001, une cinquantaine de ses agents, placés sous l’autorité de Gary C. Schroen, s’installent ainsi au cœur de la vallée du Panshir afin de prendre contact avec le général Mohammed Fahim, l’homme qui a succédé au commandant Ahmad Shah Massoud (assassiné quelques semaines plus tôt), à la tête du Djami’at i-islami, le principal parti de la résistance anti-talibane. Les agents américains se mettent également en relation avec Amrullah Salih, celui qui est en charge des questions de renseignement au sein du Djami’at i-Islami.

Cette mission de la CIA a reçu le nom de code de Jawbreaker, littéralement « Casse-machoîre ». Les ordres que Cofer Black a transmis à Schroen, sont forts simples. Cofer Black lui a dit en substance : « Find al Qaeda and kill them, especially leadership. Destroy command and control » (« trouve les gars d’Al-Ka’ida et tue-les, en particulier les chefs, détruit leurs structures de commande et de contrôle »). Aux chefs talibans avec lesquels sont pris les premiers contacts, C. Schroen offre donc une alternative limpide : « if you come cooperate with us, we will reward you and your people. If you do not cooperate, the chances of your survival are greatly diminished » (« soit vous coopérez avec nous, et alors nous vous récompenserons, vous et les vôtres. Soit vous refusez de coopérer, et alors vos chances de survie s’en trouveront fortement diminuées »)5.

Les forces de la CIA concernées par le dossier afghan, soit environ 400 hommes, ont été divisées en plusieurs groupes. Au sud du pays s’active notamment Gregory Vogle dit « Spider » (« l’Araignée »), qui va piloter le « projet Karzaï », du nom de cet ambitieux chef tribal pashtun installé aux Etats-Unis et que les Américains veulent utiliser pour briser l’alliance entre les tribus et les dirigeants Talibans. Installé au nord du pays, l’officier Gary Berntsen a reçu quant à lui pour mission de frapper Al-Ka’ida au cœur et de procéder à la capture ou à l’élimination de tout son état-major et notamment de son chef historique, Usama ibn Ladîn. Enfin, depuis le Panshir, Gary Schroen et Henry Crumpton doivent coordoner l’avancée des forces de l’Alliance du Nord avec les manœuvres de l’aviation américaine.

Le 20 septembre 2001, les Etats-Unis demandent officiellement au gouvernement de l’émirat islamique d’Afghanistan d’appréhender et d’extrader Usama ibn Ladîn ainsi que tous ses complices. Informé de cette demande, le chef des Talibans, le mollah Muhammad ‘Umar, refuse catégoriquement de céder à la pression de Washington. Le 7 octobre 2001 sous l’égide des Etats-Unis et de leurs alliés, débute donc une campagne militaire baptisée « Liberté immuable » (Enduring Freedom). Pendant huit semaines, des chasseurs bombardiers US vont frapper plusieurs milliers d’objectifs ennemis répartis à travers le pays. De nombreux militants d’Al-Ka’ida seront tués au cours de ces attaques aériennes, dont le n°3 de l’organisation, l’égyptien Muhammad Atif, qui disparaît à Kabul le 16 novembre 2001. Les milices anti-Talibans de l’Alliance du Nord, épaulées, armées et financées par la CIA, entament de leur côté à lancer de vastes offensives terrestres contre les positions militaires des Talibans.

La conjonction de ces deux facteurs contraint rapidement l’ennemi à reculer. Les villes qu’il contrôlait tombent alors les unes après les autres : Mazar i-Sharif (9 novembre), Hérat (12 novembre), Kabul (14 novembre), Djalalabad (14 novembre) puis Kunduz (23 novembre). A partir du 25 novembre 2001, les premiers soldats des forces spéciales occidentales débarquent à leur tour dans le pays. Les milices des Talibans se débandent alors rapidement dans la confusion la plus totale. Les hommes de la CIA en profitent pour procéder à l’arrestation de plusieurs milliers de suspects. Considérant que la convention de Genève du 12 août 1949 sur les prisonniers de guerre ne s’applique pas à ces « combattants illégaux » que sont les Talibans et les membres d’Al-Ka’ida, les Américains choisissent de transférer plusieurs centaines de leurs détenus, ceux qu’ils estiment être les plus importants, sur la base militaire américaine de Guantánamo. Située sur île de Cuba, celle-ci accueillera ses premiers hôtes à partir du 11 janvier 2002. Malgré ces rapides succès, cette mission n’est toutefois pas sans danger. Le 25 novembre 2001, Johnny Michael Spann, un officier de la CTC/SO, est lynché à mort près de Mazar i-Sharif par des prisonniers talibans qui se sont mutinés alors qu’il était en train de les interroger.

Le 7 décembre 2001, soit à peine deux mois après le début de l’opération Enduring Freedom la ville de Kandahar, le dernier bastion taliban, tombe finalement aux mains des Américains. Le succès parait donc total, même si Usama ibn Ladîn et son principal adjoint, l’égyptien Ayman az-Zawahiri, sont semble-t-il parvenus à fuir le pays et à gagner in extremis les zone tribales du Pakistan. Les Américains imposent alors en Afghanistan un régime à leur solde dont ils confient la direction à leur protégé, Hamid Karzaï, officiellement investi en tant que chef de l’Etat afghan le 22 décembre 2001. Amrullah Salih devient naturellement le premier chef des services de renseignement de ce nouveau gouvernement. La réussite est spectaculaire mais la victoire sur le « front afghan » n’est en réalité que la première phase d’un vaste projet de « liquidation du terrorisme international ».

. Une « chasse à l’homme » mondiale

Car la GWAT va très rapidement s’étendre au reste du monde. Persuadée qu’après celle du 11 septembre 2001, une deuxième vague d’attaques de grande ampleur est en préparation, la CIA met donc en route un très grand nombre de « programmes » destinés à éliminer définitivement cette potentielle menace6. L’un de ces programmes prévoit notamment la capture ou la mise hors d’état de nuire de tous les membres présumés de l’organisation terroriste, où qu’ils puissent se trouver. Sur les cinq continents, la CIA noue alors des contacts  avec de nombreux services de sécurité afin que tous ceux qu’elle a défini comme des « suspects » soient immédiatement arrêtés et placés en détention. Dans certains cas, certains de ces prisonniers seront acheminés, y compris clandestinement (extraordinary renditions), vers des sites secrets que la CIA a spécialement ouvert afin de pouvoir les y interrogés manu militari. Certaines des techniques d’interrogatoires employées à cette occasion vont susciter des polémiques lorsqu’elles seront révélées, en particulier la « simulation de noyade » (waterboarding), l’hypothermie, l’installation durant de longues heures dans des positions inconfortables, l’enfermement dans des espaces confinés, l’isolement sensoriel, l’humiliation sexuelle, ou encore la privation de nourriture ou de sommeil7. Comme le dira Joseph Cofer-Black en septembre 2002, devant la commission du Congrès des Etats-Unis chargée d’enquêter sur les attentats de New York et de Washington, après ces derniers « the gloves come off » (litt. « on a enlevé les gants »). Les résultats toutefois ne se font pas attendre puisque les principaux responsables du complot qui a mené aux attaques du 11 septembre vont être arrêtés les uns après les autres ;

– Ibn al-Shaykh al-Libi est arrêté au Pakistan, le 11 novembre 20018

– Abu Zubaydah est arrêté à Faisalabad, Pakistan, 28 mars 2002.

– Ramzi bin al-Shibh est arrêté à Karachi, Pakistan, le 11 septembre 2002.

– Abd ar-Rahim an-Nashiri est appréhendé à Dubaî, Émirats Arabes Unis, en novembre 2002.

– Khalid Shaykh Muhammad, présenté comme le cerveau de l’opération, est appréhendé à Rawalpindi, Pakistan, le 1er mars 2003.

– Walid bin Attash est arrêté à Karachi, Pakistan, le 23 avril 2003.

– Amar al-Balushi est arrêté à Karachi, Pakistan, le 23 avril 2003.

. Michael D’Andrea sur les bords du Nil

Durant l’année 2002, Michael D’Andrea quitte temporairement Langley et le CTC pour débuter une nouvelle mission à l’étranger. Il a en effet été choisi par la direction de la CIA pour succéder à son collègue Charles E. Seidel (en poste depuis 2000), en tant que nouveau « chef de station » (chief of station, COS) de la CIA en Égypte. Ce poste s’avère très stratégique puisque le pays est effectivement le berceau du « Djihad islamique », l’organisation qui a directement donné naissance à Al-Ka’ida. L’Egypte abrite aussi dans ses geôles un certain nombre de ceux qui ont aidé à mettre en place le réseau terroriste d’Usama ibn Ladîn.

Michael D’Andrea installe donc ses quartiers à l’ambassade américaine du Caire. Comme tous les COS, il est officiellement subordonné à l’ambassadeur en place, en l’occurrence Charles David-Welch, mais dans les faits il possède une marge de manœuvre très appréciable, aussi bien sur les plans politiques et logistiques, puisqu’il bénéficie de ses propres sources de financement et surtout d’un accès direct à la Maison Blanche. Le partage des rôles entre le chef du corps diplomatique et le COS fait que ce dernier s’occupe prioritairement des missions de renseignement que le Département d’État ne pourrait pas se permettre d’assumer officiellement.

Depuis le spectaculaire rapprochement américano-égyptien de 1977, les services de sécurité égyptiens, avec ceux du Maroc et de la Jordanie, sont considérés par les Etats-Unis, comme les plus coopératifs du monde arabe, en particulier en matière de lutte anti-terroriste. Entre la CIA et leurs homologues égyptiens, les échanges d’informations sont fluides et se font à tous les niveaux. Cette collaboration déjà excellente sera encore renforcée après les attentats du 11 septembre 2001.

Sur place, Michael D’Andrea va donc travailler en lien étroit avec le général ‘Umar Sulayman (1936-2012), qui dirige les services de renseignements égyptiens depuis 1993 et conseille le président Hosni Mubarak sur toutes les questions de sécurité intérieure. En février 2011, le journaliste d’investigation Scott Horson, s’appuyant sur des sources révélées par Wikileaks, qualifiera même le partenariat formé par Michael D’Andrea et Sulayman de « légendairement étroit ».

Cette proximité va notamment permettre à Michael D’Andrea de monter l’une des opérations les plus controversées de l’histoire du GWAT, l’enlèvement à Milan, le 17 février 2003, de l’islamiste égyptien Hassan Mustafa Usama Nasr dit « Abu Umar ». Kidnappé en pleine rue par des agents de la CIA, « Abu Umar » sera ensuite acheminé clandestinement vers l’Allemagne, puis de là vers une prison cairote. L’opération, planifiée par Michael D’Andrea avec l’aide de Jeff Castelli, chef de station de la CIA à Rome, sera pilotée par Robert Seldon Lady9, chef de poste de la CIA à Milan. Elle se terminera toutefois par un fiasco retentissant puisque Hassan Nasr sera finalement libéré faute de preuves concluantes en 2007. Les avocats d’Hassan Nasr porteront alors plainte devant la justice italienne et, en février 2013, Jeff Castelli sera condamné par contumace à dix ans de prison, une première dans l’histoire des relations italo-américaines 10.

Mais Michael D’Andrea ne se contente pas d’utiliser les « bons tuyaux » généreusement fournis par les mukhabarat du général Umar Sulayman, il gère aussi sur place de nombreux agents recrutés parmi la population locale, y compris et surtout au sein de l’élite égyptienne.

Il poursuit ce travail avec zèle et détermination lorsque, en décembre 2004, on lui demande subitement d’abandonner son poste pour s’occuper d’une tâche considérée comme autrement prioritaire, le pilotage du dossier irakien. Michael D’Andrea quitte alors Le Caire en passant la main à son successeur, Marty W. Martin.

. Au cœur de la « tempête irakienne »

Fin 2004, Michael D’Andrea arrive donc à Baghdâd pour devenir le nouveau chef de station de la CIA. Avec plus de 500 officiers traitants, le poste irakien est alors, et de loin, le mieux doté en effectifs parmi tous ceux que possède la CIA. Il rassemble même à lui seul près de la moitié des agents dont l’Agence dispose à l’étranger ! La station de Baghdâd, véritable ruche, pilote le travail de nombreuses « bases » secondaires réparties à travers tout le pays et notamment à Bassora, Mossoul et Irbil. Et pourtant, au moment où Michael D’Andrea prend les rênes de l’institution, le climat qu’il y découvre est particulièrement délétère.

Certes, la conquête du pays menée dans le cadre de l’opération Iraqi Freedom, s’est déroulée sans accroc majeur. Les deux phases du plan prévu par les stratèges du Pentagone ont été parfaitement exécutées et se sont faites dans les délais prévus : d’une part la destruction préalable par l’aviation US de toutes les infrastructures militaires du pays, suivie par l’avancée rapide des divisions blindées à travers le désert jusqu’à Baghdâd. Affaiblie par trente années successives de guerre puis d’embargo, l’armée irakienne s’est montrée totalement incapable de s’opposer au rouleau compresseur américain. La conquête a été d’autant plus facile que le pouvoir violent, corrompu et népotique de Saddam Hussein était largement décrédibilisé auprès d’une partie importante de sa population, qui ne risquait donc guère de vouloir donner sa vie pour le défendre, en particulier les Shi’ites, majoritaires mais opprimés. Débutée le 20 mars 2003, l’invasion anglo-américaine s’achèvera ainsi dès le 14 avril suivant avec la prise de Tikrit, le dernier bastion ennemi. La CIA aura joué un rôle déterminant dans ces opérations, notamment en nouant des contacts étroits avec les forces kurdes basées dans le nord ainsi qu’avec l’opposition shi’ite. On pense aussi que l’Agence est parvenue à « retourner » habilement plusieurs hauts cadres du régime irakien en échange d’une forte somme d’argent et d’une discrète exfiltration. On suppose en particulier que Tahir Djalil Habbush, le chef des services de renseignements irakiens, a pu bénéficier d’une telle mesure.

Mais l’Amérique n’avait absolument pas anticipé que la chute du régime allait aussi provoquer une désintégration ethnique et confessionnelle du pays. A peine les armes s’étaient-elles tues en effet que des masses de pillards et de voyous se mirent à saccager ministères, magasins, musées mais aussi commissariats et casernes. En mai 2003, sûr de son fait et inspiré par l’exemple de la dénazification de l’Allemagne après 1945, l’administrateur civil américain Paul Bremer prit brutalement trois mesures qui allaient occasionner les plus grands dommages à la stabilité du pays. Il ordonna ainsi tout d’abord la dissolution du parti Ba’th (13 mai) puis celle de l’armée et de la police irakiennes (23 mai) et enfin le démembrement de toutes les entreprises d’État, jetant ainsi à la rue des centaines de milliers d’Irakiens qui, jusque-là attentistes, allaient rapidement rejoindre les rangs des adversaires résolus de l’occupation. La CIA commit elle-même de graves impairs, qui contribuèrent à accroître le chaos ambiant. Travaillant depuis des décennies avec les mêmes milieux d’opposants expatriés, et notamment avec ceux d’Ahmad Shalabi, elle ne mesurait pas à quel point ses interlocuteurs s’étaient coupés des réalités locales du fait de leur long exil, mais aussi à quel point ils avaient appris à « calibrer » parfaitement leur discours pour complaire à Washington, en pointant systématiquement des menaces parfois totalement imaginaires comme le soutien de Saddam au terrorisme international ou sa volonté d’obtenir des armes de destruction massive.

Mais les premiers responsables de la catastrophe furent sans conteste les responsables du Pentagone eux-mêmes, qui se montrèrent totalement incapables de mesurer à quel point leur façon de résoudre tous les problèmes par un usage systématique de la violence était contre-productive, car elle ne faisait qu’attiser la haine et le ressentiment des locaux. Car l’armée américaine ne s’était pas préparée à devoir lutter contre une insurrection populaire. A chaque embuscade, à chaque explosion d’engin piégé improvisé, à chaque attentat à la voiture piégée dont elle était victime, à chaque tir de mortier contre ses installations, elle réagissait en multipliant les bombardements aériens indiscriminés et les rafles massives de suspects, provoquant ainsi un sentiment de rejet et fortifiant d’autant l’insurrection naissante.

Dès le mois d’août 2003, une série d’attentats de grande ampleur (contre l’ambassade jordanienne, le siège de l’ONU et le QG de la principale force politique shi’ite) vint témoigner des capacités opérationnelles insoupçonnées de l’insurrection. Celle-ci, protéiforme, comprenait en réalité trois principales composantes qui devaient à la fois lutter séparément contre les Américains mais aussi s’affronter entre elles. En premier lieu on retrouvait d’anciens chefs baathistes, entrés en clandestinité au printemps 2003 et décidés à poursuivre la guerre de libération par d’autres moyens que la guerre conventionnelle. En second lieu on rencontrait de nombreux militants islamistes attirés là par la promesse d’en découdre avec l’armée américaine, une bonne partie d’entre eux provenant d’Arabie Saoudite ou de Jordanie. Enfin, dans le centre et le sud du pays, des radicaux shi’ites montaient également en puissance. Soutenus par l’Iran,  ils étaient bien décidés à profiter de la situation pour importer en Irak le modèle d’État théocratique instauré par l’ayatollah Khomeiny.

Les Etats-Unis commencèrent tout d’abord par nier la réalité de l’insurrection, déclarant à qui voulait l’entendre qu’il ne s’agissait là que les prodromes d’une situation qui allait globalement en s’améliorant. Mais en avril 2004, lorsque plusieurs milliers de militants djihadistes réussirent à chasser par les armes l’armée américaine de la cité Falludjah, il leur fallut bien se rendre à l’évidence. L’insurrection était puissante, bien implantée dans le tissu local, bien organisée et représentait donc une menace stratégique très concrète. Les insurgés disposant désormais de bastions où ils pouvaient s’organiser en toute liberté, le nombre d’attentats grimpa en flèche et une véritable industrie du kidnapping se mit en place. L’exploitation du pétrole se retrouva pénalisée par l’insécurité montante, ce qui mit en échec du même coup les plans de reconstruction imaginés par Washington. Même l’US-Aid dut stopper la plupart de ses projets. L’Irak devint dès lors un véritable gouffre pour les finances américaines. Au printemps 2004, la révélation de l’inexistence d’armes de destruction massives dans l’arsenal de Saddam Hussein (motif pourtant invoqué pour entrer en guerre par l’Amérique), ainsi que la découverte du traitement dégradant subi par les prisonniers irakiens au centre de détention américain d’Abu Ghrayb, contribuèrent à affaiblir considérablement la légitimité de la position américaine. En juin 2004, après treize mois d’un « règne » catastrophique, Paul Bremer quitta en catimini un pays dont il laissait le contrôle à une « administration provisoire irakienne », soutenue à bout de bras par une armée américaine dont les chefs étaient devenus en réalité les véritables maîtres du pays.

Mise en cause pour n’avoir pas su prévoir ni enrayer ce processus de délitement, la CIA se retrouva sous le feu des critiques des décideurs de Washington. Son directeur, George Tenet, dut d’ailleurs offrir sa démission en juillet 2004. Symbole de cette tension, pas moins de trois chefs de station se succédèrent à Baghdâd en à peine dix mois, jusqu’à l’arrivée de Michael D’Andrea11.

Installé sous couverture diplomatique au sein de la Green Zone, cette « zone de sécurité » créée par les Américains au cœur de Baghdâd en avril 2003 et qui regroupait la plupart des bâtiments officiels américains et irakiens, Michael D’Andrea réussit à ramener peu à peu le calme et la sérénité au sein d’une institution en pleine perte de confiance. Alors que jusque-là la CIA s’était appuyée presque exclusivement sur des expatriés pour être ses sources d’information sur la société irakienne, et surtout sur les chefs du renseignement des partis kurdes de l’UPK (Ali Kusrat Rasul) et du PDK (Masrur Barzani),  Michael D’Andrea travailla activement aux côtés du général M. al-Shahwani afin de mettre sur pied un véritable service de renseignement proprement irakien, l’Iraqi National Intelligence Service (INIS)12. En novembre 2004, les Américains reprirent Falludjah aux insurgés aux prix de milliers de morts et de la destruction presque totale de la ville. Le bon déroulement relatif des élections législatives de janvier et décembre 2005, ainsi que celui des présidentielles d’avril 2005, résonnèrent comme un succès qui permit aux occupants d’organiser les premiers transferts importants de souveraineté au profit de la nouvelle élite politique irakienne pro-américaine (et pro-iranienne). Malgré cela, la situation politique et militaire continua d’empirer, une véritable guerre confessionnelle finissant par éclater entre milices shi’ites et sunnites à la suite de l’attentat commis contre un lieu saint shi’ite à Samarra le 22 février 2006. A cette date pourtant « Michael D’Andrea » avait déjà regagné les États-Unis.

. De retour à Washington à la tête du CTC

Au cours du deuxième mandat du président Bush et alors que beaucoup de responsables de la CIA sont écartés par le nouveau directeur de la CIA, Porter J. Goss13, Michael D’Andrea est l’un des rares « anciens » à réchapper à cette purge et à pouvoir poursuivre au contraire son ascension dans la hiérarchie de l’Agence.

Le 6 février 2006, il atteint le sommet de sa carrière lorsqu’il quitte Baghdâd pour succéder à Robert Grenier14 à la direction du CTC. Son supérieur, le chef du NCS J. Rodriguez estimait en effet que Grenier ne s’était pas montré assez « agressif » dans son combat contre le terrorisme. A l’inverse, il considérait Michael D’Andrea comme la personne idoine pour le poste, car il le jugeait à la fois expérimenté, très déterminé et surtout totalement dénué de tout type de « scrupule humanitaire ».

Le CTC dont il prenait les rênes avait connu une ascension spectaculaire au cours des dernières années. Longtemps cantonné à des questions d’analyse et de renseignement, l’organisme avait vu ses objectifs et ses moyens s’accroître de façon considérable après le 11 septembre 2001. Depuis les attentats, la moindre de ses demandes de financement était immédiatement satisfaite par l’administration tandis que tous ses projets ou presque recevaient une concrétisation presque immédiate. Rassemblant désormais une bonne part des effectifs de la CIA15, le CTC avait du se diviser en plusieurs départements traitant chacun une aire géographique spécifique : Afghanistan/Pakistan (Pakistan-Afghanistan Department, ou PAD), Moyen-Orient, Afrique de l’Est, Afrique de l’Ouest, etc. Avec le CTC/SO, il possédait également des agents répartis dans une quarantaine de pays à travers le monde. La plupart d’entre eux travaillaient au sein de cellules dites OMEGA ou CROSS MATRIX, composées à part égales de membres des forces spéciales et de contractuels privés. Habillés en civils, ils voyageaient plus souvent en Toyota Hilux qu’en véhicules militaires.

. Le CTC, une machine au cœur du renseignement américain

Prioritairement, la mission du CTC consiste à obtenir des renseignements sur toutes les personnes dont l’action constitue, ou pourrait constituer, une menace à l’égard de la sécurité des citoyens américains. Les agents du CTC que l’on appelle les « cibleurs » (targeters) passent ainsi une grande partie de leur temps à établir puis à actualiser des fiches informatiques aussi complètes que possible sur tous ces individus, précisant à chaque fois leur signalement, leurs antécédents, leurs liens éventuels avec d’autres individus, et surtout leur localisation précise. En fonction des décisions prises par la Maison Blanche et par la direction de la CIA, le CTC met ensuite en œuvre toutes les mesures nécessaires afin de pouvoir mettre hors d’état de nuire les individus qui auront été considérés comme les plus dangereux, soit en procédant à leur arrestation soit, le plus souvent, en organisant leur élimination physique.

Pour compléter ses fiches, le CTC traite chaque jour les milliers de données qui lui sont retransmises, principalement sous forme de « câbles » par les officiers traitants de la CIA en général, et plus particulièrement par les propres envoyés du CTC. Les données qui ont permis la réalisation de ces câbles sont dites « ouvertes » (OSINT, Open-source intelligence) lorsqu’elles sont issues du domaine public (presse, forum internet, rapports officiels, etc.). Elles sont dites « fermées » lorsqu’elles proviennent d’une activité d’espionnage proprement dite. A leur tour, ces sources dites « fermées » peuvent être de plusieurs ordres.

. Il y a d’abord les sources dites « humaines » ou HUMINT (Human Intelligence). Il peut s’agir soit d’informations délivrées par des informateurs (rétribués ou non), soit par des prisonniers ennemis qui ont été interrogés. Chacune de ces sources porte un nom de code (crypt) commençant par deux lettres. Il peut aussi s’agir d’informations que les agents de la CIA sont partis récupérer auprès d’autres agences de la communauté américaine du renseignement (par exemple les attachés militaires de la DIA) ou bien de l’Etat américain proprement dit (personnel diplomatique, département de la Justice et en particulier le FBI, agents des douanes, des services fiscaux, etc.) ou encore de données qui lui ont été fournies volontairement par des services de renseignements étrangers (principalement britanniques et israéliens, mais aussi français, russes, italiens, allemands, etc.). Par le biais d’un outil appelé Hydra les agents du CTC ont aussi la capacité d’aller subtiliser des renseignements dans les fichiers gérés par des agences de renseignement ou des institutions étrangères.

. A côté de ces données HUMINT, il existe d’autres informations appelées SIGINT (Signal Intelligence), ou « signalétiques ». Il s’agit des données téléphoniques, radiophoniques ou électroniques captées puis analysées par les puissants ordinateurs de la National Security Agency (NSA)16.

. Enfin, un dernier type de source est qualifié d’IMINT (Imagery Intelligence) ou « digitales ». Il s’agit en général des photos ou des vidéos aériennes prises par les satellites, les avions ou les drones de l’armée américaine17 ou par ceux que possède en propre la CIA.

Disposant de façon quasi discrétionnaire de ces moyens colossaux, le CTC est ainsi en mesure de traiter une masse considérable d’informations de première qualité. Le travail des analystes de la CIA chargés de mener la « Guerre globale contre le terrorisme » possède certains traits particuliers. Il est à la fois plus aisé et plus difficile que celui mené par leurs collègues qui travaillent sur des menaces plus traditionnelles. Il est plus aisé car les membres d’Al-Ka’ida ne disposent pas des facilités logistiques que pourrait leur fournir un support étatique, comme c’était par exemple le cas des « terroristes » des années 1970, qui en réalité travaillaient sous la tutelledles régimes du Bloc de l’Est, qui pouvaient donc leur fournir des papiers d’identité, des passeports, des lieux de refuges, des moyens de transport, etc. Contrairement aux officiers de renseignement russes ou chinois, qui disposent quant à eux de solides couvertures diplomatiques, d’un matériel technologique très performant et de ressources financières abondantes, les terroristes sont en quelques sortes des « bricoleurs », qui agissent avec très peu de moyens. Enfin, autre élément fondamental, ils ne bénéficient d’absolument aucun capital de sympathie dans l’opinion occidentale (contrairement aux terroristes des années 70), ce qui rend les mesures prises contre eux, y compris les plus brutales, très peu dangereuses sur le plan politique ou électoral.

En revanche, et contrairement aux espions traditionnels, ces individus sont souvent animés par un radicalisme absolu et n’hésitent pas à sacrifier leur vie pour assurer le triomphe de leur cause. Ne cherchant rien d’autre qu’à frapper le plus durement possible les intérêts américains, ils rendent nécessaire une mise en alerte constante car le moindre relâchement peut aboutir à un attentat meurtrier. Sur un plan pratique, il n’est pas non plus aisé pour des analystes de la CIA de s’immerger dans un monde aussi radicalement différent du leur que celui des ennemis qu’ils combattent. Ceux-ci parlent en effet des langues très diverses et très exotiques pour un citoyen américain (arabe, urdu, somali, turc, etc.), ils vivent dans des pays où les structures étatiques sont très défaillantes, où il n’y a souvent pas d’état-civil ni de système bancaire moderne qui permettrait par exemple d’obtenir une traçabilité précise des échanges financiers. Ils évoluent dans des sociétés marquées par l’oralité, l’importance des liens familiaux et le poids de la religion et de la culture traditionnelle, si bien que la CIA et notamment le CTC ont du faire de gros efforts pour être capables de former leur personnel à comprendre et à anticiper les réactions de leurs ennemis. Ils ne sont d’ailleurs jamais réellement parvenus à infiltrer ces organisations par le biais de leurs propres agents (comme le FBI l’avait fait avec la Mafia par exemple) et n’ont pu récupérer que très peu de transfuges.

Outre l’actualisation constante de leurs fiches signalétiques individuelles, les collaborateurs de Michael D’Andrea sont aussi chargés de produire des « mémos » à destination de leur directeur, afin que celui-ci puisse en retour orienter leur travail. Le cœur de tout ce système se situe à Langley, dans la salle des commandes du CTC, qui est surnommée « La Voûte » (The Vault). C’est là que parviennent toutes les informations et c’est de là que partent tous les ordres. C’est le domaine de Michael D’Andrea, le directeur du CTC, dont le poste exige une énergie, une maîtrise de soi et une capacité de décision remarquable. Régulièrement, le directeur du CTC doit faire ses rapports au directeur et au directeur adjoint de la CIA, qui eux-mêmes tiennent informés le président des Etats-Unis et ses proches conseillers. Au fil des années, l’influence du CTC s’est grandement accrue. Disposant désormais d’une autorité et de moyens incomparables, il est ainsi devenu une véritable agence dans l’agence. Plus important peut-être, il a aussi influé sur la nature de la CIA elle-même qui, plutôt qu’une classique agence de renseignement, s’est transformée au fil des ans en une sorte de force paramilitaire secrète,  dont le rôle consiste désormais essentiellement à traquer puis à exécuter sans état d’âme tous les ennemis des Etats-Unis.

. Le « guêpier irakien » (2006-2008)

Au cours des deux premières années qu’il va passer à la tête du CTC, l’attention de Michael D’Andrea va être principalement attirée par l’évolution hasardeuse de la situation irakienne.

Car la mort, le 7 juin 2006, de l’un des principaux chefs de l’insurrection, le jordanien Abu Musab az-Zarkawi, tué par une frappe américaine ciblée, n’a finalement rien réglé. Plus de 16 500 irakiens seront ainsi tués dans des violences au cours de la seule année 2006, dont près de 3 400 au cours du seul mois de septembre ! Durant la même période, près de 900 soldats alliés vont pedre la vie, dont 823 Américains. Placés aux commandes du pays à partir de janvier 2007, les nouveaux responsables militaires américains, le commandant David Petraeus et son adjoint, le général Raymond Odierno, ont donc décidé de mettre en place un plan de la dernière chance. Le président G. W. Bush leur a donné une année pour obtenir des résultats concrets, faute de quoi les Etats-Unis devront envisager une sortie unilatérale du pays, quitte à provoquer un chaos dans toute la région.

La stratégie de Petraeus, de Raymond Odierno et de leurs principaux collaborateurs (Graeme Lamb, Stanley McChrystal et Emma Sky) comporte plusieurs volets. Elle passe tout d’abord par un accroissement sensible des effectifs militaires américains (le Surge, « bond »), qui vont passer en quelques mois de 137 000 à 169 000 hommes grâce à l’arrivée sur le terrain de cinq nouvelles brigades de combat. Ces renforts vont permettre à la coalition, non seulement d’engager des assauts massifs et très destructeurs contre les principaux bastions de l’insurrection (Tall Afar, Baghdâd, Ramādī, Bakuba, Mosul, etc.), mais aussi et surtout de tenir ensuite le terrain afin d’éviter que les insurgés ne puissent ensuite reprendre pied dans les zones qui auront ainsi été « nettoyées ». Dans ces territoires libérés, plutôt que de viser uniquement le maintien de la sécurité, les Américains vont mettre la priorité sur la « bonne gouvernance ». Dans le cadre d’une opération appelée Fardh al-kanun (« imposition de la loi »), ils vont par exemple engager des moyens considérables afin de pouvoir remettre en marche une administration et des services de police aussi efficaces et professionnels que possible. Le but étant de « détacher » la population locale d’une insurrection qui sera devenue ainsi pour elle seulement synonyme de chaos et de violence.

Mais la solution ne pouvant être uniquement militaire, les Américains vont aussi mettre en place une voie politique à long terme. En l’occurrence, il va surtout s’agir pour eux d’arriver à comprendre qui se bat exactement, contre qui, et pourquoi ? Alors que, jusqu’à présent, les Américains se contentaient d’éliminer tous ceux qui portaient une arme ou adoptaient un comportement hostile, ils vont désormais diviser l’opposition armée en deux factions et faire une distinction entre d’un côté les « irréconciliables », c’est-à-dire ceux qui poursuivent des objectifs purement religieux, et qu’il faudra combattre par la force, et de l’autre les « réconciliables », ceux qui se battent pour des motifs politiques ou financiers, et qu’il serait donc possible de rallier en échange de certains compromis ou d’argent.

Armés de ces nouveaux principes les Américains vont tout d’abord tenter d’isoler les Shi’ites radicaux (ceux de Moktada al-Sadr) en soutenant contre eux les Shi’ites modérés de Nuri al-Maliki. Ces Shi’ites modérés seront d’autant plus faciles à convaincre qu’ils ont reçu l’accord de principe de leur guide spirituel, le grand ayatollah de Nadjaf, Ali al-Sistani, pour qui l’arrivée des Américains a représenté une opportunité inespérée de pouvoir bâtir un Irak shi’ite. En échange de leur collaboration, ces Shi’ites modérés vont obtenir des Américains l’assurance qu’ils quitteront rapidement le pays une fois la stabilité rétablie et qu’ils leur laisseront alors les clés du pouvoir.

Mais les Américains perçoivent surtout que la clé du système passera par le « retournement » des chefs tribaux sunnites face aux djihadistes étrangers. En échange d’un appui politique mais aussi financier, certains de ces responsables (et notamment le chef des Banu Dulaym de Ramadi, Abu Risha Abd as-Sattar), vont donc accepter, dès la fin de l’année 2006, de travailler aux côtés des Américains et de lutter avec eux contre des djihadistes étrangers qui font effectivement régner la terreur dans les zones qu’ils contrôlent. Acceptant de surmonter leurs propres réticences, les Américains vont donc amnistier massivement d’anciens insurgés, membres des tribus ou des forces ba’athistes, afin de pouvoir organiser leur regroupement au sein de « milices du Réveil » (Sahwa), qui vont ensuite venir épauler les forces de sécurité officielles.

Dès l’été 2007, les résultats tant espérés commencent effectivement à se faire sentir. Le nombre d’attaques contre les civils baisse ainsi de façon spectaculaire, passant de plus de 16 000 à moins de 5 000, tandis que les pertes mensuelles des Etats-Unis diminuent des deux tiers passant de 900 à 300. Dans de nombreuses zones d’Irak, le retour à une situation normalisée, jusqu’à présent impensable, semble désormais envisageable à moyen et même à court terme. Nombre d’Irakiens se félicitent d’ailleurs de la nouvelle politique américaine. Les soldats occidentaux peuvent dès lors se positionner plus en retrait et laisser agir les forces de sécurités locales, diminuant d’autant le risque de bavures, et du même coup le ressentiment des Irakiens à leur égard, ressentiment qui avait été jusque-là l’une des principales sources de recrutement de l’insurrection.

Le véritable tournant se produit au cours de l’hiver 2007-2008, lorsque le gouvernement irakien parvient à imposer presque seul son autorité contre les milices shi’ites extrémistes, qui seront délogées de Basra en mars 2008, puis du quartier baghdadi de Sadr City durant l’été 2008. Les Américains peuvent même entamer le retrait progressif de leurs troupes dès la fin de l’année 2008. Celui-ci commencera d’abord par les grandes villes en juin 2009, puis deviendra total en décembre 2010. L’affaire irakienne étant dès lors en voie de règlement, le CTC va pouvoir se concentrer pleinement sur la zone dite Afpak.

Partie II

Notes :

1 Situé dans le camp militaire de Peary près de Williamsburg en Virginie, le centre de formation de la CIA est aussi appelé The Farm (« La Ferme »).

2 Mis en place par le directeur de la CIA de l’époque, William Casey, le 20 janvier 1986 dans un contexte marqué par une succession de prises d’otages de ressortissants occidentaux au Liban, le CTC a été conçu comme une structure à la fois pluridisciplinaire et transversale, entièrement dédiée à la lutte anti-terroriste. Elle est pluridisciplinaire au sens où ses effectifs proviennent certes principalement de sa structure de tutelle, le directorat des opérations (Directorate of Operations, DO, devenu le National Clandestine Service en 2005), mais aussi du directorat du renseignement (Directorate of Intelligence, DI), du directorat scientifique et technologique (DS&T) et du directorat d’appui technique (Directorate of Support, DS), c’est-à-dire des quatre principales branches qui composent la CIA. Elle est également transversale au sens où, contrairement aux autres organes de la CIA, dont l’organisation est strictement régionale (Europe, Afrique, Asie de l’Est, Amérique latine, Moyen-Orient, Bloc soviétique), la compétence du CTC est universelle. Parmi les autres structures du même type existant au sein de la CIA : le Non Proliferation Center (NPC) qui se consacre au dossier nucléaire et le Crime and Narcotics Center (CNC) qui a pour objet la lutte contre le narcotrafic.

3 Jusqu’à alors le CTC s’appuyait directement sur la branche paramilitaire du NSC, le Special Activities Division (SAD). Au sein de celle-ci on distingue le Political Action Group (PAG) chargé des actions non-militaires et le Special Operation Group (SOG) en charge des missions paramilitaires. Les membres du SAD proviennent pour partie de la CIA et pour partie du JSOC (Joint Special Operation Command).

4 Lors d’une réunion à Moscou entre Richard Armitage, Cofer J. Black et des officiels russes, Black aurait notamment déclaré : « We’re going to kill them. We’re going to put their heads on sticks. We’re going to rock their world », « nous allons tous les tuer, nous allons foutre sur leurs têtes sur des bâtons, nous allons dévaster leur monde » cf. Woodward, Bob ; Bush at war, p. 103. En mai 2002, les pressions américaines aboutiront à la creation de l’Alliance Base, une structure de coordination et d’échange de renseignement auxquels participeront les services de plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Australie et le Canada.

5 Interview accordé par Henry Crumpton à CBS News pour l’émission 60 minutes en septembre 2009.

6 John Rizzo, conseiller juridique de la CIA à l’époque témoignera plus tard de cette effervescence. Interrogé pour l’émission Frontline sur PBS, il déclara en 2011: « I was with CIA since 1976. I was aware of all the existing covert action programs against the former Soviet Union that were ever undertaken over the years. Taken together, the cumulative number of those operations pales in comparison to the number of programs, number of activities the CIA were asked to carry out in the aftermath of 9/11 in the counterterrorism arena » (« J’étais à la CIA depuis 1976 et j’étais au courant de tous programmes secrets entrepris contre l’Union Soviétique à cette époque. Mais le nombre de toutes ces opérations reste faible en comparaison des actioons que l’on a demandé à la CIA de mettre en place après le 11 septembre dans le domaine du contre-terrorisme).

7 Le 9 novembre 2005 le directeur du CNS, Jose A. Rodriguez ordonnera de détruire les 92 cassettes vidéo sur lesquelles les séances de torture pratiquées en 2001-2002 avaient été filmées.

8 Ali Muhammad al-Fakhiri, dit « Ibn al-Shaykh al-Libi », avait été capturé par les Pakistanais en octobre 2001. Remis aux Américains il sera transféré en Afghanistan où il sera d’abord interrogé par des agents du FBI. En janvier 2002 la CIA réussira à obtenir son transfert. Déplacé dans divers lieux de détention secrets, et notamment en Egypte, il sera finalement livré aux Libyens en 2005. Il est mort en détention de façon suspecte à Tripoli le 29 mai 2009, probablement décédé sous la torture.

9 Robert Seldon Lady sera également condamné par contumace par la justice italienne en 2009 pour son rôle dans cet enlèvement. Événement rarissime, il sera brièvement arrêté par la police panaméenne en juillet 2013 avant d’être rapidement libéré sous la pression des Etats-Unis.

10 En tout près de 250 suspects auraient ainsi  transité par les geôles secrètes de la CIA au cours de la période 2001 – 2005, jusqu’à ce qu’éclate le scandale des « sites noirs » (blacks sites). Parmi les cas les plus polémiques, outre celui d’Abu Umar, ceux de Maher Arar (citoyen canadien détenu en Syrie de septembre 2002 à octobre 2003), de Khalid al-Masri (citoyen allemand d’origine libanaise, arrêté en Macédoine, détenu en Afghanistan de décembre 2003 à mai 2004) et de Mamduh Habib (citoyen australien détenu au Pakistan, en Egypte, en Afghanistan puis à Guantánamo d’octobre 2001 à janvier 2005).

11 Dans l’ordre : Charles Seidel (mars – mai 2003), Gerald Meyer (mai 2003 – janvier 2004) puis Robert Cardena (janvier – décembre 2004).

12 Ce dernier a officiellement vu le jour en février 2004. Son budget était alors entièrement supporté par la CIA.

13 Placé à la tête de la CIA entre septembre 2004 et mai 2006, Porter Goss se présentait lui-même comme un « faucon » et un fervent partisan de l’administration républicaine. Ses méthodes musclées entraînèrent le départ de nombreux hauts responsables de l’Agence (Robert Richer, Robert Grenier, Stephen Kappes, Michael Sulick, Rofl Mowatt-Larsen, John Sano, Arthur Brown, etc.), dont la fronde finit toutefois par provoquer la démission de Goss.

14 Chef de poste de la CIA à Islamabad de 1999 à 2002, Robert Grenier avait co-dirigé l’envoi des premiers agents de la CIA en Afghanistan dès le mois de septembre 2001. En charge du « dossier irakien » à partir de 2002 il avait été l’un des principaux avocats de l’invasion du pays en mars 2003. Il fut ensuite directeur du CTC de novembre 2004 à janvier 2006. Devenu consultant pour la chaîne Al-Jazeera, il a ouvertement critiqué la « campagne massive d’élimination » menée au Pakistan par son successeur, au motif « qu’elle fabrique plus de terroristes qu’elle n’en fait disparaître ».

15 Le CTC comptait environ 300 fonctionnaires avant le 11 septembre 2001, il en fait travailler aujourd’hui plus de 2 000, soit près de 10% des 25 000 fonctionnaires de la CIA. Depuis le 11 septembre, le CTC est par ailleurs connu pour attirer vers lui les meilleurs agents et les meilleures recrues de la CIA.

16 Le 6 juin 2013, deux journalistes du Washington Post et du Guardian révéleront, documents officiels à l’appui que, dans le cadre d’un programme secret appelé PRISM, la NSA a passé des accords secrets avec les grandes entreprises de télécommunication, en particulier les opérateurs téléphoniques et les fournisseurs d’accès internet (mais aussi d’autres types de sociétés tels que Google, Yahoo, Facebook, Twitter, Skype, etc.) afin de se faire délivrer en direct toutes les métadonnées qu’elle jugera utiles. Dès le lendemain, le président Obama reconnaîtra l’existence de PRISM, tout en précisant que ce dernier se fait dans le cadre du Patriot Act, avec l’accord du Congrès et sous le contrôle de onze juges fédéraux. En juillet 2013 c’est l’existence du programme XKeyscore, lui-aussi développé par la NSA, qui sera révélée par le Guardian. Xkeyscore permet de capter puis de stocker toutes les données transitant sur le Net, y compris celles passant par des connexions sécurisées. La NSA dispose pour ce faire de logiciels espions directement implantés sur les câbles sous-marins ainsi que d’antennes radios surpuissantes installées tout autour de la planète (programme Echelon).

17 Le Département de la Défense utilise pour ce faire les services de la NGA (National Geospatial-Intelligence Agency) et du NRO (National Reconnaissance Office).

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