Jean Degans, le discret inquisiteur

   Jean Degans, notable languedocien devenu militant catholique et royaliste, s’engagea pleinement dans la politique de « Révolution Nationale »  initiée par le maréchal Pétain au lendemain de la défaite de juin 1940. Considéré comme l’un des plus proches collaborateurs de Joseph Darnand, il deviendra l’un des principaux dirigeants de la « Milice Française » avant de prendre la direction des Renseignements Généraux au début de 1944. Réfugié en Allemagne à la fin de la guerre, il réussira à réchapper aux poursuites dont il était l’objet et mourra sans jamais avoir dû répondre de ses actes devant la justice. Bien moins connu que Paul Touvier, dont il était pourtant le supérieur hiérarchique, Jean Degans fut, à n’en pas douter, l’un des hommes clés de cette époque troublée. 

 

    Jean-Edmond-Elie Jacques Degans naît le 18 janvier 1909 à Pessac en Gironde. Fils d’un comptable, il fait ses études à Paris, d’abord au lycée Voltaire puis à l’école préparatoire Sainte-Barbe. Admis à l’Ecole nationale d’agriculture de Montpellier, il y décroche en 1931 un diplôme d’ingénieur agricole. Après son service militaire (1931-1932), il travaille pour la Société des produits chimiques industriels et viticoles. Son activité consiste principalement à organiser des conférences afin de sensibiliser les agriculteurs languedociens au bon usage des engrais et des insecticides. A partir de 1939, il rejoint une autre société dont le bureau d’étude est installé à Montpellier, la Société commerciale des Potasses d’Alsace.

    Petit homme au physique effacé, œnologue à ses heures perdues, c’est aussi un catholique fervent et intransigeant. Militant de l’Action française jusqu’en 1936, très anti-communiste mais aussi anglophobe et germanophobe, il fréquente activement les cercles de l’extrême droite locale. En 1936, il rejoint secrètement l’OSARN (Organisation Sectère d’Action Révolutionnaire Nationale), autrement dit « La Cagoule », où il va bientôt faire la rencontre de Joseph Darnand, un homme qui va jouer un grand rôle dans la suite de sa trajectoire politique. Mêlé de près aux activités de l’organisation clandestine, il est repéré par la police et finalement inquiété par la justice. Il bénéficiera cependant d’un non-lieu dans l’affaire de l’attentat commis en septembre 1937 contre la cathédrale Saint-Pierre de Montpellier – attentat qui était sans doute destiné à alimenter les peurs du communisme et à favoriser ainsi le coup d’Etat militaire que l’OSARN appelait de ses vœux.

    Mobilisé dans l’armée de l’air en octobre 1939, Jean Degans y obtient ses galons de sergent. Après la capitulation de l’armée française, le 17 juin 1940, il réussit à éviter la capture. Au milieu des affres de la défaite, la chute de la Troisième République et l’avènement de l’Etat français sont pour lui, comme elles l’ont été pour Charles Maurras, de « divines surprises ». Dès le mois de juillet 1940, il intègre la Légion française des combattants (LFC) et, lorsque son chef, le colonel Georges Groussard, crée en son sein les premiers Groupes de Protection (GP), il en devient le chef opérationnel pour la région du Languedoc-Roussillon. Grâce à l’appui de deux anciens Cagoulards, Henri Martin et François Méténier, il devient le responsable pour l’Hérault du Centre d’Information et d’Etude (CIE) des GP, qui mène alors un actif travail de fichage des ennemis de la « Révolution nationale ». Installé au 22 bis de la rue Georges Clemenceau à Montpellier, Degans s’acquitte de sa mission avec un zèle remarquable : gaullistes, francs-maçons, communistes, personne ou presque n’échappe à son soigneux fichage. Après la dissolution de l’organisation du colonel Groussard, au début de l’année 1941, Degans travaille pendant un temps comme délégué départemental adjoint à la Mission de la restauration paysanne, ce qui est une autre façon de poursuivre ses missions de renseignement sans éveiller l’attention des autorités allemandes.

    Mais, pour Jean Degans comme pour d’autres militants radicaux tels que Noël de Tissot, Marcel Gombert ou Jean Bassompierre, la Légion des Combattants se montre bien trop modérée et manifestement incapable de répondre aux grands défis qu’impose l’actualité. C’est pourquoi, en décembre 1941, il décide de rejoindre le tout nouveau Service d’Ordre Légionnaire (SOL) créé au sein de la Légion par Joseph Darnand. Le but est de monter une troupe de choc qui pourra servir de garde prétorienne au régime de Vichy, une sorte de Phalange à la française.

     En avril 1942, Jean Degans est appelé à Vichy par Darnand qui lui demande de mettre en place le tout nouveau service de renseignement du SOL. Il installe alors ses bureaux à l’hôtel de Séville, où il se met immédiatement au travail. Le 30 janvier 1943, le Service d’Ordre Légionnaire devient officiellement la Milice Française, une organisation paramilitaire placée sous les ordres directs du chef du gouvernement Pierre Laval dont elle va devenir en quelque sorte la troupe privée.

     Devenu le chef de la Milice, Darnand s’attribue trois adjoints (Pierre Cance, Noël Tissot et Claude Crozier), et répartir les activités de son organisation au bénéfice de cinq services :

  • Le 1er service, dirigé par Francis Bout de l’An puis Maurice Bertheux, prendra en charge les questions de propagande.
  • Le 3ème service, aux mains de Marcel Gombert, sera responsable de la sécurité interne et assurera aussi la protection personnelle de Darnand.
  •  Le 4ème service, celui des finances, sera assuré par Jean Fontaine.
  • Le 5ème service enfin, chargé de l’administration et du recrutement, sera confié aux soins de Georges Carus.

    La milice va  également se doter de deux branches armées : les Bataillons de jeunesse de l’Avant-garde, dirigés par Jean-Marcel Renault, et les troupes de la Franc-Garde, confiés à Jean Vaugelas. Elles auront pour mission d’aider au maintien de l’ordre en liaison avec la police et la gendarmerie.

    Quant au 2ème service de la Milice, duquel relève les questions de renseignement, il est naturellement confié à Jean Degans le 28 février 1943. Ses missions sont multiples mais l’une des plus importantes va consister à enquêter sur tous les nouveaux adhérents afin d’empêcher les tentatives d’infiltration de la Milice par la Résistance. Le 2ème service va également mener une lutte active contre les profiteurs du marché noir.

    En avril 1943, lorsqu’un attentat coûte la vie au milicien Paul de Gassovski, le 2ème service réoriente une grande partie de ses effectifs vers les activités de répression. Degans entre alors en contact avec Hugo Geissler, responsable du SD à Vichy, afin de nouer une politique de collaboration étroite qui sera dirigée contre « le crime, le banditisme et le terrorisme ». Degans se fait vite remarquer comme un adepte des méthodes musclées. Le 24 novembre 1943, lui et Joseph Lecussan organisent ainsi directement les représailles décidées après l’assassinat de deux miliciens d’Annecy, Jacquemin et Franc. Six résistants ou sympathisants de la cause résistante seront alors abattus sans procès. Mais Degans est aussi un catholique pratiquant et, avant l’exécution, il passera toute la nuit en prière.

    C’est au début de l’année 1944 qu’ont lieu les premières opérations armées contre les maquis. De nombreux miliciens vont alors partir  accompagner l’armée allemande dans les Alpes, le Limousin, le Massif central et Degans participera personnellement à l’opération menée dans les Glières. Il devra d’ailleurs souvent lutter pour imposer les prérogatives de ses services face aux chefs miliciens régionaux, qui entendent bien garder la haute main sur les questions de renseignement et de sécurité. L’un de ses collaborateurs les plus dévoués ne sera autre que Paul Touvier, son représentant en Savoie.

    Le 10 mai 1944, après que Darnand eut été nommé à la tête du secrétariat d’Etat à l’Intérieur, Degans se retrouve bombardé au poste de directeur national des Renseignements Généraux en remplacement d’André Baillet, nommé pour sa part à la tête de l’administration pénitentiaire. Tandis que Gombert le remplace à la direction du 2ème service de la Milice, Degans installe ses quartiers à l’hôtel Landry, le siège des RG.

    Il tente alors d’obliger les quelques 1 800 commissaires des RG placés sous son autorité à lutter plus activement contre la Résistance. Avec son adjoint, le commissaire bordelais Pierre-Napoléon Poinsot (1907-1945), il étend ainsi sur tout le territoire le système des brigades spéciales que les RG avaient expérimenté avec succès dans la région parisienne depuis l’été 1941. Mais la perspective d’une victoire alliée, qui semble désormais imminente, limite sérieusement toutes ces initiatives. Pour mieux se faire obéir, Degans choisit donc de s’entourer d’adjoints zélés, souvent issus comme lui de la Milice, à l’instar de Jany Bâtissier, Brun et Reveillat. A plusieurs reprises, les hommes des RG placés sous son autorité vont commettre des actes de provocation destinés à incriminer la Résistance. Désormais en position de force, les Miliciens en profitent aussi pour régler de vieux comptes. Le 20 juin 1944, Jean Degans est ainsi directement impliqué dans l’assassinat de Jean Zay, l’ancien ministre de l’Education du Front Populaire.

     Mais il est déjà trop tard car les Alliés débarquent en Normandie le 6 juin 1944 puis en Provence le 15 août suivant. La nasse se referme sur les Allemands et leurs collaborateurs. Le 18 août, deux jours avant de quitter Vichy, Degans prend soin de faire brûler la plupart de ses archives. Il gagne ensuite Nancy, puis Belfort et enfin le Struthof, avant de passer en Allemagne.

   Une fois replié à Sigmaringen, Degans ne renonce pas pour autant à son activisme. Nommé directeur général de la police (un titre largement nominal), il met en place une section de renseignement dont il confie la direction à Pierre Poinsot et crée une section de sabotage, l’Organisation Technique (OT), dont il donne la responsabilité au célèbre Jean Filiol. Sous la tutelle d’un officier du SD, le capitaine Detering, l’OT va superviser l’opération dite des « maquis blancs » (octobre 1944 – janvier 1945), qui se terminera sur un échec cinglant. En avril 1945, Degans passe en Italie avec Darnand et le dernier carré de la Milice afin de lutter aux côtés des Allemands contre les partisans communistes implantés dans la vallée de la Valletina.

    Après la signature de la capitulation des miliciens survenue à Tirano le 25 avril 1945, la plupart d’entre eux tentent de rejoindre la clandestinité. Accompagné par son secrétaire, Louis Molini, Jean Degans parvient à gagner Milan, où les deux hommes sont finalement arrêtés le 24 mai 1945. Pris en charge par le Service de Renseignement Opérationnel (SRO), ils sont immédiatement transférés à Nice. Gardés dans l’enceinte de la villa Sainte-Anne en attente de leur départ vers la prison de Fresnes, ils s’en évadent subrepticement dans la nuit du 3 au 4 juin 1945.

   Sous le coup de quatre mandats d’arrêt, Degans se présente alors au couvent bénédictin Sainte-Marie situé au 5 rue de La Source à Paris. Sans lui poser trop de questions, le responsable accepte de l’embaucher  comme cuisinier. Degans va ensuite gagner un couvent versaillais  du Pont-Colbert où il résidera jusqu’en janvier 1947. Mis au courant des recherches dont il fait l’objet, il quitte peu après le pays, sans doute pour la Belgique puis pour le Maroc. Il finira cependant par regagner son Languedoc natal en toute tranquillité. Résidant au Parc à Ballons, à Montpellier il y décédera le 14 juin 1972, au moment même où l’Express lançait l’Affaire Touvier.

Sources :

. Jean-Marc Berlière : Liaisons dangereuses, Miliciens, truands, résistants, Paris 1944, Perrin, 2013.

Crédit photographique : le gamma, fameux emblème milicien [By ¨JJ Georges (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons].

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