Gaston Plissonnier, le grand secret du PCF

      Quasiment inconnu du grand public, Gaston Plissonnier n’en fut pas moins pendant près de trois décennies l’un des principaux dirigeants du Parti communiste français. Archétype de l’homme d’appareil et du stalinien inconditionnel, il a toujours préféré les manœuvres en coulisses à la lumière des plateaux de télévision ou celle des tréteaux électoraux. Son influence sur l’évolution du parti n’en fut pas moins été déterminante. Le PCF lui doit ainsi d’être resté jusqu’au bout l’une des formations communistes les plus rigides d’Europe de l’Ouest.

   Gaston Désiré Plissonnier est né le 11 juillet 1913 à Bantanges, en Saône-et-Loire. On retrouve des Plissonier dans la Bresse depuis le 16e siècle au moins. En 1926, lui et ses sept frères et sœurs ont la douleur de perdre leur mère, emportée par la tuberculose. Leur éducation est prise en main par leur seul père, modeste artisan chaisier.

   Retiré de l’école à douze ans, Gaston doit travailler aux côtés de son père pour faire vivre les siens. Il s’emploiera également comme journalier chez les propriétaires de la région. Son père étant un sympathisant communiste, Gaston Plissonier est initié très jeune au combat politique, il participe à des réunions et à des manifestations dès 1934. Il adhère au PCF au début de l’année 1935. En 1937, son dévouement et ses talents d’organisateur sont repérés par la direction centrale alors qu’il participe en tant que délégué au congrès fondateur de l’Union Communiste de la Jeunesse Agricole (UCJA). En 1938, il devient secrétaire de la section communiste de Louhans.

   Lorsque le parti est interdit en septembre 1939, Gaston Plissonier plonge dans la clandestinité. Sous l’occupation allemande, son courage et son dévouement lui valent de sortir véritablement du rang. Dès 1941-1942, il s’attèle à reconstruire un appareil sérieusement affaibli par les récents évènements, d’abord en Saône-et-Loire, puis dans la région lyonnaise, et finalement dans le Sud-Ouest. A partir de mars 1943, il devient l’un des responsables des FTP du Toulousain. En juillet 1943, il coordonne l’évasion des détenus du camp de Saint-Sulpice-la-Pointe et, à la Libération, sert dans les FFI avec le grade de capitaine.

   Après la guerre, Plissonnier continue son ascension. En janvier 1945, il est affecté à la section agraire du Comité central, où il va travailler sous la direction de Waldeck Rochet, qu’il a connu dans les années trente et dont il est devenu,  non seulement l’un des plus fidèles soutiens politiques, mais aussi l’un des amis intimes. En mai 1948, il devient le secrétaire général de la fédération communiste du Loir-et-Cher, poste dans lequel il se maintiendra durant plus de cinq années. Appliquant sans faille les directives du bureau politique parisien, il réussit à faire revenir dans le droit chemin cette fédération jusque-là soupçonnée de dissidence. En 1950, il fait son entrée  au Comité central  en tant que délégué permanent avant d’en devenir l’un des secrétaires à partir de 1956. Proche collaborateur de Maurice Thorez, il est l’un de ceux qui préparent son agenda. Membre du bureau politique du parti communiste à partir de 1964, il le restera jusqu’au XXVIIe Congrès en 1990.

   Sur le plan personnel, il se marie en 1954 avec Juliette (dite « Yvette ») Dubois (1911-1990). D’origine dijonnaise, employée des PTT et médaillée pour faits de résistance, Juliette Dubois deviendra sénatrice PCF de Côte-d’Or (1947-1948), puis conseillère générale du canton de Nanterre-Nord (1967-1976). Ensemble, ils auront un garçon prénommé Pierre.

   Depuis plusieurs années déjà, les dirigeants du parti ont pris l’habitude d’envoyer Gaston Plissonier pour régler les problèmes rencontrés dans les fédérations locales. Dans cette tâche, l’homme sait faire preuve d’autant d’habileté que de fermeté. En 1952, Gaston Plissonnier connaît une promotion importante lorsqu’il est nommé au secrétariat de la « commission de contrôle politique » du PCF. Egalement appelé « section des cadres », la « commission de contrôle politique » valide les promotions et les exclusions de tous les membres du parti. Lorsqu’elle se prononce, elle le fait en fonction non seulement des mérites personnels des individus, mais aussi et surtout au regard de leur stricte adhésion ou non à la « ligne officielle ». Plissonnier devient alors l’adjoint de Marcel Servin, l’ancien directeur de cabinet de Maurice Thorez, qui dirige la « section des cadres » depuis 1947. En pleine Guerre froide, le PCF cherche plus que jamais à resserrer les rangs autour du culte de Staline. Sous l’autorité directe de Jacques Duclos et de Maurice Thorez, le duo Servin-Plissonnier va ainsi organiser l’exclusion de plusieurs grandes figures du PCF, qui paieront leur indocilité d’une exclusion déshonorante. Après Georges Guingouin (1952) et Charles Tillon (1953), André Marty (1953) puis Auguste Lecoeur (1954) seront tour à tour les victimes des deux grands inquisiteurs.

    Mais, alors que l’on aurait pu croire que la politique de déstalinisation décidée par Nikita Khroutchev à partir de 1956, allait aboutir à un certain apaisement, c’est presque le contraire qui se produit. Lors de la réunion du comité central de février 1961, Maurice Thorez n’hésite pas à accuser de révisionnisme tous ceux qui, au sein du parti, ont commencé à réclamer une plus grande « ouverture ». Leur sort à tous sera rapidement scellé et Plissonnier se chargera de faire appliquer la sentence. Parmi les nouveaux exclus, outre son ancien chef Marcel Servin (!), on va aussi retrouver plusieurs figures éminentes telles que Laurent Casanova, Maurice Kriegel-Varlimont, Jean Pronteau, Jean-Pierre Vigier et Philippe Robrieux. Par la suite, d’autres exclusions importantes se produiront, toujours sous la conduite de Plissonnier, dont celles de Roger Garaudy (1970), Roland Leroy (1979) et Henri Fiszbin (1981). Ces pratiques dictatoriales, ajoutées aux conséquences de la répression soviétique de l’insurrection de Budapest (1956), puis du Printemps de Prague (1968), finiront par faire fuir une grande partie des anciens « compagnons de route » du PCF.

    Gaston Plissonnier se révèle particulièrement doué lorsqu’il s’agit de connaître et de contrôler l’appareil interne du parti. Dans les faits, c’est lui qui a en charge la police interne de l’organisation et qui doit notamment veiller à empêcher son infiltration par les forces de sécurité bien sûr, mais aussi par des groupes dissidents, qu’ils soient trotskystes ou maoïstes. Après avoir été accusé d’entrisme, le jeune Alain Krivine sera ainsi exclu de l’Union des Etudiants Communistes en 1966. Gaston Plissonnier reste par ailleurs en liaison permanente avec le service d’ordre de la CGT, qui gère en particulier l’organisation des manifestations et des grèves décidées par la centrale syndicale. A la tête de son équipe de gros bras, il n’hésite pas au passage à employer des méthodes musclées pour parvenir à ses fins, en particulier dans les secteurs où la CGT est très bien implantée (mines, ports, imprimerie, etc.).

    L’autre grande occupation de Plissonnier, ce sont les relations avec le Parti Communiste d’Union Soviétique. Ce domaine, ultra sensible, est d’ailleurs étroitement lié au précédent puisque la ligne du parti français est en grande partie définie au Kremlin. Pendant près de 35 années, Plissonnier va ainsi servir d’intermédiaire privilégié entre Paris et Moscou. Interlocuteur sûr et apprécié par les camarades soviétiques, il se rend environ quatre fois par an à Moscou afin d’aplanir les éventuels différends politiques. Ses principaux interlocuteurs en la matière sont alors Boris Ponomarev (secrétaire du département international du Comité central du PCUS de 1956 à 1986) et son adjoint Vadim Zagadin, qui travaillent eux-mêmes sous la férule ferme et attentive de Mikhaïl Souslov, l’idéologue en chef du PCUS.

    Gaston Plissonnier profite également de ses fréquents séjours moscovites pour négocier le montant des subsides clandestins que l’URSS accorde au PCF, soit environ deux millions de dollars par an. Médaillé de l’Ordre de Lénine, il est l’un des rares interlocuteurs français que les Russes jugent absolument dignes de confiance. Lors de l’ouverture des anciennes archives soviétiques, on apprendra d’ailleurs que, sous le nom de code de « Lang », il avait été recruté par le KGB dont il avait notamment aidé à densifier le réseau d’espionnage, non seulement en France mais aussi dans le reste du monde.

   Car Gaston Plissonnier est également en charge de « Polex », la section du PCF chargée de l’aide aux « partis frères ». Que ce soit au Portugal, en Espagne, en Angola, en Grèce ou en Iran, il va entretenir des relations personnelles avec la plupart des dirigeants communistes étrangers auxquels il rend fréquemment des services. Les révélations contenues dans les « archives Mitrokhine » ont par exemple permis d’apprendre qu’il avait pu disposer d’une source installée dans l’entourage direct du président Houari Boumedienne, ce qui lui avait permis de renseigner Moscou sur les projets du gouvernement algérien.

    Ses nombreux voyages permettent aussi à Gaston Plissonier de garder un œil sur les activités économiques d’un parti qui contrôle de nombreuses sociétés commerciales, dont Interagra, propriété de Jean-Baptiste Doumeng, le fameux « milliardaire rouge ». Toutes ces sociétés tirent leur succès du quasi-monopole dont elles bénéficient sur les liaisons commerciales existant entre la France et les pays du Pacte de Varsovie. Leurs circuits financiers transitent par différentes banques franco-soviétiques dont les montages très complexes, et très confidentiels, susciteront souvent l’inquiétude de la DST. A Paris, les deux trésoriers du Parti responsables de ces manœuvres sont Georges Gosnat et Jean Jérôme, dont Gaston Plissonnier est l’interlocuteur direct.

    Dans les années 1970, après l’accession de Georges Marchais au secrétariat général (1974), et suite aux décès successifs de Jacques Duclos (1975) et Jean Kanapa (1978), Plissonnier devient le véritable n°2 du PCF et probablement le seul responsable à avoir une vue complète sur l’ensemble des activités du parti. Travail des sections, choix des cadres, réparation des élections, surveillance de la comptabilité, etc. Il est véritablement partout. Dans les hautes instances du parti court d’ailleurs une maxime ; lorsque l’on a besoin de faire aboutir un projet quelconque, il faut nécessairement « en parler à Gaston ».

     Lui qui s’était toujours tenu en retrait commence alors pour la première fois à monter en tribune et à tenir des discours publics. En 1976, après que Georges Marchais a été touché par un malaise cardiaque, il assure d’ailleurs son intérim à la tête du secrétariat général.

    En 1984, alors que les relations internationales commencent doucement à se détendre et après que le PCF a subi de lourds revers aux précédentes élections, Plissonnier accepte de sortir de l’ombre pour la première fois. Il publie donc un livre d’entretiens avec Danielle Bleitrach, Une vie pour lutter et, à l’occasion de la promotion de l’ouvrage, effectue même sa première apparition publique dans l’émission Apostrophe aux côtés de Bernard Pivot (16 novembre 1984).

    Mais cette offensive de charme n’a pas les effets escomptés et Plissonnier assistera impuissant la baisse d’audience de son parti et à l’écroulement de ses certitudes lorsque tombera le Mur de Berlin en novembre 1989. Exclu du bureau politique par la nouvelle équipe réformatrice qui prend le pouvoir à la faveur du 27ème congrès en décembre 1990, il sera ensuite contraint de céder ses sièges au Bureau politique, au Comité central et au Secrétariat. 

    Atteint d’un cancer depuis plusieurs années, il décédera à Levallois-Perret le 16 mai 1995, à l’âge de 81 ans, dans l’anonymat le plus complet, l’Humanité elle-même ne consacrant qu’un modeste article à sa nécrologie.

Bibliographie :

. Andrew, Christopher & Mitrokhine Vassili : Le KGB contre l’Ouest, 1917-1991, Fayard, 2000.

. Charpier, Frédéric : l’Agent Jacques Duclos, histoire de l’appareil secret du Parti communiste français (1920-1975), Seuil, 2015.

. Maitron, Jean : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, partie IV (1914-1939), tome 39, Editions de l’Atelier, 1990.

Nota : une partie des archives de Gaston Plissonnier a été déposée après sa mort aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis (lien ici).

Crédit photographique : By Robert Prummel (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) or Public domain], via Wikimedia Commons

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