Jean Cavaillès, un philosophe en résistance

When every morning brought a noble chance / And every chance brought out a noble knight

Trad. « Lorsque chaque matin amène une noble cause, chaque cause amène un noble chevalier »

Extrait du poème Morte d’Arthur d’Alfred Tennyson, repris par Winston Churchill dans son discours aux Communes du 4 juin 1940.

  

     Normalien, licencié en science, agrégé de philosophie et docteur es lettre, Jean Cavaillès avait tous les atouts pour devenir un respectable et tranquille professeur d’université, respecté de ses pairs et admiré de ses élèves. Il s’engagea pourtant dès l’été 1940 dans la résistance à l’occupation allemande. Devenu l’un des chefs opérationnels du BCRA, il connut un destin tragique et mourut fusillé à l’âge de quarante ans. Bien qu’il soit resté peu connu du grand public, le professeur Cavaillès n’en aura pas moins été l’une des plus nobles figures de l’histoire de la Seconde guerre mondiale.  

. L’étudiant et le chercheur

    Jean-Elisée-Alexandre Cavaillès a vu le jour le 15 mai 1903 à Saint-Maixent, dans les Deux-Sèvres. D’origine méridionale, la lignée des Cavaillès est implantée de longue date à Viane, dans le département du Tarn. Les parents de Jean appartiennent à un milieu plutôt bourgeois, de confession protestante, à la fois patriote et républicain. Le père, Pierre-Ernest-Alphonse Cavaillès (1872-1940), a fait une grande partie carrière en tant que professeur de géographie au sein de l’institution militaire. Il est lui-même le fils d’un militaire de carrière. Le lieutenant Cavaillès va enseigner dans différentes institutions, successivement à Saint-Maixent, Toulouse, Pau, Mont-de-Marsan, Bordeaux, Saintes, Bayonne et enfin Paris, où la famille s’installera définitivement à partir de 1920. Chez les Cavaillès, on a le goût des études et de l’excellence. Toutefois, en raison de leur instabilité géographique, les trois enfants du couple, à savoir Jean, sa sœur aînée Gabrielle (1901-2001) et leur petit frère, Paul (1907-1911), seront principalement instruits par leur mère, Julie-Jeanne-Léontine Laporte (1879-1939).   

     En 1920, après avoir obtenu son baccalauréat, Jean entre en classe de première supérieure au lycée Louis-le-Grand avec la volonté de pouvoir intégrer un jour l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Les prépas de Louis-le-Grand passent alors effectivement pour les meilleures de France en ce qui concerne le taux de réussite de leurs élèves au concours d’entrée à l’ENS. Après un premier échec en 1922, Jean Cavaillès décide de repasser les épreuves en candidat libre. Contrairement à beaucoup de ses camarades qui s’inscrivent dans la section A (latin-grec), il choisit pour sa part la section C (latin-science). Cet audacieux pari s’achève sur un beau succès puisqu’il sera reçu à la première place, devenant ainsi le « cacique » de la promotion 1923. C’est à Normale-Sup qu’il va préparer son diplôme d’étude supérieure (DES) sous la conduite Léon Brunschvicg. Son choix de sujet se portera sur la « philosophie du calcul des probabilités chez les Bernoulli ». En 1927, il est reçu troisième à l’agrégation de philosophie, juste derrière Paul Vignaux et Georges Canguilhem. Il obtiendra de surcroît une licence de mathématiques.

    A l’occasion de son service militaire, Jean Cavaillès est affecté comme sous-lieutenant au 14ème Régiment de Tirailleurs sénégalais, basé à Souge en Gironde (14 RTS, 1927-1928). A la rentrée d’octobre 1928, le jeune homme trouve d’abord à s’employer comme secrétaire archiviste au Centre de documentation sociale, avant de devenir agrégé répétiteur (« caïman ») à l’Ecole normale (1932-1935). Son but va consister à préparer les jeunes normaliens à réussir leur agrégation de philosophie. Il aura notamment pour élèves Albert Lautman et Maurice Merleau-Ponty, l’un des pères de l’existentialisme français. Il côtoiera également Jean-Paul Sartre, Paul Nizan,  Raymond Aron, Pierre Brossolette, Robert Brasillach, Simone Weil, Jacques Soustelle, Georges Pompidou et bien d’autres figures de la future intelligentsia ou de la vie politique française. 

    En parallèle, ce germaniste accompli obtient une bourse de la fondation Rockefeller, ce qui va lui permettre de séjourner à plusieurs reprises en Allemagne entre 1929 et 1931. Outre-Rhin, Cavaillès étudie avec passion les travaux des mathématiciens Georg Cantor (m. 1918) et Richard Dedekind (m. 1916), les deux créateurs de la théorie des ensembles, dont il va publier la correspondance en liaison avec Emmy Noether. Il se passionne également pour l’œuvre du philosophe Edmund Husserl, l’initiateur de la phénoménologie, qu’il va rencontrer personnellement en 1931. Présent à Davos en février 1929, il assiste aux conférences de Martin Heidegger, Ernst Cassirer et débat activement avec Emmanuel Levinas. Son séjour allemand lui permet d’observer de près la montée du nazisme, un mouvement politique pour lequel il va concevoir dès cette époque une aversion profonde. Le pacifisme socialisant de ses premières années commence alors à s’éroder face à la prise de conscience du danger fascisme. Dans plusieurs des articles qu’il va rédiger dès le début des années 1930, Cavaillès cherchera d’ailleurs à alerter ses compatriotes sur la nature belliciste et intrinsèquement dangereuse du national-socialisme.

       Sans avoir jamais appartenu à un quelconque parti politique, Jean Cavaillès a hérité de la sensibilité progressiste et du protestantisme libéral de ses parents. Dans les années 1920, il fréquente ainsi le Groupe Chrétien, membre de la Fédération des associations chrétiennes d’étudiants, où il fera la connaissance de Jacques Monod et Charles Le Cœur. Plus tard cependant, il s’éloignera peu à peu de la religion et deviendra pleinement agnostique. 

     Nommé professeur de philosophe au lycée d’Amiens en octobre 1936, Jean Cavaillès présente l’année suivante à la Sorbonne sa thèse principale (Méthode axiomatique et formalisme, essai sur le problème du fondement des mathématiques), ainsi qu’une thèse complémentaire (Remarques sur la théorie de la formation abstraite des ensembles. Etudes historiques et critiques). Ces deux travaux sont très bien reçus dans les milieux académiques et feront l’objet d’une publication en 1938.

    Aux côtés de son ancien élève (et désormais ami) Albert Lautmann et de Jacques Herbrand, Cavaillès passe à cette époque pour l’un des plus brillants espoirs de la philosophie des sciences. Spinoziste dans l’âme, le jeune chercheur est convaincu que la philosophie analytique, celle qui se donne pour objectif de démontrer la validité ou l’invalidité des propositions, est la seule véritable philosophie. Dans ses recherches, il scrute donc l’histoire récente des mathématiques pour tenter de mettre à jour la logique interne de leur développement. Il va notamment fréquenter les jeunes membres d’un cercle de mathématiciens, le « groupe Bourbaki », dont l’audace intellectuelle va exercer sur lui une profonde influence. Ces rencontres et ses propres recherches vont l’amener à formuler d’audacieuses hypothèses sur l’épistémologie des sciences, et notamment sur la place qu’occupent nécessairement la conscience et la volonté du chercheur dans ses propres découvertes.

    Reçu docteur ès Lettres en 1938, Cavaillès se voit alors attribuer un poste de maître de conférences de philosophie générale et de logique à la prestigieuse faculté de Strasbourg. Chacun s’accorde à lui prédire à une grande carrière universitaire, mais le destin du monde va en décider autrement.

. Le soldat et le résistant

     Mobilisé le 3 septembre 1939 comme lieutenant au 43ème régiment d’infanterie coloniale, il part commander une section devant Forbach et n’hésite pas à mener des coups de main audacieux contre la frontière ennemie, ce qui lui vaudra d’obtenir une citation à l’ordre de l’armée (25 janvier 1940). Devenu par la suite officier du chiffre, il est finalement muté à l’état-major de la 4ème division coloniale. Il se bat avec courage contre l’invasion allemande en mai et juin 1940 mais est capturé avec son unité à Saint-Rémy-en-l’eau (Oise) le 11 juin 1940. Transféré en Belgique, il réussit à s’évader de la colonne qui l’emmène vers un camp de prisonniers. Ce coup d’éclat lui vaudra d’ailleurs d’obtenir une seconde citation. A la fin du mois de juillet et après bien des péripéties, il réussit finalement à rejoindre Clermont-Ferrand où le personnel de l’université de Strasbourg s’était replié au cours de la débâcle.

   C’est à Clermont-Ferrand qu’il fait bientôt la rencontre du journaliste Emmanuel d’Astier de la Vigerie et du banquier Georges Zerapha. Il y retrouve aussi la jeune professeur Lucie Aubrac, qu’il avait déjà connu à Strasbourg avant guerre. Avec eux, il participe à la création d’un premier groupe de résistance baptisé Dernière Colonne (décembre 1940). Dotés de très peu de moyens, les membres de cette petite organisation entreprennent cependant de mener quelques actions symboliques qui sont surtout destinées à réveiller une opinion publique encore abasourdie par le choc de la défaite : distribution de tracts, collage d’affiches, inscriptions de slogans sur les murs, etc.

      Nommé sur sa demande comme professeur suppléant à la chaire de méthodologie et logique des sciences de la Sorbonne, Cavaillès quitte Clermont-Ferrand pour Paris en mars 1941. On lui confie la tenue d’un cours intitulé Causalité, nécessité et probabilité. Parmi ses élèves, on comptera notamment Jules Vuillemin, qui fera par la suite une brillante carrière.

      Dès le mois d’avril 1941, par l’intermédiaire du magistrat René Parodi, Cavaillès entre en contact avec Christian Pineau, le chef du mouvement de résistance Libération-Nord (1), qui va accepter de l’intégrer dans son organisation. En juillet 1941, Cavaillès participe à création du journal Libération, qui ne va pas tarder à devenir l’une des publications clandestines les plus diffusées du pays, grâce notamment aux nombreux réseaux de soutien que ses concepteurs ont su tisser dans le monde des usines. En assurant ses tirages avec une remarquable ponctualité, le journal va contribuer à redonner confiance à ses lecteurs, leur permettant ainsi d’imaginer l’existence d’une vaste organisation clandestine, disposant de presses et de nombreux collaborateurs, alors qu’en réalité tout est réalisé de façon très artisanale, si bien que chaque tirage et chaque distribution représente un véritable exploit. Dans les articles qu’il rédige avec l’aide de Jean Texier sous le pseudonyme de « François Berteval », Cavaillès démonte point par point la propagande vichyste, attaque l’Etat français et défend l’attachement des Français à la République et la démocratie. 

     A la fin de l’année 1941, il entre au comité directeur de Libé-Nord aux côtés de Christian Pineau, René Parodi, Louis Saillant, Charles Laurent, Gaston Tessier et Henri Ribière. Mais le jeune professeur entre bientôt en conflit avec  plusieurs de ses camarades auxquels il reproche leur manque de combativité et leur attentisme politique. René Parodi est d’ailleurs du même avis, lui qui avait réussi, durant l’été 1941, à bloquer le canal de l’Yonne en y faisant couler plusieurs péniches. Or, le 6 février 1942, René Parodi est arrêté par les Allemands et l’on apprendra bientôt sa mort en détention. C’est un choc immense pour Cavaillès qui décide de se montrer digne de la mémoire du défunt. En avril 1942, Pineau et Cavaillès entrent donc en liaison avec des agents du BCRA, le service de renseignement gaulliste. Malgré l’avis contraire du chef du contre-espionnage du BCRA, Roger Wybot, qui estime que Cavaillès est trop connu pour mener un bon travail espionnage, le colonel André Dewavrin dit « Passy », chef du BCRA, décide pourtant de lui confier la mise en place d’un réseau de renseignement baptisé « Phalanx » (2).

    Tandis que Pineau part pour la zone libre afin d’y implanter un « Phalanx-ZS », Cavaillès demeure à Paris pour diriger « Phalanx-ZNO », qui va ainsi devenir le service de renseignement de Libé-Nord. Son but est de collecter un maximum d’informations économiques et politiques afin de pouvoir les transmettre ensuite aux Français de Londres. Avec l’aide de sa sœur Gabrielle et de son beau-frère Marcel Ferrière (1897-1977), Cavaillès commence par implanter solidement son réseau dans toute la région parisienne avant d’étendre peu à peu son champ d’action vers le Nord, la Normandie, la Bretagne et jusqu’en Belgique. Le réseau va également constituer deux filières d’évasion qui aideront de nombreux résistants et des Juifs  à gagner l’Espagne. Usant alternativement des surnoms de « Carpentier », « Crillon », « Daniel », « Hervé », « Marty », « Chennevières » ou encore « Descartes », Cavaillès se joue des Allemands et des policiers français avec un sang-froid étonnant, se déplaçant régulièrement entre le 11 de la rue de Pérignan (8e arr.) où réside sa sœur Gabrielle, le 45 de la rue d’Ulm, où il possède un pied-à-terre et le 37 rue du Docteur-Roux, où il bénéfice d’une seconde résidence de secours. L’honnête professeur de philosophie se révèle un organisateur de tout premier plan. Il réussit à contrôler le travail de plusieurs centaines d’agents, devenant ainsi au fil des mois l’une des principales figures de la résistance française en zone occupée. A la même époque, il se fiance avec Claire Lejeune, une jeune résistante qui l’a abrité pendant un temps dans sa maison d’Auteuil (3).

    Mais, le 5 septembre 1942, alors qu’ils tentent tous les deux de gagner l’Angleterre via Gibraltar, Jean Cavaillès et Christian Pineau sont arrêtés à Coursan près de Narbonne par la police française. Ils se retrouvent immédiatement internés à la prison militaire de Montpellier. Si Pineau parviendra finalement à s’échapper, Jean Cavaillès  va demeurer pour sa part détenu pendant quelques semaines au camp d’internement de Saint-Paul-d’Eyjaux, près de Limoges. Demeuré un pédagogue dans l’âme, il délivre à ses compagnons d’infortune  des cours sur le Discours de la Méthode de Descartes. Il parvient finalement à s’évader à son tour le 29 décembre 1942. Activement recherché par toutes les polices de France, il sera condamné par contumace à cinq années de prison et révoqué de tous ses titres et fonctions par jugement de la section spéciale de la Cour d’Appel de Montpellier (9 juillet 1943).

    Parvenu à gagner la Grande-Bretagne le 26 février 1943 (opération Clotilde), il bénéfice d’un entretien personnel avec le chef de la France libre, le général Charles De Gaulle. Au cours des conversations qu’il mène avec Passy, Cavaillès obtient ce qu’il désire, à savoir l’indépendance logistique de son réseau par rapport à « Phalanx » et l’autonomie de ses liaisons avec Londres. « Phalanx-ZNO » devient alors officiellement le réseau « Cohors ». Pour le BCRA de Londres, qui va le financer et l’équiper, Cavaillès sera désormais le lieutenant-colonel Jean Cavaillès, alias AK-1 (du nom de son indicatif radio), officier de la France Libre et chef de mission de première classe, c’est-à-dire permanent et rémunéré. A Londres, il retrouve aussi Raymond Aron qu’il avait connu avant guerre puisqu’ils avaient dirigé ensemble la collection des Essais philosophiques pour le compte des éditions Hermann.

    Parachuté dans la région de Rouen dans la nuit du 15 au 16 avril 1943 (opération Juliette), Jean Cavaillès réussit à revenir sur Paris sans encombre. Plus que jamais convaincu de la nécessité de passer à l’action directe contre l’occupant allemand, Cavaillès rompt définitivement avec Libération-Nord en juillet 1943. Avec l’aide de Jean Gosset (alias « Fabrice »), son ancien élève à Normal-Sup, et de Gilbert Bostardon (alias « Caius »), il entreprend de collecter des armes et des explosifs. Il crée ainsi ses premiers « Groupes d’Actions » (GRAC), qui ne vont pas tarder à multiplier les destructions de voies ferrées, de transformateurs et de machines-outils. Cavaillès s’investit personnellement dans l’opération « Coughdrop-Barakuda », qui doit aboutir à la destruction des bases de sous-marins allemands de Saint-Nazaire et de Lorient. Vêtu d’un bleu de chauffe et s’élançant au culot, il pénètrera lui-même dans la base de Lorient afin d’y faire les repérages nécessaires. Un de ses adjoints, Yves Rocard, pilotera quant à lui la mission « Ramier », qui permettra le repérage complet des installations radios de la Kriegsmarine, ce qui facilitera leur bombardement par les Alliés. Ayant démontré son efficacité, le réseau « Cohors » pourra désormais compter sur le soutien actif de l’Intelligence Service. En août 1943, Cavaillès organise un important parachutage anglais dans la région de Montereau.

. Le martyre et la légende

    Hélas, comme beaucoup d’autres réseaux de la Résistance, « Cohors » est bientôt détecté par le fameux « Service Léopold » rattaché au bureau III-F-3 de l’Abwehr, l’organe de renseignement de l’armée allemande. La drame commence en février 1943 lorsqu’un agent de « Phalanx », Bernard Filoche (4)  alias « Michel », est arrêté par les Allemands à propos d’une affaire de marché noir. Approché dans la foulée par des agents de l’Abwehr travaillant sous couverture, il accepte en toute bonne foi de leur livrer des armes et des renseignements. Confondu après une nouvelle arrestation en mai 1943, il va accepter de se mettre au service des occupants pour sauver sa vie. Dès lors, il va sciemment trahir les siens, livrant les noms, les adresses et les fonctions de tous ceux qu’il connaît. Grâce aux tuyaux de Filoche, les Allemands seront bientôt en mesure de faire tomber la quasi-totalité du réseau Cohors. Le 28 août 1943, sur le boulevard Saint-Michel, près du Petit Luxembourg, Cavaillès est appréhendé par la police allemande. Au cours de la même journée, six de ses agents, dont sa sœur et son beau-frère, seront également arrêtés.

    Transféré à la prison de Fresnes, Cavaillès est détenu au secret puis interrogé à douze reprises dans les bureaux de la Gestapo parisienne, rue des Saussaies. Le 31 décembre 1943, des témoins le voient, l’air abattu, à l’hôtel Lutetia, siège de l’Abwehr, en compagnie d’officiers allemands. Malgré les interventions effectuées en sa faveur par Gaston Bachelard, Jérôme Carcopino (alors directeur de l’ENS), et même par Marcel Déat, l’ancien professeur de philosophie est finalement transféré le 19 janvier 1944 au camp de Royallieux à Compiègne, d’où il devra ensuite être déporté vers l’Allemagne. Mais, alors qu’il s’apprête à partir outre-Rhin, les ordres changent brusquement et il se retrouve à Arras dans le Pas-de-Calais où il est finalement jugé de façon expéditive par un tribunal militaire allemand. Reconnu coupable de terrorisme et condamné à mort, il est fusillé dans les fossés de la citadelle d’Arras dans la matinée du 17 février 1944 (5).

    Jean Gosset, qui lui avait succédé à la tête d’un réseau « Cohors » amoindri, rebaptisé « Asturies », sera lui-même arrêté le 24 avril 1944 et mourra en déportation. C’est finalement Albert Guerville, dit « Trioux », qui assumera la direction du réseau jusqu’à la libération. Quant à Gilbert Bostardon, l’autre adjoint de Cavaillès, il sera appréhendé en décembre 1943 et fusillé un mois plus tard. En tout, sur les 992 agents immatriculés de « Cohors », 331 finiront par être arrêtés et sur ce total, 16 seront fusillés, 15 décéderont au cours des interrogatoires et 268 seront déportés, dont 99 ne reviendront jamais des camps.

      Le 27 juin 1945, quelques semaines après la fin de la guerre, Gabrielle Ferrières se rend à Arras pour identifier formellement son frère Jean dont le corps avait été retrouvé dans l’un des charniers de la fosse n°5 en octobre 1944, au milieu de onze autres cadavres. Elle parviendra à l’identifier grâce à une photo de leurs parents glissée dans un portefeuille contenu dans son veston. Le 8 janvier 1946, la dépouille du valeureux résistant est exhumée pour être enterrée avec les honneurs dans la chapelle de l’université de la Sorbonne, où il avait jadis enseigné en tant que professeur.

      Ses écrits personnels seront rassemblés puis édités de façon posthume sous la forme de plusieurs ouvrages : Transfini et continu (1947), Mathématique et formalisme (1949), Sur la logique et la théorie de la science (1960) et enfin Philosophie et mathématique (1962). Devenus des classiques, ces travaux ont contribué à faire de leur auteur l’une des figures importantes de la philosophie française du 20ème siècle.

      Par un décret du 20 novembre 1944 signé par le chef du gouvernement provisoire de la République Charles De Gaulle, Jean Cavaillès sera fait Compagnon de l’Ordre de la Libération. Le 1er décembre 1945, il  se verra attribué la Croix de guerre avec palme ainsi que le grade de chevalier de la Légion d’Honneur. Le 14 novembre 1946, il sera fait lieutenant-colonel à titre posthume. En 1947, la société des Amis de Jean Cavaillès a vu le jour afin de perpétuer sa mémoire. Elle organise régulièrement des conférences et des publications (site ici). Enfin, ultime hommage, son ancien condisciple à Normale-Sup, l’éminent philosophe Georges Canguilhem, obtiendra en 1969 que le Centre d’Histoire et de Philosophie des sciences de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm soit renommé Centre Jean Cavaillès. Dans le célèbre film  de Jean-Pierre Melville, L’Armée des Ombres (1969), l’acteur Paul Meurisse joue le rôle d’un universitaire résistant dont la figure est évidemment inspirée de celle de Cavaillès.

Dans son dernier rapport, envoyé à Londres à peine huit jours avant son arrestation, Cavaillès écrivait :

« Les drames qu’on vous signale un peu partout ne doivent pas vous inquiéter. C’est la rançon d’une activité accrue. Mais en particulier, GRAC est un organisme sain qui peut, je crois, donner satisfaction dès qu’il possèdera ses instruments de travail […]. Je continue à un assurer personnellement la direction, assisté de Fabrice et Caius, en pleine forme et dans une joie encore plus grande pour une lutte commune.

Très sympathiquement à vous »,

Daniel

Bibliographie :

A. Aglan et J.-P. Azema : Jean Cavaillès résistant, la Pensée en actes, Flammarion, 2002.

G. Canguilhem : Vie et mort de Jean Cavaillès, Allia, 1998.

G. Ferrières : Jean Cavaillès, un philosophe dans la guerre, 1903-1944, Le Félin, 2003.

Dossiers de résistant de Jean Cavaillès au Service Historique de la Défense : GR 28 P4 51-26 et GR 16 P 113001.

Notes :

(1) Libé-Nord avait été fondé par Christian Pineau et René Parodi en décembre 1940.

(2) Créé en juillet 1940, le BCRA (« Bureau Central de Renseignement et d’Action ») disposera de son premier réseau de renseignement en France occupée dès septembre 1940, la « Confrérie Notre-Dame », dirigée par Gilbert Renault, alias « Colonel Rémy ». Celui-ci réussira à établir une liaison radio permanente avec Londres dès le mois de mars 1941.
(3) En août 1943, à la demande de Cavaillès, Claire Lejeune s’installera à Londres où elle deviendra la secrétaire de Maurice Schuman. Jusqu’à sa mort en mai 2006 elle se montrera fidèle à la mémoire de J. Cavaillès.
(4) Après la guerre, Bernard Filoche sera condamné à  une peine vingt ans de prison.

(5) De 1941 à 1944, plus de deux cents résistants seront ainsi fusillés dans l’enceinte de la citadelle d’Arras – dont cent trente mineurs de fond.

Crédit photographique :

Soldat américain et résistant français durant les combats menés à Marseille en 1944. Source: http://www.archives.gov/research/ww2/photos/images/ww2-102.jpg Collection: http://www.archives.gov/research/ww2/photos/#germany

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Un commentaire

  1. Le moment où l’on devient soi-même, c’est le moment du choix. Choisir c’est déjà résister et choisir de résister c’est l’accomplissement du philosophe. Cavailles existe moins par son œuvre que par son choix d’entrer en résistance à l’inverse d’un Sartre qui a réussi son œuvre mais raté son engagement. Quelle ironie !
    Merci pour cet article édifiant.

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