Chrodegang de Metz, père de l’Eglise franque

   Il est passionnant d’étudier comment la société médiévale s’est lentement détachée de la culture antique. Pendant longtemps, on s’est surtout focalisé sur la chute de l’empire romain et la création des premiers royaumes barbares, c’est-à-dire sur des faits de nature politique. Mais en réalité, c’est toute une civilisation qui a peu à peu cédé la place à une autre.

    Pendant des siècles, si ce n’est des millénaires, les gens s’étaient rendus dans des temples pour rendre un culte à Jupiter ou à Lug, ils allèrent désormais à l’église pour prier un judéen appelé Christos. Ils  avaient toujours manger allongés, ils le firent désormais assis à une table et, alors qu’ils avaient pendant très longtemps porté la toge, ils lui préférèrent bientôt le pantalon. Tandis que les élites quittaient peu à peu les centres urbains pour s’établir à la campagne, les curies périclitèrent et le pouvoir municipal passa aux mains des évêques. Faute d’argent mais aussi d’intérêt, les thermes et les amphithéâtres cessèrent peu à peu d’être entretenus et finirent par se voir totalement délaissés.

    Longtemps négligée, cette époque qualifiée d’Antiquité tardive ou de Haut Moyen Âge fait désormais l’objet d’abondantes recherches de la part de nombreux spécialistes, qu’ils soient français (Bruno Dumézil) ou étrangers (Peter Brown).

     Conseiller et ambassadeur des premiers Carolingiens, l’évêque de Metz Chrodegang (712-766), a joué un rôle majeur, et pourtant très largement méconnu, dans cette évolution. Architecte d’une grande réforme de l’Église franque qui vit notamment la généralisation de la dîme, créateur de la première règle canoniale et principal introducteur en Gaule du chant grégorien, il fut non seulement l’un des principaux initiateurs de la « Renaissance carolingienne », mais aussi sans doute l’un des pères de la culture médiévale.

I. Un aristocrate franc

D’après les sources, il semble que Chrodegang (1) soit né aux alentours de l’année 712 après J.-C., sans doute dans une villa située près de Tongres, la principale cité du comté de Hesbaye. Issu d’une puissante famille de l’aristocratie franque d’Austrasie, il serait le fils d’un certain comte Sigram et de l’épouse de ce dernier, Landrada, elle-même fille du comte Lambert d’Hesbaye (m. vers 714)(2).

Le comté de Hesbaye (du francique Haspaland, « la terre des prairies ») était situé à l’extrême nord du royaume franc. Constitué d’une vaste plaine peu boisée, il servait de grenier à blé pour toutes les régions alentour. Profondément germanisé, il avait été l’une des dernières zones du nord de la Gaule à être touchée par la prédication chrétienne et ce n’est qu’à partir des années 640 qu’une série de prélats d’exception, souvent d’origine méridionale (Amandus, Remaclius, Lambertus, Hubertus), parvint à achever son évangélisation. Au moment où Chrodegang vit le jour, la ville principale de la région était toujours Tongres, une vieille cité d’origine romaine, mais déjà les bourgs voisins de Liège et de Maastricht commençaient à se développer et à faire de l’ombre à leur auguste devancière.

Sur le plan politique, la Hesbaye passait pour être l’un des principaux fiefs de la puissante de famille franque des Pippinides, qui y possédait de nombreux domaines fonciers et dont les parents de Chrodegang étaient de solides alliés. La lignée aristocratique des Pippinides était parvenu à imposer son pouvoir sur le royaume d’Austrasie dès les années 640 en profitant de la faiblesse des rois mérovingiens. A partir de 687 et grâce à l’action énergie de Pépin II (m. 714), elle contrôlera également la Neustrie, avant d’étendre finalement son autorité depuis les frontières de la Saxe jusqu’aux limites de l’Aquitaine. Encore enfant, Chrodegang fut le témoin impuissant des terribles luttes qui allaient opposer entre eux les héritiers de Pépin II. Ces combats ne s’achevèrent qu’en 719, avec le triomphe du fils aîné de Pépin, Charles (Karl), qui gagnera un jour dans la postérité le surnom de « Martel ».

II. Le jeune moine

Suivant le vœu de ses parents, qui avaient sans doute décidé de consacrer leur fils à Dieu, Chrodegang fut dirigé dès sa jeunesse vers une carrière religieuse. A l’âge de dix ans, il fut ainsi envoyé à l’abbaye bénédictine de Saint-Trond où, sous la tutelle vigilante des frères de Saint-Benoît, il se consacra durant plusieurs années à la prière, à la méditation et surtout à la lecture et à l’étude des saintes Écritures. C’est à Saint-Trond qu’il devait acquérir cette vaste culture qui fera plus tard l’admiration de ses contemporains.

Sous la conduite de ses aînés, il dût apprendre tout d’abord à reconnaître les vingt-quatre lettres de l’alphabet latin. A l’aide d’un stylet, il s’exerça ensuite à former des syllabes, puis des mots complets sur des tablettes de bois recouvertes de cire. A chaque erreur, le maître n’hésitait pas à frapper ses élèves de sa férule. A force de recopier des passages entiers du Psautier, des fables d’Esope ou des distiques du pseudo-Caton, le jeune novice finit par maîtriser peu à peu les règles de la lecture et de l’écriture. Il commença ensuite à se familiariser avec les subtilités de la grammaire latine, sans doute à travers l’étude des œuvres des grands grammairiens antiques : Donat, Martinus Capella et surtout Priscien, auteur des fameuses Institutions grammaticales. Ce n’est qu’une fois ces bases bien acquises qu’il put véritablement recevoir l’enseignement de ses pères. Comme ce dernier était essentiellement conservateur, on apprit à Chrodegang que tout ce qui avait de la valeur avait déjà été dit et pensé par ses devanciers, et qu’il lui revenait seulement de maîtriser ce vaste corpus pour ensuite pouvoir le faire connaître à ses futurs élèves.

S’il est difficile de savoir avec précision quels ouvrages ont contribué à former l’horizon culturel du jeune moine franc, on peut être sûr néanmoins qu’il dut consacrer la plus grande partie de ses efforts à l’étude de la Bible latine, qu’il s’agisse du Nouveau ou de l’Ancien Testament. Peut-être d’ailleurs ne la connut-il qu’à travers la version dite de la Vetus Latina (« Vieille Latine »), issue de la Septante, et non pas à travers celle de saint Jérôme, appelée Vulgate et constituée directement à partir de la Bible hébraïque. Bien que déjà diffusée en Occident, la Vulgate ne s’était en effet pas encore totalement imposée en Gaule (le fameux codex Amiatinus, rédigé en Angleterre vers l’an 700, est la plus ancienne version de la Vulgate connue dans le monde latin). Chrodegang dut aussi parcourir les fameux commentaires que Jérôme de Stridon avait consacrés aux principaux livres bibliques, et notamment ceux qui concernaient les prophètes de l’Ancien Testament. Mais, plutôt que la Bible elle-même, le jeune moine apprit surtout à manier les livres liturgiques, dont l’usage s’avérait particulièrement nécessaire pour les membres du clergé, qu’il s’agisse des évangéliaires et des psautiers, des bréviaires (pour la liturgie des heures), des lectionnaires (pour la messe dominicale) et des sacramentaires (eucharistie, ordination, baptême, exorcisme), etc.

Il dut aussi avoir probablement accès aux œuvres exégétiques de Grégoire le Grand (Morales sur Job) et de Jean-Cassien (Institutions cénobitiques et Conférences), les deux principaux moralistes du Haut Moyen Âge. Il dut nécessairement parcourir les hagiographies les plus connues, comme celle de saint Antoine rédigée par Athanase d’Alexandrie (dans la traduction latine d’Evagre de Pontique), celle de saint Germain écrite par Constance de Lyon ou encore celle de saint Martin attribuée à Sulpice Sévère. Il dut puiser la plupart de ses connaissances historiques dans les vastes chroniques rédigées par des auteurs chrétiens du Bas-Empire, comme Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique), Orose (Histoires contre les païens) ou encore l’auteur anonyme de l’Abrégé des Césars. En matière de théologie, son maître à penser, comme celui d’ailleurs de tout l’Occident latin, fut probablement Augustin d’Hippone, dont les œuvres les plus fameuses (De la Trinité, De la Cité de Dieu, les Confessions), avaient été diffusées très tôt en Gaule par l’intermédiaire de Prosper d’Aquitaine (m. 463) puis de Césaire d’Arles (m. 543).

Enfin, si Chrodegang si vit enseigner des rudiments de comput, de géographie, de cosmographie, de médecine, d’astronomie ou encore de botanique, ce fut sans doute par le truchement d’Isidore de Séville (Etymologies) et de Cassiodore (Institutions), dont les ouvrages étaient rapidement devenus des classiques enseignés dans de nombreux monastères. Il est moins sûr qu’il se soit frotté à la philosophie et à la logique d’un Boèce (Consolations de philosophie), ou encore aux œuvres des grands auteurs de l’Antiquité païenne, dont les textes étaient pourtant toujours encore en circulation (Virgile surtout, mais aussi Ovide, Tite-Live, Jules César, Lucain, Tibulle, Horace, Juvénal, Térence, Stace, Martial, etc.).

III. Le serviteur des princes

En 732, alors qu’il était âgé d’à peine 20 ans, Chrodegang fut choisi par le prince des Francs, Charles Martel, afin d’occuper la charge de notaire royal (notarius regis). Sans doute sont-ce ses liens familiaux avec la famille de Charles qui lui permirent de bénéficier de ce grand honneur. Sa tante maternelle, Rotruda, n’était autre en effet que la femme de Charles Martel et la mère de ses deux enfants, Pépin et Carloman – qui avaient d’ailleurs sensiblement le même âge que lui.

Ayant dû quitter son austère monastère septentrional, Chrodegang s’installa dans la vallée de l’Oise, où résidait habituellement Charles lorsqu’il n’était pas en expédition à la tête de son armée. Dans les villae de Quierzy, Compiègne et Verberie, Chrodegang s’initia rapidement au travail administratif : rédaction des actes, calculs de l’assiette des impôts, établissement des frais nécessaires à la vie de la cour, à l’équipement des armées, etc. Rapidement convaincu par les talents du jeune homme, Charles Martel choisit d’en faire son référendaire (referandarius) en 737. Grâce à ce poste, Chrodegang put contrôler toute une équipe de clercs qui l’aidèrent à rédiger, à envoyer et à conserver toute la correspondance royale, ainsi qu’à rédiger les actes officiels et les jugements édictés par Charles. Il fit de son mieux pour améliorer le niveau de latin de ses secrétaires, dont les connaissances grammaticales et orthographiques étaient jusque-là plutôt déplorables.

Chrodegang respectait profondément Charles Martel en tant que souverain et chef de guerre. N’avait-il pas vaincu tous les ennemis des Francs : les Frisons, les Saxons, les Aquitains et même les Ismaélites ? N’avait-il pas restauré la paix et l’ordre dans un royaume en proie à l’anarchie ? Certes, mais maintenant qu’il était installé à la cour, Chrodegang était aussi le témoin directe de nombreuses pratiques qu’il jugeait scandaleuses. La plupart des aristocrates qu’il côtoyait, et le prince lui-même, entretenaient par exemple de nombreuses concubines avec lesquels ils engendraient un grand nombre de bâtards. Chrodegang savait aussi que Charles, bien qu’il en ait eu tous les attributs, n’était pas le souverain officiel ! Car le titre royal était porté depuis 721 par un enfant désormais devenu un jeune adolescent, le faible et infortuné Thierry IV. Descendant direct de Clovis et de Dagobert, ce dernier n’était pourtant autorisé à quitter sa résidence qu’une fois l’an, lors de l’assemblée générale du peuple franc. Mais, après les acclamations d’usage, il retrouvait aussitôt sa captivité. En 737, lorsqu’il mourut, Charles Martel décida d’ailleurs d’en finir avec cette mascarade et de ne pas lui donner de successeur. Il se fit dès lors appelé vice-roi (subregulus). Sans doute, Chrodegang, comme d’autres lettrés de la cour, trouvait-il cette situation déplorable et navrante, car comment Dieu pourrait-il étendre sa miséricorde sur une nation dont le roi ressemblait autant à un vulgaire usurpateur ? Mais Charles Martel n’était pas le genre d’homme à qui l’on put adresser ce genre de griefs, et sans doute Chrodegang préféra-t-il se taire comme tous les autres.

Mais, le plus grave était que le prince n’hésitait pas à accaparer sans vergogne des biens de l’Église afin de renforcer son trésor et de récompenser ses fidèles. Il ne voyait pas non plus matière à scandale dans le fait de nommer à la tête des évêchés des hommes d’armes qui n’avaient rien de bons pasteurs et sur les lesquels il  accumulait sans vergogne les charges et les honneurs. Son neveu, Hugo (m. 730), collectionna ainsi les charges d’évêque de Bayeux (720), Rouen (723) et Paris (724), avec celles d’abbé de Saint-Denis, Fontenelle et Jumièges ! Milo quant à lui, fut à la fois évêque de Reims et de Trêves. Se contentant de toucher les revenus de ses évêchés sans jamais y résider, ce Milo délaissera toute activité pastorale, préférant participer aux nombreuses guerres menées par son ami Charles. Au même moment, on verra Savary, l’évêque d’Auxerre, s’emparer par la force des cités de Nevers et d’Avallon puis mourir les armes à la main en tentant de s’emparer de Lyon (720). Plus tard, Chrodegang devait s’attacher à mettre fin à ces graves errements.

Après la mort de Charles Martel, en octobre 741, ses fils Carloman et Pépin héritèrent conjointement du pouvoir de leur père. Carloman reçut en propre l’Austrasie avec autorité sur l’Alémanie et la Thuringe, tandis que Pépin obtint pour sa part la Neustrie, la Bourgogne et la Provence. Les deux frères, qui gouvernèrent alors en bonne intelligence, firent de l’archevêque de Mayence, l’anglo-saxon Wyrmfried, dit « Boniface », leur principal conseiller pour les affaires religieuses. Celui-ci fut le grand architecte du « concile germanique » d’avril 742, au cours duquel furent posées les bases d’une vaste réforme de l’Église franque. S’il soutint ce projet, Chrodegang ne sembla pas s’y être investi directement. Le 1er octobre 742, afin de le pourvoir d’un poste qui fut digne de lui, Pépin décida de le nommer à la tête du siège épiscopal de Metz qui était vacant depuis la mort du précédent titulaire, l’évêque Sigebald (716-741).

En mars 743, confrontés à diverses révoltes en Bavière, en Aquitaine et en Alémanie, les deux frères prirent la décision de s’abriter derrière la figure d’un souverain mérovingien afin de renforcer leur légitimité. Le jeune Childéric III fut alors tiré de sa retraite pour être hissé sur le trône de ses ancêtres. Quatre ans plus tard, en 747, Carloman, aux prises avec les remords qu’ont suscité en lui les nombreuses guerres qu’il a mené, choisit d’abdiquer et se faire moine, laissant ainsi désormais Pépin comme seul chef des Francs. Dès 749, Pépin, qui projetait depuis longtemps d’en finir définitivement avec les Mérovingiens, et qui voulait se faire sacrer roi des Francs, délégua auprès du pape Zacharie (m. 752), une ambassade conduite par le moine (et futur abbé) de Saint-Denis, Fulrad (710-784)(3). A la question qui lui était posée concernant l’attribution du trône, le souverain pontife répondit qu’il « valait mieux effectivement appeler roi celui qui détenait le pouvoir plutôt que celui qui en était privé ».

Conforté dans ses ambitions politiques, Pépin décida alors de reléguer le dernier roi mérovingien dans le monastère de Saint-Bertin. Puis, au cours d’une cérémonie organisée en (mars ?) 751, il se fit solennellement acclamer comme roi des Francs (rex francorum) par les grands du royaume réunis pour l’occasion dans la cité de Soissons. Considérant peut-être que cette initiative manquait de grandeur, il organisa dans la foulée une seconde cérémonie, au cours de laquelle, suivant une pratique biblique jadis en usage à la cour des Wisigoths de Tolède mais totalement inédite en pays franc, il se fit oindre d’une « huile sainte » des mains de Boniface de Mayence. Ce fut le premier sacre de l’histoire monarchique française, et peut-être Chrodegang en fut-il d’ailleurs l’un des initiateurs ? 

IV. Le réformateur de l’Eglise

Dès sa nomination à Metz, Chrodegang s’investit pleinement dans la réforme de l’Eglise dont Boniface de Mayence était alors le grand ordonnateur. Il valida les décisions prises lors des synodes convoqués à Leptine (1er mars 743) et Soissons (2 mars 744) avant de s’investir pleinement dans ceux qui eurent lieu à Verneuil (755) et Compiègne (757).

Ces assemblées allaient donner une impulsion majeure et décisive à l’église franque. L’une des premières mesures prises par les héritiers de Charles consista à régler le problème des nombreuses terres ecclésiastiques confisquées par Charles Martel puis distribuées à ses fidèles. Après bien des palabres, un compromis fut finalement trouvé, les terres confisquées devraient être, soit restituées à l’Eglise, soit conservées comme usufruit en échange du versement d’un cens annuel symbolique. Le droit royal de précaire (precaria in verbo regis), qui permettait au souverain de s’emparer des terres, se retrouva par ailleurs strictement encadré. En avril 756, afin de doter l’Eglise de nouveaux moyens, Pépin officialisa le paiement de la dîme, un impôt qui serait désormais payé de façon annuelle par tous les paysans, qui devraient verser à l’Eglise 10% de leurs récoltes. Mais, plutôt que d’avoir à augmenter sans cesse cette contribution, Chrodegang insista pour que l’on ne puisse plus ordonner de nouveaux clercs qu’en fonction des revenus disponibles, instituant de la sorte une forme de numerus clausus à l’entrée de la carrière religieuse.  

Les canons synodaux se penchèrent également sur la question de la moralisation du clergé. Ils s’en prirent avec virulence aux mauvais évêques et aux mauvais prêtres, dont beaucoup furent purement et simplement révoqués. Considéré comme l’archétype du prélat indigne, Milo de Trêves fut ainsi contraint de se dessaisir de l’évêché de Reims en 744. A tous les autres, il fut fermement rappelé qu’un ministre de Dieu ne devait pas porter l’habit laïc, qu’il ne devait pas chasser ou tenir des banquets somptueux, qu’il lui était interdit de prendre des concubines et que, s’il était de son devoir prêcher la vérité du Seigneur, il lui était interdit d’y aller les armes à la main, fut-ce contre les païens. En somme, le bon clerc pour Chrodegang devait être un homme cultivé, chaste, doux, et surtout d’une grande piété.

La conduite des laïcs fut également scrutée avec attention. Les prêtres eurent désormais l’obligation de vérifier que tous leurs paroissiens avaient effectivement été baptisés. Ils devaient aussi lutter d’une façon plus rigoureuse contre toutes les résurgences du paganisme qu’ils pourraient constater : sacrifices d’animaux, rites divinatoires, processions autour des arbres, des pierres levées et des sources, usage d’amulettes, allumage de feux nocturnes, port de déguisements d’animaux, etc. Les prédicateurs itinérants qui troublaient l’ordre public et répandaient de fausses doctrines devaient être, à l’instar du fameux Adalbert, arrêtés et enfermés dans des monastères.

Pendant que les évêques mettaient ainsi de l’ordre dans l’Eglise et s’échinaient à faire des Francs un peuple un peu plus « civilisé », le roi Pépin volait de victoire en victoire contre tous les ennemis de son royaume. Dès 753, il reprit le comté de Vannes aux Bretons. En 759, il paracheva l’œuvre de son père en s’emparant de Narbonne au détriment des Arabes, qu’il chassa ainsi définitivement de la Septimanie. A partir de 760, il se lança dans une politique systématique de mise au pas de la puissante principauté d’Aquitaine. Il ne lui fallut pas moins de huit années et six campagnes militaires pour parvenir à soumettre effectivement les Aquitains. Chrodegang, convaincu d’avoir à faire avec Pépin à un nouveau David et de trouver dans le peuple franc un nouvel Israël, contribua à populariser la légende des origines troyennes des Francs.

Mais la montée en puissance de l’évêque Chrodegang porta bientôt ombrage à la puissance du vieux Boniface, qui, depuis qu’il avait reçu le pallium des mains du pape en 732, passait pour être la principale autorité spirituelle et politique du clergé franc. En 752, lassé de cette compétition, Boniface choisit de partir en mission d’évangélisation chez les Frisons. C’est là qu’il trouvera le martyre deux ans plus tard, avec plusieurs dizaines de ses camarades (5 juin 754).

V. Le pasteur des âmes

Très préoccupé par le sort de l’Eglise franque, Chrodegang n’en prit pas moins sa charge d’évêque de Metz très à cœur. L’évêché dont il avait reçu la charge était alors considéré, sinon comme le plus ancien ou le plus vaste, du moins comme l’un des plus prestigieux du royaume (4). C’est à Metz en effet que la dynastie des Pippinides trouvait son origine, puisque son fondateur Arnould (m. 640), en avait été l’évêque et y était enterré. Enrichi par les dons successifs qui lui avaient été accordés depuis l’époque mérovingienne, l’évêché messin était très riche en terres.

Grâce aux vastes ressources financières dont il disposait, Chrodegang fit restaurer de nombreuses églises de son diocèse, allant même jusqu’à faire reconstruire intégralement plusieurs d’entre elles. A Metz même, il fit considérablement embellir les 23 églises de la cité – dont les 8 situées intra-muros et en particulier celles qui composaient le « groupe cathédrale ». Autour de la cathédrale Saint-Etienne, Chrodegang fit ainsi édifier ou restaurer quatre oratoires dédiés à Saint-Pierre le Majeur, Saint-Paul, Saint-Gorgon et Notre-Dame de la Rotonde. Sur le flanc nord, il laissa en revanche intact le très beau baptistère du 4e siècle. Chrodegang fit également rebâtir le chœur de la cathédrale afin de lui donner de plus amples dimensions et une architecture plus digne de son rang et de sa fonction. A cette occasion, il fit édifier un nouveau ciborium, un chancel, un presbyterium et un déambulatoire.

Protecteur du monachisme, Chrodegang sympathisa dès son arrivée sur le siège épiscopal messin avec le moine Pirmin (m. 753). D’origine wisigothique, ce dernier s’était consacré avec ferveur depuis les années 720 à l’évangélisation de l’Alémanie et avait fondé à cette intention toute une série d’abbayes de part et d’autre du Rhin. Chrodegang appuya et prolongea ce travail en faisant rénover les monastères bénédictins de Lorsch et de Gegenbach. Il fut lui-même à l’origine de plusieurs fondations monastiques. En 747-748, il fit ainsi consacrer l’abbaye Saint-Pierre de Gorze, dont il allait confier la responsabilité à son propre frère Gundeland en 759. Il appuya également la fondation de l’abbaye de Lauresheim près de Worms, dont il accorda la direction à son oncle maternel, Kankor. En 765-766, à l’occasion de son second voyage à Rome, Chrodegang obtint du pape qu’il fasse acheminer en Austrasie les reliques de trois martyrs romains : Nazarius, Gorgonius et Nabor, qu’il fit partager entre la cathédrale Saint-Etienne et les abbayes de Saint-Hilaire de Metz et de Saint-Pierre  de Gorze (qui deviendra dès lors Saint-Gorgon). Décidé à empêcher la mainmise des laïcs sur les fondations religieuses, Chrodegang réussit également à obtenir de Pépin qu’il renonce à son droit de tutelle (tuitio) sur l’abbaye de Gorze. Il anticipait ainsi sur le fameux principe des immunités qui allait faire la fortune de l’abbaye de Cluny.

Chrodegang veilla à maintenir la bonne moralité de son clergé. Vivant lui-même très saintement, il attendait de ses chanoines qu’ils l’imitassent en tout point. Afin d’y parvenir, il les contraignit donc à prononcer des vœux de type monastique et les obligea à vivre selon une règle de vie commue, dont il rédigea lui-même, vers l’an 752, les 34 articles (regula vitae communis, ou regula canonicorum). Les chanoines devraient désormais faire vœux de pauvreté, ne pas sortir à l’extérieur du groupe cathédrale sauf permission de leur évêque, dormir dans un dortoir commun, manger ensemble au réfectoire et assister à tous les offices liturgiques. Sur le flanc sud de la cathédrale Saint-Etienne, à l’emplacement de l’actuelle Place d’armes, Chrodegang fit édifier à leur intention un vaste cloître de 100 mètres de long sur 75 de large. Tout autour, il fit  disposer un réfectoire, une salle capitulaire et un dortoir.

VI. Le diplomate

Mais  c’est dans le domaine de la politique internationale que l’action de Chrodegang allait s’avérer la plus décisive. En octobre 753, le nouveau pape Etienne II, de nouveau menacé jusque dans Rome par l’offensive militaire d’Aistulf, roi des Lombards, se cherchait désespérément un protecteur. Comme il avait parfaitement constaté que les Byzantins n’étaient plus en mesure d’intervenir en Italie pour le défendre et que, de surcroît, leurs penchants iconoclastes les rendaient à ses yeux suspects d’hérésie, il choisit naturellement de se tourner vers le Nord et de réclamer l’appui du plus puissant des peuples chrétiens d’Europe, les Francs.

Chrodegang, qui dirigeait les négociations avec le souverain pontife, fut bientôt envoyé en ambassade à Rome par Pépin. Parvenu sur place avec le duc Audgar, il ne put que constater les graves périls encourus par le souverain pontife et entreprit donc de ramener ce dernier à ses côtés jusqu’en Gaule (novembre 753). La traversée des Alpes, effectuée en plein hiver, fut extrêmement éprouvante. Parvenu à Romainmôtier, où l’abbé Fulrad de Saint-Denis était venu l’attendre, l’équipage poursuivit ensuite son parcours jusqu’à Ponthion, où résidait alors le roi Pépin (6 janvier 754). Le roi franc organisa plus tard l’installation du souverain Pontife à l’abbaye de Saint-Denis.

Le 14 avril 754, à Quierzy, aux termes de longues tractations, le roi Pépin accepta par écrit de se reconnaître comme le bras armé du pape. Il lui promit solennellement de l’aider à retourner en Italie, de le protéger contre tous ses ennemis, et de le faire reconnaître en tant souverain d’un vaste territoire indépendant, l’Etat pontifical, qui devait englober non seulement l’exarchat de Ravenne et le Latium, mais aussi la Sicile, la Sardaigne et la Corse. Pleinement satisfait de ces marques de soutien, le pape accepta pour sa part de procéder au sacre de Pépin comme roi des Francs et « patrice des Romains » (28 juillet 754). Au passage, il fit aussi accorder à Chrodegang le pallium et lui accorda le titre d’archevêque métropolitain d’Austrasie (août 754). En 755, fidèle à sa promesse d’assistance, Pépin traversa pour la première les Alpes avec son armée afin de châtier les Lombards. Jusqu’en 758, il ne mènera pas moins de quatre campagnes militaires dans la plaine du Pô. Toutes victorieuses, elles contraindront effectivement les Lombards à abandonner le siège de Rome et à faire la paix avec Etienne II, qui pourra alors réintégrer ses Etats (4).

Lors de son voyage italien, l’évêque de Metz avait notamment pu découvrir la liturgie romaine, dont la splendeur et la sobriété l’avaient profondément ébloui. Convaincu que l’unité de l’Eglise catholique dépendait aussi de son unité liturgique, il obtint alors de Pépin que l’Eglise de Gaule renonça à ses usages spécifiques (l’ordo gallicanus antiquus, très influencé par les rites syriaques et wisigothiques), afin d’adopter en tout point la liturgie romaine (l’ordo romanus). L’archevêque de Rouen, Rémi (m. 771), le frère de Pépin, allait lui fournir dans cette tâche une aide précieuse. Chrodegang favorisa également l’introduction en Gaule du chant romain, dont l’installation avait été avalisée par le clergé franc dès le synode de Quierzy en 754. Avec l’aide de ses chanoines, il fonda à Metz une école de chant (schola cantorum), où viendront bientôt se former tous les futurs chantres du royaume. C’est là que fut mis au point le fameux « chant messin », synthèse des traditions romaines et gallicanes, et ancêtre direct du chant grégorien. Chrodegang fit aussi entamer des transformations architecturales dans plusieurs églises et abbayes d’Austrasie afin qu’une meilleure place soit accordée au chœur chargé de chanter la messe. C’est à lui que l’on attribue notamment la construction du célèbre chancel de l’abbaye Saint-Pierre aux Nonnains, construite dans une ancienne palestre. Ce chancel, dont 37 pièces ont été miraculeusement conservées jusqu’à nos jours, est considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre du premier art carolingien.

En 765, Chrodegang réunit une assemblée générale du clergé à Attigny au cours de laquelle 27 archevêques et 17abbés vinrent lui prêter un hommage solennel. Il était alors au sommet de sa gloire et de sa puissance. A l’occasion de cette cérémonie, il innova en patronnant la fondation d’une liturgie de prière perpétuelle. Il importa également en Gaule d’autres usages romains, comme celui des stations du Carême et le rite de l’adoration de la Croix lors du vendredi saint.

VII. Postérité

Finalement, après 23 années d’épiscopat, Chrodegang mourut à Metz le 6 mars 766, à l’âge approximatif de 54 ans. Les reliques de celui qui fut rapidement canonisé par la vox populi furent ensuite transférées à l’abbaye de Gorze (6).

Cette disparation relativement précoce ne lui laissa pas le temps d’assister à l’arrivée sur le trône franc, le 9 octobre 768, du fils de Pépin, le jeune Charles. Ce dernier, que Chrodegang avait sans aucun doute bien connu, et dont il avait probablement aidé à forger la conscience religieuse et politique, fondera plus tard, sous le nom de Charles le Grand (Carolus Magnus, fr. Charlemagne), cette grande monarchie chrétienne et universelle dont Chrodegang avait activement préparé l’avènement. C’est également sous le règne de Charlemagne, et sous celui de ses héritiers, que devait se manifester dans toute sa splendeur la renaissance des arts et de la culture que Chrodegang avait su initier, et dont sa chère ville de Metz devait d’ailleurs devenir l’un des principaux foyers.

Après l’avoir remaniée en assouplissant quelque peu son exigence de pauvreté, le concile d’Aix, réuni en 817, étendit la règle canoniale de Chrodegang à tout le royaume franc. Quelques décennies plus tard, elle fut même introduite en Angleterre.

Le souvenir du grand prélat fut également l’objet de nombreux soins. En 783, son successeur à la tête de l’évêché de Metz, Angilram (m. 791), également chapelain de Charlemagne, commanda ainsi au moine lombard Paul Diacre (m. 798) la rédaction d’une chronique des anciens évêques de Metz, dont Chrodegang devint bien sûr la figure centrale. Le fruit de ce travail, connu sous le titre de Geste des évêques de Metz (Gesta episcorum mettensium), demeure à ce jour la principale source de renseignement sur la vie et la carrière du célèbre prélat.

Bibliographie :

. Heuclin, Jean : Hommes de Dieu et fonctionnaires du roi en Gaule du Nord du Ve au IXe siècle (348-817), Presses Universitaires du Septentrion, 1998.

. Riché, Pierre : Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Pluriel, Hachette, 1997.

Notes :

 

(1) Son nom semble provenir du francique Hruod-Gang, littéralement « le Chemin glorieux ».

(2) Le grand-père maternel de Chrodegang, le comte Lambert d’Hesbaye (m.  741), fut l’un des principaux appuis de Pépin II puis de Charles Martel. Il fut le père de Robert Ier (m. av. 764), comte de Worms, qui sera envoyé par Pépin le Bref en Italie à plusieurs reprises. Ce Robert est l’ancêtre direct de la famille des Robertiens, qui arrivera sur le trône des Francs avec Eudes en 888 et qui donnera ensuite naissance à la dynastie capétienne. Il est évident que les Robertiens ont beaucoup bénéficié du prestige de Chrodegang et qu’ils s’en sont servis pour accroître leur influence politique. Robert Ier fut d’ailleurs inhumé à Saint-Trond, l’abbaye où Chrodegang avait reçu sa première formation.

(3) Fulrad (Folradus), chapelain du roi Pépin, mènera plusieurs ambassades à Rome en 750, 754, 756-57 et 772. Il fit rebâtir l’abbaye de Saint-Denis (768-775) pour en faire l’une des plus vastes du royaume.

(4) Une légende, peut-être déjà répandue à l’époque de Chrodegang, attribuait la fondation de l’évêché de Metz à saint Clément, considéré comme l’un des disciples de l’apôtre Pierre et son successeur à la tête de l’église de Rome. En réalité, les spécialistes estiment que la première structure hiérarchique chrétienne de la région messine remonte au milieu du 3e siècle. On trouve encore aujourd’hui dans la cathédrale de Metz un siège épiscopal dit « siège de saint Clément ». Constitué de plaques de marbre cipolin, il remonte sans doute à l’époque romaine ou mérovingienne, et il ne fait aucun doute qu’il a du être utilisé par Chrodegang lui-même durant son épiscopat. Parmi les autres objets conservés de cette haute époque figure la grande baignoire romaine en porphyre qui a dû servir de cuve baptismale dès la fin de l’époque antique.

(5) Le pape prendra effectivement possession du Latium et de l’exarchat de Ravenne, mais la Sicile restera sous  le contrôle des Byzantins tandis que la Corse et la Sardaigne demeureront aux mains de potentats locaux.

(6) D’où elles seront ensuite transférées pour rejoindre l’abbaye bénédictine Saint-Symphorien de Metz. La châsse qui contenait les restes mortels de Chrodegang y demeurera jusqu’à la Révolution, date à laquelle elle sera détruite et son contenu profané comme d’ailleurs tout le reste du mobilier liturgique de l’édifice.

Crédit photographique : fragment du chancel de Saint-Pierre-aux-Nonnains, Metz. Par GFreihalter (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons

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