Pélage et les origines de la Reconquista

   Confronté à la nécessité de devoir raconter la vie du prince Pélage, même un spécialiste de la question aura beaucoup de mal à définir ce qui appartient au domaine du mythe et ce qui relève de la réalité historique.

    En effet, bien qu’il ait été considéré comme l’initiateur de la « Reconquête » (Reconquista) de l’Espagne sur les Musulmans et qu’on l’ait même parfois qualifié de « père de la patrie espagnole », Pélage lui-même n’a laissé aucune trace écrite dans les sources contemporaines, pas plus en Espagne qu’à l’étranger. Nous ne possédons ainsi de ce prince aucune charte signée ni même aucun témoignage architectural. 

    Plus grave encore, il faudra attendre encore près de soixante dix années après la date de sa mort supposée pour que son nom soit cité pour la première fois dans un document officiel : le « Testament du roi Alphonse », daté de l’an 812. Quant au texte qui a principalement servi pour retracer la vie du prince asturien, à savoir la « Chronique d’Alphonse III », il est encore plus tardif puisqu’il a été produit aux alentours de l’an 890.

    Pourtant, et malgré quelques doutes légitimes, notamment quant à son origine princière, rien n’interdit de penser que Pélage ait bel et bien existé, et même qu’il ait effectivement accompli certaines des actions dont l’histoire l’a généralement crédité. En recoupant les témoignages les plus crédibles, on peut même tenter de reconstituer une trame historique qui, bien que devant être abordée avec une grande précaution, peut néanmoins receler une part de vérité.

I. Affrontements à la cour de Tolède

D’après les chroniques médiévales asturiennes, le prince Pélage, ou plutôt Pelagius comme nous l’appellerons désormais (1), serait donc né aux alentours de l’an 680 de l’ère chrétienne dans une famille de la haute aristocratie wisigothique. Il serait le fils d’un certain Favila, duc de Galice (635-701), qui lui-même aurait été le fils illégitime de l’ancien roi wisigoth Chindaswinth (m. 653). La capitale du duché de Galice (ducatus galliciae) était alors située, non pas à Saint-Jacques de Compostelle  comme aujourd’hui, mais dans la cité voisine de Tuy, si bien que l’on peut tout à fait imaginer que cette ville ait pu être le lieu de naissance de Pelagius.

D’après les règles dynastiques de l’époque, le jeune homme aurait dû succéder à son père à la tête du duché mais, en 701, le nouveau roi des Wisigoths, Wittiza, accusa Favila d’avoir voulu le renverser et ordonna sa mise à mort. Son fils fut alors contraint de se réfugier dans les monts Cantabriques afin de réchapper au même sort. Durant près de huit années, le prince déchu mena ainsi la vie d’un fugitif, acquérant au passage une expérience de la clandestinité qui lui sera fort utile plus tard. En 709, la mort de Wittiza et l’arrivée sur le trône de Tolède du propre cousin de Pelagius, le duc de Bétique Roderik, permirent à l’exilé de revenir en grâce et même de devenir, dit-on, le nouveau chef de la garde royale (comes spathariorum).

II. L’arrivée des Ismaélites

Mais le fils de Wittiza, Agila II, n’entendait pas se laisser ainsi déposséder. Replié dans l’ouest du pays avec ses plus fidèles partisans, il entra bientôt en contact avec le gouverneur byzantin de Ceuta, le comte Julianus, qu’il appela à son aide en lui promettant de hautes responsabilités en cas de victoire de son parti. Le comte Julianus accepta volontiers mais, afin d’étoffer ses troupes, il permit à une petite escouade de soldats arabo-berbères commandés par un certain Tarik ibn Ziyad de passer en Espagne sur ses propres bateaux. Une fois débarqué à Gibraltar cependant, le 27 avril 711, Tarik ne tarda pas à jouer sa propre carte.

Averti des graves événements qui se produisaient dans le sud de son royaume, Roderik se rendit sur place afin de repousser  en personne l’invasion ennemie. L’affrontement tant attendu entre les deux armées se produisit le 19 juillet 711 à Guadalete près de Cadix. D’après certaines sources, Pelagius aurait participé personnellement à la bataille en tant que porte-étendard dans l’armée de son cousin. Le choc fut brutal et longtemps indécis, mais les armées wisigothiques furent finalement vaincues et Roderik lui-même périt dans la mêlée. Restés seuls maîtres du terrain, les Arabo-Berbères firent alors venir de nouveaux renforts depuis l’Afrique. Sous la conduite de Musa ibn Nusayr, gouverneur omeyyade d’Ifrkiyya, un fort contingent arabe débarqua alors en Espagne afin de superviser directement les opérations de conquête. Tarik et Musa remontèrent séparément vers le Nord en s’emparant sur leur passage de toutes les villes qu’ils rencontraient. La guerre fut rude mais, en 714, les musulmans infligèrent une défaite décisive aux forces des Wisigoths près de Salamanque. Peu de temps après, l’entrée de Musa dans Gijón (lat. Gego) marqua la fin de toute résistance organisée. Sindred, archevêque de Tolède et primat d’Espagne, gagna Rome tandis que de nombreux dignitaires de l’ancien royaume partirent se réfugier dans le royaume franc (2).

Il est impossible de savoir ce que fit Pelagius entre 711 et 718. D’après certaines sources, il aurait été fait prisonnier par les Arabes (en 711, 714 ou 717 ?) et retenu comme otage à Tolède ou à Cordoue jusqu’à ce qu’il parvienne à s’échapper et à fuir vers les monts Cantabriques. Selon d’autres sources, il aurait rejoint cette dernière région pour y organiser la résistance à l’envahisseur dès le lendemain de la défaite de Salamanque. Selon un dernier avis enfin, il fut en réalité autorisé à s’y installer très officiellement et au terme d’un accord conclu avec les Arabes, qui lui auraient ainsi garanti une large autonomie politique. Cela n’aurait d’ailleurs rien eu d’étonnant puis que les Omeyyades avaient agi ainsi pour le gouverneur de Murcie, Theodemir et pour celui de la Navarre, le comte Cassius, qui s’étaient vus tous les deux garantir l’autonomie de leur principauté dans le cadre du califat.

III. La révolte des Asturies

Quoi qu’il en soit de l’exactitude de ces différentes opinions, toujours est-il que, vers 718, Pelagius décida de se révolter ouvertement contre le pouvoir musulman. D’après la légende, il aurait agi ainsi parce que sa sœur, Adosindis, avait été demandée en mariage par le chef berbère Munuza, le commandant des troupes musulmanes installées dans le Nord de la Péninsule. D’autres estiment que cette révolte était surtout fiscale. L’un des successeurs de Musa ibn Nusayr à la tête de l’émirat d’Andalousie, Anbasa al-Kalbi, avait en effet décidé de doubler le montant de la djizya, la capitation payée par tous les non-musulmans. 

Pelagius s’allia alors avec l’ancien duc de Cantabrie, Pierre (Petrus/Pedro, m. 730). Désireux lui aussi de fuir la domination étrangère, ce dernier n’avait pas hésiter à quitter sa capitale de Tritium Magallum (act. Tritio, près de La Rioja) pour s’installer avec les siens dans la région montagneuse de Pilona au sud de Gijon. La fille de Pelagius, Ermesindis, et le fils de Pierre, Alphonse (Adalfonsius/Alfonso, 693-757), convolèrent bientôt en juste noce afin de sceller l’alliance de leurs parents. Renforcé par ce partenariat, et fort du crédit que lui conféraient sa noble naissance et son expérience militaire, Pelagius put bientôt se faire acclamer en tant que « prince des Asturiens » (princeps asturorum) par une assemblée de chefs locaux.

Pelagius trouva en Cantabrie un terrain très favorable à ses projets politiques. Les rudes peuples montagnards du Nord de la Péninsule (Asturiens, Cantabres, Galiciens et Vascons) n’avaient jamais toléré très longtemps la mainmise d’un pouvoir étranger. Les Romains jadis, puis les Wisigoths à leur suite, ainsi avaient dû mener de longues et âpres luttes pour tenter de les réduire, sans d’ailleurs jamais y parvenir totalement. Tandis que les nouveaux maîtres Arabo-berbères s’installaient dans la région, il était inévitable qu’ils ne se frottassent à leur tour à ces combattants irréductibles.

Initialement, le pouvoir omeyyade ne sembla pourtant guère prêter d’attention à ces rebelles réfugiés dans un territoire reculé, pauvre et sans importance stratégique. Mais, après la grave défaite que subit son armée devant Toulouse en juin 721, al-Kalbi s’avisa de réduire la menace que constituait sur ses arrières la présence de Pelagius et de ses hommes. Il demanda donc à l’émir Munuza de monter une expédition afin d’abattre le pouvoir Pelagius. Pour cela, Munuza choisit de faire confiance à son lieutenant Al-Kama, à qui il confia environ un millier d’hommes.

IV. La bataille de Covadonga

Au cours de l’été 721 (ou 722 ?), Al-Kama et ses soldats quittèrent donc Gijon et pénétrèrent prudemment dans les monts Cantabriques. Ils parvinrent sans encombre à Pilona, qui avait été évacuée par ses habitants. A côté d’Al-Kama se trouvait peut-être un certain Oppas, ancien archevêque de Séville et parent de Pelagius, qui avait été apparemment chargé d’entamer des négociations de paix avec les rebelles. Oppas écrivit donc à Pelagius pour l’enjoindre de se rendre mais celui-ci, fermement décidé à en découdre, ne voulut rien entendre. Al-Kama choisit alors d’en finir. Il s’avança vers l’est et, sans le savoir, se laissa ainsi emmener exactement là où Pelagius cherchait à l’attirer.

Soudain, alors que les Arabo-Berbères étaient parvenus ans un étroit défilé situé au pied du mont Auseva, au cœur des monts Europe, les archers de Pelagius, installés sur les falaises, les criblèrent de flèches et de pierres. Les soldats omeyyades se mirent immédiatement en formation de défense mais Pelagius lança alors contre eux une forte charge de cavalerie, ce qui les obligea à reculer et à se disperser. Comprenant que la partie était perdue, Al-Kama ordonna une retraite générale mais ses ennemis lui coupèrent le passage en faisant s’écrouler de gros rochers depuis les hauteurs. Les combats devinrent furieux. Totalement encerclés, Al-Kama et un grand nombre de ses hommes périrent dans la bataille tandis qu’Oppas était fait prisonnier – il devait plus tard être exécuté pour trahison. D’autres combattants, qui tentaient de fuir, finirent par se perdre dans le dédale des sentiers et furent pour la plupart massacrés par les paysans locaux qu’on avait lancés à leur poursuite. Seul un petit groupe, après avoir erré durant deux jours et deux nuits et gravi près de cinq cols, parvint finalement à rejoindre l’émir Munuza à Gijon. Celui-ci, craignant que cette déroute ne soit le prélude à une attaque chrétienne massive, décida alors d’abandonner la ville pour se réfugier au sud du fleuve Duero. Quelques mois plus tard, il lança pourtant une nouvelle offensive contre les Asturies mais fut alors battu et tué par les forces de Pelagius. 

Désormais instruit des difficultés qu’il y aurait à combattre un tel adversaire sur un tel terrain, l’émir de Cordoue choisit de minimiser ces défaites et de ne pas prendre sa revanche. Ses successeurs adoptèrent la même attitude, si bien qu’aucune troupe musulmane ne s’aventurera plus jamais dans les monts Cantabriques.

V. La création d’une principauté

Désormais libre de ses mouvements, Pelagius profita de cette aubaine pour renforcer son autorité sur les Asturies. Il installa sa petite cour dans la bourgade de Cangas de Onis (lat. Canicas) et prit langue avec tous les chefs locaux qui rejetaient comme lui la domination maure.

En quelques années, il jeta ainsi les bases d’un petit Etat néo-wisigothique indépendant et souverain, où les dispositions juridiques de l’ancien « Code de loi du roi Receswinthe » (Liber ludiciorum) demeurèrent en vigueur. Des soldats et des fonctionnaires issus de l’ancien régime vinrent peu à peu le rejoindre afin d’échapper à la domination musulmane. Pelagius leur fit distribuer des armes et leur donna des terres incultes afin qu’ils les mettent en valeur. Mais l’éloignement des Asturies, qui faisait sa force, constituait aussi sa faiblesse. La région ne comptait ainsi presque pas de routes mais seulement des sentiers. On n’y comptait aucune cité d’importance, aucun évêché et même aucun monastère ! Pelagius lui-même ne possédait même pas une chancellerie qui fut capable de rédiger ses propres actes administratifs (3). Il resta donc essentiellement et avant tout un chef de guerre.

Bien que les données manquent pour l’affirmer, on peut penser que des affrontements continuèrent à se produire de façon épisodique après Covadonga entre les forces de Pelagius et celles de l’émirat de Cordoue. C’est sans doute pour cette raison que Pelagius entreprit de faire bâtir tout un réseau de forteresses aux pieds des principales vallées de la région, afin de surveiller les accès des Asturies et empêcher les incursions ennemies. L’archéologie a d’ailleurs récemment exhumé l’un de ces bastions primitifs dans la ville de Lena.

Après dix-huit années d’un règne obscur, Pelagius décéda de mort naturelle, en l’an 737, à l’âge de cinquante-deux ans environ. De son mariage avec l’aristocrate Gaudiosa, il avait eu au moins deux enfants : un fils, prénommé Favila, et une fille, dénommée Ermesindis. Dès qu’il monta sur le trône, le prince Favila entreprit de faire enterrer son père sous le parvis de l’église Sainte-Eulalie d’Abamia située dans le village de Corao, tout près de Cangas de Onis. En son hommage, il fonda également à Cangas de Onis l’église de la Santa Cruz (« Sainte Croix »), qui existe toujours.

VI. Une longue postérité

Suite à la mort accidentelle de Favila en 739 (apparemment tué par un ours au cours d’une partie de chasse, mais peut-être assassiné ?) ce ne sont pas ses enfants, sans doute encore trop jeunes, qui lui succédèrent mais son beau-frère Alphonse, le fils du duc Pierre, qui devint ainsi le prince Alphonse Ier. Profitant des graves difficultés que rencontraient alors les Arabes d’Espagne, vaincus en Gaule par Charles Martel et coupés de leurs bases orientales par la grande révolte du Maghreb berbère en 740, Alphonse put donner une nouvelle assise territoriale à sa principauté. Il conquit ainsi la Galice sans doute dès 740, avant d’entrer dans Astorga en 749 et de s’emparer du Léon en 754. Il réussit même à s’avancer jusqu’à La Rioja. Peu avant sa mort, vers 757, il se fit acclamer officiellement comme « roi des Asturiens » (rex asturorum).

C’est Alphonse Ier qui, ayant choisi d’attribuer la victoire jadis remportée par Pelagius dans les monts Europe à la protection de la Vierge Marie, fit établir une chapelle commémorative dans l’une des cavernes situées près du lieu de bataille. Cette « Grotte de la Fente » (Cueva de onnica en latin) deviendra par déformation de langage Covadonga. Au 13ème siècle, le roi Alphonse X de Castille fit retirer le corps de Pelagius et de son épouse de la petite église d’Abamia pour les faire inhumer en grande pompe dans la nouvelle chapelle de Covadonga.

Pour tous les historiens qui, sans aller jusqu’à nier purement et simplement l’existence même de Pelagius, ne croient pas à cette version de l’histoire officielle, la bataille de Covadonga fut seulement l’un des nombreux combats que les forces musulmanes durent mener afin d’assurer leur contrôle dans le nord de la Péninsule face à la résistance des populations locales. Au bout du compte, ils échouèrent dans cette politique et furent contraintes d’admettre l’existence de chefferies indépendantes, dont l’une des plus importantes fut justement celle de Cangas de Onis. C’est-là que prit bientôt corps un pouvoir politique qui n’allait pas tarder à étendre sa domination sur tout le quart nord-ouest de la Péninsule ibérique. Cette lignée princière de Cangas, peut-être purement autochtone, devait ensuite s’inventer une filiation wisigothique et élaborer le thème de la « Reconquête », dont les premières manifestations datent des années 800, époque où se mit en place le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. C’est alors, et alors seulement, qu’aurait été forgée la figure de Pelagius, peut-être à partir de la compilation de différents personnages historiques.

Bibliographie :

. Collins, Roger : The Arab Conquest of Spain, 710-797, Blackwell Publishing, Oxford, 1989.

. Rucquoi, Adeline : Histoire médiévale de la Péninsule ibérique, Point Histoire, Paris, 1993.

Notes :

(1) Pelagius est la forme latine du grec pelagios « l’océan » qui a donné en espagnol Pelayo et en arabe Belay.

(2) Terrifié, le clergé tolédan fit alors enterrer les couronnes votives des rois wisigoths dans la tombe d’un modeste prêtre dénommé Crispinus. Ces joyaux ne seront retrouvées que mille ans plus tard et certains d’entre eux se trouvent désormais au Musée de Cluny à Paris.

(3) Le premier acte connu d’un souverain asturien est daté de l’année 775, il s’agit d’une donation faite par le roi Silo.

Crédit photographique : détail de la couronne votive du roi wisigoth Receswinthe, trésor de Guarrazar (via wikimedia commons)

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