Grandes figures des services spéciaux français : Pierre Theys (1906-1996), le « Mister Q » du SDECE

            On pourrait parfois se demander ce qui poussent des Etats à consacrer autant de moyens à renforcer les capacités de leurs services de renseignement alors qu’ils disposent déjà d’un corps diplomatique dont la mission première est précisément de les informer sur la marche du monde. 

Cette situation, en apparence illogique, est essentiellement liée au fait que le droit international ne reconnait que deux situations juridiques opposées, à savoir l’état de paix et l’état de guerre. Dans l’état de paix, toutes les relations interétatiques sont censées être régies par des conventions et des accords écrits et, éventuellement, par les arbitrages de la cour internationale de justice. L’activité des diplomates s’inscrit alors dans un cadre très strict, celui fixé notamment par la convention de Vienne de 1961. Lorsque l’on entre dans un état de guerre, c’est-à-dire lorsque des Etats ont décidé de résoudre leur différend au moyen d’un conflit ouvert, ils rompent en général toute relation officielle.

Cette dichotomie juridique ignore donc une réalité manifeste, à savoir qu’il existe, entre la guerre et la paix, un état intermédiaire caractérisé par des formes d’hostilités plus ou moins latentes.

Or, c’est justement dans ce cadre d’action qu’évoluent principalement les services de renseignement. Eux seuls peuvent agir là où le respect des conventions voudrait que l’on ne fasse rien, eux seuls peuvent obtenir ces informations stratégiques que l’adversaire cherche justement à dissimuler par tous les moyens, eux seuls peuvent lui adresser des messages sans risquer de basculer pour autant dans une situation de guerre ouverte.

Tout ceci est loin d’être purement théorique car cette guerre clandestine compte chaque année des victimes. Près de deux cents membres des services spéciaux français sont ainsi morts en mission entre 1945 et 2012 (si l’on s’en tient au recensement exhaustif effectué par Roger Faligot). Depuis 1965, plus d’une centaine d’assassinats politiques ont été commis sur le territoire français, ce qui est beaucoup pour un pays que l’on considère comme ayant été relativement épargné par ce type de violences.

Dans cette lutte, il n’y a guère de place pour le respect du droit ni pour la morale. Tous les coups ou presque sont permis, la seule règle étant de ne pas se faire prendre. Se souvient-on que la vague d’attentats terroristes qui a frappé Paris en 1986 avait été orchestrée par les services iraniens pour obtenir de la France qu’elle s’acquitte d’une dette contractée à l’époque du Shah ? Se rappelle-t-on que l’attentat commis en mai 2002 à Karachi contre des ingénieurs français a sans doute été provoqué par des officines pakistanaises en réaction à une rétro-commission non versée ?

Voilà de quoi certains régimes sont capables. Si la France veut pouvoir préserver au mieux ses intérêts et garantir sa souveraineté, elle doit donc disposer d’une organisation capable de jouer à ce jeu et de le remporter. Elle doit pouvoir compter sur des officiers de renseignement assez habiles pour parvenir à infiltrer les rangs de l’adversaire jusqu’au plus haut niveau. Elle doit aussi pouvoir s’appuyer sur des hommes d’action aptes à conduire des opérations clandestines souvent très périlleuses.

Tous ces agents opérationnels, à leur tour, vont avoir besoin d’être soutenus et épaulés par des techniciens hors-pair.

Comme souvent, les Britanniques ont été des pionniers en la matière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Christopher Hutton (1893-1965), Charles Fraser-Smith (1904-1992) ou encore Charles Bovill (1911-1992) ont su réaliser un travail extraordinaire en inventant toutes sortes de gadgets qui se sont avérés bien utiles pour leurs collègues en mission (par exemple des caméras placées dans des porte-cigarettes, des cartes intégrables dans des peignes ou encore des microfilms insérables dans des blaireaux). Leur action a d’ailleurs clairement inspiré Ian Fleming lorsqu’il a décidé de créer le fameux personnage du major Geoffrey Boothroyd, alias « Q », auquel James Bond a dû si souvent la vie.

Confrontés aux mêmes défis, les Français n’ont pas été en reste. Dans les années 1930, la section de recherche du deuxième bureau d’état-major disposait déjà d’un laboratoire technique spécialisé notamment dans la microphotographie et la réalisation de dispositifs d’écoute.

A la Libération, inspirés qu’ils étaient par l’expérience de la Résistance, les services spéciaux français ont décidé de transformer l’essai. Le directeur général du SDECE, Henri Ribière, et surtout son adjoint en charge des opérations, le colonel Pierre Fourcaud, ont donc favorisé la création d’un laboratoire scientifique destiné à travailler pour l’usage exclusif du SDECE. Et lorsque la question s’est posée de savoir qui pourrait prendre la direction de cet outil très particulier, leur choix s’est porté sur Pierre Theys (1906-1996), l’homme qui va nous intéresser ici et dont nous sommes heureux de présenter la première biographie.

1. L’ingénieur chimiste  

Pierre Victor Eugène Theys est né le 27 juillet 1906 à Vitry-le-François, dans le département de la Marne (51). Il est le fils d’Etienne Theys (1876-1965) et de Jeanne Amandine Victorine Chaumont (1876-1927), dite « Amanda », qui s’étaient mariés à Vitry-le-François le 19 septembre 1905.

Originaire du Hainaut belge et plus lointainement d’Echternach, au Luxembourg, la lignée des Theys s’est implantée dans la Marne dans la seconde moitié du 19e siècle, à une époque où ce bassin d’emploi ne cessait d’attirer des migrants venus principalement de Belgique. A la naissance de son fils Pierre, Etienne Theys n’a d’ailleurs pas encore été naturalisé français et reste un sujet du roi des Belges.

Travaillant dans l’usine de faïence de Vitry-le-François, Étienne y exerce la fonction de chef d’atelier. Implanté en 1899 sur le canal reliant la Marne au Rhin et non loin de la gare, cet établissement industriel produit des carrelages, des poêles et des revêtements sanitaires. Principal employeur de la commune, il compte alors près de 400 ouvriers. 

Etienne Theys et sa famille habitent non loin de là, au n°4 de rue de l’Arquebuse, dans le centre-ville de Vitry-le-François, tout près de la Place d’Armes et de l’église Notre-Dame de l’Assomption.

Après la naissance de Pierre, Etienne et Amanda auront deux autres enfants. Le premier, Jean-Marie, mourra accidentellement en mars 1914 à l’âge de deux mois seulement. Le second, également prénommé Jean-Marie (sans doute en hommage à son aîné) verra le jour en 1917[1].

Connaissant la condition ouvrière de l’époque, on peut sans peine imaginer un quotidien laborieux et plutôt austère. Le couple Theys-Chaumont, qui a certes des revenus modestes, est cependant loin d’être miséreux (les Chaumont appartiennent plutôt à la petite bourgeoisie). Elevé dans une famille catholique (mais guère dévote), Pierre fera sa communion et sa confirmation.

La grande histoire va venir imposer sa marque et bousculer l’existence jusque-là très tranquille des habitants de Vitry-le-François. Le 4 août 1914, au lendemain la déclaration de guerre, l’état-major du généralissime Joffre installe son quartier-général dans le collège de la ville réquisitionné. Joffre et ses stratèges n’auront cependant guère le temps de prendre leurs marques. En effet, Vitry-le-François va être occupée par l’armée allemande du 5 au 11 septembre 1914 avant que les troupes françaises ne parviennent finalement à reprendre la cité dans la foulée de la bataille de la Marne.

Comme les autres familles de Vitry, les Theys ont probablement dû s’exiler afin de se mettre à l’abri (pendant un temps plus ou moins long). On ne sait pas, hélas, si Etienne Theys a servi pendant la Grande guerre car son registre matricule n’a pas été mis en ligne (d’après la mémoire familiale il aurait servi dans l’armée belge au sein d’une unité non combattante de garde-voies).

Après l’Armistice, la vie va peu à peu reprendre son cours normal. Amanda Chaumont étant décédée précocement en 1927, Etienne va se remarier avec une femme, Jeanne Buiatti (?), qui va s’occuper d’élever les enfants issus du premier lit de son époux et en particulier de Jean-Marie, qui n’avait pas encore dix ans.

Bon élève, Pierre effectue sa scolarité primaire et secondaire au collège de Vitry. Après avoir obtenu son certificat d’études en 1920, il a sans doute rejoint le lycée ou bien une école professionnelle (peut-être à Châlons-sur-Marne ?). Très jeune, Pierre a été atteint d’une forte amblyopie qui va sérieusement endommager sa vision, ce qui l’obligera à porter toute sa vie des lunettes de vue dotées d’une forte correction.

Situé au cœur de la Champagne crayeuse, le département de la Marne compte évidemment de nombreuses exploitations viticoles. Pierre Theys ayant passé toute son enfance et son adolescence en contact avec ces milieux, c’est peut-être la raison pour laquelle le jeune homme va tout d’abord se tourner vers la viticulture et l’œnologie.

Une fois son baccalauréat en poche, il va donc partir pour Montpellier, dans l’Hérault, afin de suivre une formation à l’Ecole nationale d’agriculture (septembre 1924). Pour un enfant du Nord comme lui, le choc a dû être saisissant car les paysages, le cadre de vie et les conditions climatiques de la cité montpelliéraine ne ressemblaient en rien à ce qu’il avait connu jusque-là. Mais il va bien s’adapter et gardera un très bon souvenir de ses collègues « carabins » et de leurs chansons. Après avoir passé deux ans au sein de l’Ecole d’agriculture, il en est officiellement diplômé en septembre 1926.  

Appelé sous les drapeaux en novembre 1926, Pierre va effectuer sa visite de contrôle à Châlons-sur-Marne[2]. Etonnamment, les médecins chargés de vérifier son état de santé ne parviendront pas à déceler ses graves problèmes de vue que et vont donc le déclarer apte pour le service.

Du fait qu’il avait choisi de poursuivre son cursus scolaire (art. 23), Pierre va bénéficier d’un sursis et ne rejoindra donc son unité qu’un an plus tard, en novembre 1927. Intégré au sein du 17e groupe de cavaliers de remonte (17-GCR) en tant que soldat de deuxième classe, il aura la chance d’être envoyé à Suippes, dans un camp proche de son domicile.

Avant même son incorporation définitive toutefois, ses sous-officiers instructeurs vont toutefois se rendre compte qu’il est mal voyant. Son cas sera donc remonté vers une commission de réforme qui le déclarera inapte au service à titre définitif en janvier 1928. Pierre Theys gardera de cette aventure plutôt rocambolesque un souvenir assez plaisant car ce fut pour lui l’occasion d’approcher le monde équestre et celui de l’armée dont il ne connaissait rien jusqu’alors, sinon la vision de Courteline.  

Revenu à Vitry-le-François, Pierre Theys va se faire embaucher dans une usine locale produisant des bouteilles de bière pour les brasseries de Saint-Nicolas-de-Port et où il sera chargé d’assurer l’entretien d’une machine frigorifique (février – septembre 1927). Il va ensuite partir pour Aubervilliers, en région parisienne, pour occuper les mêmes fonctions de frigoriste mais cette fois-ci au sein de l’usine les « Nouvelles glacières » appartenant à la société Montfort & Compagnie (décembre 1928 – septembre 1929). En novembre 1929 enfin, Pierre Theys va rejoindre la raffinerie de sucre Lebaudy-Sommier en tant qu’ingénieur chimiste.

Situé le long de l’avenue de Flandres, non loin long du canal de Saint-Denis et à proximité de la rotonde de Stalingrad[3], la raffinerie Lebaudy-Sommier était située au cœur d’un vaste périmètre alors très industrialisé. Chaque jour, des dizaines de camions et de péniches chargés de lourdes cargaisons de betteraves arrivaient de tout le Nord de la France pour y délivrer leur contenu ensuite transformé en sucre blanc.

Avec ses collègues de la direction technique de l’usine, Pierre Theys va devoir effectuer les analyses et les contrôles de qualité, surveiller attentivement les processus de distillation et de cristallisation, superviser l’épuration des eaux de chauffe ou encore assurer l’hydrolyse de la levure nécessaire à l’obtention d’invertase, ou sucre inverti (il faut croire qu’il avait acquis ses connaissances en matière de chimie organique à l’Ecole nationale d’agriculture).

Dès cette époque, Theys manifeste déjà une inventivité et une curiosité débordantes. Loin de se contenter de la routine que pourrait parfois entrainer son poste, il mène aussi de nombreuses recherches personnelles, en particulier dans le domaine de la cristallisation des corps purs, ce qui va notamment l’amener à mettre au point plusieurs appareils de mesure automatique.

Soucieux de renforcer et de développer ses connaissances et ses compétences, il va obtenir de son directeur l’autorisation de pouvoir suivre des cours à l’Ecole supérieur du froid (1931), à l’Ecole municipale d’hygiène (1932-1933) et surtout à l’Ecole des Arts et Métiers (ECAM), une prestigieuse institution qu’il va fréquenter pendant quatre années (1932-1937), acquérant au passage de solides connaissances en chauffage industriel, métallurgie, électricité et céramique technique. C’est précisément cette curiosité technique multi-facettes et la diversité des études qui constitueront la base de la créativité du futur responsable du laboratoire technique des services de renseignements français.

C’est aux Arts et Métiers que Pierre Theys va rencontrer sa future épouse, Colette Huter (1915-2004), qui travaillait alors comme assistante à l’ECAM. Colette était la fille de Gaspard Huter (1885-1959), un ébéniste originaire de la région francfortoise en Allemagne et installé en France depuis 1913 après son mariage avec Clarisse Malbec (1888-1964). La famille Huter résidait alors avenue de la République et le père de famille travaillait comme compagnon ébéniste faubourg Saint-Antoine, dans le quartier des artisans du meuble. Ils disposait aussi d’une maison de campagne à Dordives, dans le Loiret.

Pierre va trouver avec Colette une femme de caractère qui saura le conseiller et l’appuyer efficacement. Très uni, le couple aura trois enfants nés entre 1942 et 1950. Après les noces, Pierre Theys va installer sa petite famille dans l’appartement dont il avait débuté la location en avril 1937. Situé au 104 boulevard Voltaire, dans le 11e arrondissement, au quatrième étage d’un bel immeuble haussmannien, le lieu avait pour avantage d’être situé à peu de distance du boulevard de la Villette et de la raffinerie où il travaillait. Il y résidera jusqu’au début des années 1980.

2. L’entrée dans la Résistance puis dans les services spéciaux

Comme souvent, c’est encore une fois la guerre qui va venir bouleverser cette ascension sociale et professionnelle réelle certes, mais somme toute assez banale, et transformer la carrière ainsi que l’existence de Pierre Theys.

Non mobilisable en septembre 1939 du fait de son handicap, l’ingénieur de Lebaudy va pouvoir poursuive son activité professionnelle malgré l’occupation allemande. En septembre 1942, il connaîtra même une belle promotion en devenant le sous-chef du laboratoire central chargé des recherches et de la mise au point des produits de l’usine Lebaudy. Son responsable, le directeur technique René Bertrand, ne tarit pas d’éloges sur lui, vantant son sérieux, son abnégation et son efficacité.

A ses heures perdues, le chimiste poursuit ses recherches personnelles. Il va ainsi mettre au point un ersatz de café constitué de grains d’orge, un produit qui permettra à certains cabaretiers parisiens de réaliser de bonnes affaires en procédant ostensiblement au moulage de ces grains devant leur clientèle.

A une date inconnue, mais sans doute vers 1943, Pierre Theys est contacté par un réseau de résistance pour le compte duquel il va accepter de travailler. Comment et pourquoi ? Faute de pouvoir disposer d’un dossier d’archive, ces questions demeurent encore sans réponse à l’heure actuelle.

Une hypothèse semble cependant plausible. Car l’entreprise Lebaudy-Sommier est vite devenue un actif foyer de résistance à l’occupation. D’une part, beaucoup de ses ouvriers sont communistes ou communisants et donc proches des FTP. D’autre part, le conseil de direction de l’usine compte en son sein plusieurs patriotes très engagés ; en particulier Jean Lebaudy-Sommier (1894-1969), Roger Soulange-Bodin (1887-1945) et Jean de Vögue (1898-1972), qui vont tous les trois occuper de hautes fonctions au sein de la Résistance, que ce soit au sein de Combat, de CDLR (Ceux de la Résistance) ou de l’ORA (Organisation de la Résistance armée). De là à penser que ces hommes ont eu l’idée de faire appel au chimiste attitré de leur usine pour confectionner les explosifs dont ils avaient besoin, il n’y a qu’un pas qu’il parait assez raisonnable de franchir.

Devenu l’ingénieur attitré d’un réseau d’activistes, Pierre Theys va donc installer son matériel dans une discrète chambre de bonne située au dernier étage du 104 boulevard Voltaire où il réside. C’est là qu’il va pouvoir confectionner les engins explosifs dont ses camarades de combat se serviront ensuite pour s’en prendre aux Allemands et à leurs collaborateurs.

Les différentes opérations nécessaires à la fabrication d’explosifs sont extrêmement délicates et dangereuses à mener, elles nécessitent beaucoup d’adresse et de sang-froid. En mélangeant de l’acide nitrique, de l’acide sulfurique et de la glycérine selon un dosage et une température précis, on obtient d’abord une substance qu’il faut ensuite plonger dans de l’eau froide. L’éther trinitrique de la glycérine, couramment appelé nitroglycérine, vient alors se déposer au fond du récipient. Après avoir purifié ce précipité de toute l’eau qu’il contient, on le fait ensuite absorber par une matière inerte, comme de la sciure par exemple, ce qui permet ainsi d’obtenir de la dynamite.

Pierre Theys va semble-t-il prendre goût à cette activité subversive mais ce faisant il va aussi se constituer de nouvelles relations qui vont lui permettre de changer radicalement d’orientation professionnelle.

Après la Libération de Paris et alors qu’il vient de fêter ses trente-huit ans, Pierre Theys se trouve ainsi placé face un choix : ou bien continuer son travail à la raffinerie, ou bien se lancer dans une nouvelle carrière qui soit plus en rapport avec l’activité qu’il a mené pendant la Résistance. C’est finalement la seconde option qu’il va choisir.

En octobre 1944, au grand regret de ses employeurs, il présente donc sa démission afin de pouvoir rejoindre le laboratoire du Service de Contrôle Technique (SCT). Dissimulé derrière cette appellation assez anodine, le SCT a pour principale mission d’intercepter les communications postales, télégraphiques et téléphoniques de tous ceux que les forces de l’ordre soupçonnent de conduire des activités illicites. Accessoirement, cela permet aussi au pouvoir de se faire une bonne idée sur l’état de l’opinion publique.

Créé en 1939, le SCT a été très actif sous le régime de Vichy, notamment lorsque René Bousquet en avait le contrôle. A la Libération, il est passé sous le contrôle de la DGER, le service de renseignement extérieur du gouvernement provisoire de la République française. Le patron de la DGER, Jacques Soustelle, a placé à sa tête l’inspecteur général de Maistre. Au printemps 1945, ce dernier emploie près de 9 000 personnels tous statuts confondus. Des effectifs aussi pléthoriques indiquent bien que le travail ne manque pas et qu’en temps de guerre moins que jamais le secret des correspondances n’est absolument pas respecté.

 Installé au 93 du boulevard Montparnasse et dirigé par un certain major Spiteri, le service des laboratoires du SCT s’occupe notamment de l’étude photographique des documents administratifs, le but étant de pouvoir ainsi détecter d’éventuels contrefaçons. Pareil objectif suppose d’avoir de bonnes connaissances en matière de chimie et c’est sans doute la raison pour laquelle on a fait appel à Pierre Theys, qui, à cette occasion a été promu au grade d’inspecteur-adjoint de seconde classe. A vrai dire, on ne sait pas si l’ingénieur de chez Lebaudy avait acquis de l’expérience en la matière du fait de ses recherches personnelles ou bien s’il a été directement formé au sein du SCT.

En juillet 1945, c’est-à-dire à peine quelques mois après la fin de la guerre, Pierre Theys va être sélectionné pour accomplir une mission en Allemagne occupée. Si les détails de ce voyage nous échappent, il semble bien que l’objectif était d’étudier la falsifiabilité des documents administratifs allemands. Un certain nombre d’anciens cadres du régime hitlérien cherchaient alors à éviter les poursuites engagées contre eux et il y avait urgence à pouvoir les démasquer. Dès lors, il était logique de faire appel à l’analyse de spécialistes comme Pierre Theys. Cette activité va le conduire à collaborer à plusieurs reprises avec des officiers de renseignement américains et britanniques.

Mais le conflit étant présent terminé, le SCT va connaitre une baisse drastique de ses effectifs, ceux-ci passant de 9 000 à 2 500 en seulement quelques mois. Le 5 septembre 1945, le SCT est officiellement détaché de la DGER pour être rattaché au ministère de l’Intérieur (et plus précisément à la direction des Renseignements Généraux, l’une des branches de la Sûreté nationale). Plus question désormais de lire toutes les correspondances. A partir du 5 juin 1945, le contrôle du courrier intérieur est abandonné, seul celui en lien avec l’extérieur des frontières étant maintenu. En janvier 1946, seul le courrier transitant entre la France, l’Allemagne et l’Autriche peut encore faire l’objet d’interceptions administratives. L’effectif du service passe alors sous la barre des 1 000 employés. 

En fin de compte, en mars 1946, le SCT se voit purement et simplement dissous. Heureusement pour lui, Pierre Theys a su démontrer ses qualités professionnelles et humaines. Il va donc être immédiatement récupéré par le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE), l’organisme qui a pris la succession de la DGER en décembre 1945.

3. Le « Mister Q » du SDECE

Comme la DGER avant lui, le SDECE a reçu une double mission. Il doit, d’une part, rechercher tout renseignement susceptible d’intéresser la sécurité nationale et, d’autre part, entraver toute menée hostile dont la France pourrait faire l’objet. Pour éviter d’entrer en conflit avec la Direction de Surveillance du Territoire (DST) cependant, il doit agir uniquement à l’extérieur des frontières nationales.

Si cette feuille de route est assez simple dans son principe, sa mise en œuvre est évidemment plus complexe et réclame des moyens conséquents, à la fois en hommes et en matériels mais aussi en ressources financières et évidemment en termes de volonté politique.

En cette fin des années 1940, le SDECE emploie environ 1 400 personnes. Son organisation est liée à la nature même de ses missions.

Placé au cœur de la machine, le service du renseignement (25), dirigé par Henri Trautmann, gère l’acquisition du renseignement humain. En son sein travaillent des officiers traitants qui, installés dans les représentations diplomatiques françaises, doivent créer et animer des réseaux d’espionnage. Dans le même temps, leurs collègues du service de contre-espionnage (23), placés sous la conduite de Roger Lafont, doivent justement empêcher que les adversaires de la France ne puissent faire de même. Des services d’analyse réalisent la synthèse des éléments ainsi recueillis avant que d’autres collègues n’assurent ensuite leur diffusion auprès des diverses instances politiques concernées, à commencer par la Présidence du Conseil.

Deux autres services jouent un rôle tout à fait spécifique. Dirigé par Guy Marienne, alias « Morvan », le service 25.2-4 est chargé de la recherche non conventionnelle. Autrement dit, il s’agit pour ses agents d’essayer de percer les secrets de l’adversaire en allant directement récupérer les documents les plus intéressants (en particulier le contenu des valises diplomatiques). Quant aux hommes du service action (29), dirigés par Henri Fille-Lambie, dit Morlanne, il leur revient de préparer et d’exécuter les opérations clandestines. Enfin, outre une direction administrative, qui gère les carrières de ses employés, le SDECE comprend aussi très naturellement une importante direction technique, qui doit fournir aux agents en missions tous les moyens dont ils ont besoin pour agir.

Cette direction technique est alors dirigée par le colonel Paul Arnaud. Vétéran des services spéciaux puisqu’il y travaille depuis 1937, Arnaud a connu l’époque où ils étaient entièrement aux mains de l’armée et en l’occurrence du deuxième bureau d’état-major. Parmi les équipes dont il a la charge on retrouve notamment le service 26.1, qui s’occupe de l’administration générale, le service 26.2, qui assure les transmissions entre la Centrale et les postes extérieurs du SDECE, le service 26.3, qui est chargé de la fabrication des faux documents étrangers et des reproductions photographiques, le service 26.4, qui assure le chiffrement des liaisons effectuées par le service 26.2, et enfin le service 26.6, qui s’occupe surtout du courrier.

Quant à Pierre Theys, Paul Arnaud lui a confié la direction du service 26.5, autrement dit du laboratoire scientifique du SDECE. Nommé à la fonction de chef de section et au grade administratif d’ingénieur principal, l’ancien chimiste du sucre va devoir élaborer tout le matériel dont les officiers du SDECE auront besoin pour conduire leurs missions.

Lorsque Pierre Theys en prend la tête le 1er avril 1946, le laboratoire du SDECE est encore installé dans un souterrain de l’avenue du Maréchal-Fayolle, dans le 16e arrondissement, juste en face du Bois de Boulogne[4]. Trois ans plus tard, il sera déplacé dans l’enceinte de la caserne Mortier, devenue le nouveau siège du SDECE.

Laisser-passer de Pierre Theys (archives privées)

Bien que cette partie de la carrière de Pierre Theys soit évidemment la plus intéressante, c’est aussi celle, hélas, sur laquelle nous sommes le moins renseigné. Ce qui est d’ailleurs assez logique puisqu’un lourd secret continue de peser sur les missions auxquelles il a pu collaborer durant son passage dans les services spéciaux.

Etant donné la période pendant laquelle il a été en fonction (1946-1972) et au vu de la feuille de route qui avait été assignée au SDECE par les autorités, on peut penser que son travail a principalement concerné la préparation de missions d’action et/ou de renseignement destinées à être conduites dans la sphère d’influence française, en Afrique du Nord notamment, qu’il s’agisse de missions ARMA (destructions d’objectifs) ou HOMO (neutralisations physiques).

Plus prosaïquement, il a également dû mettre au point le matériel nécessaire à l’accomplissement de nombreuses opérations plus conventionnelles, par exemple pour l’organisation de filatures ou de contre-filatures ou encore pour l’interception clandestine de documents. Ces opérations ont pu avoir dans de nombreux pays mais ont principalement concerné le continent européen (y compris sur le territoire national, car le SDECE avait reçu l’autorisation d’y mener des missions à partir du moment où ses dernières avaient débuté à l’étranger et à condition que la DST soit prévenue).

Même si les détails nous échappent, on sait malgré tout que Pierre Theys et ses équipes ont notamment élaboré des colles spéciales permettant de recoller sans laisser de trace le courrier ouvert clandestinement, des encres sympathiques destinées à ne pouvoir être lues que dans certaines conditions, des dispositifs de lumière infrarouge capables de révéler des éléments qui, sinon, auraient échappé à l’œil humain, des appareils de microphotographie et des appareils d’écoute miniaturisés, des cachets permettant de reproduire les sceaux officiels utilisés par des Etats étrangers, divers dispositifs capables de répandre ou d’inoculer des produits chimiques et notamment des somnifères ainsi que des poisons létaux, différents types d’armes destinés à être dissimulés dans des objets du quotidien et enfin et surtout des dispositifs explosifs pouvant être camouflés dans des valises, des sacs ou encore dans des vêtements.  

La tâche confiée au professeur Theys est loin d’être aisée mais elle lui convient parfaitement. En effet, le but premier du laboratoire consiste à élaborer, pour chaque mission, le dispositif qui sera le plus parfaitement adapté. Pas question donc de faire appel à du matériel standardisé, ou en tout cas sans l’avoir optimisé au préalable[5]. Il faut faire de son mieux pour inventer un outil qui soit le plus discret possible, très simple d’utilisation et bien sûr efficace, ce qui oblige à faire constamment preuve d’inventivité mais aussi parfois d’audace car le risque zéro n’existe pas. Son handicap ne semble nullement le gêner. Au contraire, c’est probablement l’une des clés de sa réussite car ses accessoires spéciaux sont systématiquement pensés afin de pouvoir être utilisés les « yeux fermés ».

Une autre difficulté à laquelle le professeur sera souvent confrontée est celle du manque de moyens. Comparativement à ceux dont disposent ses confrères de la CIA ou du KGB, il n’a évidemment que très peu de ressources à sa disposition. Il n’a d’ailleurs qu’une seule véritable assistante, la fidèle Suzanne Pardoux (1912-1999), une ancienne employée du BCRA qui va l’aider à effectuer le travail administratif mais aussi certaines opérations techniques que sa mauvaise vue ne lui permet plus d’assurer. Pierre Theys va devoir compenser cette infortune par une ardeur sans relâche mais aussi par un recours fréquent au système D[6].

Comme l’on ne peut pas être spécialiste de tout, l’ingénieur Theys devra parfois collaborer avec d’autres experts travaillant eux aussi au sein de la « Boîte ». Bernard Clery, le chef du service 26.2, sera évidemment son principal interlocuteur pour tout ce qui concerne la fabrication de faux documents officiels mais aussi pour la mise au point de dispositifs de reproduction photographiques.

A l’initiative du colonel Arnaud, le SDECE a aussi constitué une sorte de conseil scientifique ad hoc où vont venir travailler des experts extérieurs à l’institution. Le professeur Marcel Abribat (1900-1969), des laboratoires Kodak, va apporter son analyse en matière de photographie. Eugène Huguenard (1881-1968), du laboratoire de phonovision de l’Ecole des Arts et Métiers, était un expert reconnu en matière de radiodiffusion mais aussi d’enregistrement sonore, d’acoustique et de balistique. Michel Macheboeuf (1900-1953), de l’Institut Pasteur, était l’un des meilleurs biochimistes du pays. Charles Sannié (1896-1957), qui dirigea le service de l’Identité judiciaire de la préfecture de police de Paris entre 1930 et 1955, mettra à disposition quantités d’archives très utiles. Enfin, le docteur Louis Truffert (1910-2012), du laboratoire central de la préfecture de police, apportera régulièrement ses conclusions en matière de toxicologie.

Il est nécessaire de rappeler que dans les services spéciaux en général et notamment en France, l’organisation d’une mission répond à un partage des tâches très clair et que cette particularité a un impact direct sur la gestion des aspects techniques.

L’objectif est en général désigné par la direction du renseignement et/ou par l’état-major général mais l’exécutif et lui seul doit toujours donner son accord. Une fois celui-ci obtenu, la direction générale du SDECE transmet alors au chef de service concerné un ordre de mission. Le chef de service désigne donc l’un de ses hommes à la fonction de chef de mission. Point important, ce dernier doit être volontaire et peut parfaitement refuser un projet qu’il jugerait irréaliste. En général cependant, il va accepter car c’est justement à sa capacité à résoudre ce genre de difficulté que l’on mesurera sa valeur. Ensuite, et c’est le point le plus fondamental, c’est lui qui doit définir le scénario le plus approprié. Celui-ci doit tenir compte de la nature de la cible, du lieu où doit se dérouler l’opération ainsi que des diverses contraintes envisagées notamment en terme de délais. Le chef de mission doit alors constituer une équipe, répartir les rôles de chacun, définir le mode opératoire, établir les itinéraires d’approche et de repli ainsi que les « cas non conformes », c’est-à-dire les obstacles rencontrés qui conduiront éventuellement à l’annulation de la mission.

C’est durant cette phase de planification qu’il doit prendre contact avec le laboratoire du SDECE et cela afin de concevoir l’outil qu’il estimera être le plus adapté à la réussite de la mission. Car en effet un bon dispositif doit impérativement être conçu en liaison étroite avec ceux qui devront ensuite s’en servir. Les grands agents du SDECE, Marcel Leroy-Finville (du service 25.2-4) Robert Maloubier (du service 29), pour ne citer qu’eux, vont donc fréquenter celui qu’ils appellent le « Père Theys » afin de lui faire part de leurs besoins et pour essayer de trouver, en concertation avec lui, la solution qui répondra le mieux au besoin. Bénéficiant d’une large autonomie dans son champ d’action, celui-ci n’hésite pas à rembarrer ceux qui cherchent à lui forcer la main mais, à l’inverse, fait son maximum pour aider ceux qu’il apprécie et qui savent le prendre. 

Notons aussi que travail du Professeur[7] Theys ne concerne pas que la création du matériel adéquat mais également la préparation de la mission au sens large. Maloubier explique ainsi dans ses mémoires qu’au début de la guerre d’Algérie, Theys avait réalisé une maquette reproduisant fidèlement l’une des bases secrètes dont disposait l’ALN en Libye, une base que le Service Action avait reçu pour mission de détruire.

Une fois que tout est prêt, le feu vert final doit encore être donné par la direction générale (et par l’exécutif pour ce qui concerne les opérations de grande envergure ou particulièrement sensible). Une fois tout le monde de retour à la base, un débriefing de fin de mission aura lieu afin d’établir ce qui a bien fonctionné et ce qui n’a pas marché, le but étant de capitaliser sur expérience afin d’améliorer les futures missions. De nouveau Pierre Theys sera systématiquement présent lors de ces bilans.

4. Un style particulier, une réputation grandissante

Installé toute la journée au milieu de ses étagères surchargées de fioles et de gadgets, Pierre Theys travaille donc d’arrache-pied. Certes, notre homme ne paie pas de mine. D’une taille plutôt moyenne (1,71 m), la mâchoire carrée et la carrure bien charpentée, il est affublé de lunettes à double-foyer qui permettent de corriger un peu ses graves défauts de vision.

La lourde responsabilité qui pèse sur lui et le caractère très particulier de son travail n’affectent en rien sa cordialité.  D’une extrême courtoisie, il sait aussi faire preuve d’humour à l’occasion. Patriote, il n’affiche pas d’opinion politique marquée, ce qui est d’ailleurs plutôt bien vu au sein d’une institution qui se veut avant tout au service de l’Etat et non pas seulement du pouvoir en place.

Du fait de la nature particulièrement sensible de son poste, Pierre Theys se doit évidemment d’observer la discrétion la plus absolue. Aussi n’évoque-t-il jamais son travail avec sa famille ou ses proches, ne serait-ce que pour préserver leur sécurité[8]. Tous les matins, c’est un chauffeur et garde-du-corps attitré, un ancien du 11e Choc, qui vient le chercher boulevard Voltaire à bord d’une 4L noire pour le conduire jusqu’à Mortier d’où il le ramènera le soir venu.

Son métier peut aussi s’avérer dangereux. D’après Leroy-Finville, qui évoque l’anecdote dans ses mémoires, le professeur Theys faillit s’empoisonner un jour en préparant une dent creuse (en fait, Leroy-Finville avait été surpris que l’ingénieur lui trouve le poison nécessaire à la mission en goûtant la poudre pour s’assurer que c’était la bonne ! mais c’est une méthode courante chez les chimistes qui connaissent les doses à partir desquelles une substance devient réellement dangereuse). D’après Maloubier, il se blessa aussi assez sérieusement aux yeux en élaborant des explosifs.

Passionné par son travail, Theys parvient en général à réaliser la plupart des équipements qu’on lui commande et ces derniers enregistrent apparemment un taux de réussite tout à fait appréciable. Considéré comme indispensable à son poste, Theys va d’ailleurs survivre à près de cinq directeurs généraux du SDECE et se maintenir en place même après le départ en retraite de son supérieur hiérarchique, le colonel Paul Arnaud, en 1964.

A cette époque, ses compétences sont depuis longtemps reconnues en dehors de son administration d’origine. Il est d’ailleurs très souvent appelé par le Quai d’Orsay pour donner son analyse pour tout ce qui concerne l’utilisation d’encres sympathiques ou l’authenticité de certains cachets officiels. Il fréquente aussi le boulevard Saint-Germain, siège du ministère des armées, où ses avis sont appréciés. Et même si on ne peut l’affirmer avec certitude, on doit croire qu’il se rend aussi parfois à Cercottes, la base d’entraînement et de préparation du Service Action, ou bien encore au fort de Noisy, à Romainville, là où est installée la direction du SA.

S’il ne recherche pas les honneurs, Pierre Theys (qui s’était désisté en 1945 de la médaille de la résistance en faveur d’un camarade) va néanmoins en recevoir quelques-uns. Le 29 décembre 1965, il est ainsi nommé chevalier de l’ordre national du mérite. Cinq ans plus tard, en décembre 1970, il est admis en tant que chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur.

Pierre Theys va finalement quitter ses fonctions à la tête du laboratoire du SDECE le 26 juillet 1972, après y avoir servi pendant plus d’un quart de siècle. Quelques semaines plus tard, le 20 septembre 1972, le nouveau directeur-général, Alexandre de Marenches, tiendra à lui décerner la médaille du SDECE (n° 139) en récompense des services exceptionnels qu’il a rendu à son administration et à sa patrie.

Médaille attribuée en 1972 (archives privées)

Pierre Theys va désormais consacrer son temps libre aux voyages avec son épouse et aux nombreuses associations dont il est devenu un membre actif[9]. Il s’occupe aussi beaucoup de ses petits-enfants avec lesquels il fait preuve d’une grande disponibilité.

Devenu aveugle et porteur d’une canne blanche, il va néanmoins finalement devoir quitter son vieil appartement du boulevard Voltaire pour s’installer au 35 rue Villiers de l’Isle-Adam, dans le 20e arrondissement.

En bon soldat de la guerre de l’ombre, jamais il ne sortira de son silence, même après 1980, lorsque Marcel Leroy-Finville aura publié ses mémoires et mis pour la première fois en lumière le rôle important que l’ancien chimiste de Lebaudy avait joué au SDECE. En décembre 1991, Pierre Theys aura l’occasion d’assister à l’implosion de l’URSS, revanche tardive mais réelle pour tous ceux qui, comme lui, avaient consacré une grande partie de leur carrière à lutter contre l’expansionnisme soviétique.  

Pierre Theys est décédé à Paris le 11 avril 1996, à l’âge de 89 ans.


Notes :

[1] Ayant développé très jeune une vocation religieuse, Jean-Marie Theys (1917-1974) va intégrer le séminaire de Metz. Mobilisé en 1939, il servira comme infirmier et participera notamment à la campagne de France en mai 1940 au sein du 13e puis 27e régiment de tirailleurs algériens. Ordonné prêtre en avril 1943, il dirigera successivement la paroisse de Isles, Moncetz, Cloyes et Norrois (1943-1960) puis celle de Courdemanges, Huiron, Glannes, Chatelraould et Blacy (1960-1974).

[2] Classe 1926/2, n° de matricule 1695, bureau de recrutement de Châlons-sur-Marne.

[3] Détruit dans les années 1950, la raffinerie Lebaudy-Sommier a été remplacée par le (hideux) bâtiment de la caisse régionale d’assurance maladie (CRAM).

[4] L’endroit avait abrité l’état-major de la Kriegsmarine pendant l’occupation et l’on peut faire l’hypothèse qu’une partie des sous-sols aménagés par les Allemands pour loger leurs bunkers ont pu servir au SDECE pour installer son laboratoire. Toujours est-il que les propriétaires des lieux expulsés en juin 1940 finiront par obtenir gain de cause devant le Conseil d’Etat, ce qui forcera le SDECE à déménager pour la caserner Mortier.

[5] Vendu dans le grand commerce, un appareil photo miniature comme le Tessina Automatic 35 mm peut parfaitement se glisser dans un faux paquet de cigarette, mais encore faut-il concevoir ce dernier. D’autres matériels, comme l’émetteur-récepteur TR-TG-2A de Lagier, n’ont été fabriqués que pour les services spéciaux mais le laboratoire du SDECE a pu être amené à concevoir (par exemple) des valises spécialement modifiées afin de pouvoir le transporter le plus discrètement.

[6] Cette pénurie sera peu à peu comblée. Entre 2000 et 2003, Maurice Dufresse (alias « Pierre Siramy », 1955-2019), responsable du service technique d’appui (STA) de la DGSE (qui comprenait le laboratoire des services mais pas seulement) avait sous sa responsabilité 400 fonctionnaires, militaires ou civils, et gérait un budget de 61 millions d’euros (Pierre Siramy : 25 ans dans les services secrets, Flammarion, 2010).

[7] Ce titre professoral lui avait été donné pour éviter d’utiliser l’équivalence officielle de son grade, qui n’était que de colonel, ce qui aurait pu le pénaliser lorsqu’il échangeait avec des officiers généraux.

[8] Son épouse, Colette, qui est devenue secrétaire au Ministère des Finances, est quand même au courant de la nature de son travail.

[9] Notamment des associations de grands amblyopes comme l’association ‘Valentin Haüy’ ou encore une émanation des services spéciaux dénommée ADOM.

Sources :

  • Archives privées

Bibliographie :

  • Bernert, Philippe & Leroy-Finville, Marcel : L’extraordinaire aventure du colonel Le Roy-Finville et de ses Clandestins, Presses de la Cité, 1980.
  • Faligot, Roger, Jean Guisnel & Kauffer, Rémy : Histoire politique des services secrets, La Découverte, 2012.
  • Faligot, Roger & Krop, Pascal : La Piscine, Seuil, 1985.
  • Maloubier, Robert (avec la collaboration de Jean-Marie Fitière) : Plonge dans l’or noir, espion ! Robert Laffont, 1986.
  • Maloubier, Robert (avec Georges Fleury) : Nageurs de combat, récit de diverses opérations menées par des nageurs de combat, La Table Ronde, 1990.
  • Maloubier, Robert : L’Espion aux pieds palmés, Editions du Rocher, 2013.
  • Siramy, Pierre : 25 ans dans les services secrets, Flammarion, 2010.

Crédit photographique : diplôme de la médaille du SDECE attribuée à Pierre Theys à l’occasion de son départ en retraite

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