Greg Vogle (IV) : l’heure des responsabilités

VI. A Langley (2012-2016)

. Une réussite spectaculaire

            Une fois de retour à Langley, Vogle ne va pas tarder à se voir promu dans cette catégorie de hauts fonctionnaires de la CIA que l’on appelle le Senior Intelligence Service (SIS), ce qui signifie qu’il sera désormais considéré comme l’un des cadres dirigeants de l’Agence[1].

L’annonce de cette nomination permet de mesurer à quel point notre homme aura su démontrer d’autres talents que ceux nécessaires pour être simplement considéré comme un bon militaire ou un bon officier de renseignement. Car le fait est que si sa carrière a été brillante, c’est aussi parce que Greg Vogle est parvenu à changer de stature au fil des ans. Et sur ce plan, il a pu compter sur trois choses.

Il y a tout d’abord le fait que la spécialité qu’il s’est choisie dès les années 1980 est effectivement devenue la préoccupation prioritaire de l’Agence à peine quelques années plus tard. L’islamisme armé ou encore le suivi de la politique des gouvernements saoudiens, irakiens ou pakistanais, sont autant de domaines où il a su accumuler une précieuse expérience qu’il a ensuite pu mettre au service de l’institution.

Second point, il est exact qu’il a su démontrer de solides qualités de manager. Que ce soit à Sarajevo, Islamabad, Baghdâd et surtout à Kaboul, il a été capable de faire travailler en synergie plusieurs centaines de personnels hautement qualifiés et obtenir grâce à eux des succès tout à fait indéniables. Entré à l’Agence en tant que simple officier paramilitaire, il a soigneusement étendu son bagage de compétences initial, acquérant notamment une excellente connaissance du droit administratif américain ainsi que des procédures propres à la communauté du renseignement. Renvoyant l’image d’un professionnel consciencieux entièrement focalisé sur la réussite des missions qu’on lui a confiées, il offre peu de prise à la critique.

Enfin, et cela compte aussi beaucoup, il est parvenu à se bâtir un solide cercle de confiance. Si Frank Anderson et Richard Blee ont été ses premiers mentors, il a également su gagner la confiance de nombreux hiérarques et en particulier celles de plusieurs généraux américains qui ont toujours apprécié de pouvoir travailler avec cet ancien Marine, qui comprend mieux que personne leur façon de penser et d’agir.

Non seulement cette faculté lui a permis de réchapper aux différentes purges qui n’ont pas manqué de suivre la nomination de chaque nouveau directeur général, mais toujours est-il que c’est sans doute sa proximité avec le Pentagone qui va permettre à sa carrière de progresser d’encore une étape[2]

. La direction la SAD

Intervenue en septembre 2011, la nomination de son ami David Petraeus en tant que directeur général de la CIA va en effet permettre à Greg Vogle d’obtenir pour la première fois un poste de direction au sein de l’Agence.

Désireux de s’appuyer sur sa longue expérience de l’anti-terrorisme et ayant pu directement apprécier ses capacités en Irak et en Afghanistan, ce dernier va en effet lui confier la direction de la Special Activities Division (SAD), la branche paramilitaire de la CIA, une structure que Vogle connait évidemment très bien pour y avoir longtemps servi mais aussi pour avoir travaillé en collaboration étroite avec ses membres durant tout le temps qu’il a passé en Afghanistan ou en Irak[3].

Si l’on possède évidemment très peu d’informations sur son fonctionnement précis, on sait que la SAD emploie quelques centaines de personnels triés sur le volet. Elle est divisée en deux entités, le PAG et le SOG.

Le PAG (Political Action Group/Covert Action Staff) s’occupe de la conduite des missions non-militaires, par exemple lorsqu’il s’agit de mener des campagnes de guerre psychologique afin de déstabiliser des régimes adverses ou bien encore lorsqu’il y a lieu de financer certains partis politiques, associations ou syndicats étrangers favorables à la politique américaine.

Le SOG (Special Operation Group) constitue quant à lui une structure paramilitaire dont la principale mission consiste à conduire des activités de conseil ou de formation auprès de forces de sécurité de pays alliés des Etats-Unis ou bien encore auprès de groupes insurrectionnels soutenus par Washington, cette mission étant remplie par une unité appelée le Foreign Training Group, (FTG).

Mais le SOG dirige également des actions directes (Direct Action), qu’il s’agisse de missions de sabotage, de surveillance (Covert Surveillance), de reconnaissance d’objectif ou d’itinéraire, de récupération d’otage, d’exfiltration d’individus importants ou bien encore de récupération de documents ou de matériels sensibles. Les membres de la SAD agissent généralement au sein de petites équipes composées de seulement deux ou trois membres afin d’être les plus souples et les plus réactifs possibles.

Capable d’agir dans tous les environnements, la SAD comprend une composante terrestre, maritime et aérienne. Elle dispose aussi d’un laboratoire scientifique de haut niveau ainsi que d’une unité spécialisée dans la guerre électronique (Computer Operations Group, COG).

Au siège de la SAD, enfin, une partie des personnels travaillent au sein du Property Management Staff (PMS) où ils sont chargés de gérer les nombreuses sociétés écrans utilisées comme couverture par leurs collègues lors de leurs missions.

Depuis le début de la « guerre contre le terrorisme » toutefois, le SOG a consacré la plus grande partie de son temps à superviser des opérations de neutralisation (Kill or Capture) contre des « cibles de haute valeur » (High Value Target, HVT), c’est-à-dire essentiellement contre les membres d’organisations classées comme terroristes par l’administration américaine. A partir des éléments fournis par la communauté américaine du renseignement (CIA, NSA, FBI, DIA, etc.), ils montent des opérations dont la conduite est souvent confiée aux forces spéciales du JSOC (Team 6 des Navy Seals, Delta Force et Mission Support Activity en particulier).

En cette année 2012, l’interpénétration entre les activités de l’Agence et celles du Pentagone a d’ailleurs atteint son point maximal. Si cette situation ne va pas sans poser des inconvénients (du fait des doublons qu’elle engendre et de la concurrence qu’elle peut évidemment susciter), elle a aussi ses avantages.

Car de fait, Vogle peut apporter une couverture à ses collègues de la Défense et leur donner ainsi les moyens d’intervenir dans des zones où les Etats-Unis ne sont pas officiellement engagés militairement. Et, à l’inverse, le Pentagone peut permettre à la SAD de participer en tant qu’observatrice à des opérations menées par l’armée et qui sont donc conduites hors du champ de compétence des commissions qui permettent théoriquement au Congrès de contrôler les activités de la CIA[4].

Lorsque Vogle en prend la direction, jamais la SAD n’a été aussi puissante. A cette époque, près de 5% du budget de la CIA, soit 2,5 milliards de dollars, est en effet consacré aux opérations clandestines, dont une bonne partie relève de la SAD. Ses hommes agissent alors sur de très nombreux terrains d’opérations, en Afghanistan bien entendu, mais aussi en Syrie, en Irak, au Pakistan, en Somalie, au Yémen ainsi qu’au Sahel, où ils mènent une lutte de tous les instants contre les groupes djihadistes.

Le 5 octobre 2013, le SAD va par exemple coordonner un raid audacieux mené avec les Delta Force au cœur de Tripoli, la capitale libyenne. L’opération permettra d’arrêter puis d’exfiltrer vers les USA un certain Nazi ar-Ruka’i (1964-2015), dit Anas al-Liby, un ancien militant d’Al-Ka’îda recherché pour son rôle présumé dans les attentats d’août 1998.

. Le directeur des opérations

            Informé de la façon remarquable dont il a su mener à bien toutes ces différentes activités, le successeur de Petraeus à la tête de la CIA, John Brennan, va décider en janvier 2015 de faire appel à Greg Vogle pour prendre la direction du National Clandestine Service, l’ancien directorat des opérations[5].

Alors qu’il prend la tête son nouveau poste, Vogle ne peut que se sentir honoré de pouvoir succéder à des hommes tels que Frank Wisner (1951-1958), Richard Helms (1962-1965) ou encore William Colby (1973), qui ont tant marqué l’histoire de l’Agence. Mais dans le même temps, il ne peut que ressentir tout le poids de la responsabilité qui pèsera à présent sur ses épaules.

Placé à la tête d’un réseau de 250 postes et stations répartis à travers plus de 170 pays, il va devoir gérer un budget de plusieurs milliards de dollars et diriger près de 20% des effectifs de l’Agence (soit près de 5 000 fonctionnaires, dont environ un cinquième environ sont des officiers de renseignement). Pour l’aider dans sa tâche, Vogle va choisir de s’appuyer sur des hommes issus comme lui de l’anti-terrorisme. Mike Raiole sera ainsi porté à la tête de la SAD (renommé Special Activities Center, SAC) et Chris Wood à celle du CTC.

L’organigramme du NCS est classiquement divisé en huit divisions géographiques (Afrique, Europe centrale, Europe de l’Ouest, Eurasie, Amérique latine, Proche-Orient et Asie du Sud, Asie de l’Est) et plusieurs divisions thématiques (contre-terrorisme, contre-espionnage, anti-criminalité, contre-prolifération, etc.). Il gère aussi une branche très particulière, la National Ressource Division (NRD), qui est chargée de centraliser les renseignements fournis par des citoyens américains ayant volontairement et bénévolement accepté de travailler pour la CIA en marge de leur activité professionnelle officielle (journalistes, chefs d’entreprise, humanitaires, etc.).

Le plus grand défi que le maître espion va devoir affronter sera sans doute celui posé par le développement des nouvelles technologies de surveillance. La mise en place de documents d’identification utilisant des données biométriques, l’installation de caméras permettant d’effectuer des reconnaissances faciales ou bien d’identifier des plaques d’immatriculation, le développement de logiciels de reconnaissance d’image ou encore la possibilité pour quiconque d’obtenir quantité d’informations sur un individu grâce à une simple recherche en ligne, tout cela rend évidemment beaucoup plus complexe l’utilisation d’une couverture par un officier de renseignement en mission. Elles permettent aux Etats d’obtenir, de stocker et même d’analyser en temps réel un nombre inégalé d’informations concernant les individus, qu’il s’agisse de leurs propres concitoyens mais aussi d’étrangers.

Pour pouvoir continuer à ses officiers de continuer à travailler sous de fausses identités, le NCS va donc devoir considérablement renforcer sa capacité à créer des « légendes » crédibles tout en faisant de son mieux pour réduire la signature électronique de ses personnels mais aussi de leurs familles[6]. Différentes techniques seront également mises en place, comme des manchons en silicone permettant de réaliser de fausses empreintes digitales, l’utilisation de boucliers RFID destinés à bloquer toute tentative de suivi électronique ou bien encore des logiciels espions capables de pénétrer dans les bases de données d’Etats étrangers pour modifier les informations biométriques qu’elles contiennent[7].

Vogle va aussi devoir affronter la baisse des crédits à laquelle le gouvernement a décidé de soumettre la communauté du renseignement. Après le 11 septembre en effet, le budget de cette dernière avait littéralement explosé, passant de 30 milliards de dollars en 2001 à 63,1 milliards en 2007 avant d’atteindre le chiffre astronomique de 78,6 milliards en 2011 (soit l’équivalent du PIB du Guatemala). Cette somme gigantesque était alors répartie entre les agences militaires et les agences civiles, les premières se partageant 24 milliards et les secondes récoltant la part du lion, c’est-à-dire 54,6 milliards.

Mais en 2013, ce budget n’atteint déjà plus que 52,6 milliards de dollars, la CIA récoltant quelque 14,7 milliards tandis que la NSA et le NRO doivent se contenter, respectivement, de 10,8 milliards et de 10,3 milliards. Cette situation a naturellement provoqué le licenciement de certains personnels (notamment contractuels) et entraîné l’interruption de certains programmes, ou du moins leur réduction.

Il n’empêche qu’avant le 11 Septembre, le budget de la CIA ne représentait qu’environ 10 % du budget total alloué à l’ensemble de la communauté tandis qu’il avoisine à présent le tiers, une montée en puissance qui s’explique en partie par le fait que c’est Langley qui gère le très coûteux programme de drones[8].

Pour la première fois de sa carrière, Vogle se retrouve aussi placé à un poste très « politique ». En tant que directeur des opérations de la CIA, il va ainsi avoir de fréquents échanges avec les membres des deux comités chargés de suivre les affaires de renseignement, à savoir d’une part celui du Sénat, le SSCI (alors présidé par Richard Burr) et d’autre part celui de la Chambre des représentants, le HPSCI (alors présidé par Mike Rogers). Mis en place dans les années 1970, ces deux instances n’ont pas pour mission de dicter sa politique à la CIA, puisque cette dernière ne dépend que de la Maison-Blanche, mais elles n’en détiennent pas moins un pouvoir important car elles peuvent en effet bloquer les fonds alloués à tel ou tel programme si jamais elles l’estiment contraire à la légalité ou à l’intérêt du pays. Vogle devra donc régulièrement les convaincre de la justesse des missions qu’il conduit (le fait est qu’il trouvera à chaque fois des interlocuteurs plutôt conciliants). 

En charge d’un directorat aux effectifs conséquents, Vogle va aussi devoir faire face à des problématiques de management très aigües.

L’une d’elles concerne la représentativité d’une Agence qui a longtemps eu tendance à recruter ses personnels au sein d’un même milieu sociologique et qui, de ce fait, se retrouve parfois en décalage avec une société américaine dont la composition a fortement évolué au fil des dernières décennies. Tenter de remédier à cet état de fait ne relève pas que d’un souci du politiquement correct mais touche à l’efficacité même de l’Agence. Car il est évident que s’appuyer sur un homme blanc d’une quarantaine d’années de culture chrétienne et issu de la classe moyenne supérieure n’est pas forcément la meilleure chose à faire lorsque l’on désire infiltrer en toute discrétion un agent au sein d’un pays africain, sud-américain ou asiatique. Pour le dire crûment, le directeur des opérations sera donc fortement incité à diversifier son recrutement et notamment à sélectionner plus de femmes et plus de personnes appartenant à des minorités ethniques.

Un autre point fondamental concerne la fuite des cerveaux qui frappe durement la CIA. Au cours des dernières décennies, de nombreux spécialistes de l’agence, y compris des chefs de service et même des directeurs, ont eu tendance à quitter leur fonction pour aller occuper des postes à responsabilité dans le secteur privé, notamment dans le domaine du renseignement, qu’il soit politique, économique ou scientifique (Abraxas, Eclipse Group, CACI, Cerberus) ou bien de la sécurité (Blackwater, DynCorp, Vinnell). Attirés par la promesse de salaires substantiellement plus élevés, James Pavitt, Cofer Black, Hank Crumpton, Robert Richer et bien d’autres n’ont pas hésité à sauter le pas, faisant ainsi perdre à l’Agence des professionnels chevronnés et difficiles à remplacer. Pour lutter contre ce fléau, Vogle va chercher à mettre en place un système qui obligera les responsables sur le départ à former au préalable la personne choisie pour les remplacer.

Enfin et surtout, Vogle va devoir coordonner la vaste réorganisation des services de l’Agence mise en œuvre par le directeur John Brennan entre mars et octobre 2015 afin de lutter contre les dérives bureaucratiques, l’empilement des responsabilités et la multiplication des conflits d’autorité. Pour ce faire, Brennan va choisir de remodeler complètement la CIA. Un cinquième directorat dit de l’Innovation digitale (DI) sera ainsi créé afin de conduire la guerre électronique dont on estime qu’elle va jouer un rôle majeur dans les conflits futurs. Surtout, dix nouveaux « centres de mission » vont être mis sur pied. Basé sur le modèle du CTC, ils seront consacrés à un thème précis ou à une zone géographique particulière, mais ils pourront agir de façon globale, c’est-à-dire gérer à la fois l’aspect du renseignement, le travail opérationnel, l’analyse et la prospective ainsi que les questions techniques. Redevenu le directorat des opérations par le biais de cette réforme, l’ancien NCS va devoir travailler en synergie avec ces nouvelles entités.

Placé au milieu de tous ces impératifs, Vogle va néanmoins consacrer l’essentiel de ses efforts au renseignement ainsi qu’à la conduite des opérations, son objectif étant de maintenir le directorat dont il a reçu la charge à un niveau d’excellence. Heureusement pour lui, il va pouvoir s’appuyer sur une machine rodée par une quinzaine d’années de missions menées tous azimut.

Pendant les 25 mois qu’il va passer à la tête de la DO, Vogle va devoir gérer plusieurs dossiers majeurs. Il va ainsi participer à la (prudente) politique de rapprochement avec l’Iran et Cuba décidée par Barack Obama, surveiller l’évolution des guerres civiles déchirant la Syrie, le Yémen et la Libye, suivre les conséquences de la crise diplomatique irano-saoudienne, anticiper les remous provoqués par la crise politique interne au Brésil, contrer l’action anti-américaine menée par le régime chaviste au Venezuela, chapeauter le processus de réconciliation entre les FARC et l’Etat colombien, réagir face à la tentative de renversement du chef de l’Etat turc, répondre à la multiplication des essais nucléaires par la Corée du Nord, analyser les conséquences de la fin du régime d’Islam Karimov en Ouzbékistan, etc. 

Mais c’est encore et toujours la lutte anti-djihadiste qui va le préoccuper le plus fortement. Sous son mandat, la CIA va ainsi poursuivre avec acharnement sa lutte contre Al-Ka’îda et les Talibans[9] mais aussi contre les Shabab somaliens, Al-Ka’îda au Maghreb Islamique (AKMI) ou bien encore l’Etat islamique en Irak et au Levant (ISIS).

L’importance prise de ce groupe va même devenir un sujet de préoccupation majeure pour l’administration américaine à partir du printemps 2014, lorsque l’EI va réussir à s’emparer d’une bonne partie des territoires syriens et irakiens. Et alors que le Pentagone va se lancer dans l’opération Inherent Resolve et mener ses premières frappes aériennes à compter du 15 juin 2014, des équipes de la SAD vont partir sur le terrain afin d’aider les forces irakiennes et kurdes à réduire cette menace. Quant au CTC, il va s’impliquer directement et très efficacement dans l’élimination des principaux cadres de l’ISIS[10].

Bien que, la plupart du temps, la neutralisation de ces individus se soit faite à l’aide de drones, en certaines occasions, cependant, la CIA va aussi tenter de les capturer vivants en organisant contre eux des raids aéroportés. Dans les deux cas les plus connus, toutefois, à savoir l’opération conduire en mai 2015 contre l’un des principaux financiers du mouvement, Abu Sayyaf at-Tunsi, ou bien encore celle dirigée en mars 2016 contre le n°2 de l’organisation, Abu ‘Ali al-Anbari, ces tentatives seront des semi-échecs puisqu’elles vont se solder par la mort des suspects. Contrairement à ce qui s’était produit lors des éliminations ciblées conduites par des drones, ces opérations permettront toutefois de récupérer des téléphones ainsi que du matériel informatique, ce qui fournira de nombreuses données très utiles à l’avancée des enquêtes.

Bien qu’elle ait ses limites, car elle permet rarement, à elle seule du moins, de pouvoir modifier la donne politique ou militaire, la CIA va donc poursuivre avec détermination sa politique d’élimination ciblées. A Langley comme à Washington, on considère en effet que cette dernière permet de dégrader assez nettement la capacité de nuisance des groupes djihadistes en les empêchant de pouvoir se déployer et de mener leurs activités comme ils l’auraient voulu et en contraignant leurs cadres à prendre d’énormes précautions pour garantir leur sécurité et donc à passer moins de temps auprès de leurs troupes.

Il est évident que cette politique pose des questions éthiques et juridiques. Car, outre le risque de provoquer des victimes civiles innocentes, ce qui arrive fréquemment[11], il s’agit aussi de savoir si une agence de renseignement possède l’autorité légale suffisante pour conduire les trois aspects d’une procédure qui sont ordinairement séparés, à savoir l’enquête, le jugement et l’exécution de la sentence. Sur ce plan la CIA continue de se retrancher derrière l’AUMF (Authorization for Use of Military Force), cette loi promulguée le 18 septembre 2001 qui a donné à l’exécutif américain le droit d’utiliser toute la force nécessaire afin de mettre hors d’état de nuire les auteurs des attentats et leurs complices.

Sur le plan stratégique, plusieurs experts ont néanmoins formulé des doutes à l’égard d’une méthode qui contrevient de façon flagrante à ce que doit être le modus operandi d’un service de renseignement. Ici, en effet, il ne s’agit plus d’agir ni clandestinement, puisque tout le monde connaît le rôle joué par la CIA, ni ponctuellement, puisque ces frappes ont lieu à des intervalles répétés[12]. La question se pose aussi de savoir si la recherche permanente du renseignement opérationnel nécessaire afin de pouvoir conduire ces frappes (où est l’adversaire et comment le neutraliser) ne diminue pas la capacité de l’Agence à pouvoir obtenir du renseignement stratégique (que veut l’adversaire et quels sont ses moyens), ce qui est pourtant la raison d’être de la CIA.

Heureusement pour Vogle et ses équipes, la politique d’éliminations ciblées fait alors l’objet d’un quasi-consensus au sein de la classe politique américaine tout en suscitant une large indifférence auprès de l’opinion publique nationale et internationale. N’entraînant aucune perte militaire, elle a aussi l’avantage de prouver que les autorités en place agissent avec détermination et célérité pour préserver la sécurité de leurs citoyens. 


Notes :

[1] Le SIS a été créé en 1979 pour regrouper les trois derniers échelons de la grille de salaire des fonctionnaires fédéraux (General Schedule 16, 17 et 18). Leur niveau correspond à celui des officiers généraux dans l’armée (O-7 à O-9). L’entrée d’un fonctionnaire de la CIA au sein du SIS fait l’objet d’une petite cérémonie et lui permet de pouvoir prétendre aux postes de direction.

[2] Il semble bien qu’entre 2010 et 2011 Greg Vogle soit devenu le commandant adjoint (Deputy Commander) du JOSC sous l’autorité de l’amiral MacRaven. Il reste l’unique civil à avoir jamais été promu à un tel poste. Il faut sans doute voir dans cette nomination la nécessité pour le JOSC et la CIA de se coordonner parfaitement en prévision de l’opération d’Abbottabad.

[3] D’autres services de renseignement possèdent de telles structures : le FSB a les unités Vympel et Alpha, le Mossad la Division Metsada (qui gère notamment l’unité Kidon chargée des opérations Homo), le MI-6 contrôle le Squadron E et la DGSE pilote évidemment le Service Action (SA).

[4] Le fait est que le département américain de la Défense a toujours cherché à développer ses propres structures de collecte de renseignement mais aussi de guerre clandestine afin de pouvoir se passer de la CIA. Cette tendance s’est encore renforcée après le 11septembre, si bien que l’armée américaine dispose à présent non seulement d’effectifs mais aussi d’une capacité d’action bien supérieure à celle de la CIA dans la plupart des domaines liés au renseignement ou à l’action clandestine. Toutes les structures du Pentagone en charge de ces activités (et elles sont nombreuses ; DIA, DCSA, NGA, NSA, NRO, JOSC, etc.) sont placées sous l’autorité du sous-secrétaire d’Etat à la Défense pour le renseignement. Contrairement au directeur général de la CIA, il ne dépend pas du Directeur National du Renseignement et a par ailleurs beaucoup plus de marge de manœuvre que lui vis-à-vis du Congrès. 

[5] Cf Dilanian, Ken : « New Chief of CIA Clandestine service is Spying Veteran », Associated Press, 15 janvier 2015. L’annonce s’est faite le jour-même où le CTC s’est retrouvé mis en accusation après avoir dû admettre que deux otages, l’Américain Warren Weinstein et l’Italien Giovanni Lo Porto, venaient d’être tués au Nord-Waziristan à l’occasion d’un tir de drone dirigé contre Adam Gadhan et Ahmad Faruq.

[6] Cette révolution technologique pose aussi des problèmes de sûreté aux agences de renseignement. En 2015, la boîte mail personnelle du directeur général, John Brennan, ainsi que celle de son épouse, seront ainsi hackées par un adolescent britannique de quinze ans qui parviendra à dérober plusieurs documents confidentiels (qui seront ensuite publiés). Il écopera de deux années de détention.

[7] Cf « Les unités clandestines américaines », RAIDS, hors-série n°81, janvier-mars 2022, p. 66.

[8] Le Voguer, Gildas : Le renseignement américain, entre secret et transparence, 1947-2013, Presses Universitaires de Rennes, 2014, pp. 137-172.

[9] Vogle était en poste le 21 mai 2016, lorsque l’émir du mouvement taliban, Akhtar Mohammad Mansur, fut tué avec son chauffeur par le tir d’un drone américain alors qu’il circulait près d’Ahmad Wal dans le Baloutchistan pakistanais. C’est la seule fois où les Etats-Unis ont choisi d’abattre un haut dirigeant taliban. C’est aussi la seule fois où une frappe de drone s’est produite au Pakistan en dehors des zones tribales. On ne sait pas ce qui a poussé Washington à sursoir à ses règles de conduite habituelle. Toujours est-il qu’Akhtar Mansur sera rapidement remplacé et que cela n’entamera pas la montée en puissance de l’insurrection.

[10] En moins d’une année, la CIA parviendra ainsi à éliminer la plupart des chefs de l’EI, aussi bien en Irak (Abu Ayman al-Iraki en mai 2015, Abu Muslim al-Turkmani en août 2015) qu’en Syrie (Abu Muhammad al-Adnani en août 2016), en Lybie (Abu Nabil al-Anbari en novembre 2015) ou en Afghanistan (Hafiz Khan Sa’id en juillet 2016). Elle n’oubliera pas pour autant de s’attaquer à Al-Ka’îda, dont plusieurs figures historiques seront également éliminées, pour certaines au Yémen (Nasir al-Ansi et Ibrahim Rubaysh en avril 2015, Nasir al-Wuhayshi en juin 2015) ou en Afghanistan (Faruk al-Kahtani, octobre 2016) mais pour la plupart sur le terrain syrien (Muhsin al-Fadili en juillet 2015, Abu Firas as-Suri en avril 2016, Abu Faradj al-Masri en octobre 2016 et Abu Khayr al-Masri en février 2017).

[11] D’une façon générale, les frappes menées par la CIA ont été plus ciblées que celles conduites par l’armée. En février 2017, l’Agence emploiera pour la première fois, à l’occasion d’une frappe menée en Syrie, un missile de type R9X. Ne comportant pas de charge explosive, cet engin est doté de six lames pliables qui s’activent juste avant l’impact afin de limiter les dommages collatéraux.

[12] Si elle doit nécessairement être préparée dans une absolue confidentialité, une « opération secrète » (Clandestine Operation) peut être revendiquée à posteriori. En revanche, une « opération clandestine » (Covert Operation) ne pourra faire l’objet d’aucune revendication car cela pourrait avoir des répercussions politiques très néfastes.

Crédit photographique : Le Capitole [Sebastian Wallroth, Wikimedia, CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons]

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