Greg Vogle (II) : la première période afghane

III. L’épopée des « Casseurs de mâchoires » (2001)

. La CIA et l’après-11 septembre

            Dans la matinée du mardi 11 septembre 2001, des attentats de grande ampleur frappent New York et Washington. Détournés par des pirates de l’air membres d’Al-Ka’îda, des avions civils sont venus s’écraser contre les deux tours du World Trade Center et le Pentagone, faisant près de 3 000 tués et plus de 6 000 blessés. L’Amérique, mais aussi le reste du monde, sont sous le choc.

Le 14 septembre, par 518 voix contre 1, le Congrès autorise le président des Etats-Unis à employer la force pour combattre les commanditaires de ces attaques partout où il le faudra et pendant tout le temps que cela sera nécessaire.

L’heure n’est plus à mesurer l’octroi des crédits dont doit bénéficier la CIA. En à peine quelques semaines, les effectifs du CTC vont ainsi passer de 300 à près de 2 000 employés et ceux de la Base Alec de 25 à plus 300. Des dizaines et même des centaines de millions de dollars de ligne budgétaire vont être accordés, permettant ainsi de pouvoir financer toutes les missions, y compris les plus ambitieuses. 

Dès le 13 septembre, soit deux jours seulement après les attentats, George Tenet et Cofer Black sont tous les deux conviés dans la Situation Room de la Maison-Blanche afin d’exposer leur point de vue au président des Etats-Unis. Ils confirment alors trois choses au chef d’Etat ; premièrement que les planificateurs de l’attaque sont bel et bien les dirigeants d’Al-Ka’îda, deuxièmement qu’ils se trouvent tous en Afghanistan et troisièmement qu’ils bénéficient de la protection du régime taliban.

Le 17 septembre, le duo Tenet-Black va se rendre à Camp David afin de présenter sa stratégie devant le Conseil de sécurité nationale. Leur mémo, qui a été préparé par Richard Blee et son équipe, s’intitule « Going to War ».

Car de fait et contrairement au Pentagone ou au département d’Etat, la CIA n’a pas été totalement prise au dépourvu par les évènements. Depuis plusieurs années déjà, l’Agence a patiemment élaboré un véritable plan de guerre. Synthétisée dès le mois de décembre 2000 dans ce que l’on a appelé le « Blue Sky Memo », son idée consiste à envoyer en Afghanistan de petites équipes de professionnels qui seront chargés de soutenir les troupes de l’Alliance du Nord, une formation qui résiste depuis près de sept années aux offensives des talibans. Bien que leur leader, Ahmad Shah Massoud, vienne d’être tué quelques jours auparavant par des hommes d’Al-Ka’îda, les Américains sont convaincus que les forces de l’Alliance du Nord seront capables de prendre le contrôle du pays si elles sont suffisamment bien soutenues par l’Amérique.

Pour ce faire, les équipes de la CIA[1] devront les épauler, leur livrer des armes et du matériel mais aussi les aider à coordonner leurs opérations avec celles de l’armée américaine. En parallèle, ces équipes devront aussi superviser l’arrestation ou la neutralisation de tous les militants d’Al-Ka’îda qu’elles parviendront à localiser.

Impressionné par les arguments de Tenet et confiant dans les chances de succès de l’opération, George Bush accepte de valider ce plan et, chose inouïe, choisit de confier la co-direction des opérations militaires à la CIA et non pas au seul Pentagone.

Dès le 26 septembre 2001, un avion en provenance des Etats-Unis et transportant des fonctionnaires de l’Agence arrive ainsi à l’aéroport de Tachkent, en Ouzbékistan. Après une brève escale à Douchanbe, la capitale du Tadjikistan, cette équipe pionnière va ensuite embarquer à bord d’un hélicoptère soviétique MI-17 qui va l’emmener jusqu’à Barazak, au cœur de la vallée du Pandjshir. Ces premiers agents seront rapidement rejoints par leurs collègues. En tout, la CIA va ainsi dépêcher près de 115 de ses personnels en Afghanistan entre la fin septembre et la fin novembre (ils seront assistés par environ 300 soldats des forces spéciales)[2].

La CIA a choisi de répartir ces troupes en dix groupes autonomes. Dirigée par Gary Schroen, la « Team Jawbreaker » va prendre ses quartiers dans le Pandjshir. Chargée de coordonner toute l’opération, elle va constituer un état-major commun avec le général Mohammad Fahim, le successeur de Massoud en tant que commandant militaire des forces de l’Alliance du Nord.

Pendant ce temps, les « Team Alpha » et « Bravo » vont s’installer dans la vallée de Darya ye Suf, située dans le nord de l’Afghanistan, afin d’appuyer trois puissants chefs de guerre locaux, l’Ouzbek Abdul Rashid Dostum, le Hazara Mohammad Mohaqqiq et le Tadjik Atta Mohammad Nur. La « Team Charlie » va œuvrer auprès d’Ismail Khan à Hérat, dans l’est du pays. La « Team Delta » va s’implanter au cœur de la région shi’ite, à Yakawlang, afin d’épauler le chef hazara Karim Khalili. La « Team Foxtrot » travaillera pour sa part depuis la vallée de Shin Naray, près de Spin Boldak, où elle va se placer aux côtés de l’ancien gouverneur de Kandahar, Gul Agha Sherzai. La « Team Hotel » va rayonner dans la province de Khost, la « Team Romeo » dans le Wardak et enfin la « Team Juliet » viendra s’installer à Djalalabad pour assister les commandants locaux Hazrat Ali, Mohammad Zaman Ghamsharik et Hadji Abdul Qadir.

La première tâche de toutes ces équipes va donc consister à cartographier avec le plus de précision possible l’emplacement des positions ennemies afin que l’aviation américaine puisse lancer ses premières frappes contre les Talibans, ce qui sera chose faite à compter du 7 octobre 2001 (opération Crescent Wind). Il va aussi leur falloir identifier les installations militaires capables d’accueillir les soldats américains qui vont bientôt arriver sur place. Enfin, ils vont devoir fournir un appui financier et logistique aux chefs de guerre afghans afin qu’ils puissent recruter le plus de partisans possibles (pour ce faire, les Américains vont emporter avec eux des mallettes remplies de millions de dollars en coupures non marquées).

Les maîtres mots de l’époque sont sans aucun doute la colère, l’urgence et l’exaltation. Une puissante colère anime en effet la plupart des hommes et femmes impliqués dans cette aventure. Certains ne cachent d’ailleurs pas leur ambition de faire payer aux terroristes le prix des souffrances causées par les attaques commises contre les Etats-Unis quelques semaines plus tôt. L’autre sentiment est l’urgence. Car au sein de la CIA, beaucoup sont persuadés que le 11 septembre n’est en réalité que le premier d’une série de coups de plus en plus spectaculaires et meurtriers dont il importe absolument d’empêcher la réalisation. 

Cette situation d’extrême tension va conduire la CIA a commettre pas mal de bavures mais aussi deux fautes politiques qui auront d’importantes répercussions dans la suite des évènements.

La première est liée à la définition de l’ennemi. Au sein de la CIA, il existait ainsi un débat entre deux tendances. L’une, pragmatique, considérait que seuls les cadres d’Al-Ka’îda devaient être appréhendés tandis qu’il était nécessaire d’épargner les chefs talibans s’ils étaient prêts à un compromis. A l’inverse, la tendance maximaliste (ou dogmatique) prônait que tous les membres de l’organisation terroriste, mais encore tous les Talibans accusés de les avoir soutenus, soient considérés comme des criminels et donc neutralisés ou bien remis à la justice.

Or l’administration américaine va clairement opter pour la seconde option et donc contraindre la CIA à adopter cette approche maximaliste. Mais le fait est qu’en étendant à ce point le champ de ses cibles potentielles, la CIA va non seulement se disperser mais aussi se créer inutilement des ennemis. Car un nombre de ces hommes auraient pu renoncer à l’action armée et même participer au nouveau projet politique mis en place s’ils avaient su qu’il n’entraînerait pas une occupation militaire[3]. Mais la traque dont ils vont faire l’objet va les contraindre à choisir le chemin de la clandestinité et de la guerre plutôt que de risquer d’être abattus ou emprisonnés. Lorsque les Américains finiront par comprendre leur erreur, c’est-à-dire vers 2005-2006, il sera déjà trop tard, car alors les Talibans auront acquis la certitude d’obtenir un jour la victoire et ils ne seront donc plus enclins à faire un quelconque compromis.

Une autre faute commise par la CIA, erreur sans doute plus grave encore, a été de s’appuyer sur des chefs de milices dont la plupart vont réalité profiter du soutien américain, non pas pour lutter contre le terrorisme international, mais bien pour régler de vieux comptes, asseoir leur autorité politique et étendre leurs réseaux mafieux. C’est en effet grâce à l’aide que va leur apporter la CIA que des hommes tels que Dad Mohammad Khan dans le Helmand, Djan Mohammad Khan en Uruzgan, Abdul Rashid Dostom à Mazar e-Sharif ou encore Gul Agha Sherzai à Kandahar, vont pouvoir régner sans partage sur le commerce de stupéfiant et toutes sortes de trafics tout en prétendant agir en faveur de la paix et de la prospérité du pays. Ici, l’Agence aura donc bel et bien péché par un excès de pragmatisme en suivant à la lettre la fameuse formule prêtée à Franklin Roosevelt à propos du dictateur nicaraguayen Somoza, « he may be a son of bitch but he’s our son of bitch ».

De façon assez paradoxale, le dernier sentiment est une certaine forme d’exaltation. Car le caractère grandiose des paysages afghans, le caractère farouche de ses habitants et l’idée qu’ici tout est possible, tout cela a évidemment de quoi susciter une certaine forme d’enthousiasme chez des hommes dont beaucoup ont justement choisi les services spéciaux dans l’espoir de pouvoir vivre un jour une pareille épopée.

Pour la première fois de leur histoire, les personnels de la CIA ont aussi la certitude d’être soutenus à la fois par leur opinion publique, mais aussi, chose rare, par l’ensemble de leur classe politique. Eux qui ont jadis connu l’opprobre au moment de la baie des Cochons ou de l’affaire Iran-Contras, ont enfin l’impression de voir l’importance et la noblesse de leur métier pleinement reconnues. De façon tout à fait inédite pour des hommes de l’ombre, ils sont devenus les héros du jour. Ils bénéficient d’ailleurs d’une sorte de blanc-seing de la part de leur propre hiérarchie qui, une fois n’est pas coutume, va les inviter à faire preuve d’initiative et prendre le maximum de risque. Ils ont si conscience de vivre un moment particulier qu’ils vont même demander à certaines de leurs vieilles gloires de venir rempiler pour l’occasion. Il en ira ainsi de William Waugh, dit « Billy », l’une des grandes figures du SAD, qui acceptera de participer à l’aventure. 

Mais alors qu’il continue de ronger son frein à Peshawar, Greg Vogle n’a pas pourtant été oublié. Sa candidature ayant été proposée par Robert Grenier, il va ainsi être recruté par Hank Crumpton pour piloter la « Team Echo », l’équipe qui sera chargée de mener à bien ce que l’on pourrait appeler le « Projet Karzaï ».

. Le jeu de quille afghan

Au fil des discussions qu’ils ont eues avec leurs différents partenaires, les Américains ont en effet compris qu’un Alliance du Nord principalement composée de Tadjiks et d’Ouzbeks avait peu de chance d’être pleinement acceptée par les Pachtounes, qui représentent près de 50% de la population et sont majoritaires dans le Sud. C’est pourquoi ils ont décidé d’approcher Hamid Karzaï, un diplomate de 44 ans installé aux Etats-Unis depuis quelques années. Hamid Karzaï en effet passe pour un homme intelligent et pondéré, il parle aussi parfaitement l’anglais et dispose en outre de nombreuses connections politiques (y compris dans des cercles réputés pour être proches des Talibans). Surtout, il a pour lui d’être le chef de la tribu des Popalzaï, l’une des plus puissantes du pays pachtoune. Autrement dit, il présente tous les atouts pour devenir la pièce maîtresse du plan que les Etats-Unis ont échafaudé pour abattre le régime des Talibans.

            Au début du mois d’octobre 2001, Vogle va donc se rendre à Quetta, dans le sud du Pakistan, afin de prendre en charge le chef afghan. Sa mission consistera à organiser son transfert clandestin jusque dans la province d’Uruzgan, une région située au centre de l’Afghanistan et où l’homme possède de nombreux liens familiaux. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 2001, Karzaï va ainsi franchir la frontière à l’arrière d’un camion avant d’aller débuter sa mission de prise de contact avec seulement trois de ses proches.

Tout se passe bien d’abord et le quatuor parvient à sillonner sans encombre une bonne partie de la province. Mais au bout de deux semaines et tandis qu’ils se trouvent dans village de Durji, situé près de Tarin Kowt, Karzaï et ses hommes sont finalement repérés puis pourchassés par des combattants talibans. Le chef afghan parvient alors à prévenir la CIA grâce au téléphone satellite qu’on lui a confié, ce qui va conduire Vogle à organiser une opération de sauvetage. Le 3 novembre 2001, Karzaï sera ainsi exfiltré par hélicoptère puis transféré sur la base militaire de Shahbaz, située près de Jacobabad, au Pakistan[4].

            Jugée prioritaire, l’opération est rapidement relancée. Pour éviter les écueils précédents, Karzaï sera accompagné cette fois-ci par douze membres des forces spéciales américaines dirigées par un officier des Bérets verts, le capitaine Jason Amerine, le commandant de l’ODA 574 (Operational Detachment Alpha 574) ainsi que par les six membres de la SAD placés sous le contrôle direct de Vogle (la Team Echo proprement dite).

Transportés à bord d’hélicoptères Black Hawk dans la nuit du 13 au 14 novembre, les Américains vont rapidement faire leur jonction avec les miliciens anti-Talibans commandés par le principal allié de Karzaï, Djan Mohammad Khan (alors détenu par les Talibans à Kandahar). Dès le 17 novembre, Américains et Afghans parviennent à s’emparer de la capitale provinciale, Tarin Kot. Au cours des deux semaines suivantes, Vogle, Amerine et Karzaï vont s’occuper de consolider leurs positions et rassembler une force armée qui comptera bientôt près de 800 combattants. Le 27 novembre, le groupe reçoit le soutien d’une nouvelle équipe de forces spéciales, l’ODC 52, dirigée par le lieutenant David Fox.

Estimant avoir désormais suffisamment de troupes à leur disposition, Karzaï, Vogle et Amerine commencent alors à opérer une descente vers Kandahar à travers la vallée de l’Arghandab. Partout où les Talibans tentent de le bloquer, ils sont durement pris à parti par l’aviation américaine et contraints de se disperser avec de lourdes pertes. Le trio parvient ainsi à s’emparer successivement de Petaw (30 novembre), Shah Wali Kot (2 décembre) et Sayyid Alma Kalay (4 décembre). Le 5 décembre, le groupe obtient à nouveau du renfort grâce à l’arrivée de l’ODB 570 conduite par le major Chris Miller.

Mais en ce même 5 décembre 2001 et alors que Karzaï préside une réunion avec des chefs tribaux à Sayyid Alma Kalay, le groupe est touché par erreur par une bombe larguée depuis un bombardier B-52. Également présent sur place, Vogle va alors réussir sauver la vie de son protégé en se couchant sur lui, tandis que trois Américains et vingt Afghans seront blessés ou tués dans l’explosion.

Le même jour, Karzaï apprend qu’il vient d’être choisi pour devenir le nouveau chef de l’Etat afghan à l’issue de la conférence internationale réunie à Bonn en Allemagne sous l’égide des Etats-Unis. Le 7 décembre 2001, les Américains de la Team Foxtrot font leur entrée dans Kandahar, le dernier bastion des Talibans[5]. Deux jours plus tard, le 9 décembre, Vogle, Karzaï et la Team Echo vont les y rejoindre. Le 22 décembre, Vogle partira assister à la prestation de serment de Karzaï organisée à Kaboul. 

IV. Au cœur de la « guerre contre le terrorisme » (2002-2009)

. « La chasse à l’homme est ouverte » 

            Certes, la mission afghane s’est donc achevée sur un succès spectaculaire puisque trois mois à peine se sont écoulés entre la présentation du plan de la CIA par George Tenet et l’entrée des Américains dans Kandahar. Mais que faire ensuite ? A vrai dire et aussi étonnant que cela puisse paraître, personne n’y a vraiment réfléchi.

Une discussion serrée va donc éclater au sein de l’administration entre ceux qui plaident pour un retrait rapide du pays et ceux qui souhaitent au contraire que les Etats-Unis s’y installent à demeure. Pragmatique, le secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld penche plutôt pour la première option. Selon lui, il s’agit de s’entendre au plus vite avec les différents seigneurs de guerre afin qu’ils se partagent l’Afghanistan et se chargent d’empêcher la résurgence d’Al-Ka’îda, quitte à revenir ensuite dans dix ans si cela s’avère nécessaire. Ryan Crocker, le chargé des affaires afghanes au Département d’Etat, estime au contraire que la seule façon d’interdire de façon durable le retour des djihadistes passe par un remodelage de la société et de l’Etat afghan. Il s’agira selon lui d’apporter la paix là où il y avait eu la guerre, l’ordre là où il y avait eu l’anarchie et la prospérité là où avait régné la misère[6]. C’est finalement cette seconde option qui va emporter l’adhésion du président Bush mais il apparaîtra bientôt que ce projet était tout à fait présomptueux.

Quelles que soient leurs divergences, tous les responsables américains sont cependant d’accord pour estimer que la CIA doit absolument maintenir et même accroître le nombre d’équipes dont elle dispose sur place afin de pouvoir poursuivre le combat anti-terroriste et achever l’éradication d’Al-Ka’îda.

Vogle et une partie de ses collègues vont donc venir s’installer à Kaboul et établir leur quartier général dans l’enceinte de l’ancien hôtel Ariana. Le premier chef de cette équipe ne sera autre que Richard Blee, l’ancien responsable de la Base Alec, que George Tenet a logiquement choisi pour devenir le premier chef de station de la CIA en Afghanistan.

Pendant toute la première partie de l’année 2002, Blee, Vogle et leurs équipes vont jouer un rôle central dans la prise en charge des centaines de militants djihadistes capturés pendant la campagne afghane[7]. Saoudiens, Yéménites, Egyptiens ou Maghrébins pour la plupart, mais aussi Occidentaux pour quelques-uns, ces hommes avaient rejoint l’Afghanistan au fil des années précédentes dans l’espoir de constituer une véritable « armée de l’Islam ». Instruits militairement et idéologiquement par des cadres éprouvés d’Al-Ka’îda, ils avaient ensuite été envoyés sur la ligne de front pour combattre aux côtés des Talibans contre l’Alliance du Nord. Une petite poignée d’entre eux avait été sélectionnée pour organiser des réseaux dans le but de frapper directement l’Occident.

Les Américains vont mettre assez longtemps avant de parvenir à identifier le rôle et les responsabilités de chacun de ces individus. Dans l’euphorie de la victoire, ils vont donc se contenter de les arrêter et de les placer au secret afin de pouvoir les interroger dans la plus grande discrétion. Certains de ces hommes seront longuement détenus à bord de navires américains alors stationnés en mer d’Oman, comme les porte-hélicoptères USS-Bataan et USS-Peleliu. D’autres seront gardés sur la base militaire de Bagram, devenue le quartier-général des forces américaines en Afghanistan, ou bien encore sur la base Cobalt, également appelée la « Fosse de sel » (Salt Pit), un site secret construit spécialement par la CIA au Nord-Est de Kaboul à la fin de l’année 2002.  

Dans le cadre du projet « Greystone » piloté par Marty Martin, certains suspects seront transportés dans différents centres d’interrogatoires implantés un peu partout à travers la planète et notamment à Chiang Maï, dans le Nord de la Thaïlande (« Site Green »), Antaviliai, en Lituanie (« Site Violet), Stare Kiejkuty, en Pologne (« Site Blue ») ainsi que dans une dizaine d’autres pays. Ils y seront soumis à des techniques d’interrogatoires dites renforcées, un euphémisme utilisé pour qualifier des actes de torture physique et/ou mentale[8].

En janvier 2002, le gouvernement américain choisira finalement d’ouvrir un centre d’internement permanent sur la base militaire de Guantánamo, situé sur l’île de Cuba, un lieu dans lequel près de 800 suspects seront détenus pendant une durée plus ou moins longue (certains s’y trouvent encore).

. La piste se perd…

Mais les deux hommes que les Américains recherchent le plus activement, à savoir Usama Bin Ladîn et Mohammad ‘Omar, vont cependant parvenir à échapper à la capture. Si le mystère a longtemps plané sur leur sort, on en sait maintenant un peu plus.

L’enquête réalisée en 2019 par la journaliste néerlandaise Bette Dam a ainsi permis d’apprendre la façon dont Mohammad ‘Omar était parvenu à survivre à la traque menée contre lui.

Le 5 décembre 2001 et tandis que les Américains approchent à grands pas de Kandahar, le chef taliban décide de réunir ses principaux adjoints afin de prendre leur avis. Devant leur pessimisme, il choisit de rédiger un document par lequel il abandonne officiellement la direction du mouvement à l’un de ses adjoints, le mullah Obeidallah Akhund (1968-2010). Et tandis que celui-ci se charge de réunir une assemblée de chefs tribaux pour organiser la reddition pacifique de la ville, Mohammad Omar va parvenir à quitter les lieux à moto pour se réfugier à Qalat, la capitale de la province voisine de Zabul, une région où il sait pouvoir compter sur la solidarité de membres de sa tribu, les Hotak.

Pendant les douze années suivantes, ses seuls contacts avec le monde extérieur seront assurés par son garde du corps, Abdul Djabbar Omari, ainsi que par son ancien chauffeur, Abdul Samad Ustaz, qui se chargeront de gérer les aspects matériels de sa cavale.

Installé dans une maison que ses lieutenants ont louée pour lui, le chef déchu passe alors le plus clair de son temps à étudier, à prier ou bien à méditer. Il écoute cependant les émissions de la BBC en pachtoune et parvient ainsi à se tenir informé de la marche du monde. Tous les trois à sept mois cependant, un certain mollah Azizullah, membre de la famille de son épouse, se rend sur place depuis Quetta afin d’enregistrer ses directives sur des cassettes. La plupart du temps, il s’agit de répondre à des questions que les membres de la commission des Talibans n’ont pas été capables de trancher seuls. A chaque fête religieuse islamique, Mohammad ‘Omar se fait aussi un devoir d’enregistrer des messages audio afin d’encourager ses hommes à continuer la lutte.

Au bout de trois années cependant et face à l’accroissement de la pression militaire, le groupe décide de quitter Qalat et de partir s’installer dans le district très reculé de Shinkay, situé un peu plus à l’Est, près de la frontière pakistanaise.  Omari et Ustaz vont alors installer le mollah dans une modeste maison située le long d’une rivière asséchée, à seulement quelques kilomètres de la base militaire américaine de Wolverine.

Plusieurs années passeront ainsi, jusqu’à ce que, atteint de tuberculose, le mollah refuse de quitter sa retraite pour se faire soigner. Il finira par s’éteindre le 23 avril 2013 et sera enterré sur place le jour même tandis que ses affaires personnelles seront apportées à son fils unique, Mohammad Ya’kub, qu’il n’avait plus revu depuis 2001[9].

Lorsque les membres de la commission exécutive des Talibans vont apprendre la nouvelle de ce décès, ils décideront de ne pas la communiquer, d’une part afin de ne pas décourager leurs troupes mais aussi pour ne pas fournir aux Américains l’occasion de ralentir ou de stopper le retrait de leurs troupes qu’ils ont déjà entamé. La rumeur va cependant finir par se répandre, si bien qu’en juillet 2015, les chefs Talibans seront contraints de la confirmer, ce qui n’ira pas sans provoquer une certaine confusion et même de la colère dans une partie de leurs rangs.

Quant à Usama ibn Ladin, on sait qu’il a appris la nouvelle des attentats alors qu’il se trouvait près de Khost. Il se rend alors immédiatement à Kandahar, où il va demeurer du 12 septembre au 6 octobre 2001, c’est-à-dire jusqu’au début de la campagne militaire américaine. Parti ensuite se réfugier à Kaboul, il va finalement devoir quitter la ville le 11 novembre 2001, c’est-à-dire quelques heures seulement avant qu’elle ne tombe aux mains des forces de la coalition.

Il part alors pour Djalalabad où il va faire sa dernière apparition publique le 12 novembre en tenant un discours devant plusieurs chefs tribaux et religieux réunis pour l’occasion dans un centre d’étude islamique. Après leur avoir fait distribuer d’importantes sommes d’argent, il va quitter la cité dans la soirée du 12 novembre à bord d’un convoi composé de plusieurs véhicules 4 × 4.

Le 14 novembre, lui et ses hommes sont vus dans le village d’Agam. Après quoi, ils vont prendre la direction de Tora Bora (« Poussière noire »), une vaste zone boisée située dans le massif montagneux du Spin Ghar (« montagnes Blanches »). Le chef d’Al-Ka’îda y avait jadis disposé d’une résidence fortifiée et cela faisait déjà plusieurs semaines qu’il avait fait transporter sur place des combattants, des vivres et de l’armement apparemment avec l’objectif de mener un dernier baroud d’honneur.

Dans la soirée du 14 au 15 novembre, les forces anti-talibans commandées par le chef de guerre Hazrat Ali s’emparent de Djalalabad. Moins d’une semaine plus tard le 20 novembre, un certain « George », le chef de la Juliet Team de la CIA, arrive à son tour dans la ville où il va établir un contact avec Hazrat ‘Ali[10]. En échange de 250 000 dollars, ce dernier va accepter de mettre à sa disposition plusieurs centaines de ses hommes pour aller attaquer les zones où se sont retranchés les « Arabes ».

Le 25 novembre 2001, la Team Juliet et les combattants d’Hazrat Ali se mettent donc en marche en passant à leur tour par les villages d’Agam et de Pachir. En fonction des renseignements obtenus, « George » va ensuite détacher quatre de ses hommes (dont deux de la CIA) afin qu’ils partent constituer un dispositif avancé directement au cœur de la zone ennemie. Ce sera l’équipe « Juliet Forward ».

Accompagnés par une dizaine de miliciens d’Hazrat Ali, les membres de cette unité vont donc se mettre en mouvement en direction de Tora Bora. Le terrain étant très accidenté et leur équipement ayant été chargé sur des mules, ils n’arriveront sur place que le 29 novembre 2001. Ils vont alors établir un poste d’observation en surplomb de la vallée de Milawa. Dotés d’un système de téléguidage, ils vont ainsi pouvoir repérer puis cibler des groupes de combattants afin que l’aviation américaine puisse orienter ses frappes.

A ce moment, il apparait qu’environ un millier de combattants d’Al-Ka’îda se sont retranchés dans une zone d’à peine quelques dizaines de kilomètres carrés. Malgré les demandes pressantes de la CIA, le Pentagone a refusé d’envoyer sur place les milliers de soldats supplémentaires qu’on lui réclame pourtant avec insistance afin de pouvoir boucler la zone. En ces premiers temps de l’intervention occidentale en effet, l’état-major américain craint encore qu’une présence militaire trop massive ne détourne les Afghans de la coalition (bientôt de telles préventions n’auront plus cours). Tout au plus va-t-il accepté d’envoyer sur place une modeste équipe de forces spéciales, l’ODA 572, dirigée par le sergent-chef Jefferson Davis, qui va arriver à Djalalabad le 2 décembre et viendra s’installer à Pachir le 6 décembre. Trois jours plus tard, une nouvelle formation arrivera également sur place, la Task Force 11, composée d’une cinquantaine de soldats dirigés par l’officier Thomas Greer.

Survenues dès le 1er décembre, les frappes vont atteindre une intensité inédite à partir du 7 de ce mois, lorsque la reddition de Kandahar, la dernière ville encore aux mains des Talibans, va permettre aux Américains de redéployer vers le nord la plus grande partie des moyens aériens. A partir de ce moment et pendant trois jours consécutifs, des bombardiers B1, B2 et B52 vont se relayer presque sans discontinuer, larguant près de 317 tonnes de bombes. Pour liquider leur ennemi avec le plus de certitude, les Américains vont même utiliser des engins de type BLU-82 (dites Daisy-Cutter, « Coupeuses de marguerites »), les plus puissantes bombes conventionnelles.

Alors qu’un second chef de guerre, Hadji Zaman Ghamsharik, a lui aussi accepté d’envoyer ses hommes et tandis que des soldats des forces spéciales allemandes et britanniques ont été acheminés en renfort, la coalition dispose à présent d’environ 2 500 hommes tout autour de Tora Bora. Chaque jour, ces unités partent mener des raids d’infiltration au cœur de la zone tenue encore par les combattants d’Al-Ka’îda, guidant les bombardements et essayant d’obtenir des renseignements auprès des rares habitants qui sont parvenus à fuir pour se mettre à l’abri.

Mais c’est alors le mois de ramadan (qui cette année-là va durer du 15 novembre au 16 décembre) et, au coucher du soleil, la plupart des miliciens afghans choisissent donc d’abandonner le combat pour regagner leur camp de base et rompre leur jeûne.

La nasse se resserre pourtant peu à peu et cela bien que la partie méridionale du dispositif, celle qui conduit au Pakistan, a été laissée à peu près libre. Certes, Islamabad a accepté d’envoyer 4 000 gardes-frontières afin d’interdire tout passage de combattants vers son territoire, mais ces unités ne vont réellement pouvoir se déployer qu’à partir du 15 décembre (un attentat venait alors d’être commis contre le parlement indien et la plupart des troupes pakistanaises s’étaient donc placées en alerte maximale le long de leur frontière orientale).

Le 11 décembre 2001 et pour la première fois, les Américains estiment avoir réussi à localiser Usama bin Ladîn grâce à l’interception de messages radios. Dans l’après-midi, le commandant Zaman leur affirme qu’il a établi un contact avec les assiégés dont il prétend qu’ils désirent obtenir une trêve afin de pouvoir organiser leur reddition. Mais les Américains refusent et reprennent donc rapidement leurs bombardements tout en investissant la zone dès le matin du 12 décembre. Les derniers échanges de tirs auront lieu dans la matinée du 17 décembre, date à laquelle la situation sera officiellement déclarée comme étant sous contrôle.

Trois jours plus tard, le Centcom va envoyer sur place une nouvelle équipe, l’ODA 561, qui va se charger d’inspecter les lieux. Les uns après les autres, les abris et les bâtiments ayant abrité les combattants vont être méthodiquement fouillés. Sur place, l’ODA 561 va retrouver environ 220 cadavres[11] tandis qu’une vingtaine de combattants survivants mais hagards seront faits prisonniers[12]. Mais alors que le dernier refuge est inspecté aux alentours du Nouvel An, force est de constater que l’on n’a pas retrouvé la trace d’Usama ibn Ladîn. 

Selon la plupart des spécialistes, il est probable que ce dernier soit parvenu à s’extraire du piège qui lui avait été tendu et qu’il a réussi à franchir la frontière aux alentours du 16 décembre 2001[13].

Le reste de sa cavale a été décrit grâce aux témoignages livrés après leur arrestation par ses épouses. Parvenu dans les environs de Parachinar, Usama aurait ainsi été pris en charge par un groupe non identifié qui va le conduire dans un village situé au sud de Peshawar. Ayant pu retrouver là une partie de sa famille exilée à Karachi, il va ensuite devoir changer plusieurs fois de cachette, passant peut-être par la province afghane de Kunar, avant de quitter définitivement la région frontalière de l’Afghanistan durant l’été 2002 pour venir s’installer un peu plus au nord, dans le district de Shangla, non loin de la vallée de Swat.

Après quoi, il va modifier une nouvelle fois sa tactique, quittant les zones rurales pour privilégier les zones urbaines, en l’occurrence la ville d’Haripur, située au nord d’Islamabad. Ayant trouvé là un peu de stabilité et de sécurité, il va pouvoir faire diffuser un premier enregistrement audio en février 2003 afin de prouver au monde qu’il a bel et bien survécu. En novembre 2004, un premier enregistrement vidéo fera surface, suivi par un autre en septembre 2006.

A l’été 2005, Usama décide de s’installer dans une vaste résidence située à proximité de l’académie militaire d’Abbottabad, au nord d’Haripur. A l’instar de Mohammad ‘Omar, il a choisi de s’appuyer sur un cercle extrêmement restreint, le principal architecte de sa vie clandestine étant un citoyen pakistanais répondant au nom d’Ibrahim Sa’id Ahmad et surnommé Abu Ahmad al-Kuwayti. Avec l’aide de son frère cadet, c’est cet homme qui va gérer les aspects matériels de cette vie en clandestinité et assurer l’unique lien entre le chef d’Al-Ka’îda et le monde extérieur. C’est d’ailleurs en parvenant à identifier à la fois la fonction et l’identité de cet individu (vers 2008 ou 2009), puis en réussissant à le localiser avec précision (en août 2010) que la CIA va pouvoir entamer le chemin qui la conduira jusqu’à l’opération « Geronimo ».

Mais revenons un peu en arrière. Car tandis qu’il vient de prendre ses fonctions à Kaboul, Vogle ne va pas tarder à comprendre que la partie sera en fait beaucoup plus serrée que prévue. Au tout début du mois de mars 2002, il va ainsi devoir rejoindre en urgence la vallée de Shah i Kot, située dans la province du Paktya, pour participer à l’opération « Anaconda ».

L’objectif consiste alors à neutraliser un vaste groupe de combattants ennemis conduit par un certain Sayf ar-Rahman Mansur. S’agissant du premier groupe de ce genre à avoir été repéré depuis la fin officielle des combats, les Américains sont donc très impatients de pouvoir s’attaquer à lui. Le plan initial n’avait rien de très complexe mais les affrontements vont être particulièrement intenses et l’armée américaine va enregistrer près de 80 pertes (8 tués et 72 blessés), soit bien plus que pendant toute la campagne d’invasion menée au cours de l’automne précédent. Vogle va s’impliquer très directement au cours de cette opération, permettant notamment à des miliciens afghans de pouvoir rallier les lignes de défense américaines après avoir été d’abord laissés en retrait, ce qui lui vaudra d’être décoré[14]

. La clé pakistanaise (2003-2004)

A l’été 2002 et alors que Richard Blee vient de quitter l’Agence pour rejoindre (temporairement) le FBI[15], Greg Vogle se voit nommé pour la première fois de sa carrière à la direction d’une station de la CIA, en l’occurrence celle de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine.

Une fois sur place, il aura pour principal objectif de se renseigner sur les djihadistes locaux mais son enquête lui permettra de comprendre que si la région a bel et bien été un lieu d’intense activité pour les militants d’Al-Ka’îda dans les années 1990, les réseaux qu’ils ont établis à cette époque ont pratiquement tous été démantelés par les forces de sécurité locales bien avant le 11 septembre 2001.

Dès l’année 2003, Vogle est donc déjà de retour en Asie du Sud, cette fois-ci en tant que chef de station à Islamabad. Ayant installé ses quartiers dans l’immense complexe abritant la représentation diplomatique américaine, il va pousser les autorités pakistanaises à agir de façon plus soutenue contre les djihadistes étrangers venus se réfugier sur leur sol après la campagne afghane. A cet égard, ses partenaires ne seront non plus seulement les cadres de l’ISI, comme par le passé, mais également ceux du service de renseignement intérieur (Intelligence Bureau, IB), qui dépendent du Premier ministre, et ceux de l’Agence d’enquête fédérale (FIA), une institution supervisée par le ministre de l’Intérieur.

Cette mise sous pression va s’avérer fructueuse. L’ISI va ainsi accepter de collaborer plus étroitement avec la CIA, si bien que la SAD et le Special Service Group (SGG), la branche opérationnelle de l’ISI vont parvenir à monter plusieurs raids qui aboutiront à l’arrestation de la plupart des responsables opérationnels des attentats du 11 septembre. Premier de la liste, le Yéménite Ramzi ibn al-Shibh avait déjà été capturé à Karachi le 12 septembre 2002. Les autres ne tarderont pas à suivre. Le 1er mars 2003, le principal organisateur du 11 septembre, le Pakistanais Khalid Shaykh Muhammad est capturé à Rawalpindi[16]. Le 29 avril 2003, le Pakistanais Ammar al-Baluchi et le Yéménite Walid bin Attash seront appréhendés à Karachi. La cellule à l’origine des attentats aura donc été assez rapidement neutralisée.

En mars 2004, l’armée pakistanaise va aussi accepter de mener pour la première fois une opération militaire d’envergure dans les zones tribales frontalières afin d’empêcher que ces dernières ne puissent servir de refuge à des insurgés afghans ou à des militants d’Al-Ka’îda (bataille de Wana).

Enfin, Greg Vogle va travailler en parallèle sur le dossier du docteur Abdul Qadir Khan (1936-2021), ce scientifique pakistanais accusé d’avoir transmis à plusieurs régimes étrangers, dont la Corée du Nord et l’Iran, les secrets de fabrication de l’arme atomique. Désavoué par son gouvernement, Khan sera finalement placé en résidence surveillée et tous ses réseaux démantelés.

Si ces résultats constituent autant d’indéniables succès à porter au crédit de la CIA, il faut avouer que la période d’euphorie débutée trois ans plus tôt est pourtant bel et bien en train de s’achever.

Car les mauvaises nouvelles n’ont pas cessé de s’accumuler. La violence avec laquelle s’est déroulée la campagne d’invasion de l’Irak au printemps 2003, la reconnaissance officielle par les Etats-Unis de l’absence d’armes de destruction massive dans le pays (janvier 2004) et enfin la révélation des tortures infligées par les soldats américains aux détenus dans la prison d’Abu Ghraib (avril 2004), ont fait perdre à l’Amérique tout le capital de sympathie qu’elle avait pu accumuler dans l’opinion internationale après le 11 septembre 2001.

La position de la CIA a été directement affaiblie par ces déboires. D’une part, c’est elle qui avait fait peser la balance en faveur de l’invasion de l’Irak en affirmant être certaine de la présence d’un arsenal bactériologique et chimique dans le pays. D’autre part et malgré la traque dont ils font l’objet, les réseaux d’Al-Ka’îda se montrent toujours très actifs. Des attentats spectaculaires continuent ainsi de se produire régulièrement, visant notamment la Tunisie (avril 2002), l’Indonésie (octobre 2002), le Kenya (novembre 2002), l’Arabie saoudite (mai 2003), le Maroc (mai 2003), la Turquie (novembre 2003), l’Egypte (octobre 2004) et bientôt le Royaume-Uni (juillet 2005) et la Jordanie (décembre 2005). Ces attaques vont faire au total plus d’un millier de morts, dont de nombreux Occidentaux.

Enfin, et alors que Langley n’a toujours pas réussi à neutraliser ni Usama bin Ladîn, ni Ayman Zawahiri, ni Mohammad ‘Omar ni Djalaluddin Haqqani, la presse ne va pas tarder à révéler certains éléments du sulfureux programme Greystone (février 2005). Vogle et ses collègues se retrouvent donc plus que jamais sur la sellette.

. Moyens et méthodes d’un chef de station 

            En septembre 2004, suite logique de sa carrière, Greg Vogle se voit finalement nommé à la tête de la station afghane de la CIA. Avant d’aller plus loin, il faut sans doute s’arrêter quelques instants afin de décrire en quoi consiste exactement le rôle d’un chef de station (Chief of Station, COS).

Chargé de l’une des fonctions les plus stratégiques de l’Agence, le chef de station dirige tout simplement l’antenne dont dispose la CIA dans un pays étranger. Sa mission consiste donc à renseigner ses supérieurs (et à travers eux son autorité de tutelle, à savoir la Maison-Blanche), sur tous les éléments susceptibles d’intéresser la sécurité nationale américaine. L’ensemble des personnels de la CIA présents dans le pays en question lui sont hiérarchiquement soumis et il lui revient de superviser leur activité. Par ailleurs, il dispose aussi d’un droit de regard sur les activités que d’autres structures de la communauté américaine du renseignement, comme le FBI ou certaines unités de l’armée (Strategic Support Branch, Defence Clandestine Service, JOSC, etc.), pourraient être amenées à conduire sur le territoire dont il est en charge.

Le COS est secondé par un adjoint, le Deputy Chief of Station (DCOS), qui doit le suppléer dans ses missions et le remplacer lorsqu’il s’absente. Quant à son supérieur direct, il s’agit du chef de la division dont relève son lieu d’affectation. En cette fin d’année 2004, il s’agit en l’occurrence de Robert Richer, dit « Rich », le chef de la division « Proche-Orient et Asie du Sud » (Near East & South Asia Division, NESA), qui lui-même dépend de Stephen Kappes, le directeur des opérations, qui à son tour est placé sous la responsabilité de celui qui est alors le directeur (par intérim) de la CIA, John E. McLaughlin.

Un COS travaille naturellement sous couverture. Intégré au staff de l’ambassade des Etats-Unis, Vogle va donc exercer officiellement le rôle de chef de la section des affaires régionales, un intitulé passe-partout destiné à masquer son activité réelle[17]. Mais s’il disposera effectivement d’un bureau au sein de l’ambassade, il travaillera surtout non loin de là, au sein du vaste compound que la CIA a entrepris d’édifier dès 2001 à l’intérieur de l’ancien hôtel Ariana, un bâtiment qui a le grand avantage d’être situé à quelques centaines de mètres seulement du palais présidentiel et du ministère afghan de la Défense.

La station de Kaboul est l’une des plus importantes dont dispose alors l’Agence. Si la plupart des antennes réparties à travers le monde n’emploie qu’une dizaine de personnes, dont à peine trois ou quatre officiers traitants, celle de Kaboul abrite quant à elle des centaines de fonctionnaires.

En dessous de Vogle et de son adjoint, on retrouve ainsi différents chefs de service travaillant chacun dans un domaine de compétence particulier : anti-terrorisme, contre-espionnage, contre-ingérence, opérations militaires, etc.

A leur tour, ces responsables gèrent différentes catégories de professionnels au premier rang desquelles on va évidemment retrouver les fameux officiers traitants, les Case Officer, (également appelés Operation Officer, OO). La mission de ces spécialistes du renseignement humain (Humint) consiste à détecter, évaluer, recruter puis manipuler des sources (Assets, Agents), autrement dit des personnes qui ont accepté d’espionner leur pays au profit des Etats-Unis. Cette activité très sensible s’appelle le traitement des sources (Source Handling).

C’est cependant à un autre cadre, le Targeting Officer, ou « cibleur », qu’il appartient de déterminer quelles personnes on doit essayer de recruter et cela en fonction du type d’information que l’on pourra éventuellement obtenir d’elles. D’autres spécialistes sont quant à eux chargés du traitement, de la clarification et de la distribution de tous les renseignements ainsi obtenus, ce sont les Collection Management Officer (CMO). Enfin, les Staff Operation Officer (SOO) s’occupent d’assurer un lien direct et permanent avec Langley mais aussi avec les autres agences de renseignement américaines. Tous ces spécialistes travaillent de concert au sein de la direction des opérations dont ils constituent les forces vives.

D’autres d’officiers relèvent quant à eux de la direction du renseignement (Directorate of Intelligence, DI). Ils s’occupent essentiellement de collecter, d’analyser et de synthétiser les nombreuses données issues des sources humaines mais aussi et surtout des interceptions numériques, informatiques, radioélectriques ou téléphoniques (Signal Intelligence, Sigint) qui effectuées chaque jour par la CIA. Ils doivent également étudier les photos ou les vidéos prises par les avions, les drones ou les satellites de surveillance de l’Agence (Imagery Intelligence, Imint). Il leur revient aussi de rassembler les données (notamment biométriques) obtenues par les différentes unités présentes sur le terrain ou bien encore d’étudier les très nombreuses informations transmises par d’autres services de renseignement, qu’ils soient américains (la DIA et la NSA en particulier) ou bien étrangers (Britanniques, Israéliens, Australiens, Allemands, Italiens et Français notamment).

Tous ces éléments sont automatiquement intégrés dans plusieurs dizaines de bases de données consacrées chacune à un domaine particulier. Dès lors, le rôle des experts du DI va consister à extraire de ces bases les informations qui leur apparaissent les plus pertinentes.

Les Specialized Skills Officers (SKO) s’occupent de tâches plus particulières : traduction, documentation, planification, etc.

D’autres personnels travaillent au sein des deux directions techniques, le Directorate of Science & Technology (DS&T) et le Directorate of Support (DS). Leur mission consiste à permettre à leurs collègues du renseignement et des opérations de pouvoir disposer des outils de travail les plus adéquats et les plus performants. Il s’agit principalement d’ingénieurs, d’informaticiens, de cryptographes ou de médecins, mais aussi de mécaniciens, de chauffeurs et de pilotes. Car de fait, la station afghane dispose de moyens matériels et logistiques très importants et très perfectionnés ; véhicules blindés de tous type, drones d’observation, hélicoptères de transport et même des avions. La direction administrative et financière a elle aussi quelques représentants sur place (gestionnaires, juristes, comptables, archivistes, secrétaires, etc.).

Enfin, les Paramilitary Officer (PO) sont en charge de préparer et de conduire les opérations militaires menées par la CIA. Ils sont en lien étroit avec les autorités de l’armée américaine et supervisent directement le travail des diverses unités de supplétifs afghans. Vogle connaît particulièrement bien les tâches de ces PO pour les avoir longtemps exercées lui-même. Il est aussi l’un des rares responsables de la CIA à bénéficier de l’estime et de la confiance des hauts gradés américains, qui, en général, regardent toujours les hommes de Langley avec une certaine méfiance.

A grade ou poste équivalent, tous ces personnels sont bien mieux payés que leurs collègues de Langley, car non seulement ils évoluent dans un poste étranger, ce qui leur permet déjà de toucher certaines primes d’éloignement, mais aussi parce que celui de Kaboul est considéré comme particulièrement exigent et sensible. Afin d’éviter de tomber dans la routine ou de mauvaises habitudes, mais aussi pour permettre à chacun de se former aux spécificités du travail de terrain et enfin pour éviter les jalousies liées à l’attribution d’avantages en nature, il est de coutume de permettre aux personnels de l’Agence d’effectuer régulièrement des rotations depuis leur siège central vers les postes étrangers et inversement. 

Beaucoup de personnels travaillant pour la CIA ne sont pas des fonctionnaires à proprement parler mais des contractuels (Contractors). La sécurité de plusieurs des installations afghanes de l’Agence est par exemple assurée par des employés de la société privée Blackwater (qui, il est vrai, sont souvent des retraités de la communauté du renseignement ou des forces spéciales reconvertis dans le secteur privé). De même, des universitaires sont parfois sollicités pour apporter leurs conseils. Certains sont capables de rédiger des mémoires d’une centaine de pages sur la moindre tribu de l’Hindou-Kouch, ce qui doit permettre d’éclairer la prise de décision.

Outre les personnels de la station de Kaboul, Vogle coordonne également une grosse douzaine d’équipes implantées un peu partout à travers le pays. Au Nord-Est de la capitale, sur la route de Bagram et non loin de l’aéroport, se trouve ainsi la base « Eagle ». Installé au milieu d’une vaste plaine désertique, ce vaste complexe est protégé par des dispositifs de sécurité très perfectionnés. C’est là notamment que la CIA entraîne ses recrues afghanes et qu’elle prépare certaines de ses opérations clandestines (une partie du site, comme on l’a dit plus haut, a également servi de lieu d’internement sous le nom de code « Cobalt » entre septembre 2002 et décembre 2004).

D’autres bases, tout aussi stratégiques, se trouvent situées dans l’Est du pays, le long de la frontière pakistanaise. Elles sont appelées « Omega Bases ». La plupart sont installées dans l’enceinte de bases militaires, comme la Firebase, située au sud d’Asabadad (province de Kunar), le camp Chapman situé près de Khost, ou encore la base Lilley (qui se trouve non loin de Shkin, dans la province de Paktika). Sur ces différents sites travaillent notamment les CTPT (Counter-Terrorism Pursuit Teams), des unités spéciales chargées de traquer directement les militants d’Al-Ka’îda (y compris à l’intérieur du territoire pakistanais dans une limite de 15 kilomètres).

Tous ces moyens doivent permettre au chef de station de Kaboul d’être l’homme le mieux informé d’Afghanistan. Chaque jour, il transmet à sa Centrale une liste de faits irréfutables qui doivent permettre à l’Agence d’avoir une vision non déformée de la réalité. Régulièrement, il fait aussi parvenir à ses supérieurs des rapports plus long établissant avec beaucoup de précision et une très grande franchise l’état exact de la situation sur le terrain, ce qu’on appelle dans le jargon des Aardwolf (littéralement des « hyènes »).

Notons que le COS ne travaille pas en solitaire mais en lien direct, étroit et permanent avec les autres chefs de station relevant de la même division que lui, qu’il reçoit souvent à Kaboul ou bien qu’il part retrouver à Langley ou ailleurs (Peshawar, Riyadh, Amman, Le Caire, Tel Aviv, etc.), en particulier lorsque le suivi de tel ou tel dossier nécessite une parfaite coordination.

Le COS a évidemment des comptes à rendre. Non pas à la justice afghane certes, qui n’est pas compétente pour juger de son action (pas plus d’ailleurs que la justice américaine) mais uniquement à l’égard de sa hiérarchie ainsi que de l’inspection générale de la CIA, cette institution chargée de contrôler le travail des personnels de l’Agence et dont les représentants réalisent de fréquentes visites dans les postes étrangers.

. Une lutte à mort

            En cette fin d’année 2004 et même lorsqu’ils circulent à Kaboul, une ville pourtant considérée comme sûre par rapport au reste du pays, les officiels américains ne doivent pas oublier d’enfiler un gilet pare-balles ni se se faire accompagner par une équipe de sécurité lourdement armée. Comment mieux illustrer les limites rencontrées par l’action de pacification conduite par les Occidentaux depuis déjà près de trois ans ? 

Car l’insurrection, loin de s’essouffler, semble au contraire gagner chaque année du terrain. Comme l’avaient fait ses prédécesseurs à la tête de la station afghane, Vogle va donc devoir concentrer la majorité de ses efforts afin d’essayer de la réduire, une chose évidemment plus facile à dire qu’à faire.

            Le premier point à prendre en compte est celui du manque d’expérience. En effet, la dernière fois de son histoire où la CIA s’est retrouvée directement et massivement impliquée dans un combat anti-insurrectionnel, ce fut lors de la guerre du Viêtnam. Autrement dit, rares sont les experts encore en activité qui peuvent se targuer d’avoir déjà dû faire face à ce genre de problématique. Il faut donc en former, aussi bien sur le plan pratique, par exemple en multipliant les retours d’expérience après chaque opération, que sur le plan théorique, y compris en étudiant les réussites et les échecs rencontrés par les Etats-Unis, mais aussi par la France ou la Grande-Bretagne lorsqu’ils ont dû faire face à ce type de situation, que ce soit en Indochine, en Algérie, en Malaisie ou ailleurs. 

L’un des aspects les plus essentiels consiste à pouvoir s’appuyer sur de solides réseaux de partenaires locaux. Dès la fin de l’année 2001, la CIA a d’ailleurs activement participé à la mise en place d’un service de sécurité afghan, ce qui a abouti à la mise en place du NDS, le National Directorate of Security (en dari Riyasat e-amniyat e-mili). La direction de cette nouvelle entité a d’abord été confiée à un certain Mohammad Arif Sarwari, dit « Arif l’Ingénieur », l’homme qui dirigeait jusque-là le service de sécurité du Djamiat i-Islami (les membres de ce parti vont d’ailleurs occuper une place de choix au sein de la nouvelle structure). Mais Arif a vite fait de démontrer ses limites en tant que manager et la CIA va donc le forcing afin de lui trouver un successeur qui soit plus capable. C’est alors qu’elle va choisir de faire appel à l’un des adjoints d’Arif, Amrullah Saleh.

Né en 1972 dans le Pandjshir et membre du Djamiat lui aussi,Saleh a dirigé entre 1997 et 2001 le bureau de l’Alliance du Nord installé au Tadjikistan. Placé à cette fonction stratégique, l’ambitieux jeune homme n’a pas tardé à entrer en contact avec la CIA, qui s’est tout de suite montrée intéressée par son profil et lui a donc offert un stage de formation qu’il est venu accomplir dans le Nevada en 1999. Dès l’année suivante, Saleh va aider à coordonner la livraison de matériel de guerre américain au profit de l’Alliance du Nord. Après la chute des Talibans, il va naturellement rejoindre le NDS, où on va lui confier la section chargée du contre-espionnage. Parfaitement anglophone, sérieux et motivé, très anti-pakistanais, il coche toutes les cases. En février 2004 et devant l’insistance des Américains, il se voit donc nommé par le président Karzaï à la tête du NDS, un poste où il parviendra à se maintenir pendant près de six années. Avec le ministre de l’Intérieur, Mohammad Hanif Atmar, il va former un duo de choc très motivé et plutôt efficace, surtout au regard de l’inertie bureaucratique qui règne alors dans beaucoup d’autres secteurs de l’administration afghane.

A l’époque du Vietnam et alors qu’elle était aux prises avec le Viêt-Cong, la CIA avait su mettre en place un dispositif extrêmement ambitieux. Baptisé officiellement ICEX (Intelligence Coordination and Exploitation Program), mais mieux connu sous l’appellation de programme Phoenix (1967-1973), il consistait à centraliser toutes les informations recueillies à propos de l’insurrection communiste, que ce soit par les unités militaires ou les administrations civiles, afin qu’elles soient immédiatement transformées en ce que l’on appelle un « renseignement à fin d’action ». Après quoi, des équipes composées essentiellement de supplétifs locaux mais guidées par les conseillers américains (Provincial Reconnaissance Unit, PRU), devaient agir afin de neutraliser les cibles identifiées. Conçue, organisée et pilotée depuis Saigon par un état-major composé de pointures de la CIA (Robert W. Komer, Evan Parker Jr, William Colby, Nelson Brickham et Tucker Gougelmann), ICEX était conduite à l’échelle de chaque district et de chaque province par les représentants locaux de l’Agence (DIOCC/POIC) en lien étroit avec l’armée américaine et les forces de sécurité du Sud-Vietnam.

Trente ans plus tard, en Afghanistan, Langley va s’inspirer du même modèle. Le travail de Greg Vogle et celui de ses partenaires afghans consistera donc essentiellement à identifier les responsables de l’insurrection, à les localiser et bien sûr à les neutraliser (autrement dit les 3F, pour Find, Fix, Finish), ce qui suppose évidemment d’avoir une excellente connaissance de l’organisation ennemie.

A l’époque où Vogle prend son poste, il s’agit encore de groupes aux contours plutôt flous et reposant sur une structure hiérarchique assez lâche. L’insurrection n’opère toujours que dans certaines zones rurales essentiellement situées dans le Sud et l’Est du pays. Là, des hommes se sont parfois regroupés au sein d’un même village, le plus souvent sur la base d’affinités familiales, afin de constituer des unités comportant quelques dizaines de combattants. Ces volontaires sont ravitaillés et hébergés par la population locale et comme ils ne sont pas mobilisés en permanence, ils ressemblent donc à de parfaits civils la plupart du temps. A l’échelon supérieur on retrouve des commandants de zone qui sont quant à eux des permanents de la guérilla. Ils s’occupent de définir la tactique, de fixer les objectifs et d’acheminer les armes et les munitions nécessaires. Il leur arrive aussi parfois de diriger les plus grosses opérations. A leur tour, ces commandants locaux répondent aux ordres de chefs basés au Pakistan qui dirigent des sortes de fronts (mahaz) aux contours mouvants et en recomposition permanente. Eux-mêmes suivent les consignes de la direction centrale du mouvement, la rahbari shura, dont les principaux membres sont, dit-on, Akhtar Mansur (finances), Abdul Ghani Baradar (diplomatie), Mohammad Hassan Rahmani (relations avec les tribus), Obeidallah Akhund (défense), Mohammad Hassan Akhund (politique générale), Abdul Hakim Ishakzai (justice) et Mohammad Abdul Kabir (prédication). Vivant comme on l’a dit dans une clandestinité presque totale, le mollah ‘Omar n’intervient que de loin en loin pour fixer les grandes orientations et servir d’arbitre.

Certaines structures du mouvement taliban dénotent cependant au sein de cet ensemble plutôt souple. Celle dirigée par le fils de Djalaluddin Haqqani, Siradjuddin Haqqani, est souvent considérée comme la plus efficace et donc comme la plus dangereuse. Surtout implantés dans le Grand Est afghan (Khost, Paktya, Pakitka, Logar, Ghazni), ses membres possèdent en effet une expérience du combat et des compétences techniques, notamment en matière d’explosifs, qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère. 

Tous ces cadres tirent leur principale force de leur cohésion et cette dernière repose sur plusieurs facteurs. Il faut d’abord remarquer qu’ils partagent entre eux des liens familiaux, claniques et tribaux souvent étroits. Ensuite, dix années de lutte commune contre les Soviétiques puis sept autres contre l’Alliance du Nord leur ont évidemment permis de forger une fraternité d’arme durable. Mais le plus important dans cette équation est sans doute l’uniformité de leur formation intellectuelle. Tous ou presque ont en effet passé leur enfance, leur adolescence et une partie de leur vie adulte dans des madrasas, des écoles religieuses. Là, sous la férule de maîtres communs et dans une atmosphère faite à la fois d’austérité, de rusticité et de ferveur, ils ont longuement dû mémoriser le texte du Coran ainsi que les grands principes du droit et de la théologie islamique. Ils en ont tiré une conception du monde tout à fait singulière mais aussi très solide, qui leur offre la certitude d’avoir engagé un combat correspondant non seulement à la volonté divine mais collant aussi pleinement à l’éthos afghan qui est de ne jamais plier face à un occupant étranger. Si l’on ajoute à cela la nature montagneuse du terrain, le soutien d’une partie de la population ainsi que les facilités offertes logistiques (à certains groupes du moins) par le voisin pakistanais, on comprend mieux alors qu’ils soient parvenus à résister à la formidable pression, à la fois militaire, mais aussi financière, politique et même idéologique, que les Américains ont exercée sur eux pendant plusieurs années.

Mais si son adversaire est coriace, Vogle peut cependant constater que la guerre du renseignement, telle qu’elle est menée en Afghanistan, offre aussi certaines facilités. Tout d’abord ses personnels n’ont aucun mal à pouvoir se déplacer incognito dans tout le pays. De fait, la présence de myriades de personnels civils et militaires appartenant à la quarantaine d’Etats engagés dans la coalition, mais aussi la pléthore d’organisations non-gouvernementales installées sur place, ainsi que les cohortes d’entrepreneurs étrangers et de contractuels de toutes sortes agissant au profit du gouvernement afghan, tout cela offre quantité d’opportunités aux officiers du renseignement américain pour pouvoir se mouvoir sans crainte d’être immédiatement repérés et identifiés en tant que tel, ce qui est loin d’être le cas dans les pays voisins.

Autre facilité, les officiers traitants ne manquent pas de sources d’information parmi la population locale. L’Afghanistan est en effet un pays pauvre et instable, travaillé qui plus est par des dissensions anciennes et parfois féroces entre tribus, clans et familles, partis politiques opposés, sectes rivales, etc. Que ce soit par ambition, appât du gain ou par idéologie, beaucoup d’habitants sont donc prêts à livrer des renseignements sur l’ennemi, un ennemi dont la violence souvent aveugle provoque aussi beaucoup de rejet. Dès 2001, l’Agence a donc réussi à mettre en place de vastes réseaux d’agents locaux pouvant la renseigner sur les allées et venues de tel ou tel individu, observer les mouvements suspects dans les aéroports, les gares routières, les hôtels, les postes de douane et bien sûr les écoles religieuses ou les mosquées.

Le principal problème consiste évidemment à acquérir la certitude que les informations fournies par ces sources sont crédibles et ne sont pas motivées la vengeance et la jalousie ou, pis encore, qu’il ne s’agit pas d’une tentative de manipulation. Il faut donc à chaque fois procéder aux vérifications qui s’imposent et c’est là que les formidables capacités techniques de l’Agence entrent véritablement en jeu.

Afin de pouvoir communiquer avec leurs sources, les officiers traitants de la CIA peuvent évidemment choisir des lieux sécurisés (Safe House) bien qu’ils préfèrent souvent leur confier des téléphones satellite cryptés. 

Outre le fait d’accumuler des renseignements, on demande aussi parfois à ces agents locaux de relever des numéros de plaques d’immatriculation, de prendre des photographies, d’effectuer des repérages ou bien encore on leur confie des traceurs GPS très discrets qu’ils iront placer sur les véhicules de certaines cibles afin que celles-ci ne puissent plus échapper à l’Agence. C’est grâce à de telles techniques que les hommes de la CIA vont réussir à identifier formellement de nombreux individus recherchés, reconstituer leur parcours militant, établir leur rôle exact au sein de l’insurrection et connaître leurs relations. Il sera d’autant plus facile ensuite d’organiser leur capture ou leur élimination physique.

Remarquons cependant qu’il n’est pas toujours évident d’arriver à identifier avec certitude des individus dans un pays où l’Etat civil n’existe pas, où les noms de famille ne sont pas l’usage courant et où beaucoup de parfaits innocents circulent eux aussi avec une arme en bandoulière, arborent une barbe fournie et sont revêtus d’un châle (patoo) et d’un turban. Naviguer au sein de ces innombrables fichiers où s’égrènent des milliers de Mohammad, Omar, Hassan, Hadji, Akhtar, Zaman, Gul, Mansur, Abdul, Akhund, Agha et Rabbani n’est pas non plus la chose la facile plus qui soit, surtout pour un Américain du Midwest. Cela demande une solide formation et aussi le recours à des experts locaux. Pour paraphraser un directeur de la CIA, Michael Hayden : « Our main ennemy is easy to kill, but hard to find ». Toujours est-il que ce travail nécessite d’être sans cesse renouvelé puisque chaque chef, réseau ou groupe neutralisé est assez vite remplacé.

. Le Nation-Building version CIA

En tant que chef de station, Vogle a aussi reçu pour mission de renseigner l’Agence sur la façon dont fonctionne le gouvernement et la haute administration afghane. La CIA doit en effet en savoir le plus long possible sur chaque acteur susceptible d’influer sur la vie politique ou économique du pays.

A ce titre, Vogle va pouvoir s’appuyer sur la relation privilégiée qu’il a nouée depuis 2001 avec Hamid Karzaï[18]. Il va notamment l’aider à se concilier les bonnes grâces des tribus et des seigneurs de guerre.

Car il est certain que le chef de l’Etat central afghan se retrouve placé dans une position délicate. S’il souhaite pouvoir maintenir l’ordre et garantir la loi, il doit en effet parvenir à affirmer son autorité sur tous ceux qui la conteste, ce qui est notamment le cas de certains anciens responsables des moudjahidines. Mais s’il s’oppose trop frontalement à ces derniers, alors il risque de se les mettre à dos et donc de susciter de l’instabilité. Entre ces deux écueils Hamid Karzaï va devoir mener un jeu serré.

En s’appuyant sur le ferme soutien que lui offrent David Barno (commandant des troupes américaines), Zalmay Khalilzad (l’ambassadeur des Etats-Unis) et Greg Vogle, Karzaï va parvenir à affaiblir la position des chefs de guerre en n’hésitant pas à leur offrir, en contrepartie de leur soutien, des postes ministériels qui seront en fait des sinécures grassement rémunérées.

Déjà, au mois de juin 2002, le leader hazara Abdul Karim Khalili ainsi que le chef pachtoune Hadji Abdul Kadir avaient été nommés aux postes de vice-présidents de la République. En septembre 2004, Ismaël Khan perd sa fonction de gouverneur d’Hérat mais se voir nommé à la tête du ministère de l’Energie. En décembre 2004, Ahmad Zia Massoud, frère du défunt Ahmad Shah Massoud, va devenir à son tour vice-président.

Dans d’autres cas, au contraire, Karzaï va choisir de nommer des chefs de guerre à des postes de gouverneurs dans le but de les canaliser, à l’instar de Mohammad Atta Nour par exemple, qui va ainsi pouvoir devenir gouverneur de Balkh en décembre 2004. Enfin, certains commandants tombés en disgrâce seront purement et simplement privés de toute fonction, au moins pour un temps. Le chef tadjik Mohammed Fahim Khan perdra ainsi la direction du ministère de la Défense en décembre 2004 pour être remplacé par le pachtoune Abdul Karim Wardak (Fahim obtiendra finalement une vice-présidence de la République en novembre 2009).

En aidant le dirigeant afghan à conduire toutes ces opérations, Greg Vogle va acquérir une connaissance très fine des rapports de force existant dans le pays. A son initiative, la CIA va aussi faire délivrer à Karzaï plusieurs dizaines de millions de dollars en cash afin qu’il puisse s’acheter des fidélités. En octobre 2009, Ahmad Zia Massoud sera ainsi contrôlé à l’aéroport de Dubaï en possession de valises contenant près de 52 millions de dollars en liquide !

Enfin, Last but not Least, la CIA va aussi patronner, par l’intermédiaire du NDS, de vastes campagnes de propagande destinées à renforcer la légitimité du gouvernement aux yeux de la population. Cette politique passera notamment par le financement de journaux, de partis politiques et d’associations ou bien encore par la création de faux comptes sur les réseaux sociaux dont les animateurs seront chargés d’accréditer dans l’opinion publique locale, mais aussi internationale, la thèse selon laquelle le président afghan est un excellent homme, qui conduit habilement sa nation sur le chemin de la paix et d’un développement harmonieux, que tous ceux qui s’opposent à lui sont en réalité des suppôts du Pakistan qui ne cherchent qu’à affaiblir le pays pour en faire une vulgaire colonie, rétrograde et arriérée. Cette thématique ne sera pas sans charrier parfois de lourds stéréotypes xénophobes et même racistes, le bon aryen des montagnes étant alors souvent opposé en filigrane au vil pendjabi des plaines.

. Le « Grand jeu »

Il appartient enfin au chef de station de court-circuiter les ingérences et les tentatives de manipulation menées par les autres États de la région : l’Iran et le Pakistan en priorité, mais également la Chine, l’Inde ou la Russie[19].

Alors que Vogle vient de prendre son poste, l’Iran apparait incontestablement comme la puissance la plus hostile à la présence américaine en Afghanistan. Cela n’a pas toujours été le cas il est vrai. Fin 2001, le régime de Téhéran avait même assisté à la chute des Talibans avec une certaine satisfaction, tant il est vrai que le sunnisme militant de ce groupe n’avait pas été sans lui causer de graves soucis par le passé[20]. Des forces spéciales iraniennes, commandées par le général Yahya Safavi, ont d’ailleurs participé à l’insurrection puis à la prise d’Hérat aux côtés de soldats américains les 11 et 12 novembre 2001.

Mais cette éclaircie n’a duré qu’un temps. D’une part les Iraniens vont très mal prendre la décision de Washington d’installer des troupes à demeure dans le pays. Ensuite, dès le mois de janvier 2002, l’administration américaine décidera d’inclure officiellement l’Iran dans les Etats appartenant à « l’axe du mal ». Enfin, à partir de mars 2003, l’invasion puis l’occupation de l’Irak vont placer le pays dans une situation de quasi-encerclement.

Craignant que la Maison-Blanche n’ait un jour envie d’envoyer ses chars jusqu’à Téhéran, le régime de l’ayatollah Khamenei va choisir de relancer son programme nucléaire militaire, ce qui va conduire les USA à instaurer contre lui de nouvelles sanctions économiques.

Dès lors, l’Iran va jouer une partie serrée afin de pouvoir poser le maximum de difficultés aux troupes américaines déployées dans la région sans pour autant risquer d’offrir un casus belli à son adversaire. Si ses principaux efforts vont porter sur l’Irak, où un appui conséquent sera offert aux milices shi’ites, l’Afghanistan sera aussi concerné par cette politique. Des contacts seront ainsi établis avec les Talibans et l’Iran ira jusqu’à accepter d’offrir l’asile à plusieurs des chefs d’Al-Ka’îda réfugiés sur son territoire[21].

Quant au Pakistan, il joue évidemment un rôle clé dans une question afghane où il a été directement impliqué depuis 1974, d’abord en tant que soutien des moudjahidines puis comme parrain des Talibans. Dans le cadre de leur rivalité historique avec l’Inde, les généraux pakistanais ont en effet toujours considéré comme vital le fait de pouvoir disposer d’un allié fidèle à l’Ouest afin d’éviter de se retrouver encerclé en cas de conflit majeur avec New Delhi. Les élites militaires pakistanaises vont donc voir d’un bon œil la résurgence progressive d’une insurrection et elles ne vont pas hésiter à protéger ceux des chefs talibans qu’elles savent favorables à leurs intérêts, Djalaluddin Haqqani en particulier.

La CIA ne se fait d’ailleurs aucune illusion sur les désirs inavoués d’Islamabad. Pour autant, placés à plusieurs reprises devant l’éventualité de considérer le Pakistan comme un adversaire déclaré, les USA refuseront à chaque fois de se lancer dans une opposition frontale avec ce pays. Le risque aurait été trop grand d’entraîner dans le chaos une puissance nucléaire de 200 millions d’habitants, par ailleurs seule porte d’entrée terrestre vers l’Afghanistan[22].

A quoi il faut ajouter qu’Islamabad possède aussi de bonnes raisons de ne pas trop s’éloigner des Etats-Unis, d’abord parce qu’il s’agit de l’un de ses principaux bailleurs de fonds, mais aussi parce que le régime craint fort que la doctrine prônée par les combattants afghans ne reçoive un écho favorable chez les Pakistanais, en particulier ceux appartenant à l’ethnie pachtoune, ces derniers pouvant alors être tentés de proclamer la naissance d’un émirat islamique dans les territoires où ils constituent la population majoritaire.

A partir de 2004, les incursions répétées de l’armée pakistanaise dans les zones tribales, ainsi que le soutien affiché par le président Pervez Musharraf à l’égard de la politique américaine, vont en tout cas exacerber les tensions et favoriser la création de groupes armés de plus en plus violents et de mieux en mieux organisés. Cette évolution va trouver son aboutissement avec la création, en décembre 2007, du Mouvement des talibans pakistanais (TTP), qui va se lancer dans une guerre ouverte contre le régime d’Islamabad, si bien qu’en retour celui-ci n’hésitera pas à s’allier plus directement encore aux Américains.

A l’inverse du Pakistan, l’Inde va se montrer une fidèle alliée du nouveau régime de Kaboul, faisant tout son possible pour assurer son développement économique et favoriser sa stabilité politique. Le service de renseignement indien, le RAW, sera ainsi un partenaire précieux pour la CIA et le NDS, en particulier après que son attaché militaire, le général Ravi Datt Mehta, aura été tué dans un attentat survenu à Kaboul le 7 juillet 2008.

Enfin, les Etats-Unis vont aussi devoir compter avec la Chine et la Russie. Ces deux puissances avaient d’abord plutôt bien accueilli la volonté américaine de combattre le terrorisme sunnite, car cela avalisait la politique très répressive qu’elles pratiquaient pour l’une au Turkestan oriental (ch. Xinjiang) et pour l’autre dans le Nord-Caucase. Par la suite cependant, Pékin et Moscou vont montrer quelques craintes à voir les Etats-Unis prendre pied de façon durable dans une zone qu’ils ont toujours considérée comme relevant de leur sphère d’influence. Dès lors, les deux régimes ne seront pas mécontents de les voir s’enfermer dans l’impasse afghane et ne feront rien pour tenter d’y remédier. 


Notes :

[1] Dès le lendemain du 11 septembre, un débat a éclaté en interne afin de déterminer qui, du CTC ou de la Division Proche-Orient et Asie du Sud (NESA) devait obtenir le leadership dans la réponse qu’il convenait de donner aux attentats. Le directeur général finira par trancher en faveur du CTC, qui sera alors pourvu d’une structure opérationnelle ad hoc, le CTC/SO (Counterterrorism Center/Special Operation) dont la direction fut confiée à Henry « Hank » Crumpton. C’est sous son autorité que sera menée l’opération « Jawbreaker ». Crumpton devra batailler ferme avec les autres divisions et directions de la CIA afin qu’elles acceptent de libérer leurs meilleurs spécialistes.  Grâce au soutien de Tenet, il réussira finalement à réunir tous ceux qu’il désirait. Parmi eux on peut citer Gary Schroen, Philipp Reilly, Gary Berntsen, Duane Evans (Foxtrot), John Peppe, John Robert Seeger (Alpha), Scott Spellmeyer, Alex Hernandez, Dave Philipps, David Tyson (Alpha), Gregory Vogle (Echo) ou encore Chris Wood.

[2] L’opération militaire Enduring Freedom, qui conduisit à la conquête puis à l’occupation de l’Afghanistan, fut supervisée par le chef du CENTCOM, le général Tommy Franks. Outre une composante maritime et une composante aérienne, le dispositif militaire américain comportait évidemment un volet terrestre. Celui-ci était double. Créé en octobre 2001, le CJSOTF, dirigé par l’amiral Albert Calland III contrôlait trois groupes de combat ; la JOSTF Dagger (John Mulholland), la JOSTF K-Bar (Robert Harward) et la JOSTF Sword (Dell Dailey). Opérant pour la première dans le Nord du pays et pour la seconde dans le Sud et l’Est, elles étaient composées de plusieurs unités de forces spéciales, les ODA, chargées de soutenir les équipes déployées par la CIA (ODA 555 dans le Pandjshir à partir du 20 octobre, ODA 595 à Darya-ye Suf le 20 octobre, ODA 585 à Kunduz le 25 octobre, ODA 553 à Yakawlang le 31 octobre, ODA 586 à Balkh le 9 novembre, ODA 595 dans le Pandjshir le 9 novembre, ODA 554 à Hérat le 11 novembre, ODA 574 à Tarin Kot le 14 novembre, ODA 583 dans la vallée de Shin Naray le 28 novembre et ODA 572 à Tora Bora le 6 décembre). La JOSTF Sword devait pour sa part mener des opérations de Kill or Capture à l’échelle de tout le pays. A côté du CFSOCC, Franks confia en novembre 2001 au général Paul Mikolashek le commandant du CFLCC, une structure plus classique essentiellement composée d’une troupe de Marines (Task Force 58, James Mattis) et d’une autre de fantassins (10th Mountain Division, Franklin Hagenbeck).

[3] Dans leurs ouvrages respectifs, deux officiers de la CIA, Robert Grenier et Duane Evans, ont rappelé qu’ils étaient parvenus à nouer des contacts avec plusieurs chefs talibans désireux de se joindre au nouveau régime. Ils durent cependant renoncer cette hypothèse qui rencontra une ferme hostilité de la part des autorités américaines. L’ancien gouverneur de Kandahar, qui s’était proposé pour devenir le chef de la sécurité de la province, devra finalement s’exiler au Pakistan. Le ministre des Affaires étrangères des Talibans, Ahmad Mutawwakkil, qui souhaitait organiser le ralliement des siens, sera arrêté et tenu au secret pendant près de deux ans. Même Djalaluddin Haqqani avait fait part de sa volonté de parvenir un compromis, mais son frère Ibrahim, qu’il avait dépêché à Kaboul, sera arrêté et détenu durant de longs mois, une expérience qui le conduira à reprendre le chemin de la guerre (cf Gopal, Anand : « How the US Created the Afghan War and then Lost it », The Nation, 29 avril 2014).

[4] Vers la même époque, Abdul Haq, un ancien commandant du Hizb e-Islami-Khalis, tentera de rejoindre la province de Nangarhar sans l’aide américaine. Repéré par les Talibans, il sera capturé près de Hisarak et exécuté avec une quinzaine de ses hommes le 26 octobre 2001. Notons que, selon Robert Grenier, cela fait déjà plusieurs années que la CIA entretenait des liens avec la résistance anti-taliban. En l’an 2000 Langley avait même élaboré un projet destiné à favoriser une insurrection dans le Sud pachtoune. D’importants contacts avaient alors été pris. En somme, la mission d’infiltration d’Hamid Karzaî utilisa à son profit des éléments dont beaucoup étaient déjà en place.

[5] Contrairement à la plupart des autres opérations menées par la CIA et les forces spéciales américaines en Afghanistan, la mission « Jawbreaker » de 2001 a été racontée par le détail dans de nombreux ouvrages, en particulier Not a Good day To Die de Sean Naylor (2004), First In de Gary Schroen (2005), Jawbreaker de Gary Berntsen (2005), The Only Thing Worth Dying For d’Eric Blehm (2011), 88 Days to Kandahar de Robert Grenier (2015), Foxtrot in Kandahar de Duane Evans (2017) et enfin First Casualty de Toby Harnden (2021), qui est de loin l’ouvrage le plus précis et le plus documenté de la liste.  Le réalisateur Greg Barker en a même tiré la matière d’un documentaire sorti en 2017 (Legion of Brothers) tandis que Nicolas Fugelsig en a fait un film en 2018 (Horse Soldiers).

[6] Cette scission traversa aussi la CIA. Cofer Black était de l’avis de Rumsfeld tandis que Blee et Crumpton penchaient pour la position de Crocker.

[7] Cette campagne d’arrestation va concerner de très nombreux pays. Le programme lancé le 15 septembre 2001 prévoyait en effet que l’ensemble des nations abritant des membres connus ou supposés d’Al-Ka’îda procèdent à leur arrestation immédiate et éventuellement à leur transfert dans les geôles de la CIA, les Etats-Unis se réservant le droit de procéder par eux-mêmes à l’arrestation ou à bien l’élimination physique des individus n’ayant pas été appréhendés. On estime à environ 250 le nombre de personnes arrêtées à travers 54 Etats différents durant la période ayant immédiatement suivi le 11 septembre. Officiellement, le Yéménite Ka’id Salim al-Harethi et l’Américain Kamal Darwich ont été les premiers militants ciblés par une exécution extrajudiciaire, une frappe de drone survenue au Yémen le 3 novembre 2002, les ayant tués tous les deux dans leur véhicule. Cependant, il est vraisemblable que le chef militaire d’Al-Ka’îda et n°3 de l’organisation, Mohammad Atef, qui a péri à Kaboul (avec sept autres militants dont son garde du corps, Abu Ali al-Yafi) le 15 novembre 2001, aura été lui aussi visé spécifiquement et n’est pas mort dans un simple bombardement.

[8] Le 9 novembre 2005, une semaine après que la journaliste Dan Priest, du Washington Post, a révélé l’usage de ces techniques, le chef du CTC, Rodriguez, ordonnera au chef de la station de Bangkok de détruire les 92 enregistrements vidéos contenant des séances d’interrogatoires menés à Chiang Maï. Ces techniques avaient été mises au point par un certain James Elmer Mitchell, un psychologue travaillant dans l’armée de l’air et dont la mission jusque-là avait consisté à préparer les pilotes américains à pouvoir résister à des interrogatoires musclés. Cette affaire des destructions de preuves sera finalement révélée en décembre 2007 par le New York Times mais n’entraînera aucune sanction.

[9] Le 31 août 2021, les principaux dignitaires talibans revenus du Pakistan viendront solennellement visiter sa tombe.

[10] La vengeance des Talibans à leur encontre sera implacable. Le père de Hadji Zahir, Hadji Abdul-Kadir, sera assassiné à Kaboul le 6 juillet 2002. Ghamsharik sera tué dans un attentat le 22 février 2010.

[11] Le chiffre total des pertes pourrait être plus élevé, sans doute entre 500 et 750. Parmi les morts, on retrouvera deux combattants de nationalité française, Hervé-Djamel Loiseau et Samir Ferraga, dont les corps seront découverts sur le versant pakistanais de la Montagne Blanche le 24 décembre 2001. Deux autres citoyens français rescapés de Tora Bora, Nizar Sassi et Mourad Benchelalli, seront capturés au Pakistan, internés à Guantanamo, extradés en France puis finalement libérés, pour le premier en 2006 et le second en 2009.

[12] Les Pakistanais arrêteront environ 140 hommes appartenant à près d’une trentaine de nationalités. Une vingtaine d’entre eux parviendront cependant à s’échapper après s’être mutinés à Arawali, au sud de Parachinar, le 18 décembre. Les autres seront transférés aux Américains. Plusieurs des combattants faits prisonniers à Tora Bora vont passer de longues années à Guantanamo. Le Yéménite Ayman al-Batarfi a été libéré en décembre 2009, le Koweïtien Fayiz al-Kandari en janvier 2016, le Marocain Abdelallatif Nasser en juillet 2021 et le Saoudien Muhammad al-Qahtani en mars 2022.

[13] Une théorie alternative affirme qu’Usama ibn Ladîn ne s’est jamais retrouvé à Tora Bora, qui n’aurait donc été qu’une diversion. Pris en charge par un certain Awal Gul à Djalalabad, il aurait été conduit vers le Nord, dans la province du Kunar, d’où il serait ensuite passé au Pakistan. Arrêté par les Américains en février 2002, Awal Gul est mort en détention à Guantanamo en février 2011.

[14] En mars 2002, la CIA considérait la situation afghane avec tellement d’optimisme qu’elle avait d’ailleurs choisi de fermer le poste de Kandahar ouvert à peine quatre mois plus tôt (cf J.-C. Notin, Les Français en Afghanistan, 2011).

[15] Il dirigera ensuite la station d’Islamabad avant de partir dans le privé avec Hank Crumpton.

[16] KSM fut capturé en compagnie du Saoudien Ahmad al-Hawsawi. D’autres chefs d’Al-Ka’ida seront arrêtés peu de temps après au Pakistan, dont le Tanzanien Ahmad Khalfan Gailani (Gujrat, près de Lahore, 25 juillet 2004) et le Libyen Abu Faradj al-Libi (Mardan, 2 mai 2005) qui seront tous les deux transférés à Guantanamo.

[17] Dans le jargon des services français on parle d’une identité réelle démarquée (IRD). L’officier agit sous son nom réel mais sa véritable fonction est dissimulée.

[18] Bien que leurs conversations se fassent en anglais, il n’est pas impossible que Vogle ait fini par apprendre des rudiments de dari/farsi et de pashto, qui sont les deux langues les plus utilisées en Afghanistan.

[19] Au cours de son passage à la tête de la station afghane, Vogle devra ainsi faire face à une tentative d’ingérence très particulière, à savoir celle menée par un ancien haut cadre de la CIA, Duane Ramsdell Clarridge dit « Dewey » (1932-2016). Ayant fondé sa propre agence de renseignement privé, Eclipse Group, ce dernier était parvenu à signer en novembre 2009 un accord d’une valeur de six millions de dollars avec le Pentagone. Depuis lors, il abreuvait en notes l’état-major à propos de la situation afghano-pakistanaise, au grand dam de la CIA, qui finira par obtenir son éloignement (Cf Mazzetti, Mark : « Former Spy With Agenda Operates a Private CIA », New York Times, 22 janvier 2011.

[20] On avait même craint un conflit ouvert en novembre 1998, lorsque des Talibans, après avoir pris d’assaut Mazar e-Sharif, avaient exécuté huit diplomates iraniens.

[21] Sayf al-Adl, Sulayman Abu Ghaith, Abu Hafs al-Mauritani, Abdallah Ahmad Abdallah ou encore Abu Khayr al-Masri, ont fait partie des cadres de l’organisation accueillis en Iran pendant une plus ou moins longue période.

[22] Le 26 novembre 2011, suite au décès de 24 de ses soldats tués dans un bombardement américain, le Pakistan décidera d’interdire tout passage sur son territoire de véhicules travaillant au profit de la coalition, forçant ainsi l’OTAN à emprunter la voie aérienne pour acheminer 50 à 70% de sa logistique, avec le surcoût que l’on peut imaginer. Ce blocus ne sera levé qu’en juillet 2012. 

Crédit photographique : soldat américain en patrouille à Qalat, province de Zabul, en mai 2011 [English: Staff Sgt. Brian Ferguson, Public domain, via Wikimedia Commons]

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