Le colonel Morlanne (VI) : le SA dans la décolonisation

Voir : Le colonel Morlanne (V) : le SA dans la guerre froide

IX. Retour en Indochine avec les GCMA (1951-1954)

Le rôle joué par le SA durant les guerres de décolonisation est peut-être l’un des aspects les moins méconnus de son histoire. En effet, de nombreux ouvrages ont abordé ce sujet au moins superficiellement et parfois de manière plus approfondie, plusieurs ayant été écrits par d’anciens acteurs des événements. Il ne s’agira donc pas ici d’entrer dans tous de détails mais simplement d’aborder les deux conflits où l’action des hommes de Morlanne a été la plus déterminante et la plus durable, à savoir l’Indochine et l’Algérie. Pour finir, on reviendra aussi sur un épisode plus ponctuel mais tout aussi instructif, à savoir l’opération conduite contre le canal de Suez en 1956.

. La création des GCMA, une lente maturation

Rappelons tout d’abord qu’en fondant le SA, Morlanne et Fourcaud pensaient surtout à contrer une éventuelle invasion du territoire français par l’armée soviétique. C’est pour cela d’ailleurs qu’ils ont d’abord refusé d’envoyer leurs hommes en Indochine alors que l’armée y était pourtant bien à la peine face au Viêt-Mînh. A une époque où la situation internationale ne cessait de se détériorer, le SDECE souhaitait en effet pouvoir disposer de tous ses effectifs sur le sol même de la Métropole[1].

Mais ce point de vue ne va pas tarder à évoluer. Venu sur place en mai et juin 1949 pour accompagner son ami, le général Revers, dans une mission d’inspection, Pierre Fourcaud se rend vite compte de toute l’aide que pourraient apporter ses hommes dans le cadre du combat anti-insurrectionnel conduit par les autorités. Il va d’ailleurs en discuter avec le haut-commissaire, Léon Pignon (1908-1976), mais cela n’aboutira finalement à rien de concret[2].

Une nouvelle étape vers l’implication du SA en Indochine est franchie en septembre 1950, lorsqu’un émissaire américain, le magistrat Thibaut de Saint-Phalle (1918-2015), arrive à Saïgon pour rencontrer Léon Pignon. Disant agir au nom d’Allen Dulles, le patron de la CIA, il lui propose alors l’aide d’experts militaires américains afin de renforcer les moyens de lutte contre le Viêt-Mînh. Déjà confrontés à des rébellions communistes en Malaisie et aux Philippines, ainsi qu’aux offensives des Chinois et des Nord-Coréens, les Américains ont enfin compris la dangerosité de la « menace rouge » et sont bien décidés à intervenir partout où il le faudra, que ce soit en Asie ou ailleurs. Mais les Français se montrant très sourcilleux sur tout ce qui concerne la défense de leur pré-carré, cette proposition va recevoir un accueil assez froid de la part de l’état-major[3].

Mais la donne finit par changer en octobre 1950, lorsque suite au désastre subi lors de la bataille de la route coloniale n°4, le pouvoir français comprend que sa stratégie de contre-insurrection est inadaptée. Dans une dernière tentative pour essayer de renverser une situation devenue critique, les autorités politiques vont décider d’envoyer sur place le général Jean de Lattre de Tassigny en lui confiant des moyens militaires accrus ainsi qu’une très large autonomie politique.

En février 1951 se présente un nouvel émissaire, le colonel Waller B. Booth, de la CIA, qui vient remettre à de Lattre un rapport détaillant avec précision les moyens que les Etats-Unis pourraient gracieusement mettre à la disposition des services spéciaux français, tant en terme d’hommes que de matériel. De Lattre s’ouvre de la question à deux de ses adjoints, le colonel Jean Gracieux (1908-1976) et le lieutenant Déodat de Puy-Montbrun (1920-2009), qui vont le convaincre que la France peut parfaitement se passer de l’aide américaine et qu’elle est en capacité de pouvoir mettre en place sa propre structure.

Un contact est alors établi avec le colonel Maurice Belleux (1908-2002)[4], le représentant du SDECE en Indochine qui, de son côté, va contacter Morlanne par l’intermédiaire d’Alexandre Desfarges (17 février 1951). Les choses vont vite avancer lorsqu’à l’occasion d’un bref passage à Paris, de Lattre va pouvoir discuter du problème avec le directeur général du SDECE, Pierre Boursicot[5]. Le 7 avril 1951, à la demande de De Lattre, Morlanne et deux de ses hommes, Bichelot et Chaumien, vont arriver à Saïgon pour régler les derniers détails de l’affaire[6].

. Les objectifs et les moyens

Ces grandes manœuvres finissent par aboutir le 17 avril 1951, avec la création des Groupements de Commandos Mixtes Aéroportés (GCMA)[7]. Sur le plan administratif, cette unité sera considérée comme une antenne du Service Action et donc du SDECE, ce qui fait qu’elle dépendra hiérarchiquement du colonel Maurice Belleux. Pour tout ce qui concerne son emploi cependant, c’est l’état-major, et donc le colonel Jean Gracieux, qui décidera des actions à mener et des moyens à attribuer (dans les faits, pris entre les directives de Gracieux et celles de Morlanne, le colonel Belleux ne sera souvent guère plus qu’une simple courroie de transmission).

Etabli d’un commun accord entre les deux parties, le tableau d’effectif initial prévoit la mise en place d’un contingent de 120 hommes[8]. Pour les commander, le choix de Morlanne s’est porté sur un colonel des parachutistes, Edmond Grall (1913-1988), un ancien de la 2ème DB dont le nom lui a été suggéré par Alexandre Desfarges (qui va d’ailleurs devenir l’adjoint de Grall). Si une partie des troupes devra être fournie par les Troupes Aéroportées (TAPI) et l’autre le sera par le SDECE. Des cadres du SA puis ceux du 11ème Choc vont donc commencer à débarquer en Indochine.

Et c’est ainsi que l’on va bientôt pouvoir organiser quatre « représentations régionales » (Laos, Nord, Centre, Sud) qui vont elles-mêmes coordonner l’action de différentes équipes installées sur terrain, les « groupes de commandos ». Léon-Alexis Dunand-Henry (1914-1967) va prendre le commandement de la représentation Nord[9], Léonce Erouart celle du Sud et Pierre Hentic puis Frédéric Bauer celle du Centre. Quant aux antennes locales, pour ne citer que les principales, Pierre Hentic, Marcel Pellay puis Pierre-Alexandre Thébault vont piloter celle de Kontum, Bernard Bole du Chaumont celle de Laï Chau, René Hébert celle de Na San et Jean Sassi celle de Khang-Kay (GC-200). 

Les GCMA ont reçu plusieurs missions. Chargés d’aller porter la guerre derrière les lignes ennemies, ils vont tout d’abord multiplier les raids aéroportés dans l’arrière-pays ainsi que les opérations de débarquements amphibies le long des côtes contrôlées par la rébellion[10]. Dès le mois d’août 1951, lors de l’opération « Pirate », ils vont ainsi parvenir à s’emparer de l’îlot de Cu Lao Ré (act. Dao Ly Son), dont ils feront l’une de leurs principales bases opérationnelles.

Parallèlement, des commandos vont s’installer dans les hautes régions afin de prendre contact avec certaines tribus hostiles au Viêt-Mînh : Tay Krao (« Thaïs Blancs »), Tay Dam (« Thaïs Noirs »), Hmongs (« Méos »), Nung, Mans, Rhés, Sedang, Lo Lo, etc. Avec l’aide de chefs locaux ralliés à leur cause (Touby Liphong, Cho Quan Lo, Ly Seo Nung), les experts français vont ainsi pouvoir mettre en place toute une série de maquis contrôlés par des milices d’auto-défense villageoises : « Cardamone », « Colibri », « Chocolat », « Malo-Servan », etc. Les cadres autochtones ayant accepté de combattre au sein de ces unités partiront se former auprès des instructeurs du GCMA sur la base de Ty-Wan, située au Cap-Saint-Jacques, près de Saïgon[11].

Le positionnement des GCMA en plein cœur des zones rebelles va leur permettre de pouvoir écouter les transmissions radio de l’ennemi mais aussi de repérer ses installations, de piéger ses voies de communications ou encore de harceler ses positions isolées. Cette partie du plan va parfaitement fonctionner puisqu’à l’été 1954, les services spéciaux français contrôleront une force d’environ 15 000 supplétifs autochtones (dont 800 réguliers, y compris 250 officiers et sous-officiers)[12].

Les GCMA vont également venir appuyer les offensives de l’armée régulière, par exemple en effectuant des reconnaissances préalables ou bien on montant eux-mêmes des assauts[13]. En octobre 1952, ils seront ainsi employés pour combattre (sans succès) l’offensive menée par le Viêt-Mînh dans le pays thaï. En mai 1953, ils vont parvenir à reprendre la ville stratégique de Xieng-Khouang, au Nord du Laos, puis celle de Phong Tho en juin suivant. Le 6 octobre 1953, ils vont aider à superviser la très audacieuse attaque menée contre la base ennemie de Lao Kay, pourtant installée tout près de la frontière chinoise et donc au cœur du dispositif adverse. Mais ces grandes opérations ne sont que la partie visible de l’iceberg car des milliers d’autres, plus réduites, vont contribuer à désorganiser le Viêt-Mînh et le contraindre à fixer des troupes dont il aurait eu besoin ailleurs.

Malgré cela, les GCMA vont souvent devoir affronter l’incompréhension et même l’hostilité de certains hauts gradés qui estiment que leur action est à la fois coûteuse et de peu d’utilité sur le plan stratégique. En réalité, c’est surtout leur conception toute classique de la guerre que les GCMA viennent remettre en cause. Combattre sans uniforme et sans grades bien établis, ne pas tenir de ligne de front, étudier la littérature marxiste-léniniste afin de mieux comprendre la façon de penser et d’agir de son adversaire, tout cela semble alors parfaitement absurde à beaucoup de saint-cyriens. D’autres experts, y compris Belleux d’ailleurs, estimeront pour leur part qu’il est très imprudent d’armer des ethnies et d’attiser ainsi le régionalisme au moment même où l’on cherche à bâtir de nouveaux Etats (Viêtnam, Laos et Cambodge) qui soient suffisamment solides et légitimes aux yeux de la population majoritaire (Kinh, Lao ou Khmer) pour résister à la propagande communiste.

En décembre 1953, un épisode va permettre à tous les adversaires du GCMA de pouvoir s’attaquer à cette structure. Car les hommes de Morlanne ne sont pas, rappelons-le, que des soldats en guerre, ce sont aussi des agents en mission spéciale. Afin de contrer le Quan Bao et le Tinh Bao, les deux services de renseignement du Viêt-Mînh, qui savent se montrer très inventifs et efficaces[14], ils vont donc souvent devoir conduire des opérations très peu conventionnelles. Afin d’obtenir des informations, ils vont nouer par exemple des contacts avec les responsables de certaines sectes religieuses nationalistes (Cao Daï et Hoa Hao notamment) ou bien encore avec des chefs mafieux. Il leur arrivera même d’entrer en relation avec des cadres communistes locaux dans le but de pouvoir les retourner.

. L’opération X et le reformatage

Et c’est ainsi que le commandement du GCMA va se retrouver directement impliqué dans la fameuse opération X[15]. L’idée de départ est très simple ; racheter aux Hmongs l’essentiel de leur production d’opium afin de la revendre ensuite aux Binh Xuyen, un groupe de bandits qui tiennent les principales fumeries de Saïgon. Si le procédé est illégal (encore que la production d’opium a été détenue en monopole d’Etat jusqu’en 1946), le bénéfice n’en est pas moins évident. Car l’opium fait partie intrinsèque de l’économie et de la culture Hmong. Leur refuser ce commerce, c’est donc courir le risque de les voir basculer très vite dans le camp communiste (des communistes qui, de leur côté, ne se gênent pas pour prélever leur dîme sur la vente de l’opium dans les zones qu’ils contrôlent). Et alors que le ministère de la Guerre accorde ses crédits avec toujours autant de parcimonie, c’est aussi le moyen d’obtenir rapidement de l’argent, beaucoup d’argent[16]. Le commandant en chef des forces françaises d’Indochine, le général Raoul Salan, va d’ailleurs donner son accord de principe et c’est le deuxième bureau qui se chargera de conduire un marché avec Touby Lifong, le chef des Hmongs de la Plaine des jarres, ainsi qu’avec Le Van Vien, le chef des Binh Xuyen.

Dans les faits cependant, c’est le GCMA qui va se retrouver à la manœuvre. Récupérés en pays Hmong, les cargaisons d’opium seront ainsi transportées par ses propres avions dans des caisses de munitions avant d’être stockées au centre d’instruction de Ty Wan. De là, elles seront ensuite acheminées en camion vers Saïgon, où les hommes de Le Van Vien viendront les acheter à prix comptant. Mais les flux impliqués dans ces opérations sont si importants qu’une partie va vite se retrouver aux mains des clans de la mafia corso-marseillaise de Saïgon (en particulier les Venturi, Guerini et Francisci), qui vont alors la transformer en héroïne afin de pouvoir la revendre sur le marché nord-américain.

C’est la naissance de cette French Connection qui va attirer l’attention de la CIA. Dépêché sur place, Edward Lansdale, un très bon connaisseur de la région, va rapidement réussir démêler les fils de l’affaire. Adroitement, il va alerter les autorités locales si bien que les forces de police, bien aiguillées, ne tarderont pas à se rendre au Cap Saint-Jacques où elles mettront la main sur une cargaison de 80 kg d’opium[17] tandis qu’Alexandre Desfarges sera arrêté en possession de plusieurs millions de piastres, la monnaie indochinoise. La Sécurité militaire va naturellement une enquête (1er mars 1953) et même la presse, en l’occurrence l’Observateur, finira par s’en mêler à travers un article publié le 28 mai (« Un officier d’Indochine accuse »).

Si l’affaire sera assez vite étouffée, raison d’Etat oblige, le scandale coûtera néanmoins sa place au colonel Grall qui sera renvoyé en Métropole le 25 avril et écopera de quarante-cinq jours d’arrêt de rigueur. Placés sous l’autorité d’un nouveau patron, le commandant Roger Trinquier (1908-1986)[18], les GCMA vont devoir changer de nom pour devenir les GMI (« Groupement Mixte d’Intervention »). Un « comité de l’orientation de l’action » (COA) sera alors crée pour permettre à l’état-major, au SDECE et aux autorités civiles, de pouvoir fixer ensemble les objectifs à atteindre par les GMI (2 décembre 1953)[19].

En réalité, si l’unité est parvenue à éviter la dissolution malgré l’ampleur de la fronde, c’est que l’on s’est rendu compte de toute l’aide qu’elle peut apporter à une armée plus que jamais à la peine.

En octobre et novembre 1952, par exemple, ses hommes ont joué un rôle clé dans la mise en place puis dans l’évacuation de la base avancée de Na San[20]. En avril 1953, ils sont parvenus à sauver de la captivité 83 soldats français (18 officiers, 45 sous-officiers et 20 hommes de troupe) ainsi que 109 autochtones rescapés de la colonne de Sam Neua, dont l’évacuation avait tourné à la catastrophe[21]. En mai 1954 enfin, au moment de la terrible bataille de Diên Biên Phû, les hommes du maquis Malo-Servan commandés par Jean Sassi tenteront de venir en aide aux soldats encerclés de toutes parts par les troupes du général Giap. Menée trop tardivement à cause de la frilosité de l’état-major, cette opération de sauvetage, baptisée « Desperado », ne pourra toutefois pas aboutir[22].

C’est à la suite de cette défaite cinglante que la France va finalement décider d’abandonner la partie et de retirer progressivement son armée du Viêtnam[23]. Comme les autres unités, les GCMA seront alors peu à peu démantelés et leurs hommes contraints de rentrer en France, abandonnant ainsi du même coup les supplétifs locaux aux côtés desquels ils avaient si durement combattu. Jean Sassi sera l’un des derniers cadres à quitter la péninsule indochinoise en mars 1955[24].

C’est au moment même où la guerre d’Indochine s’achève ainsi dans l’amertume et la désillusion qu’une autre insurrection éclate en Algérie. Le colonel Morlanne, qui a été immédiatement informé de la gravité de la situation, va donc ordonner à ses hommes de se préparer à livrer un nouveau combat.

X. Le SA et la question algérienne (1954-1957)

. La lutte contre-insurrectionnelle 

L’engagement du SA dans la crise algérienne a pris deux formes distinctes ayant concerné deux espaces bien séparés ; à savoir le territoire algérien proprement dit, c’est-à-dire là où le FLN menait son action principale, et d’autre part le monde arabe et l’Europe de l’Ouest (y compris la France métropolitaine), c’est-à-dire là d’où l’organisation indépendantiste tirait ses soutiens.

Pour ce qui concerne l’Algérie, Morlanne va rapidement obtenir de pouvoir transférer sur place une partie du 11ème Choc. Dès le 6 décembre 1954, c’est donc sur sa demande que Pierre Decorse va constituer un « Groupement de marche » (GM) qui sera composé de deux (puis quatre) centaines. Partis de Perpignan, ces hommes vont transiter par le camp de Sainte-Marthe, à Marseille, avant de prendre le bateau pour Alger d’où ils partiront ensuite s’installer au cœur de la Kabylie ; à Draa el-Mizan, Tizi Ghenif, Haussonvillers (act. Naciria) et Camp-du-Maréchal (act. Tadmaït) au cours des mois de janvier et février 1955[25].

Pour commander ces troupes, Morlanne et Decorse ont choisi de faire appel à de nouveaux cadres formés à l’école indochinoise, à l’instar de Michel de Lannurien (1918-1975), Raymond Muelle (1921-2013), Yves de la Bourdonnaye-Montluc (1922-2010), Jean Prévot (1923-2015), Odon Soufflet (1923-1960), Jean Bertrand (1923-2016), André Faury (1923-2005), Roger Leducq (1926-2017), Alain Gaigneron de Marolles (1927-2000), Guy Tocqueville (1927-2014), Jean-Jacques Vallauri (1928- ?) ou encore Paul Schmitt ( ?- ?). Preuve de leur haut niveau de compétence et de l’excellence de leur formation, beaucoup de ces hommes feront ensuite de belles carrières et plusieurs finiront même généraux.

La région kabyle est encore assez calme en ce début d’année 1955 et la rébellion ne se signale que par des actions très sporadiques et d’ampleur modeste ; quelques poteaux télégraphiques sciés ici où là, des arbres abattus pour bloquer une route, mais aussi des maisons brûlées, des récoltes incendiées et, de temps à autre, un garde-champêtre assassiné. Le GM se met pourtant à la tâche. Sur la base d’informations généralement transmises par la gendarmerie ou par des troupes de secteur quant à la présence de HLL (« hors-la-loi »), les hommes du « 11 » montent immédiatement à bord de leurs camions. Arrivés sur zone, ils crapahutent dans la végétation et se fraient un chemin à travers des sentiers souvent enneigés jusqu’à parvenir à leur objectif, généralement une mechta (ferme) isolée où, la plupart du temps, ils ne trouveront que quelques armes abandonnées et les restes d’un repas. Comme ils sont accompagnés de quelques tirailleurs algériens, cela leur permet aussi d’interroger d’éventuels prisonniers.

De temps à autre se produisent quelques escarmouches, ce qui va permettre au GM de tirer ses premiers coups de feu. Le 3 février 1955, à proximité du douar de M’Kira, non loin de Tizi Ghenif, neuf rebelles sont ainsi abattus.

Au bout de quelques mois cependant et malgré un bilan opérationnel somme toute correct[26], Morlanne et ses adjoints finissent par admettre que leur unité fait en réalité double emploi avec les forces conventionnelles, les chasseurs-parachutistes et la Légion étrangère notamment, qui accomplissent déjà des missions analogues[27].

C’est pourquoi le SA va se lancer, dès le milieu de l’année 1955, dans une importante restructuration, en redéfinissant à la fois ses objectifs ainsi que les moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Le SA et l’état-major vont notamment s’entendre pour mettre en place une nouvelle structure, la 11e demi-brigade parachutiste de choc (11-DBPC), qui va regrouper en son sein trois unités différentes.

  1. Le 11e Choc, toujours basé à Perpignan, sera chargé d’assurer la formation préliminaire des nouvelles recrues issues du contingent. Il contrôlera notamment le centre d’instruction de Mont-Louis (alors dirigé par le capitaine Victor Bornand [1913-1996]).
  2. Le 12e Choc (renommé 1er Choc le 1er juin 1957) sera basé dans la caserne Sampiero dans la citadelle de Calvi (puis au camp de Fiume Secco situé à l’Est de la ville). Il supervisera toute une série de centres d’instruction spécialisés (CIS) chargés de former des opérateurs radio, des chuteurs opérationnels, des agents clandestins, des nageurs de combat, etc.
  3. Enfin, le Groupement de marche n°11 (GM-11) deviendra l’unité opérationnelle de la 11-DBPC. Basé à Tipasa, près d’Alger, il regroupera les éléments issus des deux précédents bataillons une fois qu’ils auront terminé leur formation.

Pour diriger les 11e choc et 12e choc, Morlanne et Decorse vont choisir de faire appel à Frédéric Bauer (1917-1988) et Ignace Mantéi (1921-1965), deux officiers qui se sont brillamment illustrés au sein des troupes aéroportées pendant la guerre d’Indochine, mais que leur expérience pendant la Seconde guerre mondiale a aussi préparer à la lutte clandestine. Quant au GM-11, c’est le colonel Decorse qui tiendra à en assumer lui-même le commandement. Précurseurs des futurs commandos de chasse, les soldats de Perpignan vont bientôt abandonner leur béret bleu et adopter la kachabia rayée afin d’aller traquer les rebelles jusque dans leurs fiefs les plus reculés, là où les forces de l’ordre n’osent généralement plus s’aventurer.

Le GM ayant été placé sous la responsabilité opérationnelle du commandement militaire en Algérie, le SDECE va aussi vouloir disposer de sa propre unité afin de mener sa guerre secrète contre le FLN. Et c’est pourquoi, en novembre 1955, Morlanne va obtenir la création d’un « Groupement Léger d’Intervention » (GLI). Composé de quelques dizaines de spécialistes, cette unité d’élite aura pour mission d’éliminer les principaux chefs de l’insurrection réfugiés dans le maquis. Elle sera placée sous la double tutelle de Morlanne pour les moyens et du colonel « Germain » (Jean Allemand), le chef de poste du SDECE en Afrique du Nord, pour ce qui concerne ses ordres de mission[28].

Pour diriger cette nouvelle unité, Morlanne va faire confiance à l’instructeur du camp de Cercottes, Robert Krotoff[29], qui sera assisté d’un spécialiste en matière de coups de main, l’officier Léonce Erouart, tout juste revenu d’Indochine. A la fin de l’année 1955, Germain (alias « Saturne » pour l’occasion) va donc accueillir à Alger Morlanne (« Ours »), Krotoff (« Kleber ») et Erouart (« Mars »), venus tout spécialement sur place afin de mettre en place un premier plan d’action. C’est alors que va être élaborée l’opération « Cantate », conçue pour éliminer le chef du FLN pour la région des Aurès, Moustafa Ben Boulaïd[30].

Pour parvenir à éliminer cet homme considéré à juste titre comme l’un des plus importants responsables de l’organisation rebelle, on va opter pour une solution ingénieuse et à vrai dire passablement perverse. Un avion militaire devra ainsi survoler l’un des fiefs supposés du chef insurgé, faire croire qu’il rencontre un sérieux problème technique et renverser une partie de sa cargaison, y compris un poste radio (de modèle SCR-694) préalablement piégé. Sachant que les rebelles manquent cruellement de ce genre d’équipements, les stratèges du SDECE escomptent bien qu’ils auront la bonne idée de récupérer le matériel abandonné puis de l’acheminer jusqu’à leur patron. Deux cadres de « Vaucluse » vont être choisis pour superviser le volet aérien mission ; Charles Christienne, qui fera office de pilote, et Marcel Chaumien, qui le secondera en tant que largueur (dispatcher).   

Quittant son QG installé sur la base aérienne BA-146 de Reghaïa, à l’Est d’Alger, le GLI va donc venir s’installer dans les Aurès. Pour donner le change, il va participer à quelques opérations contre les insurgés en se camouflant sous l’aspect d’une simple unité de transmission. C’est d’ailleurs au cours d’une de ces opérations que Krotoff va trouver la mort le 9 mars 1956, lorsque la balle d’un insurgé positionné dans les rochers l’atteindra en plein cœur[31]. Reprise en main par Erouart, l’opération « Cantate » aura pourtant bien lieu le 15 mars suivant. Sous le nom de code « Julie », l’avion Dakota parviendra à larguer le fameux poste-émetteur piégé non loin de Taberdga, en plein massif des Aurès. Une semaine plus tard, Ben Boulaïd et plusieurs de ses adjoints seront effectivement tués par l’explosion du poste radio piégé. La disparition de ce chef charismatique va créer un véritable chaos dans cette région d’Algérie où le FLN ne parviendra plus à disposer d’un leader d’envergure quasiment jusqu’à la fin du conflit.

En parallèle, le SDECE va mettre en place une autre antenne en Kabylie afin de superviser l’opération « K » (juin 1956). Initiée par le conseiller du gouvernement général pour les affaires de sécurité et pilotée au départ par la DST, cette opération (passée à la postérité sous le nom « d’Oiseau bleu ») a ensuite été reprise en main par l’armée. Elle doit aboutir à la constitution d’un contre-maquis, la Force K, censée agir contre le FLN. Pour ce faire, les autorités ont décidé de recruter des partisans au sein de la tribu kabyle des Iflissen, implantée dans la région de Tigzirt.

C’est le colonel Serge-Henri Parisot, des services spéciaux de l’armée, qui a contacté Morlanne pour que le capitaine Pierre Hentic, un vétéran du GCMA, et son adjoint, Roger Camous, s’occupent d’instruire les futurs contre-maquisards. Hentic et Camous ont enrôlé avec eux une trentaine d’hommes du 11e Choc pour constituer le Commando de renseignement et d’intervention en Kabylie (CRIK, également appelé GLI-2). Une fois sur place cependant, Hentic ne va pas tarder à soupçonner la Force K d’avoir été puissamment infiltrée par le FLN. En effet ses membres n’ont jamais de blessés dans leur rangs, ils refusent de donner l’identité de leurs personnels et leur activité ne semble aucunement déranger les rebelles qui continuent d’agir dans la zone avec la même intensité. Dans un premier temps, Hentic va donc faire suspendre le versement de la solde de neuf millions allouée mensuellement aux 300 volontaires recrutés jusque-là. Dans un second temps, il va aussi tenter de récupérer les armes qui leur ont imprudemment été distribuées. Mais l’armée tient trop à son projet et le lieutenant-colonel Fauconnier, chef du deuxième bureau de la 27e division d’infanterie alpine, décide de soutenir la « Force K » face aux préventions de Hentic. La suite va pourtant donner raison à ce dernier. Le 1er octobre 1956, en effet, des membres de la « Force K » montent une embuscade contre des éléments du 15e bataillon de chasseurs alpins, faisant 2 tués et 6 blessés. Le masque est tombé. Du 9 au 12 octobre suivant, le CRIK va donc participer aux opérations menées par l’armée dans la forêt d’Adrar dans le but de réduire la « Force K » désormais ouvertement ralliée à l’ALN (opération Djenad)[32]

L’état-major, qui a suivi de près ces initiatives et les a même souvent favorisés, décide de mettre en place nouvelle structure afin de conduire la guerre clandestine contre l’ALN. Il faut dire que le général Raoul Salan (1899-1984), nommé le 12 novembre 1956 à la tête des opérations militaires en Algérie, a fait une bonne partie de sa carrière dans les services spéciaux et qu’il sait donc parfaitement à quoi s’en tenir concernant ces questions. Développant l’idée formulée par le chef d’état-major, le général Paul Ely, qui a appuyé la création en août 1956 d’un service de Renseignement-Action-Protection (RAP) ainsi que celle d’un Service de Renseignement Opérationnel (SRO), il va entreprendre de fusionner ces deux structures puis de les étoffer, ce qui donnera finalement naissance au fameux Comité de Coordination Interarmées (CCI, 31 juillet 1957)[33].

Disposant d’importants moyens, le CCI va permettre à l’armée de pouvoir coordonner toute la chaîne répressive, depuis l’obtention du renseignement et son analyse jusqu’à son exploitation opérationnelle. A cette fin, il sera notamment doté d’une Section Action (avril 1957), dont les effectifs seront fournis par la 11-DBPC (ce qui entraînera de facto la dissolution du GLI). Se défiant des frontières, les hommes de la Section Action vont mener plusieurs centaines d’opérations au Maroc et en Tunisie afin de neutraliser des bases ou des convois ennemis et rayonneront même jusqu’en Lybie[34].

. Les opérations HOMO et ARMA  

A côté de cette activité opérationnelle plutôt classique, le SA va également être sollicité pour conduire une lutte d’un tout autre genre. Le 11 mai 1955 en effet, le gouvernement dirigé par Edgar Faure a promulgué une décision interministérielle autorisant les services spéciaux à neutraliser tout individu dont l’action menacerait les intérêts de l’Etat français et la vie de ses concitoyens, y compris lorsque ces individus ont établi leur résidence à l’étranger, que ce soit auprès d’Etats ennemis mais aussi de pays alliés[35]. Le 13 juillet 1956, Pierre Boursicot, le directeur général du SDECE, va répercuter cette autorisation en promulguant la directive n°546 qui lancera la mission « hors-jeu ».

Un comité spécial est alors institué afin d’assurer la mise en place et le suivi opérationnel de la mission. Ce comité aura pour nom Brain trust action[36] et l’on y trouvera, réunis sous l’autorité de la direction générale, les principaux directeurs et chefs de service du SDECE ainsi que certains représentants autorisés de l’institution militaire.

A la demande du Brain Trust, le service de renseignement et celui de contre-espionnage de la « Boîte » vont tout d’abord s’atteler à établir la liste précise des principaux responsables du FLN qu’il s’agira d’éliminer. Dix-sept ans avant les attentats de Munich, la France pourra ainsi disposer de sa propre version de la fameuse liste « Golda ». Au départ, celle-ci ne va comporter que six noms qui seront identifiés par les six premières lettres de l’alphabet. La « cible A », celle ayant été jugée la plus prioritaire, désignera ainsi Ahmed Ben Bella, le représentant du FLN en Egypte, tandis que Mohammed Boudiaf, qui représente alors le FLN au Maroc, se verra attribuer la lettre « C »[37]. Mais cette première mouture va vite s’étoffer à mesure qu’y seront ajoutés les noms de plusieurs trafiquants d’armes ayant accepté de travailler pour le FLN.

Dans un second temps, le SDECE va se charger de localiser les individus en question (les « loger » comme on dit dans le jargon). Il ne s’agit pas là d’une mince affaire car ces hommes sont souvent rompus à la clandestinité. Sachant se montrer prudents, ils ont aussi pour particularité de se déplacer très souvent entre le Maroc, la Tunisie, l’Espagne, la Suisse, l’Italie, l’Allemagne, la Libye et surtout l’Égypte. En s’appuyant sur des réseaux de renseignement répartis dans les aéroports internationaux, les principales gares et les grands hôtels de plusieurs pays, en récupérant des informations auprès de services alliés mais aussi et surtout en collaborant étroitement entre eux, le service de la recherche, celui du contre-espionnage et celui des opérations non conventionnelles vont parvenir assez rapidement à leurs fins.

Une fois qu’elles ont pu être identifiées et que leur localisation précise a été établie, les cibles sont ensuite « marquées », c’est-à-dire qu’elles sont placées sous une surveillance étroite. Pendant ce temps, le directeur général va prendre contact avec la présidence du conseil afin qu’elle donne son aval pour que soit mise en œuvre une opération « Homo » (pour homicide). Si le feu vert est obtenu, Morlanne s’occupera ensuite de recruter un chef de mission[38].

C’est à ce chef de mission qu’il reviendra notamment d’établir un modus operandi précis, d’assurer les repérages préliminaires, mais aussi de trouver les itinéraires de repli en imaginant toutes les hypothèses possibles. Il devra ensuite présenter son projet à Morlanne qui se chargera de le faire accepter par le brain-trust.

En fonction de la complexité du scenario retenu, il sera parfois nécessaire de fabriquer des gadgets particuliers (micros, armes, explosifs) et c’est alors le commandant Leturcq et le professeur Theys, le patron du laboratoire scientifique du SDECE, qui se chargeront de mettre au point les solutions adaptées[39]. Le matériel nécessaire à la conduite de la mission, y compris l’arme, sera généralement acheminé par valise diplomatique avant d’être récupéré dans l’ambassade la plus proche[40]. Lorsque tout sera prêt, la « Boîte » se chargera de donner le top départ.

Mais le grand problème est qu’il ne peut être question de faire accomplir l’exécution elle-même par un agent de l’Etat en service commandé. Le risque est en effet trop grand pour que ce dernier ne se fasse arrêter, ce qui pourrait avoir d’importantes conséquences diplomatiques et politiques. Pour éviter cet écueil, le SDECE devra opter pour une solution alternative et décidera finalement de recruter des repris de justice qui, en échange d’une remise de peine, accepteront de procéder eux-mêmes aux exécutions. Ces agents occasionnels ne pourront être employés qu’une seule fois, ce qui leur vaudra le surnom de « Torpedo ». C’est le service 25 qui partira faire un premier tri au sein des établissements pénitentiaires, mais c’est le chef de mission qui devra ensuite les sélectionner, les instruire et les superviser. Les responsabilités de ces chefs de missions seront d’ailleurs aussi lourdes que complexes puisque des opérations de ce type nécessiteront parfois l’emploi d’équipes assez fournies. Outre l’exécutant (dit « agent d’exécution n°1 »), il faudra aussi recruter des artificiers (« agents d’exécution n°2 ») et surtout des agents de reconnaissance (« agents d’exécution n°3 »). 

Alors que la plupart de ceux qui ont participé à ces actions ont préféré garder le silence, quelques-uns ont entrepris d’en faire le récit dans leurs mémoires (Tony Mélero, Raymond Muelle, etc). Robert Maloubier lui-aussi est assez souvent revenu sur certaines d’entre elles mais sans qu’il soit toujours évident de pouvoir distinguer la réalité du romanesque. Or et si l’on se fie à son témoignage, le moins que l’on puisse dire est que le SDECE a dû essuyer de nombreux échecs avant de parvenir à mettre au point une méthode efficace en matière d’élimination ciblée[41].

Maloubier a ainsi expliqué que, pour sa première opération, on l’avait envoyé à Rome afin d’y neutraliser un certain « Giovanni Ferraci », un marchand d’armes travaillant pour le FLN. Las, malgré plusieurs tentatives, « René Brévin », le petit truand qu’on lui avait fourni, n’aura finalement pas le cran de passer à l’acte et il faudra donc annuler l’opération.

Pour sa seconde mission, Maloubier va rejoindre Tripoli de Libye pour y éliminer un certain « Azzedine », mais son agent « torpedo » (Lucien Salez ?) se fera prendre avec son arme à la main dans l’hôtel où il devait retrouver sa cible[42].

Sa troisième mission devait consister à faire sauter la représentation du FLN installée au n° 32 de la rue Abdelkhalik Tharwat, dans le centre-ville du Caire. Une valise bourrée de cinq kilos d’explosif avait été préparée à cette fin et devait être déposée dans les locaux (à l’heure du déjeuner, lorsqu’il y avait le moins de monde dans l’immeuble afin d’éviter de faire un trop grand nombre de victimes). Mais, une fois de plus, le « volontaire » choisi n’aura pas le courage d’aller jusqu’au bout. Il reviendra donc vers son officier traitant avec sa valise pleine d’explosifs. S’en suivra un épisode assez rocambolesque au terme duquel Maloubier sera contraint d’aller enfouir le dangereux contenu dans les dunes de sable du plateau de Gizeh.

Pour sa quatrième mission, Maloubier va décider de recruter lui-même son homme et son choix va alors se porter sur l’une des grandes figures de la pègre parisienne, Brahim Attia dit « Jo » (1916-1972). Mais leur voyage commun à Rome va tourner court puisque la « cible » ne se présentera finalement pas.

Pour sa cinquième mission « Homo », l’agent français va cette fois-ci se rendre à Madrid pour éliminer un professeur qui s’était fait le porte-voix du FLN. Une fois sur place, lui, l’ancien agent du SOE, va devoir vaincre ses préventions pour se mettre en lien avec Simon Sabiani (alias Pedro Multedo), un ancien mafieux marseillais qui avait travaillé avec l’occupant allemand et qui, pour ces raisons, avait dû s’exiler en Espagne. Mais une fois encore les choses n’iront pas loin puisque l’homme recruté par Sabiani choisira de disparaître avec l’acompte qu’on lui avait fourni.

A partir de là, Maloubier aurait pu s’estimer quitte des missions « HOMO » mais ce sont ces dernières qui vont le rattraper. Car à peine vient-il de rentrer sur Paris après sa mission madrilène, qu’on lui apprend qu’une opération menée par son ancien adjoint, le jeune Gaston Despierres, vient de mal tourner. Chargé de « traiter » Jo Attia et Antoine Notini (dit « Nono La Béquille » (m. 1959), Despierres les a envoyé au Maroc où ils devaient parvenir à assassiner Allal al-Fassi, le leader de l’Istiklal, le principal parti indépendantiste marocain devenu l’un des principaux soutiens de l’ALN[43].

Mais les deux hommes ont multiplié les bévues. A Rabat d’abord, où ils ont abattu deux policiers qui s’apprêtaient à fouiller leur véhicule. A Tétouan ensuite, où ils devaient faire exploser la salle de réunion de l’hôtel Dersa (où Al-Fassi devait présider une importante réunion en compagnie de plusieurs hauts responsables indépendantistes dont Abdelmalek Torres). Or là encore, rien n’a fonctionné comme prévu. Déposé dans la résidence personnelle d’Al-Fassi, le premier engin a explosé en l’absence de la cible et n’a fait que des dégâts matériels. Quant au second, son moniteur était si bruyant qu’il a été rapidement repéré puis désamorcé par la police. Suivis de près par les policiers espagnols, Attia et Notini ont finalement été appréhendés à l’aéroport de Tanger et inculpés par la justice locale (non pas pour terrorisme, heureusement pour eux, mais seulement pour port d’armes prohibé).

Alors que la France et le Maroc viennent d’entrer dans la dernière phase des négociations en vue de ratifier l’indépendance, l’affaire tombe plutôt mal. Et elle tombe d’autant plus mal que la compagne de Jo Attia, Carmen Cocu, qui est au courant de toute l’affaire, menace à présent le SDECE de la révéler à la presse si jamais son mari n’est pas rapidement rapatrié. Or, si Madame Cocu ne connaît pas Despierres, elle connaît par contre très bien Maloubier puisque ce dernier a « traité » Attia lors d’une mission précédente, et c’est pourquoi l’agent français va donc se retrouver mêlé à l’affaire à son corps défendant.

Il faut trouver une solution, et vite. A la demande des services, Jo Attia va donc accepter de revendiquer publiquement sa responsabilité dans un double meurtre survenu le 31 mai 1955 à Montfort-L’Amaury. Logiquement, la justice française va alors lancer contre lui un mandat d’arrêt international, ce qui va inciter les autorités de Tanger à accepter son transfert vers la France (26 juin 1956). Une fois devant le tribunal, Jo Attia n’aura évidemment aucun mal à présenter un alibi et sera donc immédiatement relaxé.

Ce dernier fiasco va mettre un terme à la carrière de Robert Maloubier au sein du SDECE mais coupera aussi net la volonté du SDECE d’utiliser de nouveau les services du milieu[44]. Désormais, on choisira soit de recourir à des colis piégés, soit de faire appel à des réservistes du 11e Choc. Ayant souvent travaillé dans la Résistance, ces derniers possèdent en effet l’expérience nécessaire sur le plan opérationnel mais, du fait qu’ils ne sont pas des fonctionnaires en service, posent moins de risques en cas d’arrestation[45].

Ces nouvelles méthodes sont inaugurées à Hambourg le 28 septembre 1956, lorsque le bureau du commerçant Otto Schlüter est visé par un attentat au colis piégé qui va blesser sa mère et coûter la vie à son adjoint, un certain Wilhelm Lorenzen. Vendant officiellement des articles de chasse, Schlütter avait noué des liens étroits avec l’antenne du FLN implantée en Lybie[46]. Prévenu à plusieurs reprises des risques qu’il encourait en poursuivant de telles activités, Schlütter avait pourtant refusé de raccrocher.

Malgré les échecs évoqués plus haut, le SDECE va donc poursuivre la mission « hors-jeu ». En octobre 1956, ce sont ces équipes qui seront à l’initiative lorsque Max Lejeune, le secrétaire d’Etat aux armées, va autoriser l’état-major à détourner l’avion marocain qui transportait les principaux cadres dirigeants du FLN depuis Rabat vers Tunis. Mohammed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et, last but not least, Ahmed Ben Bella, seront alors appréhendés et placés sous les verrous. Une telle réussite n’entraînera cependant pas la fin des opérations HOMO, qui vont se poursuivre à un rythme soutenu jusqu’en 1960 mais viseront alors surtout des seconds couteaux, essentiellement des trafiquants d’armes.

Le SDECE va aussi s’attaquer au problème du trafic d’armes en opérant la destruction des cargaisons alors qu’elles sont sur le point d’être acheminées vers l’Algérie. Ces opérations seront dites ARMA et, contrairement aux opérations HOMO où le SA jouait un rôle central, ici le maître d’œuvre sera surtout la section chargée de la répression du trafic d’armes au sein du service de la recherche non conventionnelle, une section dirigée par Jean-Pierre Lenoir (1921- ?)[47]. Ce dernier fera toutefois fréquemment appel aux effectifs du SA dès lors que l’objectif ne consistera plus seulement à faire arraisonner les bateaux suspects par la Marine nationale, mais bien à les couler purement et simplement dans leur port d’attache ou de transit, ou bien encore à cibler les convois se déplaçant à travers le Sahara.

. « Mousquetaire » (1956)

La préparation d’un coup contre le régime du colonel Nasser a sans doute été la dernière grande opération suivie d’un bout à l’autre par Morlanne avant son départ du SDECE. La piteuse fin qu’a connue l’expédition de Suez a évidemment fait oublier les grands espoirs que ses concepteurs avaient placés en elle. Car en réalité, ce n’était rien de moins que la décapitation du régime égyptien qui était prévue.

L’affaire remonte au 21 juillet 1952, lorsque les « officiers libres » renversent le roi Farouk et s’emparent du pouvoir. Partisans convaincus de l’arabisme, ils n’auront de de cesse de mettre en avant leur rejet de l’Occident en général et celui des anciennes puissances coloniales en particulier. Leur premier objectif consiste à mettre fin à la tutelle que l’Angleterre a imposée à leur pays en 1882. Ils considèrent en effet l’indépendance formelle acquise par l’Egypte en août 1936 comme une imposture puisque, d’une part, Londres a conservé une influence prépondérante sur le gouvernement égyptien et que, d’autre part, la surveillance et le contrôle du canal de Suez continuent d’être assumés par une société anglo-française, la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, qui dispose de sa propre administration et bénéficie d’un droit d’extra-territorialité.

D’abord réunis derrière le général Néguib puis, dès le mois de mars 1954, derrière le colonel Nasser, les officiers égyptiens vont donc saluer le déclenchement de l’insurrection anti-française en Algérie, y voyant une étape clé sur le chemin qui doit mener à la libération complète du peuple arabe. Ils vont très rapidement fournir au FLN d’importants stocks d’armes ainsi que de fortes sommes d’argent mais aussi solide appui logistique et surtout diplomatique. Ils vont aussi ouvrir aux porte-paroles de la « Révolution algérienne » les ondes de la radio du Caire dont l’émission phare, « La Voix des Arabes » (Sawt al-Arab), ne cessera pendant des années d’inciter les Maghrébins à s’en prendre à la France par tous les moyens.

Bien que les « officiers libres » se revendiquent officiellement comme « non alignés », leurs tendances socialisantes sont vite au grand jour. Dès le mois de septembre 1955, Nasser décide d’ailleurs de signer un premier accord d’armement avec la Tchécoslovaquie. Quelques mois plus tard, le 26 juillet 1956, les USA ayant choisi de se retirer d’un projet de construction de barrage hydro-électrique à Assouan, le colonel réagit en nationalisant de force la société du canal de Suez. De fait, il aura désormais les moyens de couper l’arrivée des supertankers qui approvisionnent toute l’Europe de l’Ouest en pétrole.

C’en est trop pour Londres et Paris, qui sont bien décidés à réagir par la force à un tel affront. Et tandis qu’une conférence a été réunie en urgence à Londres afin d’essayer de trouver une issue pacifique à la question du canal, dans les coulisses déjà on commence à préparer l’option militaire. Dès le 28 juillet, l’amiral Henri Nomy (1899-1971), chef d’état-major de la marine, est ainsi envoyé à Londres afin de mettre au point une opération conjointe avec les Britanniques.

En parallèle, les Français décident également de s’associer aux Israéliens, pour qui le panarabisme dans sa version nassérienne représente un ennemi mortel. Des contacts sont pris avec Joseph Nahmias (collaborateur de Shimon Pérès) ainsi qu’avec le colonel Emanuel Nishri, l’attaché militaire israélien à Paris, qui vont se charger de régler les détails de l’affaire. Le 6 mai 1956, Boursicot rencontre secrètement Yehoshafat Harkabi (1921-1994), le patron des services secrets de Tsahal.

Le 17 juin 1956, à la demande de Boursicot, le chef de « Vaucluse », le commandant Charles Christienne, conduit l’opération « Diaspora-II ». Après avoir décollé de Persan-Beaumont à bord d’un Nord-2501, il va gagner Tel-Aviv, d’où il reviendra ensuite accompagné d’une délégation israélienne composée notamment de Moshe Dayan (état-major), Shimon Peres (Défense) et Harkaby. Une rencontre très secrète aura lieu du 17 au 22 juin au château de Vémars, dans le Val-d’Oise[48]. Là, en présence de Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Abel Thomas (Défense), des généraux Maurice Challe (état-major air), Gaston Lavaud et Jacques Branet (chef de cabinet de Robert Lacoste) mais aussi de Pierre Boursicot et Louis Lalanne, les deux patrons du SDECE, il sera notamment question d’une intervention conjointe contre l’Egypte mais aussi de livraisons d’armes à Israël et même d’une coopération dans le domaine nucléaire.

Et tandis qu’à Londres, généraux et amiraux finalisent leurs plans de bataille, à Cercottes pendant ce temps, Morlanne et ses adjoints (Didier Faure-Beaulieu, Jacques Zahm et François Blouin, notamment) commencent à élaborer toute une série de plans, tous plus audacieux les uns que les autres. Après la prise du canal, un raid commando devra ainsi permettre d’investir Le Caire avec un double objectif. Tandis qu’une première équipe se chargera de faire sauter l’antenne grâce à laquelle est diffusée la « Voix des Arabes », une autre s’en ira occuper le siège du FLN afin de s’emparer de toute la documentation possible[49]. Une fois qu’ils auront perdu leur principal soutien international, les stratèges français sont convaincus que les chefs du FLN n’auront plus d’autre option que la reddition.

C’est dans cette optique que trois sections opérationnelles vont bientôt être rassemblées dans une caserne d’Aubagne, près de Marseille. Pour diriger cet ensemble (connu sous le nom de code GORAP-700), Morlanne va faire appel à un officier parachutiste d’origine pied-noir qu’il a recruté en juillet 1955, Paul-Alain Léger (1922-1999)[50].

Du 21 au 24 octobre 1956, une ultime conférence secrète se tient dans une maison de Sèvres. Y participent cette fois-ci, côté français, Guy Mollet (président du Conseil), Christian Pineau (Affaires étrangères), Maurice Bourgès-Maunoury (Défense) et Maurice Challe (état-major), côté israélien, David Ben Gourion (premier ministre), Moshe Dayan et Shimon Peres, et, côté britannique, John Selwyn Lloyd (Affaires étrangères) et Patrick Dean (Renseignement). Au terme des débats, un accord en sept points est finalement ratifié. Le scenario retenu établit qu’il reviendra aux Israéliens d’attaquer les premiers et de s’emparer de la péninsule du Sinaï. Une fois le canal bloqué, les Anglo-Français auront ainsi un prétexte pour intervenir à leur tour au motif de garantir la libre circulation des navires.

Dans la seconde quinzaine d’octobre, les forces franco-britanniques commencent à se déployer sur les différentes bases que le Royaume-Uni possède à Chypre. Le RAP-700, qui n’a pas été mobilisé en totalité, est néanmoins présent à travers une section opérationnelle dirigée par le lieutenant Henri Moutin, venu s’implanter sur la base de Pyroï, située près de Nicosie[51]. Sont également présents une dizaine de nageurs de combat ayant pour mission de récupérer leurs camarades parachutistes si ces derniers devaient rater leur zone d’atterrissage et chuter dans l’eau.

La première phase du plan d’action va se dérouler avec succès. Entrée au Sinaï dès le 29 octobre, l’armée israélienne bouscule effectivement les forces égyptiennes qui se voient contraintes de reculer en désordre. Le lundi 5 novembre, Britanniques et Français déclenchent alors la seconde phase du plan, l’opération « Mousquetaire » (« Amilcar » pour les Britanniques).

A 4h15, dix-sept avions Nord-2501 décollent ainsi depuis la base chypriote de Tymbou avec à leur bord 500 parachutistes du 2ème RCP ainsi que la 5ème centaine du GM-11[52]. La mission des premiers va consister à prendre d’assaut les deux ponts stratégiques qui permettent d’accéder à la ville de Port-Saïd tandis que les seconds vont devoir s’emparer de l’usine de pompage et de traitement des eaux. A 7h28, les premiers soldats français sont largués à environ 150 mètres au-dessus du sol. Ils ne mettront que 20 secondes pour atterrir. Deux soldats du 11ème Choc, le caporal André Michaud et le seconde classe Claude Humblot, vont toucher terre directement dans l’usine des eaux et, blessés par balles, seront achevés par leurs adversaires à coups de baïonnettes.

Au milieu du terrible vacarme provoqué par les tirs et les explosions d’obus de mortier, l’unité des services spéciaux continue cependant sa progression parmi un dédale de bâtiments industriels et de citernes d’essence en flamme. Au terme d’une heure trente de lutte, elle parvient finalement à sécuriser l’objectif qui lui a été assigné. A midi, toute la ville est déjà quasiment sous contrôle. A 15h15, la seconde vague d’assaut du 2e RCP, dirigée par Albert Fossey-François, peut donc sauter à son tour, cette fois-ci sur Port-Fouad. Là encore les combats sont rudes mais victorieux. Le lendemain, entre 7h25 et 7h30, un groupe amphibie mené par le 1er REP sous les ordres du lieutenant-colonel Albert Brothier (mais dans lequel se trouve aussi des commandos marine) débarque sur les plages de Port-Fouad. L’aviation alliée bombarde alors vigoureusement les dernières poches de résistance, ce qui va permettre aux deux composantes du dispositif français de pouvoir faire leur jonction dans la journée.

Les Britanniques ayant également atteint tous leurs objectifs, le contrôle de cette partie de la côte égyptienne est désormais total. Les chars Centurions de la Royal Army commencent alors à se diriger vers Al-Qantara et Ismaïlia, où une centaine du 11e Choc, dirigée par René Bertrand, est censée venir les appuyer[53]. Ainsi, plus rien ne semble pouvoir s’opposer au raid cairote que le SA prépare activement depuis plusieurs mois.

Mais Londres et Paris ont gravement sous-estimé l’hostilité des Soviétiques et la faiblesse du soutien américain. Dès le 6 novembre, le Kremlin a exigé formellement le retrait des troupes étrangères du territoire égyptien en assortissant cette demande de menaces nucléaires à peine voilées. Devant le manque de soutien de Washington, les anciennes puissances coloniales n’ont pas d’autre option que de céder. A 18h00, le 11e Choc doit ainsi stopper sa progression alors qu’il est parvenu à environ 15 km au sud de Port-Saïd. Six heures plus tard, le cessez-le-feu entrera officiellement en vigueur. Les soldats franco-britanniques vont bientôt devoir rembarquer afin de céder la place aux Casques bleus de l’ONU[54].     

Suite : Le colonel Morlanne (VII) : la retraite et le retrait   


Notes :

[1] Sassi, 2009, p. 183. 

[2] On décida malgré tout de créer une nouvelle structure appelée Direction Générale de la Documentation (DGD) afin de centraliser, au profit de l’état-major et du haut-commissariat, les renseignements acquis par le 2e bureau, le SDECE et la Sûreté (6 février 1950). Le premier directeur de la DGD sera Maurice Labadie. La note n°83 établie par la DGD le 22 avril 1950 proposait également la mise en place d’un Service Action (Faligot & Krop, 1985, p. 126 ; Faure, 2004, p. 226-227 ; Arboit, 2014, p. 260).

[3] Bergot, 1986, p. 73 ; Faure, 2004, p. 228. Notons qu’Erwan Bergot pense que c’est Edward Lansdale et non pas Saint-Phalle qui est venu voir Léon Pignon. Il en va de même pour Faligot et Krop (1985, p. 118).

[4]Arrivé en Indochine en décembre 1947, Maurice Belleux y restera jusqu’en avril 1956. Son adjoint pour le contre-espionnage était René Delseny (1909-1999).

[5] Boursicot fera également le voyage jusqu’aux Etats-Unis en mai 1951 afin de pouvoir rencontrer le général Walter Bedell-Smith, le patron de la CIA (Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 110 ; Arboit, 2014, p. 262).

[6] Faure, 2004, p. 230 ; Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 111.

[7] L’action du SA pendant la guerre d’Indochine a donné lieu à une importante littérature mais le récit des évènements varie souvent selon les auteurs, tant sur le plan de la chronologie qu’en ce qui concerne le rôle des différents acteurs. Pour notre part, nous avons choisi de nous appuyer les éléments fournis par Michel David (2004), qui s’est basé sur les archives de l’époque et fournit la base la plus solide. La décision n°174 instituant les GCMA a été prise par le général De Lattre (CAB/MIL/ED, SHAT 10H1631). Déodat de Puy-Montbrun avait proposé le terme de GCMP (Groupement de Commandos Mixtes Parachutistes) mais Morlanne insista pour que l’on s’en tienne au terme de commandos aéroportés afin de ne pas prendre le risque d’être vu comme une simple extension des TAPI. Pour être précis, il faut ajouter que les GCMA ont été précédés par les EMO (état-major opérationnels). Organisées par le colonel Robert Chavatte, le patron des TAPI (sur une idée du capitaine Aussaresses), ces unités étaient chargées de réaliser des reconnaissances préalablement au parachutage des troupes d’assaut. Plutôt que d’effectuer des observations au coup par coup (ce qui immanquablement attirait l’attention de l’ennemi), elles quadrillaient donc à l’avance tous les territoires. Le chef des EMO pour la région du Tonkin ne fut autre Edmond Grall (assisté de Léon Dunant-Henry, cf Faure, 2004, p. 227). Réorganisées sous le contrôle des GCMA, les EMP deviendront les Sections opérationnelles aéroportées (SOA)(Bergot, 1986, p. 75).

[8] Dont 35 officiers (1 lieutenant-colonel, 1 chef de bataillon, 10 capitaines, 20 lieutenants et 2 sous-lieutenants), 53 sous-officiers et 31 hommes de troupes, caporaux et caporaux-chefs (cf Puy-Montbrun, Déodat : L’Honneur de la guerre, p. 135). En mars 1952, ils seront 288 (52 officiers, 100 sous-officiers, 136 hommes de troupe) et 437 en juillet 1954 (dont 71 officiers, 210 sous-officiers et 156 hommes de troupe).

[9]  Né à Vannes le 4 juillet 1914, Dunand-Henry a été l’un des fondateurs du 11-BPC avant d’être chargé des liaisons aériennes au sein du SA. Vétéran des GCMA, il servira ensuite en Algérie et commandera notamment le 13e régiment de dragons-parachutistes de 1961 à 1963. Placé à la tête du poste du SDECE à Alger, il est mort dans cette ville le 13 juin 1967.

[10] On connaît le nom de certaines de ces opérations : « Luna-Park » (avril 1952), « Ardoise » (mai 1952), « Automate » (juin 1952), « Brouillard » (août 1952), « Avantage » (août 1952), « Bicyclette » (août 1952), « Cabestan » (septembre 1952), « Toulouse » (janvier 1953), « Crozet » (mai 1953), ou encore « Mazagran » et « Ifrane » (juillet 1953). Leur bilan opérationnel fut assez conséquent : près d’un millier d’ennemis tués ou faits prisonniers, des centaines d’armes automatiques récupérées ou détruites, des milliers d’embarcations ou de véhicules sabotés, des dizaines de tonnes de munitions et de ravitaillement logistique partis en fumée. Erwan Bergot a livré un bon résumé des opérations amphibies pilotées par Léonce Erouart en 1953 (1986, pp. 93-107). Sassi en a également parlé (2009, p. 198-199), de même que Faligot et Krop (1985, p. 119).

[11] C’est René Bichelot qui a créé cette structure (Centre d’Entraînement Spécialisé, CES) qui sera plus tard pris en main par Léonce Erouart (Faligot & Krop, 1985, p. 118).

[12] Les chiffres de 40 000 supplétifs que l’on retrouve ici ou là dans la littérature spécialisée sont fortement surévalués. Celui de 15 000 (dont 13 000 au Laos) est tiré des archives du GCMA. Voire l’édition critique du rapport de Jean Trinquier établi en juin 1955 (Laurent, Sébastien ; Les Espions français parlent, Nouveau Monde Edition, 2011, pp. 103-127). Pour tout ce qui concerne l’organisation interne d’un maquis GCMA, on peut se reporter aux indications très précises faites par Jean Sassi à propos de celui qu’il a commandé au Laos entre janvier 1954 et mars 1955 (2009, pp. 229-239).

[13] Bergot, 1979, p. 217-218.

[14] Ils le prouveront d’ailleurs en assassinant plusieurs importants responsables français tels que Marcel Bazin, chef adjoint de la Sûreté en Cochinchine (28 avril 1950), le général Charles Chanson, commandant des forces militaires de Cochinchine (31 juillet 1951) ou encore le (dernier) commissaire français au Laos, Jean de Raymond (29 octobre 1951).

[15] Faligot & Krop, 1985, pp. 122-124 ; Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 114-115 ; Sassi, 2009, p. 193-196 ; Arboit, 2014, pp. 258-259. 

[16] Notons à ce propos l’affirmation faite par Déodat de Puy-Montbrun à Pierre Abramovici, selon laquelle le Service Action serait parvenu à récupérer à son profit une partie des fonds placés à l’étranger par certains collaborateurs des Allemands et notamment ceux du célèbre Michel Szkolnikoff (Cf Cointet, Michèle : Secrets et mystères de la France occupée, Fayard Histoire, 2015, p. 88).

[17] Pour un bon résumé de l’affaire, voir Laurent, Sébastien : Les espions français parlent, Nouveau Monde Edition, 2011, pp. 65-76.  Assez ironiquement (mais l’histoire est pleine d’ironies de ce genre), la CIA se lancera à son tour dans la promotion du trafic d’héroïne au moment de la guerre du Viêtnam. En 1966, Theodore Shackley (1927-2002), chef de poste au Laos, conclura ainsi avec les Hmongs de Vang Pao le même type d’accord que celui qui avait été négocié par les Français quinze ans plus tôt (Alfred W. McCoy : The Politics of Heroin, CIA Complicity in the Global Drug Trade, A Capella Book, 2003).

[18] Chargé de superviser les antennes GCMA du Tonkin à partir de décembre 1951, Roger Trinquier va devenir le commandant adjoint de l’unité en mars 1953 puis son chef en décembre suivant. Il ne quittera l’Indochine qu’en janvier 1955. Il deviendra célèbre en secondant le général Massu pendant la guerre d’Algérie et s’affirmera comme l’un des théoriciens de la contre-guérilla à travers son ouvrage de 1961, La Guerre moderne.

[19] Note n°3228/Etat-major général des forces terrestres/13394 (Faure, 2004, p. 238-239).

[20] Huitric, 1976, pp. 95-102.

[21] Sassi, 2009, p. 203.

[22] Bergot, 1986, pp. 135-146 ; Sassi, 2009, pp. 240-246.

[23] Dans la foulée des accords de Genève signés le 20 juillet 1954, plusieurs cessez-le-feu vont être mis en place, d’abord au Tonkin (27 juillet 1954) puis en Annam (1er août), au Laos (6 août), au Cambodge (7 août) et enfin en Cochinchine (11 août).

[24] Sur la liquidation progressive des maquis, voir Sassi, 2009, pp. 248-256. Les dernières troupes françaises ne quitteront Saïgon que le 15 septembre 1956, mettant ainsi un terme à une aventure débutée près de cent ans plus tôt avec le débarquement de Tourane (act. Da Nang) en septembre 1858.

[25] Huitric, 1976, p. 110.

[26] 19 rebelles abattus, 15 autres faits prisonniers et 40 armes récupérées (Bergot, 1986, p. 164).

[27] Bergot, 1986, p. 183-184.

[28] Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 165.

[29] Krotoff avait fortement insisté pour prendre la tête du GLI (Bergot, 1986, p. 166). Il sera remplacé à la tête de Cercottes par Roger Flamand (1920-2010).

[30] Huitric (1976, pp. 120-137), Bergot (1986, pp. 165-186) ainsi que Faligot, Guisnel & Kauffer (2012, p. 165-166) ont livré d’assez longs récits sur la préparation et la conduite de cette opération.

[31] Dévasté par cette nouvelle, Morlanne se rendra en Algérie pour assister à la levée du corps. Il décidera de surseoir aux règles habituelles et de faire donner des obsèques solennelles à son ami. Ce dernier sera ainsi honoré aux Invalides avant d’être inhumé à Cercottes (Faligot & Krop, 1985, p. 166 ; Bergot, 1986, p. 177).

[32] Huitric, 1976, p. 154 ; Faligot & Krop, 1985, p. 167-168. Dans le même temps, d’autres officiers du GLI, en particulier Pierre Rouquette et Alain Gagnon de Marolles, vont être envoyés dans l’Ouarsenis pour encadrer des formations du même genre que la « Force K » (Faligot, Guisnel & Kauffer, 2013, p. 167). Ces tentatives vont connaître leur aboutissement avec le soutien apporté à Mohammed Bellounis dans le cadre de l’opération « Olivier » (juin 1957 – juillet 1958) mais, à cette date, Morlanne avait déjà quitté la direction du SA.

[33] Le chef d’état-major, le général Paul Ely (1897-1975), a joué un rôle central dans la mise en place de ce dispositif qui avait déjà fait ses preuves en Indochine (Faure, 2004, p. 269).

[34] Dès avant la création de la Section A, le SDECE était déjà intervenu en Lybie. Une première opération menée à partir d’un sous-marin parti de Corse avorta pour des raisons techniques en octobre ou décembre 1955. Une autre, aéroportée celle-là, eut lieu peu de temps après. L’un de ses acteurs, le (futur) colonel Jean-Raymond Coudon, a évoqué l’envoi d’un groupe de 25 chasseurs du 11e Choc qui ont été pris en charge par Vaucluse à Cercottes, amené jusque dans les Aurès puis largué sur un objectif (non précisé) situé en Lybie avant d’être rapatriés par avion 24 heures plus tard (par un Hurel-Dubois 321 et un Dakota C-47). S’agissant d’une opération clandestine, tous les hommes avaient été pourvus de mitraillettes suédoises et leur matériel avait été passé à la lime pour empêcher toute identification formelle (« Missions secrètes en HD-321 », Le Piège, revue des anciens élèves de l’Ecole de l’air, n°223, 2016, pp. 26-28). 

[35] Faligot & Krop, 1985, p. 137-139 ; Faure, 2004, p. 263.

[36] Le terme de Brain Trust a d’abord été utilisé pour désigner l’équipe d’experts que le président Franklin Roosevelt réunit autour de lui en 1932 pour élaborer la politique du New Deal. En 1954, la presse française le réutilisa pour qualifier le groupe de conseillers qui gravitaient autour de Pierre Mendès-France (Simon Nora, Gabriel Ardant, Paul Delouvrier, Etienne Hirsch, François Bloch-Lainé, Valéry Giscard d’Estaing, etc). Le terme de Brain Trust était donc à la mode en ce printemps 1955 et il n’est pas étonnant que la direction du SDECE en ait usé pour qualifier la structure chargée de piloter la mission « hors-jeu ».

[37] Faligot & Krop, 1985, p. 139.

[38] Faligot & Krop, 1985, p. 208-209.

[39] Roger Faligot évoque un certain commandant Leturcq tandis que Claude Faure parle quant à lui d’un Lesurques. Hélas, aucun de ces deux ne donnent de prénom ni d’indication qui permettraient d’en savoir plus sur cet officier. En juillet 1959, le saint-cyrien Jeannou Lacaze (1924-2005) sera muté à Cercottes pour devenir l’artificier du Service Action, ce qui laisse supposer qu’il a dû alors remplacer Leturcq. Lacaze poursuivra ensuite une brillante carrière militaire qui l’emmènera jusqu’au poste de chef d’état-major des armées en février 1981. Faligot, Maloubier, Leroy-Finville et bien d’autres ont abondement évoqué la figure du « père Theys ». Il s’agissait en fait de Pierre Eugène Victor Theys (1906-1996), un ingénieur chimiste ayant rejoint la DGER en 1945 mais sur lequel il existe très peu d’éléments factuels.

[40] Maloubier, 2013, p. 136.

[41] Maloubier, 2013, pp. 134-161.

[42] Cet épisode n’a pas laissé de trace dans la presse de l’époque. En revanche, deux autres tentatives de meurtre commises contre Belle Bella sont, elles, parfaitement documentées. Le 13 décembre 1955, un pied-noir tunisien nommé Henri-Louis David (un membre du « réseau A » d’André Achiary), va ainsi réussir à pénétrer dans la chambre de l’hôtel Excelsior, qu’occupait le chef du FLN, mais ce dernier parviendra de justesse à parer le coup et David sera finalement tué par des policiers libyens alors qu’il tentait de revenir vers la Tunisie. En septembre 1956, Ahmed Ben Bella sera visé au Caire par une nouvelle tentative, cette fois-ci au colis piégé. Il refusa de prendre le colis qui lui avait été apporté à l’hôtel Sémiramis et l’engin explosera finalement dans la voiture d’un chauffeur de taxi, tuant le malheureux par la même occasion. En octobre 1956 (?), une troisième tentative, toujours au Caire, aurait été annulée à la dernière minute suite à l’objection du chef de poste du SDECE, Georges Barazer de Lannurien. Morlanne aurait alors exprimé son mécontentement auprès de la direction générale (Faure, 2004, p. 269).

[43] Faligot & Krop (1985, p. 210),

[44] A l’initiative de Faure-Beaulieu, Maloubier sera envoyé se « mettre au vert » au Gabon (Maloubier, 2013, p. 8-9). D’après Paul Aussaresses, cette affaire sera aussi l’une des raisons pour lesquelles Morlanne dut quitter le SA (Aussaresses, 2001, p. 103).

[45] Bergot, 1981, pp. 79-83.

[46] Von Bulow (2016, p. 141).

[47] Bat, 2018, p. 120. E. Bergot (1981, pp. 68-78) est longuement revenu sur l’enquête qui a permis l’arraisonnement de l’Athos le 16 octobre 1956. En 1958, le service contre-espionnage va mettre en place une « section D » destinée à réprimer elle-aussi le trafic d’armes. Son commandement sera confié à Paul Zigmant (1918-2007), qui avait jadis appartenu à la Force 136 puis au SA, ce qui facilitera évidemment les échanges avec ses collègues (Faligot & Krop, 1985, p. 184).

[48] Propriété de Gustave Leven, PDG de Perrier et figure de l’Alliance israélite.

[49] Faligot & Krop, 1985, p. 151 ; Bergot, 1986, p. 194 ; Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 173. Britanniques et Français avaient noué des contacts étroits avec d’anciens dignitaires de la monarchie égyptienne comme Mustafa Nahas Pasha ou Hassan Kheiri, etc. Au cours de l’été 1956, on avait même envisagé de pouvoir mener une opération HOMO contre Nasser. Se sachant condamné par une tumeur au cerveau, Marcel Pellay avait proposé de piloter une sorte de mission suicide contre le raïs. Mais la répression organisée par les services égyptiens contre l’opposition désorganisa les réseaux de renseignement occidentaux ce qui provoqua l’annulation de toutes ces opérations. Par ailleurs, le chef de poste cairote du SDECE, Georges de Lannurien, n’y était pas favorable (Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 167-168, 171).

[50] Faligot & Krop, 1985, p. 150 ; Faure, 2004, p. 270. Léger restera au 11e Choc jusqu’en mars 1957, date à laquelle il rejoindra l’état-major de la 10e division parachutiste (où il dirigera un service de renseignement avec le succès que l’on sait).

[51] Emmenés par leur chef de corps, Pierre Decorse (secondé pour l’occasion par ses adjoints Frédéric Bauer, René Razaire, Jacques Ferrari et Jean Bertrand), 400 hommes du GM-11 vont embarquer à Alger le 28 octobre à destination de Chypre, où ils arriveront deux jours plus tard. Ils ne seront pas impliqués dans les opérations et retourneront en Algérie dès le 22 décembre.

[52] Il semble que ce soit Moutin lui-même qui, sans nouvelle de ses chefs, ait fait jouer ses relations auprès de Gildas Lebeurier (un ancien du 11e Choc devenu le commandant adjoint du 2-RCP) afin d’obtenir que ses hommes puissent être intégrés à la première vague d’assaut (Bergot, 1986, p. 194).

[53] Bergot, 1986, p. 193.

[54] Ce retrait ne sera pleinement effectif que le 23 décembre 1956 et il faudra encore attendre le mois de mars 1957 pour qu’Israël n’évacue totalement le Sinaï. Quant au canal, rendu inutilisable par les combats, il ne sera pleinement rouvert à la circulation qu’en avril 1957.

Crédit photographique : l’Hôtel Continental de Saïgon, vers 1950 [Unknown authorUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s