Le colonel Morlanne (III) : naissance et structuration du Service Action

Voir : Le colonel Morlanne (II) : l’aventure indochinoise

V. La création du Service Action (1946)

En fin de compte et même si certains succès ont pu être portés à son crédit, l’action du SA en Indochine a été considérée comme un échec. Mal équipés et trop peu nombreux, soumis à des ordres contradictoires de la part d’un état-major souvent déconnecté du terrain, immergés au sein d’une population méfiante voire hostile, ses personnels ont enregistré de lourdes pertes[1] et n’ont jamais pu réellement peser sur le cours des événements, sauf bien sûr au Laos. Beaucoup d’anciens sortiront amers de cette expérience et n’hésiteront pas à faire part de leur mécontentement à leurs supérieurs (et notamment à Morlanne)[2].

Et pourtant, certaines leçons ont aussi été retenues qui serviront beaucoup par la suite. Car pendant plus d’une année, les hommes parachutés par la Force 136 ne se sont pas contentés d’organiser des missions de renseignement ou de sabotage. Il leur a aussi fallu recruter et instruire des volontaires autochtones, administrer des populations nombreuses, faire réparer toutes sortes d’équipements, conduire des négociations diplomatiques avec des adversaires retors, tout en étant plongés au milieu d’un environnement à la fois complexe, évolutif et surtout très éloigné de leurs propres repères culturels.

A Paris, le colonel Pierre Fourcaud (1898-1998), le directeur adjoint du SDECE en charge des questions techniques et opérationnelles, a suivi de près cette épopée. A la fois homme d’action et de réflexion, il est persuadé que la France ne pourra pas retrouver son rang parmi les grandes nations si elle ne dispose pas des outils militaires adéquats, et c’est pourquoi il compte bien doter le SDECE d’un Service Action qui soit digne de ce nom. Admiratif du travail effectué par Morlanne en Asie, il va donc lui proposer de venir travailler à ses côtés afin de mener à bien cet ambitieux projet. Et alors que son congé de fin de campagne vient à peine de s’achever, le Béarnais va choisir d’accepter cette offre (avril 1946)[3].

Fourcaud, qui a été l’un des plus importants agents du BCRA pendant l’occupation allemande, se rappelle encore avec colère de tout ce que la Résistance a pu perdre en terme de temps, d’argent et d’hommes avant de pouvoir s’attaquer efficacement à la Wehrmacht, en tout cas avec des effectifs suffisamment aguerris et des méthodes de combat adaptées. Car mener une guerre subversive n’est pas une mince affaire. Il faut non seulement pouvoir infiltrer des agents (par voie terrestre, aérienne ou maritime) au cœur d’espaces étroitement surveillés (on dira plus tard des environnements non permissifs), mais également réussir à maintenir avec eux un contact permanent et pouvoir leur faire parvenir tout le matériel ainsi que les renforts que l’on jugera nécessaires à la poursuite de leur mission.

Pour cela, un Service Action doit nécessairement s’appuyer sur des hommes qui soient certes de solides combattants, aptes à manipuler tous les types d’armements et d’explosifs, mais aussi des experts dans plusieurs domaines très particuliers. Ils doivent par exemple être capables d’organiser des pistes d’atterrissage clandestines, un système de planques ou bien de caches d’armes secrètes. Ils doivent également pouvoir supporter les nombreuses contraintes qu’impose la clandestinité, ce qui implique de pouvoir évoluer sous de fausses identités pendant plusieurs mois et même parfois pendant plusieurs années, tout en parvenant à monter, souvent avec peu de moyens, un réseau d’action, de renseignement ou de contre-espionnage. Ils doivent aussi pouvoir effectuer des transmissions radio cryptées afin d’informer leur hiérarchie des résultats qu’ils obtiennent et recevoir d’elle des consignes claires. Toutes ces activités requièrent non seulement un mental solide mais aussi de l’adresse et surtout de grandes facultés d’improvisation et d’autonomie. Cela suppose des savoir-faire très singuliers, comme ceux qui permettent de pénétrer par effraction dans un véhicule ou un bâtiment, d’organiser ou de déjouer une filature, de répondre à un interrogatoire en gagnant le maximum de temps, de réussir son évasion ou bien d’assurer celle d’un camarade, etc. Autant de compétences qui ne se rencontrent guère chez le commun des mortels mais qui sont pourtant indispensables à des agents des services spéciaux.

Or Fourcaud et Morlanne estiment que la France dispose désormais de tels spécialistes. Il s’agit de ceux qui ont combattu dans les Jedburgh sur les arrières de l’armée allemande en 1944, ou bien encore des soldats parachutés par la Force 136 et qui ont fait le coup de feu en Indochine contre les Japonais. Mais si rien n’est fait, alors ils vont tous devoir retourner dans le civil et ceux qui vont rester sous l’uniforme se retrouveront cantonnés dans des unités classiques où leurs capacités resteront inemployées. Et ainsi, toutes ces facultés, pourtant acquises dans la douleur, seront-elles irrémédiablement perdues. Et tandis que la méfiance et l’hostilité s’installent un peu plus chaque jour entre l’Est et l’Ouest, qui peut affirmer que, demain, l’Armée rouge n’occupera pas la France et qu’il ne faudra pas alors relancer une nouvelle guérilla avec des FFI d’un nouveau genre ? Ce jour-là, il faudra sans nul doute pouvoir s’appuyer sur des cadres éprouvés et ceux-ci devront pouvoir répondre présents.

Fourcaud et Morlanne sont donc convaincus non seulement de l’importance de leur projet mais aussi de son caractère impérieux. Mais pour le mener à bien toutefois, ils vont devoir convaincre trois instances sans lesquelles rien ne peut se faire, à savoir l’état-major de l’armée, le commandement des forces parachutistes et enfin la direction du SDECE. Or le problème est que beaucoup d’officiers ont justement du mal à concevoir l’importance de la guerre subversive. La plupart d’entre eux ont passé la dernière guerre dans des oflags ou bien tranquillement reclus dans leurs retraites provinciales. Quant à ceux qui ont connu le feu en Afrique ou ailleurs, très peu ont fait de la résistance et encore moins de l’action.

Heureusement pour Morlanne, c’est son vieil ami Jacques Faure qui dirige alors le troisième bureau de l’armée de terre (en charge de la planification des opérations) et, au vu de la confiance qui lie les deux hommes, il n’aura pas beaucoup d’efforts à faire pour réussir à le convaincre. Quant au général Georges Revers, qui occupe la fonction de chef d’état-major de l’armée de terre depuis février 1946, c’est l’un des amis intimes de Fourcaud et Morlanne lui-même a pu le côtoyer de près dans la Résistance[4]. Du côté des parachutistes, le colonel André Demetz (1902-1977), inspecteur des troupes aéroportées, va également donner son accord sans difficulté.

Le dernier groupe à convaincre, mais non le moindre, va donc être la direction du SDECE et avant tout son patron, Henri Ribière. Or celui-ci n’est pas très chaud. Pour ce qui le concerne, un service de renseignement extérieur doit avant tout s’appuyer sur une double structure composée à la fois d’un service de renseignement (SR) et d’un service de contre-espionnage (CE), qu’il s’agit évidemment de pouvoir renforcer par différents organes techniques : chiffre, documentation, logistique, administration, etc. Quant aux opérations militaires, il faut les laisser à l’armée. En bon politique, Ribière craint aussi de voir se former un groupement d’aventuriers difficilement contrôlables (et souvent gaullistes qui plus est). Et comme il n’est pas le seul à avoir ce point de vue, le projet de Fourcaud semble donc avoir peu de chance de voir le jour[5].

Les pressions de l’état-major, qui appuie la mesure, ne suffisant pas, le coup de pouce va finalement venir de l’extérieur. Car c’est l’époque où Léon Blum et le secrétaire d’Etat américain, James Francis Byrnes, sont en train de négocier la signature d’un accord de partenariat stratégique entre la France et les Etats-Unis. Or, une partie secrète de cet accord, qui sera finalement signée le 8 mai 1946, porte justement sur l’organisation des services spéciaux. Un colonel américain va donc se rendre au siège du SDECE afin que les Français puissent lui présenter le fruit de leur travail et l’état d’avancement de leurs différents projets. Au cours de la discussion, l’officier va constater que le SDECE n’a pas encore été pourvu d’un Service Action, ce qui lui semblera fort regrettable. Cette remarque provenant du représentant autorisé d’une nation qui est alors le principal bailleur de fonds de l’Etat français finira par convaincre le directeur général[6]. Et c’est ainsi que va pouvoir naître, en juin 1946, le Service Action (ou Service 29) du SDECE[7].

Venu s’installer au numéro 6 du boulevard Suchet, juste en face du bois de Boulogne, dans l’un de ces beaux immeubles où les services spéciaux ont pris leurs quartiers dès la Libération, Morlanne va s’aménager son bureau au milieu d’un vaste salon lambrissé[8]. Habité par sa fonction, il va rapidement imposer son style et son personnage.

Le verbe haut et direct, la mâchoire carrée, les lèvres fines, le front dégarni, les cheveux noirs de jais plaqués au Pento, il arbore en permanence de grosses lunettes à monture d’écailles qui renforcent son allure martiale. Certes, l’homme n’est pas grand et sa rondeur comme son accent gascon pourraient rassurer s’il n’y avait pas ses yeux perçants qui semblent littéralement « filtrer les pensées de ses interlocuteurs » (Maloubier). Toujours vêtu avec soin d’une chemise et de chaussettes blanches immaculées, il porte sur ses épaulettes les quatre galons de commandant qu’il a reçus le 1er juillet 1946. Afin de se faire plus discret, il opte aussi régulièrement pour le costume civil. A l’instar des hommes élégants de l’époque, il porte alors le chapeau de feutre, le costume bien taillé, le long manteau de laine et les mocassins de cuir qui lui permettront de se mouvoir avec aisance dans les couloirs des palais de la République.

Sans perdre de temps, Morlanne va donc s’atteler à constituer une première équipe et, pour en sélectionner les membres, choisira logiquement de s’appuyer sur les hommes qu’il a connus en Indochine et dont il a déjà pu estimer le sens de l’engagement, le professionnalisme et le sang-froid. Prenant son téléphone, il va notamment réussir à convaincre le capitaine Louis L’Helgouach (1913-1979)[9], qui deviendra ainsi son premier bras droit, mais aussi les lieutenants Lefevre (un ancien ingénieur des Arts et Métiers) et Leroux[10]. Convaincu que le monde des services spéciaux, et notamment celui de l’action, doit avoir ses propres codes, Morlanne adoptera un style volontiers très familier avec ses plus proches collaborateurs. Un style franc et direct, teinté d’une verve et d’un humour bien français. Avec « Pierrots » comme il les appelle, lui-même ne sera d’ailleurs que « Momo ». 

Pour le seconder dans ses tâches administratives, son choix va se porter sur Nicole Follot (1899-1993), une femme au profil plutôt atypique. De dix ans son aînée, Nicole est en effet l’épouse d’un riche industriel du papier peint, Henri Follot (1897-1962). Elle a travaillé à Londres pendant la guerre et c’est à cette époque qu’elle a semble-t-il pris goût pour les affaires secrètes. Arborant une belle chevelure gris-cendré, toujours vêtue d’un tailleur Dior bien ajusté et un porte-cigarette à la main, elle saura se montrer d’une grande efficacité et surtout d’une fidélité remarquable à l’égard de son patron. Une solide confiance va d’ailleurs s’installer entre elle et Morlanne, si bien que ses attributions finiront par dépasser, et de loin, celles d’une secrétaire administrative pour s’identifier à celles d’une véritable cheffe de cabinet[11].

Dans un second temps, Morlanne va mettre en place une première unité opérationnelle qu’il va baptiser la Section Technique (ST). Implantée dans une discrète propriété de Saint-Germain-en-Laye, dans l’ouest parisien, elle va commencer à recevoir des agents du service du contre-espionnage du SDECE, qui pourront ainsi s’initier aux techniques de la guerre spéciale[12]. Lorsque ces spécialistes du renseignement rechigneront à apprendre à crocheter une serrure ou à se débarrasser d’une sentinelle, L’Helgouach leur rétorquera que leurs homologues du bloc de l’Est ne font pas tant de manière et qu’il serait peut-être temps qu’ils se mettent à leur école, du moins s’ils ne veulent pas se retrouvés un jour au fond d’une geôle avec une balle dans la nuque !

Morlanne décide également de lancer ses hommes dans leurs premières missions opérationnelles. Le partage des tâches n’étant pas encore bien défini entre les différents services du SDECE en cette époque pionnière, des agents du SA seront parfois sollicités pour mener des actions qui, à partir de la fin 1947, relèveront exclusivement du service de la recherche non conventionnelle (25 2/4)[13]. Le 15 septembre 1946, Morlanne va ainsi demander à deux de ses agents, René Obadia et Lucien Goetghebeur, d’embarquer sur le Dumont-d’Urville, le bateau qui doit ramener Ho Chi Minh vers le Viêtnam au lendemain de l’échec des négociations de paix menées à Fontainebleau.

Leur mission, baptisée « Théodora », fait suite à une demande formulée par Georges Bidault, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, qui tient absolument à connaître l’état d’esprit des dirigeants Viêt-Mînh avant qu’ils ne regagnent l’Indochine. Obadia et Goetghebeur vont donc devoir surveiller la délégation et, si possible, réussir à photographier les documents qu’elle transporte[14]. A force de ruse et d’habileté, les agents français parviendront à leurs fins mais, hélas pour eux, lorsqu’ils feront développer les clichés, on s’apercevra qu’ils sont presque tous voilés ! Sans doute l’ampérage du bateau n’était-il pas adapté à l’appareil (mais dans ce cas Obadia aurait dû faire un test pour s’en assurer auparavant). En apprenant ce fiasco le président Bidault piquera l’une des plus belles colères de sa carrière et Morlanne imposera à toute son équipe un stage obligatoire de photographie et reprographie[15].

VI. La structuration du SA (1946-1947)

. La (difficile) naissance du « 11 »

Mais la Section Technique n’est en réalité qu’une étape. Car Fourcaud et Morlanne ont naturellement des ambitions bien plus larges. En fait, ils ont pour projet de constituer une véritable « armée de l’ombre », une troupe qui sera capable de mener le combat clandestin à l’échelle de tout le pays (et y compris dans l’empire colonial).

Et ils ne se font pas d’illusion sur les méthodes qu’il faudra employer pour y parvenir. Ils savent que le fair-play n’aura plus sa place à présent, que le seul but sera de gagner à tout prix et que leurs hommes devront parfois mépriser les lois de la guerre et même les alliances et les traités signés par leur pays. La France selon eux ne devra plus jamais être cette nation frileuse et pusillanime qu’elle a pu être par le passé, lorsqu’elle était à la remorque de la « gouvernante anglaise », car c’est justement cette attitude qui a conduit à la catastrophe de juin 40. Désormais, il s’agira donc de pouvoir rendre coup pour coup et de répondre à la subversion par la contre-subversion.

Comme d’autres, ils ont bien sûr entendu parler de ce fameux commando spécial de la SS, le bataillon Friedenthal, dont les hommes, déguisés en soldats de la Military Police, étaient parvenus à égarer certains convois américains pendant la bataille des Ardennes (opération Greif/Griffon). Ils souhaitent donc que la France puisse disposer de sa propre version de cette légendaire unité et ont soigneusement réfléchi aux contours qu’il faudra lui donner.

Dans leur esprit, cette nouvelle troupe devra avoir toutes les apparences d’une formation militaire classique et cela afin d’attirer le moins possible l’attention. L’encadrement devra ainsi être assuré par des officiers et sous-officiers d’active qui seront inscrits comme les autres sur le tableau d’avancement. Quant aux soldats, l’idée consistera à les sélectionner parmi le contingent des appelés sur la base de critères précis et après une sérieuse enquête de police. Ils devront provenir de toutes les régions du pays mais aussi de tous les milieux afin de permettre au SA d’avoir l’assise la plus large possible au sein de la société française. Pendant la durée de leur service, ils seront formés à la guerre spéciale à travers une série de stages de plus en plus éprouvants. Une fois libérés de leurs obligations militaires, ils pourront soit demeurer sous l’uniforme (et éventuellement intégrer l’encadrement du bataillon[16] ou bien d’autres unités parachutistes), ou retourner dans la vie civile. Mais à tous ceux qui partiront cependant, il sera proposé d’intégrer la réserve du bataillon. Fourcaud et Morlanne parviendront ainsi à créer une sorte de camaraderie secrète qui pourra être mobilisée afin d’accomplir des missions de façon ponctuelle et, bien sûr, en cas d’occupation du territoire par une armée étrangère.

Signée par Félix Gouin (1884-1977), alors ministre des Armées, la décision portant création d’un nouveau bataillon de choc intervient le 13 août 1946 (EMA/10 648) et devient effective le 1er septembre. Rattaché à la 5ème région militaire de Toulouse et à la subdivision de Perpignan, ce 11ème bataillon de choc (11-BC) va venir s’installer dans la forteresse de Mont-Louis, située dans les Pyrénées-Orientales[17]. Son appellation semble avoir été choisie pour deux raisons. D’une part, il s’agissait de créer de la confusion chez l’adversaire, en lui faisant croire que l’armée française disposait déjà de dix bataillons de choc, ce qui était bien loin d’être le cas. Et d’autre part Morlanne souhaitait placer son unité sous de bons auspices en mettant en avant le fait qu’elle serait toujours « deux fois première »[18].

Mais rien n’est jamais simple et, une fois le décret signé, le patron du SA va devoir travailler dur avant de pouvoir donner corps à cette unité qui n’existe encore que sur le papier. Le premier point à régler est l’état de délabrement de la forteresse de Mont-Louis, un lieu humide, froid et isolé à 1 800 mètres d’altitude, où rien n’est prêt pour accueillir tous les soldats que l’on espère bientôt y faire venir. Il va donc falloir faire appel à plusieurs dizaines de prisonniers de guerre allemands venus du camp voisin de Rivesaltes afin de rendre le fort à peu près habitable mais cela prendra du temps[19].

Le second problème consiste évidemment à trouver un homme qui soit capable de mener à bien ce projet. Sa présence à Paris étant jugée indispensable, le chef du SA va en effet avoir besoin de quelqu’un pour le suppléer. Cet homme devra être non seulement d’une compétence éprouvée mais aussi et surtout d’une parfaite loyauté. Initialement, le choix de Morlanne va se poser sur l’officier Roger Crétin (1914-1956). Or si celui-ci accepte le principe, il affirme aussi ne pas pouvoir se libérer avant une année entière. En attendant, Morlanne va donc faire appel à Edgar Mautaint (1917-2004), un ancien Jedburgh dont le nom lui a été suggéré par Louis L’Helgouach (novembre 1946). Mais Mautaint choisira finalement d’abandonner la mission au bout de seulement quelques mois car le bataillon n’a pas encore été pris en compte par l’intendance et il n’en sera pas revenu d’avoir dû payer de sa poche pour que ses hommes puissent aller s’acheter à manger [20] ! C’est alors son adjoint, Robert Roger Rivière (1911- ?), qui va prendre en main les choses (janvier 1947).

Autour de ces premiers patrons, on va retrouver une poignée de cadres dont on peut dire qu’ils ont été les véritables fondateurs du « 11 », tels que Roger Groult (1913- ?), André Varnier (1914-1949), André Pralon (1914-1999), Jacques Dupas (1915-1963), Marc Lautier (1918 – ?), Maurice Bourgeois (1919-2006), Paul Mourier (1919-2009), Maurice Geminel (1920-2013), Claude Reilhac (1921- ?), Louis Garnier (1921-2014), François Rioual (1923-2005) et Gildas Lebeurier (1925-2017), ainsi que quelques autres sur lesquels nous sommes moins bien renseignés comme de Gail ( ?- ?), Rivault ( ?- ?), Travaux ( ?- ?), Jean Montcler ( ?- ?) ou encore Maréchal ( ?- ?). Issus des Jedburgh, des SAS/RCP ou des Commandos de France, ces hommes ont vécu tous les coups durs et ont une parfaite vision de ce qu’ils vont devoir enseigner à leurs futures recrues[21].

Mais le problème est que, justement, de recrues l’état-major n’en dispose pas pour l’instant et les quelques Marsouins du 24e régiment d’infanterie coloniale de Carcassonne qu’il va d’abord envoyer à Mont-Louis vont s’avérer très en deçà du niveau attendu[22].

Or, par bonheur, il se trouve qu’au même moment à Pezou, dans le Loir-et-Cher[23], une petite équipe, conduite par deux officiers des services, le colonel Albert-Marie d’Eon (1894-1970) et le capitaine Paul Aussaresses (1918-2013), est justement en train de constituer ce que l’on a appelé le « fichier central des volontaires spéciaux aéroportés ». Cette mission leur a été confiée au printemps 1945 par le colonel Maurice Redon (1905-2000), membre du cabinet du ministre des Armées, qui souhaitait à la fois liquider les différents réseaux auxquels ces hommes avaient appartenu mais aussi permettre la création d’une division spéciale, la 24ème division aéroportée[24].

Ce remarquable fichier recense donc tous les gradés qui, au sein des Jedburgh, des SAS (devenus les RCP), des équipes Sussex et Proust, ou encore des bataillons de choc, ont harcelé les colonnes de l’armée allemande pendant le fol été 44. On y retrouve aussi quelques chefs FFI ayant su faire valoir leurs compétences au sein de la nouvelle armée. Mais les meilleurs des meilleurs sont très certainement les grands agents du SOE et du BCRA, qui ont pour eux d’avoir été à la fois des hommes d’action, capables de réaliser d’audacieuses opérations de sabotage et de mener des hommes au combat, mais aussi d’excellents agents de renseignement, aptes à se fondre dans tous les milieux, des plus humbles aux plus élitistes, afin d’y mettre en place des réseaux d’espionnage. Sur les 1 500 gradés reçus en personne par le duo Eon-Aussaresses, environ 700 seront considérés comme récupérables. Ils seront alors envoyés vers le camp de Frileuse, près de Versailles, afin d’y suivre une formation de trois mois destinée à faire d’eux des chefs de section d’infanterie aéroportée, ce qui devait leur permettre de pouvoir ensuite encadrer la future division.

Hélas pour Redon, la politique économique initiée par le gouvernement dès la fin des hostilités va entraîner une réduction drastique des effectifs de l’armée, faisant passer le nombre d’officiers de 47 000 à moins de 25 000[25]. Dégagement des cadres, épuration, démissions plus ou moins volontaires, tout sera bon pour y parvenir. Les crédits militaires seront également revus à la baisse, si bien que les moyens nécessaires n’étant plus disponibles, le projet de création d’une division aéroportée sera finalement abandonné en juin 1948[26].

Prenant les devants, Morlanne avait déjà pris contact avec Paul Aussaresses afin de le convaincre de mettre sa précieuse documentation à la disposition du SDECE. Etant parvenu à vaincre les fortes résistances du colonel d’Eon, Aussaresses va alors venir s’installer avec son précieux matériel dans un bureau situé juste en face de celui de Morlanne[27]. Mais les choses vont encore traîner en longueur et le bataillon ne comptant toujours qu’une trentaine de bonhommes au printemps 1947, Morlanne va choisir de relancer la machine en faisant appel à ses meilleurs agents, ceux que l’on va bientôt surnommer les « quatre mousquetaires » : Marcel Chaumien (1913-1979), Robert Maloubier (1925-2015), René Bichelot (1922-2004) et René Obadia (1917-2000).

A la formation de type commando qui était délivrée jusque-là, le quatuor va venir rajouter de nouveaux apprentissages, chacun en fonction de sa spécialité. Chargé de la partie aérienne, Chaumien va s’occuper de former les hommes aux techniques parachutistes les plus en pointe. Pour l’aider dans cette tâche, Morlanne va obtenir que les avions de l’escadrille du SDECE puissent venir se poser directement sur l’aérodrome voisin de Llabanere à Perpignan (ainsi que sur celui, plus discret, de Saint-Laurent-de-la-Salanque)[28]. De son côté, Obadia va aménager une carrière de démolition afin de pouvoir y enseigner la manipulation des explosifs dont il est devenu l’un des meilleurs spécialistes. De son côté, René Bichelot va organiser un parcours du combattant sur le modèle de ceux qu’il a connus au Royaume-Uni tout en utilisant les nombreuses ressources offertes par l’architecture de la citadelle de Vauban[29]. Enfin et parce qu’il est de loin la plus fine gâchette de l’équipe, Robert Maloubier va installer un stand de tir (ainsi qu’un mess « laotien », car l’homme est aussi un bon vivant !).

Le 1er mai 1947, ayant définitivement renoncé à l’option Cretin et devant l’opposition de Rivière face à certaines de ses exigences, Morlanne décide finalement de confier la responsabilité du bataillon au commandant Paul Aussaresses. Une fois sur place, ce dernier va prendre pour adjoint l’ancien Jedburgh Maurice Geminel et nommer le saint-cyrien Louis Garnier comme officier d’intendance[30].

Les premiers appelés de la classe 47/2 vont finalement arriver à Mont-Louis à partir d’octobre 1947. D’abord au nombre de 80, ils seront près de 200 à la fin de l’hiver[31].

La plupart de ces recrues sont nées entre 1927 et 1929, si bien que toute leur adolescence s’est déroulée pendant l’occupation. S’ils ont pu assister aux grandes heures de la Résistance puis de la Libération, ce fut sans pouvoir y participer directement du fait de leur jeune âge et cette situation leur a souvent laissé une certaine déception qu’ils ont donc hâte de pouvoir combler. Très patriotes, animés d’un esprit solide et déterminé, ils ont tous été volontaires pour accomplir leur service militaire dans les formations parachutistes[32]. Repérés par des recruteurs venus faire leur « marché » dans les centres mobilisateurs, ils ont été choisis en fonction de critères bien précis[33]. La plupart d’entre eux maîtrisent déjà un métier manuel et parfois aussi une langue étrangère. Une bonne partie est issue de milieux populaires (paysans, ouvriers ou petits employés), ce qui leur fait envisager l’armée comme un bon moyen d’ascension sociale. Aucun d’entre eux n’est politisé et c’est d’ailleurs là une règle impérative. Avant de les accepter, la direction de la sécurité militaire a d’ailleurs demandé à la gendarmerie de diligenter sur eux et leur famille une enquête discrète, histoire d’éviter qu’un agent de l’ennemi ne puisse s’infiltrer dans leurs rangs.

En parallèle, Aussaresses et Geminel ont également obtenu de Morlanne l’autorisation de pouvoir faire appel à des engagés. A cette fin, ils ont donc lancé un appel auprès de toutes les formations de l’armée française ainsi que dans les différents bureaux de recrutement. Ces textes, qui évoquent seulement la mise en place d’une nouvelle unité spéciale, n’en disent pas plus mais l’idée va néanmoins s’avérer judicieuse puisque les candidatures ne tarderont pas à affluer dès l’été 1947, de nombreux soldats de métier se montrant désireux se réorienter vers les unités de choc, quitte à perdre au passage de l’avancement.

Le Service Historique de la Défense conserve dans ses fonds un témoignage exceptionnel, il s’agit du journal de bord d’Henri Noireau, un homme qui a justement fait partie du premier contingent d’appelés arrivés à Mont-Louis à la fin de l’année 1947. Grâce à lui nous pouvons donc connaître dans le détail de qu’a été l’activité de ces pionniers.

La première semaine a été consacrée aux corvées car le fort n’était pas encore tout à fait prêt : installation des lits et de matelas, mise en place de l’éclairage et du chauffage, travaux de peinture à la chaux, etc. Les hommes n’ont guère chômé.

Une fois cette mise en place terminée, l’instruction va pouvoir commencer. Comme dans les autres unités, les soldats de Mont-Louis sont réveillés à 6h00 à coups de sifflets, mais aussi parfois, ce qui est plus surprenant, à coups d’explosifs. Après une rapide toilette accomplie à l’eau froide dans des auges de pierre, ils avalent un quart de chicorée et une tartine de margarine avant d’entamer une course à pied d’une heure autour de la citadelle.

A 7h30 débute le cours de PT, ou Physical-Training. Boxe et close-combat, il faut apprendre à donner des coups mais aussi à parer ceux de l’adversaire ou bien, si cela n’est pas possible, à les encaisser sans broncher ni perdre son calme et sa concentration. On apprend aussi l’art du Silent-kiling, ces différentes techniques qui permettent à un agent en mission de pouvoir se débarrasser d’une sentinelle à l’aide d’une dague ou d’un fil de fer en faisant le moins de bruit possible et avec la plus grande économie de gestes[34].

A raison de trois fois par semaine on se donne rendez-vous dans les fossés pour débuter le parcours du combattant. Echelle de corde, poutres jumelées, réseau de fil de fer à enjamber ou à franchir en rampant, poutre d’équilibre, fossés de diverses profondeurs, mur d’assaut, table irlandaise, pont de singe, poulie, etc. rien ne manque pour pouvoir user les corps et les esprits. Le premier passage se fait toujours à allure modérée, le temps d’apprendre à effectuer les bons gestes. Le second est accompli à vive allure mais uniquement avec la tenue de combat. Le troisième l’est à vive allure mais cette fois-ci avec armes et bagages. Enfin, pour le dernier, les instructeurs vont user de forces fumigènes, jets de grenades d’entraînement et même tirs rasants (effectués parfois à balles réelles) afin de déstabiliser au maximum les recrues pendant leur progression. Ayant soigneusement chronométré les temps de parcours de leurs recrues, les instructeurs vont rapidement pouvoir distinguer les meilleurs éléments.

En milieu de matinée débute l’instruction au tir, qui aura généralement lieu au Pla de Barrès, une vaste prairie située juste à côté de la caserne. Bien qu’il soit assez mal équipé sur le plan matériel (puisque le bataillon ne dispose par exemple que d’un seul camion GMC-CCKW), le « 11 » a par contre tout ce qu’il lui faut au niveau de l’armement. Morlanne a en effet obtenu que lui soit reversés la plupart des stocks issus des écoles de formations de la DGER, elle-même héritière du BCRA. Les hommes peuvent ainsi s’exercer avec toutes sortes d’armes, qu’elles soient d’origine française, britannique, américaine ou allemande (y compris les pistolets mitrailleurs MP-38 et MP-40 ou encore les redoutables mitrailleuses MG-42[35]). Ici et contrairement à ce qui se passe souvent ailleurs, on ne compte pas les cartouches, le seul but étant d’apprendre rapidement à pouvoir viser juste.

A 13h00 et une fois le repas de midi terminé commence l’apprentissage des manœuvres de combat. Planifiées par un bureau spécial composé de trois capitaines, elles ont pour objectif essentiel de préparer les hommes à mener des assauts de type commando, ce qui veut dire qu’ils vont devoir agir de façon furtive, avec peu de moyens (humains ou matériels) et contre des objectifs très ciblés, généralement des patrouilles, des convois de véhicules ou bien encore des habitations isolées transformées pour l’occasion en buts de guerre. Pour cela, il va leur falloir apprendre à avancer en formation de combat avec à chaque fois des éclaireurs, des flancs-gardes et des arrière-gardes. Ils devront aussi savoir communiquer par de simples gestes et sans émettre aucune parole. Une fois parvenus sur leur objectif, certains vont devoir avancer vers lui en effectuant des bonds successifs pendant que leurs camarades assureront leur couverture. La clé de la réussite se trouve dans l’effet de surprise et la rapidité d’exécution. Le convoi doit donc être rapidement détruit, en commençant par le véhicule de tête et celui de queue, tandis que le bâtiment sera investi avec promptitude afin de neutraliser tous les ennemis qui s’y trouvent. Après avoir éventuellement fait des prisonniers et récupérer des documents ou du matériel, le chef de groupe ordonnera un repli en bon ordre.

Parallèlement, les instructeurs peuvent aussi organiser un cours de sabotage. Il s’agit alors d’apprendre à fabriquer différents types de pièges de type bobby-trap, ou bien encore à confectionner puis à placer des charges explosives suffisamment puissantes pour faire sauter les cibles choisies. A force d’effectuer ces manipulations sous la conduite d’experts réputés, les hommes du « 11 » vont vite devenir de très bons artificiers, pour qui les détonateurs, les pains de plastic, les mises à feu, les cordeaux détonants et les fixations n’auront plus aucun secret. Afin de mettre leurs nouvelles connaissances en pratique, ils se livreront fréquemment à de (faux) sabotages de ponts, d’usines, de pylônes électriques ou de voies ferrées. D’autres fois, ils resteront à la caserne pour y suivre des cours de codage radio, de tactique militaire ou bien encore des leçons de topographie dignes de Saint-Maixent.

Afin de les endurcir, les instructeurs emmènent aussi régulièrement leurs hommes effectuer de (très) longues marches à travers la région. Il faut dire que l’espace ne manque pas dans cet environnement montagneux particulièrement grandiose et très faiblement peuplé. Le bataillon va ainsi prendre l’habitude de se déployer tout au long des rives de la haute vallée de la Têt, à travers les larges plateaux boisés du Pla de Barrès ou du Pla des Aveillans, ou encore sur les pentes abruptes du Cambre d’Aze (2790 m), du Carlit (2921 m) et du Canigou (2784 m) jusqu’aux frontières de l’Espagne.

L’un des objectifs du maquisard consistant à pouvoir vivre sur le pays en parfaite autonomie, il ne sera pas question de rentrer chaque soir à la caserne et encore moins chaque midi. A l’occasion de ces grandes virées, les repas seront donc pris sur le pouce, dans des bosquets, des fonds de rivières ou bien des maisons abandonnées. La nuit, on installera un campement provisoire qui devra être le plus discret possible afin d’échapper à l’attention de l’ennemi. Des tentes, une grange abandonnée ou même parfois des igloos feront donc l’affaire et suffiront pour se protéger du froid comme des regards extérieurs. Mise en place de corvées de bois et d’eau, installation d’une garde permanente aux points d’observation, utilisation de mots de passe, création de dépôts clandestins d’armes, de vêtements et de nourriture, tout est sera pour préparer les hommes à devoir passer un jour dans la clandestinité.

Les instructeurs conduisent aussi régulièrement des marches commandos dont la particularité est d’être menée au pas de course avec armes et bagages sur le dos (y compris la lourde radio SCR-300 pour celui qui doit servir d’opérateur). Quel que soit le nombre de kilomètres parcourus, chaque retour à Mont-Louis se fait toujours en chantant et la poitrine relevée (les hommes exténués iront ensuite dans leurs chambrées pour prendre un thé au rhum bien mérité)[36]. Un jour sur trois ont également lieu des exercices de nuit. Il s’agit alors généralement de longues marches d’orientation accomplies à travers la forêt à l’aide d’une simple boussole.

Si les soldats sont autorisés à revoir leurs familles au moment leurs permissions, ils doivent bien prendre garde à ne rien révéler des activités qu’ils ont accomplies au sein du bataillon. Pendant leurs loisirs, beaucoup partent prendre des bains de mer à Canet-en-Roussillon avant d’aller danser au bras de leur dulcinée sur les derniers tubes de Ray Ventura et Jacques Hélian[37] à la Coba de Collioure, une ancienne sardinerie reconvertie en dancing. Quant aux gradés, ils se retrouvent généralement le week-end au restaurant du Clos Cerdan ou bien à l’auberge du Roubaillou, deux établissements situés au pied de la citadelle de Mont-Louis. En ces années d’après-guerre et après les souffrances de l’occupation, l’heure est à la fête et beaucoup d’hommes n’ont qu’une hâte, profiter de tout ce que peut offrir une vie de liberté.

Grâce à Henri Noireau et à ses camarades, le « 11 » va donc bientôt atteindre son tableau d’effectif prévisionnel, soit 200 appelés[38] et 200 engagés, encadrés par environ 125 sous-officiers et 25 officiers d’active répartis entre un état-major et deux commandos d’instruction, eux-mêmes divisés en quatre pelotons composés à chaque fois de quatre équipes de six hommes (un chef, un adjoint et quatre hommes de troupe, le tout formant un stick).

Morlanne veille sur son unité avec un soin attentif, que certains qualifieront parfois de trop excessif. Il a en effet de grands projets pour elle et souhaite en particulier que l’on mette fin à l’empirisme qui a régné pendant la Résistance en matière de guerre subversive. Pour y remédier, il estime urgent de pouvoir forger de véritables doctrines d’emploi. Louis L’Helgouach sera ainsi chargé de rédiger noir sur blanc ce qui deviendra le programme d’instruction du bataillon. Très logiquement, il va fortement s’inspirer de la formation qu’il a lui-même reçue au sein des Jedburgh au camp de Milton Hall[39]. De la même manière, Marcel Chaumien va rédiger un mémorandum sur les opérations aériennes, Obadia un traité de sabotage et Bichelot un autre sur l’instruction. Quant à Alexandre Desfarges (1918-2012), il devra établir une doctrine d’emploi des commandos. Les exigences de Morlanne sont claires ; tout doit être mis par écrit avec force tableaux, croquis, exemples et statistiques[40].

Morlanne sait aussi qu’une telle unité aura nécessairement besoin d’une mystique appropriée. Grâce à l’appui que lui a fourni le général Clément Blanc (1897-1982), il va obtenir qu’elle puisse hériter du drapeau du 11e régiment d’infanterie (chose d’ailleurs très exceptionnelle pour un bataillon qui n’a droit en principe qu’à un simple fanion[41]). Pour ce qui est de la devise, il va lui attribuer celle des SAS, Who Dare wins, qui deviendra pour l’occasion « Qui ose gagne ». Un chant particulier, celui des commandos, sera inventé en août 1948[42]. Et quand il faudra choisir un emblème, le choix de Morlanne va se porter sur Bagheera, la panthère inventée par Rudyard Kipling dans le Livre de la jungle, l’idée étant de pouvoir ainsi commémorer l’action accomplie par les hommes du SA en Indochine. Pour donner forme à cette idée, Aussaresses va désigner l’un de ses hommes, le lieutenant Jacque -Jean Dupas, connu pour ses talents de dessinateur. Ayant reçu pour consigne de Morlanne d’obtenir un résultat qui ne soit pas trop niais, Dupas va s’inspirer dit-on, du profil de son épouse colérique et tracer celui d’une panthère sombre et effilée que Morlanne acceptera de valider[43]

Mais entre Morlanne et Aussaresses, qui ont tous les deux de forts tempéraments, les conflits ne vont pas tarder à surgir. Car Aussaresses semble avoir un peu trop pris au pied de la lettre les consignes de son chef lui ayant demandé de créer un bataillon « spécial ». Entre les bagarres opposant régulièrement les soldats du « 11 » aux militants communistes des environs[44], la création de réseaux de contrebande de cigarettes et d’alcool organisés depuis Andorre afin d’améliorer l’ordinaire du mess, les sauts en parachute effectués par des personnes non brevetées (dont certaines auront la mauvaise idée de se blesser), les plaintes d’un pilote menacé au Colt 45 parce qu’il refusait de décoller à cause du mauvais temps, etc.[45], une espèce de chaos semble parfois régner dans les Pyrénées. Relayées jusqu’à Paris par l’état-major de Toulouse (qui se venge en omettant très souvent de répondre aux besoins d’intendance du bataillon), les doléances commencent à s’entasser sur le bureau de Morlanne[46]. La goutte d’eau se produit en avril 1948, lorsqu’Aussaresses, non content d’avoir fait venir à Mont-Louis une prostituée de Perpignan en la faisant passer pour sa fiancée, décide d’utiliser les moyens du bataillon pour aller rechercher la belle lorsqu’elle décide de prendre la poudre d’escampette. Cette fois-ci c’en est trop. Venu personnellement à Mont-Louis le 28 avril 1948 afin de tirer les choses au clair, Morlanne décide, au vu des éléments qu’il a recueillis, de remplacer Aussaresses[47].

 Le 25 mai 1948, accompagné du général Demetz, il revient sur place afin d’introniser Yves Godard (1911-1975) à la tête du 11ème Choc. Ancien chasseur alpin, Godard végétait depuis quelques mois dans un bureau du boulevard Saint-Germain, où il servait comme adjoint au chef de la section d’instruction pour le compte du 3e bureau de l’état-major. C’est d’ailleurs le patron de celui-ci, Jacques Faure, qui a suggéré son nom à Morlanne. Fourcaud a trouvé l’idée excellente car il a bien connu Godard à l’époque des Glières[48].

Dès son arrivée, le nouveau patron va entreprendre d’améliorer l’ordinaire des soldats et notamment la logistique ; de meilleures rations, de nouvelles tenues (dont les bérets bleus des parachutistes métropolitains), des crédits d’essence plus abondants, des Jeep Willys et des camions Dodge WC-62 afin d’assurer le transport de la troupe et du matériel, etc., tous ces changements vont être très bien accueillis. Godard comprend aussi que la forteresse de Mont-Louis est décidemment trop incommode mais aussi trop excentrée pour pouvoir abriter une unité comme celle qu’est désormais devenue le « 11 ». A sa demande, Morlanne va donc obtenir de pouvoir transférer ses hommes dans la citadelle de Perpignan. Les services administratifs seront les premiers à venir s’implanter dans ce vaste bâtiment situé juste derrière le splendide palais des rois de Majorque (10 juin 1949) avant que les commandos d’instruction ne les suivent entre octobre 1950 et janvier 1951[49]. Mais Mont-Louis ne sera pas abandonné pour autant, car il va devenir un Centre d’instruction au combat en Montagne (CICM) placé sous la direction du lieutenant Maurice Bourgeois[50].

Godard va ainsi pouvoir créer un véritable cycle de formation comprenant une instruction de base effectuée à Perpignan, une formation parachutiste conduite à l’école des troupes aéroportées de Pau (6 sauts), un stage maritime de deux mois accompli à Collioure et enfin un stage d’initiation au combat en montagne mené à Mont-Louis sur deux mois également[51]. La réussite à chacun de ces stages sera récompensée par l’attribution d’un brevet spécifique, à savoir le brevet d’instruction nautique (BIN) et celui de skieur éclaireur militaire (BSEM). Entre 1947 et 1954, près de 150 appelés vont venir se présenter à la caserne chaque mois d’avril puis 150 autres en octobre. Une fois identifiés, les plus doués seront conviés à rejoindre le peloton des élèves gradés (PEG) afin de devenir caporaux. Cette vaste réorganisation va marquer la fin de l’époque des pionniers et le début d’une époque de normalisation pour le bataillon.

. La fondation de Cercottes

Mais les choses ne vont pas se passer tout à fait comme prévu, ou en tout cas ainsi que Morlanne l’aurait voulu. Certes, Godard s’est révélé un excellent meneur d’hommes. Avec l’aide de quelques nouveaux venus comme Jean Sassi, Léonce Erouart et Robert Vitasse, il a su remettre un peu d’ordre au sein du « 11 » et faire de celui-ci une unité remarquable qui, comme on le verra plus loin, va faire l’admiration des responsables militaires et politiques français.

Mais le problème est qu’il s’est laissé en quelque sorte prendre au jeu. S’estimant seul maître à bord, il n’entend pas laisser Morlanne lui donner des ordres comme à un subordonné et encore moins lui ponctionner des effectifs au gré de besoins dont il ignore  tout[52]. A partir du printemps 1951, il va renâcler en particulier à voir ses meilleurs hommes demander à pouvoir partir pour l’Indochine[53]. Ancien chasseur-alpin, il a aussi une conception de sa fonction de son métier que Morlanne juge bien trop militaire et rigide, en tout cas pas assez adaptée à ce que doit être le rôle d’une unité relevant prioritairement des services spéciaux[54].

Le chef du SA finit donc par comprendre qu’il doit changer de méthode et que, si l’existence du « 11 » et son importance ne sauraient être remises en doute, le service 29 doit aussi pouvoir disposer de son propre centre de formation, un lieu où il pourra préparer en toute discrétion ses futures opérations et recevoir ses réservistes sans attirer l’attention. S’étant mis à la recherche d’un espace adéquat, il va bientôt jeter son dévolu sur le camp militaire de Cercottes, situé près d’Orléans[55].

Constitué de huit baraquements en bois et tôles plus ou moins laissés à l’abandon, le site ne paie pas de mine. Il se prête pourtant parfaitement au dessein que Morlanne a en tête. Implanté en pleine forêt, il est particulièrement discret, ce qui est un prérequis indispensable vu ce à quoi on le destine. Son étendue permet également d’envisager toutes les combinaisons possibles ainsi que des projets d’agrandissement. Situé à moins d’une heure de voiture de Paris, le long d’un axe de communication très fréquenté, il peut facilement être atteint par la route. Enfin, la proximité de la base aérienne d’Orléans-Bricy représente également un atout majeur.

Ayant réussi à convaincre l’état-major, Morlanne va donc pouvoir installer à Cercottes son nouveau centre logistique au début de l’année 1950 (?). Dénommé Centre d’instruction des réservistes volontaires parachutistes (CIRVP), il devra tout à la fois assurer la préparation des opérations clandestines, encadrer les réservistes du « 11 » venus accomplir leur période d’instruction et enfin abriter la formation technique et militaire d’autres agents du SDECE destinés à être envoyés en mission à l’étranger.

Pour comprendre le pourquoi de Cercottes, il faut rappeler que le SA tel que le conçoit Morlanne ne doit pas être une simple unité parachutiste disposant d’un éventail de missions un peu plus large qu’une troupe classique comme ceux dont disposent la Légion étrangère ou l’infanterie coloniale. Non, il doit devenir une véritable formation spécialisée dans l’accomplissement de missions clandestines et la guerre subversive, une structure qui sera capable de lancer de véritables entreprises de déstabilisation politique de l’adversaire.

Les nombreux contacts qu’ils a pu avoir avec le SOE pendant le conflit ont familiarisé Morlanne avec tout ce que peut réaliser un véritable Service Action, qu’il s’agisse par exemple de renverser un gouvernement étranger (y compris en prenant d’assaut le palais présidentiel), de pratiquer des éliminations physiques ciblées, d’opérer le sabotage d’infrastructures (qu’elles soient militaires ou civiles), d’apporter une aide logistique aux opposants d’un régime hostile, de diffuser des émissions radio pirate, de mener une guerre psychologique en relayant sciemment de fausses informations, de patronner la création de faux mouvements politiques (mais aussi d’associations ou de syndicats), d’émettre de la fausse monnaie ou de conduire des opérations de marché noir pour déstabiliser une économie, ou bien encore d’installer des réseaux d’agents dormants que l’on ensuite pouvoir activer en temps utile.

Dans le jargon des services, on parlera avec une pointe d’humour d’opération « moustache » pour désigner ces manœuvres hautement sensibles qui ne pourront jamais être revendiquées par le gouvernement français bien qu’il les ait pourtant ordonnés. Car il est évidemment hors de question que l’on puisse incriminer le pouvoir exécutif, que ce soit en cas de réussite ou d’échec. En plus d’une longue et minutieuse préparation, ces missions devront donc être conduites dans une confidentialité absolue et c’est à cela justement que doit servir le camp de Cercottes.

Pour prendre la direction d’un lieu si particulier, le choix de Morlanne va se porter sur Robert Krotoff (1913-1956)[56]. Cet officier, qui vient de faire ses preuves en Indochine à la tête d’un bataillon de chasseurs laotiens, saura se montrer parfaitement à la hauteur de sa mission. Ses capacités de meneur d’hommes, son sens de l’engagement mais aussi, sur le plan personnel, son humilité, sa simplicité et son tempérament mystique (lié à une foi catholique intense) vont séduire Morlanne, si bien qu’une amitié profonde finira par lier les deux hommes.

Parmi les autres fondateurs du camp, on va également retrouver plusieurs grands noms des réseaux Action tels que Marcel Chaumien, Robert Maloubier et Paul Aussaresses bien sûr, mais aussi André Jarrot (1909-2000), Raymond Laverdet (1913-1992), Aldo Boccone (1915-2012), Jean-Philippe Salmson (1918- ?), Robert Caillaud (1921-1995), Pierre-Albert Thébault (1923- ?), ou encore Jeanne Bohec (1919-2010), qui seront plus tard rejoints par Géo Puille alias « Hubert » (1923-2006) ou encore Jacques Zahm (1925-1988).

Une fois la peinture des bâtiments rafraichie et les commodités installées, les premiers stages vont pouvoir se dérouler en août 1950, à la grande joie de Morlanne[57]. C’est à Cercottes que ce dernier va enfin pouvoir faire régner cet état d’esprit si particulier qu’il souhaite justement développer, celui des services spéciaux. Ici, loin des rigides conventions militaires, les personnels seront le plus souvent en civil et ceux qui ont conservé l’uniforme n’auront plus besoin de se saluer comme ils le faisaient dans leur caserne. Dans les salles d’instruction ou au mess, on ne parlera plus seulement de doctrine stratégique ou de la qualité du matériel mais aussi de diplomatie internationale, d’économie et même de politique intérieure[58].

En mars 1953, n’en pouvant décidément plus d’Yves Godard, Morlanne va choisir de lui donner un remplaçant en la personne du lieutenant-colonel Pierre Decorse (1913-2005)[59]. Avec ce dernier, le patron du SA va enfin trouver sa perle rare. Polytechnicien, Decorse possède en effet cette rigueur et cet esprit méthodique dont le service a besoin. Ayant débarqué en Normandie avec la 2e DB en 1944, il détient ces galons de gaullisme qui faisaient défaut à son prédécesseur. Rescapé des combats de la RC-4, il a par ailleurs acquis une parfaite connaissance de ce que signifie le combat anti-insurrectionnel. Enfin et surtout, il a pour lui d’être intimement persuadé que le bataillon dont il a reçu le commandement n’est pas une unité comme les autres mais bien une troupe qui doit être entièrement tournée vers la guerre spéciale. Faisant l’unanimité aussi bien de ses subordonnés que de ses chefs, Pierre Decorse, alias « Anatole », va d’ailleurs se maintenir à la tête du 11ème Choc jusqu’au lendemain du putsch des généraux d’avril 1961[60].

. L’escadrille Vaucluse

Pendant que le « 11 » et Cercottes prennent ainsi de l’ampleur, Morlanne ne néglige pas pour autant les autres composantes de son service. Car son idée de départ a toujours été très claire : le SA doit absolument devenir un « service intégré », c’est-à-dire qu’il doit être capable d’agir comme le ferait une véritable armée en miniature, ce qui implique notamment qu’il puisse projeter ses forces sur tous les types de terrain afin d’y mener toutes les formes de combat possibles et cela dans une complète autonomie vis-à-vis des autres composantes de l’armée.

Pour ce faire, le SA va évidemment avoir besoin d’un parc aérien. Heureusement pour lui, le SDECE possède alors sa propre escadrille et cette dernière a déjà acquis une solide expérience.

A l’origine, il s’agissait pour la DGSS de pouvoir se passer des services des Britanniques en acquérant une pleine et entière indépendance en matière d’infiltration et d’exfiltration d’agents. Dès le mois de février 1944, le colonel Passy avait donc demandé au commandant Henry Boris (1901-1972), dit « Beaumont », de constituer une petite formation aérienne[61]. Assisté de Bernard Cordier (1912-1993) et Georges Libert (1909-2002), mais aussi d’une brillante équipe de mécaniciens (Laplana, Fageot, Dumareix, Montagne, Lasperche et Meunier), Boris avait entrepris de récupérer deux Lysander jadis utilisés par Leclerc pendant la campagne de Libye puis abandonnés au Moyen-Orient. Ces deux appareils devaient constituer le premier noyau de la future escadrille et toute l’affaire aurait dû se faire sous le nez des Britanniques. Ces derniers l’ayant finalement découverte, ils vont opposer une fin de non-recevoir à la volonté d’autonomie des Français. Cordier et Libert seront donc contraints d’aller s’installer à Brindisi, dans le sud de l’Italie, afin de se mettre au service du SOE (avril 1944). Depuis cette base, ils vont participer à plusieurs missions clandestines, d’abord dans les Balkans et en Grèce, puis également en Provence dans la foulée du débarquement du 15 août 1944. Peu de temps après, Boris va réussir à récupérer trois Cessna UC-78 qu’il fera installer à Boufarik et qui lui serviront notamment à transporter Jacques Soustelle et son état-major depuis Alger jusqu’en Métropole le 28 août 1944.

En septembre 1944, une fois le territoire libéré, l’escadrille de la DGSS (devenue DGER) va enfin pouvoir prendre son indépendance vis-à-vis des Alliés. Pilotes et mécaniciens viennent alors s’installer sur l’aéroport du Bourget (BAE-104) et leur unité deviendra officiellement l’escadrille de liaisons aériennes n°56 (ELA 1/56) à compter du 1er mai 1945.

Mais alors que le conflit mondial s’achève et que les vols commerciaux commencent à reprendre, on comprend vite que le Bourget ne pourra pas offrir la confidentialité nécessaire à une telle formation. Au début de l’année 1946, décision est donc prise de transférer l’ELA 1/56 sur la base aérienne de Persan-Beaumont. Situé au nord-ouest de Paris, le site est bien modeste puisqu’on n’y trouve alors que deux pistes en croix jadis construites par l’Organisation Todt ainsi que quelques hangars à demi dissimulés dans les bois. C’est là pourtant que vont l’on va venir s’implanter une poignée d’avions hors d’âge mais à la robustesse éprouvée ainsi qu’une petite équipe de pilotes, de mécaniciens et d’administratifs qui vont permettre aux services spéciaux français d’écrire l’une des plus belles pages de leur histoire[62].

Le SDECE a assigné deux tâches essentielles à l’escadrille de Persan[63]. Comme son appellation officielle le laisse d’ailleurs deviner, elle doit tout d’abord assurer une mission de transport au profit de la « Boîte » mais aussi de son autorité de tutelle, la présidence du Conseil. A chaque fois qu’il s’agira par exemple de transporter des agents en mission mais aussi certains membres du gouvernement ou bien encore des personnalités étrangères dans la plus grande discrétion, c’est donc elle qui sera sollicitée. D’autre part et dès le printemps 1948, Vaucluse va également mettre certains de ses appareils à disposition du 11ème Choc (puis également du CIRVP de Cercottes) afin d’assurer des opérations de parachutages ou de transport de matériel, que ce soit dans le cadre d’exercices ou pour des missions opérationnelles[64]. Grâce à eux, le 11-BPC va devenir la seule unité de l’armée de terre capable de se passer des services de l’ALAT[65].

En décembre 1947, la direction de l’ELA-56 est confiée à l’officier Boris Delocque-Fourcaud (1904-1980), qui n’est autre que le demi-frère de Pierre Fourcaud. Sous sa conduite puis celle de ses successeurs, Robert Roussillat (de 1950 à 1953) puis Charles Christienne (de 1953 à 1956), l’unité saura maintenir fièrement les traditions de solidarité et d’égalité nées dans la Résistance. Le mess de Persan ressemble d’ailleurs plus à un relais de chasse qu’à la cantine d’une base aérienne ordinaire. Ici on est avant tout entre « copains » et les lourdes convenances militaires sont donc réduites au strict minimum. Il n’y a qu’une chose avec laquelle on ne badine jamais, c’est le respect du secret le plus absolu. Rien ne doit jamais sortir de la salle d’opération, ni photo ni document, pas plus avant que pendant ou après la mission. Toutes les transmissions radio sont naturellement cryptées par des experts de la « Boîte ».

La quinzaine d’aviateurs installés à Persan[66] ont aussi tous pour particularité de ne jamais se reposer sur leurs acquis. Animés par la volonté d’être toujours les plus performants possible, ils ne cessent d’expérimenter de nouveaux matériels et d’employer de nouvelles techniques, souvent au mépris du danger[67]. Cela tombe bien d’ailleurs, car c’est justement ce type d’émulation collective que Morlanne cherche à cultiver. Son but premier consiste en effet à préparer ses agents à pouvoir travailler dans toutes les conditions. Sous la conduite de Marcel Chaumien, nommé responsable des missions aériennes, le SA va donc mettre l’escadrille « Vaucluse » à rude épreuve. Les missions d’entraînement auront lieu par tous les temps, de jour comme de nuit, à basse, moyenne ou haute altitude, par vent de face, arrière ou de côté. Comme aux plus beaux temps de la Résistance, les pilotes vont fréquemment devoir réaliser des atterrissages et des décollages en pleine nature (ce qui obligera parfois les agents impliqués dans ces exercices à devoir se cacher dans la première ferme venue pour échapper aux patrouilles de la gendarmerie !).

Conscient des possibilités apportées par l’hélicoptère, Boris Fourcaud sera l’un des premiers Français à passer son brevet de pilotage (n° 25, 17 février 1950). En 1955, au retour d’Indochine de plusieurs hélicoptères de type Westland, Morlanne obtiendra également que certains d’entre eux puissent être attribués à « Vaucluse ». Et lorsque les expéditions polaires françaises vont reprendre sous la conduite de Paul-Emile Victor, Morlanne va demander à ses troupes de participer au pont aérien organisé vers le Groenland depuis l’Islande (juillet 1949). Là encore l’objectif est clair. Si la guerre doit un jour éclater entre l’Est et l’Ouest, une partie des combats auront nécessairement lieu aux pôles et le SA doit donc apprendre à maîtriser les contraintes posées par ce type d’environnement très particulier.

. Les nageurs de combat

Après la terre et l’air, il reste bien sur la mer. Morlanne n’ignore pas en effet que ses agents doivent apprendre à maîtriser l’élément marin car il se souvient parfaitement qu’au cours de la dernière guerre, l’une des grandes forces des services britanniques et américains a été leur capacité à pouvoir faire débarquer des agents sur des côtes pourtant étroitement contrôlées et surveillées par l’ennemi. Il estime donc indispensable que le SA puisse apprendre à faire de même.

Comme ses hommes ont besoin d’un lieu approprié pour y parvenir, il va faire jouer une nouvelle fois ses relations. En juin 1948, le général André d’Anselme, commandant de la 5ème région militaire, va ainsi autoriser le 11ème Choc à venir implanter une partie de ses effectifs dans l’enceinte du fort Miradou de Collioure. Morlanne et Godard vont alors confier à Jacques-Jean Dupas (1915-1963), un ancien méhariste ayant également servi au sein des bataillons de choc, la mission d’y implanter un centre d’instruction nautique.

L’un des tous premiers objectifs de Dupas va consister à perfectionner la technique dite du saut en mer. Pendant la dernière guerre, en effet, de nombreux parachutistes ont perdu la vie après avoir terminé leur descente dans l’eau et s’être retrouvés coincés sous leur parachute. Au printemps 1947, les hommes du « 11 » vont donc mettre au point une technique pour le moins audacieuse consistant pour le parachutiste à dégrafer ses suspentes juste avant l’amerrissage puis à se laisser tomber à environ deux mètres au-dessus de l’eau. Il devra ensuite nager afin d’éviter de voir son parachute lui tomber dessus et l’empêcher de remonter. Cette technique risquée sera testée pour la première fois sur le lac des Bouillouses, voisin de Mont-Louis, avant d’être reproduite au large de Nice le 22 juin 1947. A cette occasion, Morlanne tiendra à être le premier à sauter à la tête de son stick (suivi par Paul Aussaresses, Maurice Geminel et Marcel Chaumien)[68]. Dupas et ses hommes vont ensuite travailler d’arrache-pied afin d’améliorer la récupération des hommes tombés à l’eau. Un canot sera ainsi équipé d’une bouée à laquelle les parachutistes pourront s’accrocher avant d’être hissés à bord. A force d’entraînement, les experts de Collioure parviendront à mener cette manœuvre même à pleine vitesse.

A partir de 1951 et toujours sous la conduite de Dupas, les hommes du « 11 » vont mettre sur pied un premier « groupement amphibie ». Il s’agira cette fois-ci d’apprendre à réaliser de petites opérations maritimes comme celles que le SOE et le BCRA effectuaient durant l’occupation. A la faveur d’une nuit de pleine lune, les agents sont ainsi transportés par bateau ou par sous-marin jusqu’aux plus près du littoral. Là, il leur faut d’abord attendre le feu vert que doivent leur envoyer les membres du comité chargés d’assurer leur réception et leur infiltration.  Montés à bord de canots pneumatiques, ils se font ensuite transporter à la rame jusque sur la côte. En quelques minutes, eux et leur matériel sont débarqués tandis que d’autres agents viennent éventuellement prendre leur place afin de pouvoir être exfiltrés. L’opération est considérée comme terminée une fois que chacun a pu regagner sans encombre son point de chute, qu’il s’agisse d’une cache située loin dans les terres pour les uns ou bien l’embarcation restée postée au large pour les autres.

En parallèle, une autre fameuse aventure va également commencer. C’est en 1950, en effet, et tandis qu’il consultait des plans d’état-major évoquant la préparation de débarquement amphibie, que Robert Maloubier a remarqué qu’un rôle essentiel était attribué aux nageurs de combat (NC), qui devaient nuitamment faire sauter les obstacles installés sur les côtes. Or, à cette époque, la France ne dispose encore d’aucune unité capable de réaliser ce type d’opérations, ce qui ne manquera pas de rendre son armée dépendante du bon vouloir de ses éventuels alliés. Maloubier fait donc part de ses inquiétudes à Morlanne, qui abonde dans son sens et lui demande de rédiger une note qu’il se chargera de transmettre ensuite à la présidence du Conseil[69].

Après avoir obtenu l’accord de son autorité de tutelle, Morlanne va entrer en contact avec ses collègues de l’Intelligence Service, qui, à leur tour, vont accepter de jouer les bons offices auprès de l’Amirauté. Et c’est ainsi que Robert Maloubier va pouvoir se rendre par deux fois en Angleterre (d’abord à Portmouth puis à Plymouth) afin de s’initier à la nage de combat aux côtés des Frogmen de la Royal Navy (1950-1951). Même si ces derniers se garderont bien de lui communiquer tous leurs « trucs », il en apprendra suffisamment au cours des deux stages qu’il effectuera à leurs côtés pour s’estimer capable d’ouvrir dès son retour un premier centre de formation.

Parti à la recherche d’une base capable d’accueillir ses hommes, Morlanne va conclure un accord avec la Marine afin de pouvoir les installer en janvier 1952 au sein du Centre d’instruction des opérations amphibies (CIOA) d’Arzew. Bien qu’étant assez dubitatif sur l’intérêt de l’affaire, le commandant des lieux, André Patou (1910-2006), va toutefois accepter de prêter quelques baraquements. Nommé directeur des cours, Maloubier sera rapidement rejoint par Claude Riffaud (1924-2016), un marin auquel son chef d’état-major a confié la même mission, ainsi que par Jacques-Jean Dupas, son ancien collègue du 11e Choc (avril 1952). A leurs côtés on va retrouver ceux qui vont devenir les premiers NC français : Julien Le Gouil (n°4), Roger Morvan (n°5), François Camard (n°6), Pierre Pasi (n°7), Roger Demoulin (n°8) Rémy Fouchaux (n°9) et André Ménétrier (n°10).

Tout reste encore à faire : il faut d’abord mettre au point un matériel adapté. Comme rien n’existe encore en la matière, Maloubier va devoir contacter lui-même des fabricants français, allemands ou suisses, afin qu’ils acceptent de produire des équipements d’un nouveau type et, qui plus est, en petites séries. Et si, à Collioure, Dupas devait faire avec des moyens très sommaires, à Arzew la petite équipe va rapidement se professionnaliser.

D’abord contraints de plonger en maillots de bain, les Français vont ainsi pouvoir récupérer plusieurs lots de combinaisons moulantes auprès des nuotatori de La Spezia (combinaisons qu’ils vont baptiser les « souris » à cause de leur couleur grisâtre). Les barques en toile des premiers temps vont être remplacées par des canots pneumatiques et des kayaks fabriqués par l’entreprise de Jean Chauveau. A titre de scaphandres autonomes, ils vont d’abord devoir utiliser de vieux recycleurs d’air britanniques conçus pour les sous-mariniers, les 700-Davis, ainsi que les fameux CG-45 inventés et commercialisés par le duo Jacques-Yves Cousteau et Emile Gagnan. Mais Maloubier et ses hommes vont très vite s’apercevoir que ces engins, à cause des bulles d’air qu’ils produisent, ne satisfont pas aux exigences de discrétion requises par des missions clandestines. Heureusement pour eux, ils vont bientôt obtenir du matériel mieux adapté, les Pirelli Lourds mis au point par les Italiens.

Dans un second temps, ils vont se rapprocher des spécialistes du Groupement d’étude et de recherche sous-marine (GERS), et participer avec eux à la mise en œuvre d’une technologie parfaitement adaptée à leurs besoins ; ce sera d’abord le DC-52, puis le DC-55 à circuit semi-fermé et enfin le Oxygers-57 à circuit fermé. Le GERS va également mettre au point les premiers tracteurs sous-marins (TSM), ce qui permettra ainsi de multiplier par dix le poids de la charge explosive embarquée par le nageur et par deux son rayon d’action[70]. Enfin, et alors qu’ils n’avaient d’abord eu pour se déplacer que quelques doris, Maloubier, Riffaud et Dupas vont bientôt obtenir que soit mis à leur disposition un ancien chasseur de sous-marin de la marine, ce qui va permettre d’améliorer considérablement leurs capacités de projection.

Ainsi équipés, les NC français vont bientôt pouvoir démontrer des capacités qui n’auront plus rien à envier à celles de leurs homologues britanniques et italiens. En décembre 1952, à l’occasion de manœuvres militaires, ils parviennent ainsi à placer leurs charges explosives sur les piles d’un des ponts enjambant le Rhin entre Strasbourg et Kehl. Quelque temps plus tard, ils vont faire de même sur les coques de plusieurs navires de guerre ancrés dans le port de Brest, pourtant l’un des mieux gardés au monde. A cette occasion et après être passé par les égouts de la ville, Maloubier parviendra même à placer ses mines magnétiques sur le croiseur Jean-Bart, le fleuron de la flotte française[71].

Longtemps sceptiques, les grands pontes de la Marine finissent alors par reconnaître la grande utilité des NC et décident d’en surveiller de plus près le développement. En décembre 1952, Maloubier, Riffaud, Dupas et consort vont donc quitter leur base d’Arzew pour venir s’établir dans un lieu moins excentré, à Saint-Mandrier, dans la banlieue de Toulon, où ils vont bientôt pouvoir breveter les premiers nageurs de combat français. Parce qu’il a bien compris que le 11ème Choc n’aura pas les effectifs suffisants pour alimenter à lui tout seul cette école, Morlanne va accepter que l’on recrute aussi des volontaires venus de toute l’armée de terre. Après leur année de formation, ces nouveaux nageurs de combat « terre » seront donc récupérés par le 11ème Choc tandis que ceux de la marine iront rejoindre le commando Hubert nouvellement créé (mars 1953).

Grâce au travail de Maloubier et Dupas, le SA va bientôt pouvoir envisager de conduire des missions dont il n’aurait pas pu rêver quelques années plus tôt. Parachutés en pleine mer ou bien exfiltrés d’un sous-marin, les NC sont en effet capables de nager en binôme ou en trinôme sur plusieurs kilomètres sans émettre la moindre bulle avant de pénétrer ensuite dans n’importe quel type d’environnement. Ils peuvent par exemple entrer dans un port militaire en découpant les filets de protection en acier puis aller poser des mines ventouses sur la coque d’un navire de guerre ennemi. Ils sont aussi capables de saboter un câble téléphonique sous-marin ou bien encore de faire sauter un barrage ou des écluses stratégiques même dans l’eau la plus froide. Autant dire que tout cela ouvre de vastes perspectives aux services spéciaux.

L’occasion de mettre à profit ces savoir-faire va intervenir en décembre 1954. Au début des évènements d’Algérie, le SDECE reçoit en effet l’ordre de préparer des opérations clandestines contre le FLN et ses soutiens. Devant le refus de la Marine de s’associer directement à ces missions, le SA va alors se retrouver dans l’obligation de concevoir son propre centre de planification. En janvier 1955, les nageurs de combat « terre » vont donc quitter Saint-Mandrier (qui restera cependant l’école de formation des NC) pour venir s’installer à Collioure, où sera implanté un « Centre d’instruction des hommes-grenouilles » (CIHG), d’abord placé sous l’autorité du capitaine Jean Loizeau puis sous celle de René Bichelot à partir d’octobre 1955 et jusqu’en juillet 1959[72].

Suite : Le colonel Morlanne (IV) : l’homme et le style


Notes :

[1] Le SA aura ainsi perdu plus d’une centaine d’hommes, dont trois chefs de groupe tués lors de combats avec le Viêt-Mînh : Guy de Wavrant (8 septembre), Francis Klotz (30 septembre) et Urbain Jolivet de Riencourt (30 novembre). Hans Imfeld sera assassiné à Saigon le 3 juillet 1947 alors qu’il s’apprêtait à repartir en Métropole.

[2] Aussaresses, 2001, p. 165.

[3] Faligot & Krop, 1985, p. 118 ; Bergot, 1986, p. 22 ; Maloubier, 2013, pp. 11-13. La nomination de Morlanne à la tête du SA en 1946 pourrait sembler un peu étonnante au premier regard, car d’autres officiers ayant travaillé à Londres ou Alger pendant la guerre avaient peut-être plus d’expérience que lui. Mais il faut bien souligner le rôle majeur joué par Pierre Fourcaud dans ce choix. Or Fourcaud possédait un profil très atypique. Bien qu’il ait été un des premiers agents du BCRA, il sera aussi l’un de ceux qui vont mettre Passy en accusation au moment de la fameuse affaire du même nom. Au cours de sa première mission en France en 1941, il avait rencontré nombre de vychisto-résistants et sera plus tard en lien avec plusieurs officiers giraudistes. Dès lors, son choix de faire appel à Morlanne apparait plus cohérent. Ribière a dû donner son accord car, à l’époque, il cherchait surtout à écarter les gaullistes des postes à responsabilités. Mais là encore ce ne sont que des suppositions et pour l’affirmer il faudrait pouvoir s’appuyer sur des sources.

[4] Bergot, 1986, p. 24.

[5] Bergot, 1979, p. 146 ; Bergot, 1986, p. 23. Les services spéciaux, qu’ils soient giraudistes ou gaullistes, avaient tous les deux mis en place des Services Action. Celui de la DSM fut dirigé par les officiers Lardin puis Clipet tandis que celui du BCRA le fut par Raymond Lagier de 1941 à 1943 puis par Jacques Robert (« Rewez ») et Pierre Lejeune (« Delphin »). En mai 1944, la DGSS va fusionner ces deux entités en les plaçant sous le commandement de Jean Constans (« Saint-Sauveur ») à Alger et sous celui de Jean Fleury (« Panier ») à Londres. Lors de sa création en novembre 1944, la DGER voudra elle aussi disposer d’une unité de genre. Le colonel Fernand Viat (1896-1965) sera alors choisi pour diriger ce SA dont l’existence sera très éphémère puisqu’il sera finalement dissous en juin 1945.

[6] Faure, 2004, p. 211 ; Aussaresses, 2001, p. 168 et témoignage oral au SHD (3K60). Il faudra pourtant attendre l’été 1948 pour que les Etats-Unis ne se dotent à leur tour d’un organisme assurant les mêmes missions que la SA. Il s’agissait du « Bureau des projets spéciaux » (OSP), dont le premier patron sera Frank Gardiner Wisner (1909-1965). Ce juriste recruté par l’OSS pendant la guerre avait effectué une mission en Roumanie en août 1944. Il avait pu mesurer à cette occasion le danger posé par l’expansionnisme soviétique et fit tout pour mettre en garde sa hiérarchie. Devenu le premier directeur des opérations de la CIA en 1952, il resta en poste jusqu’en 1958 et assumera les opérations les plus controversées menées à cette époque, comme le renversement des gouvernements iraniens (1953) ou guatémaltèques (1954).

[7] Bergot (1986, p. 24) évoque le rôle joué par Paul Ramadier dans la création du SA mais, en juin 1946, ce dernier n’occupait pourtant aucune fonction gouvernementale et l’on conçoit donc mal comment il aurait pu assurer une telle tutelle. Il faudra en effet attendre le mois de février 1947 pour qu’il devienne président du Conseil et, à cette date, le SA et le 11e Choc avaient déjà reçu une existence légale.

[8] Aussaresses, 2001, p. 166 ; Maloubier, 2013, p. 10, 26. Construits de 1929 à 1931 dans le style Art déco, les immeubles Walter forment un vaste quadrilatère situé entre le boulevard Suchet, la place de La Muette (act. place de la Colombie), le bois de Boulogne et la rue Ernest-Hébert. Réquisitionnés par l’état-major de la Marine de guerre allemande en juin 1940, ils furent repris par la DGSS à la Libération à l’initiative du colonel Rémy (Albertelli, 2017, p. 208). Les (riches) propriétaires expulsés ayant finalement obtenu gain de cause en 1949, le SDECE devra transférer son siège dans la caserne des Tourelles, située boulevard Mortier, dans l’est de Paris (un début de transfert depuis Suchet avait peut-être eu lieu dès 1947). A une date difficile à situer mais en tout cas antérieure à 1959 (Faure, 2004, p. 314), le SA viendra établir son siège dans l’enceinte du fort de Noisy, situé sur la commune de Romainville. 

[9] Né le 27 juillet 1913 à Plomodiern, près de Douarnenez, L’Helgouach va devenir officier méhariste et participera à la campagne de Lybie en 1943. Après avoir rejoint les services spéciaux, il sera sélectionné pour servir dans les Jedburgh. Le 5 juin 1944, il est parachuté près de Châteauroux au sein de la Team Hugh aux côtés du capitaine britannique Robert Crawshay et du lieutenant René Mayer. Ayant rejoint la Force 136, il arrive en Indochine le 1er avril 1945 à la tête de la mission « Altaïr ». En à peine quelques semaines, il va réussir à placer sous son autorité la quasi-totalité du Sud-Laos. A bout de force, il devra cependant céder son commandement au chef d’escadron Jean-Paul Vaucheret en décembre 1945. Devenu l’adjoint de Morlanne à la direction du Service Action, il va rédiger le premier programme d’instruction du 11e Choc en s’inspirant de celui des Jedburgh. En décembre 1955, il sera envoyé à Bucarest pour y diriger le poste du SDECE. Il est mort le 17 juin 1979 à Arradon, près de Vannes, (SHD, GR 28 P 4316/5 ; GR 16 P 371204). 

[10] Bergot, 1979, p. 145 ; Bergot, 1986, p. 23.

[11] Il ne fait guère de doute qu’en établissant un tel duo avec madame Follot, Morlanne avait à l’esprit le rôle joué par la célèbre Vera Maria Rosenberg-Atkins (1908-2000) auprès de Maurice Buckmaster (1902-1992), le patron de la section franco-britannique du SOE, ou bien encore celui occupé par Kathleen Pettigrew auprès de Stewart Menzies, le patron du MI6 (Maloubier, 2013, p. 45). L’importance acquise par Nicole Follot est d’autant plus remarquable que le SDECE comptait très peu de femmes en son sein (Faligot & Krop, 1985, p. 184). Soir et matin, c’est son chauffeur qui venait la déposer et la rechercher à Mortier pour la reconduire dans son luxueux appartement du 16e arrondissement (Maloubier, 2013, p. 70).

[12] Bergot, 1979, p. 144-145 ; Bergot, 1986, p. 23.

[13] Faligot & Krop, 1985, p. 70-71.

[14] Faligot & Krop, 1985, p. 107 ; Arboit, 2014, pp. 257-258.

[15] Aussaresses, 2001, pp. 175-176.

[16] D’abord fixé à 12 mois en 1946, la durée du service passera à 18 mois en novembre 1950 avant d’être portée jusqu’à 30 mois entre 1956 et 1963. D’après Huitric (1976, p. 46), un tiers des sous-officiers passés par l’unité entre 1948 et 1952 demanderont à pouvoir s’y réengager.

[17] Originellement désignée sous le nom de 11e bataillon de choc (11-BC), l’unité deviendra ensuite le bataillon de choc aéroporté n°11 (BCAP-11) puis le 11e bataillon parachutiste de choc (11-BPC).

[18] Maloubier, 2013, p. 14.

[19] Huitric, 1976, p. 31 ; Maloubier, 2013, p. 17.

[20] Demeuré au sein du SDECE, Edgar Mautaint va y faire une belle carrière. Il prendra ainsi la tête du poste de Buenos Aires en 1949 (Faligot, Guisnel & Kauffer, 2012, p. 75) avant de diriger celui de Belgrade entre 1959 et 1963 (ce qui l’amènera à jouer un rôle important lors de l’affaire Rousseau).

[21] Bergot, 1986, p. 28.

[22] Bergot, 1986 p. 29.

[23] L’équipe de Pezou sera ensuite transférée à Beynes, près de Versailles (janvier 1946), puis finalement à l’École militaire, dans le 7ème arrondissement de Paris (mars 1946). Elle achèvera ses travaux à la fin de l’année 1946.

[24] Aussaresses, 2001, pp. 162-164.

[25] Sassi, 2009, p. 166.

[26] Pour tout ce qui concerne les réflexions menées par l’état-major concernant la création des divisions aéroportées, voir Narme, Clément : La 25ème DAP, l’expérience du modèle divisionnaire en France aux lendemains de la Seconde guerre mondiale (1945-1948), Mémoire de master, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, UFR 09, 2013. Il est à noter que le colonel Eon était très circonspect quant aux capacités d’une division aéroportée classique (l’échec de l’opération Market Garden lui semblait instructif sur ce point) et penchait bien plus pour la création d’un groupement léger aéroporté composé d’unités autonomes capables de venir perturber les lignes de communication et de ravitaillement de l’ennemi (note du colonel Eon en date du 18 juillet 1946, SHD, 1Q6).

[27] A l’instar des gaullistes les plus fervents, le colonel Eon considérait tous ceux qui avaient servi dans l’armée d’Afrique comme des collaborateurs (Aussaresses, 2001, p. 168-169). Par ailleurs, il vouait une rancune tenace à Passy depuis qu’ils s’étaient opposés à l’occasion de la « mission Aloès » menée en Bretagne en août 1944 (cf témoignage du colonel Eon : AN, Archives du comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, 72AJ/220, dossier n°4, pièce n°8). Cette rancune était si forte qu’elle avait fini par s’étendre au SDECE tout entier. Quant à Paul Aussaresses, c’était un curieux personnage, à la fois esthète et baroudeur. Ses relations avec Morlanne resteront toujours empreintes de crispation et parfois de tension. On peut noter que le colonel Eon viendra visiter au moins une fois Mont-Louis en février 1948 (dossier d’Henri Noireau au SHD).

[28] Maloubier, 2013, p.18. Cette situation permettra aux parachutistes de Perpignan de faire en moyenne 20 sauts par an contre 5 pour la majorité de leurs collègues évoluant dans des unités classiques (Sassi, 2009, p. 185).

[29] Maloubier, 2013, p. 17. L’école de commando d’Inverness en Ecosse était connue pour la dureté de son parcours. Elle sera l’un des modèles de Mont-Louis.

[30] Aussaresses, 2001, p. 179.

[31] Aussaresses, 2001, p. 182.

[32] Tant s’en faut d’ailleurs que tout le monde partage leur vision. Présents à Toulouse lors du défilé du 14 juillet 1948, les hommes du « 11 » seront sifflés par une partie de la foule qui les traitera de « nazis ». A Mont-Louis, où les Républicains espagnols avaient été très présents, les soldats en viendront souvent aux mains avec des militants communistes. Quant aux paysans des environs, qui parfois ne parlaient que le catalan, ils prendront souvent les parachutistes pour des hurluberlus, sentiment d’ailleurs partagé par les gendarmes locaux.

[33] Bergot, 1986, p. 56.

[34] Les techniques de combat au corps à corps enseignées à Montlouis devaient beaucoup à l’instruction délivrée en Angleterre aux agents du SOE par les célèbres William Ewart Fairbain (1885-1960) et Eric Sykes (1883-1945).

[35] En revanche, il faudra aller faire sauter les 700 Panzerfaust récupérés à la Libération quand il s’avèrera que plusieurs ont été piégés par leurs précédents propriétaires (Maloubier, 2013, p. 25). C’est dans les fossés de Mont-Louis que l’on fera exploser ces équipements, provoquant une énorme déflagration qui réveillera toute la cité (Aussaresses, 2001, p. 197). Les hommes du 11e vont aussi pouvoir récupérer discrètement certains stocks d’armes cachés par les Républicains espagnols (Bergot, 1986, p. 35)

[36] Quelques années plus tard, en avril 1951, Erouart et Sassi, les deux officiers responsables de l’instruction, vont même « inventer » la fameuse marche entre Mont-Louis et Collioure, un périple de 140 km accompli sur trois jours qui deviendra l’une des traditions du bataillon (Bergot, 1986, p. 61-62).

[37] Maloubier, 2013, p. 16.

[38] Contrairement à Aussaresses, qui souhaitait que son bataillon ne soit composé que d’engagés, Morlanne a toujours défendu le rôle des appelés.

[39] Aussaresses, 2001, p. 181. Pour avoir un bon exposé de la formation délivrée aux Jedburgh à Milton Hall, voir Jean Sassi, 2009, pp. 32-57. On ne dira jamais assez l’importance que cette instruction a eu sur celle du 11e Choc (mais aussi sur celle des fameux Bérets verts américains qui ont été fondés en 1952 par un ancien Jedburgh, Aaron Bank). Pour une étude très complète de la formation des agents du SOE, voir l’ouvrage remarquable de Franck Lambert (La Formation des agents secrets par le SOE durant la Seconde guerre mondiale, Matériel de la Résistance, H&C, 2019).

[40] Maloubier, 2013, p. 18, 66 ; Sassi, 2009, p. 184.

[41] Bergot, 1986, p. 52.

[42] Bergot, 1986, p. 50.

[43] Aussaresses, p. 182.

[44] Huitric, 1976, p. 32-33.

[45] Aussaresses, 2001, p. 187-191.

[46] Huitric, 1976, p. 23-24 ; Bergot, 1986, p. 31 ; Maloubier, 2013, p. 26.

[47] Cette histoire rocambolesque a été rapportée par François Rioual dans les notes qu’il a apportées au journal de bord d’Henri Noireau (SHD 2007 PA 155). Rioual, qui fut l’adjoint d’Aussaresses, a été un témoin privilégié de l’affaire. Le colonel Fourcaud était venu en janvier 1948 à Mont-Louis pour décorer Aussaresses de la Légion d’honneur.

[48] Bergot, 1986, p. 47.

[49] Huitric, 1976, p. 47 ; Bergot, 1986, p. 57.

[50] Bergot, 1986, p. 50.

[51] Bergot, 1986, p. 56.

[52] Ce qui se comprend d’ailleurs parfaitement. A l’époque de son commandement, Aussaresses estimait qu’il avait rarement à sa disposition plus de 7 de ses 24 officiers, tous les autres ayant été appelés par Morlanne pour être envoyés en mission. Difficile dans ces conditions d’encadrer efficacement une telle unité (Aussaresses, 2001, p. 193).

[53] Bergot, 1986, p. 77.

[54] Huitric, 1976, p. 48-49 ; Bergot, 1986, p. 46, 53.

[55] Il n’existe évidemment aucune archive qui permettraient de connaître les conditions exactes ayant présidé à la fondation de Cercottes. Le lien entre les atermoiements de Godard et la nécessité de créer un nouveau centre opérationnel a été évoquée par Pierre Péan (1990, p. 219-220) qui s’appuyait ici sur les confidences de Paul Aussaresses.

[56] Paul Robert Krotoff était né le 9 août 1913 à Hawamdiyya en Egypte, où son père, Sylvestre Krotoff (1875-1950), travaillait comme chimiste dans une sucrerie locale. La famille devait la consonance slave de son nom à un lointain ancêtre moscovite, Sergei Krotoff (né en 1808), venu en France pour servir comme interprète à l’ambassade de Russie et qui avait finalement fait souche dans le pays. Engagé volontaire en novembre 1932, Robert rejoindra d’abord le 25ème régiment d’artillerie divisionnaire de Châlons-sur-Marne puis le 59ème régiment d’artillerie de Sarrebourg en 1936. Admis à l’école militaire d’artillerie de Poitiers en octobre 1937, il en ressort avec le grade de sous-lieutenant en septembre 1938 et se voit affecté au 36ème puis au 236ème régiment d’artillerie. Capturé par les Allemands le 20 juin 1940, il va passer toute la durée de la guerre comme prisonnier dans l’Oflag VI-B en Westphalie (son cousin, Serge Krotoff, marin de formation, rejoindra la Waffen-SS en mars 1944 et sera fusillé par les hommes de la 2ème DB). Libéré en mai 1945, Robert est envoyé en Indochine en décembre 1945. Il va commander une compagnie du 1er bataillon de chasseurs laotiens jusqu’en décembre 1947. Après un séjour au groupement d’aviation d’observation n°20, il est détaché auprès du SDECE en avril 1949. En janvier 1950, il participe à la création du Centre d’instruction des réservistes volontaires parachutistes (CIRVP) de Cercottes dont il va prendre la tête. Il va s’investir à fond dans cette aventure, à tel point que le 11 juin 1953 et alors qu’il venait de se briser une vertèbre à l’occasion d’un saut d’entraînement à Châteaudun, il obtiendra de pouvoir rapidement reprendre son poste. Très charismatique, il faisait l’admiration de ses hommes et noua d’excellentes relations avec son supérieur, le lieutenant-colonel Morlanne. Marié à Marie-Henriette Caron, il était père de trois enfants.

[57] Maloubier, 2013, p. 81.

[58] En janvier 1960, trois ans après avoir quitté la direction du SA, Morlanne viendra encore accomplir une période de réserve auprès de ses anciens subordonnés.

[59] Issu d’une famille d’artisans champenois, Valère François Pierre Decorse est né à Marseille le 21 juin 1913. Dernier des quatre enfants d’Auguste Théophile Arthur Decorse (1863-1928) et Adrienne Fabre (1869-1940), il passe son enfance au n° 12 de la rue Royale à Nîmes. Ayant intégré l’École polytechnique (1933-1935), il en ressortira sous-lieutenant et passera plusieurs années au 41e régiment d’artillerie. Replié en Afrique du Nord en juin 1940, il servira au Maroc, au Sénégal puis au Soudan. Après avoir rejoint la 2e DB comme artilleur, il combattra notamment dans les Vosges et contre la poche de Royan. Breveté parachutiste, il effectuera deux séjours en Indochine (1945-1947, 1948-1950) où il commandera notamment le 3e bataillon colonial de commandos parachutistes (BCCP). Son comportement au feu lui vaudra d’obtenir pas moins de 11 citations. Choisi par Morlanne pour diriger le 11e BPC en décembre 1952, il va prendre son poste en mars 1953 avant d’être nommé à tête de la 11e DBPC à partir d’octobre 1955. Il effectuera plusieurs séjours en Algérie à la tête du Groupement de marche n°11, l’unité opérationnelle des services spéciaux (1954-1955, 1956-1957), ce qui lui vaudra d’obtenir une 12e citation. Après avoir commandé le secteur d’Azazga (1961-1962), Pierre Decorse sera affecté au Centre d’essai d’engins spéciaux de Colomb-Bechar (1962-1964). Il terminera sa carrière comme directeur-adjoint du Centre d’information sur le commandement territorial (CICT) avant de passer en deuxième section à compter du 1er octobre 1967. N’ayant pas fait l’École de guerre, il devra attendre sa mise à la retraite pour atteindre le grade de général de brigade. Fondateur de la Fédération nationale d’entraide parachutiste militaire, il présidera l’Union nationale des parachutistes (UNP) entre juin 1974 et avril 1975. Décédé à Paris (16e) le 27 mai 2005, il a été inhumé dans le cimetière familial de Saint-Baudile à Nîmes. Il possédait une maison de campagne à La Garde-Freinet, ce qui pourrait signifier qu’il avait maintenu des rapports suivis avec le colonel Morlanne puisque ce dernier résida dans le même village.

[60] Bergot, 1986, p. 158.

[61] Sur la genèse de Vaucluse, voir le n°413 du magazine « Le Fana de l’Aviation » (avril 2004).

[62] Maloubier, 2013, p. 85. L’escadrille disposait alors d’un certain nombre de Junkers Ju 52 (aussi surnommés « Toucan » ou « Julie ») mais aussi de Caudron C-445 Goëland, Dakota DC-3 et DC-47, Fieseler Fi 156 Storch (renommés Morane-Saulnier MS 500), Fairey Barracuda, Messerschmitt Bf 108 Taifun, Siebel-Martin (renommés NC-701 et 702 Martinet), UC-78, Westland Lysander et Piper J-3. Ces appareils seront plus tard remplacés par d’autres plus modernes comme les MH-1521 Broussard, Hurel-Dubois 321 et surtout Nord 2501.

[63] L’ELA 1/56 prendra l’appellation de « Vaucluse » en 1947 (peut-être parce que l’un de ses premiers concepteurs, Marcel Chaumien, avait combattu pendant la guerre au sein des maquis du Vaucluse ?). Le logo de l’unité, qui reprenait l’emblème de la ville d’Avignon, sera homologué en octobre 1952. En octobre 1967, l’ELA-56 devenu le Groupe Aérien Mixte 56 (GMA-56) viendra s’installer sur la base aérienne d’Evreux récemment évacuée par les forces américaines (nous devons la plus grande partie de ces renseignements à l’excellent site aha-helico-air.assor.fr).

[64] En avril 1948, l’escadrille Vaucluse va participer à l’opération « Fish », qui permettra d’exfiltrer de Tchécoslovaquie l’ancien ministre du Commerce Hubert Ripka. Une opération du même genre destinée à exfiltrer le général Heliodor Pika échouera cependant (le général sera finalement pendu en juin 1949)(Faligot & Krop, 1985, p. 79-80).

[65] Bergot, 1986, p. 44.

[66] On connait le nom de certains d’entre eux : Robert Max Loge (1916- ?), Jean Marcel Beaumont (1913- ?), François Xavier Poincet (1916- ?), Fernand Cyprien Marre (1917-2003), Roger L’Heveder (1914- ?), Bernard Maurice Hamel (1914-1993), René Louis Félix Brunot (1919-1956), Jacques Georges François Tournois (1916- ?), Maurice Robert Soude (1919- ?), Gabriel Mertzisen (1914-1951), qui seront ensuite rejoints par Charles Christienne (1920-1989), Robert Roussillat (1919-1991) ou encore Jean-Raymond Coudon (1920-2012). 

[67] Maloubier, 2013, p. 60.

[68] Aussaresses, 2001, p. 183-184 ; Erlom, 2020, p. 322.

[69] Maloubier, 2013, p. 70-71.

[70] Les PSM-65 (dit « Vostock »), véritables sous-marins miniatures permettant de transporter deux à trois nageurs, seront mis en fonction au milieu des années 1960.

[71] Maloubier, 2013, p. 114.

[72] Maloubier, 2013, p. 131. A peine revenu d’Indochine, Bichelot va suivre le cours n°6 (août – décembre 1954) ce qui lui permettra d’obtenir son brevet de NC (n°70). En octobre 1955, il va prendre la tête du CIHG devenu le Centre d’Instruction n°5.

Crédit photographique : La forteresse de Mont-Louis, première garnison du 11e choc [Calips, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s