Charles Pellat (V) : la crise de l’orientalisme

. Le mandarin

Alors que débute la décennie 1970, Charles Pellat semble parvenu au sommet de sa carrière. Titulaire d’une chaire en Sorbonne depuis 1956, directeur par intérim de l’Institut d’études islamiques depuis 1968, il dirige la section d’arabe de la faculté de lettres de Paris depuis 1959 et participe régulièrement aux travaux du comité consultatif des Universités, où il préside depuis 1968 la sous-commission des langues diverses. Il joue par ailleurs un rôle important au sein du jury d’agrégation d’arabe dont il va bientôt recevoir la présidence. Membre de l’association « Perspectives arabes », animée par le Roger Muratet et dont il ne manque pas une seule réunion, il a des contacts fréquents avec les principaux acteurs des relations franco-arabes.

Au fil des années, il a vu s’accumuler sur lui les honneurs et les distinctions. Membre de la Société Asiatique depuis 1952 et de l’Académie des sciences d’Outre-Mer depuis 1973[1], il a reçu le grade de chevalier dans l’Ordre national du mérite (7 décembre 1971) et ceux de chevalier (15 octobre 1957) puis de commandeur (2 juillet 1964) dans l’Ordre des palmes académiques.

Sa réussite est tout aussi complète sur le plan personnel. Propriétaire d’un appartement situé au n°21 de la rue Ferdinand Jamin, dans la commune très cossue de Bourg-la-Reine[2], il dispose par ailleurs d’une maison de campagne à Nyons (Drôme), où il aime à venir se ressourcer en famille dès que l’occasion s’y prête. Sa fille unique, Yvette, a suivi ses traces puisqu’elle est devenue à son tour professeur d’histoire. Spécialisée dans l’étude du Moyen Age, elle exercera d’abord à Reims puis à Lille et assistera parfois son père dans la rédaction de certains de ses articles.

Charles Pellat bénéficie en outre d’une excellente réputation internationale. Membre correspondant de l’Académie indienne de langue arabe ainsi que du panel de l’université de Londres pour les études arabes, il est membre de plusieurs comités de rédaction de revues étrangères, dont Hamdard Islamicus et Islam and the Modern Age. Il est intervenu dans d’innombrables colloques et a livré des conférences remarquées à Bruxelles, Madrid et Londres ainsi que dans plusieurs universités américaines, dont celles de Princeton dans le New Jersey (1966) et d’Austin au Texas. Depuis celui qui s’est tenu à Paris en 1948, il a activement participé à la plupart des congrès internationaux des orientalistes où il a régulièrement été envoyé pour représenter la Sorbonne (comme à Moscou en 1960).

Le congrès organisé à Paris en 1973 va constituer le point d’orgue de cette activité. Baptisé congrès du centenaire, il réunira près de 3 000 spécialistes venus des cinq continents. Pendant six jours, du 16 au 22 juillet, des cohortes de sémitisants, d’assyrologues, d’égyptologues et d’indianistes vont ainsi arpenter les couloirs de la Sorbonne et du Collège de France et il faudra tout le talent et la patience du secrétaire général, le sinologue Yves Hervouët, pour parvenir à rester maître du programme et permettre ainsi aux 1 300 communications, aux treize séminaires et aux deux colloques d’avoir lieu dans de bonnes conditions, tout en assurant couverts et logis à tous les congressistes[3]. Choisi pour présider la section des études arabes et islamiques, Charles Pellat va ensuite assurer la publication des actes en lien avec Claude Cahen.

Tout va-t-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas vraiment, car la tradition orientaliste qu’incarne Charles Pellat est alors en train de subir des attaques qui vont fortement la déstabiliser.

. Un monde nouveau

Le professeur français a d’abord été le témoin des nombreux et profonds bouleversements qui ont affecté l’évolution politique du monde arabo-musulman. Ayant grandi à une époque où le système colonial semblait devoir perdurer indéfiniment, il aura finalement assisté à son effritement progressif puis à son implosion.

Les choses ont commencé à vaciller dès l’entre-deux guerres, lorsque les transformations de l’économie, en provoquant un fort exode rural, ont favorisé l’émergence d’un nouveau prolétariat urbain d’origine indigène. Les élites traditionnelles, dominées par les chefs tribaux et confrériques, ainsi que par les grands notables (zu’amâ), ont ainsi perdu leurs « clientèles » habituelles et se sont retrouvées bousculées par l’arrivée sur le devant de la scène politique de nouveaux leaders formés aux méthodes modernes.

Ces hommes, qui avaient notamment pour noms Habib Bourguiba en Tunisie, Allal al-Fassi au Maroc ou encore Messali Hadj en Algérie, vont non seulement réussir à toucher le cœur des nouvelles générations mais également parvenir à s’adresser au colonisateur dans un langage qui va le déstabiliser d’autant plus qu’il reprendra exactement son argumentaire. Ils ne parleront plus en effet de former des mouvements armés pour conduire la « guerre sainte » contre des « infidèles », comme le faisaient leurs devanciers, mais revendiqueront haut et fort le droit de constituer des partis et des syndicats afin d’obtenir l’égalité, la justice et la liberté au nom du droit des peuples colonisés à obtenir leur émancipation. Habitués qu’ils étaient à réprimer jusque-là les agissements de quelques marabouts implantés aux marges du désert, les colonisateurs vont se montrer à la fois perplexes et embarrassés devant cette évolution. Ils préféreront donc jouer la montre, alternant les phases de répression et de concession sans développer pour autant une véritable stratégie (ce qui pour le coup aurait nécessité de développer soit un projet d’assimilation soit d’indépendance).

Les choses s’accélèrent brutalement au lendemain de la victoire remportée sur le nazisme, lorsque les deux puissances vainqueurs, les Etats-Unis et l’URSS, se prononcent, chacune à leur manière il est vrai, en faveur de l’accession à l’indépendance des anciennes colonies. Cette prise de position va évidemment recevoir un vif écho dans le monde arabe. Le Manifeste du peuple algérien de Ferhat Abbas (10 février 1943) ou encore le fameux « discours de Tanger » de Mohammed V (10 avril 1947) seront autant de jalons vers une prise de conscience des communautés arabo-musulmanes quant à leur véritable force face aux pouvoirs coloniaux. Sortis très diminués, à la fois politiquement, économiquement et moralement du précédent conflit, ces deniers n’auront bientôt plus ni la puissance ni la détermination nécessaire pour triompher de cette contestation. Et lorsqu’ils tenteront malgré tout de le faire, cela provoquera souvent de véritables drames, comme à Damas ou dans le Constantinois au printemps 1945, ce qui ne fera que précipiter encore un peu plus les choses. L’entêtement de la France à vouloir maintenir coûte que coûte sa domination sur le Maghreb va ainsi provoquer les graves crises tunisiennes et marocaines (1952-1956) et surtout la terrible guerre d’Algérie (1954-1962).

Si plusieurs orientalistes, au premier rang desquels Régis Blachère et Louis Massignon, vont rapidement prendre fait et cause pour l’indépendance du monde arabe et notamment de l’Afrique du Nord (tout en s’attachant à trouver une solution afin que la population européenne puisse demeurer sur place), Charles Pellat aura beaucoup plus de mal à franchir ce cap. Né et élevé de l’autre côté de la Méditerranée, il était trop intimement attaché à cette terre pour accepter de la considérer comme un simple territoire étranger. Ancien officier de carrière, il connaissait par ailleurs trop bien l’armée française, à la fois l’œuvre qu’elle accomplissait et les hommes qui la servaient, pour la traiter avec mépris ou hostilité. Contrairement à plusieurs de ses collègues orientalistes cependant, il ne passera jamais pour un défenseur obstiné de la colonisation[4]. Concentré sur des études savantes qui n’avaient, il est vrai, qu’un rapport très indirect avec l’actualité politique du moment, il parviendra ainsi à demeurer au-dessus de la mêlée, même au plus fort de la crise algérienne.

L’indépendance acquise par l’Afrique du Nord va en tout cas avoir un fort impact sur le travail des orientalistes français, qu’elle va priver de leur terrain de recherche le plus familier et aussi, pour quelques-uns, de leurs lieux de vie et de travail[5]. Et de fait, si la France parviendra à maintenir un assez bon niveau de coopération culturelle, universitaire et scientifique avec Rabat et Tunis[6], les relations avec Alger seront pour ainsi dire coupées nettes. Bon gré mal gré, l’ancienne politique musulmane de la France devra alors se transformer en une politique arabe soucieuse de ménager les susceptibilités (parfois sourcilleuses) de chaque Etat.

Avec Régis Blachère, Henri Laoust, Claude Cahen, Jean Lecerf et quelques autres, Charles Pellat à fait partie de ceux qui ont permis à l’orientalisme français de sortir de la situation coloniale pour retrouver d’autres assises, plus pérennes. Afin d’y parvenir, le professeur Pellat va notamment faire de son mieux pour que les universitaires français et leurs collègues issus du monde arabo-musulman puissent désormais travailler de concert et sur un pied d’égalité. Sous sa conduite, de nombreux chercheurs proche-orientaux seront ainsi invités à venir délivrer des conférences à l’IEI. Abd ar-Rahman Badawi (1917-2002), Chafik Chehata et Ibrahim Madkour (1902-1995), de l’université Aïn Shams du Caire, seront accueillis à Paris en 1966 et 1967. Saïd Hossein Nasr (1933) de Téhéran et Sadr Musa de Tyr (1928-1978) feront le voyage en 1968[7]. Il ouvrira aussi fréquemment à ces spécialistes les colonnes d’Arabica, si bien qu’à la fin des années 1960, près d’un tiers des articles publiés dans cette revue seront rédigés par des chercheurs originaires de pays musulmans.

Et à l’inverse, le professeur français va se rendre à son tour dans plus d’une douzaine de pays musulmans afin de participer à des colloques consacrés à la culture arabe ou à l’histoire islamique[8]. Loin de se contenter de fréquenter les réceptions mondaines, il conduira sur place un fructueux travail d’échanges et de partenariat. En lien avec les ministères de l’Education et de la Coopération, il jouera ainsi un rôle très actif dans la création du Centre d’étude pratique d’arabe moderne (Cepam) installé à Bikfaya, près de Beyrouth, ainsi que dans la mise en place d’une faculté de lettres au sein de l’université de Nouakchott (ce qui lui vaudra d’ailleurs d’obtenir le grade de grand officier de l’Ordre du mérite mauritanien en 1972).

S’il a fréquenté de nombreux pays, c’est sans doute avec la Tunisie que Charles Pellat à noué les liens les plus étroits. Il se rendra d’ailleurs sur place à au moins sept reprises (en 1957, 1958, 1968, 1969, 1970, 1975 et 1984). Il est vrai qu’il connaissait très bien Mahmoud Messadi (1911-2004), l’homme qui allait diriger le ministère de l’Education nationale de Tunisie entre 1958 et 1968 avant d’occuper celui des Affaires culturelles de 1973 à 1976. Or Messadi était un brillant intellectuel qui avait fait sa thèse de doctorat sous la direction de Lévi-Provençal, obtenu l’agrégation d’arabe en 1947 et participé au jury de ce concours en 1950. Avec son soutien, Charles Pellat pourra donc participer à la création de la Faculté des lettres de Tunis et se verra même décerner le grade de commandeur de l’Ordre de la République de Tunisie en 1975.

Ces efforts vont porter leurs fruits. Placée sous le haut patronage de Mohammed Talbi, l’école tunisienne va ainsi devenir la plus féconde du Maghreb et même du monde arabe en terme d’études historiques et islamologiques, grâce notamment aux travaux du médiéviste Hichem Djaït (1935), du moderniste Mohammed Hedi-Cherif (1932), des spécialistes de la littérature Mohammed Yaloui (1929-2015) et Mongi Chemli (1931-2016), de l’islamologue Abdelmajid Charfi (1942), ou encore de l’historien du fait religieux Abdelwahab Bouhdiba (1932), autant de spécialistes dont la rigueur épistémologique va parfaitement s’aligner sur les critères fixés par la tradition universitaire occidentale (neutralité axiologique, recours systématique aux sources directes, appareil critique conséquent).

Il est d’ailleurs un fait qui permet de mesurer très concrètement cette prépondérance tunisienne. Sur les 165 candidats ayant décroché l’agrégation d’arabe entre 1907 et 1975, 63 étaient de nationalité tunisienne, contre 54 Français métropolitains, 36 Algériens, 6 Marocains et 4 Libanais. De tous les étudiants que Charles Pellat a reçu à ses côtés en Sorbonne, les Tunisiens seront de loin les plus nombreux et il sera particulièrement proche de certains d’entre eux, comme l’historien Farhat Dachraoui (1928-2007), un spécialiste des Fatimides et de l’ismaélisme qui occupera pendant un temps le poste de ministre des Affaires sociales dans son pays natal. Au milieu des années 1970, Charles Pellat permettra également à Abdel Majid Turki (1931-2010) de pouvoir assurer des conférences à Paris-IV.

. Le tournant de mai 1968

La crise de mai 1968 va venir frapper en plein cœur le petit monde feutré de l’orientalisme universitaire français. Pendant plusieurs semaines en effet, La Sorbonne et ses alentours vont devenir le théâtre de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Les cours seront évidemment suspendus et une forme d’anarchie va s’installer, dans Paris d’abord, puis finalement dans la majorité du pays, à un tel point que l’on pourra même craindre un possible effondrement du régime.

Charles Pellat ne va pas être épargné par cette tempête puisqu’il verra son bureau du centre Censier occupé par des étudiants grévistes qui iront jusqu’à le transformer en dortoir ![9] En pleine tourmente, il devra même faire passer sa soutenance de doctorat à Mohammed Talbi en allant s’installer en catimini au siège de l’IEI pendant que des étudiants complices feront le gué à l’entrée du bâtiment pour empêcher son envahissement (ce qui aurait été d’autant plus regrettable que l’ambassadeur de Tunisie était présent ce jour-là).

A l’instar de beaucoup d’hommes de sa génération, le professeur Pellat va vivre comme un choc la dislocation d’un ordre universitaire dans lequel il s’était pour sa part parfaitement épanoui. Plus encore que la violence des étudiants contestataires et la puérilité de certaines de leurs revendications, c’est surtout la connivence qu’ils ont pu trouver chez certains responsables qui suscitera sa réprobation[10].

Lorsque les choses finissent par revenir à la normale, le pouvoir politique, fortement échaudé, décide de réagir en se lançant dans une vaste réforme universitaire. Et alors que de nombreux comités et commissions sont institués pour réfléchir à la forme qu’elle devra prendre, plusieurs orientalistes vont chercher à profiter de l’occasion pour obtenir une modernisation de leur filière. Dès le 2 octobre 1968, Charles Pellat, Régis Blachère, Claude Cahen et plusieurs de leurs collègues font ainsi paraître dans Le Monde une lettre ouverte dans laquelle ils se prononcent pour la création d’un grand Institut d’études orientales. Leur idée, qui reprend d’ailleurs un vieux projet[11], consisterait à regrouper en un seul ensemble toutes les activités menées dans ce domaine par La Sorbonne, les Langues O’ et par l’Ecole pratique des hautes études, une solution qui permettrait selon eux non seulement de rationaliser l’étude et l’enseignement des civilisations orientales mais aussi de lui donner plus de visibilité dans le grand public.

Ce n’est pourtant pas cette option qui sera retenue par le ministre de l’Education nationale, Edgar Faure, auquel le chef de l’Etat a confié la mission de moderniser l’université française, ni par Robert Mallet, qui va diriger l’Académie de Paris entre 1969 et 1980. Au contraire même, puisqu’au lieu d’une concentration, c’est plutôt à un nouvel éparpillement que l’on va assister. Promulguée le 12 novembre 1968, la loi d’orientation de l’enseignement supérieur, dite loi Faure, prévoira en effet la suppression des anciennes facultés au profit d’unités d’enseignement et de recherche, les UER (prélude des UFR de 1984). De novembre 1968 à septembre 1969, c’est aux professeurs qu’il va revenir d’élaborer le contenu de ces nouveaux UER et décider à quelle université ils devront être rattachés. C’est sur la base de ce travail, à la fois long et difficile, que le décret du 21 mars 1970 viendra officialiser la création de neuf (puis treize) nouvelles universités parisiennes en fixant leur dénomination et celui des UER affectées à chacune. La vieille Sorbonne sera ainsi officiellement divisée à compter du 1er février 1971 (tout en gardant une unité symbolique à travers le maintien d’une seule et unique chancellerie).

Afin de pouvoir poursuivre son enseignement, Charles Pellat appuie d’abord la création d’un UER « Orient-Afrique du Nord », mais lorsque le conseil de cet UER décide finalement son rattachement à Paris III Sorbonne-Nouvelle, il refuse tout net de passer sous l’autorité d’André Miquel, qui s’est vu confier la direction de cette nouvelle entité renommée UER des « langues et civilisations de l’Orient, de l’Inde et de l’Afrique du Nord ».  

Il ne faudrait pas voir dans ce refus une simple question d’orgueil mais bien le reflet d’un désaccord plus profond. Car le doyen de Paris-III, Raymond Las Vergnas, qui affiche alors ouvertement des opinions très à gauche, souhaite résolument placer son université à la pointe du combat progressiste. Il fait donc preuve de beaucoup de tolérance à l’égard des groupuscules gauchistes qui, loin d’avoir désarmé après Mai 68, font tout au contraire pour renforcer leur emprise sur l’institution universitaire. Ils viennent fréquemment perturber le travail du corps enseignant ainsi que celui de leurs camarades. Le 28 mai 1970, la Gauche Prolétarienne lancera même contre le Centre Censier une vaste opération de mise à sac, au grand dam de son directeur, l’infortuné Monsieur Cucq.  

Charles Pellat ne s’imagine donc pas un seul instant rester à Paris-III (où d’ailleurs il n’est guère le bienvenu) et c’est pourquoi il va rapidement entamer des démarches afin de pouvoir rejoindre l’université Paris-Sorbonne, dite Paris-IV, que son premier président, l’historien médiéviste Alphonse Dupront (1905-1990), a conçu pour devenir le sanctuaire des Humanités classiques. Bénéficiant de l’aide active du professeur Jacques Rougeot, fondateur et président de l’Union nationale interuniversitaire (UNI), un syndicat classé à droite, Dupront va faire de son mieux pour tenir en respect les organisations gauchistes qui font si souvent parler d’elles à Nanterre, Censier ou Vincennes. Sur les 137 enseignants qui vont le rejoindre, un certain nombre auront d’ailleurs des convictions conservatrices bien affirmées[12]. Et c’est ainsi que, grâce au soutien d’Alphonse Dupront, Charles Pellat va finalement pouvoir être nommé à la tête d’un UER d’études arabes et islamiques avant de présider à la création d’un département d’islamologie en 1973[13]. Il quittera alors le centre Censier pour installer ses bureaux dans les locaux historiques de la rue Victor-Cousin, où Paris-IV a pu installer son siège.

Ayant pu reprendre le contrôle de son destin, Charles Pellat va vouloir s’entourer d’universitaires qui partagent sa vision intellectuelle. Son choix va notamment se porter sur Roger Arnaldez, un homme qui a été très tôt guidé et formé par les mêmes maîtres que lui. C’est Louis Massignon qui en effet a jadis orienté la carrière de ce jeune agrégé de philosophie vers l’étude du monde arabe, c’est Lévi-Provençal qui lui a ensuite permis d’enseigner à Bordeaux (1955-1956) et c’est Henri Laoust qui, enfin, a obtenu qu’il puisse devenir son successeur à Lyon (1956-1968). Spécialisé dans l’étude de la théologie, de la philosophie et de la mystique musulmane, Arnaldez va pouvoir apporter un complément utile au travail plus strictement philologique de Charles Pellat. Afin de renforcer son équipe, Charles Pellat va également recruter Antoine Boudot-Lamotte, comme lui un ancien officier des affaires musulmanes. Le 1er juin 1972, lorsque conformément au vœu formulé par Robert Mallet six mois plus tôt, l’ancien Institut d’études islamiques est rattaché à l’Université Paris-III, Charles Pellat obtient que ses deux anciennes assistantes, Simone Nurit et Martine Lefort, puissent également venir le rejoindre (il ne réussira pas à faire de même pour Claude Dumont). Ensemble, cette équipe soudée va contribuer à faire du département d’islamologie de Paris-IV un pôle de recherche et d’enseignement très actif.

En à peine quelques années, le paysage orientaliste parisien aura ainsi pris un tout nouvel aspect. Placé à la tête d’une chaire d’histoire ancienne du monde arabe, Claude Cahen poursuit à Paris-I le travail sur l’économie du monde musulman médiéval qu’il avait entamé à l’époque de la vielle Sorbonne. Son collègue, l’arabisant Pierre Thillet, se penche quant à lui sur un sujet très lié à l’islamologie puisqu’il porte sur la façon dont le monde arabo-musulman a pu assimiler l’héritage grec. A Paris-III, Mohammed Arkoun va bientôt prendre la relève d’André Miquel parti entre-temps au Collège de France. Ayant obtenu la direction de la revue Arabica au cours de l’été 1979, Arkoun finira par être nommé en 1980 à la tête d’une chaire d’histoire de la pensée islamique. Nommé à Paris-VIII en 1971 en provenance du CNRS, Jamel-Eddine Bencheikh va piloter quant à lui à partir de 1972 un groupe de recherche consacré à « l’écriture, la culture et la mythologie » du monde arabe (il obtiendra la présidence du jury d’agrégation d’arabe en 1978 et sera plus tard nommé à Paris-IV). Enfin à Paris-VII Jussieu, Vincent Monteil (de 1972 à 1974) puis Nadjm Ou-Dine Bammate (de 1974 à 1985) vont également animer des cours magistraux et des travaux d’étude.

Cet éparpillement des travaux islamologiques se produit à un moment où de nouveaux pôles de recherche et d’enseignement montent également en puissance, faisant ainsi perdre à La Sorbonne cette espèce de magistère qu’elle avait exercée sur l’islamologie française depuis l’époque de Louis Massignon. Certes, cela faisait déjà longtemps qu’elle devait compter avec le Collège de France ou avec l’École Pratique des Hautes Etudes (EPHE)[14], mais il faut reconnaître que les liens que l’université parisienne entretenait avec ces deux institutions avaient toujours été très étroits et que la plupart des professeurs qui y travaillaient assuraient également un enseignement en Sorbonne.

En revanche, la montée en puissance de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)[15] mais aussi et surtout celle des équipes rattachées au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)[16], vont clairement entraîner une atomisation du champ des études islamologiques. Pour ce qui concerne le CNRS, le nombre d’équipes travaillant d’une façon ou d’une autre sur le monde arabo-musulman va ainsi passer d’une dizaine à la fin des années 1960 à plus d’une soixantaine quinze ans plus tard. Quant à l’Institut d’études orientales de la Faculté des lettres d’Alger, qui avait été pendant un temps le rival de l’Institut d’Etudes islamiques de la Sorbonne en matière d’islamologie, sa disparition sera vite contrebalancée par la multiplication des centres universitaires provinciaux[17].

En marge de ces difficultés d’ordre interne, Charles Pellat va aussi être confronté à une vague d’attaques sans précédent contre l’orientalisme.

. Une discipline désavouée

Puisqu’il s’était fortement développé du fait des conquêtes coloniales, il était assez logique que l’orientalisme soit remis en cause à l’heure où la domination que l’Occident avait imposée au monde était battue en brèche.

A vrai dire, cette critique est en fait plus ancienne. Dès le milieu du 19e siècle, l’auteur libanais Faris as-Shidyak (1804-1887) avait ainsi rédigé un essai pseudo-autobiographique, As-Sâk ‘ala as-sâk (La Jambe sur la jambe, 1855), dans lequel il ne privait pas de critiquer le manque de connaissance en langue arabe qu’il avait pu observer chez certains orientalistes britanniques et français. En 1883, l’Iranien Djamal al-Dîn Al-Afghani (1838-1897) contredit le Français Ernest Renan auquel il reproche (poliment) de minorer le rôle que la raison occupe en islam. Quelques années plus tard en 1900, c’est son disciple, Muhammad ‘Abduh (1849-1905), qui réagit aux propos très critiques que Gabriel Hanotaux, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, a cru bon de porter sur la religion musulmane dans son dernier ouvrage. A cette même époque, un journaliste formé en France, Mustafa Kamil Pasha (1874-1908), donne du fil à retordre au gouverneur britannique de l’Egypte, Lord Cromer, dont il ne cesse de dénoncer la politique méprisante à l’égard de la culture arabo-musulmane. En 1927, dans la préface qu’il donne à une réfutation de Taha Husayn, le Libanais Chakîb Arslân (1869-1946) accuse purement et simplement les orientalistes de s’être mis au service d’une politique d’asservissement de l’Islam. Quant aux intellectuels Muhhib al-Dîn al-Khatib (1886-1969) et Rashid Rida (1865-1935), en tant que directeurs des revues Al-Fath et Al-Manar, publiées toutes les deux au Caire, ils ne cesseront de polémiquer pendant près de quarante années contre les angles d’analyses développés par les savants occidentaux mais également contre tous ceux qui, en Orient, se font les relais de leurs thèses et de leurs approches[18].

Certains intellectuels musulmans vont aller plus loin et tenter d’élaborer un contre-discours face à celui des colonisateurs. En Algérie par exemple, Mubarak Al-Mili (Histoire de l’Algérie dans le passé et le présent, 1929), Tawfik Al-Madani (Le Livre de l’Algérie, 1932) ou encore Abd ar-Rahman Al-Djilali (Histoire générale de l’Algérie, 1952), vont ainsi s’attaquer aux thèses colonialistes et s’efforcer de démontrer que leur pays est en réalité une très vieille nation, que l’islam a toujours été un facteur de progrès et de culture, et que l’avenir appartient à un Orient qui aura su reprendre son destin en main.

Ces quelques faits ne sont que des illustrations d’un phénomène bien plus large, car le thème de l’opposition aux savants occidentaux va recevoir un écho d’autant plus important dans les pays musulmans qu’il deviendra l’un des chevaux de bataille de plusieurs organisations de masse apparues à cette époque, comme le parti Wafd (1919) en Egypte, le Bloc national en Syrie (1928) ou bien encore l’Association des Frères Musulmans, née en Egypte également (1928).

Au fil de tous ces débats, on va donc voir naître et se développer l’idée que les orientalistes ont quitté depuis longtemps le devoir de neutralité auquel ils auraient normalement dû s’astreindre en tant que scientifiques. Leur travail d’étude de l’islam et des musulmans, prétendument objectif, n’aurait eu en réalité d’autre but que celui d’affaiblir les pays d’Islam au profit de l’impérialisme européen (que ce dernier soit politique, économique ou religieux)[19]. Le mot « orientaliste » (mustashrikun) deviendra dès lors synonyme de « colonialiste » (isti’mâriyyûn), non seulement dans la masse du peuple mais aussi dans la partie d’un public cultivé qui jusqu’alors avait été plutôt réceptive aux thèses modernistes. En 1934, l’élection de l’orientaliste néerlandais Arent Jan Wensinck à l’Académie arabe du Caire sera ainsi annulée après que les organisateurs auront appris qu’à l’occasion de la rédaction de l’article consacré à Abraham/Ibrahim dans la première édition de l’Encyclopédie de l’Islam, cet auteur avait utilisé le terme de « légende » pour évoquer cette figure prophétique.

Au lendemain du second conflit mondial, cette critique de l’orientalisme va prendre une nouvelle forme puisqu’elle va désormais provenir des milieux académiques eux-mêmes.

Dès la fin de l’année 1950 et en parfait accord avec la doctrine Jdanov de lutte contre l’Ouest, l’Académie des sciences soviétique confie ainsi la direction de l’Institut d’orientalisme de Moscou à l’archéologue Serguey Pavlovitch Tolstov (1907-1976). Ce fervent marxiste, lauréat du prix Staline en 1948, va s’évertuer à déloger de l’université tous ceux de ses collègues qui, en travaillant sur les sociétés et les cultures orientales, ont eu l’audace d’exprimer ce qui pourrait apparaitre comme une vision « impérialiste » et « bourgeoise ».  Bien qu’elle se soit un peu assagie après la mort de Staline, cette ligne idéologique va se maintenir par la suite. A la faveur du congrès des savants orientalistes organisé à Moscou en août 1960, les chercheurs soviétiques vont d’ailleurs se lancer dans une véritable charge contre le terme même d’orientaliste, qualifié de néo-colonial.

Moins d’un an plus tard, en juin 1961, à l’occasion d’un colloque sur la sociologie musulmane à Bruxelles, le Français Jacques Berque se lance dans une attaque du même style. Il fustige alors vertement l’orientalisme classique, présenté comme une discipline repliée sur elle-même, non réceptive aux débats qui agitent les sciences humaines, trop peu ouverte aux chercheurs issus des sociétés musulmanes et surtout trop axée sur l’étude du passé et l’analyse de l’héritage culturel au détriment des enjeux et des évolutions du présent.

Deux ans plus tard, dans un article publié pour la revue de l’UNESCO, Diogène, et intitulé L’Orientalisme en crise, un sociologue égyptien travaillant pour le CNRS, Anouar Abdel-Malek, élabore pour sa part une première tentative de déconstruction du discours orientaliste auquel il reproche notamment son caractère essentialiste et sa propension à chosifier la figure du musulman. En 1965, l’Algérien Mohammed-Chérif Salhi publie chez François Maspero un pamphlet, Décoloniser l’histoire, dans laquelle il livre une analyse aussi précise que virulente des « mythes » sur lesquels se sont appuyés les historiens de l’époque coloniale ; déterminisme racial et sociologique, paternalisme, refus d’entendre la parole de l’autre, etc.

Signe d’une profession alors en plein doute, le colloque des orientalistes organisé à Paris en juillet 1973 va donner lieu à une véritable foire d’empoigne. Pour la première fois en effet, la majorité des congressistes seront des chercheurs autochtones et non plus des Européens. Chinois et Nord-Vietnamiens vont d’ailleurs boycotter la rencontre et, dès la séance d’ouverture, de nombreuses voix vont s’élever afin de revendiquer que ce congrès soit le dernier à se tenir sous cette forme (ce en quoi ils obtiendront d’ailleurs gain de cause). Cette controverse autour de l’orientalisme ne cessera de se développer jusqu’atteindre finalement le grand public avec la publication en 1978 du livre d’Edward Saïd, Orientalism, qui connaitra un succès retentissant.

. Une approche contestée 

Dans les années 1930, les initiateurs de l’école des Annales avaient fortement reproché aux historiens d’accorder trop d’importance et d’attention à la politique et pas assez aux faits économiques, matériels, sociaux, culturels ou anthropologiques. Cette critique avait d’ailleurs porté ses fruits, si bien qu’à « l’histoire bataille » de leurs devanciers, les nouvelles générations d’historiens (G. Braudel, J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, G. Duby, J. Le Goff, E. Leroy-Ladurie) préfèreront celle des mythes, des représentations, des comportements ou encore des structures économiques et fiscales.

Mais les islamologues ont été moins sensibles à ces mises en garde que leurs collègues médiévistes, modernistes ou antiquisants, car au moment où elles étaient formulées, cela faisaient déjà longtemps qu’ils avaient su intégrer à leurs analyses d’autres types de données que celles transmises par les textes. Dès le début du 20e siècle et sous l’influence en particulier de René Basset, ils avaient clairement pris le parti d’abandonner l’orientation essentiellement philologique de leurs grands devanciers (Sacy, Quatremère, Caussin, Derenbourg), pour s’engager dans des analyses marquées par le souci économique, sociologique ou linguistique, substituant ainsi à l’étude des documents celle des civilisations au sens large. De façon symptomatique, Marc Bloch avait d’ailleurs adressé des félicitations élogieuses à Maurice Gaudefroy-Demombynes, le disciple de René Basset, pour son livre sur les institutions musulmanes, y voyant là le type même d’ouvrages qu’il appelait de ses vœux.

Formé à l’orientalisme par les propres élèves de René Basset, et en particulier par le fils de ce dernier, André, Charles Pellat a largement suivi leurs recommandations. Une simple consultation de sa bibliographie permet ainsi de constater que si l’on y parle certes beaucoup de littérature et aussi un peu de politique, on y aborde également bien d’autres sujets, notamment l’histoire des sciences[20]. L’un de ses axes de recherche préféré a également porté sur l’image qu’Orientaux et Occidentaux ont pu avoir les uns des autres au cours du Moyen Âge, un thème alors assez peu étudié qui l’amènera à parcourir les chansons de geste ainsi que les chapitres que les géographes arabes médiévaux ont consacré à l’Europe. A la faveur de deux articles parus 1971 et 1974, le professeur parisien tentera également le tour de force d’esquisser une étude de démographie historique à travers l’analyse détaillée de textes anciens, manière pour lui de démontrer que philologie et sociologie peuvent parfaitement se conjuguer.

Toujours est-il que dans les années 1960, le philosophe français Michel Foucault va encore élargir ce débat, en s’attaquant cette fois-ci à l’épistémologie scientifique elle-même. Au fil d’ouvrages très remarqués, dont Les Mots et les choses (1966), il va entremêler les analyses marxistes, nietzschéennes et freudiennes afin de livrer une critique des rapports qui, selon lui, relient étroitement entre eux les domaines du savoir et ceux du pouvoir. Dans cette optique, c’est l’organisation même du savoir qui reflèterait, in fine, un rapport de domination, rapport qu’il s’agirait évidemment de mettre à jour afin de mieux pouvoir s’en extraire.

Dans la période qui va suivre les évènements de mai 1968, ces différentes théories vont recevoir un fort écho. Sous l’influence du marxisme althusserien, de la sociologie bourdieusienne et du structuralisme lévy-straussien, les « mandarins de l’université » (ainsi furent surnommés les tenants des vieilles idées cartésiennes et humanistes) vont se voir déboulonnés de leur piédestal.

La façon dont le monde universitaire envisageait jusqu’à présent l’étude du monde arabo-musulman connaîtra dès lors une profonde remise en cause. Les sciences humaines (sociologie, économie, etc.) seront désormais à la mode, tout particulièrement au sein des équipes du CNRS mais aussi dans l’Université. Les jeunes thésards qui viendront se présenter devant Charles Pellat dédaigneront d’ailleurs de plus en plus les sujets dits classiques (essentiellement ceux portant sur la littérature ancienne) au profit de sujets plus modernes consacrés par exemple au théâtre ou à la presse contemporaine du monde arabe.

L’approche de Charles Pellat et celle des hommes de sa génération sera dénoncée et qualifiée pêle-mêle de trop littéraire, trop biographique, trop évènementielle, trop marquée par l’érudition et surtout trop ethnocentrée. Dans son travail de thèse en 1977 (et plus clairement encore dans l’ouvrage de 1988 qui en sera issu), l’un de ses propres élèves, Lakhdar Souami, va ainsi lui reprocher, tout comme à Régis Blachère, de ne s’être pas aperçu que Djahiz par exemple, loin de se moquer de la logique pour mettre en place son argumentaire, comme on le lui avait parfois reproché, avait en réalité adopté d’autres formes de logique, des formes il est vrai non aristotéliciennes et donc non perceptibles pour des esprits formatés par la tradition occidentale comme l’étaient ceux des orientalistes.

Ce tournant vers les sciences sociales sera pleinement assumé par deux acteurs dont l’irruption sur la scène universitaire va marquer une étape importante. Le premier sera Mohammed Arkoun (1928-2010), qui va s’imposer à partir des années 1970 comme un homme clé au sein des études arabes et islamiques. Repéré d’abord par Louis Massignon puis formé par Claude Cahen (qui avait dirigé son travail de thèse sur Miskawayh), il abandonnera peu à peu la philologie classique de ses devanciers pour se lancer dans une vaste entreprise consistant à passer au crible d’une analyse moderne les textes fondateurs l’islam, n’hésitant pas à faire appel pour cela aux travaux sociologiques de Pierre Bourdieu, aux analyses philosophiques de Paul Ricoeur et Jacques Derrida ou encore à l’anthropologie post-colonialiste de Georges Balandier.

Quant à Jamel-Eddine Bencheikh (1930-2005), d’abord dans son essai sur les Mille et une nuits paru en 1988 (Les Mille et une nuits, ou la Parole prisonnière), puis de nouveau dans la traduction des contes qu’il va concevoir avec André Miquel et dont le premier tome paraîtra en 1991, il n’hésitera pas à prendre le contre-pied des analyses livrées jusque-là par les spécialistes de la question et notamment par Régis Blachère ou Charles Pellat. A l’inverse de ces derniers, qui défendaient une tradition basée sur l’étude du contexte politique et social ainsi que sur la philologie, il va adopter une approche beaucoup plus strictement littéraire, traitant ces productions avant tout comme des œuvres d’art réalisées par des auteurs dotés de motivations personnelles, y compris de nature psychanalytique. Avec quelques décennies de retard, les études arabes reprendront ainsi certains des éléments de la querelle survenue en 1965 entre Raymond Picard et Roland Barthes à propos de la « nouvelle critique » (qui elle-même prenait la suite des attaques formulées par Marcel Proust contre Sainte-Beuve et publiées à titre posthume en 1954).

Si cet engouement pour les sciences sociales a permis d’effectuer quelques avancées en apportant de nouveaux angles d’analyses, il est intéressant de constater que ses effets délétères ne tarderont pas à se faire sentir. Ainsi que l’a très bien rappelé le Livre blanc de Christine Mayeur-Jaouen, paru en 2014, les études orientalistes ont rencontré d’importantes difficultés dès lors que le nombre de chercheurs maîtrisant parfaitement une ou plusieurs langues orientales est allé en s’amenuisant. Au fil des décennies et suite au départ en retraite des vieux maîtres, on ne trouva bientôt plus en France un seul spécialiste capable de comprendre certains textes anciens. Car pour maîtriser un document du 10e siècle, il ne suffit pas de savoir le lire (ce qui n’est déjà pas évident), il faut aussi posséder une érudition suffisamment vaste pour en percevoir les références explicites ou implicites, ce qui suppose une excellente connaissance du corpus littéraire et du contexte historique auxquels il se rattache.

En outre, si l’anthropologie, la sociologie et la politologie ont connu une grande vogue, plusieurs autres champs d’étude, comme la littérature arabe ancienne, la philosophie et la théologie islamique, l’histoire médiévale et moderne du monde musulman, l’art islamique, l’islamologie ou la linguistique arabe et iranienne ont été tout simplement désertés, ce qui a fait prendre à la France un grand retard sur les pays anglo-saxons notamment.

Les esprits les plus clairvoyants prendront alors conscience que la connaissance des sources primaires est un prérequis de toute analyse historique. Elle seule permet en effet d’appréhender ce que les acteurs concernés ont effectivement dit ou pensé d’eux-mêmes, tandis qu’une investigation sociologique, menée avec des outils modernes, conduit paradoxalement à poser sur l’autre un discours extérieur, au risque de tomber dans l’anachronisme et, pour le coup, dans l’ethnocentrisme. Risque d’autant plus probable d’ailleurs qu’une faible compétence linguistique, un manque de solidité grammaticale et une absence de culture générale amènent parfois ces prétendus nouveaux spécialistes du monde arabo-musulman à formuler de graves contresens. De tout cela Charles Pellat était convaincu et l’avenir lui a donc donné parfaitement raison.

. L’irruption de l’école révisionniste

Une autre attaque contre l’école orientaliste traditionnelle va survenir à partir de 1977 et sera cette fois-ci d’un tout autre genre. La publication successive des ouvrages de trois chercheurs anglo-saxons : John Wansbrough (Quranic studies et The Sectarian Milieu), Michael Cook et Patricia Crone (Hagarism, The Making of the Islamic World), va en effet provoquer une onde sismique au sein des milieux universitaires.

Il faut dire que les auteurs n’ont pas fait dans la demi-mesure. Reprenant et développant les critiques jadis développées par Goldziher et Schacht sur le manque de crédibilité des sources traditionnelles, ils ont argué du faible nombre de données directes concernant les deux premiers siècles de l’ère islamique (620-820), pour avancer que la religion musulmane, telle qu’elle se présente à nos yeux en tout cas, n’aurait été en réalité qu’un produit tardif, élaboré par les califes omeyyades puis surtout abbassides pour des motifs d’ailleurs essentiellement politiques. Pendant le siècle et demi précédent, il aurait ainsi existé une autre tradition religieuse, beaucoup plus marquée par le judéo-christianisme, une tradition à laquelle les auteurs ont choisi de donner le nom d’hagarisme pour mieux la distinguer de l’islam.

Considéré comme le manifeste de l’école dite révisionniste, le travail de Crone et de Cook sera suivi par beaucoup d’autres du même genre. Il remettait bien évidemment en cause celui effectué jusque-là par l’orientalisme académique. La plupart des islamologues français accueilleront d’ailleurs le travail de cette école avec un silence plutôt méprisant. Charles Pellat et ses confrères de l’EI tiendront toutefois à ce que le Britannique Martin Hinds (1941-1988), l’un de ses fers de lance, puisse exposer le résultat de (certaines) de ses recherches dans l’Encyclopédie de l’Islam[21].

. Une personnalité clivante

Désormais considéré comme le dernier représentant de la « vieille science orientaliste », Charles Pellat se sent alors bien seul. Si son poste à la tête du département d’islamologie de Paris-IV n’est pas remis en cause, le fait est qu’il n’obtiendra pas de chaire au Collège de France, alors que cette nomination représente pourtant le couronnement traditionnel d’une carrière universitaire comme la sienne[22].

En novembre 1975, ce n’est d’ailleurs pas lui mais son ancien élève, André Miquel, qui va être nommé à la tête de la nouvelle chaire de littérature arabe classique. Il est vrai que Miquel, formé aux anciennes méthodes mais pleinement acquis aux nouvelles, faisait figure de « progressiste » là où Pellat passait plutôt pour un « réactionnaire ». Il est vrai aussi que Miquel était normalien, à l’instar de la majorité des membres des équipes scientifiques du Collège, tandis que Pellat n’a jamais appartenu à ce qu’il convient de qualifier parfois de coterie.

Le professeur Pellat n’obtiendra pas non plus la présidence de l’une de ces grandes institutions publiques comme l’INALCO, la Bibliothèque nationale de France ou l’Institut du monde arabe. Plus grave sans doute, même l’attribution de la Légion d’honneur lui sera refusée et cela malgré la démarche initiée en mai 1981 par l’helléniste Jacques Bompaire, alors président de l’Université Paris-IV, démarche qui avait pourtant été accompagnée de lettres de recommandation adressées à la chancellerie de l’Ordre par d’éminents personnages dont Jean Filliozat, Claude Cahen, Edmund Bosworth, Bernard Lewis et Georges Khoury.

Mais il faut avouer que le caractère parfois irascible de Charles Pellat ne l’aura pas non plus aidé. Autant il pouvait parfois se montrer ouvert et sympathique, autant sa sensibilité exacerbée provoquait-elle souvent des conflits. Travailleur acharné, il supportait difficilement de voir ceux qu’il qualifiait de prétendus spécialistes accepter de vivre sans honte aux crochets de l’administration publique sans pour autant fournir un véritable travail de recherche. Il ne se privait d’ailleurs pas pour le faire savoir, ce qui lui avait attiré de solides inimitiés, en particulier de la part de certains collègues du CNRS.

Sa rivalité avec Régis Blachère fut également très vive, à tel point que les deux hommes en arriveront presque aux mains. Bien qu’elle se parât parfois de nobles causes, cette dispute était surtout le reflet d’une querelle d’ego entre deux personnalités qui aspiraient toutes les deux à présider aux destinées de l’islamologie française.

Le départ d’Alphonse Dupront et son remplacement par Alphonse Polin à la présidence de Paris-IV en 1976 va aussi marquer le début d’une ère plus difficile pour Charles Pellat qui s’entendra moins bien avec le nouveau recteur qu’avec l’ancien. Il aura de sérieux démêlés avec sa collègue, Janine Sourdel-Thomine (1925), dont il pensait (à juste titre d’ailleurs) qu’elle souhaitait l’évincer afin de permettre à son mari, Dominique Sourdel, de quitter Bordeaux pour occuper une chaire en Sorbonne (ce qui se produira effectivement). Janine Sourdel-Thomine finira par prendre la vice-présidence de Paris-IV en 1980 et Charles Pellat n’aura pas de mots assez durs pour la qualifier dans ses mémoires[23].

Mais il faut reconnaître que si son nom n’a jamais franchi les frontières du petit milieu universitaire, la faute en revient aussi quelque peu au fait que sa bibliographie a pâti de l’absence d’un grand ouvrage synthétique, comparable à celui réalisé par exemple par son ami Henri Laoust en 1965 avec les Schismes dans l’Islam. Sa thèse sur Djahiz restera ainsi son seul grand legs personnel. On se doute évidemment que ce manque est principalement dû à l’immense effort que lui a coûté son implication dans l’Encyclopédie de l’Islam. Charles Pellat n’a pas non plus eu l’envie, le temps ou l’occasion de consacrer ses remarquables talents d’arabisant à une traduction française du Coran, comme ont pu le faire Régis Blachère et Jacques Berque, qui ont ainsi pu asseoir leur notoriété dans le grand public en l’associant au texte fondateur de l’Islam. Se considérant avant tout comme un chercheur, il n’a pas forcément eu les talents d’un vulgarisateur, ce explique qu’il n’a pas attiré sur lui ni les caméras de télévision et les micros des journalistes, ni les financements des mécènes.

Une autre raison de ce manque de reconnaissance tient au fait que Charles Pellat a toujours tenu à conserver son indépendance et donc sa neutralité sur le plan idéologique. Bien qu’il compta parmi ses proches des musulmans très pieux (Muhammad Hamidullah, Mahammad Hadj-Sadok, etc.) et qu’il ne passa jamais pour un pourfendeur ni de l’Islam ni des Arabes, il n’en fut pas non plus un thuriféraire. Il ne se gêna d’ailleurs pas pour dénoncer certains excès de l’arabisme, notamment sur le plan intellectuel. Cette attitude l’empêcha sans doute d’être reçu dans les pays musulmans avec les mêmes honneurs que ceux dont bénéficièrent certains de ses confrères (comme Henri Laoust, Louis Gardet, Jacques Berque et bien sûr Louis Massignon[24]). Et lorsqu’à l’époque du nassérisme triomphant, bien des intellectuels vont se livrer à une féroce compétition d’arabisme, Charles Pellat affirmera souvent que, pour sa part, les meilleurs connaisseurs du patrimoine arabe qu’il a pu rencontrer sont souvent ces hommes qui, paradoxalement, ont été capables de le regarder à travers le prisme d’une formation occidentale, à l’exemple de leur maître à tous, l’Egyptien Taha Hussayn (1899-1973), qui a su manier à merveille toutes les subtilités de sa langue natale tout en ayant personnellement traduit l’Andromaque de Racine mais aussi l’Antigone de Sophocle.

Enfin et surtout, on peut noter que la plus grande partie de sa carrière s’est déroulée à une époque où l’islamologie elle-même semblait passée de mode. Avec la laïcisation croissante des sociétés et des régimes arabes, la religion musulmane avait grandement perdu de sa prégnance et paraissait condamnée à plus ou moins brève échéance, du moins en tant qu’élément structurant. Ce mouvement semblait irréversible lorsque le choc de la guerre des Six Jours vint tout bouleverser.

Après cela, en effet, les grands discours sur le socialisme et l’unité de la nation arabe apparurent soudainement vides et creux. Et c’est alors que l’idéologie islamique, que l’on pensait enterrée après les coups de boutoir que lui avaient porté Atatürk, Bourguiba, Nasser et consorts, tous partisans d’un nationalisme radicalement laïc, retrouva une partie de son attrait, non seulement dans le petit peuple mais aussi dans une partie des élites. Cela faisait déjà plusieurs décennies que certains chefs religieux critiquaient le tournant moderniste pris par leurs nations respectives, y voyant une trahison manifeste des idéaux et des valeurs de l’islam[25]. Leur analyse, longtemps dédaignée, sembla soudainement trouver une pleine et entière confirmation. On verra ainsi émerger une sorte de modernité réactionnaire dont le discours sera bientôt repris par des groupes d’activistes dont les actions vont avoir de graves conséquences sur la stabilité interne des pays arabo-musulmans. Dès lors, les dirigeants concernés vont osciller entre la volonté de réprimer l’aspect contestataire de ce mouvement d’opinion et le désir d’arriver à en capter une partie à leur profit, ce qui les amènera notamment à appliquer une politique de plus en plus conservatrice sur le plan des valeurs.

Les étapes de cette évolution sont bien connues. En avril 1964, la politique laïciste du pouvoir ba’athiste syrien entraîne une première insurrection dans la ville très conservatrice de Hama. A la mort de Nasser, son successeur Sadate décide de faire alliance avec l’establishment religieux. En septembre 1971, l’article 2 de la nouvelle constitution égyptienne vient donc affirmer que l’Islam est la religion de l’Etat et que les principes de la loi islamique doivent être considérés comme l’une des sources de la législation. La manne pétrolière va également donner à l’Arabie Saoudite les moyens de promouvoir sa vision rigoriste de l’islam. En février 1974, la conférence islamique de Lahore va d’ailleurs marquer un véritable triomphe diplomatique pour Riyadh. Arrivé au pouvoir en 1977, le président pakistanais Muhammad Zia ul-Haqq annoncera rapidement son intention de faire de la défense de l’Islam le socle idéologique de son régime.

Et pourtant, cette situation va rester longtemps en dessous des radars de l’orientalisme. En France, seuls quelques rares experts, tels le journaliste Jean-Pierre Péroncel-Hugoz (1940) ou encore les chercheurs Olivier Carré (1935) et Rémy Leveau (1932-2005), tous les trois installés au Moyen-Orient et donc particulièrement bien placés pour en ressentir les évolutions, vont tenter d’informer leurs compatriotes sur l’importance du mouvement alors en cours ainsi que sur sa potentielle dangerosité[26]. Il aura fallu que survienne la terrible année 1979 avec son cortège de bouleversements (révolution iranienne en février, prise d’otage à La Mekke en novembre et invasion de l’Afghanistan en décembre) pour que leurs mises en garde commencent à être entendues.

. Une difficile neutralité

Paradoxalement, l’ignorance manifestée à l’égard d’une civilisation étrangère peut parfaitement se conjuguer avec le mépris et l’hostilité entretenus à son égard. Il est ainsi un fait dont Charles Pellat aura pu constater l’évidence tout au long de sa carrière, c’est à quel point les études arabes et islamiques portent en elles une dimension, et pour ainsi dire une charge symbolique, d’une prégnance qu’aucune autre discipline ne saurait leur contester.

Car étudier l’islam et les musulmans, du moins pour un chercheur occidental, n’a pas les mêmes implications que le fait de travailler sur la civilisation chinoise ou indienne, sans parler de la culture des Bororos et des Nambikwara, auxquels Claude Lévi-Strauss a consacré ses premiers ouvrages d’ethnologie. Car il est certain que l’Europe s’est largement construite en opposition au monde islamique (et inversement) et que, à la fois sur les plans culturels et politiques, ces affrontements séculaires ont ancré toute une série de préjugés qui ont même fini par constituer une forme d’inconscient collectif.

Pour le dire simplement et directement, s’intéresser à l’islam, ce fut pendant longtemps et cela reste encore pour certains, s’intéresser au « grand autre » et même souvent à un ennemi héréditaire et irréconciliable. Dans sa jeunesse algérienne déjà, Charles Pellat avait été témoin des lourds stéréotypes dont était alors accablé l’indigène dans la société coloniale, où il était tour à tour accusé d’être violent, malhonnête, pervers, dangereux, arriéré, sale, paresseux, fataliste et parfois tout cela à la fois[27]. Bien que son pouvoir parut bien établi, la République française se montrait en réalité très inquiète et surveillait constamment la façon dont pensaient et agissaient les musulmans, considérés comme formant par essence une population dangereuse et instable. Entre 1919 et 1924, les progrès électoraux remportés par l’émir Khaled Ben Al-Hachemi susciteront ainsi une très forte inquiétude dans les milieux européens d’Algérie. Cet homme, qualifié par la presse de champion du nationalisme islamique et de l’arabisme, sera d’ailleurs finalement contraint à l’exil en Syrie.

A l’heure de sa vieillesse, Charles Pellat entendra encore une fois de plus l’opinion publique s’inquiéter, cette fois-ci à cause des succès politiques remportés dans cette même Algérie par le Front islamique du salut, dont les dirigeants promettaient en cas de victoire l’établissement d’un Etat fondé sur la loi religieuse et une redéfinition radicale des rapports entretenus avec l’ex-puissance coloniale. Entre-temps, que ce soit à cause des attaques commises par le FLN ou le Hezbollah, des déclarations incendiaires du président Nasser ou du colonel Kadhafi, ou bien encore des difficultés posées par la présence en Europe d’une communauté immigrée d’origine nord-africaine de plus en plus visible et importante, rares auront été les périodes où les Arabo-Musulmans n’auront pas été considérés, en France notamment, comme des objets de suspicion et parfois de détestation. En témoigne parfaitement la répugnance de nombreux établissements du secondaire ou d’universités à installer en leur sein des classes de langue arabe ou des départements d’islamologie par crainte d’alimenter le « fondamentalisme » ou au contraire de subir les foudres de celui-ci[28]

Et, à l’inverse, une frange certes beaucoup plus tenue mais néanmoins influente au sein de l’école orientaliste française, a toujours témoigné pour son objet d’étude d’une évidente sympathie. Souvent inspirés par les réflexions de René Guénon (La Crise du monde moderne, 1927), de nombreux intellectuels ont ainsi vu dans l’islam mystique la planche de salut d’un Occident prêt à sombrer dans le matérialisme. Louis Massignon, Henry Corbin, Louis Gardet et quelques autres se sont ainsi approchés de cette position sans l’affirmer explicitement, à l’inverse de Thimotée Buret, Vincent Monteil, Eva de Mitray-Meyerovitch ou Najm Ou-Dine Banmate, qui n’ont pas hésité à la revendiquer. D’autres encore, comme l’essayiste Jacques Benoist-Méchin par exemple, se sont montrés fascinés par la force des jeunes régimes arabes issus de la décolonisation, où ils voyaient l’illustration de vertus martiales et viriles à présent délaissées par l’Europe. Quelques-uns enfin, et Jacques Berque en particulier, ont longtemps entretenu la vision irénique d’un passé commun pourtant bel et bien révolu. D’une façon ou d’une autre, tous ont vu s’exercer sur eux ce que Maxime Rodinson a appelé la fascination de l’islam (1980).

Dès lors et durant toute sa vie, Charles Pellat va s’efforcer au contraire de rester sur cette mince ligne de crête qui sépare l’apologie du rejet et l’empathie de la connivence, tentant ainsi de démontrer qu’un chercheur doit pouvoir se consacrer à son domaine d’étude, aussi clivant qu’il soit, sans tomber dans aucun de ces écueils.

. La retraite et la postérité

Constatant que ses difficultés avec Madame Sourdel ont atteint un point de non retour et parvenu qui plus est au deuxième échelon de la classe exceptionnelle du professorat d’université, Charles Pellat choisit d’utiliser le surcroit d’ancienneté qu’il a acquise du fait de son long passage dans l’armée pour demander une mise à la retraite anticipée à compter du 1er octobre 1978. Une ultime déception va intervenir lorsqu’il devra constater son échec à faire de Gérard Lecomte son successeur à Paris-IV (c’est finalement Michel Barbot qui sera nommé à ce poste). Roger Arnaldez ayant lui aussi demandé à prendre sa retraite la même année, l’équipe que Charles Pellat avait mise sur pied se retrouvera dès lors totalement dispersée.

Admis au grade de professeur émérite en novembre 1980, Charles Pellat va bénéficier d’une belle (mais tardive) consécration en se voyant élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en juin 1984. Grâce notamment au ferme soutien de Claude Cahen, qui avait accepté de soutenir sa candidature, il pourra ainsi succéder à Henri Laoust mais aussi, plus indirectement, à toute une série d’islamologues et d’orientalistes de renom qui avant lui ont représenté leur discipline au sein de l’Institut de France[29]. Sur l’épée qu’il recevra en janvier 1986 et qu’il fera sertir d’un palmier, de roseaux et d’un dôme de mosquée, il fera graver la devise kun halîman, tâsud (« par la magnanimité, tu domineras »), un conseil que cet homme sanguin mais désormais plus apaisé souhaitait peut-être se donner à lui-même ?

Devenu un paisible retraité, Charles Pellat va pouvoir consacrer ses moments de loisir à la lecture des romans policiers d’Agatha Christie ou encore sa passion pour le bridge. Hélas, victime d’arthrite aux mains, il aura de plus en plus de difficultés à écrire. Plus grave, atteint d’un cancer de la vessie, il va devoir endurer une chimiothérapie ainsi des séances de rayons en mars 1987, ce qui ne l’empêchera pas de subir une cystectomie quelques mois plus tard. A peine remis, il va se briser le col du fémur, ce qui lui interdira pratiquement de se mouvoir sauf à se faire aider d’une canne. Il subira aussi les conséquences d’un tabagisme qu’il a pratiqué tout au long de sa vie d’adulte.

Malgré toutes ces difficultés, Charles Pellat fera cependant de son mieux pour continuer son travail de recherche et de publication. Il livrera ainsi régulièrement des articles et des comptes rendus pour diverses revues[30] tout en continuant de consacrer la majorité de ses efforts à l’édition de l’Encyclopédie de l’Islam. En 1989, après le décès de son épouse Andrée, il va se lancer dans la rédaction de mémoires qu’il ne parviendra cependant pas à achever. En 1991, il quittera brièvement sa légendaire réserve pour s’opposer publiquement à la participation de son pays à la guerre du Golfe, y voyant là une dangereuse rupture avec la tradition de bienveillance et d’empathie que la France avait jusque-là poursuivi à l’égard du monde arabe. Il livrera son dernier compte rendu en juillet 1991, soit quarante-six années après sa première publication en tant que chercheur.

Charles Pellat est décédé à Bourg-la-Reine le mercredi 28 octobre 1992, à l’âge de 78 ans. Ses obsèques ont été célébrées deux jours plus tard dans l’église Saint-Gilles. Il a été enterré aux côtés de son épouse dans le cimetière de la commune.

Depuis 1992, les hommages adressés à la mémoire du chercheur ont été bien modestes. Une journée de commémoration a toutefois été organisée en Sorbonne le 31 mars 1993. Ont alors pris la parole Maxime Rodinson, André Miquel, Abdallah Cheik-Moussa, Emeri Van Donzel, Roger Arnaldez, André Caquot, Ahmed Abdesselem et Jamel-Eddine Bencheikh. Au terme de cette journée, il a été décidé de renommer la salle des agrégés d’arabe salle Charles Pellat, nom qu’elle a conservé jusqu’à nos jours.

Du fait des relations plutôt difficiles qu’il avait entretenues avec ses collègues arabisants, ils seront assez peu nombreux à lui adresser des témoignages écrits de leur sympathie. Parmi eux, seuls satisferont à cette exigence son vieux complice Roger Arnaldez et, au nom de l’Institut, l’historien Charles Monfrin et pour l’Académie des sciences d’Outre-Mer, le préfet Jean Rigotard. Ses confrères tunisiens se montreront un peu plus reconnaissants. Dès 1987, Mohammed Talbi avait ainsi tenu à ce que les Cahiers de Tunisie établissent un numéro spécial afin de recenser l’ensemble de sa bibliographie (ces Mélanges lui seront d’ailleurs remis à l’occasion d’une cérémonie organisée à l’ambassade de Tunisie en mars 1989). Enfin, à l’initiative de son gendre, Goulven Guilcher, et du propriétaire de la librairie Abencerage, le manuscrit inachevé de ses mémoires a pu être édité en 2007 sous le titre Une vie d’arabisant.

Frappé par le décès brutal de son ami et confrère, l’iranologue Henri Massé (1886-1969)[31], Charles Pellat avait fait de son mieux pour que la bibliothèque de ce dernier puisse être mise à la disposition des chercheurs au sein du département d’islamologie de Paris-IV, ce qui avait fini par se produire en 1972. Après sa mort et conformément à ses dernières volontés, les 2 000 titres de sa collection personnelle seront également légués au département des études arabes de la Sorbonne où ils sont donc venus rejoindre le fonds Henri Massé.

Arrivé à la fin de notre exposé, qu’il nous soit permis de souhaiter que l’on publie un jour la biographie de Djahiz que Charles Pellat avait réalisée en 1967 mais qui n’avait pas pu trouver d’éditeur à l’époque (tandis qu’une version allemande puis anglaise étaient pourtant parues). Un véritable volume de mélanges serait également le bienvenu afin de pouvoir rassembler ses textes majeurs (extraits de livre, principaux articles, comptes rendus, préfaces). Il devra bien évidemment être accompagné de plusieurs index et d’un lexique très détaillés afin d’en faciliter le maniement. Seul un tel chantier pourra permettre de mesurer à sa juste valeur la contribution apportée par Charles Pellat aux études arabes, contribution qui, à n’en point douter, fut à la fois importante et utile.


Sources :

Archives Nationales, Pierrefitte : rapports de soutenance de thèses d’Etat, 1943, 1949-1970 (19930389/70)

Archives Nationales, Pierrefitte : Université Paris IV, dossier de carrière de Charles Pellat (20010016/6)

Archives Nationales, Pierrefitte : Institut National des Langues et Civilisations Orientales, dossier des enseignants de langue, chaire d’arabe littéral (20100053/11).

Service Historique de la Défense, Vincennes : dossier de carrière de Charles Pellat (GR 2000 Z 1618 9945)

Bibliographie (les articles en gras n’ont pas pu être consultés) :

. Arnaldez, Roger : « Charles Pellat », Journal Asiatique, n°281, 3-4, pp. 226-229, 1993.

. Aron, Raymond : « Grandeur et misère de La Sorbonne », Le Figaro, 3 juin 1959.

. Avez, Renaud : L’Institut français de Damas au palais Azem (1922-1946) à travers les archives, Témoignages et documents présentés par l’Institut français de Damas, Presses de l’IFPO, 2015.

. Berman, Peri : A History of the Encyclopedia of Islam, Lockwood Press, 2018.

. Blachère, Régis : « Evariste Levi-Provencal », Arabica, n°3, 1956, pp. 133-135.

. Blanchard, Pascal & Boëtsch, Gilles : « La France de Pétain et l’Afrique », Canadian Journal of African Studies / Revue Canadienne des Études Africaines, n°28-1, 1994, pp. 1-31.

. Bosworth, Edmund : « Charles Pellat and the Encyclopaedia of Islam, a personnal reminiscence », Books and Bibliophiles, Studies in honour of Paul Auchterlonie on the Bio-Bibliography of the Muslim World, Gibb Memorial Trust, 2014.  

. Brisson, Thomas : « Les intellectuels arabes et l’orientalisme parisien (1955-1980), comment penser la transformation des savoirs en sciences humaines », Revue française de sociologie, vol. 49, n°2, 2008.

. Brisson, Thomas : « Décoloniser l’orientalisme ? Les études arabes françaises face aux décolonisations », Revue d’histoire des sciences humaines, n°24, 2011, pp. 105-129.

. Cahen, Claude & Pellat, Charles : « Les études arabes et islamiques », Cinquante ans d’orientalisme en France, numéro spécial pour le cent-cinquantenaire de la Société Asiatique, (1822-1972), Journal Asiatique, n°261, 1973, pp. 89-107.

. Charle, Christophe & Jeanpierre, Laurent (sous la direction de) : La vie intellectuelle en France, tome II, de 1914 à nos jours, Seuil, 2016.

. Collectif : « Mélanges en l’honneur de Charles Pellat », Les cahiers de Tunisie (kurrâsat at-tunisiyah), tome 35, n°139-140, Publications de l’Université de Tunisie, Tunis, 1987.

. Collectif : Le centenaire de l’agrégation d’arabe, actes du séminaire national organisé les 17 et 18 novembre 2006, Eduscol, 2008.

. Gyss-Vermande, Caroline : Livre blanc de l’orientalisme français, Société Asiatique, 1993.

. Hadj-Sadok, Mahammad : « L’agrégation d’arabe (1907-1975) », Bulletin d’études orientales, n° 29, 1977.

. Hokayem, Antoine : « Les interventions de l’Allemagne nazie dans les Etats du Levant sous mandat français et leurs répercussions, juin 1940 – juillet 1941 », European Totalitarism in the Mirrors of Contemporary Arab Tought, Orient-Institut Studies, n°1, 2012.

. Jeantelot, Charles : Repères au crépuscule, espoirs irraisonnés, Nouvelles Editions Latines, 2005.

. Khoury, Gérard : « Regards sur les rapports de mission politique de Louis Massignon (1905-1955) », in Une histoire du Proche-Orient au temps présent, Editions de la Sorbonne, 2015.

. Labrousse, Pierre (textes réunis par) : Langues’O 1795-1995, Deux siècles d’histoire de l’Ecole des langues orientales, INALCO-Hervas, 1995 (voir en particulier l’intervention de Gérard Troupeau).

. Henri Laoust & Sami Dahan : « l’œuvre de l’Académie arabe de Damas », Bulletin d’études orientales, tome 13, 1949, pp. 161-219.

. Laurens, Henry : « L’orientalisme français, un parcours historique », in Penser l’Orient, sous la direction de Youssef Courbage et Manfred Kropp, Presses de l’IFPO, 2004.

. Laurens, Henry : « Le mandat français sur la Syrie et le Liban », in France, Syrie et Liban, 1918-1946, de Nadine Méouchy, 2002.

. Le Cour Grandmaison, Olivier : Ennemis mortels, Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, La Découverte, 2019.

. Méouchy, Nadine : « La presse de Syrie et du Liban entre les deux guerres (1918-1939) », in Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’Entre-deux-guerres, Revue des Mondes musulmans et de la Méditerranée, n°95-98, 2002, pp. 55-70.

. Mayeur-Jaouen, Christine : Livre blanc des études françaises sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans, Groupement d’intérêt scientifique du CNRS, 2014.

. Messaoudi, Alain : Les Arabisants et la France coloniale, ENS Lyon, 2015.

. Messaoudi, Alain : « Contribuer au débat public ou garder le silence ? Quelques figures des études arabes, berbères et islamiques françaises face à la guerre d’Algérie », Les Cahiers d’EMAM, n°23, 2014, pp. 77-100.

. Messaoudi, Alain : « L’arabe à l’école, une langue mal-aimée », Plein droit, 2013/3, n° 98, pp. 12-15.

. Messaoudi, Alain : « Les Etudes arabes à l’Université française en contexte colonial », Ibla, Tunis, n°197, janvier 2007, pp. 22-40.

. Monfrin, Jacques : « Allocution à l’occasion du décès de Charles Pellat », in Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (CRAI), 1992, p. 647-649.

. Pellat, Charles : « Notice sur la vie et les travaux d’Henri Laoust, membre de l’Académie »,

Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, n°130-3, pp. 502-518, 1986.

. Pellat, Charles : Une vie d’Arabisant, Editions de la librairie Abencérage, 2007.

. Pouillon, François (sous la direction de) : Dictionnaire des orientalistes de langue française, IISMM, Karthala, 2008.

. Reig, Daniel : Homo orientaliste, La Langue arabe en France depuis le 19e siècle, Collection Islam-Occident, Maisonneuve et Larose, 1988.

. Sbai, Jalila : La politique musulmane de la France. Un projet chrétien pour l’islam ? 1911-1954, CNRS Editions, 2018.

. Shukri-Khury, Philip : Syria and the French Mandate, The Politics of Arabe Nationalism, 1920-1945, Princeton Studies on the Near East, 2016 (première édition 1987).

. Talbi, Mohammed : « Charles Pellat, homme de cœur et de science », Les cahiers de Tunisie (kurrâsat at-tunisiyah), n°45, 159-160, pp. 9-11, 1992.

. Troupeau, Gérard : « Deux cents ans d’enseignement d’arabe à l’école des langues orientales », Arabian Humanities, 4-5, 1997. 

. Recham, Belkacem : « Les indigènes nord-africains prisonniers de guerre (1940-1945) », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°223, 2006, pp. 1909-125.

. Rigotard, Jean : « Eloge de Charles Pellat », Mondes et Cultures, t. 55, pp. 310-323, 1995.

. Ries, Julien : « Le XXIXe congrès des Orientalistes, Paris (16-22 juillet 1973), Revue Théologique de Louvain, n°5/2, pp. 252-255, 1974.

. Vadelorge, Loïc : De l’Université de Paris aux université d’Ile-de-France, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

. Vermeuren, Pierre : Misère de l’historiographie du Maghreb post-colonial (1962-2012), Publications de la Sorbonne, 2012.

. Zabbal, François : « L’islamologie des universitaires musulmans en France, entre exégèse coranique et méthode critique », Après l’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, IISM-Karthala, 2011.


Notes :

[1] Fondée en 1922, l’Académie des sciences coloniales a pris son appellation actuelle en 1957. Charles Pellat y fut d’abord reçu comme membre libre en 1973 puis en tant que membre titulaire à compter du 5 décembre 1986. 

[2] A la suite de son installation en région parisienne en 1946, Charles Pellat va d’abord habiter pendant quelque temps à Paris avant d’aller s’installer au n°10 de l’avenue Joffre à Vaucresson, près de Versailles puis au 3 rue des Chênes, à Pomponne, près de Lagny-sur-Marne. Après 1956 il ne quittera plus la résidence Athénée de Bourg-la-Reine. Celle-ci disposait alors de logements réservés aux personnels de l’Université de Paris, ce qui explique notamment que les Pellat aient eu les Guilcher pour voisins.

[3] Les congrès orientalistes d’après-guerre n’ont pas cessé de gagner en importance : 800 invités, 300 communications et 10 sections en juillet 1948 (Paris), 900 invités et 11 sections en août 1954 (Cambridge), 1 000 invités et 14 sections en septembre 1957 (Munich), 1 500 invités, 766 communications et 20 sections en août 1960 (Moscou), 2 500 invités en août 1967 (Ann Arbor, Michigan), etc. L’éloignement de plusieurs des congrès suivants (Inde en 1964, Australie en 1971) amènera une réduction notable du nombre de participants jusqu’à ce que celui de Paris n’arrive comme une apothéose. Si le congrès de 1973 fut le dernier, ce ne fut pas seulement en raison de l’opprobre dans laquelle était tombé le terme d’orientalisme mais aussi parce que la spécialisation croissante et l’augmentation du nombre de chercheurs rendirent désormais impossible l’organisation de réunions aussi généralistes.

[4] Cette guerre, qui a profondément divisé l’opinion française, scindera aussi le milieu des orientalistes en deux camps rivaux. Si Claude Cahen, Vincent Monteil, Régis Blachère, Charles-André Julien et Maxime Rodinson, souvent membres de la SFIO ou du PCF, vont rapidement prendre fait et cause pour l’indépendance, d’autres comme Georges-Henri Bousquet, Marcel Colombe, Philippe Marçais ou Jean Servier chercheront au contraire à s’y opposer par tous les moyens. En bon patriarche, Louis Massignon essaiera tant bien que mal à maintenir un certain équilibre entre ces deux partis. Fondateur en 1947 du Comité chrétien d’entente France-Islam et co-animateur depuis 1952 du Comité France-Maghreb, il ne cessera d’œuvrer pour la paix et finira ainsi par s’attirer ainsi les foudres des partisans les plus déterminés de l’Algérie française (dont certains n’hésiteront pas à le rouer de coups le 18 février 1958, à l’occasion d’une conférence donnée au Centre catholique des intellectuels français). Il y a lieu de noter que du côté musulman, deux hauts responsables du FLN avaient reçu une formation d’historien, à savoir Mostepha Lacheraf (1917-2007) et Mohand Cherif Sahli (1906-1989).

[5] Charles Pellat n’ignorait pas la mésaventure subie par l’un de ses maîtres, Henri Pérès (1890-1983). Secrétaire de l’Institut d’Etudes orientales de la Faculté d’Alger, directeur de l’Ecole pratique d’études d’arabe d’Alger et de l’Institut supérieur d’études islamiques d’Alger, Henri Pérès fut contraint de quitter Alger de façon précipitée en 1963 et perdit au passage sa précieuse bibliothèque (Caplat, Guy : « Henri Pérès », dans l’Inspection générale de l’instruction publique au XXe siècle, pp. 426-430, 1997). De la même façon, Emile Dermenghem verra disparaître le très riche fond qu’il avait accumulé au profit de la bibliothèque du gouvernement-général.

[6] En 1957, l’Institut des Hautes Etudes Marocaines deviendra faculté des lettres de la toute nouvelle université de Rabat. Trois ans plus tard, l’Institut des hautes études de Tunis deviendra le socle de l’université de Tunis. Deux universitaires français, Charles André-Julien au Maroc et Pierre Marthelot en Tunisie ont joué un rôle central dans cette passation de pouvoir.

[7] De grands spécialistes occidentaux viendront également donner des conférences à l’IEI comme les Britanniques Montgomery Watt, Bernard Lewis (1957) et Robert Bertram Serjeant (1967), le Polonais Tadeusc Lewicki (1968), l’Espagnol Juan Vernet (1965), le Belge Armand Abel (1966), l’Allemand Willy Hartner (1967) ou encore le Germano-Américain Wilferd Madelung.

[8] Et notamment le Pakistan (1957, 1961), le Maroc (1961, 1962, 1963, 1978), l’Inde (1961-1962, 1964), le Liban (1965, 1968), la Jordanie (1965), la Syrie (1965), l’Irak (1965), l’Arabie-Saoudite (1965, 1968, 1970), l’Algérie (novembre 1971), la Lybie (mars 1972), le Sénégal (1970, 1971, 1974), la Mauritanie (1972), etc. L’un de ses seuls regrets à cet égard sera de n’avoir pas pu assister au festival de poésie arabe prévu à Basra en Irak en novembre 1973. Cette célébration fut en effet annulée après le déclenchement de la guerre avec Israël, privant ainsi Charles Pellat de la seule occasion qui lui aurait permis de visiter la patrie de son cher Djahiz. A l’occasion de ces différents séjours, il aura plusieurs fois l’occasion de croiser des membres du corps diplomatique français dont il avait lui-même assuré la formation à l’époque où il enseignait la culture et la langue arabe, que ce soit au sein de l’armée ou bien à l’institut des langues orientales (Charles Jeantelot, Georges de Bouteiller, etc.).

[9] Un étudiant nord-africain l’ayant heureusement prévenu à temps, le professeur Pellat parviendra à déménager la plupart de ces affaires avant que son bureau ne soit occupé. Le centre Censier ne sera évacué que le 6 juillet 1968, soit bien après la Sorbonne proprement dite. Un manuscrit d’Ibn Khaldun qu’on avait prêté à Charles Pellat aura néanmoins été perdu à cette occasion.

[10] L’assesseur du doyen, Raymond Las Vergnas, ainsi que le secrétaire-général de l’Université de Paris, Georges Bourjac, n’avaient pas hésité à se joindre aux étudiants révoltés.

[11] « Vers un grand centre d’études islamiques à Paris ? », Le Monde, 6 janvier 1955 ; De Montety, Henri : « A propos de la création à Paris d’un grand centre d’études islamiques », Le Monde, 21 janvier 1955. Le projet était soutenu par François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur et donc chargé des cultes.

[12] A l’instar du professeur de littérature française Jacques Robichez, qui n’hésitera pas se défendre avec ses poings contre ceux qui souhaitaient l’empêcher d’assurer ses cours le 23 mars 1971. En octobre 1976, Paris IV recrutera dans ses effectifs le philosophe et militant royaliste Pierre Boutang (malgré l’opposition de Pierre Bourdieu et Jacques Derrida).

[13] En tout, Paris IV gérait alors 17 UER. Jean Ganiage y dirigeait un département d’histoire contemporaine du monde arabe

[14] En particulier les IVe (philologie) et Ve sections (études religieuses). Henry Corbin fut directeur d’étude à la Ve section de 1954 à 1978, Louis Massignon enseigna également à la Ve section de l’EPHE à partir de 1932, de même que Régis Blachère, qui sera directeur d’études de philologie arabe à la IVe section entre 1942 à 1968.

[15] L’ancienne VI section de l’EPHE (sociologie) deviendra officiellement autonome en 1975 sous le nom d’EHESS. Parmi ceux qui y donnèrent des cours consacrés au monde musulman dans les années 60 et 70, on peut citer Jacques Berque (sociologie musulmane), Germaine Tillion (ethnographie du Maghreb), Joseph Tubiana (ethnologie historique de l’Afrique noire), Maxime Rodinson (ethnologie historique du Proche-Orient), Pierre Marthelot (géographie humaine de l’Afrique du Nord), Lucette Valensi (histoire sociale de l’islam méditerranéen).

[16] Créée dès 1948, la section n°28 consacrée aux « civilisations non classiques » sera remplacée en 1960 par la section n° 24 (« langues et civilisations orientales »), devenue la section 31 en 1967, puis la section 33 en 1971 (avec pour la première fois une sous-section « études islamiques »), la section 38 en 1976 et enfin la section 44 en 1983. En février 1991, cédant à la mode anti-orientaliste, le CNRS finira toutefois par la supprimer au profit de nouveaux postes aux intitulés bien plus vagues (« hommes et milieux des mondes anciens et médiévaux », « formation du monde moderne », etc).

[17] On peut citer le travail de Nikita Eliseef et Ali Merad à Lyon ou encore celui de Toufic Fahd à Strasbourg, mais il faudra surtout évoquer le travail accompli à l’université de Marseille-Aix-en-Provence par Roger Le Tourneau (1907-1971), Lucien Golvin (1908-2002), Robert Mantran (1917-1999), Jean-Louis Miège (1923-2018), André Raymond (1925-2011), Gabriel Camps (1927-2002), Charles Vial (1928) et Jean-Claude Garcin (1934). C’est à Aix en effet que vinrent s’installer de nombreux chercheurs français contraints de quitter le Maghreb après les indépendances.

[18] En mai 1926, l’intellectuel égyptien Taha Hussayn déclencha ainsi une grave polémique après avoir remis en cause le caractère historique des faits relatés dans le Kur’ân. Il devra passer neuf mois en France, le temps que les esprits s’apaisent, et sera contraint de retirer les passages les plus polémiques de son ouvrage sur la poésie antéislamique.

[19] Il est par ailleurs certain que l’idéologie coloniale, c’est-à-dire la thèse selon laquelle il incombait à l’Occident de conquérir l’Orient pour le « moderniser », a été partagée par de nombreux orientalistes. Ceux-ci ont régulièrement été sollicités pour conseiller les autorités en matière de « politique musulmane ». Plusieurs d’entre eux ont même dirigé des missions officielles pour le compte du Quai d’Orsay, en particulier Louis Massignon, qui s’est rendu à de nombreuses reprises au Levant pour cette raison. Fondée en juin 1911, la commission interministérielle des affaires musulmanes a été, jusqu’à sa disparition en 1937, l’instance chargée de définir la « politique musulmane » de la France. C’est un célèbre orientaliste, Edmond Doutté, l’un des élèves de René Basset, qui en assura le secrétariat général après la Première Guerre mondiale. Par la suite, les deux institutions les plus influentes en la matière furent le Haut comité méditerranéen et de l’Afrique du Nord ainsi que le Centre des hautes études d’administration musulmane (CHEAM). Le premier avait reçu pour tâche d’éclairer le gouvernement tandis que le second devait former le personnel civil et militaire destiné à travailler en pays musulman (tâche jusqu’alors dévolue à l’Ecole coloniale). Secrétaire général du Haut comité méditerranéen de 1936 à 1939, Charles-André Julien (1891-1991) se prononcera rapidement pour une décolonisation négociée tandis qu’à l’inverse, le directeur du CHEAM, Robert Montagne (1893-1954), défendra jusqu’au bout la mission impériale de la France. 

[20] En 1964, Charles Pellat sera sollicité par l’UNESCO afin d’étudier la possibilité de pouvoir recenser toutes les études scientifiques rédigées en langue arabe au Moyen Âge. Sur l’intervention des Soviétiques, ce vaste projet lui sera retiré pour être attribué à un chercheur turc installé en Allemagne, Fuat Sezgin (1924-2018). Le fruit de ses efforts, la Geschichte des Arabischen Schrifttums, comprend 17 volumes publiés entre 1967 et 2000.

[21] Il faudra attendre encore plusieurs années avant que l’avancée de la recherche ne vienne apporter des positions plus nuancées. Car certes, s’il est impossible de prétendre que la religion musulmane sous sa forme « classique » (c’est-à-dire avec sa théologie complexe et son droit élaboré) est née telle quelle de la prédication muhammadienne, il est cependant indéniable que les 7e et 8e siècles ne sont pas pour autant des « déserts documentaires ». La codicologie a ainsi fourni la preuve que des manuscrits complets du Kur’ân étaient déjà en circulation vers le milieu du 7ème siècle. L’archéologie et l’épigraphie ont démontré que bien des traits spécifiquement islamiques étaient effectivement très anciens comme l’usage de l’ère hégirienne par exemple. Enfin et surtout, une réévaluation de la littérature de l’époque omeyyade a permis d’établir que les grands textes de l’époque abbasside trouvaient bien souvent leur origine dans des réflexions plus anciennes (ex. travaux sur le hadith ancien de Harald Motzki). Quant à Jacqueline Chabbi, elle a bien souligné qu’une partie du discours prophétique s’ancrait dans les réalités anthropologiques de la société arabe (et notamment bédouine) de l’Antiquité tardive.

[22] Entre 1956 et 1978, c’est-à-dire au cours de la période où Charles Pellat a exercé comme professeur en Sorbonne, plusieurs orientalistes ont dirigé des chaires au Collège de France : Gastion Wiet (« langue et littérature arabe », 1951-1959), Henri Laoust (« sociologie musulmane », 1956-1975), Jacques Berque (« histoire sociale de l’islam contemporain », 1956-1981), André Miquel (« langues et littérature arabe classique », 1976-1997).

[23] Pellat, Une vie d’arabisant, pp. 145-147.

[24] Et cela bien que les liens étroits que Louis Massignon entretenait avec le Quai d’Orsay lui aient valu une solide réputation d’espion tandis que sa foi ardente le fera souvent passer pour un apologiste chrétien. Ch. Pellat ne sera d’ailleurs pas admis au sein de l’Académie arabe du Caire, que Louis Massignon avait rejointe en 1934. Henri Laoust avait été admis à celle de Damas en 1942 puis à celle du Caire en 1948.

[25] Dont les plus importants seront Hassan al-Banna et Sayyid Kutb en Egypte, Sayyid Abu A’Ala Mawdudi au Pakistan, Marwan Hadid en Syrie, Hassan at-Turabi au Soudan, Ibn Badis en Algérie, Ali Nadwi en Inde, Taki al-Dîn al-Nahbani au Liban ou encore Ruhollah Khomeyni en Iran. Les prédicateurs égyptiens A. Kishk et M. Sharawi ont également joué un rôle majeur dans ce grand mouvement de retour du discours religieux.

[26] Olivier Carré, « Le Monde arabe et l’ombre de l’islam », Le Monde, 2 avril 1974.

[27] On trouvera un bon résumé de cette vision négative dans l’ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison, Ennemis mortels, La Découverte, 2019.

[28] Mayeur-Jaouen, 2014, p. 27 ; Messaoudi, 2013, p. 9.

[29] Pour ne citer que les plus récents : William Marçais (1927-1956), Maurice Godefroy-Demonbynes (1935-1957), Gaston Wiet (1957-1971), Régis Blachère (1972-1976), Claude Cahen (1973-1991) et Henri Laoust (1974-1983). Charles Pellat était déjà auxiliaire de l’Académie depuis 1970 et avait reçu le prix du budget en 1982. Il prendra officiellement possession de son siège à l’occasion de la séance du 7 décembre 1984.

[30] Sa mauvaise santé ne lui permettant plus toujours de faire preuve de la même vigilance, sa légendaire rigueur sera parfois mise à mal. En 1989, le paléographe Yusuf Raghib (CNRS) livrera d’ailleurs un compte-rendu cinglant de la traduction faite trois ans plus tôt par Charles Pellat de plusieurs calendriers agricoles égyptiens. Il lui reprochera en particulier de ne s’être pas suffisamment documenté scientifiquement afin de pouvoir traduire avec précision les noms de plantes ou d’animaux employés par les auteurs (« A propos des cinq calendriers égyptiens de Ch. Pellat », Studia Islamica, n°70, pp. 163-168, 1989). 

[31] Henri Massé avait été renversé par une voiture.

Crédit photographique : assemblée d’étudiants dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, 28 mai 1968 [Eric Koch / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s