Charles Pellat (IV) : travaux académiques et enseignement

IV. Travaux académiques et enseignement

. Les publications

Tout au long de sa carrière, Charles Pellat tiendra toujours à affirmer que la valeur d’un chercheur réside avant tout dans le nombre et surtout dans la qualité de ses publications. Comme en témoigne la richesse de sa bibliographie, il a su se montrer fidèle à ce principe : ouvrages, articles, comptes rendus, traductions ou préfaces, il a laissé derrière lui une œuvre ample et multiforme dont on ne pourra ici qu’esquisser brièvement les lignes.

A l’instar de Régis Blachère, son grand devancier (et rival), Charles Pellat est foncièrement un historien de la littérature arabe et notamment de l’art poétique. Que peut-on savoir du parcours de tel ou tel auteur, quelles œuvres peut-on lui attribuer avec certitude, lesquelles doit-on considérer comme apocryphes et pourquoi, quels ont été ses maîtres et ses influences, quel vocabulaire emploie-t-il et dans quel but, comment peut-on définir son style aussi bien en vers, en prose ou en prose rimée (sâdj) ? Voilà les questions qui l’intéresse et dont il va chercher à trouver les réponses à travers une étude extrêmement fouillée et en même temps très étendue[1]. Qu’il s’agisse de la fable, du roman, de l’épopée ou du récit de voyage (rihla) et bien sûr de la poésie, qu’elle soit amoureuse (ghazal), courtoise (udhri), bacchique (khamriyya) ou ascétique (zuhdiyya), aucun genre littéraire appartenant au patrimoine littéraire arabe n’a de secret pour lui.

Ayant consacré ses talents à de nombreux auteurs, il conservera bien sûr une prédilection pour Djahiz, vers lequel il ne cessera de revenir tout au long de sa vie, à tel point que leurs deux noms finiront par être indéfectiblement attachés dans l’esprit du public, au même titre que celui de Halladj pour Massignon ou d’Ibn Taymiyya pour Henri Laoust. S’il est lui-même un spécialiste de la littérature, il faut dire qu’il possède à son tour un très beau style, à la fois clair, précis et concis, aussi agréable à lire ou à écouter en français qu’en arabe

Mais si Charles Pellat s’est souvent fait l’avocat de la grandeur culture arabe classique, dont il estime qu’elle a pleinement sa place parmi les autres productions du génie humain, il se présente aussi parfois comme l’analyste lucide de son évident déclin. Il aura notamment l’occasion de préciser son point de vue sur la chose à l’occasion du symposium organisé en juin 1956 à l’université de Bordeaux à l’initiative de Robert Brunschvig et Gustav von Grunebaum. Devant plusieurs confrères éminents, Charles Pellat va développer pendant quarante minutes ce qu’a été le rationalisme de la première époque abbasside, à l’époque où Djahiz rédigeait ses œuvres.

Comme d’autres avant lui, il estime que la victoire du camp de la tradition (nakl) sur ceux du raisonnement (‘akl) à partir du 9e siècle a provoqué une sorte « d’ankylose » qui a enfermé l’esprit critique dans un cadre bien trop étroit pour qu’il puisse être encore fécond. Il estime d’ailleurs que les germes de ce conflit étaient déjà présents à l’époque de Djahiz, lorsque le mu’tazilite (rationaliste) qu’il était a dû affronter les critiques de son compatriote Ibn Kutayba, le tenant de la seule tradition scripturaire.  L’institution progressive d’une orthodoxie et d’une orthopraxie très lourdes, puis leur prise en charge à partir du 12ème siècle par le système de la madrasa (collège d’enseignement), vont encore anémier les potentialités que la culture arabo-musulmane portait en elle. Enfin, les invasions mongoles puis les conséquences de la Grande Peste vont provoquer une militarisation de la société et un repli culturel qui vont achever de ruiner toute audace et toute créativité, que cela soit sur le plan littéraire ou scientifique. Seule la mystique sera quelque peu épargnée par ce triomphe du consensus et du conservatisme mais, revers de la médaille, le développement d’un soufisme populaire va contribuer à renforcer l’irrationalisme et le fatalisme parmi les populations. Il faudra finalement attendre la « renaissance » du 19e siècle pour voir apparaître un esprit de réforme (nahda) et donc l’espoir d’un renouveau (ba’th) en la matière.

Voilà donc pour le fond. Pour ce qui est de la forme, Charles Pellat possède une démarche tout à fait caractéristique. Ce qui frappe d’abord chez lui, c’est évidemment son extraordinaire érudition. Son domaine de prédilection est évidemment l’Irak de l’époque abbasside dont il connaît si bien la culture qu’on pourrait parfois croire qu’il y a réellement vécu. Mais sa curiosité est sans borne. Depuis la vie matérielle des Bédouins du Hedjaz jusqu’à la question des prix dans le sultanat mamelouk, en passant par les polémiques interreligieuses dans l’Andalousie médiévale, les crises de succession du califat omeyyade ou bien les querelles poétiques de la cour hamdanide, on a vraiment l’impression que pas un aspect de la civilisation arabo-islamique ne lui a échappé. Cette ampleur de vue lui permet d’établir des passerelles qui auraient échappé à d’autres entre la culture, la langue, l’histoire, etc.

En bon agrégé, c’est aussi un homme rigoureux qui aime la précision textuelle. Il ne se contente d’ailleurs pas d’accompagner ses travaux d’index et de lexiques parfois très volumineux, il tient aussi à relever et classer tout le vocabulaire utilisé par l’auteur qu’il étudie, à en commenter les éventuelles obscurités et même calculer la fréquence d’emploi de chaque terme. Bien qu’il possède une remarquable mémoire, il a aussi pris très tôt l’habitude d’enregistrer toutes ses connaissances sous la forme d’innombrables fiches.

En bon enseignant, Charles Pellat ne conçoit évidemment pas d’accumuler autant de connaissances sans chercher à les faire partager. À cet égard il sait bien que le meilleur moyen de faire connaître le patrimoine littéraire arabe consiste bien évidemment à le traduire afin qu’il puisse être lu par le plus grand nombre. Et c’est pourquoi il va déployer de grands efforts afin d’assurer la traduction de plusieurs auteurs anciens, qu’il s’agisse de Djahiz bien évidemment, mais aussi de géographes comme Al-Hamdani (m. 945) et Al-Mukaddasi (m. 1000), ou encore d’hommes de lettres tels qu’Ibn Mukaffa (m. 759), le premier prosateur de langue arabe. Il va également s’atteler à réviser la traduction de l’encyclopédie d’Al-Mas’ûdî (m. 956), les Prairies d’Or, qu’avait réalisée en leur temps Charles Barbier et Abel Pavet. Ce gigantesque travail de reprise, auquel il va consacrer près de trente années[2], l’amènera à collationner plusieurs manuscrits ignorés de ses prédécesseurs.

Outre ses propres ouvrages, Charles Pellat va également rédigé de nombreux articles au profit de plusieurs revues spécialisées.

On sait que ces publications jouent un rôle essentiel dans le monde universitaire, en ce qu’elles permettent aux auteurs de pouvoir exposer le contenu de leurs travaux sans attendre de devoir publier un ouvrage complet, mais aussi parce qu’elles leur offrent la possibilité de connaître l’actualité de la recherche dans leur discipline. Pendant longtemps, arabisants et islamologues français n’avaient eu à leur disposition que la Revue des études islamiques[3] mais deux nouveaux titres vont être lancés en 1953-54, Arabica[4] et Studia islamica[5]. Charles Pellat va fortement s’impliquer dans ces trois revues, à la fois comme auteur mais aussi en tant que membre de leurs comités de rédaction et de direction.

Il collaborera également avec bien d’autres organes français ou étrangers, comme Machriq (litt. « Orient », la revue arabophone de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth), Oriens (la revue de la Société internationale d’études orientales de l’Université de Leiden), le Journal Asiatique (édité par la vénérable Société Asiatique), les Annales islamologiques (AI,publiées par l’Institut français d’archéologie orientale du Caire, IFAO), Hespéris (la revue éditée par le Centre des Hautes études marocaines puis par l’université de Rabat) ou encorele Bulletin des études orientales (BEO, de l’Institut français du Proche-Orient).

Dans les comptes-rendus d’ouvrages qu’il rédige, principalement pour Arabica ou Oriens, Charles Pellat accorde une attention particulière aux auteurs d’expression arabe dont il cherche ainsi à faire mieux connaître le travail. En tant que spécialiste, on lui demande aussi souvent de réaliser des préfaces d’ouvrages, des notices biographiques[6] ou bien encore de produire des articles sur l’Islam ou la littérature arabe au profit d’ouvrages collectifs ou d’encyclopédies[7].

Pour ce qui concerne la publication de ses propres travaux, il va collaborer à plusieurs reprises avec la librairie orientaliste Paul Geuthner, mais aussi avec les éditions Brill de Leiden et Albin Michel de Paris, ou bien encore avec les presses de l’Institut français de Damas. C’est cependant avec la vénérable édition Maisonneuve qu’on le verra travailler le plus souvent[8].

Comme la plupart des autres orientalistes, Charles Pellat doit bien souvent convaincre des éditeurs peu optimistes quant à l’ampleur des tirages attendus pour ces livres considérés comme difficiles d’accès. A plusieurs reprises il sera d’ailleurs contraint de renoncer à la publication de ses travaux. Son ouvrage sur Djahiz de 1967 ne trouvera ainsi jamais preneur en France, pas plus que sa thèse de 1947 (non soutenue) sur la grammaire du berbère. En 1976, faute de pouvoir trouver un éditeur en France prêt à se lancer dans la publication de son livre sur la figure de Shéhérazade, il devra faire appel à une maison d’édition algéroise.

. La promotion de la langue arabe

Son passage à la tête de la chaire d’arabe classique de l’ENLOV lui a permis de s’imposer comme l’un des meilleurs spécialistes de cette langue et c’est à ce titre qu’il va être convié par Louis Massignon à venir participer au jury de l’agrégation d’arabe, une première fois en 1950 puis de nouveau en 1953. De 1958 à 1975, le nouveau président du jury, Henri Laoust, l’invitera presque annuellement à venir présider cette instance à ses côtés (Gérard Lecomte et Mahammad Hadj-Sadok complétant généralement le quatuor). Et lorsque Laoust finira par prendre sa retraite en 1975, c’est tout naturellement à Charles Pellat que l’on demandera de prendre sa succession, tâche importante qu’il assumera jusqu’en 1978[9].

En bon linguiste, il va consacrer de nombreux articles à des questions de grammaire ou de lexicographie arabe parfois très pointues.

Du fait de cette position preeminente, il devra souvent intervenir dans les débats qui agitent alors le monde des études arabes[10].

Le premier point, sans doute le plus épineux, concerne la diffusion de cet enseignement. Comme nombre de ses collègues arabisants, Charles Pellat se désole bien évidemment du peu de place qu’occupe l’apprentissage de la langue arabe en France, resté confiné à quelques rares établissements. La décolonisation l’ayant encore marginalisé, l’on ne trouvera plus en 1973 que 373 élèves inscrits en classes d’arabe dans le secondaire pour toute la France !

Un timide renouveau va ensuite commencer à se manifester. Il faut dire qu’à la suite du choc pétrolier, le gouvernement français se montrerera plus enclin à nouer de bonne relations avec le monde arabe. En outre, c’est aussi à cette époque que, pour la première fois, des enfants d’immigrés nord-africains nés et élevés en France vont commencer à venir frapper à la porte de l’enseignement supérieur dans l’espoir de redécouvrir une partie leurs racines.

Plusieurs initiatives vont alors être prises comme l’augmentation du nombre de candidats admis chaque année au concours de l’agrégation, qui va ainsi passer de 1 à 5 en 1973, ou encore la création d’un CAPES d’arabe en 1975[11]. En 1977 sera mis en place le programme ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine), conçu pour aider les enfants d’immigrés scolarisés dans le primaire à apprendre la langue du pays d’origine de leurs parents (en ce qui concerne la langue arabe des partenariats seront successivement conclus avec l’Algérie en 1981, le Maroc en 1983 puis la Tunisie en 1986 afin d’obtenir le détachement de professeurs)[12].

Le corps enseignant va aussi se structurer afin de mieux pouvoir défendre et promouvoir sa discipline. C’est en juillet 1973 que sera fondée l’Association française des arabisants (AFDA), une organisation destinée à regrouper dans un même organisme tous les professeurs d’arabe de l’Education nationale[13]. Quelques années plus tard sera également mis en place le Comité interuniversitaire des études arabes (CIEA).

Cette évolution va bientôt trouver un écho dans le domaine culturel. En juin 1971 s’ouvre ainsi au musée de  l’Orangerie la première exposition consacrée aux arts de l’Islam, un sujet jusque-là totalement ignoré[14].

Sur le plan éditorial, Pierre Bernard (1940-1995) fonde en 1972 la maison Sindbad dans le but de mieux faire connaître les grands noms des lettres arabes, qu’ils soient anciens (Ibn Arabi, Omar Khayyam) ou contemporains (Neguib Mahfouz, Youssef Idriss, Tayeb Salih). Pour la première fois et grâce à Pierre Bernard, la littérature arabe pourra ainsi s’évader du petit monde orientaliste et toucher le grand public. Quatre ans plus tard en 1976, le président Giscard d’Estaing lance le projet de construction d’un grand institut spécialement dédié à la connaissance de la culture arabe, l’IMA (qui ouvrira ses portes le 30 novembre 1987).

Parmi les sujets qui vont préoccuper Charles Pellat en matière de langue arabe, il en est plusieurs où il va pouvoir agir directement.

Le premier concerne le conflit existant entre l’étude de l’arabe littéral et celle de l’arabe dialectal, conflit qui a déjà été évoqué plus haut. A l’époque où il en présidait le jury, Louis Massignon s’était fermement opposé à ce que l’on intègre l’étude des dialectes aux épreuves écrites ou orales de l’agrégation. En véritable esthète qu’il était, il estimait en effet que seule la langue classique puisse avoir droit de citer dans un concours de cette tenue. Son successeur, Henri Laoust, choisira de maintenir peu ou prou cette ligne de conduite. Formé à leur école, Charles Pellat poursuivra également sur cette voie mais en l’infléchissant quelque peu. En 1978, il aura même l’audace de mettre au programme du concours un roman très dialectisant[15]. Et de même, bien que plutôt conservateur dans son approche, il s’opposera à tous ceux qui, parmi les arabisants, souhaitent imposer l’arabe littéral à tout prix, y compris dans le domaine scientifique, ce qui suppose de fabriquer une foule de néologismes abscons ayant peu de chance d’être compris et encore moins utilisés en dehors de cercles très restreints (ce qui ne fera que séparer les chercheurs arabes de leurs collègues étrangers).

La question de la romanisation[16] de l’arabe occupera également Charles Pellat. Car transcrire la langue arabe en alphabet latin n’est pas une chose évidente en effet. Si l’on cherche à « coller » rigoureusement à l’original et donc à rendre chaque son ou chaque particularité orthographique par un signe propre, on aboutit à un résultat passablement hermétique et indigeste. Mais à l’inverse, si l’on souhaite simplifier outre mesure et contraindre l’arabe à se « plier » en quelque sorte aux règles de l’écriture latine, il ne devient plus possible de reconnaître le sens du texte original. Pendant longtemps, cette difficulté a fait régner une complète anarchie, chaque traducteur suivant ses propres idées en la matière. En 1794, le comte de Volney (1757-1820) sera le premier à proposer un système de conversion d’écriture qui soit proprement rigoureux, c’est-à-dire univoque, complet et réversible. Au cours des décennies suivantes cependant, de nombreux savants vont se lancer le même exercice, si bien qu’un certain désordre continuera de régner. En 1935, le 19e congrès orientaliste de Rome va tenter de clore le débat en proposant l’adoption d’un nouveau système, le DIN 31635, inspiré des travaux de la Société orientaliste allemande. Mais, là encore, il ne sera pas possible d’arriver à un consensus, si bien que chaque auteur, chaque revue et chaque éditeur continueront d’agir plus ou moins à leur guise, sans parler de la presse. La décolonisation ne fera qu’aggraver cette problématique, car la langue arabe étant devenue la langue officielle de 22 pays souvent rivaux, la possibilité de promouvoir un seul système deviendra tout à fait irréaliste (à l’inverse de la Chine, qui a su imposer le hanyu pinyin). Pour sa part, Charles Pellat va faire de son mieux pour populariser la translitération dite arabica, du nom de la revue du même nom. Cette norme, très fortement inspirée de la DIN 31635, est également très proche de celle utilisée par l’Encyclopédie de l’Islam. Elle représente un moyen terme habile entre la simplicité et la précision.

Son dernier sujet de préoccupation va concerner l’édition d’un dictionnaire français-arabe de qualité. Car c’est un fait que les études françaises ont longtemps manqué d’un dictionnaire qui soit suffisamment ample pour prendre en compte toute la richesse lexicale et sémantique de la langue arabe mais aussi établir l’étymologie précise de son vocabulaire[17]. Conscient de ce problème, Régis Blachère s’était donc lancé dès 1962, aux côtés de Moustapha Chouémi et Claude Denizeau, dans l’édition d’un grand dictionnaire français-arabe-anglais. Il avait créé pour ce faire un Centre de lexicographie arabe, qui travaillait en collaboration étroite avec le CNRS. Mais la production de ce dictionnaire, baptisé Al-Kamîl (« Le Complet »), va se révéler une entreprise de longue haleine. Après un premier tome en 1967, puis un second en 1970, les premiers fascicules du troisième ne seront finalement édités qu’en 1973. Se sachant condamné par la maladie, Régis Blachère parviendra à convaincre Charles Pellat de superviser à sa place l’achèvement du projet. Non seulement il estimait que son collègue était le seul chercheur français capable de prendre en main une telle entreprise mais il savait aussi que les innombrables fiches accumulées par Pellat pourraient devenir une excellente base de travail. Hélas, Claude Denizeau s’étant retiré pour raisons de santé, le professeur Pellat ne réussira pas à s’entendre avec Moustapha Chouémi, si bien que la parution des troisième (1976) et quatrième tomes (1988) se fera pratiquement sans lui. Chouemi lui-même ne parviendra pas à aller jusqu’au bout de la tâche et le Kamil s’arrêtera donc définitivement à la racine HSW, c’est-à-dire à la sixième lettre de l’alphabet[18].

. Le « faiseur de docteurs » (sâni’ al-dakâtira)

Charles Pellat doit une bonne partie de sa notoriété au fait qu’il a dirigé un très grand nombre de thèses au cours de sa carrière[19]. Pour beaucoup d’étudiants orientaux et maghrébins en particulier, venir s’installer à Paris pour réaliser un doctorat sous sa direction deviendra une sorte d’accomplissement personnel mais aussi la promesse de réaliser ensuite une brillante carrière. Pour Pellat, l’objectif était clair et il le reconnaîtra lui-même, il s’agissait d’assurer une « participation croissante des Musulmans à l’étude scientifique, objective, de leur brillante civilisation »[20].

Souvent bougon, très strict et exigeant pour ne pas dire sourcilleux, Charles Pellat n’était certes pas un directeur facile. Mais c’était un véritable maître qui savait accorder du temps à ses élèves, notamment lorsqu’il avait repéré chez eux un certain talent et surtout une volonté suffisamment ferme pour résister aux plaisirs de la vie parisienne. A ceux-là il ne se contentait pas de prodiguer d’utiles conseils méthodologiques ou bibliographiques mais n’hésitait pas à relire et à corriger leurs travaux, chose assez rare au sein du monde universitaire pour être signalée. Et il ira parfois jusqu’à en assister certains dans la publication du résultat final de leurs travaux de recherche.

Plusieurs des élèves de Charles Pellat vont d’ailleurs s’illustrer dans le domaine des études arabes ou islamiques, que ce soit en France ou dans leurs pays d’origine : Alexandre Popovic deviendra ainsi le grand spécialiste de l’islam balkanique, qu’il enseignera au CNRS et à l’EHESS. André Miquel, qui avait réalisé sa thèse sur la géographie humaine du monde musulman médiéval sous sa direction, s’imposera comme le plus fin connaisseur du sujet, au point qu’il finira, comme nous le verrons plus loin, par supplanter son aîné dans la quête des places et des honneurs. Toufic Fahd deviendra pour sa part professeur à Strasbourg, Marc Bergé à Bordeaux-III, André Roman à Lyon-II et Ali Merad à Lyon-III, tandis que l’Israélien Shimon Ballas (un ancien militant communiste israélien) deviendra professeur de littérature arabe à l’université de Haïfa. Le Tunisien Abdallah Cheikh-Moussa, que Pellat avait patronné au début de ses études, finira par occuper à Paris-IV un poste similaire à celui jadis détenu par son premier mentor. Antoine Boudot-Lamotte dirigera quant à lui la chaire d’arabe maghrébin à l’INALCO de 1971 à 1990. Dans cette même institution, Mohammed Afif Abdsselam deviendra le premier arabophone de naissance à prendre la tête de la chaire d’arabe littéral en 1991 (celle-là même qu’avait dirigée Charles Pellat en son temps). Le Malien Mahmoud Zouber fondera le premier centre de recherche sur les manuscrits de Tombouctou. Le cas de Mohammed Belhalfaoui (1912-1993) est particulier puisque ce militant communiste occupait déjà un poste professoral en Algérie, poste qu’il avait malheureusement dû abandonner après le coup d’Etat mené par le colonel Boumediene. 

Outre les thèses qu’il a personnellement dirigées, Charles Pellat a également été président, rapporteur ou membre d’un grand nombre de jurys de soutenance. Il écoutera ainsi Jean-Louis Michon évoquer la trajectoire du soufi maghrébin Ibn Ajiba (1966), Nikita Elisséeff livrer son analyse très détaillée sur le règne du prince ayyûbide Nur ad-Dîn (1967), Serge de Beaurecueil s’exprimer sur le soufi iranien Ansari (1971), Maurice Borrmans parler de la famille au Maghreb (1971), Alfred Morabia revenir sur la façon dont était comprise la notion de djihâd à l’époque médiévale (1974), etc. Et de même, s’il n’eut pas l’occasion de diriger personnellement la thèse d’Henry Laurens, au moins fut-il celui qui conseilla à ce dernier, alors jeune agrégé, de se tourner vers l’histoire de l’orientalisme au 18e siècle, avec tout le succès que l’on sait[21]. En 1978, Charles Pellat fera d’ailleurs publier par l’université Paris-IV le travail qu’Henry Laurens avait consacré à Barthélémy d’Herbelot.


Notes :

[1] Cette ambition supposait de bonnes connaissances en paléographie. En effet, si la plupart des manuscrits arabes médiévaux sont rédigés en style naskh (l’hidjazi ayant été assez tôt délaissé tandis que le kufi et le thuluth étaient plutôt réservés à la décoration), les productions d’Afrique du Nord employaient le style maghribi, tandis que celles du monde persan employaient le ta’liq (qui d’ailleurs est toujours en usage). Dans son usage quotidien, Charles Pellat utilisait pour sa part le rik’ah, ou style cursif.

[2] Débuté en 1957, ce travail sera en partie publié de façon posthume. Il comprend au total 3 volumes de traduction, 5 volumes de texte original arabe et 2 volumes d’index.

[3] La Revue des études islamiques a été fondée par Louis Massignon en 1927 à partir de la Revue du monde musulman (1906). Après le décès de Massignon, sa direction sera assurée par Henri Laoust jusqu’en 1975. Sa publication s’est arrêtée en 1998.

[4] Spécialisée en littérature et linguistique, Arabica fut fondée en 1954 par Evariste Lévi-Provençal avant d’être reprise en main par Régis Blachère (1956-1963), Gérard Lecomte (1963-1979) puis Mohammed Arkoun et enfin Abdallah Cheikh-Moussa. Entre 1954 et 1979 Charles Pellat fut un membre très actif de son comité de rédaction. Elle est toujours publiée par Brill (67e numéro en 2020) mais c’est désormais une revue internationale où prédominent les articles en anglais.

[5] C’est en 1953 que Robert Brunschvig et Joseph Schacht ont fondé les Studia islamica. Elle est toujours publiée par Brill (114e numéro en 2019).

[6] Charles Pellat réalisera un certain nombre de ces notices pour Maghreb-Machrek, le septième volume d’Hommes et Destins, le dictionnaire biographique réalisé par l’Académie des sciences d’Outre-Mer (1986).

[7] Il participera notamment à la rédaction de l’article « Monde arabe » pour l’Encyclopedia Universalis.

[8] C’est en 1849 que Jean-Claude Maisonneuve (1813-1884) installa, quai Voltaire à Paris, une maison d’édition éponyme qui se spécialisera rapidement dans les publications orientalistes. A la mort du fondateur, la librairie va être reprise en main par son neveu, Jean-Victor Maisonneuve (1860-1926). Des querelles de succession entre les trois fils de Jean-Victor vont ensuite entrainer sa division en deux entités rivales. Installée au 11 rue Saint-Sulpice, la Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve sera dirigée successivement par Adrien Maisonneuve (m. 1968), qui sera un collaborateur précieux pour Charles Pellat, puis par son fils, Paul Maisonneuve (m. 2016). Quant à la Librairie orientale et américaine Gustave-Paul Maisonneuve, elle sera reprise en 1961 par Max Besson et Roger Pinardon, qui fonderont la société Gustave-Paul Maisonneuve et Larose, installée au 11 rue Victor-Cousin.

[9] Avant lui, Charles Barbier de Meynard (1907), Octave Houdas (1910-1914), William Marçais (1923-1926, 1934-1942), Maurice Gaudefroy-Demombynes (1928-1933), Louis Massignon (1946-1955) et Henri Laoust (1956-1975) avaient occupé la présidence du jury d’agrégation d’arabe. Après Charles Pellat viendront Jamel Eddine Bencheikh (1979-1986), Jacqueline Chabbi (1987-1991) puis Joseph Dichy et Luc-Willy Deheuvels.

[10] On trouvera un excellent résumé de ces débats dans le livre de Daniel Reig (1988) cité dans la bibliographie.

[11]  Ou Certificat d’aptitude au professorat d’enseignement du second degré d’arabe, qui vient remplacer l’ancien certificat d’aptitude à l’enseignement de l’arabe, institué en 1887 et finalement supprimé en 1962.

[12] Alors qu’il n’y avait plus que 350 élèves inscrits en classes d’arabe en France métropolitaine en 1970, ils seront 6 000 en 1977 et près de 10 000 en 1989. Depuis lors ce nombre a quelque peu reflué et s’est stabilisé aux alentours de 7 000. Ces données ne regroupent toutefois que les élèves de l’enseignement public secondaire (soit 250 collèges, lycées et prépas), ceux apprenant l’arabe dans le cadre des Elco ou du monde associatif étant bien plus nombreux.

[13] Parmi les créateurs l’AFDA, on peut citer Régis Blachère, Mahammad Hadj-Sadok, André Miquel, Roger Arnaldez, Claude Cahen, Jacqueline Chabbi, Michel Allard, Bruno Halff ou encore André Raymond. Spécialiste de la théologie musulmane et directeur de l’Institut d’études orientales de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (1963), le père jésuite Michel Allard périra dans des conditions tragiques au début de la guerre civile libanaise.

[14] Une seconde exposition (L’Islam dans les collections nationales) ouvrira au Grand Palais en mai 1977.

[15] Il s’agissait du Porteur d’eau est mort (As-Sakkâ’ mât), roman publié en 1952 par l’écrivain égyptien Yusuf Sibaî (1917-1978). Devenu le ministre de la Culture de la République d’Egypte, Yusuf Sibai sera assassiné à l’occasion d’un voyage à Chypre par des militants palestiniens qui lui reprochaient son soutien à la politique de rapprochement avec Israël.

[16] On parle de translittération lorsqu’il s’agit avant tout de reproduire l’écriture originale dans une autre, et de transcription lorsque l’on vise à permettre une bonne prononciation des mots. Dans la première on s’attache à rendre les graphèmes et dans l’autre les phonèmes.

[17] Les anglophones disposaient pour leur part du Lexicon de William Lane et Stanley Lane-Pool (1863-1893) et les germanophones du dictionnaire de Hans Wehr (1952). 

[18] Il reviendra finalement à Daniel Reig de publier en 1984 As-Sabil (« Le Chemin »), le premier dictionnaire complet français-arabe moderne.

[19] En 1956, sur 84 doctorats d’Etat délivrés en France, 68 l’avaient été par l’Université de Paris.

[20] « Les Studia islamica ont vingt ans », Arabica, n°21, février 1974, p. 9. Il faut noter toutefois que si l’accueil d’élèves originaires de pays musulmans s’est généralisé dans les années 1960, il était pourtant pratiqué bien auparavant. Sans remonter jusqu’à Rifa’a at-Tahtawi (1801-1873), qui résida à Paris entre 1826 et 1831 et côtoya Silvestre de Sacy, on peut remarquer que, dans les années 20 et 30, les cours donnés par Maurice Gaudefroy-Demonbynes accueillaient ainsi le Marocain Mohamed Abd-el-Jalil, l’Indien Muhammad Hamidullah, l’Algérien Mahammad Hadj-Sadok, les Egyptiens Bichr Fares et Zaki Mubarak ou encore les Syriens Kazem Daghestani, Zaki al-Arsuzi, Djamil Saliba, Sami Dahan, Muhammad Mubarak et Khaldun Kinani. Massignon avait dirigé la thèse d’Abdelhalim Mahmud, futur recteur d’Al-Azhar (1932-1940). Quant à Taha Hussein, il avait soutenu sa thèse sur Ibn Khaldun à la Sorbonne après y avoir passé cinq années entre 1914 et 1919.

[21] « Henry Laurens, le retour de la géopolitique », Cahier de l’Orient, 2014/3, n°115, pp. 81-101.

Crédit photographique : la forteresse d’Al-Ukhaydir, près de Baghdâd, constuite vers 775 EC, rare exemple sauvegardé d’architecture abbasside [Taisir Mahdi, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons]

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