Charles Pellat (IV) : le grand chantier de l’Encyclopédie de l’Islam

VI. Le grand chantier de l’Encyclopédie de l’Islam

Mais si Charles Pellat doit rester dans l’histoire, ce sera évidemment pour avoir conduit pendant plus de quarante années l’immense chantier qu’a représenté l’édition française de l’Encyclopédie de l’Islam, un travail dont nul spécialiste ne mésestimera l’importance et qui mérite d’être remis ici en perspective.

C’est le 9 septembre 1892, à l’occasion du 9e congrès des orientalistes réunis à Londres, qu’un spécialiste des langues sémitiques, le Britannique Robertson Smith, de l’université de Cambridge, va proposer à ses collègues de s’atteler à la rédaction d’une encyclopédie qui pourrait traiter de l’Islam dans tous ses aspects. Directeur de la neuvième édition de l’Encyclopaedia Britannica, Robertson savait qu’un tel projet n’avait pas eu d’équivalent depuis les 8 550 articles de la Bibliothèque orientale de Barthélemy d’Herbelot, un ouvrage dont la première parution remontait tout de même à 1697 (!)[1]. Le 12 septembre, un comité de savants approuve le projet. Hélas, déjà gravement atteint par la tuberculose, Robertson mourra deux ans plus tard sans avoir pu entamer son travail.

L’idée va être reprise en septembre 1894, à l’occasion du 10e congrès, qui se tiendra cette fois-ci à Genève. Le savant austro-hongrois Ignac Goldziher se voit alors chargé par ses collègues d’en étudier la faisabilité. S’étant tourné vers le professeur Paul Herzsohn, de Leiden, il lui demande d’établir une première liste d’entrées. C’est alors que Goldziher et Herzsohn vont fixer un principe qui sera ensuite suivi pendant plus d’un siècle ; la nomenclature de l’encyclopédie devra essayer de respecter les appellations d’origine et ceci afin que son ordre général puisse rester identique quelle que soit la langue de traduction. Ainsi, par exemple, l’article consacré au Maroc figurera non à Morocco ou Marokko mais à Maghrîb tandis que celui consacré à l’Algérie se trouvera à Djaza’ir. Le rapport Goldziher ayant été approuvé en 1897, à l’occasion du congrès orientaliste de Paris, un comité permanent est alors institué. En feront partie Ignaz Goldziher (directeur général), Michael Jan De Goeje, Charles Barbier de Meynard, Edward Browne, Ignazio Guidi, Joseph van Karabacek, Carl von Landberg, Viktor Rosen et Albert Socin.

Contacté par De Goeje, le directeur des éditions Brill, Cornelis Peltenburg, donne son accord de principe et accepte de s’associer à la réalisation d’une édition trilingue, anglaise, française et allemande. Le travail du comité va permettre l’édition d’un premier spécimen en 1899 puis celle d’un premier fascicule en 1908. Les principes de base ayant été validés, les plus grands spécialistes vont alors se mobiliser sous la supervision du Néerlandais Martijn Theodoor Houtsma (1851-1943) jusqu’en 1924, puis sous celle de son successeur et compatriote, Arent Jan Wensinck (1882-1939). Leurs efforts à tous, un temps interrompus par la Grande Guerre, vont ainsi permettre d’assurer la publication d’un premier tome en 1913 (A-D), puis d’un second en 1927 (E-K), d’un troisième (1934, S-Z) et d’un quatrième (1936, L-R), auxquels viendront également s’ajouter cinq volumes de suppléments (1934-1938).

Mais bien que cet ouvrage de 4 693 pages fut considéré comme une belle réussite et qu’il ait représenté un progrès majeur en terme de diffusion des connaissances, on s’est assez vite rendu compte, en particulier après la Seconde Guerre mondiale, des sérieux défauts qu’il comportait. Outre que les tirages ont été rapidement épuisés, il est évident que certains articles manquent de rigueur tandis que d’autres sont emprunts de lourds stéréotypes coloniaux. Mais le plus grave est que beaucoup de thèmes n’ont pas pu être abordés. Si les derniers tomes ont encore une assez bonne tenue, le premier est clairement daté.

C’est en tout cas la conclusion que va tirer le professeur néerlandais Johannes Hendrik Kramers, successeur de Wensinck à Leiden et auteur en 1941 d’un « abrégé » de l’Encyclopédie de l’Islam (Handwörterbuch des Islam). A l’occasion du 21ème congrès orientaliste organisé à Paris en juillet 1948, il propose donc à ses collègues de s’atteler à une seconde édition. Ayant été approuvé par les participants, ce projet reçoit la bénédiction de l’Union académique internationale (UAI) qui accepte de le patronner.

Du 5 au 7 avril 1949, plusieurs des membres de l’ancienne équipe de rédaction se réunissent donc au siège de l’Institut oriental de l’université de Leiden (situé au 61 Rapenburg, dans l’ancienne demeure de Snouck Hurgronje) pour tenter de définir les contours de ce que pourrait être une seconde édition de l’Encyclopédie de l’Islam. Il y a là les Français Henri Massé et Evariste Levi-Provençal (qui travaille pour l’EI depuis 1926), le Britannique Hamilton Gibb (qui a rejoint le projet en 1930), les Néerlandais Johannes Hendrik Kramers et Cornelis Christiaan Berg, le Suédois Henryk Nyberg, le Danois Johannes Pedersen, l’Espagnol Emilio Garcia Gomez et l’Italien Giorgio Della Vida ainsi que le patron des éditions Brill, Nicolas Wilhelmus Posthumus (1880-1960).

Au terme de discussions serrées, la décision est alors prise de mettre en œuvre une nouvelle édition revue et corrigée. A raison de six fascicules de 64 pages publiés chaque année, les concepteurs s’estiment capables de faire éditer un volume de 1 200 pages tous les trois ans et d’arriver ainsi à constituer un ensemble de quatre volumes (plus un volume d’index) au bout de quinze années d’efforts. A force d’insister, Levi-Provençal va obtenir de justesse que l’on s’engage également à réaliser 1 000 copies d’une version en langue française contre 1 500 pour la version anglaise (l’idée d’une version allemande ayant été abandonnée).  

Parce qu’il connaît ses talents depuis qu’il l’a côtoyé à l’IHEM et qu’il a pu mesurer sa remarquable puissance de travail, Levi-Provençal demande alors à Charles Pellat de venir travailler à ses côtés sur ce projet. Pleinement satisfait du résultat, il lui proposera finalement de devenir le secrétaire éditorial de la version française, nomination qui sera acceptée par les autres membres du comité de direction en novembre 1952. Suite au décès prématuré de Lévi-Provençal survenu quatre ans plus tard, Charles Pellat va postuler pour prendre sa succession à la fois en tant que membre des comités de direction et de rédaction. Fermement soutenue par Henri Massé, ce choix sera officiellement validé à l’occasion d’une réunion organisée à Rome le 19 septembre 1956.

Au fil de leurs échanges, Charles Pellat et ses collègues vont mettre en place une méthode de travail qui va ensuite assez peu évoluer pendant les cinquante années que va durer l’aventure.

Le comité de direction a été conçu pour être l’organe pilote de l’EI[2]. Outre les concepteurs, on y retrouve aussi les éditeurs ainsi que les membres de plusieurs sociétés savantes dont le principal objectif consiste à réunir les fonds nécessaires, ce qui n’est pas une mince affaire tant les besoins sont importants. Plusieurs contributeurs vont s’avérer particulièrement fidèles : la fondation Rockefeller, la société pétrolière Aramco, la British Academy ou encore, du côté français, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A partir de 1976, des fonds importants seront versés par le National Endowment for the Humanities, une fondation publique américaine dotée d’un budget très conséquent. Dans les faits, une fois le projet lancé, le comité de direction n’interviendra guère.

En revanche, placé sous l’autorité du comité de direction, le comité de rédaction va être la véritable cheville ouvrière de l’EI.  Le principal document de travail de ses animateurs est le Grey Book, dans lequel figure la liste de tous les articles à rédiger. La matrice de ce document a été établie par Samuel Stern au début des années 1950 à partir d’éléments issus de la première édition mais aussi des propositions formulées par les participants des congrès orientalistes. Il est très utile en ce qu’il permet aussi aux concepteurs de suivre la liste des renvois à faire entre les différents articles. Annoté et raturé de toutes parts, l’exemplaire de Charles Pellat deviendra peu à peu un palimpseste que lui seul pourra déchiffrer.

Pour ce qui concerne la rédaction proprement dite, trois cas de figure existent, qui dépendent de l’état de la précédente édition. Parfois et lorsque l’article n’a pas vieilli, il suffit tout simplement de le reprendre tel quel en se contentant de mettre à jour la bibliographie. Dans d’autres cas, il faut effectuer de plus amples corrections et ajustements afin de pouvoir y intégrer de nouvelles données. Enfin, il arrive souvent qu’une réécriture complète soit nécessaire ou bien, plus souvent encore, qu’une nouvelle entrée doive être commandée. Les membres du comité de rédaction se concertent alors afin de déterminer la taille qu’il conviendra de donner à ces nouveaux articles (une question qui peut parfois donner lieu à de dures batailles tant les avis sur la question dépendent évidemment des centres d’intérêts de chacun) et pour choisir le spécialiste qui sera le plus à même d’en rédiger le nouveau contenu.

Si la première édition avait été entièrement conçue et animée par un unique bureau établi à Leiden (et animé successivement ou conjointement par De Goeje, Hurgronje, Houstma et Wensinck), les autres responsables se contentant de rédiger les articles, et éventuellement d’offrir leurs conseils, la seconde sera véritablement une œuvre collective et internationale, ce qui ne sera d’ailleurs pas sans poser parfois quelques soucis.

Le bureau français, installé à Paris[3], va être dirigé par Evariste Lévi-Provençal jusqu’en 1956 puis par Charles Pellat jusqu’en 1992. Celui-ci aura pour principaux collaborateurs Camille Dumont (secrétaire général), Simone Nurit (secrétaire)[4] et Martine Lefort (documentaliste).

D’abord implanté à Oxford et placé sous l’autorité d’Hamilton Alexander Rooskeen Gibb (1895-1971), assisté pendant un temps par Samuel Stern, le bureau anglais sera ensuite déplacé à Londres en 1956 et placé jusqu’en 1974 sous la direction de Bernard Lewis (1916-2018), qui sera assisté successivement par Roger Mervyn Savory, John Burton-Page, Victor Louis Menage et Gerald R. Hawting. A partir de 1975, le professeur Edmund Bosworth (1928-2015) prendra les choses en main depuis Manchester.

Le bureau de Leiden sera d’abord placé sous l’autorité de Johannes Hendrik Kramers (1891-1951) assisté d’August Jan Willem Huismans. Cornelius Berg assurera une sorte d’intérim entre 1951 et 1954 avant que Joseph Schacht (1902-1969) ne prenne sa suite. Après le départ de Schacht pour les Etats-Unis, le bureau néerlandais sera repris par son ancien assistant, Emeri Johannes van Donzel (1925-2017), assisté de Fokke Theodoor Dijkema (1938) puis également par Peri Bearman (1953).

Schacht et Lewis continueront cependant de participer aux travaux de l’EI depuis leurs bureaux respectifs de New-York et Princeton. A partir de 1987, cette antenne américaine sera officiellement placée sous l’autorité de Wolfhart Heinrichs (1941-2014), professeur à Boston.

Au fil des réunions, une procédure commune a donc été mise en place. Dès lors que le comité de rédaction s’est prononcé sur la nature et le format d’un article, il revient à l’un des bureaux de contacter (et souvent de relancer) le spécialiste sélectionné pour en assurer la rédaction. Chacun de ces experts doit évidemment respecter un ordonnancement très précis afin de conserver à l’encyclopédie son unité de style. Après une courte introduction, le texte central, éventuellement divisé en plusieurs parties, est ainsi accompagné d’une bibliographie plus ou moins abondante, le tout étant réparti sur un nombre de colonnes bien délimité. Chaque article est signé par son auteur et celui-ci sera rétribué en fonction du nombre de colonnes produites (50 francs la colonne, le prix fixé en 1952 ne variera jamais). Les concepteurs ayant choisi de s’adresser uniquement aux meilleurs spécialistes et non pas à de jeunes chercheurs, cela va rajouter une difficulté supplémentaire, car il ne sera pas toujours facile de contraindre ces derniers à travailler dans un cadre aussi contraignant. C’est pourquoi d’ailleurs les membres du comité de rédaction préfèreront souvent assurer eux-mêmes l’écriture de certaines entrées, notamment les plus courtes. Pour décrire la suite du processus tel qu’il avait cours en 1990, laissons la parole à Charles Pellat :

« Dès qu’un [article] manuscrit parvient à Manchester (via Leiden) ou à Paris (directement, quand l’auteur dépend du centre), il est mis au point, « toiletté », et envoyé pour traduction à l’autre bureau. Ce dernier expédie ensuite le texte et la traduction à Leiden, où l’ensemble est proprement dactylographié […], ce qui permet d’obtenir des sortes de placards, dont un exemplaire est soumis aux auteurs, tandis qu’un autre est corrigé par nos soins, à Manchester et à Paris. Quand la somme de placards, classés dans l’ordre alphabétique, correspond […] à la somme d’une livraison, le jeu anglais m’est expédié pour que je procède au collationnement avant de faire suivre les deux jeux à Leiden, où une vérification supplémentaire est effectuée avant la remise de l’ensemble aux imprimeurs » (Une vie d’arabisant, pp. 151-152).

Suite à la mise en œuvre des premiers fascicules à partir de janvier 1954, le trio formé par Pellat, Lewis et Schacht va pouvoir éditer un premier tome (A-D) qui sera présenté à l’occasion du congrès de Moscou en août 1960. Mais Charles Pellat et ses confrères vont rapidement comprendre qu’ils ont largement sous-estimé l’ampleur de la tâche. La difficulté d’obtenir des fonds suffisants, les sempiternelles querelles avec les auteurs, la lenteur du processus de correction et d’impression, la nécessité de n’exclure aucun domaine du champ des recherches, la volonté aussi d’intégrer des cartes, des tableaux et des graphiques adéquats, toutes ces contraintes vont leur faire prendre beaucoup de retard.

Dès 1964, l’idée de faire tenir le tout en seulement quatre volumes devient intenable et l’on se résout donc à en programmer un cinquième (puis d’autres encore par la suite). L’imprimerie ne pouvant suivre un tel rythme, la taille des fascicules va alors passer de 64 à 128 pages à raison de deux livraisons par an dans le but de pouvoir relier un volume de 1 000 pages tous les quatre ans.

Le second volume (D-G) est en tout cas publié en août 1965 mais, du fait de la mort de Schacht puis du départ de Lewis, un certain flottement va se faire sentir. Heureusement, Edmund Bosworth et Emeri van Donzel vont bientôt venir renforcer l’équipe fondatrice. Par ailleurs, le soutien de Frederik Casparus Wieder Jr, qui va diriger les éditions Brill entre 1958 et 1979, ne fera jamais défaut (et cela d’autant plus que la vente de l’EI va représenter jusqu’à 40% des revenus de sa maison). Le troisième tome pourra donc enfin être publié en 1975 (H-Iram) et sera suivi par le quatrième en 1978 (lettres Iran-Kha). A compter de 1985, l’abandon de l’impression mécanique à caractères mobiles au profit de l’impression photographique va représenter un véritable tournant qui permettra d’accélérer considérablement les procédures de réalisation et de publication. Le cinquième pourra ainsi paraître en 1986 (Khe-Mahi), le sixième en 1991 (Makh-Mid) et le septième dès 1993 (Mif-Naz)[5].

Au fil des années, Charles Pellat va peu à peu devenir le dernier représentant de l’équipe originelle et, par conséquent, l’homme le plus influent d’un comité de rédaction dont il n’aura d’ailleurs jamais manqué une seule réunion. C’est d’ailleurs pour lui faire honneur que les dernières assemblées n’auront plus lieu qu’en France, au château de Morigny[6], près d’Etampes (Essonne), afin de lui éviter, vu son état de santé devenu précaire, d’avoir à prendre l’avion.

En quarante années de travail, Charles Pellat a personnellement rédigé près de 330 articles pour l’Encyclopédie, soit plus qu’aucun autre chercheur. Imprimés sur près de 525 colonnes, ces articles représentent l’équivalent de 2 100 pages de textes ! Ils portent sur de nombreux sujets : littérature et poésie évidemment, mais aussi zoologie, sociologie, anthropologie, folklore, etc. Pour éviter d’avoir à recourir à des traducteurs payés à la ligne, il a également assuré la traduction de près de 9 000 colonnes depuis l’anglais et de 500 colonnes depuis l’espagnol et l’italien. La totalité de son investissement équivaut ainsi à près de 106 400 pages de texte (dont 63 000 pages de traductions) ! La lourdeur de cette tâche l’obligea à se lever pendant des années à 5h00 afin de pouvoir travailler pendant deux heures d’affilée sur l’Encyclopédie avant d’aller donner ses cours en Sorbonne (et il rédigeait tout à la main afin de ne pas déranger le sommeil de ses proches en utilisant une machine à écrire !).

Outre ce remarquable investissement personnel, Charles Pellat a aussi mobiliser fortement ses collègues universitaires[7]. Si près de 30% des entrées de l’Encyclopédie ont été rédigées par des auteurs francophones, c’est sans conteste à lui qu’on le doit. Ce résultat est d’ailleurs tout à fait inespéré pour un travail surtout financé par des mécènes anglo-saxons et destiné à un public international.

Si Charles Pellat s’est consacré à ce projet avec une telle abnégation, c’est qu’il a toujours estimé qu’il y avait là une œuvre qui en valait la peine, car elle était capable de rendre d’immenses services aux chercheurs mais aussi aux simples curieux pour de longues décennies. Les grandes bibliothèques, qu’elles soient publiques ou universitaires, ainsi que certaines institutions spécialisées, vont être les principaux clients d’une encyclopédie dont le prix prohibitif freinera évidemment une plus grande diffusion. Il n’empêche, la dissémination des volumes de l’Encyclopédie de l’Islam en des lieux toujours plus nombreux va permettre à un nombre croissant de chercheurs et d’étudiants de pouvoir en tirer profit. Très rapidement, le fruit du travail de Charles Pellat et de ses collègues sera d’ailleurs apprécié et se verra reconnaître une place éminente au sein de l’islamologie.

Les critiques n’ont pourtant pas manqué à l’égard de l’EI2. D’aucuns ont jugé son usage peu maniable (en tout cas avant l’arrivée de l’index final). D’autres l’on trouvé trop classique dans son approche des problèmes ou encore trop orientée vers le monde arabe (sunnite et méditerranéen notamment) au détriment des espaces turco-iraniens, indiens, indo-malaisiens ou africains[8]. On a dit aussi que les époques anciennes avaient été beaucoup mieux traitées que les phénomènes contemporains (ce qui semble pourtant logique puisqu’il s’agit d’une encyclopédie historique). Quelques-uns enfin ont regretté que des chercheurs issus du monde musulman n’aient pas plus été associés, notamment au sein du comité de direction, bien que plusieurs d’entre eux, dont le Pakistanais Bazmee Ansari (1913-1989), le Turc Halil Inalcik (1916-2016) et le Tunisien Mohammed Talbi (1921-2017), aient été de très actifs contributeurs.

Il n’empêche. A l’heure actuelle et au terme d’un effort collectif poursuivi sur plus d’un siècle avec une étonnante persévérance, l’Encyclopédie de l’Islam constitue toujours et de loin, « la plus importante somme de connaissances sur le monde musulman et reste une référence incontournable » (Alain Messaoudi).


Notes :

[1] On doit noter que d’Herbelot s’est beaucoup appuyé sur le travail d’encyclopédistes musulmans, généralement iraniens ou turcs, dont certains furent quasiment ses contemporains, à l’instar de Katib Tchelebi (1609-1657).

[2] Les premières réunions des comités de direction et de rédaction auront lieu à Leiden (décembre 1950, octobre 1951, novembre 1952), Paris (mai 1951, juillet 1952), Oxford (mai 1952), Madrid (septembre 1953), Copenhague (septembre 1955), Rome (1956), Uppsala (1958) et Amsterdam (1960). Par la suite, le comité de direction se réunira environ tous les deux ans, le plus souvent à l’occasion des assemblées de l’Association européenne des arabisants et islamisants (fondée en 1962). Les réunions annuelles du comité de rédaction auront lieu alternativement aux Pays-Bas (Leiden), en France (Paris puis Morigny), en Angleterre (Londres puis Manchester) et aux Etats-Unis (New-York, Princeton et Boston).

[3] Le bureau français de l’EI sera d’abord installé au n°20 de l’avenue Emile-Deschanel dans le 7e arrondissement (1948-1956), avant d’être déplacé au 13 rue du Four (1956-1966) puis au Centre Censier (1966-1987) et finalement dans une annexe de l’INALCO à Asnières-sur-Seine. Il sera finalement supprimé en 1999.

[4] Recrutée comme sténodactylo par Evariste Lévi-Provençal en 1945, Simone Nurit sera associée au bureau parisien de l’Encyclopédie à partir de 1952. Outre son implication éditoriale, elle va aussi gérer les finances et la correspondance durant plus de quarante années avec une constance et un professionnalisme exemplaire.

[5] Le septième tome de l’Encyclopédie de l’Islam sera le dernier auquel a collaboré Charles Pellat. La direction de l’édition française sera ensuite reprise par Gérard Lecomte (1926-1997) puis Thierry Bianquis (1935-2014). Dès la fin des années 1990, l’utilisation des messageries électroniques va permettre de fluidifier les échanges de courriers entre les collaborateurs de l’EI, ce qui va accroître le rythme de travail des rédacteurs comme celui des éditeurs. Paraîtront ainsi successivement les tomes VIII (1995, lettres N-S), IX (1999, lettre S), X (2002, lettres T-U), XI (2005, lettres V-Z), XII (2007, supplément) et XIII (2009, index). L’EI2 comme on l’appelle comprend près de 9 000 articles dont la longueur va de 50 à 50 000 mots. Une édition papier neuve de ce monumental travail coûte la bagatelle de 21 935 euros !

[6] Le château de Morigny avait été légué à La Sorbonne en 1978 par la comtesse Suzanne-Raymonde de Saint-Perier. L’université s’en servait pour organiser des colloques. Sur la proposition harles Pellat, Simone Nurit avait pu en devenir l’administratrice. Au vu du coût engendré par son entretien, la Sorbonne finira par revendre le château (pour 1,5 millions d’euros) en 2004.

[7] Parmi ceux que Charles Pellat aura le plus sollicité, on peut notamment citer Claude Cahen (histoire médiévale du monde musulman), Marius Canard (Proche-Orient médiéval), Daniel Gimaret (théologie), Alexandre Benningsen (islam russe), Gaston Viet (Egypte médiévale), Dominique et Janine Sourdel (Proche-Orient médiéval), Robert Mantran (études ottomanes), Louis Gardet (philosophie et mystique), Henri Massé (études iraniennes), François Viré (zoologie), Roger Arnaldez (philosophie musulmane et christianisme oriental), Joseph Chelhod (culture arabe pré-islamique), Jean Despois (géographie du Maghreb), Georges Vajda (judaïsme en terre d’Islam) ou encore Roger Le Tourneau (histoire du Maghreb contemporain).

[8] Le fait d’avoir placer l’article consacré à l’eau sous le titre « Ma’ », celui sur la paysannerie à « Fellah » et celui sur l’archerie à « Kaws », reflète effectivement un parti pris assez évident et plutôt contestable. C’est une des raisons pour lesquelles chercheurs turcs et iraniens se lanceront dans la rédaction de deux encyclopédies plus orientées vers leurs propres thématiques, l’Islâm Ansiklopedisi (1940-1987) et l’Encyclopedia Iranica (depuis 1985). La traduction arabe, lancée en 1934 par des chercheurs égyptiens, ne sera pas poursuivie.

Crédit photographique : version anglaise de l’EI2 [Vysotsky (Wikimedia), CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s