Charles Pellat (III) : l’orientalisme universitaire

III. Parcours professoral et universitaire

. L’étape de l’agrégation

Depuis plusieurs années déjà, Charles Pellat travaille avec acharnement sur la linguistique berbère, car il a bon espoir de pouvoir succéder un jour à son maître, André Basset, à la tête de la chaire de berbérologie de la Faculté des lettres d’Alger. En 1943, il s’est attelé à l’apprentissage du parler des Ahaggar, les Touaregs du Hoggar, dans l’espoir de réaliser un jour une thèse sur ce sujet. Ayant changé d’avis, il va ensuite se consacrer à l’étude d’une des trois formes dérivées de la langue berbère, accumulant sur le sujet plus de 300 pages de textes manuscrits et près de 500 pages de relevés. La question des racines communes aux différentes langues de la famille berbère l’intéresse également. Il souhaiterait en effet parvenir à reconstituer une forme de proto-berbère, qui a son tour pourrait devenir la matrice d’un néo-berbère unifié capable d’offrir un point de convergence aux différents peuples amazigh.

Son projet de nomination à Alger ayant été déçu[1], il décide de se concentrer pleinement sur la langue arabe, et cela d’autant plus que l’islamologue Louis Massignon, professeur au Collège de France, lui a clairement indiqué que cette voie offrait bien plus de débouchés professionnel que le berbère. L’annonce qu’une nouvelle épreuve d’agrégation de langue et de littérature arabe va être organisée en 1946, après quatre années d’interruption en raison de la guerre, sera l’une des causes qui va pousser Charles Pellat à quitter l’armée.

Il se lance alors de toutes ses forces dans une entreprise dont il mesure bien la difficulté. Car le concours d’agrégation d’arabe, ouvert depuis 1907, n’admet chaque année qu’une toute petite poignée de candidat, généralement un ou deux[2]. Le programme de la session 1946 a été élaboré par Louis Massignon, alors président du jury. Il consiste à réviser cinq questions et huit auteurs ainsi qu’une énorme bibliographie couvrant en particulier l’islamologie, la grammaire et la poésie arabes. L’écrit comporte quatre épreuves : un sujet de composition d’arabe littéral de 7 heures (cette année-là il portera sur le « thème littéraire de l’amour idéal dans l’œuvre d’Ibn Hazm »), une composition française sur un sujet d’histoire littéraire arabe (7 heures), un thème (4 heures) et une version en arabe littéral (4 heures, cette fois-ci il s’agira de traduire en arabe un extrait du Discours de la méthode, de René Descartes).

Ayant été déclaré admissible, Charles Pellat va ensuite pouvoir se consacrer pleinement à la préparation de l’oral. Lorsqu’arrive le grand jour, il vient donc prendre place dans la grande salle de l’Ecole des langues orientales. En face de lui il va retrouver non seulement le président Louis Massignon, mais aussi Evariste Lévi-Provençal, alors professeur en Sorbonne, qui tient la vice-présidence, Henri Pérès, professeur à la Faculté des Lettres d’Alger, ainsi que l’austère Abdelkader Mahdad, professeur au lycée d’Oran. Devant eux, Charles Pellat va livrer toute une série d’explications de textes de trois quarts d’heures, aussi bien en français qu’en arabe afin de démontrer sa parfaite connaissance des différents auteurs au programme mais aussi l’ampleur de sa culture générale et la solidité de ses qualités pédagogiques. La difficulté de l’épreuve et le degré d’exigence du jury expliquent que Charles Pellat et Hady-Roger Idris (1912-1978) seront les seuls à obtenir cette année-là le précieux diplôme.

En octobre 1946, Louis Massignon tente de faire jouer ses relations au sein du ministère de l’Instruction publique afin que le nouvel agrégé puisse être envoyé au Liban dans le cadre d’une mission d’étude. Mis à la disposition de Gabriel Bounoure (1886-1969), inspecteur général de l’enseignement français à l’étranger (et créateur de l’Ecole supérieure de lettres de Beyrouth), il devra étudier la façon dont la France pourra maintenir une activité scientifique, culturelle et éducative en Syrie et au Liban alors que le mandat que lui avait confié la SDN sur ces deux pays vient tout juste de s’achever. Il devra aussi aider à renforcer l’apprentissage de la langue arabe dans les différents établissements scolaires français implantés dans la région. Massignon espère bien que les nombreux contacts que Charles Pellat a pu nouer sur place quelques années plus tôt lui permettront de pouvoir se rendre utile en la matière. Mais c’est justement là que le bât blesse. Car au Quai d’Orsay en effet, on craint fort que la présence au sein de l’équipe consulaire d’un ancien agent des services spéciaux français puisse avoir des conséquences fâcheuses si jamais elle venait à être connue, en particulier des Syriens.

Bloqué à Paris et sans affectation, Charles Pellat continuera malgré tout de percevoir son salaire d’agrégé. Cette pénible situation finit heureusement par se débloquer à l’été 1947, lorsque le ministère de l’Education nationale parvient à lui trouver un poste de professeur d’arabe au sein du prestigieux lycée Louis-le-Grand (17 octobre 1947)[3].

. L’épreuve de la thèse

Bien décidé à ne pas s’arrêter en si bon chemin, Charles Pellat choisit alors de s’atteler à la rédaction d’une thèse de doctorat, étape indispensable s’il veut un jour pouvoir occuper une chaire universitaire. Après avoir songé pendant un temps à se consacrer à l’œuvre du poète bacchique Abu Nuwas (v. 750-815), il décide finalement, sur les conseils de Jean Sauvaget (1901-1950), alors titulaire de la chaire d’histoire du monde arabe au Collège de France, de prendre pour sujet le célèbre polygraphe de l’époque abbasside, Abu ‘Uthman ‘Amr ibn Bahr al-Basri (776-868), plus connu sous nom d’Al-Djahiz.

Al-Djahiz, littéralement « l’homme aux yeux exorbités », est généralement considéré comme le plus parfait représentant de la culture arabe classique. On lui attribue plusieurs dizaines d’œuvres portant sur des sujets très divers : zoologie, rhétorique, philosophie, théologie, morale, etc. Situé au confluent de plusieurs traditions, ce polygraphe a su manier avec adresse aussi bien des éléments purement arabes qu’iraniens ou grecs. Son style et sa personnalité, pleine de verve et d’esprit, lui ont valu d’obtenir une grande célébrité de son vivant ainsi qu’une postérité durable après sa mort.

Pour Charles Pellat, Djahiz incarne parfaitement cet humanisme arabe qui a tant brillé par le passé mais qui pourrait aussi servir de ferment à une possible renaissance qu’il appelle personnellement de ses vœux. Il a choisi d’intituler sa thèse, Le milieu basrien et la formation de Gahiz afin de bien rappeler son ambition. Moins que la biographie d’un individu, fût-ce une biographie intellectuelle, il s’agira en effet pour lui de faire le portrait de tout un milieu mais aussi celui d’une époque, le troisième siècle de l’hégire en l’occurence, moment essentiel qui a vu la civilisation musulmane parvenir à son âge classique. Pour l’aider dans son ambitieux projet, il a choisi de s’adresser à celui qui passe pour le meilleur connaisseur de la culture arabe, le professeur Régis Blachère, qui va accepter de diriger sa thèse principale (Lévi-Provençal sera le directeur de sa thèse complémentaire).

Entre octobre 1947 et mars 1950, pendant deux ans et six mois, Charles Pellat va travailler avec acharnement pour parvenir à boucler son projet (insatisfait de ses premières ébauches, Régis Blachère lui demandera plus d’une fois de revoir sa copie). Pendant qu’à la radio passent les chansons de Ray Ventura, Edith Piaf ou Yves Montand, et tandis qu’à quelques centaines de mètres seulement du logement qu’il occupe sous les mansardes du Quartier Latin, Miles Davis et Sydney Bechett jouent devant Boris Vian et Juliette Greco, Charles Pellat, lui, n’a guère le temps de s’intéresser à autre chose qu’à Djahiz. Penché sur sa table de travail, plongé dans ses notes, il promène fiévreusement son imagination dans les rues poussiéreuses de la Basra médiévale, parmi les échoppes et les tavernes, dans les cours des mosquées et les salons poétiques. Les difficultés matérielles viennent souvent compliquer son ouvrage. Electricité, chauffage, nourriture, vêtements, tout manque en effet dans cette France qui vit encore à l’heure du rationnement. N’ayant pas assez de papier, il devra parfois rédiger ses notes sur de simples feuilles de Gitane !

Et cela est d’autant plus contraignant que l’homme est effectivement un grand consommateur de papier. Son goût de l’exhaustivité et son inépuisable volonté de savoir vont ainsi l’amener à rédiger près de 40 000 fiches biographiques consacrées à tous les personnages de l’époque, quel que soit leur domaine d’activité [4] ! Sa fervente recherche des manuscrits du maître basrien va le conduire à fréquenter assidument les salles de lecture de l’Ecole des langues orientales et celles de la Bibliothèque nationale, mais aussi à se faire envoyer des microfilms depuis plusieurs institutions étrangères, en particulier d’Istanbul (Topkapi), Berlin (Staatsbibliothek), Oxford (Bodleian Library) et Milan (Bibliotheca Ambrosiana). Il parviendra au passage à mettre la main sur un texte inédit de Djahiz, le Livre des mulets, qu’il traduira et fera même éditer à ses frais par une maison cairote.

En mars 1950, une fois son travail terminé (en un temps record), Charles Pellat vient le déposer au bureau des thèses de La Sorbonne. Le 15 décembre suivant, il va soutenir ses travaux devant un jury attentif présidé par Evariste Levi-Provençal, qui lui fera attribuer une mention très honorable. A 36 ans, le fils de cheminot est désormais devenu docteur ès lettres, titre à la fois rare et prestigieux, encore plus à l’époque qu’aujourd’hui.

. Professeur aux langues orientales

Inscrit sur une liste d’aptitude à l’enseignement supérieur (LAES) depuis 1949 puis sur celle des candidats aptes aux fonctions de maître de conférence (LAFMC) à partir de 1951, Charles Pellat se voit bientôt contacté par Henri Massé, alors directeur de l’Ecole nationale des langues orientales vivantes (ENLOV)[5]. Celui-ci recherche en effet un candidat afin d’occuper la chaire d’arabe littéral laissée vacante depuis la nomination de Régis Blachère en Sorbonne. Le choix de Charles Pellat pour occuper ce poste est tout à fait logique puisqu’il a déjà assuré des cours aux Langues O’ en 1948, lorsqu’il a dû suppléer Georges-Séraphin Colin à la tête de la chaire d’arable dialectal. Conscient de l’honneur qui lui est fait et de l’opportunité que cela représente, Charles Pellat va d’ailleurs rapidement accepter (1er novembre 1951).

Fondée en 1795 afin de favoriser la connaissance et l’apprentissage des langues étrangères en France, l’ENLOV s’est installée depuis 1874 au n° 2 de la rue de Lille, au cœur de Paris. Si elle attire toujours un grand nombre d’élèves venus de toute la France et même du monde entier, elle traverse une situation assez inédite, car avec la décolonisation qui s’amorce, elle sait qu’elle ne pourra bientôt plus assurer les formations linguistiques auxquelles étaient obligatoirement astreints les élèves de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer (ex-Ecole coloniale, ou « Colo »)[6].

La chaire d’arabe littéral, dont Charles Pellat va officiellement prendre la direction après avoir été élu par ses pairs le 1er février 1953, est l’une des plus anciennes de l’ENLOV puisqu’elle a été fondée par le même décret que celui ayant présidé à la création de cette institution (30 mars 1795). Parmi ceux qui l’ont occupé depuis lors figure évidemment le grand pionnier des études arabes que fut Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, mais aussi toute une série d’éminents savants[7]. Mais l’ENLOV possède également une chaire d’arabe dialectal maghrébin (dirigée depuis 1927 par Georges-Séraphin Colin), ainsi qu’une chaire d’arabe dialectal oriental (dirigée depuis 1947 par Jean Cantineau, celui-là même avec lequel Charles Pellat avait passé son DES pendant la guerre). Charles Pellat va également pouvoir retrouver sur place André Basset, qui enseigne le berbère aux Langues O’ depuis qu’il a quitté Alger en 1940.

D’abord uniquement tournée vers la linguistique et la philologie, l’ENLOV a fini par admettre en 1871 que l’étude des communautés locutrices était une nécessité. Des conférences préparatoires ainsi que des cours d’histoire, de géographie et de droit musulmans sont donc délivrés à cette époque par Marcel Colombe (1913-2001).

Assurant ses cours magistraux en salle n°4, le professeur Pellat va être assisté par plusieurs répétiteurs arabophones de naissance, comme le tunisien Taïeb Sahbani (1925-2010), l’algérien Habib Hamdani (1924-2018) ou encore les marocains Ahmed Salmi et Bensalem Seffar.  

Chargé d’enseigner la langue arabe, Charles Pellat va évidemment devoir prendre position dans la querelle qui agite de longue date les partisans de la langue littérale (ou « pure », al-lugha al-fus’ha) à ceux de la langue dialectale (al-lugha ad-daridjah)[8]. Car en effet, si l’apprentissage de la première est indispensable afin de pouvoir accéder aux grandes œuvres classiques, à commencer par le Kur’ân, elle n’est à vrai dire que d’une assez faible utilité dès lors qu’il s’agit de comprendre et de se faire comprendre des populations arabophones contemporaines, dont le parler usuel est très différent de l’arabe littéral. Cette situation avait d’ailleurs amené William Marçais a formulé en 1930 le concept de diglossie afin de décrire une situation où il existe en réalité deux formes superposées d’une même langue, l’une hautement codifiée, véhicule d’une littérature écrite vaste et respectée, et l’autre, dont l’usage est réservé aux situations de la vie courante (cette dernière langue pouvant elle-même présenter de fortes variantes géographiques).

Une analyse plus fine, celle élaborée notamment par le professeur S. A. El-Hassan dans les années 70, viendra montrer que le terme de continuum est sans doute plus approprié que celui de diglossie. Car en fonction du degré d’instruction des interlocuteurs, du thème abordé mais aussi du médium utilisé, il est certain qu’un même individu peut être amené à utiliser un registre purement dialectal ou bien purement littéraire ou bien encore le plus souvent un mélange des deux[9]. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’augmentation du taux de scolarisation et l’influence des médias radiophoniques et télévisuels vont en tout cas favoriser l’apparition d’un arabe standard moderne (fus’ha al-‘asr) ou médian (lugha al-wusta) dont l’usage va fortement contribuer à réunifier le monde arabe sur le plan culturel[10].

Bien que la chaire qu’il dirige porte le nom de « littéral », ce qui signifie qu’elle doit prioritairement porter sur l’enseignement de l’arabe qui est « figuré par les lettres », c’est-à-dire sur l’arabe classique, le professeur Pellat a bien l’intention de faire toute sa place à l’arabe parlé, car il ne saurait être question pour lui de former seulement des savants mais aussi des praticiens. Pour y parvenir, il va notamment s’inspirer des méthodes défendues par Louis Brunot (1882-1965) à l’IHEM, ce qui va l’amener à diviser son enseignement en trois étapes distinctes. Ses étudiants consacreront ainsi leur première année à l’apprentissage des bases de l’arabe moderne tandis que la seconde les verra se concentrer essentiellement sur l’arabe classique. Ils se serviront alors du texte du Kur’ân bien évidemment mais aussi d’autres œuvres anciennes. Enfin, la troisième année sera l’occasion pour eux de revenir vers l’arabe moderne, mais cette fois-ci dans un registre beaucoup plus soutenu.

Il était alors d’usage que le titulaire d’une chaire publie une grammaire, des chrestomathies, des dictionnaires ou bien encore des manuels de la langue qu’il était chargé d’enseigner. Régis Blachère s’était d’ailleurs attelé à cette tâche en faisant paraître en 1937 sa fameuse Grammaire de l’arabe classique (Maurice Gaudefroy-Demombynes ayant assuré la partie consacrée à la morphologie). Soucieux d’aider ses nombreux étudiants dans leur apprentissage, Charles Pellat va lui aussi se consacrer à la rédaction d’ouvrages pédagogiques, dont plusieurs deviendront d’ailleurs de beaux succès éditoriaux. En 1952 paraitront ainsi un manuel intitulé Langue et littérature arabes ainsi qu’un vocabulaire fondamental de l’arabe moderne, L’Arabe vivant. En 1956, il livrera encore une Introduction à l’arabe moderne puis en 1958 un Recueil de textes tirés de la presse arabe. En lien avec Irénée Colonne, son ancien condisciple des AMM, il participera parallèlement aux émissions culturelles diffusées en langue arabe par la RTF.

En fin de compte, Charles Pellat va rester à l’ENLOV jusqu’en septembre 1956, date à laquelle il cèdera finalement son poste à Gérard Lecomte[11].

. Histoire et développement de l’orientalisme français

A force de travail et de rigueur, Charles Pellat est donc parvenu à obtenir une certaine notoriété au sein du petit monde de l’orientalisme français. Si sa remarquable maîtrise de la langue arabe lui a très tôt valu de recevoir le soutien de Louis Massignon, un homme toujours attentif à pousser en avant les meilleurs sujets, ses premières publications scientifiques, et notamment ses traductions de Djahiz, ont aussi attiré sur lui l’attention d’Evariste Lévi-Provençal, qui va lui demander de venir le rejoindre en Sorbonne afin d’assister ceux de ses étudiants qui préparent leur licence, leur agrégation ou leur doctorat. Charles Pellat deviendra ainsi assistant (1947) puis chargé de cours (1951) au sein de l’université parisienne.

Ainsi adoubé par ses pairs, Charles Pellat va désormais devenir ce qu’il est convenu d’appeler un « orientaliste » (et plus spécifiquement un « arabisant »). Or et avant d’aller plus loin dans le récit de son parcours, il convient d’offrir d’abord quelques explications quant à ce terme.

Le mot d’orientaliste désigne un chercheur spécialisé dans l’étude des cultures orientales (c’est-à-dire essentiellement asiatiques et nord-africaines). Ce n’est pas un hasard s’il est apparu à la fin du 18e siècle. A cette époque en effet, la mode de l’Antique, bien que toujours très vivace, commençait justement à s’épuiser quelque peu, ce qui conduisît un certain nombre d’artistes en quête de nouvelles sources d’inspiration à tourner leurs regards vers l’Orient. Chateaubriand publiera ainsi le récit de son Voyage à Jérusalem en 1811, en 1819 Goethe fera paraître son Divan occidental-oriental tandis que Victor Hugo rédigera les Orientales en 1829. Ce mouvement va toucher bien d’autres disciplines que la littérature et en particulier l’architecture (dès 1805, Samuel Pepys Cockerell avait dessiné la Sezincote House, premier exemple de style anglo-indien), la peinture (Delacroix partira pour l’Afrique du Nord en 1832 et son style en reviendra transformé), la musique (Le Désert de Félicien David sera le grand succès de l’année 1844) ou encore la sculpture (Charles Cordier va commencer sa production en 1846).

A vrai dire, cette mode de l’Orient du début du 19e s’inscrit en droite ligne ce que l’on a parfois appelé le Second humanisme, c’est-à-dire ce moment où, à la fin du 17e siècle, on a commencé à considérer la littérature avec un regard moins européo-centré et comme une question véritablement universelle. Suivant la trace d’Antoine Galland, le premier traducteur des Mille et Une Nuits (1704-1717), plusieurs érudits ont alors choisi d’étudier l’arabe, le turc et l’iranien dans une perspective non plus seulement commerciale ou religieuse, mais littéraire. Le développement de la linguistique et de la philologie va accompagner mais aussi renforcer cette évolution qui en France recevra une pleine consécration en 1795, avec la création de la toute nouvelle Ecole des langues orientales, une institution qui va permettre à l’orientalisme de quitter le monde des cabinets et des cours pour s’élever à un stade institutionnel. Silvestre de Sacy et ses émules vont alors se lancer dans un vaste programme d’acquisition, de collation et d’édition de manuscrits arabes, ce qui va contribuer à faire connaître toute la richesse du patrimoine rédigé dans cette langue.

Car il faut admettre que pendant très longtemps, les lettres arabes n’ont été connues que d’une façon très parcellaire en Occident, en partie certes par manque d’intérêt, mais aussi parce que les ouvrages nécessaires n’existaient alors que sous une forme manuscrite et qu’ils étaient souvent conservés dans des lieux de culte ou bien chez quelques particuliers peu enclins à les partager. Il aura ainsi fallu que plusieurs générations de savants européens accomplissent un dur labeur d’investigation qu’ils ne parviennent à se faire une idée précise de leur sujet d’étude.

Si l’on met à part le Kur’ân ou bien encore les œuvres scientifiques ou philosophiques de quelques grands auteurs (Ibn Sina, Ibn Rush, Al-Ghazali), qui ont fait l’objet de traductions en latin dès le 12e siècle, il a fallu attendre le début du 17e siècle pour que d’autres types d’ouvrages soient traduits à leur tour. L’un des pionniers de cette nouvelle voie a sans doute été le néerlandais Thomas van Erpe (1584-1624), professeur à l’université de Leiden, à qui l’on doit notamment la traduction des Sentences de Lokman ou encore celle de la Chronique historique du savant copte Ibn Al-‘Amid. D’autres travaux du même genre seront ensuite conduits (par Pierre Vattier ou Jacob Gollius notamment, qui sera le premier à tenter de traduire des poètes arabes) mais le véritable développement de la philologie arabe n’interviendra pas avant le début du 19e siècle, avec Silvestre de Sacy et Hammer-Purgstall.

La voie était ouverte et à compter de cette époque, pas une année ne s’écoulera sans qu’une nouvelle traduction ne soit publiée. Dans la seconde moitié du 19e siècle, l’orientaliste néerlandais Michael Jan de Goeje va réaliser un véritable tour de force en parvenant à traduire (en latin) puis à publier les œuvres des principaux historiens et géographes de langue arabe dans ses deux ouvrages magistraux que sont les Fragmenta historicorum Arabicorum (1869-1871) et la Bibliotheca geographorum Arabicorum (1870-1894). Pour mesurer l’ampleur et la difficulté de cette tâche, il suffit de rappeler qu’après avoir (enfin) découvert un manuscrit complet des Annales historiques de Tabari (m. 923) à la bibliothèque Köprülü d’Istanbul, il faudra ensuite à De Goeje une trentaine d’années de labeur pour parvenir à les publier sous la forme d’une collection de quinze volumes comportant au total plus de 10 000 pages !

C’est grâce à des exploits de ce type que le public européen cultivé va bientôt pouvoir connaître et apprécier quelques grandes œuvres de la littérature médiévale de langue arabe, qu’il s’agisse des poèmes d’Al-Mutanabbi (m. 945) et Abu ‘Ala al-Ma’ari (m. 1057), des travaux historiques d’Ibn Khaldun (m. 1406), des récits de voyage d’Ibn Djubayr (m. 1217) et d’Ibn Battuta (m. 1368), des dictionnaires lexicographiques d’Ibn Mandhur (m. 1311), des traités de grammaire de Sibawayh (m. 796), de ceux de mystique d’Ibn Arabi (m. 1240), des traités politiques de Mawardi (m. 1058), etc. Autant d’œuvres dont l’Occident avait longtemps ignoré jusqu’à l’existence (l’inverse étant vrai par ailleurs, les milieux cultivés du monde arabe n’ayant eu pendant des siècles qu’une connaissance très vague et parcellaire des lettres européennes).

Mais les orientalistes ne se sont pas contentés de rassembler et éventuellement de traduire toutes ces œuvres anciennes, ils les ont aussi commentées et s’en sont servi pour en tirer des analyses d’une ampleur souvent magistrale.

Comme souvent, les Allemands se sont distingués par la rigueur méthodologique et le souci d’exhaustivité dont ils ont fait preuve. Nul islamologue ne saurait ainsi ignorer les travaux de Julius Wellhausen (m. 1918) et Theodor Nöldeke (m. 1930) sur l’élaboration du texte kur’ânique, ceux d’Ignaz Goldziher (m. 1921) sur la mise en forme de la tradition prophétique (Sunna) ou encore les études de sociologie religieuse de Carl Heinrich Becker (m. 1933). L’école germanique a par ailleurs produit des outils de travail devenus tout à fait indispensables aux chercheurs, comme la Geschichte der arabischen Litteratur de Carl Brockelmann (m. 1956), qui recense tous les manuscrits conservés en langue arabe, quel que soit leur sujet, les Genealogische Tabellen de Ferdinand Wüstenfeld (m. 1899), qui fait le point sur les filiations des dynasties et des tribus anciennes, ou encore le Corpus inscriptionum Arabicarum de Max van Berchem (m. 1921, citoyen suisse par ailleurs), qui a ouvert à l’étude le vaste champ de l’épigraphie arabo-musulmane.

L’école néerlandaise s’est également imposée comme l’une des toutes premières, grâce notamment au rôle joué par l’université de Leiden. Pendant près d’un siècle, celle-ci a été l’un des phares de l’islamologie européenne, grâce à des personnalités aussi brillantes que Theodor Juynboll, Reinhard Dozy, Christiaan Snouck-Hurgronje, Martin Theodoor Houtsma, Arent Jan Wensinck et bien sûr Michael Jan de Goeje, déjà mentionné. L’école anglo-saxonne a également brillé grâce à Edward Lane, Thomas W. Arnold, Hamilton Gibb et David Margouliouth. Enfin, l’Italie (Leone Caetani, Carlo Alfonso Nallino, Giorgio Levi Della Vida), l’Espagne (Miguel Asin Palacios, Emilio Garcia Gomez, Felix Maria Pareja), la Belgique (Henri Lammens, Armand Abel) et la Russie (Viktor von Rosen, Vassili Barthold) ont également produit d’excellents spécialistes des études arabes et islamiques. A partir des années 1950, l’arrivée aux Etats-Unis de nombreux orientalistes européens de grand talent (Gustav von Grunebaum, Joseph Schacht, etc.) va permettre aux universitaires américains (George Makdisi, Marshall Hodgson, Clifford Geertz) de se faire une place au sein d’un milieu jusque-là largement dominé par les chercheurs du Vieux Continent.

Les Français n’ont évidemment pas été en reste. Après la mort de René Basset, les deux arabisants les plus influents ont certainement été Louis Massignon et Maurice Gaudefroy-Demombynes. La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, publiée par le premier en 1922, ou encore Les Institutions musulmanes, édité par le second en 1921, ont été considérés à juste titre comme des œuvres incontournables. Mais alors que Massignon et Gaudefroy-Demombynes avaient choisi de consacrer l’essentiel de leurs travaux à l’étude de l’Orient musulman, la plupart de leurs compatriotes vont davantage se pencher sur le Maghreb. Ce tropisme n’a d’ailleurs rien d’étonnant. Car après l’occupation de Algérie se produisit celle de la Tunisie en 1881 avant que celle du Maroc ne débute en 1907. Dès cette époque, la majeure partie de l’Afrique du Nord se retrouva donc placée sous domination française, situation inédite qui ouvrit naturellement de vastes champs d’études aux universitaires parisiens[12].

Charles Pellat s’est longuement imprégné de cet héritage qu’il a fini par maîtriser comme peu de personnes avant lui. Le poids de cette tradition aurait pu être lourd à porter mais il a eu la chance d’arriver à sa pleine maturité intellectuelle au milieu des années 1950, c’est-à-dire à une époque où toute une génération d’orientalistes était précisement en train de s’effacer[13], situation qui va permettre à une nouvelle équipe de pouvoir prendre la relève. Qu’il s’agisse de Régis Blachère (1900-1973), Robert Brunschvig (1901-1990), Henry Corbin (1903-1978), Henri Laoust (1905-1983), Claude Cahen (1909-1991), Jacques Berque (1910-1995), Roger Arnaldez (1911-2010), Maxime Rodinson (1915-2004) ou encore Dominique Sourdel (1921-2014), ces hommes, qui avaient tous atteint la quarantaine au milieu du 20ème siècle, vont ainsi pouvoir dominer l’islamologie française en monopolisant les postes et les fonctions stratégiques pendant les trois ou quatre décennies suivantes[14].

S’il fréquentera évidemment la plupart de ses pairs orientalistes, Charles Pellat sera particulièrement proche de certains d’entre eux comme Gérard Lecomte, Henri Massé, Yves Marquet, Georges-Séraphin Colin, Roger Arnaldez, Claude Cahen et Henri Laoust. Cette proximité ne reflétait pas que des accointances personnelles mais reposait aussi sur une vision et une méthodologie communes. Avec Cahen notamment, Pellat tenait beaucoup à ce que l’islamologue possède une véritable formation d’historien. Car même si elles sont moins nombreuses qu’en Occident, des archives existent bel et bien en Orient et il s’agit donc de pouvoir les lire et les comprendre avant de se livrer ensuite à des conclusions qui sinon auront toutes les chances d’être trop hâtives et par ailleurs souvent fausses. Quant à Henri Laoust, que Charles Pellat avait rencontré pour la première fois à l’Institut de Damas en 1940, son approche érudite et extrêmement méthodique des textes se rapprochait beaucoup de la sienne.

. La chaire universitaire 

L’occasion tant attendue de pouvoir devenir professeur d’université se produit finalement en mars 1956, suite au décès prématuré d’Evariste Lévi-Provençal. Les deux postes qu’il occupait sont alors scindés. Dès le 16 avril, Régis Blachère hérite ainsi de la direction de l’Institut des études islamiques (IEI)[15] tandis que Charles Pellat se voit élu en juin 1956, par 46 voix sur 91, à la tête de la chaire de langue et de civilisation arabes de la Sorbonne dont Lévi-Provençal avait obtenu la création en avril 1945. Il en prendra officiellement la direction à compter du 1er novembre 1956 et, après avoir été d’abord maître de conférences stagiaire (1er octobre 1956) puis titulaire (1er mars 1957), il sera élevé au grade de professeur de plein exercice à partir du 1er janvier 1958.

La Sorbonne que rejoint Charles Pellat est encore assez semblable à celle que ses concepteurs, à commencer par Ernest Lavisse et Louis Liard, ont conçu une soixantaine d’années plus tôt. Dirigée depuis 1947 par l’historien Jean Sarrailh, elle est organisée en cinq grandes facultés (lettres, sciences, droit, médecine et pharmacie) et compte un peu plus de 60 000 étudiants, soit un nombre presque égal à celui des étudiants inscrits dans la totalité des quinze autres universités françaises ! Elle emploie d’ailleurs à elle seule le tiers de tous les professeurs d’université que compte alors le pays.

Au sein de ce gigantesque ensemble, la Faculté des Lettres[16] fait elle-même figure de géante. Fondée en 1808, elle compte en effet près de 20 000 étudiants en 1956, soit près la moitié de tous les étudiants en lettres du pays (ils seront près du double dix ans plus tard). Présidée depuis 1955 par le doyen Pierre Renouvin (1893-1974), un historien de profession, elle compte parmi ses professeurs la fine fleur de l’élite intellectuelle de l’époque, à commencer par les historiens Henri-Irénée Marrou, Camille-Ernest Labrousse, Roland Mousnier et Jacqueline de Romilly, le préhistorien André Leroi-Gourhan, l’indianiste Louis Renou, l’historien des arts André Chastel, le géographe Jean Dresch, le sociologue politique Raymond Aron ou encore les philosophes Georges Canguilhem, Ferdinand Alquié, Paul Ricœur et Jean Wahl. Leur enseignement de haute volée contribue à maintenir vivant le mythe de La Sorbonne et du Quartier Latin en tant que lieu de savoir et d’excellence.

La Sorbonne est d’ailleurs particulièrement bien dotée sur le plan de l’islamologie et des études arabes. Outre Charles Pellat, qui a donc pris la succession d’Evariste Lévi-Provençal, Régis Blachère y dirige depuis 1951 une maîtrise de conférence en philologie et littérature arabes du Moyen Âge (il prendra sa retraite en 1970). Venu de Bordeaux, Robert Brunschvicg, a pris en août 1955 la direction d’une chaire d’islamologie. Depuis 1947, le contemporanéiste Charles-André Julien dirige quant à lui une chaire d’histoire de la colonisation française au Maghreb (à son départ en 1961, il aura pour successeur son élève Jean Ganiage). En janvier 1959, Claude Cahen va être porté à la tête d’une chaire d’étude de l’Orient musulman médiéval. Enfin, il ne faut pas oublier que sans être des spécialistes de l’Islam, d’autres universitaires acceptent régulièrement d’aiguiller leurs étudiants vers des travaux en lien avec le monde musulman, qu’il s’agisse de philosophes (Maurice Gandillac), de sociologues (Georges Davy, Georges Gurvitch), de linguistes (Marcel Cohen), de géopoliticiens (Pierre Renouvin) ou d’historiens de la littérature (Charles Dedeyan).

Lorsque Charles Pellat rejoint la Sorbonne, le cursus que doivent suivre les étudiants en lettres est le suivant. La possession d’un baccalauréat est obligatoire mais non pas suffisante pour intégrer l’université où la sélection se fait aussi par le biais d’un concours d’entrée. Depuis 1948, un premier cycle d’une année a été instauré dans la filière des lettres. Appelé propédeutique, il est commun à tous les étudiants et doit leur permettre de choisir ensuite leur spécialité. S’ils parviennent à valider cette première étape, les étudiants obtiennent alors un certificat d’études littéraires générales (CELG). Ce dernier, qui comporte une section classique et une section moderne, leur permet de pouvoir s’inscrire en licence de lettres et d’intégrer ainsi le deuxième cycle universitaire.

L’objectif premier de la faculté des lettres étant alors de former des enseignants, cette licence est naturellement considérée comme le diplôme phare. Elle s’obtient théoriquement après deux années d’études mais le cursus s’avère souvent plus long à cause de la fréquence des redoublements. Peu d’élèves poursuivent ensuite vers un troisième cycle.

Ce dernier s’ouvre avec le diplôme d’études supérieures (DES) qui conduira logiquement son titulaire vers le doctorat d’Etat. En avril 1958, le cycle doctoral va être scindé en deux, un doctorat de troisième cycle (également appelé doctorat d’université) sera alors créé, étalé sur une durée de deux ans (la possession du DES permettant de s’affranchir de la première année).

En juin 1966, la réforme préparée par le ministre Christian Fouchet va venir bouleverser cette organisation.

Le premier cycle se fera désormais en deux années qui seront validées par un diplôme universitaire d’études littéraires (DUEL) comportant neuf sections : lettres classiques, lettres modernes, langues vivantes, géographie, philosophie, psychologie, sociologie, histoire/histoire de l’art/archéologie. Répondant à une demande souvent formulée par les pédagogues, le ministre a également tenu à ce que les travaux dirigés (TD) constituent désormais les deux tiers de l’enseignement et les cours magistraux un tiers seulement, l’idée étant de permettre ainsi aux étudiants de mieux pouvoir appréhender certaines des notions et méthodes abordées en cours.

Pour ce qui est du second cycle, il va comporter un circuit court ou un circuit long, les deux étant placés en parallèle. Le premier mènera vers l’enseignement secondaire et l’étudiant accomplira donc une année d’étude afin d’obtenir un certificat d’étude supérieure (CES) de licence. Le circuit long, qui se fera lui aussi après le DUEL, sera réservé à ceux qui souhaitent se diriger vers la recherche. L’étudiant devra alors passer une maîtrise en deux années, ce qui lui permettra d’obtenir un certificat supérieur de maîtrise (qui viendra donc remplacer l’ancien DES)[17].

La possession d’une maîtrise sera indispensable avant de pouvoir se lancer ensuite dans un doctorat de troisième cycle, qui se poursuivra quant à lui sur trois années[18]. Comme avant la réforme Fouchet, le doctorat d’Etat, institué en 1808, continuera de trôner au sommet de cette hiérarchie, son obtention demeurant indispensable pour pouvoir postuler au grade de professeur des universités.

En tant que professeur de langue et de civilisation arabes en Sorbonne, Charles Pellat doit théoriquement assister ses élèves dans la préparation aux certificats de la licence d’arabe, aux certificats d’études supérieures d’histoire et de civilisation arabes, aux certificats d’études supérieures d’histoire des religions, aux diplômes d’études supérieures, aux doctorats de troisième cycle, aux doctorats d’Etat ainsi qu’à l’agrégation d’arabe. Dans les faits cependant, il va surtout se consacrer à ces trois dernières catégories. Tenu d’assurer un certain nombre de cours magistraux, il délèguera à des maîtres-assistants ainsi qu’à des chargés de cours l’organisation des travaux dirigés[19].

Comme bien d’autres, Charles Pellat est confronté aux conditions de travail très dégradées qui marquent cette époque. Car les moyens matériels et humains n’ont pas suivi l’augmentation phénoménale des effectifs enregistrée après-guerre. La plupart des bâtiments de La Sorbonne sont à la fois sales, détériorés et surpeuplés. Partout y règnent la poussière et les odeurs de tabac. La plupart des salles de classe sont occupées sans discontinuer de 8 heures du matin à 7 heures du soir. En 1962, le professeur Marrou devra admettre devant un journaliste qui l’interroge que lorsqu’il donne ses cours, il ne peut « écrire au tableau sans piétiner les mains des étudiants assis sur l’estrade » (Le Monde, 7 décembre 1962). Ajouté au manque d’espace, la faiblesse des effectifs du corps enseignant est tout aussi problématique puisqu’un professeur de lettres compte en moyenne 300 étudiants. Cette situation décourage d’ailleurs beaucoup d’élèves qui, dans leur grande majorité, finissent donc par quitter l’université sans avoir obtenu le moindre diplôme.

Cette question du manque de locaux va finalement contraindre l’université de Paris à délocaliser une partie non négligeable de ses activités vers de nouveaux sites. La Faculté des sciences sera la première à le faire ; après le campus d’Orsay ouvert en 1955, un autre sera ainsi installé à l’emplacement de l’ancienne halle aux vins de Jussieu en 1959. Quant à la faculté des lettres, la création d’annexes à Censier et Nanterre en 1964-1965 viendra lui apporter un peu d’aise.

Heureusement pour elles, les facultés disposent aussi d’instituts spécialisés qui possèdent souvent leurs propres locaux. De la faculté des lettres dépendent ainsi près d’une quarantaine de ces entités qui allient enseignement et recherche, dont l’institut de géographie (191, rue Saint-Jacques), l’institut d’art et d’archéologie (3, rue Michelet), l’Institut d’études slaves (9, rue Michelet), l’institut d’études hispaniques (31, rue Gay-Lussac) et encore l’institut d’ethnologie installé au palais de Chaillot.

C’est également le cas pour les études arabes et islamiques depuis qu’en juillet 1929, Louis Massignon, William Marçais et Maurice Gaudefroy-Demombynes, ont obtenu du rectorat la création d’un Institut des études islamiques (IEI). D’après le décret ayant permis sa mise en place, cet organisme a pour objectif d’assurer le lien entre la Sorbonne et tous les établissements publics travaillant dans le domaine de l’islamologie et des études arabes, qu’ils soient installés à Paris (Collège de France, Ecole pratique des hautes études, Langues orientales, Ecole coloniale, Centre des hautes études d’administration musulmane), en province (Bordeaux, Marseille, Strasbourg, Lyon) ou bien dans les colonies[20].

L’IEI entretient en outre des rapports suivis avec l’Institut de France (et notamment avec l’Académie des inscriptions et belles-lettres) et certaines sociétés savantes (la Société asiatique et l’Académie des sciences coloniales en particulier) mais aussi avec divers musées et bibliothèques dont les fonds ou les collections concernent ses domaines de recherche. L’institut organise par ailleurs des conférences, assure des publications et confie des missions d’études. Son président doit adresser chaque année un rapport au doyen afin d’établir le bilan de son activité.

Installé depuis 1935 aux quatrième et cinquième étages d’un bel immeuble de style Art déco situé au n°13 de la rue du Four[21], l’IEI y dispose d’une salle de cours, d’une bibliothèque dotée de dix-huit places ainsi que de deux bureaux.

Charles Pellat, qui a été admis au conseil d’administration de l’IEI à compter du 3 mai 1956[22], va en devenir le directeur adjoint à partir de juin 1965 avant d’en prendre finalement la direction (par intérim) à compter du 28 juin 1968, date du départ à la retraite du professeur Robert Brunschvig. A ses côtés vont notamment travailler Camille Dumont (1913-1975)[23], qui va s’occuper de toute la partie administrative, une directrice scientifique d’origine égyptienne, Nada Tomiche-Dagher (1923-2019)[24], un bibliothécaire, Jean Jabalé et un traducteur, Ali Sakesli.

Bien qu’il soit idéalement situé tout près de l’église de Saint-Germain-des-Prés, l’IEI doit affronter un cruel manque d’espace, si bien que sa direction est souvent contrainte de négocier avec les locataires du 6e étage (attribué au Centre des études sémitiques puis au Centre des hautes études d’administration musulmane) afin de pouvoir y loger une partie de ses activités. Charles Pellat va donc profiter de la mise en place d’annexes au sein de la faculté de lettres pour demander à ce que l’IEI puisse quitter la rue du Four et obtenir des locaux plus adaptés. Le recteur Jean Roche et le doyen Marcel Durry ayant donné un avis favorable à cette requête, Charles Pellat, Camille Dumont, Nada Tomiche et leurs collaborateurs vont ainsi pouvoir transférer leurs bureaux au quatrième étage du bâtiment B du tout nouveau centre Censier (19 janvier 1966). Comme un clin d’œil, l’IEI sera désormais installé à deux pas la Grande mosquée de Paris.

Mais ses activités d’enseignant, bien que prenantes, ne vont pas empêcher Charles Pellat de poursuivre avec assiduité ses propres recherches.


Notes :

[1] C’est en effet André Picard (1895-1975) qui sera nommé à ce poste, ce qui refroidira nettement les relations de Charles Pellat avec André Basset. Eu égard au petit nombre de spécialistes concernés, Pellat ne tentera pas d’obtenir les crédits nécessaires afin de publier la thèse qu’il avait consacrée à la forme à sifflante en berbère. Ce travail, qui était quasiment achevé, restera donc à l’état manuscrit (1947).

[2] Le concours d’agrégation fut créé en juillet 1906 à l’initiative d’Aristide Briand afin de pouvoir former des professeurs capables d’assurer un enseignement de haute tenue dans les établissements du secondaire où existaient des classes d’arabe. Très peu nombreux en Métropole, ces derniers étaient principalement situés en Afrique du Nord (Alger, Constantine, Oran, Tunis, Rabat, Casablanca, Fès). Régis Blachère (1923) et Henri Laoust (1930) ont été agrégés d’arabe, tout comme le seront plus tard Mahammad Hadj-Sadok (1947), Hamza Boubakeur (1949), Gérard Lecomte (1952), Mohammed Talbi (1952), Mohammed Arkoun (1956), Ali Merad (1956), Abd el-Majid Turki (1959), Jamel-eddine Bencheikh (1961), Bruno Halff (1962), Abdelmajid Charfi (1969), Denis Gril (1973), Alain Roussillon (1976), Pierre Lory (1977) ou encore Claude Gilliot (1979). Roussillon et Lory ont d’ailleurs obtenu leur diplôme alors que Charles Pellat dirigeait le jury d’agrégation.

[3] Si la classe d’arabe du lycée Louis-le-Grand a été créée sous cette forme en 1938 (jusqu’en 1941, le premier titulaire du poste sera Albert Gateau), elle n’en possédait pas moins une histoire bien plus longue puisqu’elle était l’héritière indirecte de l’Ecole des jeunes de langues, créée par Colbert en 1669 afin de former les drogmans, c’est-à-dire des traducteurs d’arabe, de persan et de turc. Cette institution, qui était venue s’implanter en 1700 au lycée Louis-le-Grand perdurera jusqu’en 1873 avant d’être absorbée par l’Ecole des langues orientales.

[4] Ce remarquable fichier est aujourd’hui conservé dans les fonds de la section arabe de l’Institut de recherche et d’histoire des textes, une institution rattachée au CNRS.

[5] L’ancienne Ecole spéciale des langues orientales a reçu le nom d’ENLOV en 1914. Elle deviendra finalement l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) en 1971.

[6] Il lui restera encore la filière du Quai d’Orsay, dite du cadre d’Orient.

[7] Après Sacy, Joseph Reinaud (1838-1867), Hartwig Derenbourg (1879-1908), Maurice Gaudefroy-Demombynes (1908-1937) et enfin Régis Blachère (1937-1951) ont successivement dirigé la chaire d’arabe littéral.

[8] A la fin du 19e siècle, une polémique avait ainsi opposé ceux qui souhaitaient privilégier l’enseignement de la langue arabe usuelle à ceux pour lesquels seule la langue classique devait primer. Louis Machuel, directeur de l’enseignement en Tunisie, avait fait partie du premier groupe tandis qu’Octave Houdas, qui avait occupé la même fonction en Algérie, défendait fermement la seconde proposition.

[9] Ne s’exprimer qu’en arabe classique représente un si grand effort intellectuel que tout arabophone finit par passer à un registre moins formel au cours d’une conservation. Charles Pellat a indiqué n’avoir rencontré qu’un seul homme capable de s’exprimer en littéral avec une parfaite aisance, il s’agissait du professeur jordanien Nasir ad-Dîn Al-Assad (1923-2015), qui a dirigé l’université d’Amman en 1966-1968 puis 1978-1980.  

[10] Kouloughi, Djemal-Eddine : « Sur quelques approches de la réalité sociolinguistique arabe », Egypte monde arabe, n°27-28, 1996, pp. 287-299.  

[11] Né en 1926 à Charleville, diplômé des Langues orientales en 1946, Gérard Lecomte obtiendra l’agrégation d’arabe en 1952. Il va d’abord enseigner au collège Sadiki de Tunis (1947-1950), avant de succéder à Charles Pellat comme professeur d’arabe à Louis-le-Grand. Nommé à l’Enlov en 1958, il participera au jury d’agrégation d’arabe jusqu’en 1980 et dirigera la revue Arabica de 1963 à 1979. Membre du comité de rédaction de l’Encyclopédie de l’Islam à partir de 1974, il succèdera à Charles Pellat en 1992 en tant que directeur de l’édition française. Sur son lit de mort, et bien qu’ils fussent en froid depuis quelque temps, Pellat aura d’ailleurs des mots d’encouragement à l’égard de Lecomte : « Bon, c’est à vous » lui dira-t-il en lui confiant le soin d’achever l’EI. Bien que le Collège de France ait tenté d’imposer Dominique Sourdel, les membres du comité de direction de l’EI valideront le choix de Lecomte.

[12] Cette tradition franco-maghrébine a eu ses chefs de file, en particulier Octave Houdas (1840-1916), Emile Masqueray (1843-1894), Edmond Fagnan (1846-1931), René Basset (1855-1924), Edmond Doutté (1867-1926), William Marçais (1872-1956), Edmond Destaing (1872-1940), Alfred Bel (1873-1945), Georges Marçais (1876-1962), Louis Brunot (1882-1965), Léon Bercher (1889-1955), Henri Pérès (1890-1983), Robert Montagne (1893-1954), Henri Terrasse (1895-1971), etc. Deux Algériens « indigènes » l’ont également illustré, Belkassem Ben Sedira (1845-1901) et Mohammed Ben Cheneb (1869-1929). Ce dernier sera le premier musulman à obtenir une chaire (d’arabe moderne) à la Faculté des lettres d’Alger (1927).

[13] C’est en effet l’époque où William (1872-1956) et Georges Marçais (1876-1962), Louis Massignon (1883-1962), Gaston Wiet (1887-1971), Marius Canard (1888-1982) et Léon Bercher (1889-1955) vont prendre successivement leur retraite universitaire.

[14] André Miquel (1929), Mohammed Arkoun (1928-2010) et Jamel-Eddine Bencheikh (1930-2005) appartiennent à une génération légèrement postérieure qui ne prendra son plein essor que dans les années 1970-1980.

[15] Ainsi que celle du Centre d’étude de l’Orient contemporain, fondé en 1944 et rattaché au précédent depuis mai 1947. Cet organisme, qui sera longtemps dirigé par Marcel Colombe, disposait de modestes locaux rue Emile-Deschanel.

[16] En juillet 1958 et comme toutes celles de France, la faculté des lettres de Paris deviendra une faculté des lettres et des sciences humaines afin de mieux mettre en valeur la place prise par les départements de sociologie et d’anthropologie parallèlement à ceux de littérature et de langues.

[17] A partir de 1977 cependant, la maîtrise s’accomplira en une seule année effectuée immédiatement après celle de licence.

[18] A partir de 1974, le diplôme d’études approfondies, ou DEA, viendra s’intercaler entre la maîtrise et le doctorat de troisième cycle.

[19] Une distinction existe entre les professeurs des universités (qui possèdent une chaire) et les maîtres de conférences (qui n’en possèdent pas), les seconds étant plus ou moins placés dans la dépendance des premiers. A l’échelon encore inférieur on retrouve les chargés de cours, les maîtres-assistants, les assistants et les chefs de travaux.

[20] A l’instar de ce qui avait été réalisé pour les études grecques et romaines avec la création des Ecoles d’Athènes (1846) et de Rome (1875), le ministère de l’Instruction public va organiser le déploiement de plusieurs centres de recherche et d’enseignement à travers les pays arabes et/ou musulmans : après l’Institut français d’archéologie orientale du Caire (1880), viendront ainsi prendre place l’Institut des Hautes études marocaines de Rabat (1920), la Délégation archéologique française en Afghanistan (1922), l’Institut français de Damas (1922), l’Institut français d’archéologie d’Istanbul (1930), l’Institut des études orientales de l’Université d’Alger (1934), l’Institut français de l’Afrique noire (1936) et enfin l’Institut des Hautes études tunisiennes (1945). Bien que l’islamologie n’ait pas toujours été au cœur de leur projet, la plupart de ces institutions seront dotées de sections consacrées à ce domaine. Par la suite seront créées l’Institut français d’iranologie de Téhéran (1947), la Mission archéologique française de Jérusalem (1952), la Section française de la direction des antiquités du Soudan (1969), le Centre français d’études yéménites de Sanaa (1982), le Centre Jacques Berque de Rabat (1991) et enfin l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain de Tunis (1992). Par souci d’exhaustivité, il faut ajouter à cette liste les centres de recherche que l’institution catholique a réussi à maintenir dans le monde arabe : l’Ecole biblique de Jérusalem (1890), l’Institut des Belles-Lettres arabes à Tunis (1926), l’Institut dominicain d’études orientales du Caire (1953, qui possède une très importante bibliothèque) ou encore le Centre des Glycines à Alger (1966).

[21] Le bâtiment du 13 rue du Four avait été construit en 1923 par l’architecte Paul Marozeau dans le style Art déco alors très en vogue. Après avoir été acquis par l’Université de Paris, il servit à loger différentes institutions d’enseignement. C’est en 1936 que l’architecte de la Sorbonne, Armand Guéritte, réaménaga une partie des locaux au profit de l’IEI (qui ne disposait jusque-là que d’une modeste salle de travail située dans la galerie Richelieu). L’IEI sera présidé successivement par William Marçais (1930-1942), Evariste Lévi-Provençal (1946-1956), Régis Blachère (avril 1956 – mars 1965), Robert Brunschivg (avril 1965 – juin 1968) et enfin par Charles Pellat (juillet 1968 – juin 1972). Le 13 rue du Four abritait par ailleurs d’autres instituts, dont le Centre des hautes études d’administration musulmane (CHEAM), qui sera d’abord dirigé par Robert Montagne de 1936 à 1954 avant d’échoir à Pierre Rondot (1954-1967), le père du fameux officier des services spéciaux Philippe Rondot.

[22] Feront notamment partie de ce conseil d’administration Henri Massé, Gaston Wiet, Claude Cahen, Marcel Colombe, Emile Laoust, Pierre Marthelot, Gilbert Lazard, etc.

[23] Recruté par Evariste Lévi-Provençal pour être son secrétaire en 1945, Camille Dumont passera ensuite sous l’autorité de Charles Pellat. En avril 1966 et afin de mieux valoriser le rôle essentiel qu’il jouait au sein de l’Encyclopédie de l’Islam, Charles Pellat obtiendra qu’il soit nommé secrétaire général de la rédaction. Camille Dumont était également le secrétaire de la revue Arabica dont le siège était celui de l’Institut d’Études Islamiques. Il mourut précocement des suites d’un cancer en janvier 1975. 

[24] Nada Tomiche avait obtenu l’agrégation d’arabe en 1956, la même année que Jacqueline Chabbi, Mohammed Arkoun, Ali Merad et Gérard Troupeau.

Crédit photographique : extrait d’un manuscrit du Livre des animaux, de Djahiz [Al-Jahiz, Public domain, via Wikimedia Commons]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s