Charles Pellat (II) : l’officier colonial

II. L’officier colonial (1935-1946)

D’abord affecté comme soldat de 2ème classe au 23ème escadron du train des équipages, Charles Pellat est bientôt redirigé vers le peloton des officiers de réserve (EOR) de Mazagan (30 novembre 1935), d’où il va ensuite pouvoir rejoindre le 1er régiment de zouaves basé à Casablanca (16 janvier 1936).

Du fait de ses bonnes dispositions en langue arabe, on l’enjoint alors à tenter le concours des interprètes militaires, ce qui va lui valoir d’être brièvement redirigé vers Alger afin de passer les épreuves correspondantes (2 avril 1936)[1]. Dans l’attente de son intégration, il va ensuite effectuer un bref détour par Constantine, d’abord au sein du 5ème régiment de chasseurs d’Afrique (22 mai 1936) puis au 3ème régiment de chasseurs d’Afrique (23 juin 1936). En fin de compte, il pourra officiellement rejoindre l’école préparatoire des affaires indigènes d’Alger en tant qu’interprète stagiaire à partir du 17 octobre 1936.

. Les affaires musulmanes

Fondé en mai 1798 par Napoléon en prévision de la future campagne d’Egypte, le corps des interprètes avait été dissous à la fin de ce conflit avant d’être finalement reconstitué en avril 1830. Alors que se préparait l’expédition d’Alger, l’armée française souhaitait en effet pouvoir disposer d’une troupe de spécialistes capables de s’exprimer avec aisance dans toutes les langues et dialectes utilisés par les indigènes d’Afrique du Nord.

Le précédent statut du corps, qui datait de 1854, sera totalement réformé le 14 juin 1938 et les interprètes militaires deviendront alors des officiers des affaires militaires musulmanes (AMM)[2], un changement d’appellation venu souligner qu’ils n’étaient déjà plus depuis longtemps de simples traducteurs mais bien de véritables spécialistes du monde musulman, disposant de nombreuses aptitudes et d’un niveau élevé de culture générale.

Leur mission est d’autant plus essentielle que, sur les 70 millions d’habitants que compte alors l’empire colonial français, près de 30 millions sont effectivement de confession musulmane, dont un peu plus de la moitié parlent l’arabe : 5,6 millions d’Algériens et 5 millions de Marocains (moins les Berbérophones monolingues), 3 millions de Syriens, 2,2 millions de Tunisiens, 800 000 Libanais et sans doute moins de 500 000 Mauritaniens et Sahariens. Cette réalité démographique permet donc à la France de la Troisième République de s’affirmer ouvertement comme une puissance musulmane et les AMM sont justement l’un des vecteurs de cette ambition[3].

Leur formation est très exigeante. Recrutés sur concours, les futurs traducteurs doivent ensuite accomplir deux années d’application sous la forme d’études supérieures au sein de la Faculté des lettres d’Alger, où ils vont suivre des cours d’arabe classique et dialectal mais aussi de langue berbère, d’histoire, de géographie, de droit et de sociologie du monde musulman. Il s’agit pour eux d’acquérir ainsi une connaissance précise, non seulement des langues parlées par les populations musulmanes, mais aussi de leurs structures sociales et politiques, de leur mode d’organisation juridique, de leur vie économique et de leurs mentalités. En somme, il s’agit d’une forme de sociologie administrative, souvent empreinte de paternalisme mais pas forcément de condescendance, car la plupart des officiers des affaires militaires musulmanes entretiennent un véritable respect pour les populations d’Afrique du Nord, en particulier celles dont le mode de vie est resté le plus traditionnel. Leur grand modèle de gouvernance est celui qu’Hubert Lyautey a défini pour le Maroc, lorsqu’il a tenté de concilier la conquête et la modernisation du pays avec la préservation de son identité propre.

Une fois promus, les AMM peuvent être affectés dans les cadres suivants :

1) La plus grande partie va se retrouver placée sous l’autorité d’un des trois services d’affaires indigènes d’Afrique du Nord : Maroc, Tunisie ou Sahara. Envoyés sur le terrain au contact des populations indigènes, parfois dans des territoires très excentrés, ils vont y servir sous le commandement de chefs de poste ou de commandants de cercles qu’ils auront pour mission d’accompagner dans leurs tournées afin de traduire leurs discours. Ils devront aussi superviser le travail des juges indigènes (tribunaux des pachas ou juges coutumiers) mais également surveiller l’état d’esprit de la population.

2) D’autres vont être envoyés dans les corps de troupes coloniaux (tirailleurs, spahis, goumiers, etc.) afin d’assurer un rôle de traducteur mais aussi pour veiller au bon moral de la troupe.

3) Quelques-uns partiront servir en tant que professeurs dans les écoles militaires (Saint-Cyr, Saint-Maixent, Ecole de guerre, etc.) où ils vont pouvoir assurer la formation des futurs officiers ou sous-officiers aux réalités du monde colonial.

4) Enfin, une poignée va être admise dans les états-majors pour y jouer le rôle de conseillers aux affaires musulmanes.

Après quelques années de service, la plupart des AMM s’en iront rejoindre d’autres corps de l’armée, où leurs compétences et leur expérience s’avèreront souvent fort utiles.

Charles Pellat va donc mettre à profit son séjour dans la capitale algérienne pour suivre avec assiduité les cours assurés au sein de l’Institut d’études orientales, l’organisme qui, depuis sa fondation en janvier 1934, centralise tous les enseignements que la faculté des lettres d’Alger consacre à la civilisation musulmane. Une quinzaine de spécialistes y travaillent alors sous la conduite de Georges Marçais (1876-1956). Parmi eux se trouvent notamment Henri Péres (1890-1983) et Marius Canard (1888-1982), qui enseignent la langue arabe, le linguiste Jean Cantineau (1899-1956), spécialisé dans l’étude des langues sémitiques, ou bien encore l’historien du Maghreb médiéval, Evariste Lévi-Provençal (qui a quitté Rabat pour Alger en 1935). Mais Charles Pellat va surtout se passionner pour l’enseignement d’André Basset (1895-1956), l’homme qui dirige depuis 1930 la chaire de langue et de civilisation berbères. S’il avait déjà pu s’intéresser au berbère à l’occasion de son passage à Marrakech, c’est sous la tutelle de ce professeur qu’il va parvenir à maîtriser les trois langues berbères du Maroc que sont le tachelhit, le tamazight et le tarifit.

Après l’expérience de son séjour à l’IHEM de Rabat, la fréquentation des professeurs de la faculté d’Alger va de nouveau mettre Charles Pellat en contact avec le petit monde des orientalistes français. Très petit monde d’ailleurs, tant il est vrai que tous les postes d’enseignement sont alors occupés par des hommes (exclusivement) qui se connaissent bien et partagent même parfois entre eux des liens familiaux. C’est ainsi qu’André Basset n’est autre que le fils d’un autre grand orientaliste, René Basset (1848-1924), dont il faut dire ici mots tant il a marqué l’évolution de sa discipline.

Professeur d’arabe à l’école supérieure des lettres d’Alger (1880), René Basset en devint ensuite le directeur (1894) avant de prendre la direction de la nouvelle université algéroise en 1909. Doté d’une puissance de travail remarquable, il domina le monde des études maghrébines pendant plus de quarante années, étant à la fois un professeur écouté mais aussi le collaborateur de nombreuses revues spécialisées, un membre important du jury d’agrégation d’arabe, le maître d’œuvre du 14e congrès orientaliste organisé à Alger en 1905, le responsable de l’édition française de l’Encyclopédie de l’Islam et enfin un grand collecteur de manuscrits anciens et de traditions populaires. Souhaitant rompre avec le romantisme et l’exotisme de certains de ses prédécesseurs, ce Lorrain marqué par l’influence allemande adopta un esprit nettement positiviste et scientiste, fait de rigueur et de distance vis-à-vis de ses sujets de recherche (style dont on retrouvera d’ailleurs quelques traces chez Charles Pellat).

Outre les nombreux élèves qu’il a formés (dont W. Marçais et M. Gaudefroy-Demombynes), René Basset sera aussi le fondateur d’une véritable dynastie de savants. Ses fils, André et Henri (1892-1926) vont ainsi se spécialiser dans les études berbères, tandis que sa fille épousera Jean Deny (1879-1963), le principal turcologue français et le futur directeur de l’Ecole des langues orientales (1937-1948). Devenue veuve, l’épouse d’Henri Basset se remariera en juillet 1927 avec Evariste Lévi-Provençal (ce dernier avait d’ailleurs succédé à Henri Basset à la tête de l’IHEM).

Qualifié de « sujet d’élite » par ses professeurs, Charles Pellat révèle dès sa première année d’étude un niveau de maîtrise bien supérieur aux meilleurs des anciens. Aucun texte, même parmi les plus obscurs, ne semble pouvoir résister à la sagacité de ses analyses. Non seulement il excelle en arabe mais il n’est pas en reste en ce qui concerne le berbère. Il obtiendra d’ailleurs avec facilité son brevet de berbère à l’IEHM en juin 1939[4]. Bien que des différents d’ordre personnel les aient parfois opposés par la suite, Charles Pellat se montrera toujours reconnaissant à l’égard d’André Basset d’avoir su lui montrer ce que signifie réellement le métier de chercheur.

Le jeune Charles Pellat va vivre de très belles années dans Alger la Blanche. Rejoignant chaque jour la faculté pour y écouter ses maîtres, il passe avec bonheur devant les librairies qui bordent la rue Michelet et où nombre d’ouvrages concernent son domaine d’étude. En face du lycée Delacroix, il peut aussi observer la jeunesse dorée attablée à la terrasse des cafés pour consommer un Selecto, un Agualimon ou bien encore un Orangina, cette nouvelle boisson qu’un pied-noir entreprenant vient tout juste d’importer d’Espagne. Et peut-être même aura-t-il pu apercevoir un jour Albert Camus et ses amis du théâtre de l’Equipe en train de préparer l’une de leurs futures pièces ?

Pour Charles Pellat, cette époque algéroise va être aussi riche sur le plan personnel. Le 10 juillet 1937, il épouse en effet Andrée Chabalier (1912-1989). De deux années plus âgée que lui, elle est la fille de l’instituteur Louis Léon Chabalier (1881-1968) et d’Etiennette Marie Françoise Sarazzi. Le mariage aura lieu dans la mairie de Duvivier (act. Bouchegouf, près de Guelma), d’où est originaire la mariée et où travaille son père[5].

. L’interprète saharien (1938-1939)

En octobre 1937, au terme de ces deux années d’application, Charles Pellat peut donc officiellement rejoindre le corps des AMM et intégrer ainsi l’armée d’active. Sa réputation est alors si flatteuse que le 2e bureau de l’état-major du XIXe corps d’armées (qui supervise les forces militaires présentes en Algérie) va le solliciter pour qu’il réalise des synthèses hebdomadaires à propos de la situation politique des indigènes algériens. Ce sera son premier contact avec le monde du renseignement. Le général Georges Catroux, commandant du XIXe corps, se montrera très satisfait du résultat.

Le 17 juillet 1938, une fois obtenu son diplôme d’interprète, le Service des affaires d’indigènes du Maroc choisit de l’affecter dans le district saharien de Missour, un lieu très isolé que seules deux (mauvaises) routes relient à Fès et Oujda.

Installé sur place avec son épouse, Charles Pellat va retrouver des paysages et des populations qui ne sont pas sans évoquer ceux de l’Appel du silence, ce film consacré à la vie de Charles Foucauld, qui a été l’un des grands succès de l’année 1936. Essentiellement constituée de vastes plaines arides, où poussent surtout l’alfa et l’armoise, la région abrite de nombreuses gazelles dorcas ainsi que d’importantes colonies d’oiseaux, dont les fameuses outardes houbaras, particulièrement prisées des chasseurs. Dans la vallée de la Molouya, la présence d’eau a permis aux hommes de cultiver de splendides palmeraies.

Mais « Monsieur le traducteur » (Si Tordjman), comme on l’appelle, aura bien d’autres tâches que de se livrer à la contemplation. Son rôle consiste d’abord à traduire les discours et documents que lui transmet son supérieur, le chef de bataillon Carrère, qu’il doit également accompagner dans ses tournées afin que ce dernier puisse échanger librement avec les populations non-francophones.

L’autre partie de son travail l’amène à contrôler l’activité du caïd (gouverneur local) de Missour, un certain Kaddour, dont il pourra éventuellement faire casser les décisions si jamais il les juge contraires aux intérêts français. Etant ainsi associé de très près au travail des agents de l’administration locale (chioukh, mokaddem, fqih, adoul, cadi), l’officier Pellat va pouvoir acquérir une connaissance concrète et non plus seulement livresque de la société indigène et de son mode de fonctionnement.

La caserne où travaille Charles Pellat est constituée de plusieurs bâtiments en pierres peints à la chaux. Installée au sommet d’une colline entourée de hauts murs, elle domine la gare et la casbah d’Igli, située juste à côté, sur les rives de la Moulouya. Tous les matins, Charles Pellat fait une longue tournée à cheval à travers le ksar afin d’échanger avec les habitants et pour prendre le pouls de la situation (car comme tout officier interprète, il joue également le rôle d’un agent de renseignement au profit du deuxième bureau). Se rendant dans les villages et les foires des environs, il veille également à la bonne application des règlements officiels.  

Dépendant du territoire de Taza sur le plan administratif, le cercle de Missour s’étend sur une surface très importante située de part et d’autre de la Moulouya. Hormis quelques bourgades (El Mers, Outat Oulad el-Hadj, Berkine), on y trouve surtout de modestes douars (Douirat, Ouizert, Tsiouant, Reggou, Bou Rached, Bel Farrah, etc.). Conquise par étape entre 1917 et 1923, la région est alors considérée comme totalement pacifiée (à l’instar du Maroc tout entier d’ailleurs, puisque les dernières poches de résistance du Djebel Saghro ont été emportées de haute lutte en mars 1933).

L’armée veille avec soin à ce que cette situation demeure en l’état. Elle s’appuie pour ce faire sur des notables tribaux ou des chefs confrériques qui ont accepté de se rallier à elle et qu’elle comble en retour de ses bienfaits. Ceux dont la fidélité lui est la plus solidement acquise (souvent des vétérans de la Grande guerre) ont été nommés à des postes de caïds (dans les tribus) et de pachas (dans les villes). Grâce à leur aide, les problèmes liés au partage de l’eau ou à la transhumance des troupeaux, facteurs fréquents de tension dans cette région rurale, peuvent ainsi être résolus avant qu’ils ne dégénèrent.

Cette politique volontairement conservatrice a abouti quelques années plus tôt à la promulgation d’un fameux décret, le dahir berbère (mai 1930), qui était censé conférer aux territoires berbérophones une pleine et entière autonomie vis-à-vis de l’autorité juridique du sultan. Mais cette initiative n’a pas tardé à provoquer une levée de boucliers dans une partie de l’opinion marocaine, pour laquelle le pouvoir colonial souhaitait ainsi diviser le Maroc selon des critères ethniques mais aussi porter atteinte à l’Islam (car la loi religieuse se serait retrouvée placée de facto en dessous du droit coutumier). Devant cette opposition, la résidence générale a d’ailleurs dû faire machine arrière, si bien que le décret litigieux ne pourra jamais entrer en application.

Cette affaire a néanmoins provoqué la création de la première formation nationaliste marocaine, le Comité d’Action Marocain (CAM, 1934), qui va ensuite se scinder en plusieurs organisations rivales. Ces dernières vont prendre de l’importance et jouer un rôle décisif dans la montée du sentiment national. Plusieurs émeutes anti-françaises vont d’ailleurs secouer le pays dans les années 1930, particulièrement à Casablanca (novembre 1936), Meknès (septembre 1937), Marrakech (septembre 1937) et Khemisset (octobre 1937). Il est vrai cependant que les idées de lutte sociale et d’indépendance qui motivaient cette contestation n’auront pendant longtemps qu’une assez faible audience dans un territoire aussi reculé que Missour.

Le 15 octobre 1938, Charles Pellat est élevé au grade de sous-lieutenant, ce qui va lui permettre d’intégrer officiellement le corps des officiers de l’armée française. D’une taille plutôt modeste (1,67 m) mais le corps svelte, les traits bien dessinés et le verbe clair, le jeune homme est aussi un sportif accompli (il a d’ailleurs été champion d’athlétisme et notamment de saut à la perche à l’époque du lycée). Il en impose dans son bel uniforme d’un blanc immaculé, sa veste militaire, d’apparence toute classique, offrant un contraste saisissant avec son pantalon bouffant (sarwal), qui vient rappeler qu’il appartient aux troupes coloniales. A son col figurent deux croissants d’or sur fond vert qui sont là pour indiquer qu’il maîtrise la langue arabe. Ses supérieurs jugent tous qu’il a de la prestance et une réelle autorité naturelle. Mais ils ajoutent aussi qu’il semble déjà avoir de lui-même une assez haute opinion et qu’il répugne donc à traduire « des idées qui ne sont pas les siennes ».

Sa curiosité intellectuelle étant toujours aussi vive, Charles Pellat profite de chacun de ses déplacements dans le « bled » pour essayer de parfaire ses connaissances. Il passe beaucoup de temps à établir des relevés topographiques et toponymiques. Les questions linguistiques l’occupent plus encore. Essentiellement arabophone, la région de Missour abrite des populations berbérophones et Charles Pellat va fréquenter très assidument la tribu berbère des Aït Seghrouchen dans l’espoir d’accumuler le plus grand nombre d’éléments sur leur dialecte, le taseghrouchnit, mais également sur leurs coutumes et leur folklore[6]. Il aura également de longues conversations avec un soldat berbérophone originaire de Mestigmeur ou bien encore avec le rabbin de Missour. Ce dernier a pour particularité de venir de Dedbou, l’une des rares villes du Maroc où les juifs sont plus nombreux que les musulmans. Ces Juifs utilisent un arabe mâtiné d’éléments andalous qui vient rappeler leur lointaine origine étrangère[7]

Charles Pellat recherche aussi activement de vieux manuscrits afin de pouvoir les étudier. Hélas pour lui, il trouve souvent porte close car les notables locaux, s’ils sont toujours prêts à partager un méchoui d’agneau et un verre de thé à la menthe, rechignent en revanche à livrer les archives de leur famille à un étranger, militaire de surcroît. Tout au plus obtiendra-t-il du pacha d’El Ksabi (au sud de Missour) qu’il lui confie (pour seulement quelques heures) un document dont, une fois encore, il tirera bien plus tard la matière d’un article.

Son supérieur n’est pas dupe de tous ces efforts et se rend bien compte que son interprète se montre bien plus attiré par son travail de recherche que par son rôle de militaire proprement dit. Dans ses évaluations, et bien qu’il salue les compétences et le dévouement de son assistant, il ne cache d’ailleurs pas qu’il le verrait bien mieux occuper un poste d’enseignant que de commander un jour une garnison ou diriger des troupes lors d’une campagne.

. L’époque levantine (1939-1941)

L’écho de ses nombreuses qualités étant parvenu en haut lieu, on décide bientôt de confier au lieutenant Pellat des tâches plus importantes. En juillet 1939, il apprend ainsi qu’il va bientôt être envoyé en Syrie afin de prendre en charge le service de presse de la délégation damascène du Haut-Commissariat français au Levant.

Après un bref détour à Casablanca, à l’occasion duquel il va pouvoir aller saluer ses parents, il embarque donc à Marseille le 4 septembre 1939 à bord d’un navire des Messageries maritimes, le André Lebon. La traversée, accomplie au moment même où la France et le Royaume-Uni viennent d’entrer en guerre contre l’Allemagne, aura quelque chose d’irréaliste, tous les passagers étant évidemment partagés entre l’inquiétude et la perplexité.

Après avoir fait escale à Alexandrie, le navire débarque à Beyrouth le 14 septembre 1939. Charles Pellat va rester pendant quelque temps dans cette ville avant de pouvoir gagner Damas pour occuper le poste de chef du service de presse et d’information (mudîr al-matbû’ât).

Installé au siège même de délégation damascène du Haut-Commissariat[8], son bureau a été placé sous la double tutelle de Roger Chambard (1904-1982), le conseiller presse du Haut-Commissariat, et du capitaine Louis Deangeli, le responsable des services spéciaux au sein de l’état-major. Charles Pellat et ses deux adjoints, Antoine Séjean et Michel Abichareb, doivent assurer la censure préalable de toutes publications locales, qu’elles soient arabophones ou francophones, afin de s’assurer qu’elles ne comportent pas d’appel à la sédition. Chaque jour, ce sont ainsi plusieurs liasses contenant en tout 10 journaux arabophones et 2 journaux francophones qui leur parviennent. Avec le même objectif, ils sont également chargés de relire les textes de toutes les conférences publiques avant qu’elles n’aient lieu.

Outre cette mission de contrôle, Charles Pellat a également reçu pour tâche de favoriser le rayonnement de la France. Il va déployer de grands efforts pour y parvenir. En cherchant à développer les activités culturelles du Haut-Commissariat, il va par exemple assurer la fondation d’une nouvelle revue littéraire, Dimaskh, qui verra le jour en janvier 1940. Il mettra également en place une association de jeunes étudiants arabes francophiles qui connaîtra un très beau développement. Il cherchera aussi à faire publier une sorte de Reader digest de la presse étrangère à destination des lecteurs arabophones (mais les difficultés de communications liées à l’état de guerre empêcheront finalement ce projet de voir le jour).

Ces différentes activités vont conduire Charles Pellat à fréquenter les milieux intellectuels syriens, d’où émergent alors les hautes figures de Muhammad Kurd Ali (1876-1953), Mustafa as-Shihabi (1893-1968), Djamil Saliba (1902-1976), Khalil Mardam Bey (1895-1959) et celle du shaykh Abd al-Kadir al-Maghribi (1867-1956). Dans les salons cultivés que ces hommes tiennent à Damas, et tandis qu’en fond sonore résonnent les mélopées savantes du kudud halabiyya, Charles Pellat peut s’imprégner de l’art de vivre levantin et déguster à loisir une gastronomie réputée pour son raffinement.  

En s’entretenant avec ses interlocuteurs (en dialecte damascain), Charles Pellat a le plaisir de constater que les sujets littéraires, historiques et culturels, qui déjà l’intéressent fortement, sont aussi ceux qui passionnent des élites syriennes, fières de se présenter comme les héritières de la brillante civilisation omeyyade[9]. Plusieurs hommes politiques syriens d’envergure sont d’ailleurs des lettrés accomplis, à l’exemple du député Lutfi al-Haffar (1885-1968), qui a brièvement dirigé le gouvernement syrien au début de l’année 1939.

La Syrie regorge en outre de trésors qui ont de quoi satisfaire un homme tel que Charles Pellat. Située au cœur de la veille ville, à proximité du tombeau du sultan Baybars et non loin de celui de Saladin, la bibliothèque publique fondée en 1878, la Zahiriya, abrite ainsi plus de 7 000 manuscrits anciens, un fonds dont l’édition critique est devenue l’un des principaux axes de travail de l’Académie arabe de Damas présidée par Muhammad Kurd Ali[10]

Mais si Damas est bien le cœur de l’arabisme, l’officier peut également constater à quelle point la culture française est alors prégnante au sein des élites cultivées du Levant. Depuis plus d’un siècle déjà, celles-ci ont en effet pris l’habitude de s’exprimer en français, si bien que les œuvres de Romain Rolland, Paul Valéry, Maurice Barrès ou Anatole France, semblent autant si ce n’est même plus lues encore à Beyrouth qu’à Lyon, Marseille et Bordeaux. Lui qui n’a connu que le Maghreb est également surpris de découvrir qu’ici, chercheurs européens et locaux s’entretiennent sur un pied d’égalité, dans une atmosphère parfaitement libérale et où l’on ne trouve nulle trace de ce sentiment de méfiance qui règne généralement en Afrique du Nord. Il est vrai que la France n’a jamais eu la moindre ambition de transformer un jour la Syrie en une colonie de peuplement et qu’elle n’entretient sur place qu’un assez faible contingent, essentiellement composé de fonctionnaires civils et militaires.

L’officier Pellat va d’ailleurs nouer de fructueux échanges avec plusieurs de ses compatriotes et en particulier avec ceux qui, à l’Institut français de Damas (IFD), s’emploient à mieux connaître et faire connaître le patrimoine arabe et syrien (relevés d’inscriptions, études de monuments, éditions de manuscrits anciens, etc.)[11]. C’est en effet l’époque où l’architecte Robert Amy dégage l’agora de Palmyre tandis que Claude Schaeffer est en train de mettre au jour le palais royal d’Ougarit. Quelques années plus tôt, une équipe franco-américaine a découvert ces deux exceptionnels monuments que sont l’église et la synagogue de Doura-Europos. Sans doute Charles Pellat aura-t-il pu profiter de son passage en Syrie pour visiter ces différents sites ( ?).

L’enseignement étant demeuré l’une de ses préoccupations, le chef du service de presse va naturellement accéder à la demande de ses supérieurs lorsqu’ils vont le solliciter pour assuer des cours d’arabe dialectal maghrébin à l’École Supérieure d’Arabe, une institution chargée de former les fonctionnaires français et les Syriens souhaitant devenir traducteurs (1939). Il finira même par assurer l’intérim à la tête de cette école suite au décès du précédent directeur, le commandant Lemée (1940-1941)[12].

Au début de 1940 et tout en conservant ses nombreuses fonctions à Damas, Charles Pellat est envoyé à Kunaytra, dans le massif du Djawlan (Golan), pour y occuper temporairement le poste de chef de district (mustashar), ce qui lui donnera l’occasion de pouvoir se rendre en Galilée. Le 15 octobre 1940, il est officiellement élevé au grade de lieutenant.

Et pourtant, en dépit de ses réussites personnelles et de cet admirable cadre de travail, Charles Pellat mesure parfaitement à quel point le climat politique ne cesse alors de se détériorer. Car si les grandes opérations militaires se sont effectivement achevées depuis quelques années, le Levant n’a pas pour autant retrouvé la stabilité[13]. En Syrie comme au Liban, les partis nationalistes organisent régulièrement des manifestations, des grèves et même des émeutes afin de forcer le gouvernement français à négocier la signature d’un accord d’autonomie qui paverait évidemment la voie à une indépendance effective. Tout près de là, en Palestine, les Arabes se sont soulevés en octobre 1936 afin d’empêcher la progression du sionisme et la Grande-Bretagne a eu bien de la peine avant de pouvoir réaffirmer son autorité.

Les grands leaders syriens qui occupent alors le devant de l’actualité, qu’il s’agisse de Shukri al-Kuwwatli, d’Abd ar-Rahman Shahbandar ou de Djamil Mardam Bey, ont à peu près tous le même profil. Issus de familles plutôt aisées, le plus souvent sunnites et généralement damascènes ou alépines, ils ont reçu une éducation privilégiée. Dès le début du vingtième siècle, ils ont cependant abandonné « l’ottamanisme » bon teint de leurs parents pour se rallier à l’arabisme, cette doctrine nouvelle qui prône la création d’un grand Etat arabe qui sera à la fois moderne, pluriconfessionnel et démocratique. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs activement soutenu la dynastie hachémite de Hedjaz lorsqu’elle a tenté de mettre en place un « royaume arabe » en 1918. Leurs espoirs ont été terriblement déçus quand les Français ont finalement pris Damas et occupé le pays syrien après leur victoire de Khay Mayssalun (24 juillet 1920).

En utilisant sa redoutable puissance de feu, en favorisant les minorités religieuses jusque-là exclues du pouvoir, en jouant habilement sur les particularismes locaux et en s’appuyant sur certains leaders favorables à ses intérêts (comme Hakki al-‘Azm ou Tadj al-Dîn al-Hasanî), la France est finalement parvenue à consolider sa domination et à vaincre les nombreuses révoltes qui n’ont pas manqué d’éclater, la plus sérieuse ayant été celle des Druzes, qui a duré près de deux ans entre 1925 et 1927.

Comprenant que la lutte armée n’aboutirait pas, les principaux chefs nationalistes ont fini par se rallier aux institutions que la puissance occupante avait mises en place. Cette volonté d’apaisement, qualifiée de « collaboration honorable », portera d’ailleurs ses fruits pendant un temps. Une constitution pourra ainsi être promulguée, des élections pluralistes auront lieu et un gouvernement syrien commencera tant bien que mal à fonctionner.

Mais les indépendantistes n’ont pas renoncé pour autant à leur projet. Car leur ralliement n’a été que tactique et ils espèrent bien pouvoir obtenir par la négociation ce que les armes n’ont pas pu leur permettre d’arracher par la force. Ils savent que le temps joue pour eux puisque, selon les termes même du mandat que la SDN a attribué à la France sur la Syrie et le Liban lors de la conférence de San Remo (1920), sa tutelle n’est que temporaire et doit prendre fin lorsque les populations locales auront acquis suffisamment de force et d’expérience pour pouvoir s’administrer elles-mêmes.

 En juin 1936, l’arrivée au pouvoir du Front populaire de Léon Blum va permettre de réaliser une avancée importante dans cette voie. Le 9 septembre de cette année-là en effet, le secrétaire d’Etat Pierre Viénot et les représentants du Bloc national (al-Kutla al-wataniyya), la principale formation nationaliste, valident un projet de traité prévoyant d’accorder l’indépendance à l’Etat syrien dans un délai de cinq ans. En contrepartie, la France pourra cependant continuer d’utiliser certaines facilités militaires pour une durée supplémentaire de vingt années. Dès le mois de janvier 1937, certains transferts de souveraineté sont donc organisés.

Mais les espoirs soulevés par cette politique d’ouverture seront vite déçus. Du fait des difficultés entraînées par l’application de certaines clauses mais aussi et surtout en raison de l’imminence d’un conflit mondial, le gouvernement français va renoncer à présenter le projet d’accord devant le parlement (14 décembre 1938). En juin 1939, afin d’obtenir le soutien de l’Etat turc face à l’Allemagne, Paris va accepter de lui céder la province syrienne d’Iskanderun, provoquant de ce fait l’ire des responsables du Bloc national qui n’auront même pas été consultés.

Le 10 juillet suivant, prenant acte de la récente démission du gouvernement et du chef de l’Etat, le commissaire français au Levant suspend la constitution, dissout la chambre des députés et nomme un conseil de commissaires qu’il fait placer sous sa seule responsabilité. A compter du 1er septembre 1939 et du fait de la déclaration de guerre, la loi martiale est instaurée et le pays passe alors sous un contrôle militaire strict. L’heure des compromis est bien terminée et c’est dans ce contexte tendu que Charles Pellat a justement dû prendre son poste.

La victoire allemande de juin 1940 va évidemment soulever de grandes ambitions chez tous ceux qui souhaitent renverser l’autorité des puissances coloniales ; idéologues ultra-nationalistes (Antoun Saadé, Munir al-Adjlani), panarabistes (Zaki al-Arsuzi) et même communistes (Khalid Bakdash) et bientôt islamistes (Mustafa Siba’i), vont ainsi obtenir une audience nouvelle.

Sur le plan extérieur, le Levant devient également l’un des principaux enjeux du combat qui oppose alors l’Allemagne au Royaume-Uni, chacun tentant de faire avancer ses pions au détriment de l’autre. Du fait du poste stratégique qu’il détient, Charles Pellat est d’ailleurs mieux placé que quiconque pour savoir que le blocus organisé par les Britanniques, de par les difficultés économiques qu’il induit (hausse des prix, pénurie d’essence et de blé), ne fait qu’accroître le mécontentement des indigènes. Il sait aussi que des agents allemands cherchent à travailler l’opinion et à soudoyer les leaders arabes à coup de belles promesses et de millions de Reichsmarks[14].

Les chefs du contre-espionnage français, qu’il s’agisse du capitaine Chandessais à Damas ou du capitaine Saint-Barthélémy à Alep, font de leur mieux pour contrer ces tentatives et le lieutenant Pellat leur apporte une aide précieuse de par les renseignements qu’il leur communique. Il n’empêche que la situation est alors particulièrement tendue, comme viendra l’illustrer l’assassinat du leader nationaliste Abd ar-Rahman Shahabandar, survenu à Damas le 6 juillet 1940 et que les autorités coloniales seront soupçonnées d’avoir commandité[15].

Le 1er mars 1941, des émeutes éclatent dans plusieurs villes du pays et l’intervention des forces de l’ordre fait plusieurs morts. Le 1er avril, afin de faire baisser la tension, le haut-commissaire au Levant, le général Henri Dentz (1881-1945), doit promettre que la France accordera l’indépendance à la Syrie dès le retour de la paix. Cette déclaration permet un bref retour au calme ainsi que la nomination d’un gouvernement civil présidé par Khalid al-Azem.

Mais l’orage que chacun présentait finit cependant par éclater en ce même 1er avril 1941, lorsque le Premier ministre irakien, Rashid al-Kaylani, s’empare du pouvoir à Baghdâd en annonçant son intention de rejoindre le camp de l’Allemagne. Les Britanniques réagissent à ce coup d’éclat en faisant débarquer leurs troupes à Basra dès le 18 avril. Le 2 mai, ils déclenchent une double offensive en s’élançant à la fois depuis la Jordanie et le Koweït. Au terme de quatre semaines d’affrontements, ils vont effectivement réussir à reprendre le contrôle du pays et à mettre ainsi un terme à l’expérience nationaliste irakienne (29 mai 1941). A l’occasion de ces affrontements, la diplomatie allemande n’aura eu de cesse de faire pression sur le gouvernement français afin qu’il autorise l’envoi de matériel de guerre par le biais des aérodromes syriens, ce que l’amiral Darlan, alors président du conseil, finira d’ailleurs par accepter le 28 mai 1941[16].

Face aux pressions qui s’accumulent autour de lui, le haut-commissaire Dentz tente surtout de jouer la montre afin de ne pas s’attirer l’hostilité de Londres. Mais Winston Churchill, qui ne veut prendre aucun risque, va pourtant choisir de lancer ses troupes dans une campagne préventive. Dès le 14 mai, la Royal Air Force commence donc à bombarder systématiquement les aérodromes français. Le 8 juin 1941, dans la foulée de leur victoire en Irak, les Anglais et leurs alliés gaullistes des Forces françaises libres lancent une offensive terrestre contre la Syrie et le Liban. Les combats seront violents mais brefs car les Franco-Britanniques parviennent rapidement à déborder une armée levantine qui ne peut recevoir aucun soutien de la Métropole. Au bout de quelques semaines, le général Dentz n’a donc plus d’autre choix que de négocier la reddition de ses forces (12 juillet 1941).

Par anglophobie autant que par fidélité à l’égard du régime en place, la plupart des militaires de l’armée du Levant vont alors choisir d’être rapatriés vers la France plutôt que de rejoindre le camp des Alliés. Sur les 31 000 hommes installés sur place, près de 25 000 vont ainsi retourner en Métropole tandis que 6 000 seulement choisiront de s’engager dans les FFL[17]. C’est d’ailleurs l’option du retour que va prendre Charles Pellat et cette décision bridera ensuite fortement sa carrière militaire.

. Retour en Métropole et passage dans les services spéciaux (1941-1942)

Embarqué à Beyrouth le 29 août 1941, le lieutenant Pellat arrive à Marseille le 6 septembre suivant. Le pays qu’il retrouve est bien diminué et n’a plus rien à voir avec ce qu’il était. Les restrictions de gaz, de charbon et d’électricité, mais aussi de nourriture et de biens de consommation sont devenues la norme. Un peu partout le malaise est palpable car la victoire allemande, qui semblait si évidente un an plus tôt, ne s’est finalement pas produite. La grande Révolution nationale lancée par le régime de Vichy donne également des signes d’essoufflement. L’entrée en guerre de la Russie est venue rebattre les cartes. Coincée entre une Résistance qui s’organise et des collaborateurs de plus en plus actifs, l’opinion demeure largement attentiste.

Grâce au soutien de Roger Chambard, Charles Pellat obtient alors de pouvoir être affecté à la section des affaires musulmanes du secrétariat d’Etat à la Guerre (12 octobre 1941). Implantée dans l’enceinte de la Villa d’Amiens, à Vichy, la SAM est dirigée par le lieutenant-colonel Pierre Terrier (1896-1948), un ancien cadre de l’armée du Levant qui est lui-même placé sous les ordres du colonel Louis Baril, le chef du 2ème bureau de l’état-major, en charge des questions de renseignement. L’objectif de la SAM consiste à surveiller l’état d’esprit des populations musulmanes installées sur les territoires encore contrôlés par Vichy, à s’opposer aux manœuvres allemandes qui pourraient les viser mais aussi à tout faire à renforcer leur loyalisme à l’égard de la Métropole.

C’est dans cet objectif que Charles Pellat va être choisi pour mettre sur pied un nouveau périodique arabophone baptisé At-Tafahum (« Compréhension »). Chambard et lui vont également se mettre en relation avec André Demaison (1883-1956), le directeur de « La Voix de la France », une station radio créée en août 1941 par le régime de Vichy afin d’émettre vers les colonies.

Chargés d’élaborer des programmes à destination des populations arabophones, Chambard et Pellat vont chercher à contrer (sans en avoir l’air évidemment) l’intense propagande anti-française organisée à la même époque par « Radio-Berlin » (qui pour sa part a su recruter des speakers aussi talentueux que passionnés que l’Irakien Yunis Bahri, connu pour s’exprimer dans un arabe littéraire d’excellent niveau). Chambard, qui a fondé « Radio-Levant » à Beyrouth en 1938, révèlera de grands talents dans cette activité et Charles Pellat apprendra beaucoup auprès de ce diplomate qui s’exprime avec autant d’aisance en arabe qu’en turc ou en amhara et qui a vécu dans bien des pays, y compris en Chine. La première émission en langue arabe va être diffusée le 15 décembre 1941 (malgré l’opposition des services allemands) et se transformera en émission quotidienne à partir de février 1942.

Paradoxalement et alors que le régime de Vichy a pourtant perdu le contrôle d’une grande partie de l’empire colonial, jamais ce dernier n’a fait l’objet d’autant d’éloges et de considération. Toute une série d’institutions ont d’ailleurs été créées à cette fin (Agence économique des colonies, Comité de l’Empire français, etc.). Elles diffusent une abondante propagande en utilisant pour cela de nombreux vecteurs : livres, brochures, expositions (dont certaines itinérantes comme le « train colonial »), documentaires cinématographiques, etc. La tonalité générale est très conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire. On exalte avant tout la grandeur de la patrie et les vertus d’un ordre colonial présenté comme un facteur de paix et de prospérité.

L’action de la SAM s’intègre parfaitement dans cet ensemble. A partir de février 1942, elle va recevoir une bonne partie de ses directives du tout nouveau comité des affaires musulmanes présidé par l’historien Lucien Romier (1880-1944), un très proche collaborateur du maréchal Pétain. Cette instance va compter en son sein plusieurs spécialistes du sujet, dont le colonel Terrier ou encore William Marçais (qui viendra d’ailleurs rendre visite à Charles Pellat à Vichy), qui devront aider le régime de Vichy à élaborer une véritable politique musulmane.

En fin de compte, c’est une obscure querelle à propos d’une livraison de papier destinée au journal Tafahum qui va provoquer l’éviction de Charles Pellat de la SAM en mai 1942. A titre de sanction disciplinaire, le colonel Terrier choisit alors de l’envoyer au camp de Sainte-Marthe, à Marseille, afin qu’il procède à l’interrogatoire de quelques-uns des 12 000 soldats nord-africains libérés les 19 et 20 décembre précédent des fronstalags allemands. L’état-major avait en effet demandé au contre-espionnage de conduire cette mission car il craignait (d’ailleurs à juste titre) que certains de ces prisonniers n’aient accepté de se mettre au service du Reich en échange de leur libération[18].

Premiers enseignements et premières publications (1942-1945)

Même s’il sert dans l’armée depuis bientôt sept ans, Charles Pellat n’a pas pour autant abandonné l’idée de pouvoir rejoindre un jour le monde universitaire. Or, lui qui n’est encore que licencié d’arabe sait bien que l’étape indispensable avant de pouvoir passer l’agrégation et se lancer dans une thèse consiste à obtenir d’abord un diplôme d’études supérieures (DES) qui viendra démontrer sa capacité à conduire un véritable travail de recherche.

Il choisit alors de s’adresser à Jean Cantineau (1899-1956), professeur de linguistique générale et de sémitique comparé à l’université d’Alger. Cet homme, que Charles Pellat a déjà eu l’occasion de croiser quelques années plus tôt, est considéré comme une référence incontournable dans son domaine. Ayant vécu en Syrie entre 1928 et 1933, il a pu y étudier le nabatéen et le palmyrénien, deux idiomes araméens dont il est devenu l’un des meilleurs spécialistes mondiaux. Passionné par la dialectologie, il a par ailleurs réalisé des cartes permettant d’identifier avec précision les aires de répartition des différents dialectes arabes de Syrie mais aussi d’Algérie. Disciple du linguiste russe Nicolas Troubestkoï (1890-1938), il a repris les méthodes de ces derniers en les appliquant à l’arabe afin d’élaborer une véritable phonologie de cette langue.

Charles Pellat ne pouvait donc pas rêver meilleur professeur que Jean Cantineau pour le conduire dans ses recherches. Pour gagner du temps, il va lui proposer de faire valider le travail qu’il avait effectué trois ans plus tôt sur le parler arabe du Debdou, ce que Cantineau acceptera de faire en janvier 1942[19].

En octobre 1942, Charles Pellat va enfin pouvoir quitter les services spéciaux et retourner dans l’enseignement du fait de sa nomination en tant que professeur de langue arabe et de sociologie musulmane au Prytanée militaire de Valence. Au moment de l’invasion allemande, la célèbre institution avait en effet dû quitter son site historique de La Flèche pour s’installer dans la périphérie immédiate de Valence et plus précisément dans l’imposante caserne Baquet. Un mois avant qu’il ne prenne ses fonctions, l’école a fait procéder au transfert des 450 élèves inscrits dans les classes allant de la sixième à la première (le « Petit Prytanée ») qui ont été envoyés dans la caserne du 159e régiment de Chasseurs alpins à Briançon. Seules les classes préparatoires, regroupées sous l’appellation « Grand Prytanée », sont demeurées à Valence et c’est donc à elles que Charles Pellat va enseigner.

Lorsque ses occupations professionnelles lui en laissent le temps, l’officier travaille dans le petit bureau qu’il a installé dans son domicile valentinois situé au n°2 de la côte Saint-Martin, à deux pas des rives du Rhône. Il poursuit activement ses études sur la langue berbère tout en s’attelant à la traduction du roman de Khalil Gibran, Les Ailes brisées. Pour la première fois, il va aussi parvenir à faire publier des articles scientifiques. Le père Jean-Emile Janot, professeur d’islamologie au scolasticat de Lyon (l’école de formation des futurs jésuites), va en effet le solliciter pour écrire au profit d’En Terre d’Islam (ETI), une revue spécialisée qui, bien que de faible audience, n’en est pas moins d’un niveau très correct[20].

Mais l’équilibre précaire dans lequel s’est installé le régime de Vichy finit par basculer dans la soirée du 10 novembre 1942 lorsque, afin de réagir à l’installation des Anglo-Américains en Afrique du Nord et pour prévenir une tentative de débarquement dans le sud de la France, les Allemands déclenchent l’opération « Anton ». En seulement quelques heures, l’ancienne zone libre négociée en juin 1940 va alors passer sous le contrôle direct du Reich.

Pour la première fois, Charles Pellat va se retrouver confronté de façon au poids de l’occupation, lorsqu’aux restrictions viendra s’ajouter l’omniprésence d’une armée allemande dont les soldats ne ratent pas une occasion de bien faire sentir qu’ils sont les maîtres. La Gestapo va aussi en profiter pour étendre son emprise. En janvier 1943, Charles Pellat apprendra d’ailleurs que la plupart de ses anciens collègues de la section des affaires musulmanes ont été arrêtés par l’occupant pour faits de résistance[21].

En juin 1943, le commandement allemand décide de prendre possession des bâtiments occupés jusque-là par les élèves du Prytanée afin d’y installer ses propres hommes et leur matériel (Unterkunft Grand Seminaire). Contrainte de déménager, l’institution doit donc se préparer à retourner à La Flèche. Mais Charles Pellat refuse de partir pour la Sarthe avec ses collègues, car cela l’obligerait à quitter l’armée et donc à perdre sa solde pour se contenter de son seul salaire, ce que ce jeune père de famille ne peut pas accepter sans sourciller.

Après avoir fait quelques tentatives infructueuses pour intégrer le service de traduction de l’Éducation nationale, il va finalement parvenir à rester dans l’armée en tant qu’attaché à la subdivision militaire d’Avignon. Placé sous l’autorité du colonel Blanquefort, il ne croulera pas sous le travail, l’armée de Vichy étant devenue une armée fantôme depuis que les Allemands l’ont contrainte à démobiliser la quasi-totalité de son personnel (janvier 1943). L’officier aura ainsi tout le temps nécessaire pour établir une compilation exhaustive des manuscrits arabes conservés dans la bibliothèque de la vieille citée papale, tout en continuant à livrer régulièrement des articles et des comptes-rendus pour la revue du père Janot.

 Mais à mesure que la guerre avance et qu’ils accumulent les déconvenues, la pression que les Allemands exercent sur la population se fait de plus en plus lourde. Le 4 mai 1944, le colonel Blanquefort est arrêté par la police aux côtés de plusieurs autres responsables. Le 6 juin, l’annonce du débarquement de Normandie conduit la Résistance à redoubler d’activité, ce qui en retour va donner un prétexte aux occupants pour lancer de nombreuses opérations de représailles. A compter du 15 août 1944, à la suite du débarquement des troupes alliées en Provence, les bombardements deviennent quotidiens et la vallée du Rhône est particulièrement visée. Mais face aux coups de boutoir qu’elle reçoit, la Wehrmacht ne peut faire rien d’autre que reculer. Dans la matinée du 25 août et alors que les Allemands viennent tout juste d’en sortir, les soldats de l’armée de Lattre font leur entrée dans la cité des Papes, suivis l’après-midi même par les Américains.

 Etant venu se présenter aux autorités compétentes, Charles Pellat se voit d’abord signifier sa mise à l’écart au motif qu’il a travaillé pour l’occupant. Mais il ne tardera pas à être rappelé cependant, car d’une part on s’est vite aperçu qu’il ne s’était pas réellement compromis avec l’ancien régime mais aussi parce que ses connaissances en langue arabe ont été jugées trop précieuses pour être ainsi rejetées d’un revers de la main. Envoyé à Bonneveine, près de Marseille, il va donc aider à la mise en en place d’un camp de regroupement des prisonniers nord-africains (CRINA) afin de coordonner le retour dans leur pays les derniers soldats algériens, marocains et tunisiens faits prisonniers quatre ans plus tôt pendant la campagne de France.

Lui-même finit d’ailleurs par s’installer à Alger le 11 septembre 1945. Le colonel André Truchet, des AMM, l’a en effet sélectionné pour venir donner des cours de perfectionnement à la future promotion d’officiers des affaires militaires musulmanes. C’est évidemment avec joie que Charles Pellat va pouvoir retrouver sa terre natale. Ses conférences sont très appréciées et il fait l’objet de remarques élogieuses de la part de son supérieur, le lieutenant-colonel Emile Lesur (1892-1993), chef du service des AMM d’Algérie. Il va aussi aider Henri Pérès, de la Faculté des lettres, à éditer son Bulletin d’études arabes.

Mais, comme on l’a dit plus haut, le temps qu’il a passé au service du régime vichyste freine son avancement et lui vaut en outre une solide méfiance de la part de certains de ses supérieurs. En août 1946, il choisit donc de quitter l’armée pour se lancer enfin pleinement dans une carrière civile [22].  


Notes :

[1] Charles Pellat obtiendra la première place au concours d’entrée (18 avril 1936). Ses colistiers seront Fernand Deviras, Eugène Mougin, Marcel Missoud (mort pendant la campagne de France le 13 mai 1940), Irénée Colonne et Robert Destaing (cf Journal des débats politiques et littéraires, 22 avril 1936, p. 4). Pellat avait également passé le concours d’entrée à l’Ecole d’officiers de Saint-Maixent où il fut brillamment reçu. Devant l’impossibilité de mener un double cursus, il opta cependant pour les AMM.

[2] Appellation que le corps en question conservera jusqu’à sa dissolution le 10 octobre 1961.

[3] La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne sera d’ailleurs jamais appliquée dans les colonies, si bien que dans les pays musulmans, le personnel religieux continuera d’être rétribué par l’Etat et de voir sa formation assurée par des école-madrasas publiques.

[4] C’est Emile Laoust, le père d’Henri Laoust, qui viendra à Taza pour lui faire passer son examen. Auteur de Mots et choses berbères (qui deviendra l’ouvrage de chevet de Charles Pellat), Emile Laoust était considéré comme l’un des grands spécialistes des études berbères.

[5] Le seul enfant du couple Pellat, Yvette Pellat, naîtra à Orange le 31 juillet 1942.

[6] Le sujet n’était pas totalement nouveau d’ailleurs, puisque Edmond Destaing, premier titulaire de la chaire de berbère à l’École des Langues Orientales, avait déjà pu étudier le dialecte des Aït Seghrouchen à l’occasion d’un séjour dans la région en 1915. Etude dont il avait tiré la matière d’un livre publié cinq ans plus tard.

[7] Plus tard, Charles Pellat se servira de toutes ces données collectées au Maroc afin de réaliser de nombreux articles.

[8] Le bâtiment se trouvait place du Mouchiriat, à deux pas de la vielle citadelle. Il a été détruit et se situait à peu près à l’emplacement de l’actuel palais de justice.

[9] Sur les 31 périodiques damascènes recensés par Nadine Méouchi dans son travail sur la presse arabe des années 1920-1930 (voir référence en bibliographie), près du tiers était ainsi consacré à des thèmes culturels (littéraires et historiques surtout)

[10] Essayiste et journaliste de talent, Muhammad Kurd Ali avait été plusieurs fois ministre de l’Education dans les années 1920. Il présidait par ailleurs l’Académie arabe, qu’il avait fondée en juin 1919, et dont le siège était situé dans l’ancienne madrasa shafi’i Al-Adiliya (à proximité immédiate de la Zahiriya). Il recevra plusieurs fois chez lui le jeune officier français et lui dédicacera avec humour son ouvrage Umara al-bayân. Charles Pellat rédigera plus tard sa biographie pour l’Encyclopédie de l’Islam (cf Henri Laoust & Sami Dahan : « l’œuvre de l’Académie arabe de Damas », Bulletin d’études orientales, tome 13, pp. 161-219).

[11] Créé en 1922, l’Institut avait son siège dans un splendide bâtiment de l’époque ottomane situé au cœur de la capitale syrienne, le palais Azem. En 1930, son directeur, Robert Montagne, avait choisi de le faire rattacher directement à La Sorbonne afin de ne plus dépendre du haut-commissariat, une mesure destinée à installer un climat de confiance avec les intellectuels syriens (dont plusieurs, comme As’ad Talass, accepteront de venir travailler pour l’institution). En raison de la guerre, l’Institut français de Damas était alors en pleine léthargie. A l’occasion de son passage, Charles Pellat put cependant y croiser Emile Laoust, Roger Lescot, Daniel Schlumberger, Raymond Duru, Georges Tchalenko ou encore Henri Charles et peut-être même Jean Gaulmier (1907-1997), qui enseignera plus tard avec lui en Sorbonne. Il est également très possible qu’à l’occasion de son passage au Levant Charles Pellat ait pu croiser Maxime Rodinson (1915-2004), qui enseignait à cette époque au collège musulman de Saïda (Liban).

[12] Après le retour de Charles Pellat en Métropole, la direction de l’école sera reprise par Roger Lescot (octobre 1941).

[13] Le bureau damascène de Charles Pellat sera d’ailleurs la cible d’un incendie dans lequel beaucoup verront l’action d’une main criminelle.

[14] On peut citer Fritz Grobba, Otto von Hentig, Rudolf Roser, Roland Eilander, Rudolf Rahn, etc. Von Hentig sera renvoyé en Allemagne à la demande des Français.

[15] Quarante jours plus tard, Charles Pellat sera choisi pour aller présenter les condoléances de l’Etat français à la famille du défunt.

[16] Des avions allemands avaient toutefois commencé à s’installer en Syrie dès le 11 mai précédent.

[17] C’est d’ailleurs ce que fit l’arabisant Jean Lecerf (1894-1980). Anciennement responsable de la bibliothèque de l’Institut français à Damas (1931-1939), il n’hésitera pas à déserter l’armée du Levant pour rejoindre les FFL dès 1940. Par la suite, il occupera la chaire d’arabe oriental à l’Ecole des langues orientales (1957-1964). 

[18] Un grand nombre de soldats issus des colonies seront faits prisonniers pendant la campagne de France.  Sur décision des Allemands, près de 10 000 Nord-Africains vont être libérés au lendemain de l’armistice. Ceux qui ne bénéficièrent pas de cette mesure de clémence ne furent pas envoyés en Allemagne mais effectuèrent leur captivité en France, dans des Fronstalag. En octobre 1941, on estimait à environ 44 000 le nombre de Nord-Africains encore détenus sur le territoire national. Par la suite d’une décision du haut-commandement allemand, 12 000 seront cependant libérés en décembre 1941. C’est une partie de ceux-là que Charles Pellat eut à questionner à Sainte-Marthe (Recham, Belkacem : « Les indigènes nord-africains prisonniers de guerre 1940-1945 », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°223, 2006, pp. 1909-125). Il est bon de rappeler que les conditions de détention de ces prisonniers furent souvent indignes et que leur surveillance fut parfois assurée par des Français et non par des Allemands.

[19] La « Voix de la France » diffusait aussi beaucoup de musique et, afin d’acheter des disques, Charles Pellat effectua une grande tournée en Afrique du Nord au début de l’année 1942, ce qui l’amena à passer par Alger pour obtenir son DES.

[20] ETI avait été fondée à l’origine par les Pères Blancs avant d’être ensuite reprise par les Jésuites.

[21] Plusieurs seront ensuite déportés, dont Pierre Terrier, Roger Chambard, Robert Varlet et Edouard Fauchard.

[22] Rayé des cadres dès le 1er août 1946, Charles Pellat devra cependant attendre le 30 septembre 1947 pour voir sa démission officiellement enregistrée. Entre temps, il aura été élevé au grade de capitaine (25 mars 1947), mesure certes assez étonnante mais révélatrice de la situation plutôt chaotique qui régnait au sein de l’armée au lendemain du second conflit mondial. Passé dans la réserve, Charles Pellat deviendra commandant (1er septembre 1956) avant d’être finalement admis à l’honorariat de son grade en janvier 1969. Toute sa vie, ses amis diront de lui qu’il avait conservé la démarche un peu raide des officiers de carrière.

Crédit photographique : le palais Azem de Damas photographié vers 1940 [Matson Collection, Public domain, via Wikimedia Commons]

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