Charles Pellat (I) : la naissance d’un arabisant

Pendant très longtemps, les Européens n’ont vu dans l’apprentissage de la langue arabe et des autres langues « orientales » qu’un moyen de faire du commerce, d’accéder au patrimoine scientifique grec (en philosophie et en médecine notamment) ou bien encore de servir l’apologétique chrétienne. Cette attitude n’évolua qu’à partir de l’époque moderne, lorsqu’une nouvelle forme de curiosité, si ce n’est bienveillante, en tout cas moins hostile, commença à se faire jour.

Une rupture importante a été introduite en ce sens par les travaux pionniers de Barthélemy d’Herbelot (1625-1695), dont l’ouvrage majeur, la Bibliothèque orientale, va marquer l’avènement d’une nouvelle ère. Refusant de limiter son discours au seul domaine religieux, d’Herbelot entreprendra en effet d’étudier aussi l’histoire, les mœurs, la culture ou encore l’économie des pays de tradition arabo-musulmane. Et surtout, il voudra considérer ces faits non plus simplement dans un but polémique mais comme des éléments irréductibles qui permettaient d’en apprendre plus sur une civilisation méritant d’être étudiée pour elle-même.

Depuis lors, des générations de savants occidentaux n’ont pas cessé de rassembler, de traduire et de commenter tout une masse d’informations à propos des pays dits « orientaux », et c’est pourquoi ces spécialistes portaient tous autrefois le même nom d’orientalistes, tandis qu’en fonction du domaine de recherche qu’ils se sont choisi, on les désigne aujourd’hui sous ceux d’islamologues, de turcologues, d’iranologues, d’indologues, de sinologues, etc. Quant au terme d’arabologue, il ne s’est jamais vraiment imposé dans l’usage et on lui préfèrera donc ici celui d’arabisant, bien que ce dernier désigne en principe uniquement les spécialistes de la langue et non pas ceux de la culture et de l’histoire arabe.

Au milieu de cette galerie d’illustres savants, le nom de Charles Pellat (1914-1992) s’impose évidemment aux connaisseurs de par l’ampleur et la qualité du travail qu’il a accompli, en particulier en tant que directeur de l’édition française de l’Encyclopédie de l’Islam.

Né en Algérie au sein d’une famille d’origine dauphinoise, Charles Pellat a reçu sa première formation à Rabat et Alger auprès de quelques-uns des grands maîtres de l’école orientaliste française, à commencer par André Basset, Jean Cantineau et Evariste Lévi-Provençal. Il effectua un long détour par l’armée et les services de renseignement, où sa connaissance des pays musulmans fut considérée comme très précieuse. Après avoir rejoint le monde universitaire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y accomplira une très belle carrière. Titulaire d’une chaire en Sorbonne à partir de 1956, il va demeurer en poste jusqu’en 1978 et parviendra à s’imposer comme une référence au sein des études arabes et islamiques de son temps.

Mais plus encore que le parcours d’un homme, cet article sera aussi l’occasion de revenir sur les nombreux défis auxquels a été confronté l’orientalisme au cours du 20e siècle. Rarement en effet une discipline aura été l’objet d’autant de critiques et de remises en cause successives, et cela fut particulièrement vrai pour l’islamologie. Contrainte de renouveler ses pratiques, mais aussi de reformuler une partie de ses objectifs, cette dernière dut faire des choix radicaux et c’est cette histoire intellectuelle passionnante que nous essaierons de retracer ici à grands traits en suivant la trajectoire d’un homme qui en fut l’un des principaux acteurs et témoins.

A l’heure où les tensions qui agitent les pays arabo-musulmans n’ont jamais été aussi vives et alors que les relations qu’ils entretiennent avec leurs voisins ont rarement été aussi troublées, il y aura sans doute matière à réflexion dans le fait d’analyser la façon dont un homme a pu conjuguer la sympathie et la curiosité à l’égard d’une culture différente avec la ferme volonté de rester lui-même. 

I. Une terre d’élection

. Un milieu pied-noir

Si Charles Lucien Pellat est bien né à Souk-Ahras, dans l’est de l’Algérie, le 28 septembre 1914, il appartient en fait à une famille originaire du village de La Faurie, situé dans les Hautes-Alpes, à quelques kilomètres de Gap[1].

C’est en 1890, c’est-à-dire vingt-quatre ans avant sa naissance, que son grand-père, François Lucien Pellat (1862-1918), laissant derrière lui la misère des campagnes dauphinoises, décida de s’embarquer à Marseille aux côtés de son épouse, Marie-Honorine Begou (1870-1957) et de leur très jeune fils, Paul (1889-…) pour gagner l’autre rive de la Méditerranée. Installé à Petit (act. Boumahra Ahmed), dans le Nord du Constantinois, François Pellat parviendra à décrocher un emploi au sein de la Compagnie de chemin de fer Bône-Guelma (CBG) où il allait accomplir la plus grande partie de sa carrière avant de se lancer ensuite dans la minoterie.

La famille Pellat arrive en Algérie à une époque où ce territoire traverse une phase de profondes mutations. L’époque de la conquête, débutée avec la prise d’Alger en 1830, s’est achevée avec la soumission de la Kabylie en 1857 tandis que les dernières insurrections ont fini par être matées en 1882, au moment de la reddition des Ouled Sidi Cheikh du Sud-Oranais. Après avoir longtemps hésité sur le statut qu’il convenait de donner à ces territoires, le gouvernement français a finalement opté pour une solution à vrai dire assez ambigüe.

Trois départements (Alger, Oran, Constantine) subdivisés en plusieurs arrondissements et communes ont ainsi été constitués en 1848. Mais, pour autant, des spécificités importantes ont été maintenues par rapport à la Métropole. Ainsi, la population musulmane, qui s’était pourtant vu attribuer la nationalité française, se verra-t-elle refuser la citoyenneté au motif que cela est incompatible avec son attachement au droit islamique[2]. Les musulmans algériens ne disposeront donc pas du droit de vote et, sur le plan civil, ils continueront d’être gérés par leurs propres tribunaux religieux, principalement compétents en matière de mariage et de succession. Par ailleurs, le code de l’indigénat, qui leur sera appliqué à compter du 28 juin 1881, va comporter certaines dispositions contraires aux principes généraux du droit tel qu’il est alors conçu en France (importante limitation des libertés de mouvement et d’expression, possibilité de se voir imposer des réquisitions ou des travaux forcés, jugements prononcés dans certains cas par l’administration sans le recours aux tribunaux, etc.). A côtés des communes de plein exercice, constituées sur le modèle métropolitain, avec un conseil municipal et un maire, seront ainsi instituées des communes mixtes gérées par des administrateurs européens eux-mêmes placés sous un contrôle préfectoral strict (1875). Quant aux territoires sahariens, ils vont demeurer sous la supervision directe de l’armée.

A partir des années 1880, l’Algérie va connaître une période de modernisation accélérée, ce qui va considérablement accroitre le besoin en main-d’œuvre qualifiée. De fait, le nombre d’Européens installés dans le pays va passer de 100 000 en 1880 à près de 700 000 en 1900. Ces nouveaux habitants viendront évidemment de France métropolitaine mais plus souvent encore d’Espagne, d’Italie ou de Malte. Le 26 juin 1889, la loi sera modifiée afin que les enfants nés sur le territoire français de parents étrangers puissent devenir automatiquement français. Cette disposition, ainsi que la rapide assimilation des nouveaux venus à la culture française, permettra de constituer en seulement quelques décennies une communauté européenne que sa faiblesse numérique par rapport aux indigènes[3] allait rendre encore plus soudée et patriote.

Parvenu à l’âge adulte, Paul Pellat va donc rejoindre à son tour la Compagnie de chemin de fer Bône-Guelma où travaillait déjà son père et où lui-même va d’abord exercer la fonction de dessinateur industriel avant d’être nommé comme conducteur de travaux. Appelé sous les drapeaux en 1910, il effectuera son service militaire dans le génie. Transféré avec son régiment à Oujda, il participera notamment aux premiers épisodes de la campagne du Maroc et en particulier aux combats qui permettront aux Français de s’assurer la possession de Taourirt en mai 1911.

Une fois de retour, Paul Pellat va épouser une certaine Denise Rose Gayon (…-…), qui lui donnera deux garçons, Charles d’abord puis Lucien. Le jeune foyer viendra alors s’installer à Souk-Ahras et plus précisément dans la rue de Madaure (act. rue Ben Boulaïd), cette voie en pente qui monte vers l’église Saint-Augustin (act. mosquée El-Amîn). Par voie de conséquence, les premiers souvenirs du jeune Charles seront très liés à cette petite cité de l’Est algérien.

Fondée en 1856, à proximité du site antique de Thagaste, la patrie de saint Augustin, Souk-Ahras a accédé au statut de commune mixte en 1884. En ce début des années 1920, elle compte un peu moins de 10 000 habitants, dont une bonne partie est d’origine européenne. Constitué d’immeubles de style moderne se coupant à angle-droit, son centre-ville ressemble d’ailleurs tout à fait celui d’une ville métropolitaine. Avec sa poste, sa mairie néo-baroque et son monument aux morts, son cadre de vie rappelle indiscutablement la Provence (ou bien l’Emilie, car on y parle beaucoup l’italien). Au café de Marseille, situé place Thagaste, des hommes en chemise blanche aiment venir discuter à l’ombre des arbres autour d’un verre d’anisette Gras ou de Sidi Brahim. Cette situation offre évidemment un contraste saisissant avec l’arrière-pays, dans lequel les habitants indigènes continuent de vivre sur un tout autre rythme et en suivant de tout autres mœurs.

Dans les zones cultivées situées autour de la ville, de grandes exploitations agricoles, dont la plupart sont détenues par des Européens, produisent surtout des céréales, du vin, des oliviers et du chêne-liège. Entre les épisodes de sécheresse, les averses de grêle et les ravages faits par les criquets, les agriculteurs ne manquent pas d’occasions de se faire du souci pour l’avenir de leurs récoltes. Leur vie à tous est simple et rude. Les indigènes qui ne travaillent pas comme journaliers dans ces fermes se consacrent plutôt à l’élevage du bétail et notamment à celui des ovins. Le secteur secondaire est assez peu développé, hormis quelques minoteries et tuileries.

Situé sur une voie de passage stratégique menant d’Alger vers Tunis, Souk-Ahras est traversée par un important réseau de chemin de fer, raison pour laquelle les Pellat sont d’ailleurs venus s’y installer. Outre le transport des voyageurs, ce réseau permet également d’acheminer le fer et le phosphate extrait des mines situées un peu plus au sud, dans la région de Tebessa. Vallonnée et boisée, une grande partie de la région de Souk-Ahras offre encore un aspect sauvage (c’est d’ailleurs dans les environs que seront tués les derniers lions d’Algérie). Les étés, très chauds et très secs, sont suivis par des hivers qui peuvent être très rigoureux, seuls le printemps et l’automne offrant des conditions de vie plus agréables.

Il ne faudrait pas sous-estimer l’influence qu’ont pu avoir ces premières années sur la formation intellectuelle de Charles Pellat. Quand, plus tard, quand il aura l’occasion d’étudier l’islam et la société arabo-musulmane selon des méthodes et une approche scientifiques, ces connaissances viendront toujours entrer en résonance avec son vécu intime. Jamais ne le quitteront l’odeur du chèvrefeuille, des orangers et du cumin, la voix du muezzin élançant l’appel à la prière au petit matin ou encore avec la vision de ces caravaniers Chaoui des Aurès se déplaçant dans les faubourgs de Souk-Ahras au milieu de longues files de dromadaires aux flancs chargés de sacs de grains[4].

Charles Pellat était sur le point de naître lorsqu’a éclaté la première guerre mondiale. Heureusement pour les siens, des ennuis de santé (du rhumatisme) ainsi que son poste dans les chemins de fer (une branche de l’économie alors considérée comme stratégique) vont éviter à Paul Pellat d’être envoyé dans les tranchés. Il devra toutefois se rendre en Métropole afin d’aider au convoiement des troupes et du matériel vers la ligne de front (juillet 1916 – mai 1919). Denis Gayon partira rejoindre son mari à Meaux pendant quelques semaines en 1919, décision qui provoquera le premier contact du jeune Charles Pellat avec la France métropolitaine.

En octobre 1922, convaincu du potentiel touristique de Souk-Ahras, Paul Pellat décide de se lancer dans l’hôtellerie et de racheter pour ce faire l’établissement Le Terminus, situé à proximité de la gare. Cette expérience n’ayant manifestement pas été concluante, on le verra finalement revendre son bien dès le mois de janvier 1924.

Cette situation a-t-elle été la cause ou bien la conséquence du départ de la famille Pellat d’Algérie ? On l’ignore. Toujours est-il que celle-ci va quitter Souk-Ahras dès 1924. Embarquant les siens et toutes leurs affaires dans une Ford-T, Paul Pellat va se lancer dans un voyage épique qui l’emmènera jusqu’au Maroc, d’abord à Berguent (act. Aïn Beni Mathar), au sud d’Oujda, où il va surveiller un chantier ferroviaire, puis à Rabat et finalement à Casablanca, où il va être nommé en tant que chef du district ferroviaire en 1927. Les Pellat vont ainsi pouvoir emménager dans un bel appartement situé rue du colonel Scal (act. rue Amir Abdelkader), tout près de la gare d’Aïn Bordja.

. L’entrée dans les études arabes

En cette fin des années 1920, la ville de Casablanca, dont le port assure à lui seul 80% du trafic maritime du protectorat, connait une croissance économique et démographique très soutenue (sa population passera ainsi de 20 000 habitants en 1900 à 257 000 en 1936). Pour tous ceux qui arrivent au Maroc par bateaux, depuis Marseille ou Dakar, les avenues rectilignes de la cité, ses grands magasins, ses théâtres, ses cinémas, ses banques et sa dense circulation automobile font clairement penser à une capitale occidentale. La toponymie le laisse d’ailleurs clairement à penser : place de France, boulevard de Paris, rue Blaise-Pascal, tout vient y souligner la présence française.

Surtout composée de fonctionnaires, de commerçants et de militaires, la population du centre-ville est principalement d’origine européenne. A son sommet trône un conglomérat de grands entrepreneurs et d’hommes d’affaires qui ont l’oreille du pouvoir et forment ce qu’il est convenu d’appeler le « parti colonial ». Mais les opportunités d’emplois sur la zone ont également alimenté un fort exode rural en provenance de tout le Maroc. Principalement composés de dockers, d’ouvriers, de manutentionnaires et de domestiques, ce prolétariat urbain avoisinera les 150 000 personnes en 1936. La plupart d’entre eux vivent dans l’ancienne et la nouvelle médina ou bien encore dans les quartiers périphériques d’Aïn Chak et de Derb Khalef.

La situation politique du Maroc est alors tout à fait originale. Officiellement, le jeune sultan Mohammed Ben Youcef, qui vient de monter sur le trône, dirige bel et bien un Etat souverain. Dans les faits cependant, la monarchie chérifienne a été entièrement placée sous le contrôle de la république française depuis la signature de la convention de Fès, un document signé le 30 mars 1912 par lequel l’oncle de l’actuel souverain a reconnu à la France le droit d’administrer le pays. Depuis lors, le gouvernement français dispose sur place d’un résident général qui détient le véritable pouvoir exécutif, le sultan et son gouvernement (le Makhzen) n’ayant qu’une autorité purement formelle et symbolique.

Loin de la rusticité de Souk-Ahras et de ses robinsonnades, Charles Pellat va connaître à Casablanca une enfance bourgeoise et citadine. Enfant précoce, faisant preuve d’une insatiable curiosité, il prend plaisir à observer et comprendre le monde qui l’entoure. Après son certificat d’étude, l’obtention d’une bourse au mérite va lui permettre d’intégrer la classe de sixième du Lycée de garçons. Implantée le long de l’avenue Mers-Sultan, cette école possède alors une excellente réputation[5]. Dirigée d’une main de maître par le proviseur André Roby, elle accueille une population presqu’exclusivement européenne, pour la plupart des enfants de notables[6].

Non content d’aider ses camarades à faire leurs devoirs, Charles Pellat collectionne les premiers prix et parviendra même à sauter la classe de cinquième[7]. Sa famille se félicite évidemment de ces réussites scolaires et notamment de ses dons en mathématiques. Son père et son grand-père, qui ont tous les deux fait carrière dans les chemins de fer, rêveraient d’ailleurs de le voir entrer à son tour dans le métier par la grande porte, c’est-à-dire par le biais d’une prestigieuse école d’ingénieurs.

Pour complaire à ce souhait, Charles va donc d’abord se diriger vers une filière scientifique et, après avoir passé avec succès la première partie de son baccalauréat latin-sciences (A’) en juin 1931, il réussira la deuxième partie en section mathématiques (« math élem ») en juin 1932. Charles Pellat deviendra alors officiellement bachelier, comme à peine 4% d’une classe d’âge de l’époque (contre près de 80% aujourd’hui).

En fin de compte, c’est une conversation en apparence assez anodine mais en réalité tout à fait décisive entre Paul Pellat et Monsieur Roby qui va conduire le jeune homme vers une toute autre voie, celle du professorat d’arabe. Car si ses résultats en mathématiques lui permettent d’espérer entrer à Polytechnique ou Centrale, il est évident qu’ils ne sont pas suffisants pour lui permettre d’arriver aux premières places, condition pourtant nécessaire pour intégrer le corps des mines. A l’inverse, ses aptitudes remarquables en langue arabe lui promettent une très belle réussite à l’agrégation, ce qui lui ouvrira une carrière professorale que le proviseur Roby à su présenter à son père comme étant tout à fait digne, très lucrative et par ailleurs absolument utile à la France.

Car il est vrai qu’on a su déceler assez tôt chez ce jeune garçon de remarquables talents pour l’apprentissage des langues, qu’il s’agisse du latin et du grec mais aussi de l’arabe (il recevra d’ailleurs le grand prix d’arabe des mains mêmes du pacha de Casablanca). Ces facilités viennent compléter chez lui une curiosité plus large à l’égard du monde musulman. Dès sa prime jeunesse, Charles Pellat a ainsi fait partie de ces Européens d’Afrique qui, il est vrai assez peu nombreux, manifestent un fort et sincère intérêt pour la culture maghrébine. Alors que la plupart des colons observent les hommes en burnous et les femmes en haïk d’un œil qui peut être amusé, méprisant ou indifférent, mais en tout cas comme s’il s’agissait d’une sorte de décor d’arrière-plan, Charles Pellat a compris qu’il y avait là quelque chose d’important et qui méritait que l’on s’y intéresse.

Certes, il n’ignore pas que les Etats musulmans, après avoir longtemps inspiré la crainte et le respect de leurs voisins, sont entrés dans une longue phase de déclin (ce dont l’Europe a d’ailleurs largement su tirer profit). Ayant d’abord qété d’abord dominés techniquement, financièrement et commercialement, les Musulmans ont ensuite été conquis militairement, si bien qu’en seulement quelques décennies, toutes leurs grandes capitales ont été occupées, qu’il s’agisse d’Alger (5 juillet 1830), Tlemcen (30 janvier 1842), Tunis (28 octobre 1881), Le Caire (14 septembre 1882), Fès (21 mai 1911), Marrakech (7 septembre 1912), Baghdâd (11 mars 1917), Jérusalem (9 décembre 1917), Istanbul (13 novembre 1918) et même Damas (24 juillet 1920). En fin de compte, seules quelques rares cités arabes, comme La Mekke et Djeddah en Arabie ou bien Sanâa au Yémen, auront pu échapper à l’humiliation de voir parader dans leurs rues des soldats rumi (litt. « Romains », c’est-à-dire Occidentaux).

En ce milieu des années 1920 et alors que l’Europe semble plus que jamais triomphante, qu’un jeune homme manifeste ainsi un goût pour l’étude de la vieille civilisation islamique semble à vrai dire un choix assez étonnant et plutôt anachronique. C’est pourtant celui que va faire Charles Pellat.

Or ce dernier n’ignore pas que la clé pour pouvoir comprendre et estimer à sa juste valeur la culture arabo-musulmane consiste d’abord et avant tout à pouvoir en maîtriser parfaitement la langue. C’est donc assez naturellement que, contrairement à l’immense majorité de ses camarades, il a choisi l’arabe comme langue vivante. Mais Charles Pellat ne se contentera pas de connaître ces quelques termes ou expressions qui permettent généralement à un pied-noir de pouvoir dialoguer avec les indigènes et de se prétendre arabophone. Non, avec le souci du détail et de l’exhaustivité qui le caractérise, il voudra maîtriser cette langue à fond, c’est-à-dire qu’il cherchera à en comprendre et ceci jusque dans les moindres détails, la morphologie, la syntaxe, la phonétique et la sémantique. Cette quête passionnante, il devra la conduire toute sa vie, tant le sujet est vaste. Ses premiers guides sur ce long chemin seront deux professeurs algériens installés de longue date au Maroc ; Mohammed Bekkoucha (1883-1945) et Belkacem Tedjini (1885-apr.1950), qui enseignaient alors au lycée de Casablanca[8].

Après son baccalauréat et comme le lycée Lyautey ne possède que des classes préparatoires scientifiques et non pas littéraires, Charles Pellat obtient de pouvoir être admis en rhétorique supérieure (hypokhâgne) au lycée Gouraud de Rabat (octobre 1932 – juillet 1933)[9]. Mais alors que ses maîtres, constatant ses bonnes dispositions, l’engagent vivement à préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, lui va préférer se lancer en parallèle dans une licence d’arabe à l’université de Bordeaux, où un professeur d’origine libanaise, le prêtre maronite Michel Feghali (1877-1945), va accepter de le recevoir parmi ses élèves.

Conformément aux procédures en usage à l’époque pour les étudiants inscrits en lettres, Charles va devoir valider quatre certificats d’études supérieures (CES) avant d’obtenir sa licence. Si le premier portera sur les études classiques proprement dites, à savoir le latin et le grec (juillet 1933), les trois autres seront plus spécifiquement orientés vers la langue arabe. Il passera ainsi un CES de philologie arabe (juillet 1934), puis un autre d’études pratiques d’arabe (juillet 1934) et enfin un dernier de littérature arabe (novembre 1935). Comme ses parents n’ont pas les moyens financiers suffisants pour lui permettre d’aller vivre à Bordeaux, Charles Pellat devra suivre ses cours par correspondance et ne se rendre en Métropole que pour passer les épreuves orales (par exemple en novembre 1935).

Ayant finalement choisi de quitter Rabat, Charles Pellat va revenir s’installer à Casablanca pour travailler en tant que surveillant dans son ancien lycée où il sera nourri, logé et payé d’octobre 1933 à juin 1934. A chaque fois qu’il en a l’occasion, il n’en retourne pas moins dans la capitale politique du Maroc car il s’est inscrit à l’Institut des hautes études marocaines (IHEM).

Issu de l’ancienne Ecole supérieure de langue arabe et de dialectes berbères (ESLADB), fondée en 1912 par Hubert Lyautey dans le but de constituer un corps de spécialistes pour la résidence générale, l’IHEM a été créée en février 1920 avec un objectif plus vaste : servir à une meilleure connaissance de l’histoire, de la géographie, des cultures et des langues du Maghreb en général et à celle du Maroc en particulier[10]. L’institut édite ainsi une revue de très haute tenue baptisée Hespéris et assure également des cours publics sur différents thèmes. En ce milieu des années 30, ces enseignements attirent chaque année un peu plus de 700 étudiants, dont près de 600 viennent suivre des leçons d’arabe. Auditeur attentif, Charles Pellat va ainsi pouvoir décrocher son diplôme d’arabe à l’IHEM en juin 1935[11].

C’est à l’IHEM qu’il a sans doute eu le loisir de rencontrer pour la première fois des hommes qu’il recroisera souvent par la suite, qu’il s’agisse d’Evariste Lévi-Provençal (ce professeur d’histoire médiévale sera aussi le directeur de l’institut entre 1926 et 1935), Henri Terrasse (architecture et archéologie), Georges-Séraphin Colin (langue arabe moderne), Régis Blachère (langue et littérature arabe classiques), Emile Laoust (dialectologie berbère), Georges Marcy (sociologie marocaine), Octave Pesle (droit malékite) ou encore Henri Bruno (droit coutumier berbère).

C’est aussi à cette époque et dans ses moments de loisirs que Charles Pellat va découvrir pour la première fois la littérature arabe contemporaine, notamment à travers les Propos du mercredi (Hadith al-arbi’â) de l’Egyptien Taha Hussayn (1899-1973) ou l’Histoire de la civilisation islamique (Ta’rikh at-tamaddun al-islam) du Libanais Jurjî Zaydân (1861-1914), un ouvrage que lui avait prêté son professeur Tedjini. Il s’achètera aussi un exemplaire du Kur’ân (dans l’édition du roi Fouad de 1923) ainsi qu’une édition du dictionnaire franco-arabe publié en 1890 par le jésuite Jean-Baptiste Belot, deux livres fétiches dont il se servira toute sa vie durant au point que le second finira quasiment par tomber quasiment en miettes.

En octobre 1934, après avoir refusé un poste de professeur de français au Caire, Charles Pellat accepte celui de chargé de cours d’arabe au collège de Marrakech (oct. 1934 – oct. 1935)[12]. Parvenu à son vingtième anniversaire, il décide cependant de ne pas demander de sursis et se voit donc appelé sous les drapeaux à compter du 15 octobre 1935[13].


Notes :

[1] Le plus lointain ancêtre de Charles Pellat dont nous ayons eu connaissance est Antoine Pellat (vers 1695 – av. 1752), qui a vécu dans le village de Lus-la-Croix-Haute, voisin de La Faurie.

[2] Il faudra attendre les ordonnances du 15 novembre 1958 pour que les Musulmans d’Algérie deviennent des citoyens français à part entière, c’est-à-dire une année avant que le gouvernement n’ouvre le chemin de l’indépendance. Les Juifs d’Algérie en revanche avaient reçu la citoyenneté française dès le 24 octobre 1870 à la faveur du fameux décret Crémieux.

[3] En 1926, les Européens formaient à peine 14% de la population d’Algérie et cette proportion ne cessera de diminuer par la suite.

[4] Image qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer le fameux tableau peint dans la région par J.B.P. Lazerges en 1892.

[5] Fondé en 1914, le grand lycée de Casablanca vint s’implanter avenue Mers-Sultan en 1921 et deviendra le lycée Lyautey en 1925 puis le lycée Mohammed-V à l’indépendance. L’actuel lycée Lyautey est situé quant à lui dans un autre bâtiment inauguré en 1959.

[6] Les premiers élèves indigènes ne seront acceptés qu’en 1944. Auparavant, ces derniers possédaient bien évidemment leurs propres écoles, dont certaines prestigieuses comme les collèges Mulay Yusuf de Rabat (1916) et Mulay Idris de Fès (1914).

[7] Il passera même tout un été à réviser le programme de 3ème dans l’espoir d’arriver directement en seconde, chose qui ne se fera pas cependant du fait de l’opposition du proviseur.

[8] Sur ces deux personnages qui ont joué un rôle important dans les études arabes de leur temps, voir Alain Messaoudi, Les Arabisants à l’époque coloniale, Annexes, ENS Editions, Lyon, 2015. Il faut noter que Belkacem Tedjini avait décroché l’agrégation d’arabe en 1924 aux côtés de Régis Blachère.

[9] A Rabat, l’ancienne école dite de la résidence sera d’abord transformée en collège (1919) puis en lycée Gouraud (1924). Implantée avenue du Chellah à partir de 1922, elle sera mise à la disposition du gouvernement marocain en 1956 et deviendra le lycée Hassan II en 1963.

[10] Le sujet de son examen portera sur le recueil de nouvelles Kalila wa Dîmna. Après l’indépendance du Maroc, l’IHEM sera officiellement supprimé et ses bâtiments attribués à la toute nouvelle Faculté des lettres de l’Université Mohammed V (décembre 1957).

[11] C’est en 1882 que les premiers diplômes et brevets de langue arabe ont été institués dans les facultés de lettres.

[12] Charles Pellat assurait 20 heures de cours par semaine. Le collège de Marrakech deviendra en 1938 le collège Charles Mangin avant d’être renommé Ibn Abbad en 1961.

[13] Classe 1934, bureau de recrutement du Maroc n°23, canton de Marrakech, matricule n°628-834270.

Crédit photographique : vallée de la Medjerda, province de Souk-Ahras [Omar2788, CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons]

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