Grandes figures des services spéciaux français : Louis Mouchon (II)

Première partie

. Une organisation sans faille

Britanniques et Français ont longtemps tâtonné avant de trouver une procédure efficace pour parvenir à infiltrer des hommes et du matériel dans la France occupée (ces tâtonnements ont d’ailleurs coûté cher à la Résistance). Mais cette époque pionnière est déjà bien révolue lorsque Louis Mouchon arrive aux commandes du BOA. Comme dans bien d’autres domaines, c’est l’action de Jean Moulin qui a été déterminante. À la fin de l’année 1942, ce dernier a en effet posé les bases de ce qui deviendra la doctrine d’emploi du BCRA en termes d’opérations aériennes.

Le territoire hexagonal a ainsi été divisé en douze régions où l’on retrouve à chaque fois un officier de liaison ayant pour mission de coordonner avec Londres l’organisation des parachutages et des atterrissages.

Ces hommes ont reçu de très lourdes responsabilités et n’ont pas la partie facile. Qu’on se représente en effet ce qu’a pu être leur travail. En contact permanent avec les maquis, ils doivent tout d’abord réceptionner leurs demandes d’argent, de matériel et d’armement avant de les transmettre ensuite à la centrale londonienne, la Home Station (qui se chargera de les communiquer ensuite au SOE). En parallèle, ils doivent aussi repérer des terrains de largage (Dropping-zone, DZ) et attendre qu’ils soient homologués par la Royal Air Force (la liste de ces terrains doit d’ailleurs être régulièrement mise à jour, car les circonstances peuvent conduire à l’abandon de certains sites). Ils doivent en même temps recruter des chefs de terrain qui, à leur tour, vont constituer des comités de réception.

Pour communiquer avec Londres, les officiers de liaison du BCRA emploient à leur service des opérateurs radio qui doivent d’abord encoder leurs messages avec une clé de chiffrage spéciale avant de les transmettre ensuite en morse par le biais d’appareils radio émetteurs (de type B Mark II le plus souvent). En retour, il leur faut évidemment décoder les messages reçus. De telles transmissions ne peuvent avoir lieu qu’à certaines heures bien précises appelées vacations. Les opérateurs sont régulièrement contraints de changer de lieu d’émission car des équipes spéciales du contre-espionnage allemand (le Funkabwehr) peuvent les repérer à l’aide d’appareils de goniométrie. Aucune émission ne doit d’ailleurs excéder trente minutes.

Pour maintenir un contact suivi avec ses propres hommes, c’est-à-dire pour leur transmettre ses consignes et recevoir leurs informations, le responsable des liaisons aériennes disposent de toute une série d’agents de liaison qui usent d’un système complexe de boîtes à lettres. Pour des raisons de sécurité, les rendez-vous physiques restent extrêmement rares et lorsque l’on y contraint, on choisit le plus souvent des parcs ou des lieux fréquentés afin de pas attirer l’attention. Comme certains de ces agents sont employés à plein temps par le BCRA, c’est également à lui qu’il revient de les rémunérer grâce aux sommes qui lui sont régulièrement remises par voie aérienne[1]. Enfin, il doit évidemment rendre compte de toutes ses activités et donc établir puis transmettre des rapports mensuels à ses supérieurs de Londres ou d’Alger.

Mener de front toutes ces missions extrêmement périlleuses implique nécessairement des déplacements fréquents et donc une prise de risque maximale. Cela requiert un sang-froid hors du commun mais aussi beaucoup de chance. La nécessité d’avoir à recruter un grand nombre d’assistants multiplie les risques d’être repéré ou bien infiltré par l’ennemi. Très peu de chefs de liaisons aériennes parviendront d’ailleurs à se maintenir à leur poste plus de six mois consécutifs. Les principaux pionniers des opérations aériennes du BCRA ; Raymond Fassin (« Sif »), Paul Schmidt (« Kim »), Pierre Rateau (« Arthur ») ou encore Bruno Larat (« Luc ») connaîtront d’ailleurs tous une fin tragique et nombre de leurs successeurs devront être exfiltrés en urgence pour éviter d’avoir à subir le même sort.

Parce qu’il est beaucoup plus facile de parvenir dans le sud de la France depuis l’Algérie ou la Corse que depuis l’Angleterre (et inversement), deux organisations ont été constituées en parallèle. Dès le mois de novembre 1942, Jean Moulin et Raymond Fassin ont ainsi fondé le « Service des Opérations Aériennes et Maritimes » (SOAM), qui deviendra le « Centre des Opérations des Parachutages et Atterrissages » (COPA) en avril 1943 et finalement la « Section Atterrissages et Parachutages » (SAP) en juin 1943. Cette organisation va essentiellement fonctionner en zone Sud.

À partir d’avril 1943 et toujours sur l’ordre de Moulin, Jean Ayral (« Pal ») va mettre sur pied le « Bureau des Opérations Aériennes » (BOA), qui va fonctionner sur le même modèle, mais en zone nord. En juin 1943, l’arrestation de Jean Moulin et Brunot Larat va venir souligner le danger qu’induit une organisation trop pyramidale. Afin d’éviter la répétition d’un tel drame, on va donc privilégier un système plus décentralisé et donner beaucoup plus d’autonomie aux officiers des liaisons aériennes. Il en ira de même avec les liaisons radios. Créé par Jean Fleury, le réseau « Electre » va fonctionner en Zone Sud sur la base de centre régionaux dont les opérateurs (jusqu’à une centaine) seront capables d’échanger leurs fréquences et leurs indicatifs afin de mieux tromper l’ennemi (« Coligny » et « Prométhée » feront de même en Zone Nord).

Le BCRA, qui ne dispose pas de moyens aériens propres, doit travailler de concert avec les trois escadrilles de la RAF spécialisées dans les missions clandestines, à savoir les Special Duties Squadron 161 (ex Flight 419, créée en août 1940 puis renommée en mars 1941), 138 (créée en février 1942 par dédoublement de la précédente) et 148 (mars 1943). Ces formations sont toutes implantées sur la base aérienne (secrète) de Tempsford, située près de Cambridge. Le patron des lieux, Edward Fielden (1903-1976), conserve sous la main l’avion de la famille royale, un Handley Page Halifax soigneusement camouflé dans un hangar et prêt à décoller à tout moment pour le Canada avec les Windsor à son bord si jamais les Allemands parvenaient à prendre pied sur les côtes anglaises. Les pilotes de Tempsford, qui appartiennent tous à la RAF (Hugh Verity, Péter Vaughan-Fowler, Charles Picard, Guy Lockhart, etc.), ont été mis à la disposition du SOE. Ces professionnels aguerris ont reçu les meilleurs appareils disponibles.

Après un bref arrêt à la base de Tangmere, dans le Sussex, où les passagers et le matériel sont généralement embarqués, les pilotes doivent ensuite survoler la Manche tous feux éteints afin d’échapper aux batteries anti-aériennes que les Allemands ont disposées le long des côtes. Avec une simple boussole pour se guider, ils s’enfoncent alors au-dessus du territoire contrôlé par l’ennemi jusqu’à atteindre ces véritables mouchoirs de poche que sont les zones de parachutages ou les terrains d’atterrissage qui ont été préparés pour eux.

. Les parachutages (Dropping)

La doctrine d’emploi validée par le SOE et le BCRA stipule que les terrains de parachutage peuvent être dits ARMA s’ils sont destinés à recevoir uniquement du matériel ou bien HOMO s’ils peuvent également accueillir des agents. Dans ce dernier cas, ils pourront être qualifiés « d’aveugles » (blind) si l’on ne trouve sur place ni comité de réception ni équipe de guidage. D’autres terrains sont appelés ARMA-DEPOT ou HOMO-DEPOT. Il s’agit de terrains de secours destinés à réceptionner des hommes ou du matériel qui n’auraient pas pu être largués à l’emplacement prévu. Des comités de réceptions doivent donc y stationner chaque nuit au cas où un parachutage se produirait en urgence.

Les parachutages ne peuvent avoir lieu que cinq à six nuits par mois, lorsque la lune offre une visibilité suffisante (et uniquement si le temps le permet). Une fois qu’elles ont été déterminées, les dates de ces opérations sont annoncées à la Résistance par le biais de mots de passe transmis sur les ondes de la BBC, mots de passe dont la signification ne peut bien sûr être connue que des seuls initiés. Les terrains ont été choisis par les équipes au sol en fonction d’un cahier des charges très précis. La RAF les a ensuite validés après avoir effectué un contrôle par le biais de photographies aériennes. Les avions utilisés pour ces missions sont principalement des Armstrong Whitworth Whitley III et des Handley Page Halifax.

Le matériel devant être largué est enfermé dans des containers métalliques eux-mêmes accrochés à des parachutes. Les largages se font à basse altitude afin d’éviter que les containers ne se dispersent sur une trop large zone. Il en existe deux principaux types. Les containers de type C font 1,8 m de long et contiennent trois boîtes cylindriques tandis que les containers de type H contiennent pour leur part cinq cellules autonomes de différentes catégories. Une cellule de catégorie B2a renferme par exemple tout ce qu’il faut pour conduire des sabotages ferroviaires. Les officiers des liaisons aériennes n’ont donc qu’à demander à Londres un certain nombre de cellules B2a pour obtenir ce qu’il leur faut en la matière sans avoir à donner plus d’explications. Au total et à la faveur de 3 500 missions accomplies de 1941 à 1944, les Alliés vont ainsi larguer près de 47 500 tonnes d’armes (dont 300 tonnes d’explosifs) au profit de la Résistance française.

Il n’en demeure pas moins que la question des parachutages d’armes est un fréquent sujet de polémique entre l’état-major allié et le BCRA qui se fait souvent l’avocat des résistants de l’intérieur. Car le fait est que Churchill rechigne à envoyer aux maquisards français autre chose que du matériel de sabotage ou bien des armes de petit calibre. Il craint en effet que cet armement ne tombe un jour aux mains des communistes, qui pourraient alors l’utiliser pour essayer de prendre le pouvoir. Par ailleurs, il ne souhaite pas que la Résistance perde son temps et s’épuise dans des actions sporadiques contre les troupes d’occupation au lieu de conserver toutes ses capacités pour le « grand soir » du débarquement. En mars 1944, au moment de l’affaire des Glières, Louis Mouchon va d’ailleurs vertement reprocher à Maurice Schumann les déclarations martiales qu’il fait diffuser sur la radio anglaise, car il sait bien que le BCRA n’aura pas les moyens de distribuer toutes les armes nécessaires aux combattants pour qu’ils puissent affronter sérieusement une contre-offensive allemande[2].

. Les atterrissages (Pick-ups)

Ils sont plus rares car beaucoup plus difficiles à organiser. Les avions utilisés pour ces missions périlleuses sont principalement des petits Westland Lysander dotés d’un seul pilote et emportant deux à trois passagers, ou bien plus rarement des bimoteurs Lockheed Hudson, qui comptent trois hommes d’équipage et peuvent accueillir jusqu’à dix passagers. Bien qu’ils aient la capacité d’atterrir sur des pistes particulièrement réduites, il faut tout de même un terrain de 600 x 300 mètres de superficie pour le Lysander et de 800 x 400 mètres pour le Hudson[3]. Les lieux choisis doivent naturellement être abrités du vent, mais aussi parfaitement plats et surtout très fermes. Pour assurer leur homologation, la RAF ne se contentera donc pas des données fournies par les officiers de liaison mais tiendra toujours à effectuer elle-même des repérages aériens préalables.

La présence d’un comité de réception est obligatoire pour les atterrissages. Il est formé d’une dizaine de personnes qui vont baliser le terrain à l’aide de torches électriques afin que le pilote puisse bien appréhender les dimensions de la piste. Pour les opérations les plus importantes, les équipes au sol disposeront en général d’appareils de radiodétection (de type Eureka, S-Phone ou MCR-Midget) afin de pouvoir communiquer directement avec l’appareil. Ces équipements sophistiqués sont bien utiles car ils permettent de se passer des conditions optimales de luminosité et donc d’organiser des opérations par n’importe quel temps ou presque. Une fois que les équipes au sol et celles de l’avion se sont identifiées réciproquement, l’appareil réalise d’abord un premier survol en rase-mottes avant de reprendre de l’altitude et d’effectuer un large cercle. Il revient alors sur la piste pour s’y poser. Une fois immobilisé, il maintient ses moteurs en marche le temps que les passagers sortent de la carlingue et que d’autres y montent. Il se repositionne alors en sens inverse et redécolle aussitôt. La totalité de l’opération nécessite en général moins de trois minutes.

Pour ce qui est du bilan de tout ce travail, que l’on nous permette de citer in extenso les propos de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, cet historien de la Résistance qui fut aussi l’un des cadres du BCRA :

« Il faut rappeler les chiffres, pour mesurer l’intensité des liaisons qui s’établirent entre la plate-forme britannique et la Résistance intérieure : 819 agents parachutés d’Angleterre en France [dont 170 agents de renseignements et 230 agents action pour le compte du BCRA], 224 atterrissages clandestins réussis (à la faveur desquels 445 passagers furent déposés en France et 655 ramassés), 470 passagers embarqués de la côte méditerranéenne sur des felouques venues de Gibraltar et 211 débarqués. Quant aux traversées au départ d’Angleterre, des vedettes britanniques qui n’hésitaient pas à pénétrer dans les « habers » proches de Brest ou en pleine baie de Saint-Brieuc, elles permirent d’embarquer de France 218 résistants ou aviateurs alliés rescapés, et d’en débarquer 88. Au total, ce furent donc quelques 1 800 agents ou missionnaires qui, grâce aux services secrets britanniques, furent ainsi infiltrés en France. Que les pertes aient été terribles, on le sait. Nous vivions au rythme des lunaisons, des départs et des arrivées, avec entre-temps, des appels au secours ou des annonces d’arrestations. » Conférence de J.-L. Crémieux-Brilhac donnée à l’ambassade de France au Royaume-Uni, le 8 décembre 2008.

. Le parcours des volontaires

Être envoyé en mission en France occupée est loin d’être à la portée du premier venu. Hormis les hommes politiques d’importance et quelques grands chefs de réseau, la plupart des Français qui ont pu rallier la Grande-Bretagne doivent d’abord passer par la Royal Victoria Patriotic School (RVPS) de Londres, où ils vont être interrogés, parfois pendant de longues semaines, par les enquêteurs du contre-espionnage britannique (MI-5). Afin de s’assurer qu’ils ne sont pas des espions au service de l’Axe, ces experts vont longuement questionner les nouveaux arrivants : dates et lieux de naissance, noms, prénoms (et même surnoms) des parents, grands-parents, frères, sœurs ou cousins, récit détaillé du parcours scolaire et professionnel, convictions politiques passées et présentes, récapitulatif des actions menées dans la Résistance, narration du chemin parcouru pour arriver jusqu’à Londres, identité des passeurs et des sommes versées à chacun, authenticité des documents d’identité, etc. Tout sera soigneusement noté avant d’être ensuite vérifié jusque dans les moindres détails, un agent ennemi se trahissant souvent en finissant par livrer un élément en apparence anodin (un espion allemand cherchant à se faire passer pour britannique avait été ainsi attiré la suspicion car il mettait des barres en écrivant les chiffres sept, ce qui n’est pas l’usage en Grande-Bretagne !).

S’ils souhaitent partir en mission en France occupée, les volontaires doivent ensuite faire parvenir leur candidature au BCRA afin qu’un premier rendez-vous devant un comité de sélection puisse permettre d’évaluer leur personnalité et tester leur motivation (car on les préviendra tout de suite des risques encourus lors de telles missions). Si le courant passe et si l’enquête du service de contre-espionnage interne du BCRA n’émet pas d’objections, le candidat est alors convié à venir effectuer un premier stage de sélection.

C’est le Student Assessment Board, ou SAB. Pendant trois jours, des instructeurs du SOE vont soumettre le volontaire à toutes sortes d’épreuves, aussi bien physiques que techniques ou intellectuelles, afin de mesurer précisément son potentiel. Grâce à des barèmes, ils seront capables de mesurer l’agilité, la force, la rapidité mais aussi le calme, la mémoire, la concentration et le sens de l’improvisation des recrues. Ces tests entraîneront l’élimination d’environ deux tiers d’entre elles.

Ceux qui, parmi les volontaires retenus, n’ont pas encore d’expérience militaire, sont alors envoyés dans une Paramilitary School afin de se former au maniement des armes ainsi qu’à la discipline. Une fois cette étape terminée, tout le monde se rend à Ringway (n°1 Parachute Training School), près de Manchester, pour passer un brevet de parachutisme. Après avoir appris à manipuler leur harnachement, les volontaires devront sauter depuis divers types de plateformes afin d’apprendre à bien se réceptionner. Ils effectueront ensuite cinq sauts d’essai consécutifs : le premier à partir d’un ballon captif, les trois autres de jour depuis un avion et enfin le quatrième de nuit.

En fonction de la nature de leur future mission, ils se rendront ensuite dans les écoles d’entraînement spécialisées (Special Training School, STS) du SOE, comme celle de Wanborough Manor ou de Beaulieu Palace par exemple, afin d’y suivre des stages d’environ six semaines au cours desquels ils devront apprendre tout ce qu’un agent en mission doit savoir : assurer la réception d’un parachutage, coder ou décoder un message radio, échapper à une filature, défaire ses liens, se débarrasser d’une sentinelle, répondre à un interrogatoire, etc. Ces stages sont conduits sur un rythme intensif et très exigeant, à la fois pour le corps et pour l’esprit. Le candidat doit aller jusqu’au bout de lui-même afin de découvrir ses propres limites et comment il réagit dans l’épreuve, face à la douleur ou au doute. L’ingéniosité des instructeurs anglais n’ayant pas de limite[4], seuls les plus forts en verront le bout. La dernière étape à franchir se fera sous la forme d’un exercice (éliminatoire) mené sur trois ou quatre jours en conditions réelles, c’est-à-dire dans une parfaite clandestinité.

Afin de jouir pendant quelques jours ou semaines d’un repos bien mérité, l’agent est alors conduit dans une Holding School. Entre deux exercices destinés à maintenir son niveau physique, il va aussi pouvoir goûter une dernière fois aux plaisirs de la vie londonienne, aux thés dansants de Covent Garden ou aux délicieux mets du Café Royal. En parallèle cependant, il est régulièrement conduit dans l’immeuble où siège de la section RF du SOE, au 1st Dorset Square, à Londres, afin d’être instruit sur les différents aspects de sa future mission. Il devra en retenir jusqu’aux moindres détails, en particulier les mots de passe qui lui permettront de se faire reconnaître de ses contacts une fois sur place. A la veille du départ, on lui confiera des faux papiers, de l’argent liquide, une arme de poing ainsi que des pilules pour dormir et d’autres pour se tenir éveillé. On lui donnera aussi une capsule de cyanure afin qu’il puisse rapidement mettre fin à ses jours en cas d’arrestation.

Car si les clandestins auront l’avantage de pouvoir combattre dissimulés au sein de la population, cet atout aura aussi une terrible contrepartie. S’ils sont arrêtés par les Allemands, ils seront en effet considérés par ces derniers comme des terroristes, des espions et des francs-tireurs. Ils n’auront donc pas droit au traitement réservé aux prisonniers de guerre. Interrogés, torturés, ils pourront être fusillés ou, ce qui est parfois pire, envoyés en camp de concentration. Près de la moitié des volontaires parachutés avant le 6 juin 1944 connaîtront d’ailleurs une fin tragique.

Après un détour au QG de la France libre, où le volontaire aura souvent l’honneur d’être salué par le général de Gaulle en personne, il est finalement conduit sur l’aérodrome de Tangmere, situé au bord de La Manche, d’où il va pouvoir décoller vers la France (si du moins les conditions atmosphériques le permettent). La tension est toujours intense lorsque les avions franchissent en pleine nuit les batteries de DCA qui parsèment les côtes françaises. Alors que l’on approche de l’objectif, chacun doit soigneusement enfiler sa tenue de saut et son parachute. Lorsque l’on arrive enfin au-dessus du terrain de largage, les pilotes préviennent le « dispatcher » qui place ses hommes au-dessus de la trappe circulaire installée au milieu de la carlingue. Quand la lumière rouge devient verte, il pousse un grand « Go ! ». C’est le signal. Les hommes se jettent alors dans le vide tandis que leur parachute (leur « pépin ») s’ouvre automatiquement sans qu’ils aient à l’actionner.

Menton rentré, pieds joints, l’agent se prépare alors anxieusement à un choc qu’il sait devoir être toujours brutal et parfois douloureux. Mais il n’a pas le temps de se plaindre car une fois au sol, il lui faut vite ramasser son parachute avant de l’enterrer sur place à l’aide d’une pelle pliante. S’il a été parachuté en aveugle, il devra quitter la zone et se mettre au travail par ses propres moyens. S’il a pu bénéficier d’un comité de réception, il sera récupéré puis mis à l’abri pendant quelque temps avant de pouvoir débuter sa mission. Pour ceux qui n’ont pas revu la France depuis longtemps, l’adaptation est parfois compliquée. L’omniprésence de l’armée d’occupation, le rationnement et les couvre-feux, tout cela représente une situation nouvelle et pleine de dangers pour celui qui n’en maîtrise pas suffisamment les codes.

Commence alors une mission qui pourra durer quelques semaines, quelques mois ou même parfois plusieurs années. Le retour vers l’Angleterre, s’il a lieu un jour, se fera le plus souvent par avion, mais aussi quelque fois par bateau ou bien à pied depuis l’Espagne. Une fois rentrés à Londres, les volontaires devront invariablement y subir un débriefing de fin de mission pendant lequel leurs réussites et leurs erreurs seront soigneusement analysées, ce qui permettra de mieux préparer les futures opérations.

Louis Mouchon va déployer une activité intense au sein du BOA. Sélectionnant les volontaires, préparant leurs missions, organisant leur infiltration, coordonnant leurs liaisons, assurant éventuellement leur exfiltration, conduisant leurs débriefings, il ne ménage pas sa peine. Les arrivées et les départs effectués depuis l’Angleterre sont si nombreux qu’il ne peut pas être là à chaque fois. Il se fera cependant un point d’honneur d’être néanmoins présent lorsque certains grands noms de la Résistance seront réceptionnés. Il sera ainsi présent sur le tarmac le 17 octobre 1943 pour accueillir le général Jean de Lattre de Tassigny, qui s’était évadé quelques semaines plus tôt de la prison de Riom et avait été amené depuis le terrain de Manziat (Ain) jusqu’en Angleterre par un équipage dont faisait parti le seul pilote français du Squadron 161, Philippe Livry-Level.

Connaissant parfaitement les procédures, disposant d’une grande autorité naturelle et d’une parfaite conscience des enjeux, Louis Mouchon se révèle un remarquable professionnel. Supportant mal de voir ses camarades risquer leur vie (et parfois la perdre), il fera plusieurs demandes afin d’être renvoyé en France afin d’y conduire des missions opérationnelles. À chaque fois cependant le colonel André Manuel, son supérieur, lui opposera une fin de non-recevoir car il l’estime tout à fait indispensable à ses côtés[5].

Le rôle du BCRA dans la Libération (1944-1945)

Le moins que l’on puisse dire est que les relations que le BCRA a entretenues avec les mouvements de la Résistance n’ont pas toujours été empreintes d’une confiance et d’une estime réciproques. Des hommes à la personnalité aussi puissante qu’Henry Frenay ou Emmanuel d’Astier, qui avaient fondé seuls leurs organisations respectives dès l’automne 1940 et les avaient ensuite dirigées au milieu des pires difficultés, appréciaient mal en effet de se voir donner des ordres par ceux qu’ils qualifiaient de « planqués » de Londres. Ils ne supportaient que très difficilement l’existence de cet organisme « polype » (dixit Passy), qui prétendait régenter leurs liaisons avec les Alliés et notamment leurs demandes d’armement.

Certains des ennemis du BCRA n’hésiteront pas à faire courir le bruit que l’organisation n’est en réalité qu’un foyer de réactionnaires n’ayant d’autre but que de permettre à de Gaulle, dans lequel certains voient un dictateur en puissance, de faire main basse sur les forces de la Résistance. D’autres au contraire affirmeront que le BCRA est en réalité le jouet des communistes. Il faudra toute la capacité de persuasion et la force de conviction de Jean Moulin et de Pierre Brossolette notamment pour unir sous un commandement unique toutes les forces de la Résistance et permettre ainsi au BCRA d’assurer l’objectif qui lui avait été assigné.

Une étape importante sera accomplie en ce sens le 1er février 1944, lorsque vont être mises en place les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI). Cette structure militaire va en effet rassembler au sein d’une même structure les gaullistes des MUR (« Mouvements Unis de la Résistance »), les giraudistes de l’ORA (« Organisation de la Résistance Armée ») et même les communistes des FTP (« Francs-tireurs et partisans »). La direction des FFI sera confiée au général Marie-Pierre Koenig, un chef prestigieux et auréolé de gloire, mais qui à vrai dire ne connaissait pas grand-chose à la guerre secrète ou aux services spéciaux et se laissera donc souvent débordé par la situation. Et de même, beaucoup de maquisards formés à la guerre révolutionnaire et habitués de longue date à travailler en parfaite autonomie auront bien du mal à coordonner leurs actions avec un état-major et encore plus de mal à lui obéir.

Il n’empêche que cette unification va avoir des conséquences directes sur le travail de Louis Mouchon et de ses collègues du BOA. Le 14 mai 1944, la section « Action » dans laquelle ils travaillaient fusionne ainsi avec d’autres organismes pour constituer l’état-major des FFI. Le commandement de ce dernier sera assuré par Henri Ziegler, dit « Vernon » (1906-1998), qui aura sous son autorité cinq bureaux.

Le premier s’occupera de l’administration et des finances. Le deuxième, dirigé par Gustave Bertrand, sera en charge du renseignement. Le troisième bureau, de loin le plus important, s’occupera quant à lui de la conduite des opérations. Il sera dirigé par Jean Fleury, assisté pour l’occasion de Lucien Galimand, Louis Mouchon et Pierre Lejeune. Le quatrième bureau règlera les questions de matériel et de logistique, ce qui l’amènera notamment à faire le lien avec l’état-major interallié (SHAEF). Le cinquième bureau enfin s’occupera de la préparation et de l’instruction des hommes destinés à être parachutés. Comme l’immeuble de Duke Street ne saurait suffire pour abriter les 500 personnels qui vont former ce nouvel organisme, le général Koenig va obtenir des Britanniques qu’ils lui accordent un plus vaste bâtiment situé à Bryanston Square.

Sur le terrain, les anciens officiers de liaison vont devenir des chefs d’opérations aériennes. Ils seront placés sous la tutelle directe des directeurs militaires régionaux (DMR), qui dirigeront toutes les troupes des FFI présentes dans leur zone d’action. La coordination avec les Alliés étant une condition impérative pour que l’action de la Résistance soit efficace, Maurice Buckmaster va assurer une liaison directe et permanente entre l’état-major FFI et le SOE tandis que Franklin Canfield fera de même avec l’OSS[6].

L’opération Overlord est finalement déclenchée dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. À l’instar des autres cadres du BCRA, Louis Mouchon n’a pas été mis dans la confidence mais n’est pas surpris pour autant. Voilà des mois en effet que lui et ses hommes préparent cette opération. Dès le mois de mars 1942, le BCRA a ainsi commencé à élaborer des plans opérationnels destinés à être mis en route le jour où se produira le débarquement. Une section a même été créée pour cela, la section A/EC, qui sera d’abord dirigée par Pierre Gotscho (« Grandville ») avant d’être ensuite confiée à Maurice Duclos (« Saint-Jacques »). C’est en avril 1943 que ce dernier a proposé le fruit de son travail au SOE qui a accepté de le valider.

L’objectif consiste à ralentir au maximum les mouvements de l’armée allemande en déclenchant au moment opportun toute une série d’opérations de sabotage qui vont former autant d’aspects de plans plus vastes. Le « plan vert » prévoit ainsi le sabotage des voies ferrées, le « plan rouge » la destruction des dépôts de munition, le « plan jaune » doit aboutir à la destruction des centres de commandement ennemis, le « plan momie » concerne la protection des ports (afin qu’ils puissent être rapidement utilisés par les Alliés), le « plan noir » doit assurer la destruction des dépôts de carburant, le « plan bleu » celle des lignes électriques, le « plan violet » celle des lignes téléphoniques et enfin le « plan brun » (dit également « tortue » ou « bibendum ») la neutralisation des voies de communication. À la fin de l’année 1943, la section A/EC a été intégrée au sein d’un ensemble plus vaste, le Bloc Planning, où un officier d’origine tchèque, Ferdinand-Otto Miksche (1905-1992), va jouer un rôle essentiel en mettant au point une stratégie très originale qui prévoit un déclenchement progressif de ces différents plans en lien étroit avec l’avancement des troupes alliées.

Hélas pour Miksche et les autres cadres du BCRA, le général Eisenhower va mettre à mal cette conception en ordonnant au général Koenig de déclencher l’ensemble des plans dès le 6 juin 1944, le but étant de mettre ainsi toutes les chances du bon côté de la balance. En seulement trois jours, 950 des 1050 actions de sabotage prévues dans le cadre du « plan vert » vont ainsi être effectuées. Mais si ces opérations vont effectivement avoir pour résultat de ralentir la progression des unités de la Wehrmacht appelées en renfort vers le front de Normandie, elles vont également obliger les maquisards à se découvrir inconsidérément, ce qui les mettra ensuite dans une position très difficile face à la répression allemande. Cette situation obligera d’ailleurs le général M.-P. Koenig à revenir en arrière et à faire diffuser à ses troupes des ordres de prudence[7].

Il serait trop long de s’étendre ici sur l’action que Louis Mouchon et ses collègues du BCRA ont menée au cours de l’été 1944 ou encore sur l’impact qu’ils ont pu avoir sur le cours du conflit. Il suffira de dire qu’ils vont s’impliquer comme jamais afin de coordonner au mieux l’action de leurs hommes. L’intensité des échanges radio suffit à le démontrer. Alors que seuls 700 télégrammes avaient été échangés entre la France et Londres pendant toute l’année 1941 puis 920 en 1942, il y en aura près de 3 000 en 1943 et plus 8 000 pour la seule période allant de janvier à août 1944 (dans le même temps, 168 courriers seront envoyés à Londres contre 42 pour toute l’année 1941).

Mais le SHAEF ne va pas se contenter d’utiliser la force de frappe des maquisards déjà présents sur zone, il va également faire parachuter plusieurs formations hautement spécialisées et en particulier une centaine d’équipes Jedburgh (des trinômes chargés de coordonner les groupes de résistants avec les opérations alliées), une dizaine de groupes opérationnels (Operationnal Group’s, OG’s) ainsi que cinq unités de parachutistes (Special Air Service, SAS). En tout, ce seront ainsi plus d’un millier d’hommes qui vont être parachutés derrière les lignes ennemies entre juin et août 1944 afin d’y mener des sabotages et des opérations de harcèlement.

Et alors que les combats font rage, les parachutages d’armes au profit des maquis vont devenir beaucoup plus massifs et se feront désormais en plein jour. L’emploi des immenses B-17 de l’US-Air force va en effet permettre de changer de dimension. Le 25 juin 1944, ce sont ainsi près de 180 avions alliés qui vont assurer le largage de 2 160 containers d’armes. Le 14 juillet, au cours de l’opération Cadillac, 360 avions protégés par près de 300 chasseurs vont déposer 3 800 containers à travers tout le pays. Le 1er août puis le 9 septembre, deux autres largages, un peu moins importants, vont encore avoir lieu.

Le résultat obtenu est à la hauteur des efforts consentis. Débutée le 6 juin 1944, la campagne de France s’avère un remarquable succès. Après avoir eu quelque mal à percer le front de Normandie, les Alliés y parviennent finalement le 21 août (chute de la « poche de Falaise ») tandis qu’ils font débarquer des troupes en Provence le 15 août afin de prendre l’ennemi à revers. Dès lors ils vont avancer rapidement, libérant ainsi les unes après les autres toutes les grandes villes de France ; après Rennes (4 août), Le Mans (8 août) et Nantes (12 août) viendront ainsi le tour de Paris (25 août), Marseille et Nice (28 août), Reims (30 août), Lyon et Lille (3 septembre), Nancy (19 septembre) et Strasbourg (23 novembre). Profitant du repli allemand, les maquisards feront leur entrée à Toulouse (19 août) et dans d’autres villes du centre et de l’ouest du pays.

Troisième partie

Notes :

[1] En 1942, Ali-Tir par exemple recevait de Londres entre 250 000 et 1 000 000 de francs de fonds spéciaux chaque mois.

[2] A son poste Louis Mouchon essaya plusieurs fois de convaincre ses supérieurs de ne pas oublier les réseaux marqués à gauche, y compris lorsqu’ils étaient communistes.

[3] A partir du printemps 1944, les DC3-Dakota américains interviendront également aux côtés de la RAF pour les Pick-up.

[4] Comme ces filles aguichantes que l’on envoyait pour obtenir les confidences des recrues en permissions et qui étaient en fait des agents du SOE. Ceux qui tombaient dans le panneau se voyaient invariablement exclus du stage.

[5] Sur la soixantaine de cadres qu’a compté le BCRA au cours de son existence, près d’une quinzaine ont accompli des missions opérationnelles en France occupée. Six d’entre eux connaîtront d’ailleurs une fin brutale (d’Estienne d’Orves, de Beaufort, Scaramoni, Bingen, Brossolette, Larat) tandis que trois autres survivront à la déportation (Duboys, Hessel, Julitte). André Manuel et Passy se rendront eux-mêmes sur le terrain dans le cadre des missions « Pallas » et « Arquebuse ».

[6] L’Office of Strategic Services (OSS) était le service de renseignement des États-Unis. Dirigé par le général William Joseph Donovan (1883-1959), il comptait une section chargée de l’Europe de l’Ouest et conduite par Paul Robert Van der Stricht (1908-2004). Le bureau algérois était aux ordres d’Arthur Roseborough, un fidèle soutien des gaullistes.

[7] Le SHAEF avait d’ailleurs anticipé la destruction rapide des réseaux BCRA, raison pour laquelle il avait mis en place un plan de secours baptisé « Sussex ». À partir du mois de février 1944, près de 102 agents « Sussex » seront ainsi parachutés afin d’observer les mouvements de l’ennemi sur ses arrières.

Crédit photographique : un avion Lysander [Airwolfhound / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)%5D

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