Grandes figures des services spéciaux français : Louis Mouchon (I)

Louis Mouchon (1911-1983)

    Quiconque a étudié un peu sérieusement l’histoire des services de renseignements français a nécessairement croisé sur sa route la figure de Louis Mouchon (1911-1983), l’homme qui, au sein du BCRA, a dirigé la section chargée d’infiltrer et d’exfiltrer les résistants en France occupée. Issu d’une famille relativement modeste, diplômé de l’École de la Marine marchande, ce contrôleur de navigation du port de Marseille s’engagea au service de la France libre dès le début de l’année 1941. A Londres, il fut l’un des principaux collaborateurs d’André Manuel, le n°2 du BCRA. Après son retour en France, il entama une longue et riche carrière au sein de la DGER puis du SDECE, accomplissant notamment de nombreuses missions clandestines pour le compte du fameux Service 7. Il s’imposa également comme l’une des figures de ce qu’il est convenu d’appeler l’aile socialisante des services spéciaux, raison pour laquelle François de Grossouvre fera appel à lui pour préparer cette grande réforme du renseignement extérieur qui sera effectivement mise en place par Pierre Marion et donnera naissance à la DGSE. À l’instar de bien d’autres officiers supérieurs du renseignement français, Louis Mouchon n’avait pas encore fait l’objet d’une véritable étude, aussi sommes-nous ravis de pouvoir présenter ici ce qui constitue la source d’information la plus complète disponible sur ce personnage.

. Des origines modestes

Troisième enfant du couple composé de Louis Alexandre Noël Mouchon (1870-1947) et Marie Angéline Condroyer (1886-1982), Louis Mouchon a vu le jour à Mortrée (Orne) le 17 octobre 1911.

Fils d’un tailleur d’habits, le Roubaisien[1] Louis Mouchon « père » a d’abord exercé le métier de jardinier avant de s’engager dans l’armée française en mars 1888. Intégré dans un orchestre militaire, il deviendra chef de fanfare. Principalement basé en Métropole, il servira également en Algérie (1898-1899) et en Indochine (1904-1908).

On ne sait pas dans quelle circonstance il a pu rencontrer sa future épouse, Marie-Angéline Condroyer, issue d’une famille de paysans varois. Toujours est-il que leur premier enfant va naître en 1905. En 1911, Louis Mouchon décidera finalement de quitter l’armée pour s’installer avec les siens à Mortrée, un gros bourg normand où il va ouvrir un magasin d’alimentation qui fera également office de bureau de tabac. Il attendra encore deux années avant d’officialiser son union avec Marie-Angéline.

C’est donc dans la verdoyante campagne normande, au milieu des vaches et des haies bocagères, que Louis Mouchon « fils » va passer les premières années de sa vie aux côtés de ses frères et sœurs : Marguerite (1905-2003), Renée (1908-2006), Magali (1914- ?), Roger (1915-1982) et Raymond (1919-1973).

Au moment du déclenchement du premier conflit mondial et bien qu’il ait déjà dépassé la quarantaine, Louis Mouchon « père » décide par réflexe patriotique de reprendre du service dans l’armée. Il montrera beaucoup de courage, ce qui lui vaudra d’être élevé à la dignité de chevalier de la Légion d’honneur et de recevoir la Médaille militaire (16 novembre 1916) ainsi que la Croix de guerre (25 décembre 1916). Pendant quatre années et comme des millions d’autres familles françaises, les Mouchon vont devoir vivre au rythme des permissions du patriarche et dans l’angoisse permanente de ne plus le revoir.

Alors qu’il servait comme lieutenant au 203ème régiment d’infanterie, Louis Mouchon est finalement démobilisé en février 1919. Ayant liquidé son affaire commerciale, il a obtenu de pouvoir rejoindre l’administration postale.

Louis Mouchon « père » est un homme sévère, qui souhaite éduquer sa nombreuse progéniture dans le strict respect des valeurs morales et patriotiques qu’il a connu au sein de l’armée. Mais cet ancien compositeur de musique militaire étant par ailleurs un mélomane averti, il tiendra ainsi à ce que ses enfants apprennent la musique et leur enseignera lui-même le violon.

Au début des années 1920, le jeune Louis est placé en pension au collège de garçons d’Argentan (actuel lycée Mézeray), à seize kilomètres de Mortrée. Il s’y montrera un élève studieux et très appliqué.

La famille Mouchon va continuer de résider en Normandie jusqu’à ce que Louis Mouchon « père », ayant atteint l’âge de la retraite, ne se décide finalement à emmener les siens à Hyères (avenue Victor-Hugo), près des terres natales de son épouse[2].

Contraint de délaisser les pommiers pour les oliviers, Louis Mouchon « fils » va parfaitement s’adapter à cette nouvelle existence. Le 18 septembre 1931, le jeune homme devance l’appel et signe un engagement de deux années au 141ème régiment d’infanterie de ligne (141-RI). Placé en garnison à Marseille, il deviendra successivement caporal (août 1931), caporal-chef (1932) et enfin sergent (1933).

Une fois retourné à la vie civile, Louis Mouchon parvient à intégrer l’Ecole nationale de navigation maritime (ENNM) de Marseille. Une fois diplômé, il va être recruté en tant que contrôleur de navigation par la compagnie maritime Fraissinet (1935 ?).

S’ouvre alors une période qui fut semble-t-il très heureuse. Chaque matin, Louis Mouchon quitte l’appartement qu’il loue au n° 217 de la rue Saint-Pierre, près de l’actuel hôpital de La Timone, pour se rendre au siège de la compagnie Fraissinet implanté à proximité immédiate du Vieux-Port. Vénérable institution marseillaise, fondée en 1836, la compagnie Fraissinet dispose alors d’une flotte d’une quinzaine de navires assurant des liaisons commerciales entre Marseille et de nombreux ports de la Méditerranée.

Louis Mouchon profite de ses jours de repos pour jouer au football ou s’exercer à la plongée dans les calanques de Marseille. Il se fabrique ainsi un large cercle d’amis dont certains, comme Georges Macry (1908-1993), le suivront plus tard dans ses aventures. Sur le plan personnel, il va se marier à Marseille le 29 septembre 1934 avec Lina Rotini (1911-1987), une jeune femme d’origine italienne dont il aura trois enfants (Nicole, décédée très jeune, Jean-Pierre et Annick).

Louis Mouchon va se politiser assez fortement dans la foulée du Front Populaire. Il a beaucoup lu Karl Marx et, comme un certain nombre d’hommes de sa génération, espère que l’application de la doctrine socialiste permettra de construire un jour une société plus juste et plus fraternelle. Il rejoint ainsi la CGT tout en adhérant à la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO).

Mais sa fibre sociale et ses convictions humanistes ne l’empêchent pas d’être aussi un fervent patriote, conscient du rôle important qui doit revenir à l’armée dans la défense des institutions républicaines. Il accomplira ainsi deux périodes d’exercices au sein de son régiment d’appartenance en juillet 1934 et en avril 1938 avant d’être promu en mai 1938 au grade de sergent-chef de réserve au sein du 102ème bataillon de chasseurs alpins, une unité basée à Camaret, dans le Vaucluse.

Rappelé sous les drapeaux le 2 septembre 1939, Louis Mouchon rejoint ses camarades dès le 8 septembre. Pendant la « drôle de guerre », il va suivre des cours au centre d’instruction de Grasse, ce qui lui permettra de devenir chef de section et instructeur d’armes de petit calibre.

Chargés de défendre la frontière entre le col de Tende et la ville de Menton, les chasseurs du 102-BCA vont parvenir à repousser toutes les offensives italiennes lancées contre eux entre le 11 et le 25 juin. Mais l’armistice signé à Rethondes ayant fait de la région une zone d’occupation italienne, ils devront finalement se replier à contrecœur. D’abord regroupés au camp de Cabanes-Vieilles, ils seront ensuite transférés à Privas (Ardèche) et finalement à Toulon, où l’unité va être dissoute le 5 août 1940.

. L’entrée dans la Résistance (1940-1943)

Ayant été officiellement démobilisé dès le 28 juillet 1940, Louis Mouchon est donc reparti à Marseille où il a pu reprendre ses activités professionnelles.

Comme il est bien décidé à s’opposer à l’asservissement de son pays, il cherche très tôt à entrer en contact avec la Résistance. Son emploi fait d’ailleurs de lui une recrue de choix pour un réseau de renseignements puisqu’en tant que contrôleur d’une compagnie de navigation, il est au courant de tous les mouvements de bateaux effectués dans le port de Marseille. En outre, il parle très bien l’anglais et l’italien.

Dès l’automne 1940, il parvient ainsi à se rapprocher des Polonais du réseau « Azur », lui-même relié au réseau « F2 », qui travaille pour l’Intelligence Service. Mais les circonstances vont bientôt l’entraîner vers d’autres voies. A la faveur d’un bombardement anglais, il fait connaissance avec l’avocat André Boyer, qui à son tour va le présenter à l’ancien député Félix Gouin, le patron de la Résistance socialiste dans les Bouches-du-Rhône. C’est ce dernier qui va ensuite le mettre en contact avec Pierre Fourcaud, alias « Lucas », un agent récemment arrivé de Londres. Basé à Marseille, « Lucas » se déplace alors régulièrement dans toute la zone libre pour le compte du BCRA, le service de renseignement gaulliste. Au fil des mois, il est parvenu à organiser de nombreux réseaux de renseignement, dont « Brutus », que Louis Mouchon va pouvoir rejoindre en tant qu’agent honoraire (P1) à partir du 1er janvier 1941.

Au printemps 1941, Louis Mouchon va s’associer avec Roger Warin (1912-1997), alias « Wybot », alias « Ronald », l’un des hommes que « Lucas » est parvenu à infiltrer au sein du Bureau des menées antinationales (BMA), la police politique du régime de Vichy. Mouchon va ensuite aider « Wybot » à fonder à Marseille un sous-réseau de renseignement à partir d’éléments de la mission « Lucas » et c’est cette structure qui deviendra bientôt « Ali-Tir »[3].

En mai 1942, Mouchon est reconnu en tant qu’agent P2, c’est-à-dire qu’il sera désormais salarié par le BCRA au profit duquel il pourra exercer ses activités à plein temps[4]. Il quitte alors définitivement « Brutus » pour rejoindre « Ali-Tir ». En juillet suivant, il prend le commandement du sous-réseau « Méditerranée » qui dépend de « Ali-Tir ».

Au total, le réseau de résistance « Ali-Tir » va employer près de 80 agents pendant toute son existence (26 agents P1 et 49 agents P2), soit des effectifs plutôt modestes au regard d’autres réseaux comme « Alliance » ou « Brutus », qui en comptent pour leur part plusieurs centaines. Il compensera toutefois largement la faiblesse de ces effectifs par la qualité de ses recrues puisque pas moins de sept de ses membres seront faits compagnons de la Libération.

Alors que sa base principale est installée à Marseille, l’organisation dispose également d’antennes très actives à Toulouse, Nice, Lyon, Alger, Ajaccio, Clermont-Ferrand, Châteauroux et même Paris. Elle a également pris contact avec d’autres réseaux de renseignement (« Velites- Thermopyles », « Fabre », « Ajax ») et d’action (« Sol de Bonnier », « Rude Corse », « Dur »), dont elle va assurer les liaisons radio avec Londres à partir d’août 1941[5]. Grâce à la confiance que lui témoignent les Britanniques, « Ali-Tir » va recevoir plusieurs parachutages d’armes, de matériels et d’argent (en novembre 1941, janvier et juillet 1942). Ses membres vont aussi pouvoir organiser six atterrissages clandestins entre février et novembre 1942.

Louis Mouchon se révèle comme l’un des meilleurs agents d’Ali-Tir. Si sa principale mission consiste à informer Londres des mouvements qu’il observe dans le port de Marseille, il assume aussi bien d’autres tâches, couvrant ainsi par son activité l’ensemble des formes de lutte assumées par la Résistance : recrutement, propagande, noyautage des administrations publiques, réception d’armes et d’agents, mise en place de filières d’évasion, falsification de documents, etc. Parmi les principaux faits d’armes qui lui sont attribués, on peut mentionner les suivants :

. Le noyautage de l’École des cadres d’Uriage-les-Bains : fondée en décembre 1940 par l’officier Pierre Dunoyer de Segonzac avec l’objectif de former la future élite du régime de Vichy, cette institution s’était installée dans un château situé près de Grenoble. Parmi le bon millier d’élèves qui vont venir assister aux séminaires, stages et conférences qu’on y organise, on retrouvera plusieurs personnalités promises à de belles carrières[6].

En bon patriote, Dunoyer ne va pas tarder à prendre ses distances avec la politique de collaboration menée par Vichy et, dès lors, les conflits vont se multiplier entre lui et son autorité de tutelle.

En utilisant ses contacts au sein de la jeunesse socialiste, Louis Mouchon va parvenir à faire envoyer à Uriage un certain nombre de jeunes résistants dont l’activité militante finira d’ailleurs par provoquer la fermeture de l’école le 27 décembre 1942.

. Le noyautage de la section marseillaise des Compagnons de France, une organisation fondée par le régime de Vichy pour contribuer à la « renaissance de la jeunesse française ». Là encore, Louis Mouchon va parvenir à y faire rentrer ses agents afin qu’ils surveillent les activités de cette institution et, éventuellement, pour qu’ils puissent entraver son action.

. L’organisation d’une cérémonie d’hommage dédiée à la mémoire du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et du ministre français Louis Barthou, assassinés à Marseille le 9 octobre 1934 par des nationalistes croates à la solde de l’Italie fasciste. C’est Louis Mouchon lui-même qui ira déposer une couronne de fleurs sur le monument situé à l’angle de la place de la Préfecture et de la rue de Rome (6e arr.).

. Louis Mouchon contribuera par ailleurs à planifier l’évasion réussie de Pierre Fourcaud de la prison de Clermont-Ferrand (10 août 1942).

A partir d’août 1942, le réseau « Ali-Tir » se retrouve dans la ligne de mire des services vichystes qui vont arrêter un grand nombre de ses agents (Maurice Guenon, Yvan de Colombel, Joseph Piet, etc.). La situation ne va faire qu’empirer lorsque les Allemands vont envahir la zone libre en novembre 1942. Se sachant repéré, Louis Mouchon doit alors rejoindre la clandestinité. Par abnégation, il choisit d’organiser la fuite de ses camarades mais Londres finit par lui intimer l’ordre de partir à son tour au plus vite. Un départ par la voie aérienne ayant dû être annulé à la dernière minute (le mauvais temps avait sans doute contraint l’avion à faire demi-tour), il devra finalement se résoudre à emprunter la longue, difficile et très aléatoire voie terrestre.

Après avoir quitté Marseille le 28 novembre 1942, il parvient à franchir la frontière espagnole le 4 décembre 1942 dans les environs de Figueras aux côtés de ses amis, Jules Dardier et André Arata (qui se blessera dans l’aventure). Rapidement arrêté par les autorités franquistes, Louis Mouchon est transféré sous bonne escorte vers Barcelone le 8 décembre, puis interné à Madrid le 5 février 1943 et finalement à Séville le 16 février.

Libéré le 11 mars 1943 sur l’insistance des Alliés, il peut s’embarquer à bord du HMS Willodale pour gagner Gibraltar. Le 28 mars suivant, il monte sur un navire de transport de troupes, l’Empire Pride, à destination du Royaume-Uni. Il finira par arriver à Liverpool le 5 avril 1943, au terme d’un périple qui aura donc duré près de six mois. Une nouvelle étape de sa carrière va pouvoir commencer. 

. La Section Action du BCRA (1943-1944)

Une fois à Londres, Mouchon est d’abord interrogé à Camberwell par le contre-espionnage britannique, qui va devoir vérifier s’il n’est pas un agent infiltré. Ayant réussi cet examen de passage, il peut signer son engagement au sein des Forces françaises libres le 14 avril 1943 (n°3832, avec effet rétroactif au 1er juillet 1942). Le 17 avril, il effectue une visite d’incorporation qui va lui permettre de rejoindre parallèlement l’armée britannique comme sergent-chef (n° 55436). Trois jours plus tard, il est officiellement admis au sein du BCRA en tant que chargé de mission de troisième classe (avec effet rétroactif au 1er mai 1942)[7].

Louis Mouchon a obtenu d’être logé au Karridale Mansions, un grand immeuble en brique situé sur la Tottenham Court Road, à proximité du British Museum. C’est non loin de là, au 10th Duke Street, que le BCRA a installé son quartier-général[8]. A Duke Street, plusieurs dizaines d’employés se partagent une trentaine de pièces enfumées et surchargées de dossiers, de plans et de cartes. Au vu de la gravité des enjeux, l’ambiance est le plus souvent empreinte de tension et de sérieux. Louis Mouchon va venir y travailler presque tous les jours pendant dix-sept mois.

Depuis sa fondation, le BCRA est resté placé sous la direction du lieutenant-colonel Passy, de son vrai nom André Dewavrin (1911-1988). Ce brillant polytechnicien, ancien officier d’artillerie, a rejoint la France Libre dès la première heure. Contraint de bâtir tout un service de renseignement à partir de rien, il a su démontrer dans cette tâche de grands talents d’organisateur. Malgré son jeune âge, aucun de ses adjoints ne s’aviserait d’ailleurs de remettre en doute ses compétences, à ceci près toutefois que sa volonté de vouloir tout contrôler ralentit parfois les procédures.

Le 10 mai 1943, Louis Mouchon rejoint officiellement la « section de renseignement » (SR), alors dirigée par le Franco-Britannique Antoine Mella (« Tony »). Ayant su rapidement gagner la confiance de ses supérieurs, il sera élevé au grade d’aspirant en juin 1943.

Placée au cœur de l’institution, la SR centralise tous les renseignements qui lui sont transmis par la vingtaine de réseaux que le BCRA est parvenu à implanter en France occupée après trois années d’un travail difficile. Il assure ensuite leur recoupement et leur analyse avant de les faire remonter à l’état-major du BCRA, c’est-à-dire au colonel Passy, qui lui-même les transmettra au général de Gaulle. Parmi la foule de problème auxquels doit faire face la SR, le plus important est la lenteur avec laquelle lui parviennent les renseignements opérationnels obtenus par ses agents. Robert Gaujour, le chef du 2e bureau de l’armée de l’air de la France libre, se plaindra ainsi qu’un renseignement sur l’occupation d’un terrain d’aviation effectué le 2 décembre 1942 n’est arrivé au BCRA que le 11 juin 1943 et ne lui a été transmis que le 22 juin suivant ! D’autres renseignements s’avèrent pour leur part sans intérêt stratégique ou bien sont redondants[9].

Dans le cadre de la lutte feutrée qu’il mène contre la volonté hégémonique des Anglo-Saxons, le BCRA représente pourtant un atout précieux pour le chef de la France libre, car il lui permet de démontrer à ses alliés (ainsi qu’à ses contradicteurs) que ses services de renseignement sont capables d’accumuler des informations de qualité sur la situation politique et militaire de la France occupée et donc qu’ils disposent de réels soutiens sur place. Par ailleurs, du fait des actions armées auxquelles se livrent certains de ses agents (sabotages, élimination de collaborateurs, etc.), il prouve qu’il peut nuire concrètement et efficacement à l’effort de guerre allemand.

Il n’en demeure pas moins que les Français de Londres sont alors très dépendants de leurs collègues britanniques qui assurent l’essentiel de leur financement et de leur logistique. Les autorités britanniques ont d’ailleurs obtenu de pouvoir lire tous les messages que le BCRA transmet ou reçoit de ses postes métropolitains. Trois hommes jouent à cet égard un rôle essentiel.

Le premier est Kenneth Cohen (1900-1984), l’un des assistants de Claude Dansey (1876-1947), le directeur-adjoint (et pour ainsi dire le véritable chef) du Secret Intelligence Service (SIS, ou MI-6), le service de renseignement extérieur britannique. S’il est celui qui a donné à Passy ses premières leçons en matière de renseignement, il n’en demeure pas moins que Dansey, vétéran de l’espionnage, n’a que très peu d’estime pour les gaullistes. Il a donc surtout donné pour consigne à Cohen de bien les surveiller afin qu’ils ne puissent pas venir perturber le « grand jeu » qu’il mène alors contre les Allemands. Le Mi-6 dispose d’ailleurs de ses propres réseaux en France occupée, comme « Interrallié », « Alliance » et « Jade-Amicol », qui sont parfaitement indépendants de la France libre.

Le second est Maurice Buckmaster (1902-1992), l’homme qui va prendre en charge à partir de décembre 1941 la section F du Special Operation Executive (SOE), un organisme créé l’année précédente pour superviser la guerre clandestine contre l’Allemagne. Contrairement au SIS, qui dépend du Foreign Office, le SOE est rattaché au ministère de la Guerre économique. Il est par ailleurs tout aussi indépendant que lui vis-à-vis de la France libre. Au grand dam de Passy, Buckmaster n’hésite donc pas à conduire ses propres opérations avec ses propres agents français en se passant bien de l’accord des gaullistes[10].

Le troisième enfin est le chef de la section RF de ce même SOE, qui a plus particulièrement pour mission de coordonner l’action du BCRA. La direction de cette section sera occupée par quatre hommes différents au cours de la guerre (Eric Piquet-Wicks, James Riley Holt Hutchison, Bickam Sweet-Escott et enfin Leonard Henry Dismore alias « Dizzy »), une instabilité qui les empêchera de s’imposer comme des interlocuteurs incontournables à l’égard de leurs homologues français envers lesquels ils étaient pourtant assez bien disposés[11].

Louis Mouchon arrive au BCRA à une époque charnière. En novembre 1942, Jean Moulin est en effet parvenu à unifier au sein d’un « Comité de coordination » les trois principaux mouvements de résistance établis en zone Sud : « Combat » d’Henri Frenay, « Libération-Sud » d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie et « Franc-Tireur » de Jean-Pierre Levy. En mars 1943, Passy et Pierre Brossolette, venus eux-mêmes sur place dans le cadre de la mission « Brumaire-Arquebuse », vont réussir à réaliser un tour de force identique en zone Nord en obtenant le ralliement de « l’Organisation civile et militaire (OCM) d’Alfred Touny, de « Ceux de la Libération » de Maurice Ripoche et surtout du « Front National », une plateforme de plusieurs mouvements contrôlés par le parti communiste. Retourné en France après un court séjour en Angleterre, Jean Moulin va ensuite parachever cette politique d’unification en fondant le « Conseil national de la Résistance », qui réunira sous la conduite du général de Gaulle non seulement la quasi-totalité des mouvements de résistance, mais aussi des syndicats et les partis politiques clandestins (27 mai 1943).

Lorsqu’il était en France, Mouchon avait participé plusieurs fois à la réception de matériel ou d’agents. Cette expérience conduit le colonel Passy à lui faire intégrer le 1er novembre 1943 la « section Action » du BCRA, alors dirigée par le commandant Pierre Henri Adrien Lejeune, alias « Delphin » (1905-1999). Affecté plus particulièrement au Bureau des Opérations Aériennes (BOA), Louis Mouchon aura désormais pour mission de sélectionner puis de préparer les agents du BCRA destinés à être envoyés en mission en France.

Les douze mois qui vont séparer sa nomination au BOA et les derniers combats pour la libération du territoire vont sans aucun doute représenter la partie la plus riche et la plus intense de la longue carrière de Louis Mouchon dans les services spéciaux. C’est pourquoi il est nécessaire d’y revenir ici un peu plus en détail.

Deuxième partie

Notes :

[1] Louis Mouchon père est né à Roubaix. Plus lointainement, la lignée des Mouchon est issue de la province belge du Hainaut et plus précisément de Helchin, en Flandre-Occidentale.

[2] Louis Mouchon “père” continuera parallèlement sa carrière de musicien, en parcourant la France de ville en ville pour donner des concerts de musique militaire ou autre. Il est décédé le 1er novembre 1947, à Cassis, à l’âge de 77 ans

[3] L’histoire d’Ali-Tir est passablement complexe. En août 1941, suite à l’arrestation de « Lucas », c’est son frère cadet, Boris (alias « Froment »), qui va reprendre en main ses réseaux. Peu de temps après, Roger Warin doit également fuir en Espagne (d’où il va ensuite pouvoir gagner Londres où il occupera des postes importants). Le réseau « Ronald » passe alors sous le contrôle de son adjoint, Stanislas Mangin (1917-1986), alias « Pierre », devenant ainsi la « mission Pierre ». En novembre 1941, Mangin décide d’organiser un réseau action en parallèle à son réseau de renseignement. D’abord baptisé « Tom » et placé sous la conduite d’Edgard Tupet-Thomé (décembre 1941), ce réseau Action deviendra « Tir » à partir d’avril 1942 et sera placé sous l’autorité de Gaston Tavian dit « Collin » qui va le diriger jusqu’en décembre 1942. En décembre 1941, Mangin crée par ailleurs deux nouveaux sous-réseaux, « Antoine » (décembre 1941), dont il va confier la direction à Maurice Andlauer (1902-1981), et « Méditerranée », qui sera placé sous le contrôle direct de Louis Mouchon. Au départ de Mangin en février 1942, la mission « Pierre » passe sous l’autorité de Maurice Andlauer dit « Antoine » (1902-1981) et deviendra ainsi la « mission Ali ». À compter de cette date, l’ensemble renseignement-action pendra donc le nom de « Ali-Tir » (décimé par les arrestations, il cessera finalement de fonctionner en décembre 1942).

[4] Le décret n°366 signé par le général de Gaulle le 25 juillet 1942 va attribuer (avec effet rétroactif) un statut officiel aux résistants des réseaux FFL. Ils pourront être soit occasionnels (P0), soit permanents non soldés (P1) ou bien encore permanents soldés (P2).

[5] Pierre Fourcaud sera le premier agent du BCRA doté d’un poste radio émetteur-récepteur (« Roméo »), ce qui lui permettra d’échanger directement avec Londres sans avoir à passer par la longue, difficile et très aléatoire procédure des courriers.

[6] Parmi ceux qui ont fréquenté l’école d’Uriage, on peut citer Jean-Marie Domenach, Hubert Beuve-Méry, Paul Delouvrier, Yves Robert, Gilbert Gadoffre, Simon Nora ou encore Joffre Dumazedier. Beaucoup y ont vu à juste titre l’ancêtre de l’ENA.

[7] Le décret n°221 signé par le général de Gaulle le 11 avril 1942 va attribuer un grade militaire à tous les agents du BCRA devant se rendre en France. Ces derniers pourront être chargés de mission de troisième (sous-lieutenant), de seconde (lieutenant) ou de première classe (capitaine). Les chefs de mission de seconde classe seront considérés pour leur part comme des commandants tandis que les chefs de mission de première classe seront assimilés à des lieutenants colonels

[8] D’abord abrité au St Stephen House (juillet 1940), le BCRA va déménager successivement au 4 Carlton Garden et au 3 St James Street avant de s’installer finalement à Duke Street. Si ce dernier changement permettra de satisfaire pendant un temps au besoin d’espace, la croissance du service obligera finalement une partie des effectifs à s’installer aux 5 et 8 Portman’s Square (dans la Manchester Street) ainsi que dans la Queen Anne Street.

[9] AN, Archives du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, Force F (72 AJ / 232 Dossier n°10, pièce 13).

[10] Cette tutelle explique en partie la méfiance que De Gaulle manifestera toujours à l’égard de ses propres services spéciaux, dont il ne saura jamais s’il peut leur faire totalement confiance. L’affaire Howard-Muselier, survenue en janvier 1941 et au cours de laquelle Jacques Meffre, chef du service de sécurité de la France libre, avait été déstabilisé par le MI-5, l’avait profondément heurté.

[11] Les sections F et RF du SOE étaient elles-mêmes placées sous les ordres du contrôleur général pour l’Europe du Nord et du Nord-Ouest, un poste qui sera occupé successivement par Harry Sporborg et David Keswick avant d’être ensuite attribué à Robin Brook à partir de décembre 1942. Tout en haut de la chaîne hiérarchique se trouvait le très discret et très puissant Desmond Morton (1891-1971), qui sera le conseiller de Winston Churchill pour les affaires de renseignement pendant toute la durée de la guerre.

Crédit photographique : le grand pont transbordeur qui barrait l’entrée du Vieux-Port de Marseille. Construit en 1905, il sera détruit par les Allemands en août 1944 [Unknown author / Public domain].

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