Grandes figures des services spéciaux français : Marcel Pellay (III)

Suite de la partie II

. L’agent spécial

   Le 14 juin 1945, c’est donc en uniforme américain que Marcel Pellay vient se présenter devant l’immeuble du boulevard Suchet, au siège de la Direction générale des études et recherches (DGER), l’organisme qui a succédé au BCRA. Son grade fictif est alors officiellement transformé et il devient sous-lieutenant de l’armée française. Du 7 juillet au 7 août 1945, il va s’installer à Londres afin de mener son debriefing de fin de mission1.

   Mais ses forces l’abandonnent. Quasiment paralysé des deux jambes et touché par une hémiplégie sur tout le côté droit du corps, il doit accepter de tirer un trait sur sa carrière militaire, au moins temporairement. Le 21 septembre 1946, il est démobilisé et placé dans la réserve. Il passe alors 18 mois de convalescence en Bretagne. A force de volonté, Marcel Pellay va pourtant parvenir à se rétablir. En juin 1948, il revient ainsi s’installer à Paris, 35 rue de la Gaîté. Il trouve un emploi à l’état-major de la subdivision de Paris mais, pour tout dire, sa carrière d’homme d’action semble quelque peu compromise.

   Heureusement pour lui, Henri Fille-Lambie, alias « Jacques Morlane » (1909-1976), a entendu parler de ses exploits. Cet ancien agent du BCRA est devenu le chef du service 29 du SDECE, le Service Action des renseignements extérieurs français. Il a décidé de le recruter dans sa troupe et le 1er février 1949 il l’intègre ainsi officiellement au SA en tant qu’officier instructeur (il lui permettra également de passer au grade de lieutenant de réserve).

   Dès la fin de l’année 1949, Pellay se trouve intégré à l’opération Minos, une mission ultra-secrète consistant à former puis à envoyer dans les pays de l’Est des agents pour y monter des réseaux de renseignement et d’action. Il vient alors s’installer rue de Tourville, à Saint-Germain-en-Laye. C’est en effet cette grande bâtisse qui a été choisie pour devenir le QG opérationnel du CIRVP (Centre d’instruction des réservistes volontaires parachutistes), l’unité qui doit servir de couverture à Minos. A Saint-Germain-en-Laye, Marcel Pellay aura pour chef Robert Maloubier (« Bob ») et pour collègue François Thierry-Mieg (« Vaudreuil »). Afin de donner le change, Morlane lui-même viendra s’installer sur place avec son épouse et ses deux fils. Rapidement, de jeunes volontaires (pour la plupart hongrois) sont amenés rue de Tourville afin d’être pris en charge par les instructeurs du SA. Ces derniers vont leur apprendre le tir, le maniement d’explosif, le parachutisme mais aussi les différentes règles de sécurité à observer lors d’une mission. Les connaissances linguistiques de Pellay, en allemand et en russe, lui seront alors d’une aide précieuse.

    Au fil des mois, Marcel Pellay devient familier de tous les lieux où travaillent et se forment les agents spéciaux français, qu’il s’agisse de la caserne Mortier (siège du SDECE), de la base de Persan-Beaumont (où est stationnée l’escadrille Vaucluse, la composante aérienne du SA), de Perpignan, Montlouis et Collioure (les trois casernes du 11ème bataillon parachutiste de choc) et bien sûr du camp de Cercottes près d’Orléans (où sont formés les agents du SA). Il visite aussi fréquemment les zones d’occupation françaises d’Allemagne et d’Autriche, d’où partent les agents de Minos, ainsi que les bases aériennes de Bricy et de Saint-Quentin, qui servent parfois de relais aux avions de l’escadrille Vaucluse. Il accomplit régulièrement des périodes de formation dans différents centres d’apprentissage2. Embarqué à bord de Junker 52, il s’initie alors à toutes les techniques de parachutisme et mène diverses missions sur lesquelles pèse encore aujourd’hui le sceau du secret.

   Afin de mieux restituer la psychologie du personnage et l’enthousiasme qu’il suscitait auprès de ses collègues, que l’on nous permette de citer ici in extenso un épisode tiré du livre de souvenirs publié en 1992 par Pierre-Albert (« Pat ») Thébault, une autre grande figure des services spéciaux. La scène se déroule au début des années 1950, à l’occasion d’un saut d’entraînement d’agents des pays de l’Est que l’on prévoit de renvoyer bientôt dans leur pays natal dans le cadre de Minos :

« Ce soir-là, quatre Bulgares allaient faire leur premier saut à la tombée du jour. Sur un ruban de béton lépreux, noyé à perte de vue dans les betteraves, un JU 52 s’était posé discrètement et remis au vent, prêt au décollage. Nos clients, arrivés à pied par la lisière des bois, avaient embarqué sans trop s’étonner d’une rencontre avec un avion en attente dans un champ. Mais Paquebot manquait à l’appel […]. Paquebot, c’était le pseudonyme d’un charmant camarade. [rescapé de Buchenwald], il n’avait dû sa survie qu’à un humour imperturbable et une telle sociabilité qu’il était capable de communiquer à n’importe qui, en quelque circonstance que ce fût, son amour de la vie. Il avait ramené de déportation un jargon germano-slave qui en faisait un interprète idéal pour nos paysans du Danube […]. Le pilote dans l’interphone s’impatientait : le crépuscule tombait et [Robert Maloubier], chef de l’opération, nous attendait dans un pré pour un vol de jour, non de nuit. Je donnais le signal, l’avion s’ébranla… au moment précis où des phares s’engageaient en bout de piste […] coups de frein de part et d’autre, on vit sauter de la voiture une silhouette traînant le harnais d’un parachute. L’homme grimpa en voltige dans l’appareil qui remit la gomme aussitôt. En complet croisé et mocassins, les cheveux au vent, hilare, c’était l’ineffable Paquebot. En un tournemain, il avait chaussé son parachute et reprenait en compte, à sa façon, le moral de la petite troupe. Ce qu’il hurlait à ses gars pendant que l’avion prenait de l’altitude, m’était parfaitement incompréhensible. Il gesticulait, faisait le clown sous les gros rires de ses Slavo-Mongols. Il s’était même accoudé, grimaçant, à la paroi, juste au-dessus de la porte… quand son coude dérapa… il disparut dans le vide. Je me précipitai pour vérifier [que la sangle] avait fait son office. Dehors, où il faisait déjà sombre, aucune coupole [de parachute] n’était visible […]. Le pilote ne s’était rendu compte de rien. [après le saut] l’équipage et moi faisions pâle figure en regagnant la base pour rendre compte. Du bar [émanèrent soudain] des hurlements : Qu’est-ce que c’est que cette foutue équipe ! Ils sont lugubres ces Moldo-Valaques. Heureusement que je suis arrivé pour mettre un peu d’ambiance ! C’était Paquebot ».

   Sur le plan privé, cette période est aussi riche pour Marcel Pellay. Le 15 septembre 1950, il se marie à Lugny, en Saône-et-Loire avec Estelle Rolande Vincent (1913-…), une ancienne institutrice qu’il avait connue pendant l’occupation alors qu’elle servait dans un réseau de résistance3. De leur relation fugace était née une fille, Maryvonne, qui avait vu le jour pendant la captivité de son père au printemps 1944. A son retour des camps, la grand-mère de Marcel, qu’il adore, a fait pression sur le jeune homme afin qu’il épouse Estelle, pourtant de dix ans son aînée. Il finit par accepter et lui, le Don Juan athée, autorisera même que soit célébré un mariage religieux le 14 octobre 1950. Un fils, Jean-Yves Pellay4 naîtra à Grenoble le 7 juillet 1951. Après avoir vécu pendant un temps en Autriche, Estelle s’installera à Mâcon, dans les logements tout neufs de la cité Bioux (1954).

   Mais à l’heure où naît ce fils, Marcel Pellay est déjà loin. Le 5 mai 1951, il a en effet embarqué à bord d’un avion à destination de l’Indochine. Arrivé deux jours plus tard à Saïgon, il a été intégré aux fameux Groupements de commandos mixtes aéroportés (GCMA), cette unité qui va devenir l’antenne indochinoise du Service Action. Après avoir passé quelque temps à Saïgon puis parcouru l’Indochine, Pellay est envoyé au camp de Ty Wan, situé au Cap Saint-Jacques, au Sud de Saïgon (octobre 1951). C’est là en effet que le SA a décidé de mettre en place un centre d’instruction afin de former ses propres cadres aux spécificités du combat en milieu tropical. Pendant plusieurs mois, Pellay va être l’un de ceux qui vont aider à monter cette structure qui recevra bientôt des éléments indigènes venus de toute l’Indochine afin de s’initier à la guerre spéciale.

   En février 1952, il est envoyé à Kontum, sur les hauts plateaux de l’Annam, où il va faire équipe avec Pierre Hentic, le chef de l’antenne locale des GCMA5. Les deux hommes ont reçu pour mission d’armer les villageois locaux, membres de l’ethnie des Hrés, pour qu’ils puissent se défendre contre les troupes Viêt-Minh qui tentent alors de s’implanter dans la région. Une partie de ces troupes est constituée d’anciens maquisards communistes ralliés à la France et c’est d’eux dont va s’occuper plus particulièrement Marcel Pellay. Il prend cette mission très à cœur et, comme on pouvait s’y attendre, se révèle un remarquable entraîneur d’hommes. En quelques mois, il parvient ainsi à faire de sa troupe une formation aguerrie6. A partir d’informations recueillies par les services de renseignement de l’armée, il dirige de nombreuses opérations d’infiltration en plein cœur des zones contrôlées par l’ennemi, ramenant au passage armes, prisonniers ou documents.

PellayHutte Collection Hentic
Marcel Pellay à Kontum vers 1952 (collection Hentic [ici])

   Durant l’été 1952, Marcel Pellay est brièvement envoyé sur une île située au large de l’Annam, d’où il va diriger des opérations coup de poing contre les installations côtières du Viêt-Minh (opération « Ardoise »). Son expérience de fusilier commando va se révéler très précieuse. En septembre 1952, une fois de retour sur les hauts plateaux, il dirige un raid d’infiltration à Kon Plông. Ses réussites opérationnelles lui valent l’attention et la reconnaissance de ses supérieurs et notamment celle du colonel Edmond Grall, le patron des GCMA. Le 1er octobre 1952, une vieille injustice est réparée lorsque le lieutenant Pellay se voit enfin intégré dans l’armée d’active. A la mi-novembre 1952, en soutien à une offensive terrestre, le Breton dirige un raid dans la région de Binh Dinh. Du 17 décembre 1952 au 18 janvier 1953, il réalise une véritable prouesse en parvenant à conduire un raid d’un mois entier à travers la province du Quang Nam et le Bas-Laos, c’est-à-dire en plein territoire Viêt-Mînh. Risquant la mort à chaque mètre accompli, il réussira à miner plusieurs des axes de communication de l’ennemi. Fin janvier 1953, en soutien à la bataille d’Ankhé, il conduit une opération audacieuse sur les arrières du dispositif VM. En avril et mai 1953, il mène de nouveaux raids en profondeur.

   En fin de compte, après avoir passé près de dix-huit mois sur place, le lieutenant Pellay est rappelé en Métropole à l’été 1953. Il embarque à bord d’un avion et, le 8 août 1953, est de retour à l’aéroport d’Orly. Il obtient un congé de fin de campagne qu’il va passer dans son fief du cap Sizun.

   En cette fin de l’été 1953, le lieutenant Marcel Pellay, qui vient d’avoir trente ans, peut s’estimer satisfait. Sur le plan personnel le voilà déjà père de deux enfants. Sur le plan professionnel, il arbore déjà un très beau palmarès et une belle brochette de décorations. Il peut aussi compter sur l’estime de son chef, le colonel Morlane. Dans ses évaluations de 1950 et 1951, ce dernier n’a pas hésité à souligner la « volonté de fer » de sa recrue, « son honnêteté, sa conscience professionnelle, son excellente condition physique, son parfait sang-froid et ses qualités techniques hors de pair ». Mais ce qui l’a le plus séduit, ce sont les dons de pédagogue de Marcel Pellay qui font particulièrement merveille à l’instruction. Pour Morlane, le Breton est un « spécialiste de très grande classe » et sans aucun doute l’un des « deux ou trois meilleurs spécialistes du sabotage et du tir instinctif » dont le SA puisse disposer, ce qui n’est pas peu dire.

   Marcel Pellay est aussi membre de l’Amicale Action, la puissante association de la rue Paul-Cézanne, dont les membres ont forgé des liens indestructibles pendant la Résistance et qui depuis se serrent les coudes du mieux qu’ils le peuvent. Ces quatre piliers du Service Action que sont Marcel Chaumien, René Obadia, René Bichelot et Robert Maloubier, le considèrent d’ailleurs comme l’un des leurs.

    Et pourtant, c’est en revenant d’Indochine que Marcel Pellay va décider de quitter les services spéciaux pour s’en aller rejoindre l’armée de terre. Pourquoi donc une telle décision ? Il est permis de penser que le jeune officier aura voulu acquérir ces connaissances administratives et cette expérience militaire traditionnelle qui lui faisaient encore défaut, lui qui s’était principalement formé « sur le tas ». Peut-être ne considérait-il d’ailleurs cette réorientation que comme une parenthèse, destinée à lui permettre de revenir ensuite vers les services spéciaux riche d’une nouvelle expérience ?7

. Réorientation et maladie

   Toujours est-il qu’en septembre 1953, il obtient de pouvoir intégrer le 3ème bataillon du 1er régiment de chasseurs parachutistes (III/1-RCP). Embarqué à Marseille le 24 novembre, il arrive à Bône le jour suivant avant de partir rejoindre Philippeville (act. Skikda) où son unité est stationnée.

   D’abord placé à la tête d’une section, Pellay prend le commandement par intérim de la 10ème compagnie (juillet 1954) avant d’en devenir le commandant adjoint en titre à partir d’octobre 1954. L’Algérie est encore calme à cette période et Pellay se contente donc de participer à diverses manœuvres, notamment en Oranie.

   Depuis plusieurs années déjà, Marcel Pellay a manifesté un grand intérêt pour l’arme aérienne. Son expérience au BCRA, son passage au SA et surtout sa mission en Indochine lui ont en effet permis d’acquérir la certitude que les opérations aéroportées étaient l’une des clés du combat anti-insurrectionnel. En mai 1951, il a d’ailleurs obtenu son brevet de pilote d’avion de tourisme. En février 1955, Pellay se rend donc à l’École des troupes aéroportées de Pau où il va réussir à décrocher son brevet de moniteur parachutiste (15 mai 1955).

   Le 1er avril 1956, il rejoint Mayence, en Allemagne, pour intégrer l’ESALOA (École spécialisée d’aviation légère d’observation d’artillerie). Il va rester sur place jusqu’en avril 1957 avant de se rendre ensuite à Dax, où il va suivre jusqu’en septembre suivant les cours de l’ESALAT (École de spécialisation de l’aviation légère de l’armée de terre), l’institution qui a succédé à l’ESALOA. Il obtiendra ainsi son brevet d’observateur pilote d’avion léger de l’armée de terre (n° 267, 8 avril 1957), ce qui implique qu’il saura également piloter des hélicoptères.

   Nanti de ce nouveau bagage, Marcel Pellay revient finalement en Algérie en mai 1957. D’abord affecté au 2ème peloton d’avions d’observation de Tlemcen, il va agir en soutien de la 12ème division d’infanterie dans le cadre des offensives menées contre l’ALN. Par la suite, il rejoint la Base aéroportée d’Afrique du Nord (BAP/AFN). Créée en juillet 1955 à partir du III/1-RCP et de la 41ème demi-brigade parachutiste, cette unité a été constituée pour servir de base d’entraînement aux troupes parachutistes implantées en Algérie. Elle s’est installée à Blida, au sud d’Alger, et l’un de ses premiers commandants a été Roger Trinquier (1908-1986), l’ancien chef des GCMA, qui connaissait donc très bien Marcel Pellay. C’est d’ailleurs sans doute grâce à l’intervention de Trinquier que le Breton va enfin obtenir son grade de capitaine le 1er octobre 1957.

   Mais un cruel destin va bientôt rattraper cet officier plein de promesse. Car la guerre a laissé sur son corps de terribles séquelles. Certes, une étonnante capacité de régénération et un moral à tout épreuve lui avaient jadis permis de regagner une remarquable condition physique. Mais entre-temps Marcel Pellay ne s’est pas ménagé. Refusant de laisser ses hommes s’exposer seuls au danger, il n’a jamais hésité à prendre des risques, beaucoup de risques. En Indochine, un grave accident de voiture lui a d’ailleurs coûté trente jours d’hospitalisation en février-mars 1953. En Algérie, après être tombé d’un mulet au cours d’une patrouille, il a du à nouveau subir deux mois d’hospitalisation (oct.-déc. 1954), suivis de deux mois de convalescence (déc. 1954-févr. 1955).

   En mai 1955 (peut-être à la suite d’un accident de saut ?), le lieutenant Pellay doit déjà retourner au Val-de-Grâce, où il va rester cette fois-ci près de six mois. Il devra ainsi attendre octobre 1955 pour pouvoir être de nouveau sur pied8. Alors qu’il s’entraînait pour devenir pilote, la médecine militaire va cependant émettre une condition impérieuse : qu’il ne puisse jamais voler sans être accompagné par un copilote.

   Ses ennuis de santé continuent et, en juin 1956, un terrible diagnostic tombe : il est condamné à brève échéance car atteint d’une tumeur au cerveau, sans doute provoquée par les supplices qu’il a subi durant l’occupation. Après trois mois de rayons et deux mois de convalescence, le lieutenant Pellay parvient à tromper le verdict du corps médical. Mais le mal est trop profond et, en mars 1957, il fait une grave rechute. Il est alors transporté en urgence au service Henri-Rousselle de l’hôpital Saint-Anne, où il va rester près de dix mois sous la surveillance des meilleurs neurologues. Inquiets de son sort, tous ses camarades du SA viennent alors lui rendre visite pour lui témoigner affection et sympathie. C’est avec un humour à toute épreuve, mais aussi avec une grande lucidité, que le capitaine Pellay les accueille malgré son hémiplégie, ses troubles de la vision, sa mémoire défaillante et ses terribles maux de tête. Ce n’est pas son épouse qui veille alors sur lui mais l’infirmière qu’il a rencontrée en Indochine et qui est devenue depuis lors sa compagne officieuse. C’est d’ailleurs elle qui informe régulièrement sa famille bretonne de l’état de santé du patient9.

   Après une nouvelle période de rémission en janvier 1958, Marcel Pellay est de nouveau frappé le 24 mai 1958. Cette fois-ci c’est la fin. Confus et aphasique, il est à bout de force et décède finalement le 13 juillet 1958, à l’âge de trente-cinq ans. Afin que l’on ne dise pas de l’officier qu’il est mort à Saint-Anne (autrement dit « chez les fous »), son corps sera transporté nuitamment au Val-de-Grâce où le certificat de décès sera officiellement signé. Il aura droit à des obsèques dans la chapelle de l’établissement et sera inhumé quelques jours plus tard dans son village natal de Pont-Croix, où il repose toujours. Le 12 janvier 1961, l’administration militaire reconnaîtra que sa disparition précoce a été directement causée par les séquelles de sa déportation. La mention de « mort pour la France » sera alors ajoutée à son acte de décès.

   Marcel Pellay avait été élevé au grade de chevalier (11 mai 1946) puis d’officier (13 juillet 1955) dans l’ordre de la Légion d’honneur. Il avait reçu la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes et trois citations (11 mai 1946), la médaille de la Résistance avec rosettes (16 juin 1946), la médaille coloniale avec agrafe Extrême-Orient (15 février 1952), la Croix de guerre des Territoires d’opérations extérieures avec deux citations (21 mai 1953), la médaille commémorative des services volontaires de la France libre (10 novembre 1953), la médaille de déporté résistant (9 juin 1954), la médaille du combattant volontaire de la résistance (17 février 1955) et la médaille des évadés (13 octobre 1957). Il était également titulaire de la Military Cross (30 novembre 1943). Une rue porte son nom dans son village natal de Pont-Croix.

Notes

1 Si Roger Faligot (2013, p. 117), ainsi que d’autres spécialistes, estiment que Marcel Pellay a été l’un des fondateurs du SA en 1946, son dossier d’officier ne fait pourtant pas mention de cette activité. Selon ce document en effet, ce n’est qu’en février 1949 que Pellay a rejoint le SDECE. Il est toutefois possible qu’il ait participé à la constitution du SA et du 11ème Choc en tant qu’expert sans avoir été officiellement intégré à ces structures. L’ouvrage de Faligot nous paraît contenir d’autres erreurs. Ainsi, Marcel Pellay ne peut pas avoir participé au raid mené par les Britanniques contre Saint-Nazaire (p. 168) pour la bonne raison qu’aucun Français n’a été impliqué dans cette opération et qu’en outre, il n’appartenait pas encore aux commandos marine (il aurait pu servir sur un navire de soutien à la rigueur). Enfin, le projet d’assassinat du président Nasser est daté par Faligot de fin 1954 tandis que pour la fille de Marcel Pellay, il est relié à l’opération de Suez, ce qui nous semble plus probable car on sait que Marcel Pellay connaissait déjà la gravité de son état de santé quand il s’est proposé pour le réaliser. Nous serions intéressé pour obtenir des précisions sur tous ces aspects de la carrière de Marcel Pellay.

2 Son dossier d’officier mentionne les périodes de formation suivantes : juin 1949, juillet 1949, décembre 1949, avril 1950, mai-juin 1950, novembre-décembre 1950 et mars-mai 1951.

Elle avait d’ailleurs participé au comité de réception de son parachutage.

4 Jean-Yves Pellay, homme instable, schizophrène et toxicomane, connaîtra un destin pour le moins mouvementé. Orphelin de père à sept ans, il sombrera très jeune dans la délinquance. Engagé dans la Légion étrangère, il servit d’abord comme trompette au 3-REI puis comme comptable au 1-REC. Il sera stationné successivement en Corse, à Madagascar, en Guyane et en Polynésie (1970-1979). Fasciné par le judaïsme, il se rapprocha de la Ligue de défense juive et infiltra pour son compte des cercles d’extrême-droite, en particulier la FANE, la Fédération d’Action Nationale et Européenne. C’est à ce titre qu’il se retrouva mêlé à l’enquête qui suivit l’attentat de la rue Copernic en 1980. Rapidement innocenté, il resta cependant en prison pour détention d’armes prohibées. Il s’engagea ensuite au sein de la milice de Saad Haddad, qui combattait alors aux côtés de l’Etat hébreu au Sud-Liban (juin 1982). Capturé par les Palestiniens au cours d’une mission à Beyrouth-Ouest, il ne fut libéré qu’après 40 jours d’une captivité éprouvante. En octobre 1991, il rejoignit la jeune armée croate et combattit pendant plusieurs mois sur le front de Slavonie. Devenu instructeur, il disparut dans des circonstances mystérieuses lors d’une permission en juillet 1992. La fille de Marcel Pellay, Marie-Yvonne (née le 4 mai 1944), connut une trajectoire plus classique. Diplômé de l’École normale et astrophysicienne au CNRS, elle a notamment laissé un livre de souvenirs consacré à l’étonnant parcours de son frère, ouvrage dans lequel elle évoque également leur figure paternelle (« Exécuté à blanc », 2014).

5 La biographie de Pierre Hentic (1917-2004), dont le parcours ressemble sur bien des points à celui de Marcel Pellay, aurait eu toutes les raisons d’apparaître sur ce blog. Cela ne sera pas nécessaire cependant puisque d’excellents ouvrages l’ont déjà exposée en détail (cf Tant qu’il y aura des étoiles, Editions Maho, 2009).

6 L’un des dangers restera toujours l’infiltration par des espions à la solde du Viêt-Minh. En juillet 1952, Marcel Pellay parviendra ainsi à démanteler un vaste réseau implanté au sein de sa formation.

7 Marcel Pellay n’en restera pas moins jusqu’au bout un réserviste actif du SA. A l’automne 1956, au moment où se préparait l’opération Mousquetaire, c’est-à-dire la reconquête du canal de Suez, il sera sélectionné pour mener l’opération qui devait permettre d’abattre le colonel Nasser. Se sachant déjà condamné par la maladie, il ne reculait pas devant la certitude de ne pas revenir vivant. Il recevra ainsi une formation poussée de nageur de combat dans le cadre de cette mission « torpedo » qui finira cependant par être abandonnée.

8 Pellay était donc absent d’Algérie lorsque son unité, le 1er RCP, participa à la répression brutale des émeutes du Nord-Constantinois en août 1955.

9 Il n’est pas dans notre habitude de nous pencher sur la vie intime des personnages que nous traitons, mais puisque cette information figure dans le livre écrit par sa fille Maryvonne, nous avons crû utile de la rapporter, d’autant plus qu’elle permet d’appréhender le caractère de notre héros. Maryvonne Pellay estime d’ailleurs que Marcel n’aurait pas tardé à divorcer d’Estelle Vincent s’il avait survécu.

Sources :

Dossier de résistance de Marcel Pellay au Service historique de la Défense (GR 16 P 463731)

Dossier d’officier de Marcel Pellay au Service historique de la Défense (GR 8YE 123256)

Dossier de résistance d’Estelle Vincent au Service historique de la Défense (GR 16 P 596160)

Dossier de Légion d’honneur de Marcel Pellay (19800035/134/23854)(base Léonore accessible en ligne)

Dossier de prisonnier de Marcel Pellay, archives de la police judiciaire du Rhône, Archives départementales du Rhône (3335 W / 3335 W 15, fiche n°005523)

Dossier de Légion d’honneur de Jean Pellay (19800035/1041/20088)(base Léonore accessible en ligne)

Dossier de l’Amicale Action de Marcel Pellay aux Archives Nationales (72AJ/3382)

Bibliographie :

. Cebeyzar (pseudonyme) : « Hommage à Paquebot », Gens de la Lune, n°51, août 1958.

. Faligot, Roger et alii : Histoire politique des services secrets français, La Découverte, 2013.

. Fenwick, Jean-René : Un siècle et demi d’école navale, Fenwick, 1980.

. Lambert, Franck : Les Saboteurs de la France combattante, Histoires et Collections, 2015.

. Maloubier, Robert : Plonge dans l’or noir, espion, Robert Lafont, 1986.

. Nogueres, Henri : Histoire de la résistance en France, tome 3, Robert Lafont, 1975.

. Pellay, Maryvonne : Exécuté à blanc, 7 écrit Editions, 2014.

. Simmonet, Stéphane : Commandant Kieffer, le Français du Jour J, Tallandier, 2012.

. Thébault, Pierre-Antoine : D’un pépin à l’autre, à compte d’auteur, 1992.

Crédit photographique : le moteur du Ju-52, l’avion à tout faire des services spéciaux français au début des années 1950 [wikicommons, CC BY-SA 3.0]

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