Grandes figures des services spéciaux français : Marcel Pellay (II)

Suite de la partie I

. Le déporté

   Le quotidien des détenus de Montluc est naturellement sinistre. Devant partager leurs cellules exiguës avec plusieurs autres compagnons d’infortune, ils doivent se contenter de deux soupes par jour et n’ont droit qu’à une promenade de dix minutes accomplie dans une cour fermée. Mais le plus éprouvant est bien évidemment l’attente du verdict. Car les « terroristes », particulièrement quand ils ont été retrouvés en possession d’armes, savent qu’ils ont peu de chance de pouvoir échapper au peloton d’exécution. Quant à l’évasion, il ne faut pas y penser. Depuis qu’André Devigny1 s’est échappé le 25 août 1943, les mesures de sécurité ont été considérablement renforcées à Montluc.

   Et pourtant, Marcel Pellay ne sera pas condamné à mort. Est-il parvenu à dissimuler l’ampleur de ses responsabilités opérationnelles ? Sa maîtrise de l’allemand lui aura-t-elle permis d’amadouer ses juges ? Ou bien les Allemands ont-ils tant besoin de main-d’œuvre afin de pouvoir faire tourner leur industrie qu’ils ont préféré épargner ce jeune homme vigoureux ? On ne sait.

    Toujours est-il que le 17 décembre 1943, après avoir été condamné aux travaux forcés par une cour militaire, Marcel Pellay est convoyé par train depuis la gare de Lyon-Perrache jusqu’à Royallieu, près de Compiègne. C’est dans ce vaste camp en effet que les occupants rassemblent ceux qu’ils destinent à la déportation vers l’Allemagne. Un mois plus tard, le 17 janvier 1944, Pellay fait partie des 1947 détenus embarqués à bord d’un convoi en partance pour Buchenwald.

   Au bout de trois jours d’un voyage très éprouvant (une seule soupe leur aura été distribuée lors d’un arrêt à Trêves), les détenus arrivent finalement à destination le 19 janvier en début d’après-midi. Après être descendus de leurs wagons à bestiaux sous les cris et les coups des gardiens, ils sont d’abord conduits vers le « vestiaire » (Effektenkammer). Là, après avoir été interrogés pour vérifier leur identité, ils vont devoir déposer leurs vêtements et ce qu’ils ont pu conserver d’affaires personnelles. Une fois nus, ils sont conduits à la tonte puis à la douche avant d’être contraints à passer les uns après les autres dans une baignoire remplie d’un immonde liquide désinfectant. Après avoir récupéré leur tenue rayée et s’être fait tatoué leur matricule sur l’avant-bras, ils vont passer une période de quarantaine dans des Zuganblock. On va en profiter pour les vacciner contre la typhoïde et les interroger sur leurs compétences professionnelles. Ce n’est qu’au terme de ce long processus que Marcel Pellay et ses camarades apprendront leur affectation définitive.

    Au fil des semaines et mois, le Breton va faire peu à peu connaissance avec l’univers concentrationnaire national-socialiste, qui tourne alors à plein régime. Situé près de Weimar, en Thuringe, sur le versant nord de la colline d’Ettersberg, au cœur d’une vaste hêtraie, le camp de Buchenwald a été ouvert en août 1937. Le commandant du camp (Kommandant der Konzentrationslager) est Hermann Pister. Nommé en janvier 1942, il agit comme le représentant direct de l’IKL, l’inspection générale des camps de concentration, qui dépend de la SS. Au-dessous de lui viennent se placer le commandant-adjoint (Adjudantur), qui le supplée en cas d’absence et l’assiste dans ses diverses tâches administratives, le chef de la section politique (Politische Abteilung), qui représente la Gestapo dans le camp et gère le dossier personnel de chaque détenu, et le chef de la sécurité (Schützlagerführung), qui commande les équipes de gardiens (Wachmenn). Ce dernier est notamment assisté d’un chef des équipes de travail (Arbeitseinsatz) qui dirige les commandos de détenus envoyés sur les chantiers environnants. On retrouve aussi le responsable administratif (Werwaltungführung), qui s’occupe des aspects financiers et techniques et enfin de le médecin-chef (Lagerarzt), qui est en charge du règlement des problèmes d’ordre sanitaire.

    Le quotidien du camp est très routinier. Après l’appel du matin, qui a lieu au petit jour sur la place centrale du camp (Appelplatz), les détenus se rangent par groupes de travail (Arbeitskommando, Aussenkommando) puis se dirigent sous bonne escorte vers les chantiers où ils ont été affectés. Ils vont devoir y travailler toute la journée, ne s’arrêtant que pour consommer une maigre pitance. Certaines équipes ont cependant le droit de rester au camp durant la journée, en particulier celles chargées du jardinage, de la cuisine, de l’entretien, du soin des clapiers ou encore des travaux de secrétariat. Elles bénéficient donc de conditions plus enviables que celles qui doivent travailler à la mine, dans les carrières, les routes, les forêts ou les usines. Et même dans ce cas, les équipes plus « techniques » (mécanique, électricité, soudure) endurent des conditions moins pénibles que celles employées pour les travaux de force. Pour toutes ces raisons, une mutation dans l’une ou l’autre de ces équipes s’apparente-t-elle à une forme de punition ou, au contraire, de récompense. Le soir, après le retour au camp, a lieu un nouvel appel. Après quoi les détenus prennent un peu de soupe avant de regagner leurs dortoirs pour quelques heures de repos en attendant que ne débute une nouvelle journée harassante.

   Les détenus de la même baraque sont tous placés sous la supervision de « chefs de blocs » (Blockälsteter) et de « chefs d’équipe » (Kapo). Ces détenus « proéminents (Prominent) forment une véritable « aristocratie » qui sert d’intermédiaire entre les prisonniers et les gardiens SS. Assurant des tâches de surveillance et d’encadrement, ils décident de la répartition des hommes dans les commandos et, lorsque l’administration entreprend de déplacer des détenus vers d’autres camps, ce sont eux qui l’aident à constituer les listes de départ. Du fait de ce grand pouvoir qu’ils détiennent et des avantages qu’ils peuvent procurer, les « proéminents » sont entourés par toute une « cour » formée d’hommes de main et d’indicateurs qui font la pluie et le beau temps au sein des blocs. Les intrigues et les révolutions de palais rythment d’ailleurs la vie des détenus. Les « proéminents » sont en général des Allemands enfermés là depuis de longues années. Contrairement à ce qui se passe presque partout ailleurs, ici à Buchenwald la plupart d’entre eux sont des prisonniers politiques (essentiellement des communistes) et non pas des criminels de droit commun (Berufsverbrecher). Car le commandant Pister, avant tout soucieux d’efficacité, a effectivement décidé de confier aux « triangles verts » la direction des affaires internes. Cette situation permettra d’ailleurs à certains détenus de pouvoir monter des réseaux de résistance très actifs (à l’instar de celui dirigé par Eugen Kogon).

   Après avoir passé quelque temps à Buchenwald, Marcel Pellay se retrouve finalement transféré vers le camp de Dora-Mittelbau (juillet 1944). Le ministère de l’armement a confié à la SS la mission de construire des usines souterraines capables de préserver l’industrie aéronautique allemande des attaques aériennes alliées. A cette fin, l’officier SS Hans Kammler va faire édifier au cœur du massif montagneux du Harz cinq longs souterrains (B3, B11, B12, B13 et B17) soit 80 km de galeries ! Afin d’accomplir ce travail gigantesque, l’IKL va mobiliser une très importante main-d’œuvre. Le camp de Dora-Mittelbau, qui dépendait jusque-là de Buchenwald, va donc devenir autonome et donner naissance à plus d’une vingtaine de camps satellites

   Le camp d’Ellrich-Juliushütte, celui où Marcel Pellay va être envoyé, est justement l’une de ces annexes. Il a été constitué en mars 1944 à partir d’une ancienne fabrique de plâtre. Les bâtiments principaux, constitués de briques rouges recouvertes de suie, offrent un aspect sinistre, d’autant plus que toute la zone est ceinturée par douze miradors (Wachturmen). Le commandant du camp est Otto Werner Brinkmann (1910-1985), un homme qui, même au regard des critères très particuliers de l’IKL, passe pour être particulièrement tyrannique et cruel. Le nombre des détenus placés sous son autorité va considérablement augmenter au fil des mois, passant de moins de 2 000 en mai 1944 à près de 8 000 à la fin de cette même année. Parmi eux on va retrouver principalement des Polonais et des Russes, mais aussi des Français, des Belges, des Tchèques et des Juifs hongrois.

   Les conditions de vie à Ellrich sont particulièrement éprouvantes, plus dures encore qu’à Buchenwald. Pendant longtemps, il n’y aura pas de toilettes mais une simple fosse d’aisance. Il n’y aura pas non plus de douches mais uniquement des robinets. Le lever a lieu chaque matin à 3h30 et, après un ersatz de café, les détenus doivent sortir pour l’appel à 4h30. Quel que soit le temps, ils partent ensuite pour les six chantiers (Bau) rattachés au complexe de Dora-Mittelbau. Ceux qui sont affectés sur des sites situés à plus de 6 km d’Ellrich doivent attendre des trains spéciaux tandis que les autres s’en vont à pied. De 6h30 à 12h00 puis de 13h00 à 17h00, ils doivent travailler sans discontinuer. Les moins bien lotis sont affectés au creusement des galeries. A coups d’explosifs, munis de leurs perceuses à air comprimés, ils doivent se relayer toutes les huit heures, le tout dans une pénombre quasi complète. A midi, on sert à tous les prisonniers un litre d’une soupe claire faite de navets et de rutabagas et qui est directement versée dans des boîtes de conserve. Le soir, après le retour au camp et un nouveau comptage, ils ont encore droit un peu de soupe, accompagnée cette fois-ci d’un morceau de margarine et d’un pain fait de farine de betterave et de sciure de bois. L’extinction des feux se produit en général avant 22h00 mais parfois, lorsqu’une erreur de comptage a eu lieu au moment de l’appel ou bien lorsque que les gardiens SS ont décidé de punir les détenus, ce rassemblement peut durer de longues heures. Contraints à l’immobilité dans le froid, beaucoup de détenus finiront par s’écrouler de fatigue et seront alors roués de coups par leurs geôliers.

   A son arrivée à Ellrich, Marcel Pellay va parvenir à se faire recruter comme assistant par l’un des ingénieurs civils employés à la construction des tunnels2. Par la suite, il sera intégré au commando des électriciens, un groupe assez privilégié, comme tous ceux auxquels sont confiés des tâches techniques. Cette situation va lui permettre d’échapper pendant assez longtemps au triste sort de ses camarades.

   Mais avec l’arrivée de la saison froide, Marcel Pellay va être lui aussi victime de la terrible dégradation des conditions de vie et de travail. Car aux ravages occasionnés par la dysenterie vont alors venir s’ajouter ceux de la pneumonie et de la grippe. Du fait de l’évolution de la situation militaire, vêtements et nourritures finiront par distribués d’une façon si parcimonieuse que beaucoup de détenus se retrouveront quasiment nus, les pieds simplement entourés de haillons. Les rares colis délivrés par la Croix Rouge, et qui permettaient d’améliorer l’ordinaire, vont peu à peu disparaître.

   La tension devient alors de plus en plus terrible ; des bagarres éclatent à chaque repas, on fouille les poubelles et les chapardages se multiplient. Des cas d’anthropophagie vont même se produire et leurs auteurs seront invariablement pendus dès lors qu’ils auront été pris sur le fait. Quant aux détenus devenus trop faibles et trop malades pour travailler, ils finiront à l’infirmerie (Revier), un lieu qui ne sera souvent qu’un mouroir puisque les médicaments sont inexistants et que les détenus déclarés inaptes au travail se retrouvent invariablement soumis à une demi-ration.

   On comprend mieux dans ces conditions la terrible augmentation de la mortalité enregistrée à Ellrich au cours de cette période : on passera ainsi 381 décès en décembre 1944, à 498 en janvier 1945, 541 en février et à plus de 1 000 au cours du seul mois de mars (soit plus d’une trentaine par jour et parfois jusqu’à plus de 100 !). Comme il n’y a pas de four crématoire sur place, les morts seront transportés dans des caisses de bois jusqu’à Dora pour y être incinérés3.

   Dans le block n°7 où il vit, près de 200 des 700 compagnons de Marcel Pellay doivent coucher par terre, faute de place dans les lits superposés. Au cours de l’hiver, le Français va attraper une sinusite tenace qui va beaucoup l’affaiblir physiquement. Au final, c’est son endurance hors du commun, son moral à toute épreuve, la solidarité de certains de ses camarades et bien sûr aussi la chance, qui vont lui permettre de survivre pendant près de dix mois alors que l’espérance de vie d’un détenu à Ellrich ne dépasse généralement pas les six mois. Mais ce qui va l’aider le plus, c’est la perspective de cette victoire alliée dont il ne cesse de vanter l’imminence à ses camarades.

   Car en ce printemps 1945 et bien que les Allemands fassent tout pour dissimuler leurs revers militaires à leurs prisonniers, les rumeurs vont bon train au sein du camp. Et elles se transforment bientôt en certitude : oui, le Reich est en débâcle et les Américains seront bientôt là. Mais paradoxalement, plus la libération approche et plus la situation des prisonniers devient périlleuse. Car chacun sait que les Nazis font tout faire pour éviter que leurs détenus ne puissent tomber vivants aux mains des vainqueurs. Marcel et ses amis le savent et c’est pourquoi, dès la mi-mars 1945, ils vont se mettre à préparer une insurrection préventive afin d’empêcher leurs geôliers de commettre un massacre. Tout est d’ailleurs déjà en place lorsqu’ils apprennent que les derniers prisonniers vont finalement être évacués vers une destination inconnue.

   Les 4 et 5 avril 1945, les 17 blocks du camp d’Ellrich sont ainsi vidés de leurs occupants. Ceux-ci sont alors embarqués manu militari dans deux trains de marchandises. Se dirigeant vers le Nord4, les deux convois traversent une Allemagne en plein chaos. L’avance alliée est d’ailleurs si rapide que le train à bord duquel se trouve Marcel Pellay doit finalement faire demi-tour dans les plaines saxonnes. Affamés et de plus en plus inquiets sur ce qui les attend, les 10 Français et les 70 Russes entassés dans son wagon se livrent à de véritables pugilats qui occasionneront d’ailleurs à Marcel une sérieuse blessure à la tête.

    Mais dans la soirée du dimanche 9 avril, alors qu’il roule près de Salzwedel, leur train est la cible d’un mitraillage aérien. Marcel Pellay et quatre de ses camarades profitent alors de la confusion pour briser une serrure et sauter en marche. S’enfonçant rapidement dans les bois, ils vont ensuite passer près de trois jours à se cacher, n’avançant que la nuit et se reposant le jour au milieu des sapins. Pendant cette période de liberté précaire, ils vont se nourrir de quelques pommes de terre dérobées ça et là dans des silos agricoles. Parvenus à Klötze, ils finiront par rencontrer un travailleur polonais qui leur annoncera que les Américains sont en chemin et qui les invitera à venir les accueillir avec lui.

   Au terme de ce calvaire et tandis que ses compagnons5 sont rapidement dirigés vers des centres de rapatriement, Marcel décide pourtant de se faire reconnaître en tant que membre des forces gaullistes. Grâce à l’intervention de l’officier de liaison diligenté par la France auprès de la 9ème armée américaine, il obtiendra alors de pouvoir se battre aux côtés des GI’s. Pendant près d’une semaine (et alors qu’il ne pèse plus que 43 kg), il va ainsi pouvoir participer à divers combats et même assister à la fraternisation organisée sur les bords de l’Elbe entre soldats américains et soviétiques. A bout de force, il sera ensuite transféré à Klötze pour y être hospitalisé.

Suite partie III

Notes

1 Compagnon de Libération, André Devigny (1916-1999) deviendra général et dirigera notamment le Service Action du SDECE entre 1965 et 1971.

2 L’office économique de la SS, le WVHA, dont dépendaient les camps de concentration, travaillait en effet en étroite collaboration avec des consortiums privés (IG-Farben, Krupp, etc.) auxquels il fournissait de la main d’œuvre.

3 A partir de février 1945, le nombre de morts deviendra si important qu’il faudra constituer de grands bûchers. Un four crématoire sera finalement installé à Ellrich en mars 1945. On estime à environ 740 le nombre de Français morts à Ellrich entre mars 1944 et mars 1945.

4 En pénétrant à Ellrich le 12 avril 1945, les Américains trouveront les lieux vides.

5 Serge Miller, l’un des compagnons de Marcel Pellay, a raconté par le détail leur évasion dans son livre Le Laminoir : Récit d’un déporté (Calmann-Lévy, 1947). Un autre membre du groupe, André Colin, deviendra l’un des directeurs de cabinet de François Mitterrand sous la IVe République. Le 13 avril 1945, un millier de détenus transférés depuis Dora et ses camps annexes seront brûlés vifs par les SS dans une grange à Gardelegen.

Crédit photographique : ce qu’il reste des baraquements des prisonniers d’Ellrich [Markscheider [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)%5D

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s