Grandes figures des services spéciaux français : Marcel Pellay (I)

« Marcel Pellay,

Rejoignant l’appel de la France en péril de mort, vous avez rallié les Forces Françaises Libres. Vous avez été de l’équipe volontaire des bons Compagnons qui ont maintenu notre pays dans la guerre et dans l’honneur. Vous avez été de ceux qui, au premier rang, lui ont permis de remporter la Victoire. Au moment où le but est atteint, je tiens à vous remercier amicalement, simplement, au nom de la France »

Lettre de Charles De Gaule écrite au profit des récipiendaires de la Médaille commémorative des services volontaires de la France libre.
Créée le 4 avril 1946, cette décoration fut délivrée à tous ceux qui s’étaient engagés dans la France Libre entre le 18 juin 1940 et le 31 juillet 1943, c’est-à-dire avant la fusion avec l’Armée d’Afrique (il y eut 42 000 récipiendaires). Elle fut attribuée à Marcel Pellay le 10 novembre 1953.

    Notre voyage au cœur de l’histoire des services spéciaux français nous a déjà donné l’occasion de rencontrer bien des figures passionnantes et pourtant souvent bien oubliées. Or, parmi tous ces agents d’élite, aucun n’aura fait autant l’unanimité que Marcel Pellay, alias « Jean-Marie », alias « Pakebo ». Tous ceux qui ont côtoyé cet homme en auront en effet conservé un souvenir à la fois ému et reconnaissant. C’est en juin 1940, au moment de la débâcle, que le destin de ce jeune Breton va basculer. A l’instar des pécheurs de l’île de Sein, il choisira de s’embarquer vers l’Angleterre et le lancera avec passion dans l’aventure de la France libre. Volontaire pour accomplir une mission de sabotage en France occupée, il sera capturé, torturé, et connaîtra l’enfer des camps de concentration. Revenu parmi les siens à la Libération, il va mettre son expérience au profit des services spéciaux, dont il va devenir l’un des agents les plus remarquables. Vétéran des combats de l’Indochine et de l’Algérie, cet homme qualifié pour les plus hauts postes sera cependant rattrapé par les séquelles dont la guerre avait marqué son corps. Il méritait donc bien une biographie qui, pour aussi imparfaite qu’elle soit, n’en demeure pas moins la première publiée à ce jour, tout support confondu.

. Le Breton libre 

    Marcel Pellay est né dans le bourg de Pont-Croix, situé dans le département du Finistère, le 22 janvier 1923. Il est le fils de Jean Guillaume Hervé Marie Pellay (m. 1970) et de Marie Jeanne Ansquer (m. 1981). Issu d’une famille d’agriculteurs implantés de longue date sur le cap Sizun, Jean Pellay est entré dans la Marine en 1907 où il a fait une assez belle carrière. Il servit notamment sur le croiseur cuirassé « Jeanne-d’Arc » (1912-1919), un bâtiment qui fut d’abord utilisé comme navire école avant d’aller ensuite mener des patrouilles de reconnaissance en Méditerranée. Il agit ainsi en soutien à l’offensive des Dardanelles avant d’être employé à la surveillance des côtes levantines et égyptiennes. Revenu en Métropole après la victoire, Jean Pellay se retrouva affecté au dépôt des équipages de Brest où il resta stationné jusqu’à sa retraite en 1935, tout juste après avoir atteint le grade de maître-fusilier. Marie Jeanne Ansquer était elle aussi issue d’une vielle famille de la région. Dotée d’un fort tempérament, elle veilla attentivement sur son fils Marcel dont la vie aventureuse lui donnera bien des motifs de soucis.

   Le couple Pellay avait eu trois enfants qui furent principalement élevés à Pont-Croix1. Pour se faire une idée du monde dans lequel le jeune Marcel et sa fratrie ont vécu les premières années de leur vie, il faut avoir lu Le Cheval d’orgueil (1975), le grand ouvrage de Pierre-Jakez Hélias, qui traite certes du Pays Bigouden mais dont beaucoup d’éléments peuvent aussi s’appliquer aux villages du cap Sizun. Ce monde très particulier, c’est celui des travaux des champs, des coiffes et des costumes brodés, des danses sur l’aire neuve et des grands mariages célébrés au son des bombardes. C’est l’histoire d’un monde encore presque exclusivement bretonnant mais qui, en ces années d’entre-deux-guerres, commence à s’ouvrir vers l’extérieur et à changer. Car les drames des tranchées ont fait périr beaucoup d’hommes et, tandis que la TSF se répand dans les foyers, elle amène avec elle de nouvelles modes et de nouvelles idées. Or les Pellay font justement partie de ces « Bretons modernes » qui vivent à la fois entre deux mondes et deux époques très dissemblables.

   Après l’école communale et une fois son certificat d’étude en poche, Marcel va partir rejoindre le collège moderne et technique de Douarnenez où il va passer son brevet élémentaire de BEPS (section industrielle) puis son CAP d’ajusteur (juillet 1939). Se destinant manifestement à l’enseignement, il décrochera bientôt son brevet de capacité pour l’enseignement primaire (décembre 1939).

   Il n’aura pas le temps de poursuivre longtemps dans cette voie car, le 10 mai 1940, débute l’offensive allemande. Les troupes du Reich attaquent et bousculent rapidement des forces militaires françaises, totalement dépassées par le rythme que leur impose la Wehrmacht. Le 17 juin 1940, face à l’ampleur du désastre, le nouveau gouvernement de Philippe Pétain fait parvenir à Berlin une demande d’armistice. Trois jours plus tard, le 20 juin 1940, révolté par cette situation qu’il juge à la fois malheureuse et tout à fait honteuse, le très patriote Marcel Pellay décide de rejoindre l’Angleterre coûte que coûte. Il est plus que temps d’ailleurs car déjà la nasse se referme. Deux jours plus tôt en effet les avant-gardes de l’armée allemande ont pénétré dans Quimper et, dès 19 au soir, elles ont également investi le port de Brest.

   Sans avoir averti ses proches, Marcel Pellay quitte donc Pont-Croix à l’aube du 20 juin pour se rendre à pied jusqu’à Douarnenez. Avec vingt autres volontaires de toutes origines et de tous milieux, il embarque à bord du sardinier « Ma Gondole » qui met les voiles dans l’après-midi malgré une météo très défavorable. Après avoir bravé mille dangers, le frêle esquif sera finalement arraisonné par un navire britannique au large de Newlyn puis dérouté vers Penzance, tout au bout de la Cornouaille britannique (21 juin). Après avoir mis pied à terre, les volontaires sont d’abord transférés à Falmouth où ils vont être longuement interrogés car les Britanniques craignent alors plus que tout l’infiltration d’espions du Reich. Avec ses camarades, Marcel obtient finalement le droit de pouvoir rester en Angleterre. Il n’est pas libre pour autant car, avec d’autres émigrés venus de toute l’Europe, il se retrouve interné dans un camp fermé où il va devoir rester près d’une semaine.

    En fin de compte, ce n’est que le 2 juillet qu’il obtient enfin de pouvoir se rendre à l’Olympia, cet ancien hall d’exposition où ont été rassemblés tous les volontaires venus s’engager dans la France libre. Habillés en civil pour la plupart, avec des uniformes fatigués pour d’autres, mal rasés et parfois claudicants, ils n’ont certes pas l’air très vaillants. Mais ils compensent ce dénuement par un formidable esprit. A chaque fois qu’un nouveau groupe arrive, il est ainsi accueilli par une tonitruante Marseillaise.

   Marcel Pellay et 200 de ses camarades, considérés comme trop jeunes pour pouvoir s’engager, sont finalement dirigés vers Brynbach, un petit village situé dans le nord du Pays de Galles. Marcel Pellay va passer près de deux mois dans cet ancien camp scout où une Légion des jeunes volontaires français a été instituée sous le commandement du capitaine Frédéric Lescure et de Joël Le Tac (1918-2005, futur compagnon de la Libération). Pendant deux mois, Marcel Pellay et ses camarades vont enchaîner les marches à pied, participer à des simulacres de manœuvres militaires ainsi qu’à de nombreuses compétitions sportives. Marcel va ainsi pouvoir affûter son corps et son esprit mais également apprendre l’anglais en partant à la rencontre de familles de la région, toutes heureuses d’accueillir ces jeunes Français enthousiastes et sympathiques venus poursuivre le combat contre l’Allemagne nazie aux côtés du Royaume-Uni.

   Le 16 septembre 1940, le camp de Brynbach est finalement démantelé. Considéré comme prêt, Marcel Pellay est envoyé à Londres où, le 17 septembre 1940, il est incorporé dans les Forces navales françaises libres (FNFL), la seule arme qui accepte les volontaires à partir de 17 ans. Deux jours plus tard, il est affecté en tant que fusilier sur le « Courbet », un cuirassé qui est utilisé comme bâtiment anti-aérien afin de contribuer à la défense de Portsmouth.

   La Marine française traverse alors l’une des pires crises de son histoire. Peu touchée par les combats de mai-juin 1940, elle a massivement rallié le gouvernement de Vichy où son chef, l’amiral François Darlan, joue d’ailleurs les premiers rôles. Le drame de Mers-el-Kébir, survenu le 3 juillet 1940, a encore accru la volonté des équipages de rompre avec l’alliance anglaise. Le 1er juillet 1940, lorsque le général de Gaulle confie au vice-amiral Émile Muselier la mission de mettre sur pied une force navale capable de continuer la lutte contre l’Allemagne aux côtés du Royaume-Uni, il fixe donc à ce dernier une tâche particulièrement ardue.

   A la fin de l’été 1940, au moment où le brouillard de la guerre commence à se dissiper, Muselier peut réaliser un premier bilan. Il dispose d’environ 8 000 hommes, ce qui est bien peu au regard des 160 000 que comptait la Royale avant l’offensive allemande. Après bien des efforts, il est parvenu à rassembler une modeste flotte de guerre comptant une soixantaine de navires (alors que la France en alignait près de 250 en septembre 1939). A cette marine de guerre est venue se joindre une flotte marchande de 170 navires environ (dont à peine un tiers seront opérationnels faute de personnels en nombre suffisant). Sur le plan financier enfin, il est entièrement dépendant des subsides que veulent bien lui verser les Britanniques, eux-mêmes confrontés il est vrai à des enjeux pressants.

    L’une des premières mesures de l’amiral Muselier va consister à créer une école navale afin de former les cadres dont il aura besoin pour réaliser son ambitieux projet de restauration. Dès le mois d’octobre 1940, une école navale de la France libre vient ainsi s’installer à Portsmouth, cette immense ville-caserne située juste en face de l’île de Wight. Les 80 cadets sélectionnés2 au terme d’une étude de dossier vont d’abord venir prendre place sur le « Courbet » avant de s’en aller rejoindre définitivement le « Président Théodore Tissier », un ancien navire océanographique reconverti pour l’occasion en navire-école.

   Or, c’est justement ce bâtiment que le jeune Marcel Pellay va rejoindre à son tour en mars 1941, car ses chefs ont fini par comprendre que ce jeune homme avait quelques talents et qu’avec un peu de travail il pourrait tout à fait devenir un excellent officier.

   Les cours que lui et ses camarades vont suivre pendant six mois sur le « Président Théodore Tissier » ont été calqués sur ceux jadis donnés à l’école navale de Brest : mathématiques, géométrie, hydrographie, géographie, histoire, etc. Deux petites goélettes, la « Belle Poule » et « l’Étoile », vont leur servir à s’exercer aux manœuvres maritimes. Une formation militaire proprement dite (maniement des armes, apprentissage des manœuvres, etc.) leur sera délivrée pendant un mois sur le camp de Camberley, situé près de Londres. L’ambiance à Portsmouth est très studieuse, pour ne pas dire austère, bien en tout cas dans cet esprit de sérieux et rigueur dont la Marine française s’est fait une spécialité.

   Pellay va pouvoir profiter de cette situation pour passer les deux parties de son baccalauréat. Il va également acquérir une vaste culture générale et de remarquables connaissances techniques qui feront plus tard l’étonnement de ses frères d’armes. Particulièrement doué pour les langues, il apprendra à parler couramment non seulement l’anglais et l’allemand mais aussi le russe. De cette première période britannique, Marcel Pellay conservera une immense admiration pour Winston Churchill, un grand respect pour le courage et la dignité du peuple anglais mais aussi un souvenir ému de la façon dont les Français libres sont parvenus à s’organiser avec si peu de moyens.

   Au terme de cette formation, il est embarqué à bord d’un bâtiment de guerre et l’on  sait que pendant plusieurs mois il a participé à l’escorte des convois alliés. Il a ainsi navigué dans l’Atlantique et la mer du Nord, allant jusqu’à Mourmansk pour protéger les navires anglo-américains des attaques de l’aviation et de la flotte allemandes3. Hélas, le moral de notre jeune marin n’est pas toujours au beau fixe. Car les mois passent et les récits qui lui parviennent des combats menés par les autres Français libres en Érythrée (février 1941), en Libye (mars 1941), en Syrie (juin 1941) et surtout à Bir Hakeim (juin 1942) suscitent son enthousiasme mais aussi son dépit. Car lui aussi rêve de pouvoir aller se battre pour aller libérer la patrie de l’occupation « boche ». Bien qu’il comprenne l’importance et l’utilité de sa mission, l’idée de terminer la guerre sur un croiseur escortant des convois de marchandises ne l’enthousiasme pourtant guère.

   Le 4 septembre 1942, le jeune impatient choisit de demander son affectation dans cette nouvelle unité dont on lui a tant vanté les mérites, les « commandos marine ». Dirigés par le lieutenant de vaisseau Philippe Kieffer et organisés à partir de mars 1942, ils ont été conçus pour devenir les troupes de choc de la marine gaulliste. Une quinzaine de ses membres ont d’ailleurs déjà participé au raid mené contre Dieppe en août 1942, raid qui avait pour objectif de tester la solidité des défenses du mur de l’Atlantique (opération Jubilee). C’est lors de manœuvres communes à Camberley que Pellay a pu apprécier l’efficacité de ces hommes. Mais avant de pouvoir les rejoindre, il va devoir passer les très durs tests de formation-sélection organisés dans le camp d’Achnacarry en Écosse. Son physique à toute épreuve, sa volonté de fer et son courage vont lui permettre de franchir cette étape tant redoutée et de recevoir à son tour son béret vert.

   Le 12 novembre 1942, l’unité Kieffer devient officiellement la 1ère compagnie de fusiliers marins commandos. Intégré au commando interallié n°10, basé à Criccieth, au Pays de Galles, Marcel Pellay n’a dès lors qu’une seule hâte, participer à des opérations sur les côtes françaises aux côtés des troupes alliées. Afin d’être prêt, il va suivre différents stages et obtenir notamment son brevet de parachutisme le 27 avril 1943 (n°53 684).

   Mais c’est de nouveau la déception qui est au rendez-vous. Car le débarquement sur les côtes françaises n’est pas pour demain tandis que les opérations déclenchées en Afrique du Nord en novembre 1942 l’ont été sans le concours des troupes gaullistes, qui ont ainsi eu le sentiment d’être comme retenues prisonnières en Angleterre.

   Un espoir se fait cependant jour au printemps 1943, lorsque les Britanniques envisagent d’utiliser les commandos français pour réaliser un audacieux raid contre Lorient. L’opération a été planifiée sur deux jours. Durant le premier, les avions de la RAF devront mener des bombardements sur la zone portuaire ainsi que sur les axes de communication qui conduisent vers la cité afin de désorganiser l’ennemi au maximum. Ils largueront également les commandos français à une trentaine de kilomètres de distance de leur cible. Le second jour, une nouvelle opération de bombardements aura lieu tandis que les hommes parachutés la veille investiront massivement la base sous-marine en profitant de la nuit. Ils poseront des explosifs sur les installations les plus stratégiques avant d’être récupérés au petit matin par des vedettes rapides anglaises.

    Pellay et ses camarades, les soldats et sous-officiers Marcel Chapuzot, Jérôme Le Gall, Marcel Lahouze, Jean Kermarrec et Raymond Dumenoir, ont étudié leur rôle dans les moindres détails. Ils brûlent d’impatience de se lancer dans l’aventure, bien qu’ils sachent que beaucoup d’entre eux n’en reviendront sans doute pas vivants. Mais tandis qu’ils sont déjà sur l’aérodrome et qu’ils attendent de s’embarquer, on vient leur apprendre que l’opération a finalement été annulée !

   L’amertume est si grande que Marcel Pellay et l’un de ses camarades, Jean Errard, décident alors de quitter le commando pour rejoindre le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), autrement dit les services secrets de la France libre. Dirigé par le colonel Passy, cet organisme recrute des volontaires pour accomplir des missions de sabotage en France occupée. L’un de ses premiers héros (et martyrs) a d’ailleurs été un marin, le capitaine de corvette Honoré d’Estienne d’Orves, créateur du réseau Nemrod, qui a été fusillé le 29 août 1941 au Mont-Valérien. Après avoir répondu à un appel à volontariat, Marcel Pellay quitte donc officiellement la Marine pour rejoindre le BCRA le 28 juin 19434.

. Le saboteur

   Il est immédiatement sélectionné pour participer à une mission à haut risque. Le renseignement britannique a en effet obtenu la confirmation que les Allemands utilisent la Saône pour acheminer en Méditerranée des pièces qui leur servent à construire des chalands de débarquement, des vedettes lance-torpilles et des sous-marins de poche. Or, à l’heure où la guerre fait rage dans le sud de l’Italie, le War Office voudrait bien mettre fin à ce trafic. Alors certes, la RAF pourrait parfaitement lancer un raid aérien mais les Britanniques ne veulent pas détruire un axe de communication qui pourrait être un jour utile à leurs propres troupes. Une opération de sabotage est donc décidée, le SOE et le BCRA conjuguant leurs efforts pour la réaliser. Afin de rendre inutilisable la navigation sur la Saône, il a été décidé d’endommager le barrage de Gigny, situé entre Chalon-sur-Saône et Tournus.

   Marcel Pellay a été longuement briefé sur sa mission. On lui a donné le nom des contacts qu’il devra joindre une fois sur place, on lui a montré des photos et des plans détaillés de ses cibles, on lui a expliqué le modus operandi à suivre tout en l’invitant à faire preuve d’initiative le moment venu, on lui a aussi longuement rappeler les règles de sécurité à respecter en zone hostile : comment savoir faire preuve d’assurance en présentant de faux papiers, comment vérifier que l’on n’a pas été suivi, comment parvenir à s’évader si l’on est pris, etc. Au vu de la nature très particulière de sa mission, il a également obtenu de pouvoir suivre un stage de « scaphandrier de combat ».

   Lorsque tout est fin prêt, il reçoit officiellement ses faux papiers. Considéré comme un agent P2 du BCRA, c’est-à-dire comme un agent permanent et rémunéré, il aura le grade de chargé de mission de 2ème classe, équivalent à celui de sous-lieutenant dans l’armée de terre. Ses pièces d’identité ont été éditées au nom de « Marcel Posmoguer », né le 22 janvier 19195, mais ses noms de code seront « Jean-Marie » et « Pakebo », deux pseudonymes qu’il conservera durant le reste de sa carrière.

   Dans la nuit du 22 au 23 juillet 1943, Marcel Pellay monte à bord d’un Halifax appartenant au 138ème escadron de la Royal Air Force, l’unité chargée de déposer les clandestins en Europe occupée. A ses côtés dans l’appareil se trouve Paul Rivière (alias « Galvani »), un agent particulièrement chevronné6. Après avoir franchi sans encombre les barrages de DCA qui les accueillent lorsqu’ils survolent les côtes françaises, les deux hommes sont finalement parachutés sur le terrain « Vincent », situé dans la commune de Mallay, en Saône-et-Loire. Pellay atterrit dans un arbre mais s’en sort indemne. Les membres du comité de réception sont fidèles au rendez-vous. Grâce à eux, l’agent va rapidement pouvoir mettre à l’abri son matériel, deux scaphandres légers de type Davis ainsi que quatre mines sous-marines de 25 kg à retardement étanche. Il se sépare ensuite de Paul Rivière et rejoint alors ses contacts, Henri Guillermin dit « Pacha » (1920-1984) et Pierre Boutoule, dit « Sif B » (1918-1999), tous les deux membres du mouvement de résistance « Combat », qui vont le mettre à l’abri chez un vigneron local.

   Dès le 24 juillet, embarqués à bord d’une Renault Primaquatre, Pacha, Sif B et Pakebo se rendent sur la zone du barrage afin de réaliser un premier repérage. Comme ils pouvaient s’y attendre, les lieux sont solidement gardés. Une compagnie est présente sur place de jour comme de nuit. Il y a aussi des barbelés, des miradors et des projecteurs. Pakebo et ses camarades décident pourtant d’intervenir sans attendre. Dans la nuit du 26 au 27 juillet, profitant d’une pluie drue, ils reviennent sur place avec leur matériel de sabotage. Vêtus de noir, le visage et les mains recouverts de cirage, Pakebo et Sif B montent à bord d’une barque métallique. Avec une prudence de chat, ils se laissent dériver depuis l’amont jusqu’à parvenir à une cinquantaine de mètres à peine de l’édifice. Ils immergent alors leurs mines flottantes, qu’ils ont eu la bonne idée de recouvrir de feuillages et de branches. Dans un parfait silence, ils repartent ensuite en sens inverse tandis que les mines emportées par le courant viennent se poser contre leur cible. Après avoir forcé un barrage sous la menace d’une arme, ils sont déjà loin lorsque retentit le bruit de l’explosion, trente minutes exactement après l’allumage du retardateur.

   Hélas, les nouvelles qu’ils finissent par obtenir ne sont pas bonnes. En effet, alors que les dommages devaient entraîner au moins quatre mois de réparation, Pellay et les siens apprennent que l’écluse est de nouveau fonctionnelle au bout de seulement quelques jours. Qu’à cela ne tienne, le saboteur décide de monter une deuxième opération. Il prévoit cette fois-ci de s’immerger avec son scaphandre et d’aller ensuite poser directement les mines contre le barrage. Mais alors que tout est prêt, le raid doit finalement être abandonné, la clarté de la nuit et la présence d’une garde nombreuse rendant sa réussite illusoire. Le 23 septembre 1943, Pellay mène donc une troisième opération. Cette fois-ci, il a conçu un raid de grande ampleur et a recruté pour ce faire une dizaine de maquisards. Cette nuit-là, c’est à l’aide d’uniformes Feldgrau volés à l’ennemi que Pellay et ses hommes vont parvenir à s’approcher des lieux. Des échanges de tirs éclatent bientôt et deviennent vite intenses, mais un manque de coordination entre les équipes et la ferme riposte allemande vont faire échouer la manœuvre. En fin de compte, c’est une autre équipe du BCRA, la mission « Armada II », qui parviendra à faire sauter pour de bon le barrage de Gigny dans la nuit du 10 au 11 novembre 19437.

   Mais Pellay n’a pas dit son dernier mot. Le 9 novembre 1943, il mène ainsi une opération contre l’écluse de Port-Bernalin (près de Lyon) et cette fois-ci les résultats seront à la hauteur des efforts consentis. En tout, si l’on prend en compte d’autres sabotages du même type orchestrés par le BCRA, on peut considérer que le trafic fluvial vers la Méditerranée aura été très fortement ralenti pendant une grande partie du second semestre 1943. Pakebo profite également de son séjour pour faire sauter les transformateurs électriques qui alimentent les usines métallurgiques du Creusot et de Montceau-les-Mines. Lorsqu’il en a l’occasion, il dirige des séances d’entraînement à la guérilla au profit des maquisards locaux. Sa planque principale est située dans l’école communale de Chapaize, près de Mâcon. C’est là que son agent de liaison vient le retrouver pour lui donner des nouvelles de l’extérieur et retransmettre ses ordres.

   Mais les services de sécurité allemands ne peuvent bien évidemment pas tolérer de tels affronts sans réagir. Leurs agents se mettent donc à la recherche des coupables et, de filatures en interrogatoires, ils finissent par reconstituer peu à peu l’organigramme des réseaux qu’ils combattent. Des opérations coup de poing sont menées afin de les démanteler, si bien que Pellay se retrouve bientôt dans la ligne de mire. Le 3 décembre 1943, alors qu’il transporte des armes et des explosifs dans le coffre de sa Citroën, à Cormatin, il est pris dans une embuscade menée par une trentaine de Feldgendarme accompagnés pour l’occasion par trois agents du SD. La lutte est inégale et l’agent français est rapidement fait prisonnier. Les preuves sont si accablantes qu’il ne lui sert à rien de nier. Les coups pleuvent et c’est attaché sur le parechoc d’une traction-avant qu’il sera transporté jusqu’à Mâcon. A chaque secousse, son crâne viendra frapper contre l’asphalte.

   Interrogé une première fois sur place, il est ensuite rapidement transféré à Lyon afin d’être confié aux soins des spécialistes de la Gestapo (Amt IV). Pendant plusieurs semaines, Marcel Pellay sera extrait à près de quinze reprises de sa cellule de la prison de Montluc pour être emmené à l’École de la santé, là où les hommes de Klaus Barbie (1913-1991) ont établi leur quartier-général. Il va devoir subir à chaque fois de longues séances d’interrogatoires : coups de matraque sur la boîte crânienne, la colonne vertébrale, les reins et les parties intimes, torture à l’électricité, doigts passés à la presse, rien ou presque ne sera épargné à ce gamin d’à peine vingt ans. Lorsqu’il est renvoyé dans sa geôle, c’est le plus souvent sur une civière. Il ne donnera pourtant aucune information à ses tortionnaires, pas même sa véritable identité, si bien que Henri Guillermin et Pierre Boutoule auront suffisamment de temps pour pouvoir permettre se mettre à l’abri.

Suite partie II

Notes

1 Il est probable que l’un de ces enfants mourut jeune car Marcel Pellay sera plus tard présenté comme n’ayant eu qu’une sœur, Anna.

2 Une troupe au sein de laquelle on retrouvera le propre fils de général de Gaulle, Philippe De Gaulle (1921).

3 Miller, Serge : Le Laminoir, p. 247.

4 Les commandos Kieffer devront attendre l’hiver 1943-1944 avant d’être finalement employés par les Alliés. Ils mèneront ainsi plusieurs raids de reconnaissance le long des côtes métropolitaines dans le cadre de l’opération Hardtack (Varreville-la-Madeleine, Quinéville, Middelkerke, Jersey, Gravelines, Scheveningen, etc). Le 6 juin 1944, 177 d’entre eux participeront finalement au débarquement de Normandie dans la région d’Ouistreham. Ils s’illustreront par la suite dans la libération des Pays-Bas.

5 Ce pseudonyme faisait sans aucun doute référence aux Porsmoguer, cette famille de l’île de Sein dont la plupart des membres s’étaient engagés dans la France libre en juin 1940. Marcel Pellay avait connu plusieurs d’entre eux à Portsmouth.

6 Paul Rivière devait remplacer Bruno Larat, le responsable des atterrissages et parachutages du BCRA, qui avait été arrêté aux côtés de Jean Moulin à Calluire le 21 juin 1943.

7 Cette mission « Armada II » était dirigée par André Jarrot (1909-2000) et Raymond Basset (1908-1984), deux hommes qui comptèrent sans doute parmi les saboteurs les plus efficaces dont le BCRA put disposer pendant la guerre.

Crédit photographique : le cap Sizun [Espirat [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D%5D

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