Le colonel Erouart et l’aventure du 11e Choc (III)

IV. Opérations secrètes en Algérie (1955-1957)

. Le premier GM-11

L’insurrection algérienne a débuté le 1er novembre 1954, lors de la fameuse « Toussaint rouge ». Le pouvoir français s’est assez vite rendu compte de l’ampleur et de la gravité du problème, ce qui l’a amené à dépêcher sur place d’importants renforts militaires et policiers. Les services spéciaux n’ont pas tardé à être sollicités à leur tour. Dès le mois de décembre 1954, le 11ème Choc envoie ainsi sur place près de 400 hommes (dont 70 officiers et sous-officiers), qui vont être regroupés au sein d’un Groupement de marche, le GM-11. Après avoir pris leurs quartiers à Camp-du-Maréchal (act. Tadmaït), au cœur de la Kabylie, ils vont rapidement commencer à mener des opérations dans les bourgs des alentours : Dra el-Mizan, Tizi Gheniff, Tafoughalt, Sidi Ali Bounab, Dellys, Bordj Menaïel, Haussonvillers, etc.

Certes, la Kabylie semble encore bien calme en ce début d’année 1955. Les villages ont l’air parfaitement paisible et rien ou presque ne vient encore marquer la présence d’une insurrection. Et pourtant, en arrière-plan, le FLN s’active déjà pour avancer ses pions. Ses militants mènent une guerre qu’ils qualifient eux-mêmes de révolutionnaire, ce qui signifie qu’ils recherchent moins à contrôler un territoire qu’à rallier la volonté de ceux qui le peuplent. Les premiers maquisards de l’Armée de libération nationale (ALN), la branche armée du FLN, sont entrés dans la lutte avec de très faibles moyens. La plupart du temps, ils ne disposaient que de vieux fusils de chasse. Se reposant durant la journée dans des mechtas isolées, ils attendent que viennent le soir pour se mettre en marche. Ils passent alors dans les villages, rassemblent les habitants, délivrent leur message, donnent leurs consignes et récupèrent au passage de la nourriture et des vêtements. Leurs premières actions seront très sporadiques et peu spectaculaires : des poteaux télégraphiques sabotés, des arbres abattus pour obstruer les routes, des écoles rurales incendiées, des fermes européennes attaquées ou encore quelques rafales tirées sur des casernes de gendarmerie. Mais le plus gênant pour le pouvoir, c’est l’assassinat de tous ces notables locaux (caïds, bachaga, gardes-chasses ou anciens combattants) qui sont accusés par la rébellion de renseigner les « Français ». Avec leur disparition, les forces de police vont effectivement perdre une bonne partie des sources de renseignement dont elles disposaient dans le « bled ».

Car il est certain que les actions et les mots d’ordre des rebelles touchent une partie de l’opinion musulmane, qui y trouve des réponses à sa quête de dignité et de justice. Renforcée par de nouveaux volontaires, de mieux en mieux équipées grâce à l’arrivée d’armes de guerre en provenance de Tunisie et du Maroc, les forces de l’ALN vont d’ailleurs peu à peu gagner en confiance et les premiers accrochages ne vont donc pas tarder à éclater. Le GM-11 s’en rend compte dès le 3 février 1955, lorsqu’il connaît son premier engagement sérieux près de M’Kira. A cette occasion, ce sont 9 « hors-la-loi » (ou HLL, le sigle officiel pour désigner les hommes de l’ALN) qui vont être abattus1. Le 27 août 1955, lorsqu’il reviendra en Métropole, le GM affichera un bilan jugé plutôt satisfaisant par l’état-major : 19 HLL tués, 15 autres faits prisonniers et 40 armes récupérées.

Face à la dégradation de la situation en Algérie, les responsables des services spéciaux estiment cependant que la forme du 11ème Choc n’est pas adaptée. Il n’a pas l’ampleur suffisante pour pouvoir répondre aux trois missions qui lui ont été fixées, à savoir : former des appelés du contingent à la guerre spéciale, combattre l’ALN et fournir le SA en agents clandestins. En octobre 1955, on procède donc à une vaste réorganisation. Le chef du 11ème BPC, Pierre Decorse, va ainsi devenir le commandant d’une nouvelle formation, la 11ème demi-brigade parachutiste de choc (11-DBPC), qui sera composée de deux unités. D’une part le 11ème bataillon parachutiste de choc, qui restera stationné à Perpignan et dont on va confier la direction au capitaine Freddy Bauer. Et d’autre part un nouveau bataillon, le 12ème bataillon parachutiste de choc (bientôt renommé 1er Choc), qui partira s’implanter à Calvi sous l’autorité d’Ignace Manteï.

. La création du GLI

Mais ce n’est pas tout cependant. Car le 4 novembre 1955, l’état-major et la direction générale SDECE se sont aussi mis d’accord pour détacher une partie des effectifs de cette toute nouvelle 11-DBPC afin de constituer une troisième unité beaucoup plus secrète, le Groupement léger d’intervention (GLI). Ce GLI, dont le commandement va échoir au capitaine Robert Krotoff2, sera directement mis à disposition de l’antenne algérienne du SDECE, dont il va devenir en quelque sorte le bras armé. Alors qu’il vient à peine d’achever son congé de fin de campagne, c’est Erouart qui va être choisi pour devenir l’adjoint de Krotoff.

Le 29 novembre 1955, sous le nom de code « Mars », l’officier débarque donc à Alger pour prendre contact avec le patron de l’antenne locale du SDECE, le mystérieux et très influent colonel Jean Allemand (alias « Germain », alias « Saturne »). En janvier 1956, les deux hommes vont accueillir en Algérie Robert Krotoff (alias « Kléber ») mais aussi le colonel Morlane (alias « Ours »), venu spécialement du boulevard Mortier afin de régler avec eux les derniers détails. Leurs équipes ne vont pas tarder à venir les rejoindre à leur tour. Parmi eux, on va retrouver notamment Paul Schmitt, Guy Tocqueville, Yves de la Bourdonnaye ou encore Jean Jacques Vallauri. Ce sont tous des anciens de l’Indochine, des spécialistes formés en tant que saboteurs et opérateurs-radios. En tout, ils seront bientôt une quarantaine qui vont être regroupés sur la base militaire BA-146 de Reghaïa, à 30 km à l’est d’Alger.

Dès le 4 janvier 1956, les hommes du GLI partent mener leur première opération dans la région de Draa el-Mizan, et plus précisément sur le territoire des communes de Timezrit et Tizi Gheniff. Comme à chaque fois quand il s’agit de services spéciaux, on n’a pas pris la peine d’annoncer leur arrivée aux responsables des unités militaires déjà déployés dans la zone, ni même aux commandants des secteurs concernés. En fait, les seuls à savoir qu’ils seront là et ce qu’ils y feront seront les patrons du SDECE et l’état-major d’Alger. Et lorsque par hasard d’autres soldats les croiseront et apprendront qui ils sont vraiment, cela suscitera toujours un certain étonnement. Certes, les hommes du GLI n’ont pas forcément l’air très impressionnants ni plus athlétiques que d’autres. Ils ne portent pas non plus d’uniformes particuliers. Et pourtant, à leur manière d’agir, on comprend tout de suite que l’on a affaire à des agents des services spéciaux. Les officiers et sous-officiers en particulier ont cette discrétion teintée de mystère qui signale le spécialiste, celui qui en a beaucoup vu et qui pourtant se tait. Et parce que certains arborent la moustache à l’anglaise en hommage à leurs premiers formateurs britanniques, un surnom va leur rester, les « moustaches ».

Les hommes du GLI ont une mission à accomplir : capturer les principaux chefs de la rébellion. On les a longuement briefés sur le sujet et, dans leurs carnets, ils disposent des photos et de tous les renseignements que les forces de sécurité ont pu accumuler sur les  cadres rebelles que l’on suppose actifs en Kabylie3. Plus encore que le reste de l’Algérie, la région offre hélas de nombreuses ressources à ceux qui souhaitent échapper aux forces de l’ordre : les forêts y sont vastes et denses, les vallées encaissés et difficiles d’accès, les hameaux perchés sur les hauteurs. Avec leurs maisons de pierres, ils ressemblent un peu à des tours féodales. Là, tout le monde se connaît et chaque étranger est immédiatement repéré et regardé avec méfiance. Le chef local du FLN, Krim Belkacem, en sait d’ailleurs quelque chose, lui qui a pris le maquis dès le mois de mars 1947 et n’a jamais pu être capturé depuis cette époque, malgré tous les efforts déployés par les autorités. C’est d’ailleurs depuis la clandestinité qu’il a participé à la fondation du FLN et à la préparation de l’insurrection de novembre 1954.

Mais c’est justement parce que cette mission est considérée comme très difficile que l’on compte sur les experts du GLI pour la mener à bien. En cet hiver 1955-56, de nuit comme de jour, ces derniers vont donc s’aventurer là où les autres soldats mettent rarement les pieds. Tout en parcourant les routes en lacet de la Kabylie profonde, ils bondissent depuis leurs camions en marche et s’enfoncent ensuite discrètement dans le maquis. Les pieds dans la neige, ils avancent en silence jusqu’aux lieux les plus isolées, souvent de vieilles cabanes ou des fermes abandonnées, où des renseignements (généralement fournis par la gendarmerie), ont évoqué la présence possible de chefs rebelles. Lorsqu’il s’agit d’un bâtiment, il est encerclé avant d’être pris d’assaut au pistolet mitrailleur et à la grenade. Lorsque c’est un village, le GLI pratique un bouclage. Les accès sont barrés et les identités de chacun des habitants sont soigneusement vérifiées. En février 1956, le GLI va ainsi opérer à Aine Tala Kadhi, près de Boghni, dans une zone où le fameux Krim Belkacem aurait été vu récemment. Mais l’opération n’aboutira finalement à rien.

. L’opération Cantate

Au début du mois de mars 1956, les effectifs du GLI sont convoyés dans les Aurès avec pour mission d’éliminer un autre chef : Mustafa Ben Boulaïd. Vétéran de la lutte anti-coloniale, doté qui plus est d’une véritable vision politique, Ben Boulaïd a été l’un des fondateurs du FLN. Arrêté en Tunisie en mars 1955, il est parvenu à s’enfuir et à regagner les maquis des Aurès dont il est considéré comme le chef incontesté. Son expertise et ses compétences l’ont fait placer tout en haut de la liste des personnes à éliminer. Une opération baptisée « Cantate » a donc été mise au point afin d’y parvenir.

Les détails en sont assez bien connus grâce aux nombreuses études qui lui ont été consacrées. Les premiers éléments ont été élaborés à l’issue de plusieurs réunions organisées à Cercottes en janvier et février 1956 autour de Morlane, Krotoff, Erouart et le commandant Lesurques. Pour atteindre leur cible, ces derniers ont décidé de changer de méthode. Plutôt que de se lancer dans une opération de neutralisation classique, qui aurait très peu de chance d’aboutir vu le contexte local, ils ont préféré ruser. Leur idée consiste donc à faire parvenir jusqu’à Ben Boulaïd un poste radio-émetteur bourré d’explosif en espérant qu’il sera tué lorsqu’il tentera de l’utiliser. Afin d’endormir la méfiance de l’adversaire, ils ont opté pour une solution ingénieuse et à vrai dire passablement perverse. Un avion militaire va devoir survoler la zone où l’on pense que se trouve le chef rebelle. Il organisera le faux ravitaillement d’une fausse unité mais, au moment où il larguera le poste radio en question (un SCR 694), ce dernier devra cependant rester accroché par une sangle. Il finira bien sûr par se détacher mais très au-delà de la zone prévue. Les agents du SDECE escomptent bien que le matériel ainsi « perdu » sera récupéré par les rebelles et qu’ils auront ensuite la bonne idée de l’acheminer jusqu’à leur chef.

Le 1er mars 1956, le GLI quitte donc Reghaïa pour les Aurès. Afin de ne pas éveiller les soupçons, les hommes du GLI vont devoir se déplacer sous l’uniforme de tranquilles soldats d’une unité des transmissions. Ils vont ainsi abandonner leurs grades réels et même leur véritable identité pour en adopter de fausses. Pour renforcer encore cette couverture, ils iront soutenir les opérations en cours dans le secteur, d’abord dans le massif de Belezma, puis dans la région de Zaouia, où une embuscade meurtrière vient de se produire. Les habitants des lieux, les Chaouis, sont en effet des adversaires coriaces. Ils ont été les premiers à s’insurger en novembre 1954 et sont aussi rudes que le roc de leurs montagnes. Souvent bon tireurs, ils ont aussi la chance d’avoir un leader exceptionnel en la personne de Ben Boulaïd. Le 8 mars, le GLI fait donc mouvement vers Taberdga où il arrive à 17h30. Le lendemain matin, Krotoff vient rejoindre ses hommes à l’Est d’Al-Amra. Le GLI a reçu pour mission de fouiller le secteur en remontant vers le nord afin d’entrer en contact avec une compagnie de la 13ème DBLE qui progressera en sens inverse afin de prendre les rebelles en tenaille.

Le Pipper d’observation ayant repéré des mouvements suspects dans l’oued Rharhar, le GLI est héliporté sur la côte 1005 et engage aussitôt le combat. Les affrontements sont tout de suite très violents. Mais à 10h45, au moment où se déclenche la phase finale et tandis que l’on s’apprête à lancer les grenades pour neutraliser les derniers embusqués, le capitaine Krotoff, monté sur une éminence, est surpris par un rebelle habilement dissimulé qui lui tire une balle de fusil de chasse en plein cœur. Erouart se porte immédiatement au secours de son chef auquel il va tenir la main pendant que l’infirmier appliquera un bandage. Mais l’officier a été trop gravement atteint et décède pendant l’opération. C’est Erouart qui lui fermera les yeux. Les affrontements ne cesseront finalement qu’à 15h00. En six heures de fusillade, l’ALN aura perdu 39 hommes (dont 37 tués et 2 prisonniers). Le corps de Krotoff est rapidement héliporté vers Batna, où une première cérémonie funèbre aura lieu le 11 mars dans la chapelle de l’hôpital, les soldats du GLI se chargeant de lui rendre les honneurs militaires. Le lendemain, Erouart va accueillir le colonel Morlane, qui va le nommer à la tête du GLI en remplacement de Krotoff.

Car malgré le deuil, Erouart sait qu’il doit mener à son terme l’opération « Cantate ». Le 15 mars, à 17h25, le DC-3 du SDECE survole donc comme prévu la zone où se trouve stationné le GLI. Un premier passage lui permet de délivrer une partie de sa cargaison mais, lors du deuxième passage, une des sangles du parachute reste accrochée au bastingage. Le pilote doit alors faire plusieurs manœuvres avant qu’elle ne finisse par se décrocher. Avec son sens coutumier du détail, Erouart va ensuite ordonner à ses hommes d’aller effectuer de (fausses) recherches pour récupérer le matériel. Etant parvenus dans un village voisin, ils parviendront même obtenir des paysans qu’ils leur rendent une partie de ce qu’ils avaient pu récupéré de la cargaison. Mais du poste radio, aucune trace bien évidemment. Récupéré par des guetteurs, il sera effectivement convoyé jusqu’à Ben Boulaïd, qui périra le 23 mars 1956 avec plusieurs de ses adjoints après avoir essayé de brancher l’appareil à un groupe électrogène. Il faudra cependant encore plusieurs semaines aux services de renseignement pour obtenir la confirmation de cette mort qui s’était produite dans une obscure mechta du Djebel Azreg.

. Une traque sans fin

Une fois confirmé résultat de « Cantate », Erouart et ses hommes vont poursuivre leurs opérations à la recherche des cadres de l’ALN4. Ils passent le mois d’avril suivant en Grande Kabylie, d’abord à Agouni Gueghrane, où ils ratissent la forêt de Litama, puis à Michelet (act. Aïn El Hemmam) et Fort-National (act. Larbaâ Nath Irathen). Le 1er mai 1956, lorsque le GM-11 est récréé, il intègre le GLI à ses effectifs tout en lui permettant de conserver son autonomie opérationnelle. En juin 1956, les hommes d’Erouart sont en opération dans la région d’Akbou en Petite Kabylie, puis à Soukh-Ahras, près de la frontière tunisienne. En septembre, on les voit à Palestro (act. Lakhdaria) dans l’Algérois tandis qu’en octobre 1956, ils sont à Chréa puis à Boufarik dans la Mitidja. A partir d’octobre 1956, les opérations vont devoir être suspendues pendant quelque temps car le GLI a été positionné en alerte suite aux événements de Suez. Cette aventure s’étant terminée comme on le sait5, Erouart et les siens vont ensuite pouvoir reprendre leur marche. En janvier 1957, ils sont à Miliana et en février à Blida.

Les longues marches succèdent ainsi aux bouclages et les embuscades aux actions de harcèlement de l’ennemi, sans oublier les interrogatoires des suspects, toujours tendus et parfois brutaux. Au fur et à mesure de leur équipée, les chasseurs du 11ème vont ainsi apprendre à tâter de tous les terrains, depuis les forêts de chênes-lièges et d’eucalyptus de Grande Kabylie jusqu’aux vignobles de la Mitidja, en passant par les oueds desséchés des Aurès ou les denses maquis de la frontière algéro-tunisienne. Mais le FLN dispose de son côté d’un remarquable réseau de renseignement qui l’informe en permanence de tous les mouvements suspects. S’ils sont aperçus de loin par un jeune berger et son troupeau, par une petite fille en fichu qui ramène de l’eau ou bien par une vielle femme portant sur son dos sa récolte d’olives, les soldats peuvent être sûrs que dans l’heure qui suit, tous les douars de la vallée seront mis au courant de leur présence. Par l’intimidation ou la propagande, le FLN a déjà su imposer le silence aux habitants. « Je n’ai rien vu », « je n’ai rien fait » et « je ne sais rien » sont en général les trois seules phrases que les soldats français entendent sortir de la bouche des villagerois qu’ils questionnent. Hormis quelques armes abandonnées, les forces spéciales parviennent donc rarement à atteindre leur objectif6. Aussi le GLI finit-il par être dissous le 28 février 1957.

. Réorganisation du contre-espionnage militaire et création de la section A (1956-1957)

Dès le mois d’août 1956, Erouart a d’ailleurs adressé un long rapport à ses supérieurs. L’officier a en effet constaté que le GLI fait face à deux problèmes principaux qui l’empêchent de mener à bien ses missions. D’une part, la chaîne de renseignement est bien trop longue. Lorsqu’une information faisant état de la présence d’un chef rebelle est communiquée par le service de renseignement d’une unité de terrain, elle doit d’abord être acheminée jusqu’au 2ème bureau de l’état-major à Alger, puis transmise au SDECE, qui lui-même en informe le GLI, qui se met alors en mouvement. Cette longue procédure donne bien évidemment tout le temps à la cible en question pour pouvoir décamper7. Ensuite, le GLI est bien trop souvent employé pour mener des opérations classiques de ratissage ou de bouclage. Ce faisant, il fait manifestement double emploi avec les unités de la réserve générale dont dispose déjà l’état-major, en particulier celles de la Légion étrangère ou des chasseurs parachutistes8.

Erouart a donc proposé à ses supérieurs de mettre en place un dispositif plus spécialisé, qui puisse être capable de faire à la fois du renseignement et de l’action et qui se concentrerait uniquement sur deux objectifs essentiels : à savoir l’élimination des principaux chefs rebelles et la destruction des réseaux d’approvisionnement de l’ALN installés le long des frontières algériennes.

Cette réflexion regroupant celle d’autres stratèges militaires, le général Lorillot, commandant inter-armées en Algérie, décide donc de prendre les mesures adéquates. Le 1er juin 1956, il charge ainsi un vétéran des services spéciaux, le colonel Léon Simoneau, de créer un nouvel organisme qui sera d’abord appelé RAP (pour Répression-Action-Protection) avant de devenir en avril 1957 le Centre de Coordination Inter-armées (CCI). Cet organisme sera placé directement sous l’autorité du commandant en chef en Algérie. Il sera composé d’un service de renseignement opérationnel (SRO), d’un service technique (ST), d’un vaste service d’enquêtes (Section P)9, et enfin d’un service action, la Section A, qui deviendra véritablement opérationnelle à partir d’avril-mai 195710. Avec le GM-11, cette dernière unité va désormais constituer l’autre versant des forces dont pourra disposer le Service Action du SDECE en Algérie. Et c’est naturellement Léonce Erouart qui va être porté à sa direction en attendant l’envoi d’un chef permanent par la Centrale de Mortier.

Le Nordiste commence par installer son quartier-général à Alger même, dans un site discret et ultra-sécurisé. En étudiant la situation avec ses supérieurs, il n’a pas tardé à comprendre que le problème le plus important et le plus urgent allait être celui des frontières. Les indépendances récemment accordées au Maroc et à la Tunisie ont en effet totalement changé la donne. Poussés par leurs opinions publiques, le sultan Mohammed V et le président Bourguiba ont autorisé le FLN à installer des troupes sur leur territoire. A mesure que l’armée française se retire, l’ALN a donc commencé à implanter des bases opérationnelles à proximité de l’Algérie, des bases dont elle va ensuite se servir pour convoyer des hommes, des armes et du matériel vers les maquis de l’intérieur11.

Dès le mois d’août 1956, cette situation va pousser l’état-major a lancer la construction de puissantes lignes de défense, d’abord situées le long de la frontière marocaine, puis égalment le long de la frontière tunisienne à partir de juin 1957. Pratiquement achevées en octobre 1957, ces structures vont recevoir le nom de « lignes Morice », du nom d’André Morice, alors ministre des Armées. Étant donné l’importance des distances (460 km pour la frontière orientale) et la nature accidentée du terrain, les décideurs français ont renoncé à bâtir un mur d’un seul tenant. A la place, ils ont opté pour un système plus souple constitué de barbelés électrifiés, de champs de mines et de bases d’observation. Lorsque les lignes sont sectionnées, les troupes de secteurs sont prévenues et se mettent immédiatement à la recherche des suspects. En cas de besoin, elles peuvent faire aux troupes de la réserve générale qui disposent de moyens conséquents et d’une grande expérience du combat. A partir de mars 1959, cette ligne Morice sera doublée par une seconde ligne de défense (la ligne Challe) et l’espace intermédiaire deviendra ainsi un vaste no man’s land. Dès lors, les maquisards de l’ALN vont se retrouver confrontés à de sérieuses difficultés pour arriver à entrer ou sortir du territoire algérien.

Bien qu’assez efficace, cette stratégie ne suffira pas à garantir l’imperméabilité de la frontière. Car pour cela, il faudrait aussi pouvoir détruire les bases arrières de l’ennemi. Comme il ne peut pas mener d’attaques aériennes sur les territoires d’États souverains (et d’ailleurs officiellement considérés comme des amis et des alliés), l’état-major français décide donc de recourir à une solution plus discrète mais qu’il espère tout aussi efficace : l’envoi de commandos clandestins. Cette mission sensible va être logiquement confiée à la Section A du CCI, la seule unité capable de mener des opérations clandestines, c’est-à-dire des opérations dont le gouvernement français refusera d’assumer la responsabilité si elles doivent être un jour dévoilées.

En liaison avec ses chefs, Simoneau, Decorse et « Germain », Erouart va donc mettre en place deux antennes régionales qui seront appelées « détachements avancés techniques » (DAT). La première sera basée à Oran et disposera d’une antenne opérationnelle à Colomb-Béchar, face au Maroc12. La seconde sera basée à Bône et contrôlera une antenne à Tébessa, juste en face de la frontière tunisienne. Pour piloter ces unités, Erouart va sélectionner les meilleurs éléments de la 11-DBPC. Leur mission consistera à intervenir dans une limite de 30 km derrière les frontières algériennes. Par petits groupes, ils iront se poster aux abords des routes empruntées par l’adversaire, identifieront la localisation exacte de leurs implantations, enregistreront les numéros de série des armements et l’immatriculation des véhicules, prendront des photos des individus présents, etc. Car la « Centrale » de Mortier va en effet avoir besoin de toutes ses informations pour arriver reconstituer les filières d’approvisionnement de l’ALN et l’organigramme exact de la rébellion. Lorsqu’ils en auront reçu l’ordre, les spécialistes de la Section A mèneront également des opérations de sabotage ou de harcèlement, pratiqueront des éliminations ciblées ou tenteront de faire des prisonniers. Puis, tout en revenant vers leurs bases, ils n’oublieront pas de camoufler des mines antipersonnel et des dispositifs pièges (boody trap) le long de leurs itinéraires de repli. Ils laisseront aussi tomber nonchalamment quelques cartouches truquées qui feront exploser les armes de ceux qui voudront s’en servir.

Rien ne devant marquer leur présence, les hommes de la Section A ne vont arborer aucun signe distinctif qui puisse relever leur unité d’appartenance. Personne ne devra être au courant de leur présence. Ils devront se fondre au maximum dans le paysage et seront d’ailleurs fréquemment remplacés afin que même leurs visages ne deviennent pas familiers aux habitants. Pendant leurs mission, ils porteront généralement la kachabia rayée des fellaghas et transporteront leurs armes à dos de mule. Avec le temps et encore une fois dans l’objectif de mieux se fondre dans le paysage, ils vont aussi recourir de plus en plus fréquemment à des supplétifs musulmans. Ces « harkis » seront d’un genre tout à fait.

Pour certains, il s’agira d’hommes qui ont un compte à régler avec le FLN et sont venus spontanément proposer leurs services à l’armée. D’autres seront recrutés dans les prisons et les camps de prisonniers, y compris parmi les anciens rebelles. Ils se verront alors proposer un effacement de leur condamnation ainsi qu’une forte rémunération en échange de l’accomplissement d’une mission spécifique. Transportés derrière les lignes ennemies, ils devront par exemple saboter du matériel ou bien neutraliser une cible avant de revenir ensuite en Algérie en suivant une filière d’évasion soigneusement établie à l’avance. Dans le langage des services, on surnommera ces drôles de recrues, qui ne doivent servir qu’une seule fois, des « agents torpedo » (ou E1). Pour tester la solidité de leur engagement, ces hommes seront soumis à de nombreux interrogatoires. On leur fera aussi réaliser (à leur insu) de fausses éliminations afin de mieux mesurer leur degré de compétence et d’implication.

Les services français ne manquant pas d’ingéniosité, il leur arrivera aussi parfois de confier à des agents Torpedo une mission tout en sachant pertinemment qu’ils ne l’accompliront pas et qu’ils déserteront à la première occasion venue. Afin de les contraindre à ne pas choisir cette voie, on leur fera croire par exemple qu’ils ont été empoisonnés et que leur seul moyen de survivre va consister à revenir en Algérie pour se faire administrer un antidote. On pourra aussi les équiper d’armes ou d’explosifs soi-disant spéciaux mais en réalité piégés avec des retardateurs, ce qui permettra de neutraliser les spécialistes du camp adverse qui voudront s’en servir ou les examiner. Les hommes de la Section A agissant sous couverture, beaucoup d’agents Torpedo resteront convaincus d’avoir eu affaire à une organisation anti-terroriste composée uniquement de civils européens.

Dès sa création, la Section A va également participer à plusieurs opérations de manipulation destinées à affaiblir les rangs des maquisards. Au cours de la seule année 1957, elle va par exemple mobiliser une centaine d’hommes à Rounia dans l’Ouarsenis pour monter l’opération « Kobus », une centaine d’autres à Bou Saada dans le cadre de l’opération « Olivier » et deux centaines à Lamartine, près d’Orléansville (Chlef), pour assurer l’opération « Pilote » aux côtés des Béni Boudouane du bachaga Boualem. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus sur toutes ces opérations qui ont déjà été mentionnées dans la biographie du colonel Roussillat. Il nous suffira de dire que Léonce Erouart a joué un rôle souvent déterminant dans chacune d’entre elles.

Parti IV

Notes :

1 Au printemps 1955, l’Algérie étaient encore si peu habituée à la guerre que les autorités judiciaires de Tizi-Ouzou avaient pour habitude de diligenter des enquêtes après chaque fusillade. Pour savoir qui avait tiré le premier, comment et dans quelques circonstances, les juges faisaient envoyer la gendarmerie afin que l’on fasse des constats, que l’on interroge les témoins et que l’on prenne des photographies. Après avoir discuté de la question avec le général Cherrière, le procureur-général d’Alger Paul Susini fit envoyer aux magistrats des instructions très claires afin que les soldats ne soit pas poursuivis dans le cadre d’actes de guerre. Mais certains magistrats zélés refusèrent d’obtempérer et, au final, il fallut attendre l’instruction inter-ministérielle du 1er juillet 1955, signée par les ministres Koenig (Armées) et Bourgès-Manoury (Intérieur) pour que les soldats soient définitivement mis à l’abri de toute poursuite pénale en cas d’ouverture du feu.

2 Paul Robert Krotoff était né le 9 août 1913 à Hawamdiyya en Egypte, où son père Sylvestre Krotoff (1875-1950) travaillait comme chimiste dans une sucrerie locale. Il devait son nom à consonance slave à un lointain ancêtre russe venu en France à l’époque napoléonienne. Engagé volontaire en novembre 1932, Robert rejoignit d’abord le 25ème régiment d’artillerie divisionnaire de Châlons-sur-Marne, puis le 59ème régiment d’artillerie de Sarrebourg en 1936. Admis à l’école militaire d’artillerie de Poitiers en octobre 1937, il en ressortit avec le grade de sous-lieutenant en septembre 1938. Il fut alors affecté au 36ème puis au 236ème régiment d’artillerie. Capturé par les Allemands le 20 juin 1940, il passa toute la durée de la guerre comme prisonnier à l’Oflag VI-B. Son cousin, Serge Krotoff, combattit pour sa part dans la Waffen-SS et finira fusillé par les hommes de la 2ème DB. Libéré en mai 1945, Robert est envoyé en Indochine en décembre 1945. Il commande une compagnie du 1er bataillon de chasseurs laotiens jusqu’en décembre 1947. Après un séjour au groupement d’aviation d’observation n°20, il est détaché auprès du SDECE en avril 1949. En janvier 1950, il fonde puis dirige le Centre d’instruction des réservistes volontaires parachutistes (CIRVP) de Cercottes. Très charismatique, il entretenait d’excellentes relations avec son supérieur, le lieutenant-colonel « Morlane », chef du Service Action du SDECE. Le 11 juin 1953, à l’occasion d’un saut d’entraînement à Châteaudun, il se brise une vertèbre mais n’en reprend pas moins très rapidement son poste. En novembre 1955, il laisse le commandement du CIRVP au capitaine Roger Flamand pour aller prendre la tête du GLI. De façon tout à fait exceptionnelle pour un membre des services spéciaux, il aura droit à des funérailles officielles aux Invalides en présence de Morlane et de Decorse. Il sera ensuite enterré dans l’enceinte même du camp de Cercottes. Marié à Marie-Henriette Caron, il était père de trois enfants.

3 En fin de compte, les principaux responsables de l’insurrection en Kabylie (Krim Belkacem, Omar Ouamrane, Abane Ramdane et Mohammedi Saïd) seront tous les quatre contraints de quitter l’Algérie lorsque la répression va s’intensifier en 1957 (Hocine Aït Ahmed s’était installé en Egypte dès le mois de mai 1952 et Mohammed Zamoun avait été arrêté en février 1955). Leurs successeurs, Amirouche Aït Hamouda et Abderahmane Mira, seront tués au combat au cours de l’année 1959. De tous les pionniers, seul Mohand Ould el-Hadj parviendra à tenir jusqu’à l’indépendance, mais au prix d’une renonciation presque complète aux opérations militaires..

4 A partir de l’été 1956, le FLN-ALN va adopter une structure régionale divisée en six provinces (wilaya) commandée chacune par un officier qui recevra le grade de colonel. Ces colonels disposaient d’un état-major particulier formé de plusieurs adjoints chargés respectivement des affaires militaires, du renseignement, des liaisons et de l’armement, de la propagande et de l’organisation politico-administrative (nizam). Les six provinces étaient à leur tout découpées en différentes zones (mintaka), elles-mêmes divisées régions (nahya), secteurs (kasma) et bourgs (douar). Les troupes de l’ALN étaient réparties entre un commando de wilaya rattaché directement à l’état-major et des commandos zonaux implantés localement. Les principales subdivisions étaient le bataillon (falaïk) de 360 hommes, la brigade (katiba) de 120 hommes et la section (firka) de 30 hommes. A partir de 1958/1959, face à l’intensification des opérations militaires, la plupart de ces structures vont être anéanties et les autres vont entrer en sommeil. Seules de petites cellules éparses vont réussir à tenir. Il faudra attendre 1961-1962 pour que l’organisation régionale ne soit réactivée.

En novembre 1956, une partie du GM-11 va participer à l’opération Mousquetaire/Amilcar, qui devait permettre de reprendre aux Égyptiens la zone du Canal de Suez. Emmenés par leur chef de corps, Pierre Decorse, secondé pour l’occasion par ses adjoints Frédéric Bauer, René Razaire, Jacques Ferrari et Jean Bertrand, 400 hommes du GM-11 vont embarquer à Alger le 28 octobre à destination de Chypre, où ils arriveront deux jours plus tard. Le 5 novembre, ils vont sauter sur Port-Saïd où ils parviendront rapidement s’emparer de tous leurs objectifs au prix de pertes légères (2 tués et 3 blessés). Dès le lendemain pourtant, ils devront cependant stopper leur progression car Londres et Paris avaient dû céder aux pressions américano-soviétiques. En fin de compte, les soldats du GM-11 rembarqueront pour l’Algérie le 22 décembre 1956 afin de laisser la place aux soldats des Nations Unies.

6 En août 1956, au nez et à la barbe des troupes françaises, le FLN parviendra même à organiser un congrès clandestin dans la vallée de la Soummam en Kabylie. Plusieurs commandants d’importance y participeront, dont plusieurs de ceux que le GLI essayait vainement de capturer depuis plusieurs mois : Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Amar Ouamrane, Amirouche Aït Hamouda, Slimane Dehiles, etc.

7 Les maquisards de l’ALN avaient d’ailleurs un proverbe qui résumait parfaitement cette tactique : « rien de sert de mourir, il faut vaincre et courir ».

8 Sur le plan opérationnel, l’armée française en Algérie était divisée en deux grandes composantes. Les unités dites de secteurs, qui formaient 90% du total, assuraient la surveillance de 7 500 « points stratégiques » répartis à travers tout le territoire. Les unités de la réserve générale étaient à la disposition de l’état-major et pouvaient intervenir partout où la situation le réclamait.

9 Dirigée par le lieutenant-colonel Clément Ruat, la Section P s’appuyait sur un important réseau d’antennes régionales, les DOP (Dispositifs opérationnels de protection). En mai 1958, elle employait environ 1 500 personnes (militaires, mais aussi policiers et gendarmes), réparties en 24 DOP et 38 antennes. Si elles se montrèrent très efficaces dans leur travail de démantèlement de l’infrastructure politique et militaire du FLN, les méthodes brutales employées par les DOP suscitèrent aussi de graves polémiques.

10 SHD 1H 1474/2.

11 L’ALN disposait d’environ 2 000 personnels en Tunisie au milieu de l’année 1957, elle en aura 8 000 en 1958, 15 000 en 1960, 22 000 en 1962. Elle avait 2 000 au Maroc en 1957 et ils seront 10 000 en 1962. Cette « armée des frontières », disciplinée et bien équipée en matériels lourds, sera reprise en main par Mohammed Ben Brahim Boukharouba (dit « Houari Boumedienne » )à partir de 1959. Ce dernier en fera le fer de lance de sa prise de pouvoir à l’été 1962 puis le pilier de son régime à partir de 1965 (au grand dam des survivants des maquis de l’intérieur et des responsables du gouvernement provisoire de la République algérienne, le GPRA).

12 L’antenne de Béchar s’appelait officiellement le Commando de chasse autonome saharien n°2, CCAS-2.

Crédit photographique : la palmeraie d’El-Kantara dans les Aurès [SELRES_4763e2aa-0ecb-4f30-93b9-2eceafba2f7eSELRES_a120f286-0f08-4267-ae41-9d34a71e22fdBy Yves Jalabert (Flickr: [1]) [CC BY-SA 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)%5D, via Wikimedia CommonsSELRES_a120f286-0f08-4267-ae41-9d34a71e22fdSELRES_4763e2aa-0ecb-4f30-93b9-2eceafba2f7e]

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