Le colonel Erouart et l’aventure du 11e Choc (II)

Partie I

III. Missions spéciales en Indochine (1951-1955)

. Le SDECE à la rescousse

En fondant le SA, Morlane pensait surtout à contrer une éventuelle invasion du territoire français par l’armée soviétique et c’est pourquoi il avait d’abord refusé d’envoyer ses hommes en Indochine, alors que l’armée française y était pourtant bien à la peine face au Viet Minh. Alors que le coup de Prague et le blocus de Berlin venaient de tendre sérieusement la situation internationale, le SDECE voulait en effet pouvoir disposer de tous ses hommes sur le sol de la Métropole.

Mais la donne va changer à partir d’octobre 1950. Après le désastre lors de la bataille de la route coloniale 54, l’état-major français finit par admettre que sa stratégie de contre-insurrection est inadaptée. Dans une dernière tentative pour essayer de renverser une situation devenue critique, les autorités politiques décident donc d’envoyer sur place le général Jean de Lattre de Tassigny en lui confiant des moyens militaires accrus ainsi qu’une très large autonomie politique.

Et effectivement, l’habile stratège va parvenir à contenir les offensives ennemies lors des batailles successives de Vinh Yen (janvier 1951), Mao Khé (mars 1951), Nienh Binh (mai 1951), Day (juin 1951) et Nghia Lo (octobre 1951), empêchant ainsi la perte du delta du fleuve Rouge et la chute de Hanoï. En parallèle et en leur démontrant qu’il combat au Tonkin le même ennemi que celui qu’ils affrontent pour leur part en Corée, de Lattre va obtenir des Américains qu’ils soutiennent l’effort de guerre de l’armée française. Enfin, le « généchef » va faire de son mieux pour crédibiliser le pouvoir de l’empereur Bao Daï, qu’il va essayer de présenter comme le meilleur rempart d’un Vietnam libre et démocratique face à la dictature communiste.

Mais de Lattre n’en est pas moins convaincu qu’il va aussi lui falloir mettre au point des méthodes de combat innovantes s’il veut réussir à renverser le cours des événements. En juillet 1951, il va ainsi créer les fameux commandos Nord-Viêtnam, des unités très spéciales pilotées par des officiers et sous-officiers français mais composées majoritairement de Vietnamiens anti-communistes et parfois même d’anciens Viêt Minh ralliés au gouvernement. Ces commandos, qui seront bientôt près d’une trentaine, vont multiplier les exploits en allant s’infiltrer jusqu’au cœur des lignes adverses. Mais s’ils vont se montrer redoutables en tant que troupes de choc, le renseignement et la manipulation ne seront jamais la spécialité des commandos Nord-Viêtnam. Or de Lattre veut aussi pouvoir jouer cette carte-là. Par l’intermédiaire de son aide de camp, le colonel Déodat de Puy-Montbrun (1920-2009), il va donc entrer en contact avec le colonel Maurice Belleux (1909-2002), l’homme qui dirige depuis décembre 1947 la section 49, autrement dit l’antenne locale du SDECE. A la suite de cette première approche, une délégation du SDECE1 va se rendre à Saïgon afin d’évaluer la situation et pour mesurer ce que le SA peut apporter à l’armée française dans son combat contre le Viet Minh.

Le 7 avril 1951, un accord est finalement signé entre l’état-major et le SDECE2. Il comporte deux clauses importantes. D’une part, le colonel Belleux va obtenir la haute main sur toutes les questions de renseignement dans l’ensemble de la sphère indochinoise. Il disposera pour ce faire d’un personnel et de moyens conséquents, et notamment d’un service d’écoute radio, le STR, installé dans la ville de Dalat. Sur le plan opérationnel d’autre part, le Service Action va recevoir l’autorisation d’implanter l’une de ses antennes en Indochine. Baptisée du nom passe-partout de Groupement des commandos mixtes aéroportés (GCMA), cette unité dépendra à la fois de l’état-major et de la direction du SDECE. A sa tête, on va retrouver un ancien de la 2ème DB, le colonel Edmond Grall. Conformément aux instructions qu’il a reçu, ce dernier va demander à ses hommes d’aller se battre contre l’ennemi en l’engageant sur son propre terrain et en utilisant ses propres armes qui sont celles de la guérilla.

Pour mener ce vaste et audacieux projet, le colonel Grall va bien sûr devoir trouver des hommes capables de réaliser. Et où pourrait-il recruter de meilleurs experts si ce n’est au 11ème Choc ? A l’été 1951, un formulaire de mutation de type 310/018 commence donc à être distribué au sein de l’unité. Les demandes ne tardent pas à affluer sur le bureau du colonel Godard, mais celui-ci renâcle à l’idée de devoir se séparer de ses meilleurs éléments et il faudra les pressions conjuguées de l’état-major et de la Centrale du boulevard Mortier pour qu’il finisse par céder. Erouart sera alors l’un des premiers à s’engager.

. Un nouveau monde

Le 28 décembre 1951, Léonce Erouart embarque donc à Marseille pour un trajet d’une trentaine de jours à destination de l’Extrême-Orient. Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, les escales du navire seront à chaque fois pour lui l’occasion de découvrir de nouvelles atmosphères et de nouveaux décors totalement insolites. L’ambiance à bord des navires de transport de troupes est généralement bon enfant, malgré ou peut-être sans doute parce que les hommes n’ignorent pas les difficultés et les dangers qui les attendent à l’arrivée. Le 29 janvier 1952, le paquebot débarque finalement ses passagers à Saïgon. Après avoir été présenté au colonel Edmond Grall, Erouart va ensuite pouvoir attendre sa première affectation en parcourant un peu la ville.

En apparence certes, tout y semble normal. Les services publics fonctionnent et les jonques sillonnent tranquillement le fleuve en transportant à leur bord quantité de marchandises. Dans les rues, toujours animées, les voitures se font de plus en plus nombreuses et disputent désormais la route aux vélos. Les lieux à la mode, comme le Continental ou le Café de la Paix, fonctionnent aussi bien qu’autrefois, attirant une riche clientèle étrangère férue d’exotisme et permettant ainsi à la colonie des expatriés corses de faire de juteuses affaires. Dans le quartier chinois de Cholon, les fumeries d’opium et les casinos comme le célèbre Grand Monde tournent eux-aussi à plein régime, enrichissant pour leur part la mafia chinoise ou les hommes de main de l’empereur Bao Daï, dont l’intégrité n’est pas la première des qualités. Erouart, qui n’a sans doute jamais rien connu d’autre que les panoramas de la Métropole, est totalement dépaysé.

Mais il sait bien qu’il n’est pas venu là pour faire du tourisme. Et de fait, le feu couve sous la cendre. Déjà, le nombre anormalement élevé de soldats en uniforme indique clairement que le pays est en guerre. Tandis que les journées sont généralement calmes, des coups feu éclatent parfois une fois la nuit venue. Malgré la censure qui pèse sur eux, les journaux évoquent à longueur de colonnes les attentats et les meurtres qui se produisent jusque dans le centre-ville. Et c’est pire lorsque l’on sort de l’agglomération. Pas une ville, pas un village ou presque qui ne possède sa caserne ou son poste de garde, pas une route qui ne soit entrecoupée de barrages. Aux abords des rizières, on voit parfois s’avancer de mystérieuses colonnes d’hommes en costumes noirs ou beige. Ce sont les soldats du Viêt Minh qui, discrètement et subrepticement, poursuivent une guerre de tous les instants contre les forces françaises auxquelles ils veulent arracher l’indépendance de leur pays.

Un pays dont ils contrôlent d’ailleurs déjà de larges secteurs. En effet, depuis qu’il a lancé son insurrection voilà déjà six ans, le Viêt Minh a déjà enregistré des progrès territoriaux spectaculaires et les militaires français ont bien du mal à le contenir. Dans d’immenses zones de l’Annam et du Tonkin, les communistes sont en territoire conquis. Ils possèdent leurs casernes, leurs usines et font même fonctionner leurs propres ports. Ils y déplacent des divisions entières à découvert et ne craignent plus rien d’autre que les raids aériens sporadiques des F6F-Hellcat français. Ils imposent aussi leur loi, leur administration et leur propagande à une population qui, qu’elle soit ou non favorable à leur projet politique, n’a de toute façon pas d’autre choix que de leur obéir.

Et c’est justement à cette situation d’impunité que le général de Lattre a désiré mettre fin et c’est pourquoi il a choisi de faire appel au Service Action du SDECE.

. Missions d’infiltration au Cambodge

Afin de s’acclimater au terrain, Erouart est d’abord envoyé dans le Nord-Est du Cambodge, où il va diriger pendant plusieurs mois des opérations d’infiltration et de destruction contre les forces du Viêt Minh. Les Français viennent en effet tout juste de découvrir l’existence de ce que l’on appellera un jour la « piste Ho Chi Minh », ce vaste réseau de routes et de sentiers qui serpentent depuis le Tonkin jusqu’à la Cochinchine en passant par les sommets de la cordillère annamite. Cette artère, très bien camouflée, permet aux soldats communistes de faire passer discrètement mais en grandes quantités des hommes et du matériel depuis leurs bastions du Nord jusque vers leurs zones d’opérations les plus méridionales. Dans cette stratégie, le contrôle du territoire cambodgien est donc vital. Heureusement pour elles, les forces d’Ho Chi Minh y disposent d’alliés locaux, les Khmers Issarak (« Khmers libres »). Théoriquement dirigés par le militant Son Ngoc Minh (1920-1972), ceux-ci sont en réalité totalement inféodés au parti communiste vietnamien.

L’objectif d’Erouart et de ses hommes va donc consister à s’installer sur le terrain de l’ennemi pour obtenir sur lui le maximum de renseignements et notamment pouvoir repérer ses installations en prévision de futurs bombardements. Lorsque l’occasion se présentera, ils devront également chercher à nouer des contacts avec la population locale afin d’y recruter des partisans. Enfin, les GCMA ont aussi reçu l’ordre de détruire tout ce qu’ils peuvent. Qu’il s’agisse de couler une jonque qui servait jusque-là à acheminer des hommes, d’abattre un élément ennemi isolé, de faire sauter un stock d’arme ou de ravitaillement, ils vont être libres de choisir leur programme d’action, du moment que cela contribue d’une façon ou une autre à affaiblir le Viêt Minh. Plutôt que de se déplacer en véhicule et de risquer d’attirer ainsi l’attention de l’ennemi, qui aurait alors tout le temps de s’éparpiller ou de contre-attaquer, les hommes des GCMA vont être le plus souvent parachutés en pleine jungle. Ils s’avanceront ensuite à pied vers leurs cibles afin d’essayer de les prendre par surprise.

Ce sont là des missions très difficiles, accomplies sur un terrain escarpé, dans une chaleur et une humidité constantes. La tension nerveuse est permanente car il faut se méfier de tout et demeurer sur un qui-vive permanent. En effet, c’est généralement lorsque l’on s’y attend le moins que lennemi lance ses embuscades. Dans les villages traversés, les habitants se montrent généralement plutôt cordiaux. Ils invitent même parfois les Français à venir partager le choum, l’alcool de riz local. Mais il est très difficile de savoir s’ils désirent vraiment collaborer ou bien s’ils travaillent en réalité pour l’adversaire et s’ils ne cherchent ainsi qu’à mieux leurrer leurs hôtes. Et si c’est le cas, alors il n’est pas aisé de déterminer si c’est de leur plein gré qu’ils le font ou bien s’ils y ont été contraints à force de menaces. Même une fois de retour au camp, la paix n’est pas assurée pour autant. Car les supplétifs locaux ne sont pas toujours sûrs. Certains, c’est bien connu, travaillent secrètement pour l’ennemi. Tout le monde connaît l’histoire de l’adjudant-chef Roger Vandenberghe, ce jeune héros des commandos Nord-Vietnam, tué le 5 janvier 1952 dans son sommeil par son propre adjoint vietnamien, qui partira ensuite se rallier au Viêt Minh. Et ce genre de drame, il y en a eu de multiples exemples par le passé.

Erouart et ses hommes sont parfois perplexes. Lorsqu’il s’agissait de défendre la patrie contre les occupants allemands, il était assez évident de savoir contre qui et pourquoi l’on se battait. Mais ici, les choses sont plus compliquées, l’Indochine ressemble à un théâtre d’ombre ou chacun semble jouer un double-jeu, où l’ennemi d’hier est devenu l’allié d’aujourd’hui et inversement.

Mais alors, pourquoi donc se battre et risquer sa vie dans ces conditions ? Chez les hommes du GCMA, c’est surtout le sens du devoir qui joue à plein. Envoyés pour accomplir une mission précise, ces grands professionnels savent qu’il leur revient de la mener jusqu’au bout, quelle qu’en soit les risques et le prix à payer. Sur le plan idéologique, plus encore que la sauvegarde d’un empire colonial dont chacun sait bien qu’il est condamné, du moins dans sa forme ancienne, c’est surtout l’anticommunisme et la lutte contre l’expansionnisme soviétique qui sont mis en avant. C’est particulièrement vrai chez les officiers, dont beaucoup estiment que la partie qui se joue en Indochine pourrait bien un jour se poursuivre en Métropole. Enfin, une fois engagé dans la rudesse du combat, c’est alors le sens de la camaraderie, la solidarité, l’importance de la parole donnée ou tout simplement l’instinct de survie qui prennent rapidement le pas sur toutes les autres considérations. Armés de ce quelques principes de base, les soldats français sauront effectivement faire preuve d’une ténacité et d’une résilience surprenantes.

. La création des maquis du GCMA

A partir du printemps 1952, l’état-major décide de confier au GCMA une nouvelle mission. Ils devront désormais recruter et armer des volontaires indigènes choisis parmi les ethnies minoritaires les plus hostiles au Viêt Minh, comme les Hmongs (aussi appelés Méos), les Thaïs noirs, les Nung ou encore les Hrés.

Vivant dans leurs paillotes installées au cœur de montagnes escarpées, cultivant le riz dans les clairières qu’elles arrachent à la jungle, chassant le buffle sauvage, ces populations fières et ombrageuses n’ont jamais pu supporter très longtemps le poids d’un pouvoir étranger. Or, un certain nombre de leurs chefs acceptent de plus en plus mal la tutelle pesante que leur imposent les cadres communistes. Réquisitions forcées d’hommes et de riz, corvées de charroi, fréquentes exécutions de voleurs, de déserteurs ou d’indicateurs (réels ou supposés), les commissaires politiques du Viêt Minh n’y vont pas par quatre chemins pour imposer leur loi. Plus grave encore, ces ethnies reculées, qui ont toujours farouchement défendu leur identité et leurs traditions, commencent à voir dans le parti communiste le faux nez de l’expansionnisme des Kinh, l’ethnie majoritaire. Après avoir été approchés ou bien de leur propre autorité, certains ont donc décidé de se rallier aux Français dans l’espoir d’obtenir d’eux un appui matériel et militaire pour défendre leurs territoires.

L’état-major, qui n’en demandait pas tant, choisit de confier cette délicate mission aux hommes du GCMA. Très rapidement, ceux-ci vont aller s’enfoncer au cœur de la jungle afin de prendre contact avec ces nouveaux partisans et tenter de créer à leurs côtés des sortes de contre-maquis en pleine zone Viêt Minh. L’expérience va très bien fonctionner et, au printemps 1954, les services français contrôleront ainsi près de 13 000 maquisards3. La présence de ces vastes territoires insoumis au cœur même de sa zone d’action privilégiée va contraindre le Viêt Minh à mobiliser des troupes importantes pour tenter de les réduire, ce qui était exactement l’objectif des stratèges français, qui cherchaient justement à diminuer au maximum la pression que l’ennemi faisait peser sur le « Vietnam utile ».

. Le centre d’instruction du Cap Saint-Jacques

Afin que tous ces volontaires puissent être encadrés par leurs propres corps d’officiers et de sous-officiers, le colonel Grall décide de créer deux écoles de formation spécialisées dans le combat anti-insurrectionnel. La première sera installée à Cu Duong au Tonkin, mais la plus importante sera le Centre d’Entraînement Spécialisé (CES) de Ty Wan, situé près du Cap Saint-Jacques (act. Vung Tau), au sud de Saïgon4. C’est le SDECE qui fournira (assez chichement) le matériel et les personnels nécessaires.

Pour piloter le centre de Ty Wan, Grall décide de faire appel à Erouart, non seulement en raison de la solide expérience que ce dernier a acquis à Perpignan, mais aussi parce qu’il est désormais libre de toute affectation. En effet, le roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, a obtenu des Français que les supplétifs formés dans son pays par le GCMA soit finalement intégrés dans la nouvelle armée cambodgienne (le pays finira par obtenir son indépendance le 9 novembre 1953). La mort dans l’âme, Erouart a donc dû renoncer à son commandement.

En juin 1952, l’officier français arrive à Ty Wan où il se met immédiatement à la tâche. Avec ses adjoints, il va tout d’abord lui falloir mettre au point un stage de formation adéquate. Ils optent pour une formule extrêmement pratique qui sera conduite sur une durée d’environ deux mois. Au terme de cette période, les recrues seront brevetées saboteur, parachutiste, opérateur radio, agent de renseignement, chef d’équipe ou chef de groupe. Une fois considéré comme opérationnel, le centre va commencer à voir affluer vers lui des centaines de recrues envoyés de toute l’Indochine par les cadres locaux des GCMA.

La tâche d’Erouart n’est certes pas toujours facile, car beaucoup de ses élèves ne sont pas francophones et la plupart sont même analphabètes. Venant des jungles des hauts plateaux, ils n’ont souvent jamais mis de chaussure et n’ont même parfois jamais pénétré dans une véritable ville. S’ils ne manquent ni de courage ni d’endurance, ils ne connaissent rien non plus aux techniques du combat moderne et il faudra tout leur apprendre. Avec l’aide de son officier de renseignement, Erouart devra aussi veiller à empêcher que le Viet Minh ne puisse pas infiltrer le CES. Une sélection draconienne et une surveillance constante seront donc de mise. En juillet 1952, le grave attentat commis contre le centre de repos des militaires du Cap Saint-Jacques viendra rappeler à tous la gravité de la menace.

Malgré les difficultés, Erouart va rapidement obtenir des premiers résultats très concluants car la plupart des recrues sont motivées et font de rapides et réels progrès. Devenue la meilleure vitrine du GCMA, Ty Wan recevra de temps à autre la visite de hautes personnalités. Erouart accueillera ainsi à plusieurs reprises le colonel Belleux ainsi que le général Van Hinh, le nouveau chef d’état-major de l’armée vietnamienne. Un jour, alors qu’il recevait une délégation de militaires américains, il va organiser contre eux une fausse attaque Viêt Minh menée en réalité par ses propres hommes. Impressionnés, les Américains accepteront d’augmenter les crédits qu’ils versaient déjà au CES et lui attribueront en outre deux avions Dakota achetés par leurs soins en Afrique du Sud.

En tout, près de 1 000 cadres Action seront formés à Ty Wan, dont près de 300 à des postes de spécialistes radio. Le plus célèbre d’entre eux sera un chef Hmong, Vang Pao (1929-2011), qui deviendra plus tard l’un des meilleurs généraux de l’armée laotienne.

. Le GCMA sur les côtes de l’Annam

Toutefois, et même s’il ne mésestime pas l’importance de sa mission de formation, Erouart veut aussi pouvoir aller combattre auprès de ses camarades, dont beaucoup tombent alors au champ d’honneur. Pour lui en effet, un chef para doit être capable de montrer l’exemple et prendre des risques. En janvier 1953, il finit par obtenir gain de cause. Remplacé à la tête du CES de Ty Wan par son adjoint, l’officier Daniel Pradère-Niquet (1922-2014), il rejoint le service actif.

Une nouvelle mission a alors été confiée aux GCMA : effectuer des opérations coups de poing contre les côtes de l’Annam contrôlées par le Viêt Minh. Certes, l’aviation pourrait parfaitement se contenter d’effectuer des raids contre la zone, mais l’état-major veut créer un choc psychologique chez l’adversaire en lui montrant que les Français restent capables de mener des opérations jusqu’au cœur de sa « zone de confiance ». Au passage, le Viêt Minh sera contraint d’installer des troupes de protection, ce qui relâchera d’autant plus la pression qu’il maintient sur d’autres secteurs du front. Le GCMA a été choisi pour participer à ces missions en raison de sa remarquable expérience en matière de sabotage. Il sera accompagné par les commandos Marine (qui superviseront l’aspect amphibie) et par certains commandos Nord-Viêtnam (qui formeront les troupes d’appui).

Le 29 janvier 1953, afin de décourager les hommes de Giap d’attaquer la ville voisine d’An Khé, l’état-major français décide de lancer une offensive de diversion contre le port de Qui Nhon. Ce sera la mission « Toulouse », à laquelle Erouart va prendre une part décisive. Débarqués de nuit depuis leurs bateaux, les Français vont investir prudemment la zone à la grande surprise des habitants qui n’avaient plus vu un soldat français depuis 1948 ! Puis, pendant que ses hommes assurent la sécurisation du périmètre, Erouart va mener personnellement le sabotage du matériel ennemi, en particulier de ses locomotives. L’officier des services spéciaux est en effet considéré comme un spécialiste de la manipulation d’explosifs, au point d’avoir reçu le surnom de « Plastic ». Finalement, au bout d’une semaine et face à l’arrivée de plusieurs bataillons Viet Minh, les Français vont prudemment rembarquer. L’opération aura néanmoins permis de faire diversion et de sauver An Khé.

En mai 1953, les GCMA remettent cela avec la mission « Crozet ». Cette fois-ci, l’objectif visé sera le pont ferroviaire situé sur la commune de Gia Huu, près de Tamquan. A nouveau, l’opération sera un succès et le pont sera totalement détruit. Le 11 juillet 1953, Erouart et les siens entament dans le même esprit l’opération « Mazagran », menée cette fois-ci près de Quang Ngaï et avec des résultats tout aussi excellents. A peine quelques jours plus tard, le 16 juillet, ils assurent la mission « Ifrane » qui a lieu à Song Tra Bang, près de Vinh Anh. Cette fois-ci, il ne s’agira plus d’un simple coup de main mais d’une véritable offensive, pour laquelle le GCMA va devoir mobiliser quatre bataillons commandés respectivement par les lieutenants Frédéric Bauer, Tostain, Jean Prévot et Guy Tocqueville. Le résultat sera à la hauteur des moyens consentis : plusieurs batteries ennemies détruites, 52 tués et 11 prisonniers chez l’adversaire, un important stock d’armes saisi. Le GCMA et les commandos marine n’auront eu que 7 blessés dans leurs rangs.

. Le GCMA en Cochinchine

Les succès remportés par Erouart attirent sur lui l’attention du colonel Roger Trinquier, qui a récemment succédé au colonel Grall à la tête du CGMA5. En octobre 1953, et alors que l’insurrection commence à toucher de nouveaux secteurs jusque-là épargnés, Trinquier demande donc à Erouart de quitter l’Annam et de mettre en place une antenne méridionale pour le GCMA.

Installé dans une base secrète implantée rue Tabert, au centre de Saïgon, l’officier se met à la tâche et ne tarde pas à créer trois nouveaux groupes de commandos qui vont bientôt pouvoir rayonner sur toute la Cochinchine : le GC-602 de Phuc Hoa, le GC-603 de Tay Ninh et le GC-604 de Baria. Sous son commandement, ces unités vont accomplir de nombreuses opérations d’infiltration à travers le delta du Mékong.

En parallèle, Erouart se livre aussi à des opérations de renseignement et de manipulation de l’adversaire. Il va ainsi parvenir nouer des contacts directs avec plusieurs chefs Viêt Minh implantés dans la zone de Phan Thiêt afin d’obtenir leur ralliement à l’armée française. Placé directement sous les ordres des colonels Trinquier et Belleux, qu’il va pouvoir rencontrer fréquemment, Erouart va ainsi mieux se rendre compte de l’extrême complexité du combat que mène la France en Indochine. Car cette guerre, coloniale au départ, est désormais devenue une véritable guerre civile. Les minorités ethniques et religieuses (Catholiques, Caodaï, Hoa Hao) ainsi que les milieux mafieux (notamment les fameux Binh Xuyen) ont tout à perdre en effet d’une victoire communiste, ce qui explique qu’ils fassent de leur mieux pour aider l’armée française, quand bien même ils seraient eux aussi de fervents nationalistes et indépendantistes vietnamiens.

Mais les choses s’accélèrent brutalement à partir du 13 mars 1954, lorsque le Viêt Minh se lance à l’assaut du camp retranché que les Français ont installé quelques mois plus tôt dans la cuvette de Diên-Biên-Phu, à la frontière entre le Tonkin et le Laos. La bataille fait rage pendant plusieurs semaines et devient de plus en plus épique. Le 7 mai 1954, la radio annonce finalement la chute de la garnison. La France a perdu 2 300 hommes durant les combats tandis que plus de 11 000 de ses soldats ont été faits prisonniers par l’ennemi (7 800 ne reviendront d’ailleurs pas de leur captivité). Le président du Conseil, Pierre Mendès-France, apprend la nouvelle alors qu’il est en train de participer aux négociations de Genève, qui devaient justement ramener la paix dans la région. Estimant que la France vient de perdre son atout le plus précieux, il comprend qu’il n’a plus d’autre choix que de céder aux pressions de ses ennemis. Heureusement pour lui, les Etats-Unis vont intervenir pour limiter un peu les espoirs du camp communiste. Sous leur pression et sur les conseils de prudence des Chinois, Ho Chi Minh finira par accepter d’apposer sa signature à l’accord du 20 juillet 1954, qui va entraîner le découpage (temporaire) de l’Etat du Vietnam en deux parties. L’une au nord du 17ème parallèle sera contrôlée par les communistes tandis que par la partie méridionale le sera par les nationalistes, des élections devant à terme permettre une éventuelle réunification. Le 21 juillet 1954, le GMI est finalement dissous et, le 11 août, le cessez-le-feu intervient en Cochinchine. Après neuf années de conflit qui ont fait plusieurs centaines de milliers de victimes, les armes se taisent enfin.

Erouart va cependant devoir rester en Indochine pendant encore quelque temps. Dès le mois de juillet 1953 en effet, le CES de Ty Wan a été reconverti afin de pouvoir accueillir des cadres vietnamiens. Nommé conseiller militaire de l’armée sud-vietnamienne, Erouart va ainsi contribuer à la création puis à la formation de son premier Service Action.

Mais là encore, la situation ne va pas tarder à évoluer défavorablement pour les Français. Car après avoir pris la tête du gouvernement du Sud-Vietnam le 26 juin 1954, le nouveau Premier-ministre, Ngo Dinh Diem (1901-1963), annonce tout de suite son intention de mettre à bas les dernières traces de l’influence française. Fermement soutenu par les responsables de la MAAG, la mission d’assistance américaine (dirigée par le général John O’Daniel et surtout par son adjoint, l’intrigant colonel Edward Lansdale), Diem sait qu’il peut désormais se passer de l’aide des conseillers français. Au passage, cette attitude lui permettra aussi de se forger à moindre coût l’image d’un nationaliste vietnamien intransigeant et donc de contrer la propagande communiste qui l’assimile à un traître à la solde de l’étranger.

En avril 1955, victimes de ces grandes manœuvres géopolitiques, Léonce Erouart, Jean Sassi et tous les anciens du GMI doivent donc embarquer à bord du « Campana » à destination de la France. Ils ont l’esprit maussade en pensant à tous les efforts qu’ils ont dû accomplir en vain, à tous ces camarades qu’ils ont dû enterrer mais aussi à tous ces hommes qu’ils ont formés et armés et dont ils savent que la situation va devenir de plus en plus précaire maintenant que les Français ont dû partir.

Une fois rentrés en France cependant, les anciens de l’Indochine ne vont pas tarder à découvrir que ce n’est plus la situation de l’Asie qui préoccupent les responsables politiques, mais bien celle qui a cours en Algérie. Si des ennuis de santé vont empêcher Jean Sassi de jouer un rôle dans cette aventure, ce ne sera pas le cas de Léonce Erouart, qui va devenir l’un des acteurs majeurs (et pourtant totalement oublié), du conflit algérien.

Partie III

Notes : 

1 Cette délégation était notamment composée de Pierre Fourcaud, Jacques Morlane, Marcel Chaumien, René Bichelot et Léon Dunant-Henry.

2 Décision n°174/CAB/MIL/ED, signée de Lattre de Tassigny (SHD 10 H 631).

3 Les principaux maquis du GCMA avaient été implantés chez les Mans de Cho Quan Lo dans la région de Pha Long (capitaine Bonardi), les Nungs de Ly Seo Nung à Than Uyen (capitaine Roger Faulques), les Thaïs de Deo Van Long à Dien Bien Phu (capitaine René Hébert), les Hmongs (« Méos ») de Touby Liphong dans la région du Tranninh et les Hrés de l’Annam central (capitaines Pierre Hentic puis Pierre Thébault).

4 Initialement, le camp de Ty Wan avait été mis en place pour abriter un cantonnement de la Première demi-brigade coloniale de commandos parachutistes (1-DBCPC). En juin 1951, il fut repris en main par René Bichelot pour le compte du SDECE. Le CES servit d’abord pour former les propres hommes du GCMA avant d’être ensuite principalement dédié à l’instruction des cadres indigènes.

5 Cette passation de pouvoir s’explique par le scandale qui a touché le GCMA en janvier 1953. Le haut-commissaire Jean Letourneau avait été mis au courant de l’existence d’une opération secrète baptisée X. Menée par le GCMA depuis l’été 1952, elle consistait à racheter aux paysans Hmongs la plus grande partie de leur production d’opium pour la revendre ensuite aux Triades de Saïgon. Le bénéfice était évident. D’une part, le GCMA se garantissait le soutien des Hmongs, chez qui la culture de l’opium était à la base de l’économie. Ensuite, cela ôtait au Viet Minh une part importante de ses bénéfices (tant il est vrai que les communistes, quoi qu’ils aient pu en dire, se finançaient eux-aussi grâce au trafic de stupéfiant). Mais il va de soi que les décideurs politiques se montrèrent insensibles à valeur de ces arguments. Désigné comme le fusible, le colonel Grall se retrouva mis aux arrêts de rigueur et dut céder sa place à son adjoint, Roger Trinquier. Quant aux GCMA, dont le nom sentait désormais le souffre, ils devinrent le Groupement Mixte d’Intervention (GMI), sans que rien ne soit modifié pour autant dans leurs missions.

Crédit photographique : le parc national de Ba Vi, dans le Nord du Vietnam [By Viethavvh at vi.wikipedia [Public domain], from Wikimedia Commons]

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