Le colonel Erouart et l’épopée du 11e Choc (I)

    « Garde le silence et le silence te gardera ». Telle est la devise (officieuse) du Service Action de la DGSE. Cette maxime, le colonel Léonce Erouart se l’est si bien appliquée à lui-même que quiconque voudrait retracer le fil de sa vie aura bien du mal à y parvenir. Peu d’archives, peu de témoignages et partout un culte tenace du secret. Et pourtant, on ne peut pas s’intéresser à l’histoire des services spéciaux français en faisant l’économie de ce personnage. En effet, que l’on prenne en compte l’importance des fonctions qu’il a exercées, le nombre des missions qu’il a dirigées ou bien encore la diversité des théâtres d’opération où il a servi, il est peu d’officiers auxquels on pourrait le comparer. Dans les faits, on doit le considérer comme l’un des fondateurs des forces spéciales françaises en général et celui des formations clandestines en particulier. Cet article, assez conséquent, s’est donc donné pour objectif de faire découvrir à tous ceux qui l’ignoraient encore ce qu’a été le riche parcours de cet ancien résistant, devenu par la suite instructeur au célèbre 11ème Bataillon parachutiste de choc et qui servira d’abord en Indochine puis en Algérie, avant de connaître une fin de carrière plutôt brutale et à vrai dire assez injuste. Léonce Erouart n’avait encore jamais fait l’objet d’une étude, aussi sommes-nous heureux de pouvoir présenter ici ce qui constitue la plus grande source d’informations disponible à son sujet, tout support confondu. Que l’on nous pardonne seulement les erreurs ou les imprécisions que ce travail pourrait contenir (toute aide en la matière sera d’ailleurs la bienvenue).

I. Soldat et résistant

Léonce Louis Roger Erouart est né le 14 janvier 1920 à Carvin, près de Lens, dans le département du Pas-de-Calais. Il est le fils du couple formé par Léonce François Erouart (1886-1976) et de Lucienne Marie Catherine Dujardin (1896-1964). Comme ses parents se sont mariés en juin 1919, c’est-à-dire à peine sept mois avant sa naissance, on peut supposer que sa conception a dû hâter quelque peu leur union. La branche des Erouart à laquelle appartient Léonce est originaire du village de Vendin-Le-Vieil, où ses ancêtres semblent avoir toujours vécu1. Les Dujardin sont originaires quant à eux de la commune d’Allennes-les-Marais. Egalement d’origine paysanne, ils étaient un peu mieux nantis puisque l’on retrouve parmi eux quelques notables. Le grand-père maternel de Léonce, Gustave Dujardin, exerçait par exemple le métier d’imprimeur.

Léonce va passer les premières années de son existence dans une modeste et très ordinaire maison de briques rouges située au n°78 de la rue du Cimetière (l’actuelle rue de l’Égalité), près du marché aux chevaux. En cette fin des années 1920, la vie des Carvinois est presque tout entière placée sous l’égide de la Compagnie des Mines de Carvin, dont les quatre puits emploient alors l’écrasante majorité des habitants. C’est d’ailleurs au sein de cette compagnie que va longtemps travailler le propre père de Léonce, Léonce François, d’abord en tant que mineur, puis comme machiniste et finalement comme employé de bureau.

Il est probable que le jeune Erouart n’aura pas voulu de ce destin de mineur auquel tout semblait pourtant le conduire. Bon élève, il parvient à décrocher son certificat d’études et, après encore quelques années d’école primaire supérieure, est recruté par le Trésor public en tant que commis stagiaire. Une fois encore cependant, Léonce ne semble guère avoir été enthousiasmé par cette perspective professionnelle. En 1938, à peine âgé de 18 ans, il décide donc de devancer l’appel et de s’engager dans l’armée2. Était-ce une façon pour lui d’échapper à une atmosphère familiale pesante ou bien de pouvoir ainsi quitter la vie des corons ? Ou bien avait-il été enthousiasmé par les récits de guerre qu’avait pu lui faire son père3 ? Ou bien encore la fréquentation quotidienne du cimetière militaire allemand qui se trouvait juste au bout de sa rue aura-t-elle fait naître en lui des rêves de gloire et de batailles ? A vrai dire, faute d’avoir pu accéder à des témoignages ou à des archives privées, il ne nous a pas été possible de pouvoir répondre à cette question.

Toujours est-il que ses qualités ayant été reconnues, Léonce Erouart est rapidement dirigé vers le prytanée militaire de Briançon où il va pouvoir se former en tant que conducteur de char. En août 1939, il est affecté comme sergent au sein du 15ème bataillon de chars de combat (15-BCC). Stationnée à Nancy, cette unité comprend essentiellement des chars lourds B-1 et des chars légers Hotchkiss-39, deux engins dont le maniement ne sera bientôt plus un secret pour le jeune soldat.

Dès le 3 septembre, lorsque tombe l’ordre de mobilisation, les soldats du 15-BCC se préparent à partir au combat. Mais les Allemands n’attaquent finalement pas et c’est une « drôle de guerre » de neuf mois qui va dès lors débuter. Tout en demeurant prudemment l’arme au pied derrière la ligne Maginot, les Français vont observer avec une inquiétude croissante les succès remportés par l’armée allemande d’abord en Pologne puis en Scandinavie. En janvier 1940, le 15-BCC part s’installer à Châlons-sur-Marne, où il va devenir l’une des composantes de la 2ème division cuirassée (2-DC), elle-même rattachée à la IXe armée française commandée par le général Henri Giraud.

C’est dans la matinée du 10 mai 1940 que les Allemands passent finalement à l’offensive. Dès les premières heures du combat, leur rapidité de manœuvre déstabilise complètement les stratèges français. Trois jours plus tard, le chef du 15-BCC, le commandant Pierre Bourgin, reçoit l’ordre de faire mouvement vers l’ennemi. Le 16 mai, dans le secteur de Neuville, les premiers combats ont lieu entre son bataillon et les troupes adverses. Les 17 et 19 mai, de nouveaux affrontements très meurtriers vont se dérouler dans les environs de Cuy, Landrecies et Ham le long de la frontière franco-belge. Mais le front est déjà percé de toutes parts et le 15-BCC reçoit bientôt l’ordre de se replier afin d’éviter l’encerclement.

Erouart ne pouvait pas tomber plus mal pour son baptême du feu car la cacophonie règne en maître sur le front. Les ordres et les contre-ordres se succèdent en permanence et le haut commandement semble totalement dépassé par le rythme effréné que lui imposent les blindés du groupe von Kleist. L’essence manque, les munitions n’arrivent pas à temps, les transmissions sont mauvaises et les soldats français ont toutes les peines du monde à manœuvrer sur des routes encombrées de civils qui fuient les combats. Quant à l’aviation ennemie, elle ne laisse pas un seul instant de répit aux troupes fatiguées.

Agé de seulement vingt ans, Erouart fait malgré tout preuve d’une combativité remarquable. Blessé à l’occasion d’une action d’éclat lors des combats du 18 mai, il y a gagnera au passage une citation à l’ordre de l’armée, la Croix de guerre ainsi que la Légion d’honneur. Car les hommes de la 2-DC se battent effectivement avec un grand courage. En cinq jours, s’ils vont perdre 118 de leurs 160 chars, ils parviendront aussi à mettre hors d’état de nuire près de 300 des 954 blindés ennemis. Erouart connaîtra bien d’autres situations de combat dans la suite de sa carrière militaire, mais jamais plus il ne ressentira ce qu’un conducteur de blindé prisonnier de son étroit habitacle peut éprouver lorsqu’il voit surgir d’un champ ou d’une forêt une quarantaine de Panzers pointant tous vers lui leurs tourelles menaçantes !

Le 20 mai 1940, une fois regroupé près de Compiègne avec d’autres unités blindées, le 15-BCC tente de mener une contre-offensive dans la zone du canal de Crozat. Mais la manœuvre échoue et le général Giraud en personne sera fait prisonnier après avoir été encerclé par l’ennemi. Le commandant Bourgin et les quelques chars qu’il lui reste continuent donc leur repli. Le 6 juin, de rudes combats se produisent encore à Grandville, près de Mailly dans l’Aube. C’est alors que l’unité va perdre ses derniers chars, transformant la retraite en une véritable fuite qui ne s’achèvera que le 24 juin au sud de la Loire, lorsque l’armistice (demandé par Philippe Pétain dès le 17 juin) finira par entrer en vigueur.

Ayant fait partie de la poignée de soldats qui sont parvenus à réchapper à la capture, Léonce Erouart se voit maintenu dans l’armée d’armistice. Le 15-BCC ayant été dissous, il doit cependant partir rejoindre le 1er Bataillon de chasseurs à pieds (1-BCP), une unité qui sera d’abord basée à Belley dans l’Ain, avant ensuite d’être transférée au parc Balsan de Châteauroux, dans l’Indre.

Les terribles souvenirs laissés par cette campagne, la mort de tant de ses camarades, la capture de presque tous les autres, la vision de ces villes et de ces villages détruits, l’humiliation de voir l’ennemi parader sur le sol national, il faudra un peu de temps pour que Léonce Erouart parvienne à digérer tout cela. Comme beaucoup de ses compatriotes, peut-être estime-t-il alors que l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain n’est après tout qu’un moindre mal ? Que cela va rendre possible le maintien d’une certaine forme de souveraineté nationale et permettra de sauver l’intégrité de empire colonial ? Et puis, il est vrai ceux qui ont décidé de résister activement sont alors si peu nombreux et si bien camouflés qu’il apparaît même très difficile de pouvoir ne serait-ce que les contacter.

A la fin de l’année 1941 pourtant, les choses commencent lentement à changer. Alors que l’entrée en guerre des Etats-Unis et le sursaut russe devant Moscou ont fait renaître la flamme de l’espérance, Léonce Erouart se voit discrètement approcher par son propre supérieur, le commandant André Louis Petit (1909-1999). Sous les pseudonymes de « Leyraud » et « Patrick », ce dernier vient de rejoindre Combat, l’un des principaux mouvements de la Résistance. Quelques arguments vont suffire pour qu’Erouart accepte à son tour de franchir le cap.

Commence alors pour lui l’apprentissage de la vie de résistant, ce jeu dangereux fait de rendez-vous fugaces organisés dans les cafés ou les parcs publics, de courriers qu’il faut récupérer et déposer à une adresse dont on ignore tout, de mots de passe que l’on doit mémoriser pour se faire ouvrir la porte d’un appartement où se trouve un parfait inconnu à qui l’on doit apporter quelques vivres. Être toujours sur le qui-vive, vérifier en permanence que l’on est pas suivi, se méfier de tout et de tous, ne dormir que d’un œil. Pendant plusieurs mois, ces troubles activités vont venir pimenter un peu le morne quotidien de Léonce Erouart, sous-officier d’une obscure garnison provinciale, placé aux ordres d’une armée que l’occupant a d’ailleurs privé de toute possibilité d’action.

En novembre 1942, à la suite à l’invasion de la zone libre, l’armée d’armistice est finalement dissoute par l’occupant et ses soldats français de Métropole commencent donc à être démobilisés à partir du 2 décembre. Contraint de rejoindre la vie civile, Erouart décide alors de s’engager plus pleinement dans la Résistance. Il intègre donc le réseau Marco Polo, fondé par Pierre Sonneville (1911-1970) au profit du Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA), autrement dit l’organe de renseignement de la France libre. Il va y servir en tant qu’agent P1, c’est-à-dire qu’il sera considéré comme un permanent du BCRA mais sans être pour autant rétribué financièrement (ce qui suppose qu’il avait donc pu trouver un emploi).

A cet époque, le but de Marco Polo consiste principalement à accumuler le maximum d’informations sur le potentiel de l’ennemi afin que les Alliés puissent guider au mieux leurs bombardements. Quel est l’emplacement exact des casernes et des postes de commandement, quelle est la fréquence de passage de leurs unités, a-t-on signalé l’arrivée de nouveaux chefs ? Toute les informations de ce genre sont bonnes à enregistrer puis à transmettre. Car à Londres, les officiers chargés de les rassembler pourront ainsi se faire une idée très précise du dispositif ennemi et suivre son évolution en temps réel.

Le 19 décembre 1942, André Petit devient le nouveau chef de l’Armée Secrète pour le département de l’Indre. Autrement dit, il va diriger la branche militaire des MUR (Mouvements Unis de Résistance), l’organisation qui rassemble en une seule structure tous les mouvements qui se réclament de la France libre du général de Gaulle. Léonce Erouart devient alors l’un de ses principaux adjoints. Ayant adopté le pseudonyme de « Lemoine », le Nordiste se montre toujours volontaire pour accomplir de nouvelles missions, y compris les plus périlleuses. Il servira ainsi en tant qu’agent de liaison auprès de Charles Delestraint (« Vidal »), le chef national de l’AS, et rencontrera également Pierre Brossolette, l’envoyé spécial du général de Gaulle. En février 1943, il est l’un de ceux qui vont assurer le passage vers l’Espagne du général Pierre Suffren. Il fera de même en avril 1943 pour le conseiller d’Etat Pierre Laroque (futur créateur de la Sécurité sociale).

Mais la Gestapo veille et, en juin 1943 Delestraint est finalement arrêté. Le 24 août suivant, c’est André Petit qui est appréhendé.  En septembre 1943, face à l’intensification de la pression policière, Erouart doit rejoindre la clandestinité pour éviter de subir le même sort que ses chefs.

Au vu de son expérience militaire, on décide alors de lui confier la création d’un centre clandestin qui devra recevoir et former les nombreux réfractaires qui cherchent alors à réchapper au STO, le Service du Travail Obligatoire. En même temps qu’il va enseigner à ces jeunes recrues le maniement des armes et les méthodes de survie, lui-même va apprendre à maîtriser toute une série de techniques qui lui seront très utiles au cours de sa future carrière : comment préparer un bivouac afin qu’il puisse échapper à l’attention de l’ennemi, comment organiser une filière logistique pour approvisionner des hommes en nourriture et en vêtements, comment se faire accepter par des populations civiles souvent inquiètes et parfois hostiles, comment réussir à commander à des volontaires de tous les âges et de toutes les origines et en faire en à peine quelques semaines une force efficace, disciplinée et soudée ? Comme il n’est pas encore question de combattre l’occupant, tant la disproportion des forces est gigantesque, Erouart se consacre donc surtout à instruire ses recrues, à récupérer des armes et à permettre à tous ceux qui sont recherchés par la police de pouvoir ainsi trouver un abri sûr.

Nul n’ignore que la grande bataille est désormais imminente. L’heure est d’ailleurs au regroupement des forces et à la centralisation du commandement. Le 1er février 1944, les MUR gaullistes, l’ORA giraudiste et les FTP communistes fusionnent pour constituer les Forces françaises de l’intérieur (FFI). En mai 1944, Erouart devient le chef d’une section de FFI au sein du maquis de la Brenne. La région, constituée de bois et de marécages, se prête idéalement à l’implantation d’une insurrection. Le 25 mai, il exécute une opération très audacieuse, la libération de son ancien chef, André Petit, qui était sur le point d’être déporté vers l’Allemagne.

A partir du 6 juin 1944, lorsque se produit le débarquement allié en Normandie, les volontaires commencent à affluer de toutes parts vers les maquis, avides d’en découdre et de participer à la libération de leur pays. Dès lors, le problème principal deviendra moins celui des effectifs que celui de l’armement. Heureusement, le Special Operation Executive (SOE) de Londres va envoyer sur place un remarquable chef d’antenne, Maurice Southgate (dit « Hector »). Grâce à lui, Erouart et ses compagnons vont pouvoir organiser la réception de plusieurs parachutages, ce qui va leur permettre d’équiper une bonne partie de leurs maquisards. Ces parachutages seront organisés de nuit sur les terrains clandestins de La Champenoue, La Brenne, Brion et Loches. Au passage, Erouart protégera aussi le départ et l’arrivée vers l’Angleterre de plusieurs chefs importants de la Résistance.

Londres va aussi parachuter en Indre trois soldats Jedburgh, le Britannique William Crawshay et les Français Louis L’Helgouach et René Meyer. Ils vont devoir aider les forces de la Résistance à se professionnaliser mais aussi faire en sorte qu’elles puissent coordoner leurs attaques avec les opérations alliées. Grâce à eux les FFI vont pouvoir mener leurs premières véritables opérations : sabotages de voies ferrées, embuscades de patrouilles ennemies, liquidations de collaborateurs, etc. C’est une existence exaltante certes mais aussi dangereuse. Le 14 juin 1944, Léonce Erouart est ainsi arrêté par la Gestapo dans la forêt de Lancosme. Heureusement pour lui, il parviendra à s’évader quinze jours plus tard, grâce à la complicité d’une infirmière de la Croix Rouge de Châteauroux, madame Bouquet4.

Il reprend alors rapidement son poste dans les maquis. En juillet 1944, il intègre l’état-major des FFI de l’Indre, alors co-dirigé par Paul Minguet (« Surcouf ») et Raymond Chomel (« Charles Martel », 1897-1989). Le 13 août, les résistants reçoivent de Londres l’ordre de se lancer dans une guérilla généralisée. Dès lors, les accrochages entre les résistants et les forces de l’Axe vont devenir de plus en plus fréquents et gagner chaque jours en intensité. Le 20 août 1944, Erouart participe ainsi brillamment aux combats qui vont entraîner la libération de Châteauroux, ce qui va lui permettre de voir son grade de sous-lieutenant des FFI officiellement homologué5. Mais la joie des résistants est de courte durée car, à peine neuf jours plus tard, une formation allemande, la colonne Elster, surgit dans la région. Venant du Sud-Ouest, elle cherche à gagner le Rhin avant d’être prise dans la nasse qui se referme rapidement sur les troupes du Reich. Afin d’éviter des destructions inutiles, les chefs FFI décident la mort dans l’âme de faire évacuer la ville. Ainsi, il faudra ainsi attendre le 9 septembre pour que Châteauroux soit de nouveau libérée, définitivement cette fois. Bloqués par les hommes de Chomel et les bombardements américains, les 14 000 hommes de la colonne Elster auront finalement dû se rendre.

Mais Erouart ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Dès le 10 septembre 1944, comme près de 800 autres maquisards de l’Indre, il se porte donc volontaire pour intégrer l’armée française désormais reconstituée. Avec ses camarades, il rejoint le 90ème régiment d’infanterie, dont le commandement a été confié à son camarade André Petit. Intégré au sein de la 1ère armée française du général de Lattre, le 90-RI va être envoyé en Alsace pour affronter les armées allemandes. Toujours aussi pugnace, Léonce Erouart obtiendra une citation à l’ordre de sa division le 1er octobre 1944. Le 7 janvier 1945, le 90-RI ayant finalement été dissous, Erouart retourne dans son ancienne unité, le 1er Bataillon de chasseurs à pieds (1-BCP), qui vient tout juste d’être recrée sous les ordres du commandant Pérot, lui aussi un ancien des maquis de l’Indre.

Le 6 mars 1945, le 1-BCP quitte l’Alsace pour être redirigé vers la poche de Saint-Nazaire, où 30 000 Allemands se sont fortifiés sur l’ordre d’Hitler. Côté français, le général en charge des opérations n’est autre que Raymond Chomel. Erouart va de nouveau s’illustrer par son comportement au feu et gagner ainsi une citation le 16 mars. Au final, il faudra cependant attendre le 11 mai 1945, c’est-à-dire trois jours après la capitulation, pour que les Français puissent enfin investir la poche de Saint-Nazaire, la dernière parcelle du territoire français encore aux mains de l’ennemi.

Ayant obtenu de pouvoir demeurer dans l’armée d’active, Erouart est promu au grade de lieutenant le 26 mai 1945. Il rejoint alors Reims, la ville où a été encaserné le 1-BPC. Sept mois plus tard en janvier 1946, il est muté au sein du cabinet du ministre des Armées, Edmond Michelet. Sans doute aura-t-il du cette promotion enviable à son ami André Petit, qui était devenu l’un des chefs de cabinet du général de Lattre (janvier 1946) et qui rejoindra ensuite celui de la présidence du Conseil (août 1946) puis celui de la commission militaire de l’Assemblée nationale (mars 1947).

Un an plus tard, en janvier 1947, Erouart est muté à l’état-major du général Antoine Béthouard (1889-1982), le commandant en chef des troupes stationnées dans la zone d’occupation française en Autriche. Une honnête et tranquille carrière d’officier de garnison semble donc se dessiner devant lui lorsqu’un événement va venir tout bouleverser.

En septembre 1948, alors qu’il participe près d’Innsbrück à des manœuvres militaires de grande ampleur, Léonce Erouart se montre en effet très impressionné par l’habileté déployée par les chasseurs du 11ème Bataillon parachutiste de choc (11-BPC). Invités par l’état-major à venir faire une démonstration de leur savoir-faire, ces derniers vont se montrer capables, avec seulement trente hommes, de faire échouer les manœuvres de tout un corps d’armées. Enthousiasmé, Erouart décide de demander son affectation dans cette étonnante unité. Ses états de service démontrent qu’il a le profil idéal. Il ne craint pas le danger, son goût de l’action et du terrain est connu de tous, il a le sens du devoir et du service de l’Etat. Il sait aussi se montrer discret et tenir sa langue en toutes circonstances. Dès lors, sa candidature ne va pas tarder à être validée.

II. Premiers pas dans les services spéciaux (1949-1951)

Mais au fait, qu’est-ce donc exactement que ce fameux 11ème Choc ?

Disons tout d’abord que c’est une unité de création récente. Après la Libération, le colonel Pierre Fourcaud (1898-1998), n°2 du SDECE, le service de renseignement extérieur de la France, a formulé devant ses supérieurs une idée simple. Il faut absolument que la France puisse disposer d’une troupe capable de monter des opérations de type non conventionnel, comme les SAS britanniques, le bataillon Brandenburg de l’Abwehr ou le bataillon Friedland de la SS. Lors de l’occupation, la Résistance a perdu à la fois beaucoup de temps, d’argent et d’hommes avant de pouvoir disposer d’effectifs suffisamment aguerris et de méthodes de combat suffisamment efficaces pour pouvoir s’attaquer à la Wehrmacht en territoire occupé.

Or, l’armée française a désormais la chance de pouvoir disposer de tels spécialistes. Il s’agit de ceux qui ont par exemple combattu dans les bataillons Jedburgh sur les arrières de l’armée allemande en 1944, ou encore des soldats la Force 136, qui ont fait le coup de feu en Indochine contre les Japonais en 1945. Mais si l’on ne fait rien, tous ces hommes vont bientôt devoir retourner dans le civil, ou bien ils se retrouveront cantonnés dans des unités classiques où ils ne feront que ronger leur frein. Et bientôt, toute cette expérience difficilement accumulée sera irrémédiablement perdue. Alors que la guerre froide s’installe un peu plus chaque jour entre l’Est et l’Ouest, qui peut dire pourtant qu’une occupation du pays par l’Armée rouge relève de l’impossible ? Fourcaud, et il n’est pas le seul dans ce cas, estime donc essentiel de pouvoir disposer d’un instrument qui soit capable de mener cette forme de lutte très particulière. Ces arguments vont porter et, après avoir obtenu l’accord des autorités politiques et des états-majors, Fourcaud décide de confier cette tâche à un homme en qui il a toute confiance, l’officier Henri Fille-Lambie, dit « Morlane » (1909-1978), un ancien résistant qui avait dirigé l’aspect opérationnel de la Force 136 et qui va ainsi devenir le fondateur et le premier patron du Service Action du SDECE, le service 29.

Installé boulevard Manoury à Paris, Morlane commence d’abord par rassembler autour de lui une petite troupe d’instructeurs, dont il va donner la direction à son adjoint, Louis L’Helgouach, l’ancien Jedburgh de l’Indre. Implantée dans une discrète propriété de Saint-Germain-en-Laye, cette unité baptisée « section T » va recevoir des agents de la direction du contre-espionnage du SDECE qui vont ainsi pouvoir venir se former aux techniques de la guerre spéciale.

Mais Morlane et Fourcaud voient plus grand, beaucoup plus grand. Après avoir convaincu le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Georges Revers, ils obtiennent donc de pouvoir créer une nouvelle unité, le 11ème Bataillon parachutiste de choc. Officiellement rattachée à la 5ème région militaire, cette formation aura toutes les apparences d’une unité conventionnelle. Et c’est d’ailleurs le but recherché car cela permettra de ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi, les officiers qui y seront affectés resteront en effet inscrits sur les tableaux d’avancement. Dans les faits pourtant, le 11ème aura bel et bien pour mission de former des soldats aux techniques de la guerre non-conventionnelle. Disposant ainsi d’un contingent d’hommes plus qu’appréciable, le SDECE pourra ensuite venir y puiser les profils qu’il recherche en fonction de ses propres besoins.

L’accord formel du ministre des Armées intervient le 13 août 19466  et l’unité va donc venir s’installer dès le mois de septembre dans la forteresse pyrénéenne de Mont-Louis. A partir de juin 1948, elle va également pouvoir disposer du fort Miradou à Collioure ainsi que de la caserne de la citadelle de Perpignan (où le poste de commandement du 11ème Choc viendra s’installer le 10 juin 1949). Pour diriger cette troupe, Morlane a choisi d’accorder sa confiance à quelques jeunes héros de la Résistance, dont beaucoup ont été formés aux techniques de la guerre clandestine par les services secrets britanniques. Bien qu’ils aient à peine la trentaine, la plupart d’entre eux arborent déjà sur leur uniforme une jolie ribambelle de décorations françaises et étrangères. Ils ont pour nom Marcel Chaumien, Raymond Bichelot, Robert Maloubier, René Obadia, Raymond Laverdet, etc.

Après avoir été dirigé vers l’école des troupes aéroportées de Pau (BETAP), où il passera avec succès son brevet de parachutisme militaire (BPM), Léonce Erouart peut donc partir rejoindre sa nouvelle unité, où il va être officiellement intégré le 1er novembre 1949. Une fois sur place, il fait rapidement connaissance avec le patron du 11ème Choc, le lieutenant-colonel Yves Godard (1911-1975). Les deux hommes ont en commun la même rudesse de caractère, la même franchise, la même intelligence pratique et, surtout, le même sens de l’engagement chevillé au corps. Comme Erouart, Godard a lui aussi commandé un bataillon de FFI pendant l’occupation. Une confiance réciproque s’installe rapidement entre eux.

Le 11-BPC se compose alors de deux commandos d’instruction comprenant chacun 120 à 150 hommes. Intégré au 1er commando, Léonce Erouart va finir par en prendre la tête le 11 janvier 1951. Parmi ses collègues, il retrouvera notamment l’ancien Jedburgh Jean Sassi, qui a pris en main le 2ème commando, le lieutenant Jacques Dupas, qui supervise la composante maritime et le capitaine Robert Vitasse, qui dirige le commando de commandement sous l’autorité directe de Godard.

La moitié environ des soldats du 11ème sont issus du stock des appelés du contingent. Volontaires pour faire leur service dans les parachutistes, ils ont été repérés par des recruteurs venus faire leur « marché » dans les centres mobilisateurs. Appliquant des consignes très précises, ces recruteurs recherchaient surtout des jeunes hommes solides et déterminés, qui maîtrisaient déjà si possible un métier manuel ou, mieux encore, une langue étrangère. Ils voulaient aussi qu’ils soient originaires de toutes les régions du pays, afin d’établir ainsi un maillage complet du territoire. La plupart étaient issus de milieux populaires : paysans, ouvriers ou petits employés (ce qui ne les empêchaient pas d’avoir obtenu de bonnes notes lors des tests écrits), l’idée étant qu’ils puissent ainsi envisager l’armée comme un moyen d’ascension sociale. Ils n’étaient pas politisés mais, avant de les accepter, la Direction de la Sécurité Militaire n’en avait pas moins demandé à la gendarmerie de diligenter sur eux et leur famille une enquête discrète, histoire d’éviter qu’un agent de l’ennemi ne puisse s’infiltrer dans leurs rangs.

L’autre moitié des recrues du 11ème est constituée d’élèves gradés (PEG) désireux de se réorienter vers les unités de choc, quitte à perdre au passage de l’avancement. En tant que responsable du 1er commando, c’est d’eux dont va se charger plus particulièrement Erouart, tandis que le 2ème commando de Sassi va récupérer les appelés. A la tête de son commando, Erouart va donc commander à 3 sections de 30 chasseurs auxquels vont venir s’ajouter une vingtaine de membres du personnel d’encadrement (adjudants, sergents et caporaux).

De petite taille, plutôt trapu, Léonce Erouart est promu au grade de capitaine le 11 avril 1950. Pour citer Erwan Bergot, on sait qu’il « a un visage carré, que des joues rondes humanisent, en lui donnant une fausse apparence d’adolescence prolongée ». Le regard acéré et droit, il parle très peu, non par goût du secret mais plutôt par prudence. Et pourtant, derrière cet aspect extérieur austère et froid, c’est en réalité un être sensible, posé, réfléchi et nuancé, très à l’écoute des autres. C’est aussi un perfectionniste, un planificateur et un organisateur émérite.

Nous reviendrons plus loin en détail sur le remarquable entraînement que les instructeurs vont donner à leurs recrues dans le cadre du 11ème Choc. Qu’il suffise de dire pour l’instant qu’Erouart et Sassi ne manquent jamais d’imagination dès lors qu’il s’agit d’inventer de nouvelles épreuves destinées à tester les réflexes, le bon sens et la résistance psychologique de leurs soldats : séances de tirs, marches à pied, parachutisme, toutes les occasions sont bonnes pour y parvenir7.

Et les hommes du 11ème Choc ont intérêt à se tenir prêts car les occasions de mettre en pratique leurs connaissances ne vont pas manquer. Il y a tout d’abord les manœuvres qui sont régulièrement organisées en présence des plus hauts gradés de l’état-major. Comme il l’avait déjà montré à Innsbrück, Godard aime en effet à impressionner ces derniers en leur exposant la parfaite maîtrise technique de ses hommes. A partir de 1947, le 11ème Choc a aussi été choisi pour simuler des attaques contre des bases militaires françaises, le but étant de tester dans des conditions les plus proches possibles du réel la fiabilité des procédures de sécurité. Parachutés de nuit sur la zone, les soldats d’élite du 11ème devront par exemple se grimer en fonctionnaires de police, en employés des postes, en ouvrier ou en simples passants, afin de parvenir à pénétrer incognito dans les lieux. En septembre 1947, ils vont ainsi s’attaquer à la base aérienne de Saint-Girons dans l’Ariège. En avril et mai 1948, ils feront la même chose à Hyères, puis à Auxerre. En janvier 1951, on va organiser un exercice de plus grande ampleur et l’on choisira de s’en prendre cette fois à la base aérienne de Bordeaux-Mérignac. Erouart va alors faire partie de ceux qui vont planifier l’opération aux côtés du colonel Godard. Leurs hommes parviendront à leurs fins puisque, malgré tous leurs efforts, les nombreux gendarmes et militaires mobilisés pour l’occasion ne pourront pas les empêcher de pénétrer en armes jusqu’au poste de commandement de la base et d’en prendre le contrôle.

Partie II

Notes : 

1 Le plus lointain ancêtre en ligne paternelle que nous ayons retrouvé est Jean-Baptiste Erouart (v. 1701 – 1787), qui était laboureur à Vendin-le-Vieil.

2 Classe 1940, bureau de Béthune, matricule n°27.

3 Après avoir été mobilisé en août 1914, Léonce François combattit l’invasion allemande dans un bataillon de chasseurs à pieds en 1914 et 1915. Il fut ensuite envoyé sur le front serbe dans le cadre de l’armée d’Orient, où il resta stationné entre octobre 1915 et avril 1917. A son retour en mai 1917 et jusqu’à la fin de la guerre, il accomplit son service dans les houillères de Blanzy en Saône-et-Loire. Il est vrai que la France avait alors autant besoin de mineurs que de soldats.

4 Bien d’autres n’auront pas cette chance, comme le capitaine René Antoine dit « Carpi » (le successeur de Petit à la tête de l’AS de l’Indre), Robert Jallet (dit « Clovis », chef départemental adjoint des MUR) ou encore Gontran Royer (dit « Pierrette », chef régional des MUR), qui seront tous arrêtés et déportés.

5 En 1952, Léonce Erouart sera officiellement homologué en tant que combattant des Forces françaises combattantes, des Forces françaises de l’intérieur et des Forces françaises libres.

6 DM 10648/EMA/1.

7 Ces exercices ne sont pas sans danger, y compris pour les instructeurs. Le 7 décembre 1949, le lieutenant Groult se blessera ainsi grièvement en manipulant des explosifs. Une semaine plus tard, c’est le lieutenant André Varnier, le chef du commando de commandement (et Compagnon de la Libération), qui se tuera lors d’un saut d’entraînement à Perpignan. Le chef du Centre d’Instruction de Montagne, Maurice Bourgeois, sera lui-même victime d’un accident de ski aux Cauterets et devra être en partie trépané. En octobre 1951, ce sont trois soldats du rang qui vont périr en traversant une rivière en crue. Le 6 juin 1957, six officiers et sous-officiers (dont 3 hommes de la 11-DBPC), se tueront lors du crash de leur avion, le « Broussard », dans la chaîne des Albères.

Crédit photographique : un paysage de l’Indre-et-Loire [Иван Манилов [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)%5D, via Wikimedia Commons]

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