Grandes figures des services spéciaux français (II) : Jacques Zahm

Jacques ZAHM « le Survivant »

Au vu du beau succès remporté par la biographie d’Ivan de Lignières (qui est de loin l’article de ce blog ayant comptabilisé le plus de vues), il nous a paru intéressant de consacrer une série aux grandes figures du renseignement français. Le premier épisode de ce travail sera dédié à Jacques Zahm (1925-1988), un officier dont la vie aventureuse pourrait à elle seule fournir de la matière à bien des romans.

Issu d’un milieu modeste, entré dans la Résistance alors qu’il était encore étudiant, Jacques Zahm fut déporté par les Allemands mais parvint à rentrer vivant du camp d’Auschwitz. Après avoir rejoint l’armée, il accomplit plusieurs séjours en Indochine et, là encore, réussit littéralement à revenir d’entre les morts. La dernière partie de sa carrière est plus obscure, car Jacques Zahm devint alors l’un des patrons du Service action du SDECE. Sous l’autorité du colonel Roussillat (dont la biographie a déjà été présentée sur ce blog), il participa ainsi à la traque des agents du FLN implantés à travers l’Europe. Il poursuivit ensuite son ascension au sein du SDECE et demeura toute sa vie mêlé de très près aux services spéciaux.

Notons une fois encore qu’il est difficile de pouvoir réunir des informations fiables dès lors qu’il s’agit d’agents des services, surtout lorsqu’ils sont contemporains. Nous invitons donc les lecteurs à se montrer prudents à l’égard des données qui sont données ici (toute aide à ce propos sera d’ailleurs la bienvenue).

. Le résistant

Petit-fils d’Alsaciens, Jacques Jean Louis Zahm est né à Vincennes le 28 mai 1925. Il est le fils de l’ouvrier Louis Zahm (1900-1983) et de l’infirmière Adèle Eugénie Rabiller (1891-1982).

Au début de la guerre, en septembre 1939, et tandis que son père et ses deux oncles ont été mobilisés, Jacques devient le responsable du groupe de patronage de sa paroisse. Il travaille alors aux côtés de sa mère au centre sanitaire de la gare de l’Est, là où s’organise l’accueil des réfugiés venus des régions frontalières. En juin 1940, fuyant l’avancée allemande, la famille Zahm part se réfugier dans le village charentais de Saint-Cybardeaux, où Jacques va participer à la moisson estivale aux côtés des paysans. Revenu ensuite à Paris, le jeune homme reprend bientôt ses études. Mais l’état d’abaissement de son pays le met hors de lui et le conduit à vouloir agir coûte que coûte. Le 11 novembre 1940, il sera ainsi l’un des principaux organisateurs de la célèbre marche des étudiants, l’une des premières manifestations publiques du patriotisme et du républicanisme de la jeunesse française pendant l’occupation. Arrêté avec plusieurs de ses camarades, il fera un court séjour à la prison du Cherche-Midi.

Après son baccalauréat, il se lance dans des études de médecine. De plus en plus décidé à lutter contre l’occupation, il tente à plusieurs reprises d’approcher des réseaux de la Résistance, en vain. C’est finalement sa mère qui, en septembre 1942, va le mettre en relation avec un imprimeur qui travaille en réalité pour l’Organisation Civile et Militaire (OCM). Après avoir passé avec succès les tests de probité habituels en pareil cas, Jacques rejoint les réseaux « Centuries » et « Navarre/Alliance ». Athlétique, intelligent et très doué pour les langues (il s’exprime aussi bien en anglais qu’en allemand ou en italien), il constitue il est vrai une recrue de choix.

Ses premières missions seront assez simples. Il devra par exemple porter des courriers dans des boîtes à lettres ou encore trouver des zones de parachutage et des pistes de fortune capables de recevoir des largages ou des atterrissages clandestins. A mesure qu’il gagne en expérience, on lui confie cependant des opérations de plus en plus audacieuses, comme le cambriolage de mairies afin d’y récupérer des documents administratifs, ou bien encore la protection de pilotes alliés et leur acheminement vers des filières d’évasion. Enregistré comme agent P-2 par le Bureau de Coordination, de Renseignement et d’Action (BCRA) sous les noms de code de « Jean-Marie » et de « Wagram », Jacques Zahm prend bientôt la direction de mission de sabotage. Il s’illustrera ainsi en faisant sauter à l’aide de charges de plastique plusieurs locomotives en partance pour l’Allemagne. Il planifiera également l’élimination d’un officier du SD.

. Le déporté

Mais le 5 janvier 1944, l’une de ces opérations finit par mal tourner. Alors qu’il vient de procéder à l’enlèvement d’un restaurateur complice des Allemands, Zahm est pris en chasse par la police française, sans doute informée à l’avance à la suite d’une trahison interne. Au terme d’une course poursuite haletante, il est finalement capturé aux côtés de ses camarades : Bernard Even, Charles Gelignet et Michel Lhoste. Interné dans la cellule n°189 de la prison de Fresnes, il est interrogé et sévèrement battu par le capitaine allemand Korpf. Jugé par le tribunal militaire allemand de Paris, il est d’abord condamné à mort, avant de voir finalement sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Il est rapidement transféré au camp de Royallieux, près de Compiègne.

Le 27 avril 1944, avec 1 700 camarades, il monte dans un wagon de marchandises dont la destination finale sera le camp de concentration d’Auschwitz, situé dans le Gouvernement général de Pologne. Parmi ses compagnons d’infortune, on retrouvera notamment le poète résistant Robert Desnos. Au terme d’un voyage de quatre jours et trois nuits accompli dans des conditions épouvantables, les 1 650 survivants sont finalement réceptionnés à Auschwitz par les gardes SS. Sur son avant-bras, on lui inscrit le matricule n°186 566.

Mais alors que la plupart de ses camarades sont finalement renvoyés vers d’autres camps, Jacques Zahm va demeurer pour sa part à Auschwitz. Son profil « aryen » intéresse en effet les médecins du camp, et notamment le docteur Josef Mengele, qui va en faire l’un des sujets de ses « expériences » sur l’hérédité. Paradoxalement, cette infortune va contribuer à « sauver » le Français d’une mort certaine. Pendant près de huit mois, Jacques Zahm va effet réchapper aux terribles conditions qui règnent dans le camp d’Auschwitz, un lieu où l’espérance de vie moyenne est d’environ six mois.

Le 11 janvier 1945, alors qu’il séjourne toujours à l’infirmerie (Revier), il profite du chaos qui règne à l’approche des Soviétiques pour s’évader avec l’aide d’un compatriote, Jacques Grimaldi. Après être parvenu à gagner les lignes russes, Zahm est hospitalisé à Cracovie. Mais son étonnant parcours ne s’arrête pas là. La confusion est telle à cette époque qu’au vu de ses connaissances en médecine, il se retrouve intégré de force dans l’armée russe qui manque alors cruellement de personnel médical !

Il sera finalement redirigé vers le camp de regroupement de Tambov, puis vers le port de Sébastopol en Crimée et ne reviendra en France que le 16 juillet 1945, soit près de deux mois après la fin de la guerre. Officiellement démobilisé en février 1946, il apprendra encore que, suite à une bévue administrative rocambolesque, il avait été décoré de la médaille militaire à titre posthume. Il devra donc se présenter en personne à la gendarmerie afin d’entamer les démarches nécessaires pour faire annuler le décret !

. Le légionnaire

Après avoir passé près d’une année en convalescence à la maison de repos de Pouilly-en-Auxois, en Bourgogne, Jacques Zahm décide de s’engager dans la Légion étrangère. Avec son mètre quatre-vingt-dix et ses remarquables états de services, il a tout pour réussir haut la main les tests de sélection. Mais voilà, la tuberculose qu’il a contractée lors de sa captivité lui a laissé les poumons en bien mauvais état. Qu’à cela ne tienne, il fournira la radiographie d’un de ses amis et, l’audace aidant, il réussira ainsi à tromper l’administration militaire.

Le 5 décembre 1946, le sous-lieutenant Jacques Zahm est envoyé à Sidi-Bel-Abbès, au siège de la Légion. Il va ensuite partir pour Oran avant d’embarquer sur le navire Le Pasteur à destination de l’Indochine. Arrivé à Saïgon le 27 mars 1947, il est intégré au 3ème Régiment étranger d’infanterie (3-REI). Une fois encore, il saura démontrer de remarquables qualités de combattant. Le 19 avril 1947, alors que son peloton est sous la mitraille près de Vinh Long, dans le delta du Mékong, il réussit de justesse à désamorcer les explosifs que le Vietminh avait fait placer sous le nom de Tan-Ngaï. Blessé quelques jours plus tard au cours d’une nouvelle opération, il doit finalement être rapatrié en Métropole. En août 1947, il reçoit la Légion d’Honneur.

Pendant les quatre années qui suivent, il va enchaîner les affectations en Afrique du Nord et en Allemagne occupée mais le 17 février 1952, il est de retour en Indochine à la tête cette fois de la 10ème compagnie du 3ème bataillon du 2ème REI. En avril 1952, il reçoit la mission d’aller tenir le poste avancé de La-Cao, près de Thaï Binh, au sud d’Hanoï. A la tête de ses hommes, Zahm arrive sur place et fait renforcer avec soin les défenses du camp mais, dans la nuit du 14 avril 1952, La-Cao est violemment attaqué par un ennemi largement supérieur en nombre. Les combats sont furieux car les légionnaires se défendent pied à pied. Zahm, blessé à l’épaule, ordonne finalement de faire sauter le dépôt de munitions pour éviter qu’il ne puisse tomber aux mains de l’adversaire.

Lorsque les Vietminh pénètrent dans l’enceinte, ils découvrent un officier français en bien mauvais état et l’attachent à un poteau avec l’un de ses camarades. Après quelques palabres, le chef Vietminh abat soudainement l’un des deux hommes d’une balle en pleine tête avant de retourner ensuite son arme contre Zahm. Ce dernier, par réflexe, détourne alors la tête et reçoit le projectile dans la nuque. Il perd connaissance et, le croyant mort, les assaillants mettent le feu au poste avant de quitter les lieux. Mais Zahm finit par se réveiller lorsque son pantalon commence à prendre feu. Bien qu’aveugle et très affaibli, il trouve encore suffisamment de force pour arriver à défaire ses liens et se traîner jusqu’à l’extérieur du camp, où il finit par s’effondrer. Il sera finalement découvert au petit matin par des soldats français qui étaient parvenus à s’enfuir de la colonne qui les emmenait vers un camp de prisonniers.

Soigné en urgence par le médecin du bataillon, il est ensuite transféré à Thai Binh puis à l’hôpital militaire d’Hanoï, où l’on parviendra finalement à extraire la balle qui était restée logée dans sa nuque. Au bout de dix-sept jours de soins attentifs, il retrouvera finalement l’usage de la vue. Rapatrié au Val-de-Grâce à Paris, il y reçoit de nombreux visiteurs pressés de rencontrer le miraculé. Il accordera notamment une interview à André Sont et Sylvio Bianchi, de l’hebdomadaire Semaine de France. Envoyé en convalescence à Lanessan dans les Landes, il est déclaré invalide à 100% mais demande pourtant à demeurer dans le service actif, ce qu’il finit par obtenir. En 1955, il est envoyé en Algérie, où une nouvelle guerre vient de débuter.

. Le stratège de l’anti-terrorisme

Peu de temps après, il est recruté par le SDECE, le service de renseignement extérieur français. Intégré au Service VIII, ou Service action, il devient alors l’un des proches collaborateurs du colonel Robert Roussillat. Installé sur la base militaire de Cercottes, près d’Orléans, Zahm a reçu pour mission de sélectionner, d’instruire et de piloter les agents qui seront chargés de mener les opérations « Homo », c’est-à-dire d’éliminer les cadres de la rébellion algérienne installés en Europe ainsi que les trafiquants d’armes qui les approvisionnent. Une fois la cible choisie, c’est Jacques Zahm et son adjoint, l’officier Lehmann, qui vont se charger d’élaborer le mode opératoire approprié pour « traiter » la cible. Les agents volontaires pour mener ces missions très spéciales seront regroupés au sein d’une des formations les plus secrètes du Service action, la « cellule B-3 ».

En octobre 1956, Zahm participe à la préparation de l’opération « Mousquetaire », à l’occasion de laquelle les hommes du SDECE seront censés s’emparer des stations radio du Caire et participer au renversement le colonel Nasser. Mais après être parvenus à s’emparer de la zone du canal de Suez, les soldats de l’opération « Mousquetaire » doivent finalement plier bagages. Devant l’opposition conjointe des Soviétiques et des Américains, les Franco-Britanniques et leurs alliés israéliens ont en effet dû faire machine arrière.

Entre 1957 et 1958, avec deux autres officiers du SA, Géo Puille et Alain de Marolles, Jacques Zahm participe à la manipulation des maquis anti-FLN de Mohammed Bellounis. En 1961, il pilote le projet Somera, destiné à contrer la propagande radiophonique du FLN en créant une fausse radio rebelle. Il jouera aussi un rôle important dans l’appui accordé par le SDECE au Front Algérien d’Action Démocratique (FAAD), la dernière des nombreuses tentatives menées par les services français pour créer une « troisième force » en Algérie.

Contrairement à beaucoup de ses anciens camarades, Jacques Zahm décide de demeurer au SA après la fin de la guerre d’Algérie. Suite au départ de Roussillat en septembre 1962, il devient même le nouveau chef adjoint du Service action, sous l’autorité du colonel Pierre Froment. Il sert ensuite dans le cabinet de Paul Jacquier, le directeur-général du SDECE.

Plus tard encore, Zahm va œuvrer en tant qu’attaché militaire à la tête de la Direction de la Recherche en Allemagne (DRA), qui n’est autre que le poste dont disposait le SDECE outre-Rhin. Installée à Baden-Os, la DRA possédait également plusieurs antennes d’écoute à travers la RFA, dont l’une à Berlin-Ouest, dans l’enceinte du camp Napoléon, où de puissants capteurs avaient été installés pour écouter les transmissions radios des armées du pacte de Varsovie. Jacques Zahm terminera finalement sa carrière militaire au début des années 1970 après avoir atteint le grade de colonel.

. La retraite

Revenu dans la vie civile, l’ancien officier intègre alors le groupe Apside SA, spécialisé dans l’informatique industrielle. Devenu une figure incontournable des fameux « réseaux » de Jacques Foccart, il continue de participer de temps à autre à des activités de renseignement et servira par exemple d’intermédiaire dans plusieurs contrats d’armement. Dans les années 1980, aux côtés de Michel Garder, le président du Centre d’étude de stratégie totale, il noue des contacts avec les représentants du commandant Ahmad Shah Massoud afin d’organiser l’acheminement d’armes vers la résistance afghane. En février 1988, il accorde un entretien inédit au journaliste d’investigation Robert Faligot.

Jacques Zahm est mort le 31 décembre 1988, à l’âge de soixante-trois ans. En 1991, son nom a été donné à la 106ème promotion du 4ème bataillon de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Marié à trois reprises, il avait eu un fils de sa seconde épouse.

Sources  :

. Dossier de résistant du Service Historique de la Défense de Vincennes (GR 16 P 606 013).

Bibliographie :

. Bergot, Erwan : Commandos de choc en Algérie, le Dossier rouge, Services secrets contre le FLN, Grasset, 1976.

. Bessière, André : L’Engrenage, ils avaient une certaine idée de la France, Buchet-Chastel, 1991.

. Bessière, André : D’un enfer à l’autre, ils étaient d’un convoi pour Auschwitz, Buchet-Chastel, 1997.

. Bessière, André : Revivre après, l’impossible oubli de la déportation, Editions du Félin, 2006.

. Collectif : Liberté jeunesse, de la génération de la Résistance aux suivantes, Collection Résistance Liberté-Mémoire, Le Félin, 2008.

. Faligot Roger & Guisnel Jean : Histoire politique des services secrets français, La Découverte, 2013.

. Nouzille, Vincent : Les Tueurs de la République, Fayard, 2015.

Crédit photographique :

Le 159eme régiment d’infanterie alpine défilant devant les ruines de Reichstag à Berlin le 8 mai 1946 (Deutsche Fotothek‎ [CC BY-SA 3.0 de (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)%5D, via Wikimedia Commons).

 

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