L’adjudant Langlais et les « chasseurs d’hommes » de la TEAM-6 (I)

Voilà déjà dix-sept ans que les Etats-Unis et leurs alliés mènent un combat officiellement qualifié de « guerre contre le terrorisme ». Ce terme est en réalité un euphémisme dont on se sert pour désigner la lutte que Washington a engagée contre les différentes organisations djihadistes qui se sont constituées à travers la planète. La naissance puis le développement de ces organisations restera d’ailleurs l’un des faits géopolitiques majeurs de l’après-guerre froide. Cet affrontement a abouti à une situation inédite dans laquelle les Etats-Unis, sans être officiellement en guerre contre aucun Etat, n’en mènent pas moins des opérations militaires dans plus d’une dizaine de pays.

En première ligne de cet affrontement, côté occidental, on retrouve bien évidemment les membres des forces spéciales et ceux des services de renseignement, bref tous ceux que l’on appelle à juste titre les « combattants de l’ombre ». En raison des nécessités opérationnelles, leurs effectifs et leurs moyens ont connu une très forte croissance au fil des années. Cela a été particulièrement vrai pour les Etats-Unis, qui disposaient par exemple de 38 000 soldats de forces spéciales en 2001 et qui en possèdent aujourd’hui plus de 70 000. Du fait même de la nature clandestine de leurs activités, on sait en général très peu de choses sur les hommes (et les femmes) qui travaillent au sein de ces unités. Parfois cependant, et notamment lorsque certains d’entre eux décèdent dans des circonstances tragiques, certaines des informations publiées dans la presse permettent de lever un coin du voile.

Cet article reviendra ainsi sur le destin de l’un de ces combattants de la nuit, un homme dont le parcours pourrait vraiment être qualifié d’exemplaire. Il s’agit de Louis James Langlais (1966-2011), un soldat américain d’origine canadienne qui a servi pendant plus de onze ans dans la fameuse SEAL TEAM-6, l’unité antiterroriste de la marine américaine, celle-là même qui a conduit le fameux raid héliporté d’Abbottabad ayant abouti à la mort d’Oussama Ben Laden. Au fil de cet article, nous apprendrons ainsi à mieux comprendre comment a été constituée cette formation très spéciale ainsi que la façon dont elle fonctionne. Mais nous verrons aussi qu’elle s’est muée au fil des ans en une véritable machine à tuer planétaire dont les activités n’ont été que très peu contrôlées par les pouvoirs politiques successifs.

Avec à la clé ces questions lancinantes mais ô combien cruciales : jusqu’où peut-on violer un système de valeurs quand l’objectif consiste justement à le défendre ? Jusqu’à quand le soutien militaire apporté à des régimes manquant totalement de légitimité politique est-il tenable ? Et enfin, à partir de quel moment le fait de tuer ses ennemis en dehors de tout recours à un véritable système judiciaire contribue-t-il à les affaiblir, et à partir de quand cela ne fait-il que les renforcer ?

. Du Canada aux Etats-Unis, un parcours original

Louis James Langlais a vu le jour le 5 octobre 1966 dans la ville canadienne de Québec, et plus précisément à l’hôpital Saint-François-d’Assise. Très unie, la famille Langlais était de langue française (bien qu’elle maîtrisât aussi parfaitement l’anglais) et de confession catholique. Le père de Louis, Louis-Marie Langlais (1928-1976), était originaire de la ville de Lévis, située tout près de Québec, de l’autre côté du Saint-Laurent. Il avait servi comme soldat dans l’armée canadienne et avait été stationné pendant plusieurs années en Allemagne de l’Ouest. Après avoir entamé des études de médecine, ce brillant élève obtint son doctorat à l’université de Laval et se spécialisa en cardiologie. Son épouse Marguerite (dite « Margot »), lui avait donné trois fils : Louis, Jean et Simon, ainsi qu’une fille, Lucie.

Alors que Louis était encore un jeune enfant, ses parents quittèrent le Québec pour s’installer aux Etats-Unis, et plus précisément à Lake Placid, une station de ski huppée située dans l’Etat de New-York, tout près de la frontière canadienne. Mais le père de famille mourut précocement en 1976, alors que Louis n’avait pas encore fêté son neuvième anniversaire. Désormais veuve, sa mère décida de s’éloigner de la côte Est et de partir s’installer avec les siens à Santa Barbara, en Californie.

Les Langlais emménagèrent ainsi dans une grande maison située dans la paisible Center Avenue, dans le quartier de Hope Avenue. C’est là que Louis devait passer toute sa jeunesse, intégrant successivement la Monte Vista Elementary School, puis la Santa Barbara Middle School et enfin la Santa Barbara High School.

En grandissant, Louis devint un grand jeune homme blond, aux yeux bleus, un Californien typique en somme. Et comme tout bon Californien, il se découvrit rapidement une passion pour le sport. Sa carrure athlétique et son esprit de compétiteur lui permirent d’ailleurs d’exceller dans pratiquement tous les domaines : surf, base-ball, skateboard, escalade, pêche, plongée sous-marine, etc. Chaque week-end devint pour lui l’occasion d’escapades sportives et de sorties aventureuses aux côtés de ses camarades. Il accomplit également plusieurs séjours à l’étranger, et notamment à Vancouver au Canada ainsi qu’en Suisse, autant d’expériences qui contribuèrent à renforcer son ouverture d’esprit et sa curiosité.

Après le lycée, et une fois son diplôme de fin d’étude en poche, il décida de prendre deux années sabbatiques pour animer des séminaires d’escalade dans les parcs nationaux de Californie, en particulier le Yosemite National Park et le Joshua Tree National Monument. Tandis qu’il grimpait sur les falaises les plus escarpées, sans corde ni mousquetons, Louis apprit à contrôler sa peur et à maîtriser ses moindres gestes, autant d’aptitudes qui lui furent plus tard d’une grande utilité.

Son destin bascula en juin 1986, lorsqu’il se retrouva pris au milieu d’une rixe dans un supermarché. Alors qu’il tentait de fuir les vigiles, il passa en effet par hasard à proximité d’un centre de recrutement de la marine américaine. Sur le ton de la boutade, l’officier recruteur lui intima le choix entre s’engager immédiatement ou bien se voir dénoncé aux services de sécurité du magasin. Mais Louis prit cette proposition au sérieux et décida d’entrer dans la marine. Peut-être y vit-il l’opportunité de pouvoir conjuguer son goût de l’action et la nécessité de gagner sa vie ? A 19 ans, il prêta serment au drapeau américain et fut donc contraint de renoncer à sa nationalité canadienne – ce qui ne l’empêchera pas de continuer à effectuer de fréquents séjours à Québec, aux côtés de sa mère notamment.

Après avoir fait ses classes, Louis Langlais intégra officiellement l’US NAVY en septembre 1986. De 1987 à janvier 1989, il servit comme marin sur la frégate lance-missiles USS-Wadsworth (FFG-9), alors stationnée dans le port californien de Long Beach. Mais lui qui rêvait depuis toujours d’aventures finit par s’ennuyer de devoir mener ainsi la vie routinière des matelots des temps de paix. En 1989, il décida donc de tenter sa chance et d’essayer d’intégrer les NAVY SEALS, les fameux commandos de la marine américaine.

. Une sélection impitoyable

Lors de l’été 1942, et tandis qu’elle se préparait à se lancer à l’assaut de l’Afrique du Nord (opération Torch), la Navy avait pu mesurer pour la première fois la nécessité de reconnaître et éventuellement d’entamer les défenses côtières de l’adversaire avant de procéder ensuite à un débarquement amphibie. C’est pour mener à bien ces missions périlleuses que furent donc constituées les premières unités dites CDU-UDT (Combat Demolition Unit – Underwater Demolition Team). Forgées à la va-vite, ces formations s’endurcirent rapidement au fil des combats et s’illustrèrent notamment dans le Pacifique (notamment à Saïpan), en Méditerranée et finalement en Normandie lors du D-Day (où elles perdirent 50% de leurs effectifs lors du premier jour des combats). On les verra plus tard à l’œuvre pendant la guerre de Corée, notamment lors du débarquement d’Incheon en 1950.

En 1962, au début de la guerre du Vietnam, on décida de placer l’ensemble de ces UDT sous un commandement unique et on les rebaptisa alors NAVY SEALS (pour SEA-AIR-LAND). Elles devaient acquérir leurs lettres de noblesse en affrontant les Viet-Cong sur un terrain souvent fait de berges humides, de marécages et de mangroves qui convenait parfaitement à leur spécificité. Après la fin de la guerre du Vietnam, les SEALS furent successivement engagées à Grenade (Urgent Fury, 1983), au Panama (Just Cause, 1989), en Irak (Desert Shield/Desert Storm, 1990-1991) et en Somalie (Restore Hope, 1993). Loin d’être confinées à la préparation des débarquements, elles y furent utilisées pour toutes sortes de missions : reconnaissance, assaut, sabotage, etc. Au sein de l’armée, les SEALS ont toujours bénéficié d’un fort capital de sympathie et d’estime, car ses hommes sont considérés à juste titre comme de grands professionnels et des soldats d’élite.

Mais avant de pouvoir réaliser son rêve, Louis Langlais devait d’abord passer par les fameux tests de sélection qui barrent l’entrée de ce corps prestigieux. Connus sous le nom de Basic Underwater Demolition/SEAL, ou BUD/S, ils sont organisés à raison de quatre cycles par an sur la base navale de Coronado en Californie, tout près de la frontière mexicaine. Les BUD/S Training, comme on les surnomme, comptent parmi les plus durs qui existent au monde. Les 200 volontaires qui composent chacune des classes sont ainsi amenés à enchaîner une multitude d’exercices très éprouvants pendant près de 26 semaines sous la conduite de maîtres instructeurs particulièrement tyranniques.

Mais avant de pouvoir se présenter, Langlais dut tout d’abord passer un test d’effort, le PST. Pour ce faire, il dut donc se rendre à Great Lakes, dans l’Illinois, où ont lieu chaque année ces sélections auxquelles s’essaient plusieurs milliers de volontaires venus de tous les coins des Etats-Unis. On lui demanda ainsi de nager vingt longueurs (460 m) en crawl, d’enchaîner ensuite avec 50 pompes, 50 relevés abdominaux et 8 tractions avant d’aller courir 2,4 km en moins de 11 minutes en bottes de combat. Ayant pu accomplir toutes ces épreuves avec brio, Langlais put donc s’intégrer au sein de la Training Class 162, qui débuta son parcours en février 1989.

Il est sans doute utile d’entrer ici dans le détail de la formation BUD/S, car cela permettra de comprendre par quels genres de processus sélectifs sont passés tous les NAVY SEALS. On pourra ainsi mieux saisir cette agressivité extrême et cet esprit de compétition permanent dont ils font ensuite preuve au combat.

Le programme des BUD/S est divisé en quatre phases. La première dure trois semaines et n’est qu’une sorte d’introduction (Indoctrination, INDOC). Il s’agit en effet de préparer mentalement les recrues à ce qui va suivre. La seconde phase constitue le début des BUD/S proprement dit. Elle dure sept semaines et est centrée sur le « conditionnement physique » (Physical Conditionning). Chaque journée débute ainsi à 5 heures du matin. Après s’être habillés, brossé les dents, avoir pris leur petit-déjeuner et fait leur lit dans les règles de l’art, les recrues entament leur journée par un footing matinal de 10 km qui devra être accompli en moins d’une heure. Ils la poursuivront par d’interminables séries de pompes, de relevés abdominaux, de courses à pied dans le sable, de portage de troncs d’arbres, de parcours du combattant, etc. Il n’y a jamais de routine dans le déroulé de ces séances, car il s’agit de désorienter les recrues, de leur faire perdre leurs repères afin que, même dans les pires conditions de stress, elles gardent à l’esprit le respect des consignes données et le sens du moindre détail. La tension est donc maintenue de façon permanente. Ainsi, les recrues n’ont-elles pas le droit de marcher et, où qu’elles aillent, elles doivent le faire au pas de course. Elles n’ont pas non plus le droit de demander d’aller aux toilettes pendant les exercices et l’on imagine donc bien comment elles s’en sortent dans ces conditions. Chaque erreur est immédiatement sanctionnée par une bordée de reproches et un plongeon dans la mer suivi d’un roulé-boulé dans le sable. Tout est fait pour pousser les volontaires à abandonner. L’un des supplices les plus terribles consiste à passer de longues heures dans l’eau froide avant de s’allonger sur un ponton de métal où l’on est arrosé à coup de lance à incendie ! Il n’y a que le week-end que les organismes peuvent un peu se reposer avant qu’une nouvelle semaine ne débute par la traditionnelle inspection des chambrées, une épreuve qui vire souvent au cauchemar tant les instructeurs savent faire preuve de sadisme dans leur mission. Heureusement, les repas sont abondants et toujours copieux.

C’est une évidence que, pour pouvoir mener à bien leurs missions, les SEALS comme tous les soldats doivent être non seulement déterminés, disciplinés et courageux, mais qu’ils doivent aussi posséder une personnalité équilibrée et être de bons camarades les uns pour les autres. C’est pourquoi les instructeurs ont pour mission de repérer les colériques, les individualistes et les misanthropes afin de les écarter systématiquement des sélections. La seule façon de s’éviter des ennuis est donc de ne jamais contester l’autorité de ses instructeurs, ni leurs décisions, et de reconnaître que l’on est l’être le plus insignifiant et misérable qui soit jamais venu sur Terre.

Au bout de cinq semaines d’efforts intensifs et alors que les recrues se croient déjà arrivées au bout de leurs forces, arrive le moment que chacun redoute le plus, la « semaine d’enfer » (Hell Week). Elle débute dès le dimanche soir par une grande explosion. Lorsqu’elle s’arrêtera enfin, le vendredi suivant, les survivants auront dû accomplir 132 heures non-stop d’exercices, sans dormir, avec la plupart du temps un canot pneumatique qu’il leur aura fallu porter à bout de bras avec leurs camarades. Dès le mercredi, les recrues commenceront à avoir des hallucinations. Les instructeurs cesseront de tenter de les décourager pour se mettre au contraire à les inciter à tenir le coup.

Tous ceux qui estiment cependant être arrivés tout au bout de leurs ressources physiques et mentales sont invités à se faire connaître. Les instructeurs leur demandent alors d’aller se reposer dans un baraquement spécial. Le lendemain matin, ils viendront solennellement déposer leur casque sur la « ligne des capitulards » avant d’aller ensuite frapper trois fois la cloche située au centre de la base, afin de signifier à tous leur échec. Ils resteront cependant sur place pendant le reste du programme dans une unité spéciale appelée « division X », dont les membres sont chargés d’accomplir les corvées. Quant à ceux qui ont dû être retirés du circuit contre leur gré, notamment sur blessure, ou bien qui n’ont pas réussi à passer certains exercices, ils peuvent malgré tout obtenir l’autorisation de rester à Coronado et de continuer à s’entraîner dans un « module d’attente », le temps que la prochaine fournée atteigne le moment où ils ont dû s’arrêter. Ils n’auront toutefois pas de deuxième chance.

Après la « Semaine d’enfer », les recrues épuisées ont droit à neuf jours de récupération avant que les exercices ne reprennent ensuite pour une dernière semaine. Seuls ceux qui seront parvenus jusqu’au bout de cette première phase des BUD/S pourront poursuivre la suite du programme. D’une durée de sept semaines, cette session d’après est centrée sur l’apprentissage de la guerre sous-marine (Combat Diving). Elle consiste en divers exercices de plongée, en piscine ou en mer (y compris sous la coque de navires afin d’y poser des mines factices), mais aussi en de (très) longues séances de natation ou encore en d’épuisantes séries d’allées et venues dans l’océan à bord de canots pneumatiques, qu’il faudra réussir à faire avancer coûte que coûte malgré la houle. L’une des épreuves les plus difficiles consiste à nager dans une piscine profonde avec les pieds et les mains attachés, ce qui amène bien sûr les recrues à se sentir en permanence au bord de la noyade. Les instructeurs s’échinent aussi à leur faire réaliser des calculs complexes de profondeur ou des trajectoires, avec des méthodes volontairement obsolètes, dans le seul but d’épuiser leurs cerveaux déjà fatigués.

Enfin, la dernière phase se concentre sur l’entraînement au combat (Land Warfare). D’une durée de sept semaines, elle se déroule à San Clemente, une île déserte située à 120 km au large de la Californie. On y apprend le tir et la manipulation d’explosifs en tout genre. En octobre 1989, avec une trentaine de camarades rescapés de sa promotion de départ, Louis Langlais parviendra finalement à sortir diplômé de la Training class 162. Ce fut, à n’en pas douter, l’un des plus beaux jours de sa jeune carrière militaire.

A peine reçu, il dut cependant partir entamer sa formation proprement dite. On ne connaît pas le détail précis de ces six mois d’entraînement, mais il est probable qu’il commença par rejoindre la Parachute Jump School, où on lui apprit pour la première fois à sauter en parachute. Comme tous les novices qui reçoivent leur insigne à la fin de cette formation de trois semaines, celui-ci lui fut (secrètement) épinglé à même la peau au cours de la fameuse cérémonie des Blood Wings. S’en suivit une série de stages de perfectionnement qui constituent la SEAL-Qualification Training (S-QT). Il dut ainsi probablement se rendre à Atterbury dans l’Indiana, afin d’être formé au tir de précision. Pour obtenir la qualification de sniper, un soldat doit en effet être capable de manier certains armements très spéciaux, de pouvoir calculer des trajectoires, d’anticiper l’influence du vent ou de la pluie, de choisir la meilleure position de tir, de savoir se camoufler au mieux en fonction de l’environnement, etc. Au terme d’un mois supplémentaire d’entraînement en tant que chef d’équipage (Boatswain’s Mate), Langlais fut finalement intégré dans l’une des six équipes (platoons) qui formaient la SEAL TEAM 3, l’une des huit SEAL TEAM que comptait la marine américaine à cette époque1. Il reçut alors officiellement le titre envié de Special Warfare Operator ainsi que l’insigne doré que tous les SEALS arborent avec fierté sur leur uniforme d’un blanc immaculé.

Comme tous les membres de la SEAL TEAM 3, James Langlais dut bientôt participer à sa première opération militaire. L’armée irakienne venait en effet d’occuper l’émirat du Koweït et, pour mettre un terme à cette violation manifeste du droit international, les Etats-Unis mobilisèrent une immense force militaire dont ils prirent logiquement la tête, mettant ainsi en place les opérations Desert Shield puis Desert Storm. D’août 1990 à novembre 1991, Langlais se retrouva donc stationné avec une partie du SEAL TEAM 3 à bord de l’USS-Denver, un navire que l’état-major avait choisi d’intégrer au groupe de transport amphibie LPD-9. Comme cela arrive souvent, Langlais et ses camarades ne furent pas directement impliqués dans les opérations de combat et demeurèrent donc en appui dans l’Océan indien. Les SEALS ont coutume de dire qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que d’avoir à mener la vie d’un soldat à bord d’un navire car cela se résume souvent à manger, dormir et faire de la musculation.

En janvier 1997, Louis Langlais quitta à sa demande la SEAL TEAM 3 pour intégrer la Navy Parachute Team (NPT), l’unité parachutiste des SEALS. Les Leap Frogs (« Grenouilles sauteuses ») comme on les appelle, sont considérés comme les meilleurs parachutistes dont puisse disposer l’armée américaine. Qu’il fasse jour ou nuit, qu’il y ait du vent ou non, qu’il s’agisse d’atterrir dans une zone boisée ou bien en pleine mer, ils doivent pouvoir être déployés dans toutes les conditions possibles. Maîtrisant la technique du HAHO (high altitude-high opening), ils sont par exemple capables d’être parachutés depuis de très hautes altitudes (jusqu’à 30 000 pieds/9 000 mètres, où la température est de – 50° C) avant de se déplacer ensuite sur 20 à 40 km kilomètres grâce à leur GPS jusqu’à arriver sur leur point de chute exact (que souvent ils n’ont pas reconnu autrement que sur une carte). Ils maîtrisent également la technique du HALO (high altitude-low opening), où il s’agit cette fois-ci de faire une très longue chute libre avant d’ouvrir son parachute le plus tard possible, parfois à seulement 250 mètres au-dessus du sol. Ils peuvent accomplir ces vols seuls ou bien au sein de formations qui peuvent parfois compter plusieurs dizaines de parachutistes, le tout avec 50 kg d’équipement sur le dos. Enfin, ils sont aussi parmi les rares soldats à pouvoir sauter d’hélicoptères volant à grande vitesse, un exercice particulièrement périlleux que Louis apprendra à maîtriser à la perfection.

Pour pouvoir continuer à s’entraîner tout en faisant la promotion des SEALS dans l’opinion publique, les Leap Frogs ont pour habitude de participer à de nombreuses célébrations populaires, notamment sportives. Cela leur permet aussi de pouvoir récupérer des fonds pour financer leurs bonnes œuvres. C’est en 1998, à l’occasion d’une parade des NAVY SEALS organisée à Savannah pour l’inauguration d’un nouveau vaisseau de guerre, que Louis fit la rencontre d’une jeune professeur des écoles avec laquelle il va se marier et concevoir deux enfants.

. L’entrée dans la TEAM-6

En février 2000, après avoir passé trois années au sein des Leap Frogs, Louis décida de tenter sa chance et d’intégrer les tests de sélection de la très secrète SEAL TEAM-6, l’unité anti-terroriste des SEALS. Comme le voulait la procédure, il dut tout d’abord déposer une requête spéciale (special request) auprès de son supérieur hiérarchique, qui lui-même dut la transmettre à son supérieur et ainsi de suite jusqu’au commandement des NAVY SEALS. A chaque fois, les responsables questionnés durent donner un avis favorable.

Cette première étape ayant été un succès, Louis Langlais put se présenter aux premiers tests physiques. Il lui fallut alors courir et nager encore plus rapidement qu’il ne l’avait fait à Coronado lors des BUD/S. Ses bons résultats lui permirent de se présenter devant le « grand jury », qui devait décider s’il avait ou non l’état d’esprit et la motivation nécessaires pour poursuivre l’aventure. Durant plus d’une heure, il fut questionné sur son passé, ses défauts, ses qualités, ses techniques, ses décorations, etc. Particularité de l’épreuve, il avait en face de lui non pas une quelconque autorité supérieure mais ses éventuels futurs coéquipiers de la TEAM-6, qui devaient décider eux-mêmes s’ils l’estimaient capable d’intégrer leur formation et surtout s’ils avaient envie de travailler avec lui.

Après avoir franchi avec succès cette nouvelle étape, il dut ensuite subir les dures épreuves qui constituent la sélection proprement dite. Celle-ci était conduite par une équipe spéciale composés de vétérans de la TEAM-6, la Green Team. Sur une durée totale de huit mois, les programmes allaient s’enchaîner à un rythme soutenu : parachutisme, plongée, combat rapproché, etc, sans oublier un footing matinal de 20 km ! L’entraînement au combat était particulièrement redoutable et une partie se faisait même à balles réelles. Les épreuves avaient lieu dans des bâtiments spéciaux, des Kill Houses remplies de pièges, où il fallait arriver à éliminer tous ses adversaires sans toucher un seul civil, avant de ressortir ensuite sain et sauf le plus rapidement possible. Plusieurs environnements pouvaient ainsi être reconstitués : un immeuble, une salle de conférence, la coque d’un navire ou encore l’habitacle d’un avion. Les instructeurs étaient à l’affût de la moindre erreur, du moindre oubli et, chaque soir, les élèves devaient noter eux-mêmes leurs camarades. La moitié des candidats furent recalés à cette occasion, souvent à cause de manquements aux obligations de sécurité, d’hésitations répétées ou bien de tirs trop imprécis.

Enfin, la dernière partie de cette sélection/formation eut lieu dans l’Etat de Washington, sur la côte Ouest. Cette fois-ci, il s’agissait officiellement d’immerger les candidats en pleine nature à l’occasion d’un stage de survie accompagné d’un jeu de piste. Puis, en plein milieu de l’épreuve et au moment où ils s’y attendaient le moins, Louis et ses camarades furent soudainement kidnappés par surprise par leurs instructeurs qui s’étaient déguisés pour l’occasion. Commença alors un jeu de rôle très particulier qui devait durer plusieurs semaines, une période au cours de laquelle les recrues furent maintenues en captivité, interrogées et brutalisées, y compris physiquement, afin de pouvoir tester leur résistance au stress dans des conditions les plus proches possibles de la réalité. Contrairement à la moitié de ses camarades, qui finirent par être recalés, le succès fut une nouvelle fois au rendez-vous pour Louis Langlais et, à la fin de l’année 2000, il fut donc enfin autorisé à intégrer la TEAM-6 des SEALS2.

Si les conditions nécessaires pour y entrer sont si difficiles, c’est que cette sixième équipe des NAVY SEALS n’est pas une formation ordinaire, loin de là. Il s’agit d’une unité très particulière, dont le fonctionnement et les activités ont toujours été classés secret défense. Sur les 6 500 NAVY-SEALS que comptait la marine américaine en l’an 2000 (dont environ 2 500 soldats proprement dits), seuls une poignée appartenaient à la TEAM-63. Sa création était d’ailleurs relativement récente puisqu’elle n’ avait vu le jour qu’en août 1980. A la suite de l’échec de l’opération menée par les Delta Force le 24 avril 1980 pour libérer les otages retenus dans l’ambassade américaine de Téhéran, les autorités de la NAVY avaient en effet demandé à l’un de leurs officiers les plus médaillés, le commandant Richard (« Dick ») Marcinko (1940), de mettre au point une unité anti-terroriste qui soit la plus performante possible. La TEAM-6 était née de cette volonté. Depuis lors, seuls une poignée d’hommes l’avaient commandée et la plupart avaient fait ensuite de très belles carrières4.

Bien que la TEAM-6 n’apparaisse sur aucun organigramme officiel, on sait pourtant qu’elle est composée de neuf escadrons comptant chacun une cinquantaine d’hommes. Ces escadrons sont à leur tour divisés en trois sections d’une quinzaine de soldats (voir en annexe pour les détails).

Contrairement aux autres équipes des Seals, qui dépendent toutes de l’état-major des commandos de la marine, le NAVSCO (Naval Special Warfare Command), la TEAM-6 agit pour sa part sous la supervision directe du commandement opérationnel des forces spéciales, le JSOC (Joint Special Operation Operation Command), qui est basé à Fort Bragg en Caroline du Nord5. Avec les Delta Forces de l’US-Army et le 24th Special Tactics Squadron de l’US-Air Force, la TEAM-6 constitue ainsi l’une des trois unités de forces spéciales que l’armée américaine a choisi de placer directement sous la tutelle du JSOC afin de pouvoir garantir au mieux la confidentialité de ses opérations. Le JSOC dispose en effet de son propre budget, de ses propres équipements et de son propre armement. Seuls le président des États-Unis et son secrétaire d’État à la Défense sont tenus informés de l’ensemble de ses activités. La TEAM-6 a été constituée pour être quasiment autonome dans l’accomplissement de ses missions de base. Ses rapports avec les autres unités SEAL sont donc très limités, si ce n’est que c’est en leur sein qu’elle sélectionne ses propres membres.

Immédiatement opérationnels, les escadrons de la TEAM-6 sont censés pouvoir être envoyés à n’importe quel endroit de la planète en un temps record. Ses soldats (appelés opérateurs) sont formés pour accomplir les missions les plus confidentielles et les plus périlleuses, comme l’arrestation ou la neutralisation d’individus dangereux, la libération et l’exfiltration d’otages, la protection de hautes personnalités en zone de guerre, la sécurisation de locaux ou d’installations sensibles (bâtiments militaires, sièges gouvernementaux, usines ou laboratoires, barrages, etc.). Ils sont censés pouvoir intervenir dans tous les types d’environnement possibles, qu’il s’agisse des milieux urbains, montagneux, désertiques ou forestiers. Les soldats de la TEAM-6 possèdent les meilleurs armements disponibles et les équipements les plus performants6. Ils ont l’interdiction de se reposer sur leurs acquis et doivent constamment chercher à tester de nouvelles méthodes de combat, avant que celles-ci ne puissent être ensuite adoptées par les autres unités des SEAL et éventuellement par le reste des forces armées.

La TEAM-6 possède un fonctionnement très particulier. Ses membres se voient comme une sorte de confraternité guerrière où chacun, quel que soit son grade, doit pouvoir être informé de tout et, éventuellement, faire valoir ses arguments. Les supérieurs immédiats sont d’ailleurs appelés par leur prénom et, hormis lors des cérémonies, le respect des saluts est réduit au minimum. Contrairement aux autres membres des SEALS, les soldats de la TEAM-6 ne sont pas assujettis au port permanent de la tenue militaire, ni même au respect de la coupe de cheveux réglementaire. Lorsqu’ils partent en mission, ils peuvent en effet avoir à se déplacer sous une couverture civile. Ils doivent aussi être capables de parler plusieurs autres langues et maîtriser des connaissances pointues en informatique et en électronique. Certains des opérateurs de la TEAM-6 sont mêmes les seuls soldats de toute l’armée américaine capables de pouvoir sécuriser des armes nucléaires en cas de nécessité. Dans le cadre de leurs missions, les opérateurs sont fréquemment amenés à travailler avec leurs homologues de la CIA, en particulier ceux de l’unité paramilitaire (Special Activities Division, SAD) de la branche opérationnelle (National Clandestine Service, NCS).

Pour toutes ces raisons, les membres de la TEAM-6 sont bien évidemment soumis à un strict devoir de confidentialité. Ils ne peuvent en aucun cas se permettre d’évoquer leurs activités devant la presse, ni même parler de leurs faits d’armes avec des soldats appartenant à d’autres unités que la leur. Leurs missions sont si confidentielles que leurs familles elles-mêmes doivent tout en ignorer (généralement d’ailleurs, elles préfèrent ne rien en savoir). Ce culte du secret exige une force de caractère remarquable et c’est pourquoi seuls les sujets parfaitement stables sur le plan émotionnel peuvent intégrer cette unité.

Après avoir été admis dans ce saint des saints, Louis Langlais a donc dû quitter la Californie pour s’installer avec sa famille à Virginia Beach en Virginie, tout près de la Dam Neck Annex, là où est (officieusement) implantée la TEAM-6. Il découvrit alors l’un des lieux les mieux gardés des Etats-Unis, un espace où tout avait été conçu dans les moindres détails pour permettre aux opérateurs de travailler dans les meilleures conditions possibles. Louis fit d’abord la connaissance de ses nouveaux coéquipiers du Gold Squadron, l’Escadron doré, l’unité de la TEAM-6 qui l’avait recruté. Il dut se familiariser avec leurs traditions et leurs rites de passage. Il dut ainsi se plier à certains bizutages assez potaches, souvent liés à la consommation massive d’alcool. Au départ, en tant que « bleu », on lui confia naturellement les tâches les plus simples et rébarbatives. Il s’adapta très bien cependant et devint vite un membre estimé de l’équipe. Lors de ses rares permissions, Langlais emmena certains de ses collègues sur les falaises escarpées du parc de Joshua Tree pour y faire de l’escalade. C’est ainsi qu’ils purent développer leur esprit de groupe et apprendre à se faire mutuellement confiance.

Comme ils choisissent eux-mêmes leurs coéquipiers, les opérateurs ont bien évidemment tendance à porter leur choix sur des hommes avec lesquels ils se sentiront à l’aise et qui auront plutôt le même profil qu’eux. Ce mode de sélection se traduit au final par une assez forte unité sociologique. Bien que plus diplômés que la plupart des « biffins de base », les opérateurs de la TEAM-6 appartiennent ainsi pour la plupart à ces mêmes milieux qui ont toujours été les plus grands pourvoyeurs de soldats de l’US-ARMY : à savoir des familles généralement blanches, rurales et très patriotes, souvent originaires du Midwest, des Rocheuses ou d’Alaska, avec des convictions politiques conservatrices (voire très conservatrices). Tous les opérateurs ou presque sont d’ailleurs fans de rock, de sport et de jolies filles. La plupart considèrent même le fait de lire un livre comme le signe d’un état dépressif manifeste7.

. « Tuer ou capturer »

La carrière de Langlais au sein de la TEAM-6 venait à peine de débuter qu’elle allait déjà connaître un extraordinaire revirement. Suite aux attentats terroristes commis le 11 septembre 2001 à New York et Washington, les NAVY SEALS en général et la TEAM-6 en particulier, se retrouvèrent en effet en première ligne de la « guerre globale contre la terreur » (Global war against terror, GWAT), décidée par le président G. W. Bush en réponse à ces attaques qui avaient coûté la vie à près de 2 800 personnes sur le sol américain.

Dès le mois de mars 2002, les opérateurs de la TEAM-6 furent sollicités pour se rendre en Afghanistan afin de participer à la traque des réseaux terroristes d’Al-Ka’ida. A partir de janvier 2006, ils commencèrent également à être déployés en Irak. Ces deux pays devinrent leurs théâtres d’opérations privilégiés, si bien que les noms de Kandahar, Jalalabad, Bagram, Falloudjah, Baghdâd ou encore Bakuba, allaient devenir familiers aux oreilles des opérateurs, alors même que la plupart d’entre eux n’en avaient encore jamais entendus parler auparavant. La TEAM-6, qui avait été jusque-là une belle machine de guerre largement sous-employée, se transforma ainsi profondément et finit quasiment par frôler la surchauffe.

Une certaine routine allait même finir par s’installer. Pendant les trois quarts de l’année, les opérateurs étaient ainsi en déploiement opérationnel ou bien en stage d’entraînement sur différentes bases militaires américaines. Le reste du temps, ils étaient soit en permission dans leurs foyers, soit stationnés sur la Dam Neck, tout en restant en éveil et constamment prêts à faire leurs bagages s’ils étaient bipés par leurs supérieurs.

Plusieurs fois par an, les opérateurs des différents escadrons prenaient place dans la soute d’un avion C-17 qui les amenaient depuis les Etats-Unis vers l’aéroport de Ramstein en Allemagne, puis de là vers Kabul ou Baghdâd. Ils partaient ensuite en hélicoptère vers leur point de chute final. Lorsqu’ils étaient sur le terrain, les TEAM-6 se retrouvaient stationnés sur des bases plus ou moins confortables. Sur les plus grandes d’entre elles, les Main Operating Base (MOB), comme Bagram en Afghanistan ou Ayn al-Asad en Irak, ils avaient droit au tout option : salles de conférence high tech, écrans géants, douches individuelles, terrains de basket, nourriture de qualité, etc. Sur les bases opérationnelles avancées (Forward Operating Base, FOB) et plus encore sur les avant-postes de combat (Combat Outpost, COP), ils devaient se contenter du minimum et parfois vivre sous la tente.

Ils dormaient le jour, se réveillaient dans l’après-midi, prenaient leur repas, se détendaient en soulevant quelques haltères ou en jouant à des jeux vidéos, puis passaient dans la salle des opérations où leurs officiers leur expliquaient en détail ce qu’allait être la prochaine mission. Pour réussir à tenir le coup dans ces situations d’horaires décalés et de tension permanente, plusieurs opérateurs devinrent de grands consommateurs de somnifères Ambien, un produit dont les effets secondaires ne sont d’ailleurs pas toujours bénéfiques (somnambulisme, hallucinations, etc.). Les autres soldats américains regardaient souvent avec envie ces « supermans » musclés qui pouvaient arborer de belles barbes, des lunettes noires dernier cri et de beaux t-shirts, alors qu’eux-mêmes étaient cantonnés dans de tristes uniformes couleur sable.

Du fait des conditions imposées par la lutte anti-terroriste, les unités SEALS, qui avaient pourtant été conçues pour opérer principalement en mer, allaient être essentiellement utilisées dans le cadre d’opérations terrestres. Et de même, alors que les opérateurs de la TEAM-6 avaient été entraînés pour mener à bien tous les types de missions, ils furent essentiellement employés pour conduire des opérations de neutralisation (kill or capture). Leur collaboration avec les services de renseignement (DIA, CIA, etc.), constitutive de leur mode de fonctionnement, allait ainsi devenir de plus en plus étroite.

Les services de renseignement jouent en effet un rôle essentiel dans le cadre de la stratégie anti-terroriste américaine puisqu’ils doivent réussir à localiser tous les individus dont l’action constitue (ou bien pourrait constituer) une menace à l’égard de la sécurité ou des intérêts des citoyens des Etats-Unis. Lorsque l’on estime que ces individus jouent un rôle déterminant, ils sont alors désignés comme des « cibles de haute valeur » HVT (High Value Target) et leur neutralisation devient dès lors une priorité. S’ils se trouvent sur le territoire d’un pays allié, les Etats-Unis formulent auprès de ce dernier une demande d’extradition. S’ils se trouvent dans une zone de guerre où l’armée américaine a la capacité de se déployer, alors c’est elle qui va conduire elle-même la mission de neutralisation8. Certes, les responsables savent pertinemment que ces éliminations ciblées ne permettront pas à elles seules de mettre un terme aux conflits en cours. Mais ils savent aussi qu’elles vont perturber l’organisation des réseaux terroristes, qu’elles vont les affaiblir en les privant de membres importants, dont l’expérience, le charisme et les connaissances ne seront pas aisément remplaçables. Leur disparition subite pourrait aussi entraîner à terme des guerres de succession meurtrières.

Certes, la solution la plus évidente une fois que ces individus ont été localisés consiste à procéder à une élimination ciblée par le biais d’une frappe aérienne, et c’est d’ailleurs souvent la solution qui est choisie. Parfois d’ailleurs, les hommes de la TEAM-6 sont discrètement envoyés en repérage sur les cibles (target) afin d’aider les drones ou les avions à effectuer leurs tirs. Mais lorsque le risque de tuer des civils est trop important, ou bien si l’on souhaite pouvoir récupérer des documents, ou bien encore s’il s’agit de faire des prisonniers pour pouvoir les interroger, alors la solution d’évidence consiste à mener une opération de kill or capture et donc à solliciter pour ce faire l’assistance des unités du JSOC, dont fait justement partie la TEAM-6. En matière de contre-terrorisme, les forces spéciales interviennent ainsi au bout de la chaîne de la procédure dite des 3-F pour Find, Fix, Finish, « Trouver, Traquer, Neutraliser ». Au fil des mois et des années, les opérateurs de la TEAM-6 vont ainsi devenir des spécialistes incontestés en matière de neutralisation d’ennemis. Pour le dire plus directement, ils vont se transformer en de véritables « chasseurs d’hommes ».

Les opérateurs ne lancent jamais une opération au hasard car leurs missions sont dites no fail, ce qui signifie qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur. Implantés dans un Joint Operation Center rempli d’ordinateurs, les agents du renseignement ont déjà parfaitement identifié les cibles qu’il s’agit de neutraliser. Pendant des semaines voire des mois, ils ont patiemment enregistré les conversations téléphoniques et les appels radios, cartographié les lieux, décodé les messages transmis en ligne, repéré les plaques d’immatriculation des véhicules, etc. Et cependant, aussi fines que puissent être leurs analyses, il demeurera toujours une part d’inconnu et il arrivera donc que certaines missions échouent ou bien qu’elles soient annulées, soit que les individus recherchés ne soient plus là, soit qu’un problème technique ait fait tout capoter au dernier moment.

Préférant généralement éviter les combats de grande ampleur et les assauts massifs accompagnés de raids aériens et de tirs d’artillerie, les hommes des forces spéciales agissent de façon très localisée et très rapide contre un objectif précis, qui sera la plupart du temps un bâtiment, mais qui pourra aussi être un véhicule, un convoi de véhicules ou même un bateau. Le principe de base est que les opérateurs de la TEAM-6 disposent d’une marge de manœuvre presque totale en matière opérationnelle. En tant qu’hommes de terrain, ils sont en effet les seuls à pouvoir dire si une mission est faisable et surtout s’ils acceptent de risquer leur vie pour la conduire. Ils vont ensuite la préparer eux-mêmes aux côtés de leurs officiers et à partir de la feuille de route fournie par les services de renseignements. Ils vont ainsi devoir déterminer de combien d’hommes ils auront besoin et avec quel matériel ils souhaitent s’équiper. Ils vont ensuite établir un minutage précis et envisager tous les scenarii possibles.

Avant chaque départ, les opérateurs procèdent à un dernier briefing avant de vérifier soigneusement l’état de leur équipement. Le trajet se fait la plupart du temps en hélicoptère et dure généralement peu de temps car les opérateurs s’arrangent pour partir d’une base située à proximité de leur objectif. C’est lorsque le pilote annonce le compte à rebours final avant l’atterrissage que la tension est à son maximum. Après avoir été déposés aux abords de la zone, les hommes se dirigent ensuite à pied et sans bruit vers leur objectif. Le simple fait d’arriver à se déplacer en silence avec tout le matériel nécessaire représente d’ailleurs déjà un tour de force. Une fois parvenus aux abords de la zone, ils se répartissent les rôles conformément au plan préétabli. S’ils sont accompagnés par les hommes du 75ème régiment de Rangers, ce qui arrive souvent, ces derniers vont organiser la sécurisation extérieure du périmètre d’action. Si non, ce sont les SEALS eux-mêmes qui vont devoir le faire. Furtivement, les snipers de l’unité partent ensuite se placer sur des points stratégiques, généralement situés en hauteur, afin d’avoir la meilleure vue et le meilleur angle de tir possibles. Ils disposent d’échelles télescopiques afin de pouvoir se hisser sur des toits par exemple.

Pendant ce temps, les autres soldats se divisent en plusieurs colonnes d’assaut. En tête, on va retrouver l’homme chargé d’ouvrir le passage, le « casseur » (Breacher). Il dispose pour ce faire d’outils et d’explosifs qui vont lui permettre de faire sauter les portes ou les fenêtres, de couper les cadenas ou de crocheter les serrures. Une fois son travail achevé, il laisse immédiatement la place à ses coéquipiers qui pénètrent dans les lieux derrière l’homme de tête, le Point man, qui est suivi du (ou des) Point Guard qui surveille les espaces latéraux, du chef d’équipe (Squad Leader) qui donne les ordres, et par le Tail Gunner, qui doit protéger l’arrière de la colonne. Tous les opérateurs sont armés de leurs lunettes de vision nocturne et leurs fusils sont munis de torches à infrarouge, ce qui leur permet de se déplacer dans la plus totale obscurité. Leur but est de pouvoir entrer dans les lieux de façon brutale, simultanée et coordonnée à partir de plusieurs points à la fois, afin de créer un effet de choc et de stupeur qui va désorganiser l’adversaire et paralyser toute tentative de riposte de sa part. Comme tous les membres des commandos spécialisés, les opérateurs ont appris leur métier à force de répéter inlassablement les mêmes exercices, encore et encore, jusqu’à pouvoir les réaliser de la façon la plus parfaite possible. Chaque opérateur connaît donc parfaitement le rôle qu’il doit jouer. Il sait exactement ce qu’il doit faire et comment il doit le faire. Une pièce après l’autre, les lieux sont donc méthodiquement sécurisés. Les ennemis découverts les armes à la main, qu’ils en aient fait usage ou non, sont systématiquement abattus, idem pour ceux qui semblent menaçants ou agités. Les femmes et les enfants sont récupérés pour être confiés à d’autres opérateurs qui vont les fouiller avant de les placer à l’abri dans l’une des pièces déjà sécurisées. Quant aux MAM (Military Aged Male, « hommes en âge de combattre ») qui sont trouvés sur le site, ils sont menottés avec des liens en plastique et on leur met un sac sur la tête avant de les conduire ensuite dans une autre pièce où l’on prendra des photos de leurs iris, relèvera d’éventuels traces de poudres ou d’explosifs sur leurs doigts et où un interprète les interrogera sur les raisons de leur présence sur les lieux. Une fois la mission de neutralisation terminée, ils seront remis pour enquêtes aux membres du TQT (Tactical Questionning Team).

Au fur et à mesure de leur progression, les opérateurs se divisent en plusieurs sous-sections tout en demeurant en contact radio permanent avec le reste du groupe. S’ils découvrent des explosifs, l’un d’entre eux, l’opérateur NEDEX, sera qualifié pour tenter de les désamorcer. Les snipers, qui suivent les mouvements de leurs camarades avec attention, pourront éventuellement abattre des suspects à travers les ouvertures du bâtiment. En queue de colonne, le maître-chien se tiendra prêt à tout moment à intervenir et à lâcher son animal si un suspect tente de se dissimuler ou de s’évader. Un autre opérateur, qui possède la qualification d’infirmier, pourra donner les premiers soins en cas de blessure. Toute l’opération sera suivie en direct par le commandement installé dans la Joint Operation Center. Des drones leur permettront d’avoir d’une vision globale du terrain d’action et ils pourront ainsi communiquer des informations stratégiques à leurs hommes.

En cas de résistance inattendue, les opérateurs vont devoir effectuer un repli tactique par bons arrières successifs avant de demander ensuite des renforts ou bien un appui feu qui pourra être fourni soit par de l’artillerie de campagne, soit par un hélicoptère de type Apache, ou bien encore par des avions F-A/18 Hornet ou A-10 Warthog, et même parfois par des bombardiers B-1. Grâce à leur système de pointage laser, c’est aux opérateurs qu’il appartiendra de guider ces frappes. L’exfiltration pourra ensuite se faire soit directement par véhicule, soit plus généralement par hélicoptère depuis un emplacement voisin déterminé à l’avance.

L’Afghanistan et l’Irak ne sont pas des terrains d’opération facile (mais existent-ils d’ailleurs des terrains d’opération facile ?). Le fossé culturel qui sépare les populations locales et les Américains est énorme, ce qui limite naturellement les possibilités d’échanges. Ces deux pays ayant connu de longues années de guerre, les infrastructures y sont délabrées et il n’y a pas d’état-civil. Les sociétés sont très conservatrices et les gens sont habitués à regarder toute personne étrangère comme une menace potentielle. Le paysage lui-même est souvent très hostile. En Afghanistan notamment, les adversaires savent à merveille jouer des possibilités offertes par l’habitat traditionnel, constitué de grands corps de ferme adossés les uns aux autres, souvent reliés entre eux par des tunnels datant de la guerre contre les Russes, enclos dans de hauts murs de torchis, entourés de champs et de vergers aux feuillages denses et noueux, séparés par un système complexe de canaux d’irrigation. En Irak, les Américains vont parfois devoir se battre dans des zones urbaines densément peuplées. Les températures frôlent les 40°C à l’ombre durant l’été et les nuits sont glaciales. L’environnement est désertique et la poussière s’infiltre partout, à l’inverse, la moindre averse transforme les champs et les chemins en marécages.

Heureusement, après quelques temps de rodage, les opérateurs vont rapidement réaliser que leurs adversaires ne font pas réellement le poids face à eux. Que cela soit en Afghanistan ou en Irak, et sauf à de très rares exceptions, leurs ennemis seront la plupart du temps mal armés, ne disposeront pas de moyens de vision nocturne, tireront souvent n’importe comment et ne maîtriseront même pas les techniques militaires de base faute de formation adéquate. Sans parler du fait qu’ils n’ont pas d’aviation ni d’artillerie lourde à leur disposition. Ils compenseront cependant en partie ces faiblesses par une robustesse, une combativité et surtout un jusqu’au-boutisme souvent redoutables. A de nombreuses reprises, les insurgés préféreront d’ailleurs déclencher leurs ceintures d’explosifs plutôt que de se rendre.

Les activités de la TEAM-6 n’ont pas encore été révélées au grand public. Toutefois, grâce aux ouvrages publiés par d’anciens opérateurs comme Robert O’Neill ou Matt Bissonnette, et surtout depuis les articles de Mark Mazzeti (paru en juin 2015 dans le Washington Post) et Matthew Cole (publié en janvier 2017 par The Intercept), on dispose à présent de suffisamment d’éléments pour connaître une partie de ce qu’a accompli la TEAM-6 au cours de sa « guerre contre le terrorisme ».

Au terme de plusieurs années d’enquête, et grâce aux nombreux entretiens qu’ils ont pu obtenir auprès d’anciens membres de l’unité, dont plusieurs anciens commandants d’escadron, ces deux journalistes sont en effet parvenus à accumuler un grand nombre de faits et d’analyses de première importance. Or il se trouve qu’ils ont aussi mis en exergue un certain nombre de faits délictueux qui constituent à n’en pas douter la face sombre de la TEAM-6 et plus généralement de la guerre contre le terrorisme. Voici présenté ici le résumé de leurs découvertes.

Partie II

Notes :

1 Les Team 1, 3 et 5 et 7 sont basées à Coronado tandis que les Team 2, 4 et 8 le sont à Little Creak en Virginie. Plus tard seront créées les Team 9 et 10, qui seront également basées à Little Creak. Les Leap Frogs sont installées à San Diego. Quant au SEAL-DVT, spécialisé dans l’utilisation de sous-marins de poche, il est stationné à Pearl Harbor (Hawaï) mais possède également des détachements dans les autres bases Seal.

2 Son fondateur l’avait surnommée la TEAM-6 pour essayer de tromper les Soviétiques, car il n’y avait alors que deux équipes de NAVY SEALS. Elle a été appelée DEVGRU (pour Naval Special Warfare Development Group) à partir de 1987, mais on la surnomme également The Command, ou encore Task Force Blue.

3 Elle comptait 75 opérateurs en 1980, 175 en 1988, environ 200 et l’an 2000 et un peu plus de 300 aujourd’hui. Auxquels il faut ajouter environ 1 500 membres des personnels de soutien.

4 A la suite de Richard Marcinko (1980-1983), la TEAM-6 sera successivement dirigée par Robert Gormly (1983-1986), Thomas Murphy (1986-1987), Richard Woolard (1987-1990), Ronald Everest Yeaw (1990-1992), Thomas Moser (1992-1994), Eric Olson (1994-1997), Albert M. Calland III (1997-1999), Joseph Kernan (1999-2003), Edward G. Winters (2003-2005), Brian L. Losey (2005-2007), Scoot P. Moore (2007-2009), Perry Van Hooser (2009-2012) et Hugh Howard (2012-?). On ignore le nom de ses commandants actuels car ils sont encore classifiés.

5 Le JSOC a été créé en octobre 1980. Il est à son tour rattaché à l’état-major des forces spéciales, l’US-SOCOM (United States Special Operation Command), installé à Tampa en Floride.

6 En 2004-2005, les opérateurs de la TEAM-6 disposaient des armes suivantes : pistolets Sig-Sauer P-226 et Colt 45, fusils d’assaut Heckler & Koch 416, pistolets mitrailleurs H&K MP-7, fusils de précision SR-25, lance-grenades M-79, lance-roquettes, explosifs C-6, lunettes de vision nocturne PVS-15 à capteur thermique capables de déterminer la présence de corps humains, grenades thermobariques aptes à pulvériser des murs de ciment, etc. Ils étaient aussi équipés de tenues de camouflage en tissu ignifugé, de gilets par-balles en kevlar, de casques MICH/ACH avec radio et lampes intégrées, de boussoles GPS et de téléphones satellites à connexion sécurisée. Par ailleurs, ils devaient emporter le matériel classique du soldat des forces spéciales : chargeurs et munitions, sacs de couchage, tapis de sol, réserve d’eau et de nourriture, trousses de secours, couteau multi-usage, etc.

7 Dixit l’étonnante remarque de Robert O’Neill à la fin de son ouvrage (p. 334).

8 D’après les révélations faites par le site Wikileaks le 25 juillet 2010 et connues sous le nom d’Afghanistan War Diary, la liste d’objectifs de l’armée américaine en Afghanistan (la JPEL) comportait alors 2 058 noms d’individus à neutraliser.

Crédit photographique : les montagnes de Tora-Bora, à la frontière afghano-pakistanaise, province de Nangarhar (By en: Jnordmar [Public domain], via Wikimedia Commons).

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