Les bons vœux d’M168 le grand-père africain de l’Humanité

Afin de  bien débuter l’année 2018, nous avons souhaité apporter une touche d’humour et de fantaisie dans cette austère galerie de portraits. Pour cela, nous allons retransmettre le message d’un homme venu d’un très lointain passé. Cet homme, dont la plupart des gens ignorent l’existence, un lien très spécial nous unit pourtant à lui. Mais trêve de bavardage. Laissons lui donc la parole.

Bonjour à vous tous, chers humains du 21ème siècle. Je me présente, je suis M168, un Homo Sapiens qui a vécu quelque part en Afrique orientale (ou bien au Moyen-Orient ?), il y a de cela 70 000 ans environ, à une époque que les spécialistes appellent le paléolithique moyen (ou MSA en anglais, pour Middle Stone Age). Personne n’a encore retrouvé mais restes mortels et certes, il faudrait un concours de circonstances assez extraordinaire pour que cela puisse arriver un jour, et pourtant, on bel et bien est sûr que j’ai existé. Je vous direz plus loin pour quelle raison.

Si je suis revenu vers vous aujourd’hui, après avoir laissé c’est vrai pas mal de temps s’écouler sans vous donner de mes nouvelles, c’est d’abord pour vous souhaiter une bonne année 2018 mais aussi, je dois l’avouer, pour vous rappeler quelques petites choses que avez manifestement oubliés. Des choses qui, je pense, vous aideront à vivre en meilleure intelligence avec vos congénères, ce qui me semble très urgent au vu tout ce que j’ai entendu ces derniers temps.

Je vous dois tout d’abord une petite explication quant à l’origine de mon étrange nom. Il m’a été donné il y a une quinzaine d’années de cela par un généticien américain, Spencer Wells. Il provient de ce que je suis le premier Homo Sapiens à avoir développer sur son chromosome Y une mutation génétique particulière, une mutation que les scientifiques ont appelés SNP-M168.

Or, il se trouve qu’aujourd’hui, près de 99% des hommes qui habitent sur cette planète sont porteurs de cette fameuse mutation SNP-M168 ! Oui, vous avez bien lu, 99% ! En fait, à part les membres de quelques populations africaines comme les Khoïsans (San, Nam), les Nilotiques (Nuers, Dinka) ou les Pygmées (Baka, Mbuti, Hadzabe), quasiment tous les autres êtres humains la possèdent. Les lois de la génétique étant formelles, cela signifie donc que je suis leur plus lointain ancêtre en ligne directe. En effet, les mutations de ce genre se transmettent systématiquement à l’identique de père en fils. Et c’est pourquoi on m’appelle aussi « l’Adam eurasien ».

Que les choses soient bien claires. Je suis loin d’avoir été le « premier » de ma lignée. En fait, au moment où je suis né, il existait déjà un grand nombre d’Homo Sapiens installés un peu partout à travers le globe (notre espèce est vieille d’au moins 300 000 ans tandis que je n’en ai que 70 000). Simplement, l’immense majorité d’entre eux ne comptent plus de descendants mâles à l’heure actuelle. Quant à moi, j’avais un père bien sûr, mais il ne possédait pas cette fameuse mutation M168, que j’ai développée dans l’utérus de ma mère tandis que j’étais encore un minuscule embryon. C’est une mutation inoffensive, qui n’entraîne aucune pathologie particulière, et c’est d’ailleurs pourquoi ceux qui la portent ont pu la transmettre. Alors disons pour résumer que oui, les hommes ont bien évidemment bien d’autres ancêtres que moi, non seulement par leur branche paternelle mais aussi maternelle. Mais il n’empêche que, si chacun se demande quel est le père de son père et ainsi de suite, ils aboutiront presque tous à ma petite personne.

Au fil des plus de deux mille générations qui me séparent d’eux, mes descendants successifs ont peu à peu quitté l’Afrique et ont essaimé à travers le monde entier. En suivant le cours des rivières ou en longeant le tracé des côtes, ils ont ainsi gagné sans s’en rendre compte l’Asie et l’Europe, puis l’Amérique et finalement l’Océanie. Souvent, ils ont rencontré sur place des populations plus anciennes avec lesquelles ils se sont mélangés, qu’il se soit agit d’autres Homo Sapiens, mais aussi d’hommes de Neandertal ou de Denisoviens, car ceux là n’étaient pas assez différents d’eux pour qu’ils ne soient pas interféconds. D’autres fois, ils se sont installés dans des environnements totalement vierges de toute présence humaine et il leur a donc fallu apprendre à les maîtriser.

Bien après ma mort, ils ont inventé l’agriculture, l’élevage et la métallurgie. Plus tard encore, ils ont mis au point la poudre à canon et le gouvernail d’étambot. Désormais, ils vont dans l’espace et, d’ici quelques années, il est possible qu’ils arrivent à mettre au point une première forme de vie artificielle. J’ai donc de quoi être fier de mes nombreux petits enfants même si, mille fois hélas, je dois aussi reconnaître qu’ils ont largement perdu le contact avec la nature et qu’ils se montrent souvent bien durs avec elle.

A mon époque, les conditions de vie étaient biens plus simples. J’évoluais dans un environnement composé de savanes arborées. Avec mon clan, je me déplaçais sur un territoire composé de vallées et de plateaux rocailleux. Mon campement était fait de huttes de branchages et j’exploitais les ressources des alentours pendant quelques semaines avant de partir m’installer ailleurs. Les récentes découvertes qui ont été faites sur les sites africains de Sibudu et Katanda permettent de supposer que je disposais déjà d’arcs et de flèches, mais aussi de harpons. Je chassais principalement l’antilope, je ramassais les œufs d’autruches et je pêchais de gros poisson-chats en m’efforçant de ne pas me faire attaquer par des crocodiles ou des hippopotames. J’avais de longues jambes, ce qui me permettait de courir très vite et pendant très longtemps. Grâce à cela, je pouvais épuiser mes proies et parvenir à les rattraper avant de leur décocher ensuite un trait mortel. J’étais très habile de mes mains et fabriquais toutes sortes d’outils en pierres (lames, racloirs, burins, pointes), ainsi que des parures en ossements ou en coquillages.

Chaque nuit, j’allumais un feu avec le bois mort que j’étais allé ramasser dans les environs. Après quoi, je dansais avec les miens en chantant et en frappant des mains et des pieds. J’avais probablement développé un riche univers symbolique et, même si celui-ci restera sans doute à jamais un mystère pour vous, il n’est pas impossible que certains de vos mythes les plus anciens portent encore la trace des contes et des légendes que j’aimais raconter aux miens. Je m’exprimais avec aisance, et là encore il est possible que vos idiomes comportent toujours en eux certains des mots que j’utilisais. En fin de compte, j’avais les mêmes capacités cognitives que vous et, si on m’avait expliqué les règles à suivre, j’aurais pu résoudre un problème de mathématique aussi bien que vous ne le faites.

Il faisait très chaud dans le pays où je vivais, mais heureusement j’avais un taux de mélanine très élevé et donc la peau très foncée. Il m’arrivait aussi de m’enduire d’ocre afin d’avoir une protection supplémentaire contre la morsure du soleil. Plus tard, au fil de leurs pérégrinations et des hasards de leurs rencontres, un grand nombre de mes descendants perdront certains des traits distinctifs de ma physionomie et en développeront d’autres, mieux adaptés à leurs nouveaux environnements.

Les paléogénéticiens ont d’ailleurs identifié de façon formelle plusieurs de mes descendants, dont la plupart ont vécu au paléolithique récent. Il y a par exemple O-M175, qui est l’ancêtre de la plupart des Asiatiques de l’Est, S-M230 qui est celui des Papous, J-M304 dont descendent la plupart des Moyen-Orientaux, Q-M242 qui est à l’origine de presque tous les Amérindiens, ou encore R1b-M269, qui est l’ancêtre de la plupart des Européens de l’Ouest et notamment de plus de 60% des lignées masculines présentes en France ! Alors oui, je crois que l’on peut dire que mes enfants ont souvent été très prolifiques.

Et c’est ainsi que, aussi étonnant que cela puisse vous paraître, Toutankhamon, Bouddha, Alexandre le Grand, Qin Shi Huangdi, Sitting Bull, Adolf Hitler ou encore Albert Einstein, ont tous fait partie de la longue liste de mes arrières-arrières-arrières … petits fils. Et aujourd’hui, qu’il s’agisse des Coréens du Sud ou du Nord, des Palestiniens ou des Israéliens, des Pakistanais ou des Indiens et de biens d’autres peuples qui se battent comme des chiffonniers, ce sont pourtant presque tous mes chers garçons au même titre les uns que les autres.

Alors certes, ils se sont inventés bien des histoires sympathiques afin d’expliquer à quel point ils étaient « spéciaux » et « meilleurs » que les autres, certaines de ces fanfaronnades sont d’ailleurs très drôles, mais aucune ne résiste pourtant une seule seconde aux constats établis par les scientifiques. En vérité, je ne peux même pas leur en vouloir d’avoir inventé tous ces mythes, car notre famille a une très longue histoire et il est exact que nous n’avons pas très bien conservé nos archives.

L’origine de nos divergences est pourtant assez simple. Supposons par exemple qu’un jour, l’un de mes descendants ait été contraint de quitter le reste de son clan car la vallée où ils habitaient n’avait plus assez de gibier pour pouvoir les nourrir tous. Il emmena donc avec lui une partie de ses plus proches parents et s’en alla vivre avec eux de l’autre côté des collines, là où ils pouvaient encore trouver de quoi se nourrir. Au début bien sûr, ils restèrent en relation avec leurs proches et continuèrent à se voir fréquemment, mais au fil du temps, leurs liens se firent plus distants. Ils adoptèrent de nouveaux usages, s’éloignèrent et se divisèrent de nouveau. Si bien que peu à peu, la mémoire de leur commune origine s’effaça.

Bien plus tard et bien loin de là, les routes de ces deux familles finirent par se croiser de nouveau, sauf que l’une débarquait d’un navire castillan et que l’autre habitait un village amérindien des Bahamas. Alors bien sûr, ils ignoraient tous l’existence de cet épisode, qui s’était déroulé 40 000 ans plus tôt et qui avait vu leurs ancêtres communs se séparer pour la première fois. Et bien, admettons que cet épisode banal s’est effectivement produit, et qu’il a du se produire de très nombreuses fois. Et vos cultures, vos langues et vos histoires, si diverses soient elles, sont en réalité les fruits de ces ramifications successives de l’arbre humain. En fait, il aura fallu le travail de généticiens aussi brillants qu’astucieux pour parvenir à reconstituer notre longue filiation.

Mais enfin, j’espère que tous vous finirez un jour par reconnaître la vérité pour ce qu’elle est, et que vous accepterez alors d’en tirer toutes les conséquences. Lorsqu’il en ira ainsi, alors les hommes pourront enfin vivre ensemble en harmonie, dans le respect de leurs différences mais aussi dans la prise de conscience de leur origine commune. Sans doute suis-je un brin naïf, mais il faut me pardonner car, comme mes descendants les Aborigènes d’Australie, j’ai vécu moi aussi dans le « Temps du rêve ».

Alors voilà mes chers petits, il est l’heure à présent de retourner vers mon lointain passé. En vous souhaitant à tous le meilleur pour cette année 2018, sachez que je vous embrasse.

Votre grand-papa qui pense très fort à vous,

M168

Sources :

. Doutze, Katja : « L’Afrique de l’Est dans la réflexion globale sur le Middle Stone Age », in Annales d’Éthiopie, vol. 26, année 2011, pp. 15-51.

. Kivisild, Toomas : « The Study of Human Y Chromosome variation through ancient DNA », in Human Genetics, vol. 136, partie 5, mai 2017, pp. 529-546.

Et aussi l’excellente vidéo de David Louapre consacrée à l’Adam chromosomique (ici) sur la non moins excellente chaîne Youtube La Science Étonnante (ici)

. Crédit photographique : la vallée de l’Awash dans le nord de l’Ethiopie. Cette région abrite de nombreux sites du paléolithique moyen. Il n’est donc pas impossible qu’M168 y ait vécu (By Ji-Elle (Own work) [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons).

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