Gabriel de Kerveguen, le « Rockefeller des tropiques » (II)

Partie I

. Concentration et modernisation

Face à toutes ces difficultés, Kerveguen et d’autres planteurs firent naturellement de leur mieux pour pouvoir se passer le plus possible de la main d’œuvre humaine. Dès le milieu des années 1830, un nouveau type d’usine avait d’ailleurs commencé à voir le jour à Bourbon. Aux anciennes structures, assez artisanales et dont les divers bâtiments (moulin, sucrerie, purgerie), toujours de taille modeste, étaient éparpillés sur toute l’étendue du site de production, on avait commencé à substituer une nouvelle génération d’unités agricoles, composée de bâtiments de grande taille, d’un seul tenant et aux ouvertures amples.

Kerveguen fut l’un des pionniers de ce triple mouvement de concentration, de rationalisation et de modernisation des processus productifs. Partout où cela était possible, il fit par exemple remplacer les vieux moulins à eau de ses usines par des moulins à vapeur. En 1852, il commanda à l’entreprise parisienne Derosne & Cail la plus puissante machine à vapeur de l’histoire de l’île, un réchauffoir de 12 CV doté d’un générateur avec bouilleur de 20 CV. Avec l’aide de l’ingénieur Louis-Stanislas-Xavier Gimart (1780-1848), il contribua aussi au développement d’un nouveau système de batterie qui devait permettre de réunir les trois opérations essentielles de la fabrication du sucre (clarification, évaporation et cuite) sous un même feu, faisant ainsi passer le nombre d’ouvriers nécessaires de dix-huit à cinq seulement. D’autres perfectionnements furent également apportés, comme la chaudière à basse température, découverte par le polytechnicien Joseph-Martial Wetzell (1793-1857), qui permit d’éviter la caramélisation du vesou. Ou encore la cuite au vide du sirop, qui supprima les traditionnelles cinq semaines de séchage.

Une autre stratégie consista à accroître la productivité des terrains cultivés. A partir de 1854, l’importation du guano péruvien ou l’utilisation de stocks de morrue pourris permit ainsi d’augmenter assez sensiblement les rendements à l’hectare. L’introduction de la charrue à soc et la mise en place d’une rotation des cultures furent expérimentées dans le même objectif. Enfin, des travaux d’irrigation, de drainage et d’épierrement furent également menés à bien afin de pouvoir rendre exploitables certaines terres jusque-là incultes.

. Le soutien du politique et de l’église

Kerveguen savait pertinemment qu’il ne pourrait pas réussir durablement dans les affaires sans bénéficier du soutien de la classe politique et c’est d’ailleurs pourquoi il se garda toujours bien d’attacher sa loyauté à un régime en particulier. Durant son existence, il traversa ainsi toutes les turbulences politiques avec une constance remarquable. Né sous le Consulat (1800-1804), il connut ensuite l’Empire (1804-1810) et l’occupation anglaise (1810-1815). Il se lança vraiment dans les affaires sous la Restauration (1815-1830), les fit prospérer sous la monarchie de Juillet (1830-1848) et la Seconde République (1848-1852), avant de les amener à leur plus haute expansion sous le Second Empire (1852-1861). Les hommes et les discours changeaient, le droit en vigueur évoluait, mais lui continuait d’édifier pierre après pierre son empire industriel et financier.

Au 19ème siècle à La Réunion, bénéficier d’appuis politiques cela signifiait avant toute chose être bien vu du gouverneur. Nommé par le gouvernement sur proposition du ministre des colonies, ce dernier résidait à Saint-Denis et disposait de très larges pouvoirs qui faisaient de lui un véritable proconsul. Il était assisté d’un ordonnateur pour les questions administratives, d’un directeur de l’Intérieur pour les affaires de police, d’un procureur général pour celles de justice et enfin d’officiers de troupe pour les aspects militaires. Si Kerveguen entretint des relations plutôt cordiales avec la plupart de ces édiles coloniaux, les cinq années du gouvernorat de Louis-Henri Hubert-Delisle (août 1852 – janvier 1858), furent sans conteste les plus fructueuses pour l’industriel. Car cet administrateur débordait de projets pour cette île dans laquelle il était né et où il bénéficiait d’une popularité sans équivalent. Le 6 octobre 1853, il organisa par exemple la première exposition destinée à présenter les accomplissements de l’industrie réunionnaise. En 1854, une toute nouvelle chambre d’agriculture vit le jour à son initiative. Le 4 août 1855, il fit inaugurer le Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis afin de mieux mettre en valeur les trésors de la faune et de la flore locales. En novembre 1855 et dans le même esprit, il fonda la première institution savante de l’île, la Société des Sciences et des Arts de La Réunion. Décidée par lui en 1854, la construction de la « route des hauts » favorisa le désenclavement des communes les plus excentrées du grand sud et de l’ouest. En 1854 également, l’achèvement de la « route du Volcan » permit pour la première fois de faire le tour complet de l’île en voiture à cheval.

Mais, pour un homme tel que Gabriel de Kerveguen, la politique réunionnaise ne devait pas seulement être influencée, elle devait aussi être directement prise en main dès lors que cela était possible ! Dès 1831, il s’arrangea ainsi pour se faire élire au conseil général de l’île. Composée de trente membres élus au suffrage censitaire, cette institution (qui deviendra le conseil colonial en 1833) se réunissait à Saint-Denis pour discuter des projets d’ordonnances qui leur étaient présentées par le gouverneur. Kerveguen y siégea jusqu’en 1848, ce qui lui permit d’avoir un œil sur tout ce que décidait l’exécutif. L’industriel s’investit également dans la politique locale. En 1831, son frère et associé, Augustin de Kerveguen, entra ainsi au conseil municipal de Saint-Pierre, où Gabriel le rejoignit à partir de 1834. Durant les vingt années suivantes, l’industriel eut notamment la responsabilité du budget municipal ainsi que la présidence de la commission des travaux communaux. Il entreprit d’ailleurs à ses frais la construction de l’horloge de l’hôtel de ville et fit même construire une nouvelle rue avec ses propres fonds. En 1847, il inaugura le tout nouvel hôtel de gendarmerie de Saint-Pierre.

Gabriel n’ignorait pas non plus la grande puissance détenue par l’Église catholique, qui régnait alors en maîtresse absolue sur les consciences de la plupart des habitants et dirigeait souvent leurs vies depuis le berceau jusqu’à la tombe. Pour se concilier les bonnes grâces de cette vénéralbe institution, il ne ménagea pas sa générosité en termes de dons et d’aumônes. Lorsque la préfecture apostolique de La Réunion devint un évêché en mai 1851 et que le nouvel évêque décida de redécouper les paroisses existantes pour en créer 21 nouvelles, Kerguelen décida de favoriser ce mouvement. Il donna par exemple une partie des terrains qu’il possédait au Tampon afin que l’on puisse y faire ériger la grande église de bois qui devait servir de lieu de culte à la commune jusque dans les années 1930.

. L’affaire des « Kerveguen »

Kerveguen put pleinement vérifier la nécessité d’avoir de solides appuis politiques lors d’un épisode particulièrement étonnant, l’affaire dite des « Kerveguen ».

Comme on l’a vu, le recours à l’engagisme avait provoqué la naissance d’une importante main d’œuvre salariée. Or les engagés, et en particulier les Indiens, se méfiaient beaucoup du papier-monnaie et préféraient donc de loin être payés en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais cela posait une difficulté majeure, car le manque de numéraire était justement l’un des soucis constant de la Réunion. Les commerçants britanniques de Calcutta, qui fournissaient une bonne partie du riz consommé par les habitants, refusaient en effet d’être payés en créances. Il fallait donc les rétribuer en monnaies d’or et d’argent, si bien que le numéraire réunionnais tiré de la vente du sucre à la Métropole se retrouvait ensuite envoyé en Inde sans avoir pu être réinjecté dans les circuits économiques locaux. En 1854 puis en 1859, deux graves crises monétaires paralysèrent d’ailleurs le commerce pendant plusieurs mois.

Kerveguen eut donc l’idée de mettre en place sa propre monnaie afin de pouvoir payer directement ses employés. Le 11 juillet 1859, après avoir su faire valoir ses arguments, il obtint l’autorisation des autorités coloniales de pouvoir importer depuis l’Autriche 227 000 pièces de vingt kreutzers retirées de la circulation depuis 1857 et qu’il avait fait racheter au poids auprès du gouvernement viennois. Les nouvelles pièces reçurent rapidement le nom officieux de Kerveguen. Elles furent d’abord acceptées uniquement dans les entrepôts de la société mais finirent par être utilisées partout ailleurs. Habilement, l’industriel était parvenu à imposer la parité de sa monnaie avec les francs et ceci alors même que les « Kerveguen » étaient en réalité légèrement dévalués. Cela lui permit donc de réaliser, une fois encore, un assez joli bénéfice.

. La richesse saint-pierroise

On ne peut pas comprendre l’histoire des Kerveguen sans la remplacer dans celle de la région saint-pierroise. Pendant longtemps, toute cette zone avait été recouverte de vastes forêts tropicales et peuplée uniquement de tortues géantes et d’oiseaux multicolores. Même après que la colonisation humaine de l’île Bourbon eut débuté en 1665, elle demeura d’abord à l’écart du front pionnier. Il fallut finalement attendre le début de la décennie 1720 pour qu’un peuplement humain ne s’y établisse pour la première fois de façon pérenne à l’initiative de la Compagnie des Indes.

D’abord installés à l’embouchure de la Rivière d’Abord, ces premiers colons commencèrent à défricher soigneusement les plaines et les vallées des alentours afin de les couvrir de plantations caféières. Leur réussite attira de nouveaux candidats si bien qu’un modeste bourg commença ainsi à naître, qui fut pourvu d’une première église paroissiale en 1732. Quatre ans plus tard, la Compagnie des Indes fit tracer le plan en damier d’une véritable ville. En septembre 1736, le « quartier de Saint-Pierre » vit officiellement le jour sous l’autorité du commandant Gabriel Dejean. Grâce au commerce du café, la ville prospéra rapidement et devint en quelques décennies la deuxième cité de l’île, juste derrière Saint-Denis. En 1740, les Saint-Pierrois décidèrent de détruire la grande barrière de sable qui séparait l’estuaire de la Rivière d’Abord du front de mer. Ils purent ainsi aménager une baie où les pirogues vinrent s’ancrer avec plus de facilité. Un vaste entrepôt fut construit entre 1767 et 1777, qui devait également servir de siège à l’administration locale. Quant à l’ancienne église, elle fut entièrement reconstruite entre 1758 et 1765 afin de pouvoir lui donner des proportions plus en rapport avec l’augmentation de la population. En 1790, l’ancien quartier de Saint-Pierre devint officiellement une commune dotée de toutes les institutions municipales.

Au début du 19ème siècle, la commune de Saint-Pierre offrait donc à tous égards un visage prospère. Elle comptait alors près de 30 000 habitants, soit plus du tiers de la population totale de l’île ! Les rues du centre-ville, parfaitement rectilignes, étaient toutes pavées et bordées d’arbres et de nombreux commerces. Comparée à Saint-Paul l’indolente ou à Saint-Denis l’administrative, elle avait la réputation justifiée d’être une cité industrieuse.

Une seule chose lui manquait toutefois pour pouvoir se développer pleinement : de l’eau en abondance ! L’approvisionnement fourni par la Rivière d’Abord était en effet très loin d’être suffisant. En 1818, deux Saint-Pierrois, Frappier de Montbenoît et Augustin Motais de Narbonne, s’allièrent donc pour financer un vaste projet de dérivation des eaux de la Rivière Saint-Etienne. La construction de ce grand canal mobilisa les énergies de nombreux ouvriers pendant plusieurs années mais, en 1825, l’ouvrage fut finalement achevé. Long de 17 kilomètres, il avait été pourvu de 5 vannes principales, 93 prises d’eau et 5 aqueducs destinés à franchir les ravines. Il fut ultérieurement prolongé jusqu’à Grand-Bois grâce à la construction d’un pont-siphon qui permettra d’enjamber la rivière d’Abord. Après avoir été acheminée jusqu’à Saint-Pierre, l’eau collectée était utilisée pour alimenter les fontaines publiques et les lavoirs (notamment celui de Casabon), mais aussi et surtout pour pouvoir irriguer les champs de canne à sucre, ainsi que pour faire tourner et refroidir les moulins des usines sucrières. Elle servira aussi bientôt pour produire de l’électricité lorsque sera créée la centrale de Saint-Pierre.

. Le clan Kerveguen

Dans les années 1850, avec Julien Gaultier de Rontaunay (1783-1863) et Charles Desbassayns (1782-1863), Gabriel de Kerveguen appartenait à une sorte de « triumvirat du sucre » dont la puissance était devenue incontournable, y compris pour les gouverneurs eux-mêmes. Dans la région de Saint-Pierre, sa fortune dépassait de très loin celles des autres familles de planteurs1. Aux côtés des autorités civiles, judiciaires, religieuses et militaires (représentées respectivement par le maire, les juges de paix, le curé et le commandant de la gendarmerie), ces grands propriétaires fonciers constituaient un patriciat dont l’autorité était presque absolue. Il faut dire que le droit de grève n’existait pas et que les syndicats d’ouvriers étaient encore interdits (au nom d’une certaine interprétation de la liberté du travail). En outre, la censure veillait à imposer à chacun le respect du pouvoir en place, ce qui était d’ailleurs relativement aisé puisque le Moniteur de la Réunion, tenu par André-Pierre Lahuppe, était le seul véritable journal de l’île.

Dans cette société créole pétrie de conservatisme, on ne cherchait pas vraiment à contester la légitimité de cette situation. Tout le monde ou presque acceptait cet état de fait qui partageait la population entre d’un côté une immense masse de prolétaires (libres ou esclaves) et de l’autre côté une infime partie de riches possédants.

Prudent, le riche magnat tenait pourtant à maintenir un profil bas. Sa vie durant, Gabriel de Kerveguen refusera ainsi tous les honneurs et les décorations auxquels il aurait pourtant pu prétendre. Il est d’ailleurs symptomatique qu’il ne se soit jamais fait attribuer la Légion d’Honneur. Il est vrai que s’il était envié pour sa formidable réussite, Kerveguen était aussi très critiqué pour son âpreté au gain, un défaut que des chansons satiriques n’hésitaient pas à prendre pour cible.

La seule entorse qu’il fit à la règle de discrétion qu’il s’était fixé fut le soin qu’il apporta à se faire bâtir une nouvelle demeure en 1831. Sur des plans dessinés de sa propre main, il se fit ainsi édifier une vaste maison à étage, composée d’un grand corps de logis et de quatre pavillons attenants, le tout en maçonnerie de pierres taillées. Judicieusement placé sur une butte située en bordure du chemin des Plaines, le « château des Casernes », comme on l’appellera bientôt, était visible de très loin, car il dominait toute la ville de Saint-Pierre dans le prolongement de la rue de l’Église. À l’intérieur de la demeure, les lustres italiens, les miroirs rococo, les parquets en marqueterie et les tapisseries venues tout droit de Paris côtoyaient les tableaux et les pièces d’argenterie.

Dans le parc, de splendides arbres tropicaux fournissaient un ombrage salutaire tandis que des bosquets de fleurs multicolores et parfumées ornaient les abords des chemins et des bassins. A la table des Kerveguen, on servait un mélange de plats venus des quatre coins du monde : riz blanc des Indes, ragoût de zébus malgaches, cœurs de palmistes des forêts de l’intérieur, etc. Grâce à la glacière exploitée par la famille au Piton du Maïdo, la maisonnée disposait de glace en toute saison pour rafraîchir boissons et sorbets. C’est là, dans ce cadre enchanteur, que le maître de maison épluchait ses dossiers ou faisait une partie de billard tandis que l’on jouait du piano ou du violon dans le grand salon. Parmi les hôtes les plus fréquents, on trouvait M. Félix Frappier maire de Saint-Pierre, le père Japhus curé du Tampon, l’officier Patu de Rosemond, ou encore Louis Chabrier, propriétaire de l’usine du Gol, sans parler de tous les membres de la famille, cousins, tantes, nièces, neveux, etc.

Comme dans toutes les grandes demeures créoles, la domesticité était particulièrement nombreuse au château des Casernes. Après 1848, les anciens esclaves furent remplacés par des serviteurs indiens. On trouvait ainsi Madrouka, Bouchiana, Lazère et Péroumal, qui servaient de cochers, de jardiniers et de valets (« pions »). Certains noirs, très attachés à la famille, étaient restés malgré tout. Il y avait la bonne d’enfant, la « nénaine » Victorine, ou encore Eugénie, la gouvernante mulâtresse. Tous habillés d’une livrée très soignée, ces personnels s’occupaient d’entretenir les bâtiments et de répondre aux moindres besoins de leurs occupants.

Le soir, confortablement installé sous la véranda (la varangue), dans son fauteuil en rotin, Gabriel de Kerveguen tirait lentement des volutes du meilleur tabac. Alors que les douces senteurs du thé au faham et du café Bourbon emplissaient l’air, et tandis que le vent de mer berçait les cannes, il observait d’un œil tranquille le soleil tomber derrière l’horizon dans un festival de lumières mordorées. Dans ces instants de grâce, sans doute pouvait-il oublier un peu les soucis que lui causaient ses affaires et examiner pour un temps sa situation avec contentement.

Si le très pingre Gabriel avait consenti à effectuer de telles dépenses, c’est sans doute parce que, le 7 juin 1831, il avait épousé à la mairie puis à l’église de Saint-Pierre, une jeune beauté de quinze ans, Anne-Marguerite-Zacharine Chaulmet (1816-1836). Fille du médecin et propriétaire terrien Pierre-André Chaulmet (1772-1843) et de son épouse, Marie-Joseph-Adélaïde Prugnières (1787-1865), Anne devait lui apporter en dot le domaine de la Ravine des Cabris. Nous ne savons pas comment ils se rencontrèrent. Peut-être, comme dans le poème Le Manchy du réunionnais Leconte de Lisle, Gabriel fut-il un jour charmé après avoir croisé à la sortie de la messe les « beaux yeux noirs de sombre améthyste » de la jolie créole ? Toujours est-il qu’ils eurent deux enfants, Denis-André (1833-1908) et Marie-Angèle-Emma (1835-1916).

Il était dit cependant que l’existence de Gabriel resterait marquée par le deuil. En effet, madame Kerveguen, née Chaulmet, mourut le 20 juin 1836 à l’âge de seulement vingt ans. Elle fut enterrée au cimetière de Saint-Pierre (où elle repose d’ailleurs toujours). Gabriel ne se remaria plus par la suite, malgré les nombreuses propositions qui lui furent faites en ce sens.

Dès qu’il eut atteint sa majorité, Denis-André de Kerveguen fut directement associé aux affaires de son père. Parti s’installer à Paris, il y acheta un bel hôtel particulier au n°25 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Chargé de réinvestir les profits réalisés à La Réunion dans les circuits économiques européens, il multiplia les opérations de rachat : actions dans les chemins de fer et les mines de charbon, bons du trésor de la Banque de France, etc. Il profita pleinement de la forte croissance économique que connaissait alors la France du Second Empire, si bien qu’en 1860, on pouvait estimer que la fortune totale du clan s’élevait à plus de 30 millions de francs-or ! A part peut-être le baron Nathan de Rothschild, peu d’hommes pouvaient alors prétendre être plus riches que l’industriel réunionnais.

Une union de grand style allait bientôt concrétiser cette remarquable ascension. Le 22 octobre 1860, la fille unique de Gabriel, Marie-Angèle-Emma épousa ainsi Hippolyte-Charles-Napoléon Mortier de Trévise (1835-1892). Secrétaire de l’ambassade de France en Chine, le jeune Mortier de Trévise était surtout petit-fils d’un maréchal d’Empire et fils d’un sénateur. Après l’union civile, qui fut célébrée dans la mairie du 8ème arrondissement, la cérémonie religieuse eut d’ailleurs lieu dans la chapelle du palais du Luxembourg. Son époux ayant été promu au titre de chambellan de l’empereur Napoléon III, Emma Le Coat de Kerveguen deviendra l’une des dames d’honneur de l’impératrice Eugénie. En 1869, après la mort de son beau-père, elle accédera au titre de duchesse de Trévise2.

Suite à la mort précoce de son père en 1827, Gabriel avait pris en charge l’éducation de ses jeunes frères et sœurs comme l’aurait fait un véritable tuteur. Son frère cadet, Augustin, devint son principal collaborateur. Il fera notamment construire le canal des Aloès, destiné à irriguer les terres de Saint-Louis. Membre du conseil communal de Saint-Joseph, il épousera Thérèse Bergognié et partira finalement s’installer à Paris, où il mourra en 1848.

Gabriel fit tout pour que ses deux sœurs fassent elles aussi de beaux mariages. En 1828, Marie-Claude-Adelaïde Le Coat de Kerveguen épousa ainsi l’avocat François-Césaire de Mahy. Leur fils, François-Césaire de Mahy 2ème du nom (1830-1906), deviendra médecin puis journaliste avant de se lancer dans l’arène politique. Député de La Réunion pendant trente-six ans (1870-1906), il deviendra ministre de l’Agriculture (1883), ministre de la Marine et des Colonies (1887-1888) et sera surnommé à juste titre le « Grand Créole ».

Louise-Thérèse Le Coat de Kerveguen se mariera quant à elle en 1835 avec un lointain cousin, Christophe-Edouard Le Coat de Saint-Haouen puis, après le décès de ce dernier, avec François-Jean-Baptiste Le Cocq, notaire à Terre-Rouge. Leur fils, Denis-Godefroy Le Cocq (1844-1926), sera maire de Saint-Denis de 1900 à 1904.

Mais l’autoritarisme de Gabriel finira aussi par lasser une partie des siens, et en particulier son demi-frère, Denis-François, qui choisit de quitter l’île pour gagner la Métropole en 1845. Installé à Paris où il mena une vie mondaine, il y fit bientôt la rencontre d’une jeune artiste peintre, Adèle Ferrand (1817-1848), avec laquelle il se maria le 2 février 1846. Leur fils Hervé naquit en décembre suivant3 et, dès 1847, toute la famille vint s’installer à Bourbon, où Adèle mourut précocement le 1er avril 1848. Denis-François de Kerveguen se remaria en 1852 avec Augustine Motais de Narbonne, l’une des plus riches héritières de l’île. Toujours bien décidé à s’opposer à son demi-frère, il se fit élire conseiller municipal de Saint-Pierre en 1849 et accéda à la tête de la mairie en 1851. Se faisant le porte-parole des petites gens, qu’il estimait avoir été injustement spoliées par son aîné, il n’hésitera pas à s’opposer publiquement à ce dernier. Les séances du conseil municipal de Saint-Pierre deviendront alors le théâtre d’empoignades épiques entre les deux Kerveguen. Mais la roue finira par tourner. En décembre 1852, le coup d’État du prince Napoléon solda la victoire du parti de l’ordre sur celui des progressistes. Gabriel, qui avait les faveurs du directeur de l’Intérieur et du gouverneur Hubert-Delisle, réussit en 1853 à faire signer par le procureur général un acte de dissolution des conseils municipaux insulaires qui furent remplacés par des commissions provisoires. Le 2 novembre 1853, Denis-François et ses conseilleurs furent donc contraints à la démission.

En 1859 (?), Gabriel de Kerveguen décida d’embarquer vers la Métropole afin d’évoquer directement les problématiques de l’économie réunionnaise avec le ministre des Colonies4. Il profita de ce séjour pour présenter sa production de sucre à l’exposition des produits coloniaux où il recevra d’ailleurs une médaille d’or.

. Épilogue d’un empire éphémère

Gabriel de Kerveguen était ainsi parvenu au sommet de sa puissance lorsqu’il mourut brutalement dans un accident de calèche survenu à Paris le 4 mars 1860, quelques jours seulement avant son soixantième anniversaire. Il fut enterré au cimetière du Père-Lachaise, dans un caveau d’ailleurs relativement simple et dépouillé. Son fils, Denis-André, lui succéda à la tête de ses affaires, mais il eut bien des difficultés à sauver l’empire industriel dont il avait hérité.

A partir de 1863 en effet, le prix du sucre subit une chute vertigineuse et cette baisse des cours plongea dans la ruine de nombreux planteurs tout en fragilisant les finances de nombreux autres. La production annuelle de l’île tomba ainsi de 73 838 tonnes en 1861 à seulement 23 553 tonnes en 1870. Cette situation se prolongea pendant plus de quatre décennies car de nouvelles zones de production de canne à sucre furent mises en culture aux Fidji, à Hawaï, dans le Queensland australien et le Natal sud-africain. Apparue à La Réunion vers 1855, la chenille du papillon borer (Chilo sacchariphagus) dévasta une bonne partie des plantations réunionnaises.

Comme si cela ne suffisait pas, le nouveau canal de Suez inauguré en 1869 permit certes de rapprocher l’île de la Métropole, mais il contribua aussi à l’éloigner définitivement des routes commerciales qui reliaient l’Europe à l’Asie. Enfin, en 1879, le gouvernement français imposa le franc comme la seule monnaie de ses colonies et ordonna donc aux Kerveguen de racheter tous les kreutzers qu’ils avaient mis en circulation depuis vingt ans, ce qui représenta une perte sèche assez importante pour la famille.

Toutes ces difficultés empêchèrent les grands projets industriels qui avaient tant fait rêver Gabriel de Kerveguen de voir le jour. En 1867, après treize années de vains efforts, le Conseil général de l’île choisit d’abandonner les travaux du port de Saint-Pierre. L’année suivante, la commune décida de les reprendre à son compte, ce qui l’amena à emprunter et donc à s’endetter. Les travaux traînèrent pourtant encore longtemps. Les engins de terrassement commandés par la ville n’arrivèrent qu’en 1882 et ce n’est que l’année suivante que des bateaux de 150 tonneaux purent entrer dans le port pour la première fois. En octobre 1883, le vaisseau américain le « Lyman », jaugeant 569 tonneaux, parvint même à mouiller dans le bassin. Mais le port ne fut totalement terminé qu’en 1886 et la dette de la ville était alors énorme. A cette époque toutefois, le port de la Pointe des Galets avait déjà été inauguré. Il fut rapidement préféré à celui de Saint-Pierre dont l’abord demeurait plus difficile. S’il donnera pendant quelques années un certain essor à la ville, les profits qu’il permit de réaliser ne furent jamais en rapport avec les investissements. Peu à peu abandonné, il finira par s’ensabler et les coraux envahirent la passe. Il ne fut plus accessible dès lors qu’aux petits bateaux, le trafic avec les plus gros se faisant au large grâce à des chalands et remorqueurs.

La société réunionnaise elle aussi changea profondément. L’ère des planteurs tout puissants s’acheva peu à peu à partir des années 1880, lorsque la logique du suffrage universel et la légalisation des syndicats aboutirent à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants syndicaux et politiques (comme Lucien Gasparin), qui se donnèrent pour objectif d’améliorer les conditions de travail et les revenus des ouvriers réunionnais, ce qui fit baisser d’autant plus les marges bénéficiaires des industriels du sucre.

Certes, la famille Kerveguen connut encore quelques beaux jours sous la direction du fils de Denis-André, Robert Le Coat de Kerveguen (1875-1934). Créateur en 1902 de la société en commandite Robert Le Coat de Kerveguen & Cie, acquéreur et modernisateur de l’usine du Gol en 1905, il fut aussi le fondateur en 1908 du puissant Syndicat des Fabricants de Sucre. Aimant le luxe et les plaisirs, il fit construire en 1908 une superbe demeure pour sa maîtresse, une actrice parisienne qu’il avait emmenée avec lui sur l’île. On peut d’ailleurs sans peine imaginer le tollé que provoqua cette initiative dans la bonne société créole5. Robert se présenta sans succès aux législatives de 1914 mais, échaudé par les sempiternelles récriminations de ses nombreux adversaires, le petit-fils de Gabriel finit cependant par liquider les restes de l’empire familial. En 1920, avant de partir vers la Métropole, il céda ses 10 000 hectares de terre et toutes ses usines pour la somme de 12 millions de francs à un groupe industriel mauricien6. L’un de ses fils, Yves de Kerveguen (1925-2007), fera une belle carrière politique, devenant même député-maire et vice-président du Conseil général du Val-d’Oise.

Le « château des Casernes » ayant été rasé dans les années 1930, il ne reste presque plus rien aujourd’hui qui puisse encore incarner de façon tangible l’épopée de cette étonnante famille réunionnaise et celle de son représentant le plus illustre, Gabriel Le Coat de Kerveguen7.

Bibliographie :

. Fuma, Sudel : Une colonie île à sucre, l’économie de la Réunion au XIXe siècle, Océan Indien éditions, 1989.

. Guéraud, Jean-François : Kerveguen sucrier, conférence donnée le 17 mai 2003 au Centre Culturel Alpha de Saint-Pierre pour le 10ème anniversaire des Amis de l’Université de La Réunion. Publiée en ligne par le CRESOI.

. Pluchon, Philippe : Histoire d’une dynastie insulaire, les K/Veguen avant les de K/Veguen, maîtrise d’histoire de l’Université de La Réunion, dir. Claude Wanquet, 1984.

. Rockel, Enis : Les Kerveguen, une grande famille esclavagiste du Sud, compte rendu de la sortie culturelle des Amis de l’histoire, 25 juin 2011.

Annexe : liste des établissements Kerveguen en 1859

. L’usine des Casernes à Saint-Pierre : incontestablement le navire amiral du groupe industriel avec une capacité de production annuelle de 1 000 tonnes de sucre.

. L’usine de Mon Caprice : située entre Saint-Pierre et Le Tampon, elle produisait 800 tonnes.

. L’usine du Petit-Tampon (500 tonnes) : achetée en 1837 aux frères Hoareau.

. L’usine de l’Entre-Deux (400 tonnes) : également appelée l’Établissement de la Rivière.

. L’usine du Piton-Babet à Saint-Joseph (300 tonnes) : fondée en 1854.

. L’usine du Langevin à Saint-Joseph (500 tonnes) : fondée en 1839.

. L’usine de Vincendo (500 tonnes) : rachetée en 1852 à Montbel Fontaine.

. L’usine de La Chapelle à Saint-Louis (700 tonnes) : dite également usine « des Cocos », achetée par Gabriel à son frère cadet Augustin en 1847.

. L’usine Archambault de l’Etang-Salé (300 tonnes) : rachetée par Gabriel à son beau-père, André Chaulmet en 1841.

. L’usine de Quartier-Français à Sainte-Suzanne (800 tonnes) : fondée en 1852-1853. C’était la seule sucrerie possédée par Gabriel de Kerveguen dans le nord de l’île.

Kerveguen possédait donc également trois distilleries :

. La distillerie des Casernes à Saint-Pierre produisait chaque année 150 000 litres de rhum.

. La distillerie de l’Etang-Salé (100 000 litres annuels)

. La distillerie de Quartier-Français (100 000 litres annuels)

Au cours de sa longue carrière entrepreneuriale, Gabriel Kerveguen contrôlera également d’autres usines et distilleries, qu’il préférera cependant revendre. Il en fut ainsi par exemple de l’usine de l’Amitié à Saint-Joseph, de la sucrerie Lesport à Terre-Rouge, de celle de Michel Cadet à Terre-Rouge et enfin de l’usine Marancourt à Sainte-Suzanne.

Certaines de ces usines dressent encore fièrement leurs cheminées et une partie de leurs bâtiments. Il en va ainsi de l’usine du Langevin, de celle du Piton-Babet et de celle de Quartier-Français.

Notes : 

1 Comme les Isautier, les Orré, les Motais de Narbonne, les Merlo ou les Choppy-Desgranges,

2 Mortier de Trévise, le gendre de Gabriel, effectuera son voyage de noce à La Réunion entre février et octobre 1861 avant de revenir à nouveau dans l’île entre mai 1865 et avril 1866. Très doué pour le dessin, il peindra plusieurs aquarelles au cours de ses deux séjours, dont plusieurs auront pour sujets les plantations et les usines de son beau-père. L’ensemble de son œuvre picturale a été rachetée par les Archives départementales de la Réunion en 1992.

3 Hervé de Kerveguen, fils de Denis et d’Adèle Ferrand, sera le beau-père d’Augustin Archambaud (1838-1937), qui deviendra député de l’île de la Réunion et maire de Saint-Pierre. Il donnera les portraits réalisés par sa mère au musée Léon Dierx de Saint-Denis.

4 L’île traversait alors une grave crise sanitaire. Le 17 février 1859, le navire « Les Mascareignes » arriva en rade de Saint-Denis avec à son bord des engagés recrutés dans une région des Indes contaminée par le choléra. L’épidémie, qui se répandit rapidement dans l’île, fera 2 200 morts en deux mois et demi.

C’est la maison Bel-Air, du Tampon, qui existe toujours et qui est inscrite depuis 1984 au registre des Monuments historiques.

6 Le planteur Léonus Bénard (1882-1952), déjà propriétaire de l’usine de Pierrefonds depuis 1908, rachètera celle du Gol en 1922, puis celle des Casernes en 1923. Maire de Saint-Louis de 1924 à 1930 (avant que son frère ne lui succède), il deviendra également sénateur en 1928 et président du Conseil général de la Réunion en 1929. Durant toute la période de l’entre-deux guerres, il fera figure de véritable héritier des Kerveguen dans le sud de l’île. Quant à l’usine du Quartier Français, elle fut acquise en 1924 par la famille Payet, représentée par Irvin Payet puis par René-Peel Payet, qui deviendront quant à eux les plus gros producteurs du nord de l’île.

7 Plusieurs rues de La Réunion portent toutefois le nom de Gabriel de Kerveguen, à Sainte-Clotilde, au Tampon et à Saint-Denis. On trouve aussi dans le cirque de Cilaos un coteau Kerveguen. Mais il y a fort à parier que tous ces lieux finiront par être rebaptisés un jour ou l’autre, tant le conflit autour de la mémoire de l’esclavage est désormais devenu vif dans l’île.

. Crédit photographique : le fameux château des Casernes à la fin du 19ème siècle (archives municipales de Saint-Pierre). A noter qu’il n’avait pas encore cette ampleur à l’époque de Gabriel.

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